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Full text of "Histoire de la poésie scandinave. Prolégomènes"

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HISTOIRE 

DE LA 

POÉSIE SCANDINAVE. 



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IMPRIMERIE DE GUIRÂUDET ET JOUAUST, 
Rue Sâint-Honoré, 315. 



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HISTOIRE 

DE LA 

POÉSIE SCANDINAVE. 



PROLEGOMENESt 



paris , 
brogkhaus et avenàrius, 

«O, HCB DB BICmuBV. • 

1839 



^ 's Disitizeci fc 



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PRÉFACE 



Par une de ces inspirations qui n'appartiennent 
qu'au génie , quelques hommes avaient déjà pressenti 
qu'au sein de ce désordre confus où semble s'agite* 
Thistoire règne une loi nécessaire qui assigne aussi un 
terme à la vie des peuples , une loi qui les pousse en 
ayant par d'invisibles voies, et, leur destinée remplie , 
lés précipite dans une inévitable décadence. Mais le jour 
de ces croyances n'était pas encore arrivé ; les idées de 
Yico restaient ensevelies dans ses formules bizarres , 
Comme dans une langue étrangère qu'il n'était donné 
qu'à notre siècle de lire, et le génie de Bossuet n'abou* 
tissait qu'au factum sublime d'un prêtre catholique. Il 
y eut bien dans quelques salons d'imperturbables a- 1 
thées , qui , conséquents à la haine qu'ils avaient dé- 
clarée à Dieu , voulurent le détrôner aussi de l'histoire,' 
èt arrivèrent au fatalisme à force d'incrédulité; mais 
leurs opinions n'étaient au fond que des thèses d'élo- 
quence et de blasphème ; elles ne s'élevaient pas même 
à la hauteur d'un paradoxe. 



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2 PRÉFACE. 

&ifeit toutes "tes inexplicables catastrophes 4ëîio^ 
tre révolution , tant d'immenses événements accomplis 
par des mains si misérables , et des hommes si puissants 
dont la destinée venait échouer contre un grain de sa- 
ble , pour rapprendre à l'esprit humain un peu de mo- 
destie et de foi. De pareils enseignements ne pouvaient 
être perdus. L'intervention incessante de Dieu dans les 
développements de l'humanité n'est plus niée que par 
les derniers sectateurs d'une philosophie ùiorte avec le 
siècle passé ; Phistoire a pris ^importance que la théo- 
logie s'était réservée pendant le moyen âge. Beaucoup 
sans doute n'ont point l'intelligence de leurs convic- 
tions ; beaucoup ne voient dans le passé qu'un plaidoyer 
pour l'avenir qu'ils désirent ; s'ils mettent Dieu à la tête 
de riwmairité * c'e&t pourTeuroler dans leur bande, et 
donner w dçoit divin à leurs idées. Trop souvent des 
esprits systf n^ttiqi^es. oublient que l'iuteUigen,çe des $rita 
ne P^ti piécéder leur cwnaUsancej trop souvent , aq 
lieu de ç^c^icpf daw les çauses qui les opt produits la 
loi qui lçs 4?nûne et les expbKpie, on la superpose vio* 
gemment au passjé % et Von fait des pamphlets avec l'his- 
toire, ^opt infprme qu'ellesoit encore, une sciençe nou- 
velle ne nqi^^ est pas moins Requise , la physiologie 
l'Buma^ité , et l'œuvre à laquelle les historiens son* 
^sprinaiff appelés, est de la perfectionner en lui dp^ 
^aut pp^ base uue critiqua intelligente $es faite* nop 
a^çi4^»fts qui n'ont qu'une e^içtence locale et 
p^^t s^ l^is^r de traces après eu*, parce que rien 
ne le* ayait préparés, mais des fait» généraux * es$e#h 
tfcli? <m WyePt Meur heure, et wrqpe^ daw la vfc 
des notions. 

Twte^leç fp#i^ $o$s le?q»elk$; se «*a*iifeste Paoti^ 
vite humaine importent dom> à kf^ik^hk^l'hà^ 



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Hâta»; 3 
toire , et cependant elle ne se préoccupe que d'une seu-% 
le , du développement politique des peuples. A k vérité^ 
des individus ne deviennent une nation que lorsque les 
intérêts particuliers qui les rassemblent se sont subor- 
donnés aux lois de l'intérêt général , lorsque l'égolsme de 
chacun s'est soumis à la force, sinon à la raison de tous f 
en un mot, c'est le Gouvernement qui constitue le Peu- 
ple, et il devait sembler naturel de chercher dans ses 
développements l'expression de la vie nationale* Mais 
beaucoup de Gouvernements ne sont pas organisés d'u- 
ne manière normale ; ils sont inconséquents à leurprinr 
cipe par la faute du législateur. Les changements que 
des volontés excentriques les forcent de subir te faussent 
souvent jusque dans ses bases , et une partie du peuple, 
la plus nombreuse , la plus vivace peut-être, se trouve 
exclue de toute participation à son histoire. D'ailleurs,, 
une large part dans les révolutions politiques apparu 
tient au caprice des individus, et à ces accidents trop 
personnels pour se rattacher à des lois générales. Ces 
influences étrangères à la vie réelle des peuples , l'his- 
toire les ignore ou ne saurait les apprécier (1). Elle 
connaît l'action des États voisins, mais son importance 
lui reste également cachée; elle en recueille les témoi- 
gnages éclatants , mais ce qu'elle a de sourd , de coati** 
nu , de moral , ce qu'etlê ajoute de force aux idées , ce 
qu'elle donne de puissance et d'audace aux individus , 
et d'impatience ou de faiblesse aux Gouvernements 1 
échappe à tous les calculs et à toutes les perspicacités. 
L'histoire politique, c'est uae biographie incomplète 

(1) Elle ne saura pas quelle influence de la bataille de la Moaeowa; elle ne 

eurent le courage de Lucien dans la ré- parlera point «te Kudigestio» de soupe à 

.rotation duîS brumaire, et l'affaiblis- rognon qpincuiralisa.toas se&*ucce*ide 

sèment maladif de flspelfcoa le Jour Dresde. 



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4 PRÉFACE. 

de l'aristocratie sociale, un tableau chronologique de 
la vie officielle du pays. 

On trouverait plus de vérité et de liberté dans le dé- 
veloppement des croyances religieuses et des systèmes 
philosophiques $ mais la religion et la philosophie dé- 
butent par nier l'espace et le temps , les peuples et l'his- 
toire. Leur vérité est si abstraite, que, loin d'exprimer 
la réalité d'un peuple , elle n'appartient pas même à la 
pensée d'un citoyen ; leur liberté est si absolue, qu'elle 
méconnaît les faits , et en appelle de leurs nécessités aux 
utopies delà conscience. D'ailleurs, le jour qu'une re- 
ligion s'est conquis une place dans le monde , elle n'a 
plus d'autre histoire réelle que des discussions intesti- 
nes; au lieu de marcher en avant, elle aspire à reculer 
dans le passé. Toute idée nouvelle est une hérésie, tout 
progrès un suicidé. La philosophie n'est point condam- 
née à la même immobilité ; mais son mouvement n'est 
souvent qu'apparent. Elle fait un pas tous les siècles ; le 
reste du temps elle court la bague autour d'idées que 
personne n'attaque, et s'agite dans des questions oiseu- 
ses , ou la pénsée ne sert pas même toujours de prétex- 
te à la forme. 

Au contraire , toute la vie d'un peuple se réfléchit 
dans sa vie littéraire; la poésie tient à la religion par 
son merveilleux et ses inspirations , au sol de la patriç 
par ses images et sa couleur, au passé par ses tradi-, 
tions, au présent par ses passions , à l'avenir par ses 
tendances et ses idées ; tout y aboutit et s'y réflète , ain- 
si que dans ces miroirs qui ne créent pas la lumière, 
mais renvoient des rayons pâles et sans chaleur en ger- 
bes étincelantes de flammes. Comme dans l'histoire po- 
litique, l'individu n'est point classé par sa naissance 
dans une caste qui l'annule à son profit; qe n'est pas le 



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soldat sans nom de Farinée d'un général, «t fl n'y a 
point non plus de généraux, point de ces hasards p?r^ 
ticuliers à un homme qui font de l'histoire, ni de ces 
esprits à part qui impriment aux autres la direction de 
leur volonté. Par sa nature, le poète est un homme de 
la foule; il vit de sa vie, se passionne de ses sentiments, 
s'inspire de ses idées. Ce qui le distingue et fait son 
génie, c'est qu'il sait mieux qu'elle ce qu'ils sentent , 
et qu'il trouve des paroles pour ses sentiments (1). 

La poésie est donc pour le philosophe d'un intérêt im- 
mense ; c'est l'expression la plus complète, la plus pure de 
la vie d'un peuple, et sa vérité est hors de tout conteste 
quand le succès l'a proclamée. On n'a point à dégagèr 
ses enseignements de faits qui les cachent ou les traves- 
tissent ; ils sont clairs , positifs ; ce que les poètes y ont 
mêlé d'étroit et de trop personnel , la comparaison de 
leurs œuvres l'indique , et la critique fait la part des 
individus et des peuples. Elle reconnaît dans la poésie 
européenne le legs des principales nations qui l'avaient 
précédée dans le monde ; et, en découvrant leur origine, 
l'histoire lui explique ces caractères si différents, qu'ils 
en semblent parfois contraires. La soumission de la 
forme à la pensée; l'esprit d'unité qui pénètre partout , 
vivifie lés moindres détails, et les subordonne tous à une 
idée générale ; cette tristesse sans cause , sans but , qui 
s'attache fatalement à toutes les joies comme un re«- 
mords ; cette tristesse pour elle-même , parce qu'on est 
homme, et qu'il est triste de vivre; en un mot, la base 
de la littérature moderne, c'est le christianisme qui l'à 

(1) Il D'en est pas ainsi dans les temps feetant d'être bizarres; maïs il n'y a 

de décadence. Lorsque le peuple n'a pins plus alors d'idées poétiques, ni par co«— 

d'imagination ni d'avenir, les poëtes de- sé. ; uenl d'histoire littéraire ; il y a tout 

viennent des gens à part , et les versifi- au plus la biographie de quelques Mtté- 

cateuf s croient montrer du génie en-*f- ratçurs. 



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ê nirAcs. 
laite. EUe a hérité des Grecs le goût de Tordre, de h 
régularité , la crainte de se laisser aller à des excès d'i- 
magination , et l'amour du beau, mais l'amour plato- 
nique d'une beauté moins sensuelle. Les Latins lui ont 
transmis leur besoin de clarté dans l'expression , et de 
justesse dans la pensée, leur esprit railleur , souvent 
jusqu'au scepticisme ou même à la froideur, et toujours 
préoccupe des résultats. Le legs des Orientaux fut moins 
riche; ils taraient à donner qu'une imagination ac- 
coutumée à jouer avec elfe- même , qu'un merveilleux 
sans idée, un fatalisme sans dignité, de vagues fantai- 
sies qui ressemblaient plus à des rêves inspirés par l'o- 
pium qu'aux pensées réelles d'un homme éveillé. Comme 
contrepoids, les Barbares avaient apporté du Nord un 
sérieux farouche, une imagination toujours outrée et 
toujours naïve dans ses exagérations, une dureté d'âme 
qu'aucune horreur ne pouvait effrayer, ni aucune pitié 
amollir. Sans doute, ces influences ne nous expliquent 
pas complètement les développements de la poésie eu- 
ropéenne ; les populations slaves ont dû y exercer leur 
action (i) , et aucun document ne nous permet seule- 



(1) Dans le thmamt oVt Gorin I» Lo~ rexit in regionem Wandalorum ? âk*o+ 

herenc, on voit des Slaves venir en Fran- le$ Alamannicx , an. Perti , MonumciUa 

ce ; v. 194 , 224 , 1136. Germaniae Mitortca, l. I , p. 47. Et le 

Entor li sont bien dix mil Esdavon. «avait la langue slave , et il ne pouvait 

» j» a i • • • » l'avoir apprise que dans un but polili- 

Roma " i ' Àub " \Boraonn**, ^ qa.Yiraporia.les relation* 

connaissance né- 

Le rot d'Esclavonîe est aussi citècomtne cessaire : Romana lingua sclavonicaque 

ayant de fréquents rapports avec les Fran* loqui sciebat; Witichind, ap. Meibom , 

çaisda temps de Charlemagne, dans laBa- Berum Germanicarum Scriptores, 1. 1 , 

tailliede Loqutfeme;Usdu Roi, n<>6985, p. 650. Au reste , le nom de Slaves était 

fol. 229, recto, col. B. L'histoire confirme donné à plusieurs peuples différents : 

le témoignage des romanciers , et nous Sclavis qui nostra consuetudine Vuilci , 

•apprend que Charlemagae avait quelque- propria vero lingua Vualclabi dicuntur, 

fois des Slaves dans ses armées : Karolus bellum illatum est ; Chronieon Abbatiê 

tex , commoto exercitu magno Franco-*» Urspergensis, p,l27, éd. de 1609. Scla- 

rum et Saxonum atquè ScUvoruro> per- m qui dicuntur BereUi ; Idm , p* 154. 



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fnent de préjuge* Wù caractère; Lès €ëltee «raient à» 
traditions , une poésie, une civilisation dont le moud* 
Êouveau recueillit Théritagë , et sut cè point encore 
nous sommes condamnés à Fi^psorance. Quelque* stéri* 
les renseignements , disséminés dans des écrivains qui 
répétaient la plupart du temps ce qu'ils avaient enten- 
du dite f voilà tout ce que UOtts possédons su* ta vie de 
iïés premiers pères. 

Les influences que nous pouvons reconnaître dans 
leur principe et juger dans feutfs dernières conséquent 
«tes ne sont guère mieU* appréciées; les matériaux at- 
tendent ericore un critique et un historien * Le christia- 
nisme lui-même n'a point été étudié dans son actio» 
littéraire; nul ne s'est enquis de la direction qu'il im- 
prima aux imaginations, des changements qu'il appor- 
ta dans leurs habitudes , et n'tf suivi jusqu'à nog jours 
Phistoire de leurs transformations. Peut-être, au reste r 
cette entreprise était-elle impossible; peut-être les rap- 
ports du christianisme avèc la littérature de chaque 
peuple étaient -ils trop modifiés par des causes fcpéeia-* 

Le Moine 4e Samt-Gal semble les cori- Pempeteur des SafrSrins ; Agdtent l'Es* 

fondre avec les Saxons, et la Chronique clavon, y. 901 , à p. Bekker, Ferobras f 
store nôus apprend que les historiens p. LXIL Cette désignation de tons les 
enx-mèmes n'attachaient pas une idée païens par le nom d'Esclavons fut pro- 
bien précise à la patrie des Slaves : Unde oablemént amenée par de nombreux 
seiendum qood Scia via, sive Sclayonia, rapports; nous devons cependant faire 
duplex est ; scilicet major, quae est circa observer que les écrivains du moyen âge 
Dalmacianv, et rainor, quae in finibus est ne mettaient pas asses de précision dans 
Saxoniae, yersus mare Baltiçum; ap. les dénominations dont ils se servaient 
Lindenbrog , Scriptoret rerum 6>r»»a- pour qyon né fût pas etposé à do fré- 
nieatum Septentrional ium, p. 189. Lu- quentes erreurs, si Ton en tirait des con- 
beck et Hambourg faisaient partie dé séquences rigoureuses. Ainsi, par e«em^ 
cette petite Esclavonie , dout sans doute pie , le roman du Moinagei Guillaume 
les romanciers et les historiens parlaient d'Orange fait battre les Persans avec 1er 
plus souvent que de l'autre, et sa civili* sujets de Charlemagne : 
satiott ne devait pas être fort différente , , „ , , „ . 
de celle du reste S* l'A H« m* an* r M À W rescosse de la Joste Guion ; 



^rraa.ns eiaien même anpeiesdes Sla- fit da ntre pfe U rôis Maisiliôn , ° 

ves. Agolant dit, en pariant à son ar- ÀnsamblèfutPersantet EStfavon. 

rnée : Sarrasin et Esclers Romans d'A- „ M „ ^ ^» „ * «ft 

çotani, y, et topoCOf rappelle, lui, Ms**8&, fol; 27S, re<!io> cet. C, v.57. 



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S PB&FACB* 

les, trop dépendants des idées et des faits qu'il ^vait à 
combattre, pour être saisis dans leur ensemble. 

De toutes les autres influences nulle n'est plus digne 
dé nos études que la poésie des Barbares, Elle ne se 
meurt pas, comme celle des Latins, dans l'affectation et 
les friyqlités du bel esprit; comme celle des Grecs, elle 
n'est point morte. Son caractère, c'est une surabondan- 
ce de vie qui abuse d'elle-même; c'est une jeune force, 
qui ne sait point se contenir, et pouvait seule raviyer 
des imaginations tombées dans la décrépitude. La poé- 
sie orientale était trop futile pour exercer une action 
profonde. Plntôt le passe-temps d'un enfant oisif que le 
travail de la pensée d'un homme, elle s'agitait à la su- 
perficie, comme ces mouches aux mille couleurs qui 
chatoyent sur les eaux , et tracent à peine une ride à -la 
surface. Celle du Nord, au contraire, remuait la pensée 
4e l'homme jusqu'au fond ; elle exaltait toutes ses for- 
ces , et l'absorbait tout entière. 

L'intérêt qu'elle présente ne s'arrête pas même là. 
Parmi les littératures qui ont accompli leur histoire, il 
en est peu dont le temps, la négligence ou le dédain 
ne nous aient point caché les commencements. Pour 
écrire leurs annales , il faut se résigner à une vérité 
tronquée, c'est-à dire à l'erreur. Chaque développe- 
ment n'y paraît pas avec ses causes et ses conséquences ; . 
les idées ne s'y expliquent point par leurs origines; les 
faits s'y superposent sans s'attacher les uns aux autres 
et se rendre nécessaires ; c'est une statistique , ce n'est 
pas une histoire. Telle n'est point la condition de la 
poésie Scandinave. Assez rapprochée de nous pour que 
ses principaux monuments aient échappé à la destruc- 
tion du temps , la chaîne de ses progrès n'est pas même 
interrompue par d'irréparables lacunes, et la populari- 



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PRÉFACE,' 9 

té qui l'environna dès son berceâu nous a donservé se$ 
premiers commencements $ sinon dans leur forme pri- 
mitive, an moins dans leur esprit et leurs caractères 
les plus saillants, Son histoire est pas seulement l'ex- 
plication d'une dés faces les plus intéressantes de la lit- 
térature moderne, tfest lé développement des idées es- 
thétiques d'un peuple , une histoire théorique de la 
poésie. Sans doute, elle n'est pas complète ; son dernier 
progrès, sa forme la plus parfaite, manque. Il n'y a point 
de drame dans la littérature Scandinave (1). Sa déca- 
dénce et sa mort ont été prématurées ; mais aucune au- 
tre ne livre ainsi ses commencements à l'étude ; aucu- 
ne ne se laisse ^brasser si naturellement sous un point 
de vue philosophique. Il n'y a point, comme dans la 
poésie grecque t une foule de petits faits particulier^ 
qui réclament l'attention et distraient de l'ensemble ; 
tous marchent au même but ; tous concourent à l'œu- 
vre commune, sans que des tendances diverses les 
poussent' en sens contraires et les détournent de leur 
voie. * 

Vainement cependant demanderait-on à une pareille 
histoire un tout complet, qui ait son commencement et 
sa fin. Rien n'a commencé depuis la création du monde; 
toi|t coiîtinue sous une forme différente. Le nouveau 
n'est qu'un développement de l'ancien , le présent qu'u- 
ne modification du passé. H y a dans la poésie scandi- 

(4) L'AEgis4)recka se rapproche beau- P« 87 : Draina é/x»TOîov » fol. in mem— 

coqp du drame ; il est dialogué dans ton- bran. Res continet amatorias , ( olira 

te sa longueur, et il y règne une certaine ad jocum concitandom islandica lingua 

unité ; mais des lacunes qui le rendent scriptum. Mais si ce manuscrit apparte- 

presque inintelligible étaient nécessai- naît à l'ancienne poésie islandaise , an- 

rement remplies par un récit du rbap- térieure au 14 e siècle, Celsius l'aurait • 

ftde , et le défaut d'action oblige de n'y certainement indiqué , et l'épithète grec- 

Voir qu'une conversation. On lit dans Cel- que témoigne d'une origine beaucoup 

sius, Hiiloria bibliothecae lfp$alienfi$ , plus récente. 



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fO plètxte. 
ftatve tm principe «titérietir^ um base que bous éomme* 
forcés d'accepter sans nous en èfre rendu suffisamment 
compte. Ou reconnaît les traditions de Y Asie dans la 
croyance à la régénération des âtnes, et éette femme qui 
porte le malheur avec elle, comme si la femme était le 
mauvais génie de l'humanité (i) ; on retrouve l'esprit de 
& civilisation dans cet amour de la science sans but 
moral , et , pour ainsi dire 1 toute métaphysique (2) * 
dans ces mystérieuses allégories dont le sefts-est resté 
dans quelque sacristie de la route; mais k fc&use de ces 
souvenirs et leurs conséquences , l'influence du monde 
oriental sur la littérature , la résistance qu'il a opposéé 
éu lé concours qu'il a prêté à ses développements y c'est 
ée qu'aucun document ne nous apprend 1 ce qu'aucune 
induction ne nous autorise à pressentir. Nous sa-* 
Vous seulement que les tendances mystique» de la 
vieille Asie étaient trop contraires à la surexcitation 
àervèuse des races gothiques , trop inintelligibles à des 
esprits encore bruts et tout préoccupés dm déploie- 
ment de la force physique , pour s'être activement mê* 
lées à là civilisation du Nord. Quelques faits isolés ont 
dé se ressentir de leur action; mais il est impossible* 
quelles aient affecté l'ensemble, 

(1) Les femmes se brûlaient sur le parfaitement k I'Asgard , lTFtgard et lé 

bâcher dé leur amant. Le jonr était , Afidgard des Scandinaves. La femme qui, 

comme chez les Buddhistes, divisé en selon leur mythologie , repeuplera la 

huit parties , et commençait à midi 5. terre après sa régénération , s'appellera 

comme eux les Scandinaves avaient Lif, vie , et le nom d'Eve, Heva dans la 



une Trinité divine ( Peut-être existait- Vulgate , vient de rnn » <l ui a ,a mêm « 
elle aussi chei les Grecs : Pluton est ap- signification. • ' nni 
pelé dans V Iliade, 1. IX , t. 457, Jupi- Scandinaves 1 



ter souterrain , Zzvç xaTayÔovtoç» et criture sanscrite s'appelle jSdcfmff > 

Bnsiathe nous apprend qu'il y avait en écrituredesDieux.Nedsaur^sphisdW 

Carie un temple de Jupiter-Neptune, ^ casioll ëe g0r ^ ra J proc hc^ 

ttuooç nwttôomç y) v espov >. Les trois ments et d'en indiquer de nouveaux . 

raomfes de la doctrine de Boddha , le (S) Ce caractère est fort remarquable 

Brahma Loka, le Deva Loka et le Ma- dans le VÛlu-tpa et dans plusieurs stro- 

rioespe Loka ( Yoyes Upham , Ill**ra~ pfaesdu BrttfM-galdt Op4*9 et du Rigt- 

tion$ of Budhism, p. 6T)/ répond*** *»«!, 



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Peut-être la poésie Scandinave n^eaplique-t-elle pot 
non plus complètement l'influence du Nord sur la poé* 
aie européenne» Mais tous les Barbares sortaient dune 
souche commune (i); ils avaient les mêmes traditions, 
la même passé, les mêmes croyances (a), et la parte des 
autres chants populaires , quand la tradition a conseil 
vè ceux des Scandinaves en si grand nombre, permet de 
penser qu'ils recherchaient plus curieusement la poé- 
sie, qu'ils la cultivaient aveeplus de succès, que Tima+ 
ginatton gothique s'était plus largement développée 
sur leur sol. On peut prendre lëur littérature pour la 
manifestation la plus complète et la {dus élevée de l'efr* 
prit septentrional. 

La poésie Scandinave est ainsi la création originale 
d'un peuple qui se développe librement, sans avoir hé- 
rité d'aucun passé qui domine ses tendances et fausse 

(I) Nous ne parlons que de ceux qui gani certisrime antlqmtasHueefcatittfr. In 

peuvent exercer de l'influence sur la qua Albis patria per jnultos annos, Fran- 

poésie française. Il faut même remar- corura lînea remorata est; Anonymus 

8 uer que les Saxons, les Franks et les Ravennas, Geo g raphia, 1.1 , c. 11. Ef- 

orm'ands, étaient également S candi- moldus Nigellus n'est pas moins positif : 

paves. Aucun doute n'est possible pour g*, popuii nom , Teteri cognomme, Déni 

les derniers ni pour les premiers ; le té- Ante vocanantur, et Votitantur adhuc, 

noignage de Marcianot Hérocléotos est Mortajuoque Oranoisco dkmnaarnomine 

positif : Kecrotxst h tqv «^gva Vclocei> agBes> mAg^e^^' 

Tïiç XspO'OVïîO'oi» to IBvoç twv koiaov- Ipse quidem populos late pernotus habetur, 

graphi Minores, t. 1 , p. 53. Ils habi- decoruë. 

taient la Chersonèse Ci m brique , le Da- Unue genus Grands adfore fama refert 

.nemark.Les auteurs qui nous apprennent Vita Ludovic* pii, 1. IV> v. 11. 

la patrie des Franks n ont pas la même au- Les historiens confirment ces témoi- 

torité , mais leur nombre y supplée. D'à- gnages» Ayant la grande invasion du 5* 

bord il est certain qu'ils étaient voisins des siècle, les Franks avaient déjà ravagé 

Saxons : rixo^ovÔoy Js av-rw xara plusieurs fois les côtes de la Gaule, et 

r. MM u.i ^ ^,.,„~~a. «.«aA,,,*»^-^ ils sa réunissaient presque toujours avec 

*"7» W *P»Jvp*r<r- les Saxons : AurSius Victor; Btstoria 

toi *û«7yot xeu 2oÇovsc ; Julianus Im- Romana f c. 33; Orosiu», Àdv$rmt jPo- 

perator, Opéra , dise. I , p. 34. Guidon , ganos hittoriae , 1. VIII , c. 28 , et Am- 

qui vivait dans le 9« siècle, leur feii ha- mia nue Marcel lin us, £f»#<or<<w,K XXVII, 

biter aussi la Ghersonèse : Quarta ut c. 8. 

•bora noctis Nortmannorum est patria . (ô) Voyea J. Grimm , Dêuttche Mi***- 

quae et Dania ab antiquis dteitur; cujos ad logie , et Mone , Gesehiehte des Bciden- 

Trontem Albes « tel patria AI&bJ««urua- ikum im nordlichen Suropa. 



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12 P*ÉFAC1. 

leurs conséquences ; elle est née sur le sol national ; elle 
a grandi par sa propre force, sous sa seule influence. 
Isolée de toute action étrangère , moins encore par les 
mers que par l'abâtardissement littéraire des nations 
voisines , elle a tout tiré d'elle - même; son histoire 
n ? appartient pas seulement à un peuple, mais, ainsi 
que nous Pavons déjà dit, à la nature de la poésie. 
Envisagée sous ce point de vue, elle n'est plus dans les 
faits , mais dans les idées. Les poèmes deviennent les 
manifestations d'un esprit que l'historien suit dans sa 
marche et étudie dans ses développements, sans s'in- 
quiéter autrement de leurs témoignages ; là aussi les 
faits ne sont que la partie extérieure, que les pièces 
justificatives de l'histoire. Mais leur connaissance est 
nécessaire comme point de départ ; ce sont eux qui ser- 
vent de base aux idées, et contiennent les prémisses 
dont la théorie tire les conséquences; les pièces justifi- 

>catives sont des prolégomènes. 
. On s'est donc proposé, dans cette publication, l'expo- 
sition des principaux faits de la poésie Scandinave. Les 
poëmes les plus importants y sont énumérés, et les diffi- 
\^ cultés que peuvent présenter leur origine, leur âge et leur 
p J auteur, y sont, sinon résolues, exposées et discutées: 
I L'influence des lois de la versification sur la nature et le 
développement de la poésie ne permettait pas de les 
passer sous silence ; elles, ont été analysées , et les diffé- 
rentes espèces de vers caractériséesflSi développé que 
X s °it un jugement critique, il ne fait pOhit connaître les 
idées d'un poète aussi bien que leur traduction : on a 
donc essayé de rendre en français les poèmes qui , par 
leur propre valeur ou le choix de leurs sujets, tiennent 
le premier rang dans l'histoire , et des notes ont expli- 
qué les passages obscurs 1 et indiqué leurs rapports ar- 



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t>ftÉfA€É, H 

chéologiques et littéraires. Enfin on a tâché que, sous 
le point de vue de l'érudition, ce livre fût un travail 
complet, auquel une seconde publication ne pût rien 
ajouter 5 une histoire littéraire des faits. 

Lorsque l'introduction du christianisme en Scandi- 
navie y arrêta les progrès de la poésie, elle se trouvait 
déjà en contact avec les littératures qui se reformaient 
de toutes parts ; déjà elle imprimait une impulsion à 
leur esprit. Avec le temps ,. son influence s'accrut ; les 
germes qu'elle avait déposés dans les imaginations se 
développèrent ; le caractère qu'elle leur avait communi- 
qué prit plus d'empire et se dessina plus fortement dans 
leurs créations ; son histoire continue dans une des faces 
les plus saillantes de k poésie moderne; c'est dans la 
littérature du reste de l'Europe qu'il faut achever l'é* 
t;ude de sea destinées». La base de cette manière d'envi- 
sager l'histoire n'est plus désormais contestable; on sait 
qu'une fois mises au monde, les idées n'en disparaissent 
plus. Elles ne se laissent enfermer ni dans les limites 
d'un pays, ni dans la vie d'un peuple; elles se propa- 
gent, s'étendent, se modifient, et finissent par se mêler 
à l'histoire êfc l'humanité tout entière. Mais leurs pro- 
grès sont quelquefois lents; leurs modifications, sou- 
vent si complètes; qu'elles semblent une création nou- 
velle, que l'histoire a sortie du néant. Avant donc de 
poursuivre dans la littérature européenne l'étude de la 
poésie Scandinave , il fallait prouver par des faks^posi- 
tifs l'existence de son influence. 

Telle est la tâche que l'on s'est aussi proposée dans ces 
Prolégomènes. Des traductions de poèmes écrits dans 
des idiomes différents montrent qu'un même esprit 
animait totite la poésie du moyen âge, et des ressem- 
blances de détail sont indiquées en assez grand nombre 



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14 PIÉFACBr 

pour qvkm rie puisse lés imputer à ces causes sans rai-» 
3ôn et sans nom qu'on appelle le hasard. Ces rappro- 
chements ont été signalés partout , dans les intentions 
morales et le choix des sujets comme dans la nature 
des pensées et des images; on en a choisi dont les idées 
étaient assez bizarres et assez étrangères à tous les en- 
seignements de l'expérience pour qu'il fàt impossible 
de n'y pas reconnaître la trace d'une tradition com- 
mune» Entre les traditions les plus répandues dans les 
premiers temps de la poésie moderne, il en est deux 
encore plus générales et plus populaires que les au-* 
très (i) ; on a prouvé que la Scandinavie était leur 
point de départ, et qu'elles avaient une raison et une 
base dans son histoire. Aucun poème ne tient un rang 
plus élevé dans la vieille littérature de l'Europe que le 
Nibelunge Not ; c*est le centre d'un grand cycle, et , 
pour ainsi dire, le résumé des idées poétiques de tout un 
peuple ; et nous avons, sinon démontré, rendu suffi-* 
samment probable , que l'esprit qui l'anime et une par- 
tie des traditions qu'il a réunies se rattachent à la poésie 
Scandinave. Trop d'obscurité couvre la formation des 
langues pour que l'on puisse acquérir une connaissance 
entière des raisons qui déterminent leurs emprunts aux 
autres idiomes ; on sait seulement que les mots étrati-' 
gers sont amenés par des idées étrangères; que, pou* 
enrichir le vocabulaire d'un peuple, il fout exercer dg 
l'influence sur sa civilisation ; et des recherches étymo- 
logiques ont montré qu'une foule de mots adoptés par 
k& langues romanes avaient une origine islandaise. Si 
nombreux que fussent les rapports que nous indiquions, 
ils ne légitimaient pas encore une conclusion générale; 



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PRÉFACE; 1S 
des pensées particulières à un poëte auraient pu les pro- 
duire; peut-être n'y devait-on voir que les rencontres 
personnelles d'imaginations indépendantes. Nous avons 
donc étudié la poésie du moyen âge, et nous avons re- 
connu que les idées poétiques y étaient des généralités 
nationales qui n'appartenaient à personne, parce qu'elles 
étaient l'œuvre et la pensée du peuple. La communauté 
des traditions chez les nations les plus différentes par 
leurs institutions et leur histoire , la diversité de leurs 
versions et la multiplicité des variantes de chacune , 
nous ont prouvé que, lorsque des idées communes à 
tous avaient été rendues sous une forme plus saisissante, 
par des poètes plus poëtes que les autres , des rhapsodes 
s'en emparaient, et, en les répétant de village en vil- 

ropéenne. 

On ne peut chercher, dans un pareil travail , des vé- 
rités rigoureuses , appuyées sur des raisonnements pos*r 
tife ; la philosophie de l'histoire est condamnée, pat 
son principe, à rester une science de conjectures. Beaur 
coup de faits sont dédaignés ou ignorés des cbroni-* 
queurs ; beaucoup de causes n'ont de force que. par leur 
continuité , ne se manifestent que par leurs effets; elles 
ont passé inaperçues par les contemporains , et leur 
action esf trop lente, trop sourde pour se laisser appré* 
cier à distances Le» faite sont incomplets, et on ne peut 
les expliquer que par les causes dont le temps n'a point 
étouffé le souvenir. Mate ta vie d'un peuple est à la fois 
si complexe et si uae, tant de causes différentes ccat* 
courent k chacun de se» progrès et aboutissent à un 
même résultat , que l'oubli de quelques unes n'affecte 
pas sensiblement Ttotelligepce de Veusemble. Ici r les 
chances d'erreur étaient plus graudea encore. Beaucoup 



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16 pfeéFÀCs; 
île poèmes islandais sont perdus; d'autres ratent en- 
core à publier, peut-être même à lire ; il a fallu juggr 
l'esprit de la poésie Scandinave sur des documents par- 
tiels , sans autre titre de préférence que le hasard qui 
les a conservés ; et , quoiqu'ils soient assez nombreux et 
assez variés pour que leur signification ne puisse être 
essentiellement modifiée , il y a probablement des idées 
de détail dontjon n'a point reconnu toute l'importance* 
La seconde partie, l'histoire de l'influence Scandinave, 
n'est pas elle-même plus complète. Ces Varangues , qui 
venaient incessamment apporter à Canstantiùople les 
idées et les traditions du Nord , ne nous permettent pas 
de douter qu'elle n'ait aussi exercé quelque action sur la 
poésie du Bas-Empire , et le défaut de ^enseignements 
nous force de laisser toute cette partie dans l'ombre (1). 
Quoiqu'ils n'aient pas sans doute acquis une grande 
puissance, les rapports des Scandinaves avec les Slaves 
onf été fréquents ; leurs intérêts se trouvaient souvent 
fen contact , et une certaine affinité d'origiqe devait \éà 
rapprocher encore ; il est à peu près certain que l'in- 
fliiçnce de leur littérature était rétiprôque , et une igno- 
rance presque absolue lie l'ancienne civilisation slave 
nous empêche de deviner jusqu'à sa nature. 
' Au reste, ces lacunes n'altèrent pas sensiblement les 
résultats, et tous les historiens doivent se résigner à des 
travaux aussi imparfaits; il n'est pas d'histoire q«i ne 
demandât également la connaissance approfondie de 
tout le passé d'un peuple et de tous les développements 
qui lui sont contemporains. Malheureusement ces cau- 
ses d'erreur ne sont pas les seules; il en est qui ne tien- 

(i) Dans une dissertation que nous Porphyrogennète dans son lWre, De Çae- 

n'arons pu nous procurer, Tu*. Finn rimoniig auloe By$aniinae, 1. 1, p. 224, 

Magnussen a montré que le chant des est un poème gothique allitéré , écrit 

Varangues » conservé * par Constantin dans l'ancien mètre scandinate. 



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PRÉFACE. 17 

lient pas à la nature du livre , et peuvent avoir des con- 
séquences plus graves. C'est en première ligne l'insuf- 
fisance des secours littéraires ; beaucoup d'ouvrages sur 
l'ancienne Scandinavie ne se trouvent plus même dans 
les librairies du Nord , et nos dépôts publics n'en pos- 
sèdent qu'un petit nombre , que des catalogues , déplo- 
rablement incomplets, rendent quelquefois inutiles: 
Dans une histoire politique , la connaissance des faits 
suffit , et une traduction est bonne pour les apprendre ; 
mais quand ce sont les développements de la poésie 
qu'on étudie , les images , la forme des pensées , la lan- 
gue elle-même ont une valeur trop essentielle pour 
qu'on ne soit point forcé de recourir aux originaux. 
L'histoire des influences de la littérature Scandinave 
nécessitait des connaissances philologiques presque 
universelles , et l'auteur doit reconnaître que leâ siennes 
sont nulles sur quelques points , et fort superficielles sur 
beaucoup d'autres. Il n'avait aucun guide qui lui en- 
seignât la, route , ni aucun devancier qui la lui eût 
frayée (1) ; souvent il s'est trouvé dans l'impossibilité de 
remonter aux sources , et de vérifier des citations trop 
importantes poûr être mises en oubli (2) : des erreurs de 
détail semblent donc n'avoir pu lui échapper; et , pour 
être juste , peut-être devrait-km plutôt tenir compte de 
ses intentions et du travail qu'il a mis à leur service 
que des résultats qu'ils ont produits ; peut-être devrait- 

(1) Le titre de l'ouvrage &'£inersen su gli Staldi, il est si dépourvu d'érudi- 

( Einarus ) , Sciographia Kitloriae lit- tion et de critique , qu'il ne peut être 

termriae Iilandiae, indique qu'il Défaut d'aucune utilité, 

y chercher que des indications biblio- (2) Nous devons cependant dire que 

graphiques , et elles sont même fort in- toutes les citations que nous n'avons 

complètes pour lâ littérature antérieure point vérifiées nous-même ont été prises 

à l'établissement du christianisme, la dans des ouvrages d'une exactitude assez 

seule dont nous -nous occupions. Quant "reconnue pour faire autorité, 
à l'essai de M 1 . Graberg , Saggio ittorico 

a 



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18 PRÉFACE. 

on penser beaucoup plus à ce qu'il a fait qu'à ce qu'un 
autre aurait pu faire. 

Il reste à expliquer les motifs qui ont déterminé à 
s r écarter de quelques usages que Ton n'a point crus as-r 
sez généraux pour faire loi , ou assez raisonnables pour 
le devenir. Il n'y a. point , en histoire, d'autre, autorité 
que les faits : on ne s'est donc appuyé sur l'opinion des 
écrivains que dans l'impossibilité de remonter aux sour- 
ces; et lorsque le texte avait une grande importance, 
ou qu'il n'était point formel, que son témoignage ré-» 
* sultait de quelque induction , ou d'une manière parti- 
culière de l'entëndre, une indication du livre et de la 
page n'a point semblé suffisante , on l'a cité ein entier. 
Quand toute leur force était dans le fond des idées, on 
s'est borné à traduire les autorités en langues étran- 
gères ; mais on les a citées textuellement toutes les fois 
que l'on tirait des conséquences d'une expression , que 
le style , les termes de la citation faisaient son impor- 
tance, et l'on a ajouté une traduction en note. Cette 
version a paru inutile lorsque les idées étaient indiffé- 
rentes , lorsque l'on voulait seulement montrer un rap- 
port philologique, ou rendre une règle de versification 
plus sensible par des exemples. Quant aux: citations des 
notes , on les a laissées dans leur langue. Elles servent 
d'autorité aux opinions du texte, et il a semblé qu'une 
traduction ne présentait pas les mêmes garanties ; une 
interprétation forcée , d'autant plus à craindre qu'elle 
était la conséquence naturelle des idées de l'auteur, au- 
rait pu donner à la traduction une portée que n'avait 
pas l'original. Lors même que quelques lecteurs ne les 
comprendraient pas toutes , on a crû qu'ils y verraient 
des garanties de bonne foi , et leur accorderaient plus 
de confiance qu'à ces courtes indications, qpi n'ap^ 



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PRÉFACE. jg 

prennent tout au plus que l'érudition de l'auteur. Les 
titres des livres ont été rapportés dans leur langue ori- 
ginale(i); leur orthographe a été conservée, et on lésa 
transcrits en entier lorsqu'ils n'étaient pas trop longs 
et que de précédentes citations ne le rendaient pas 
inutile. - r 

Il y a quelques noms propres que nous n'avons pas 
vus en islandais; nous ne les connaissons que sous les 
formes latines , allemandes ou danoises, dont les ont af- 
fublées des traducteurs peu scrupuleux. Ceux-là même 
que nous avons rencontrés dans des documents orig- 
naux ont des flexions si marquées et si irrégulières 
qu'il est difficile de reconnaître leur radical (2). C'est 
donc au risque de quelques erreurs, ou même dédouble 
emploi, que nous leur avons rendu l'orthographe et la 
forme qui leur appartenaient (3). Seulement, dans l'im- 
possibilité d'accorder une importance rationnelle à au- 
cune des flexions (4), et pour nous conformer à un 
usage qui , à défaut de raison , a du moins l'avantage de 
donner aux noms une apparence moins étrange, et\>er- 
met à la mémoire de les retenir avec plus de facilité (5) 
nous avons supprimé les consonnes qui rendaient là 
terminaison du nominatif trop dure. Cette restitution 

JL^S^'T* fail d ' exc *P} i <"> q»« Ptas favorable , on s'en rapporte eneor. 

ponr quelques ourrages grecs, plus con- à des hypothèses. " ™ p P° rle enwr « 

nus sous uu litre latin, pouf lesquels ,«x Z . _ ... 

toute méprise était impossible. . "'V a «ru pendant long-temps quo 

(2) Deux exemples montreront quels L^T rf e,ait . plus impor- 
ehangements la déclinaison des noms leur ' ^ a i M1 * re ' la fo "»* I» 

nmi- 

feisait quelquefois subir, et les noms . , moi J.!f' **jnmu«é rattachait 

propres se déclinaient comme les au- }, 8 de <*«Çtions étymologiques * 

très : Vitllur devient vallar et velli; 1*3?.,* < P. lu8ieu f 8 Prologues lui 

madr fait au pluriel menfi, naJaei P réfèrenl lo gen.tif et l'ablatif. 

(3) On a retranché le N du nominatif 

(3) Pour déterminer leur orthographe d'obinn , Odin ; le R du nominatif de 

te™ le^ scalde, et tous les noms islan. 

tours s^nifir»tff . H.« 1 n W *f. ( °V da 9 te T iné8 P ap fil *> ^crirent 
jours significatif : dans la supposition la sans R dans les autres langues. 



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20 PRÉFACE. 

ne pouvait cependant s^tendre à tous les noms pro- 
pres (1); beaucoup sont trop connus sous une forme 
française; le temps les a pour ainsi dire naturalisés, et 
une affectation de pédantisme aurait mis une confusion 
réelle dans les idées ; les formes différentes d'un même 
nom auraient souvent paru désigner des individus dif- 
férents (2). Ici , aucune règle générale n'était possible, 
tout dépendait de la force de l'usage. Quand il était 
trop bien établi , on a sacrifié la règle à ses exigences ; 
mais , dans le doute , c'est le principe qu'on à préféré à 
l'usage. 

La difficulté ne s'arrêtait même pas là» Les lettres de 
deux langues n'ont pas la même valeur ; il faut cher- 
chera reproduire la prononciation, fort souvent incer- 
taine (3), et presque toujours impossible à rendre d'une 
manière complète (4), ou s'attacher à la langue écrite , 
et conserver aux mots leur valeur étymologique et leur 



v (1 ) II nous a semblé , par exemple , donné le son de notre diphthongue OU , 
fort inutile de rendre aux noms romains car il écrit : Conservet Deus imperium 
'la terminaison que l'usage leur a fait yestrum, Kwvg-ipêeT Aeoi>ç>}jX7ri/Hot>/x 
perdre , excepté lorsaue nous les citons & ffTpoiJ „ . S ^ es t une langue oà la tra- 
en latin, avec le titre de leurs ouvrages : . r J r ^ . 
mais nous n'avons point laissé aux noms dlUon a 7 ait dû , conserver I ancienne pro- 
grecs leur désinence latine. Nous n'a- nonciation , c est la langue hébraïque ; 
vons pas non plus cité la traduction du \* région en faisait un devoir, et Lowth 
nom«?^rct7an««pourDuchesne, etc.), Praelecttones de sacra poest Ja- 
mais sa forme originale , à moins que braeorum, p. 37 : Mamfestum est anti- 
l'autre ne soit beaucoup plus connue : <l uam et veram Hebraïca pronunliandi 
ainsi nous n'appelons point Pontoppi- rationem omnino esse ignotam. Cette 
danut BrUckstadt opinion est pleinement partagée parMi- 

(2) La réserve était ici d'autant plus * otae > elc - > P- 7 - 
nécessaire que, les noms littéraires n'é- (4) Cela peut même résulter d'une 
tant pas aussi connus que les noms his- manière différente d'épeler : ainsi , mal- 
toriques , la confusion était plus fa- gré les rapports frappants du sanscrit 
c le. j et de l'islandais, la prononciation les fai- 
^ (3) Notre manière de prononcer le la- sait nécessairement différer au point de 
tin est différente de celle du reste de rendre les mêmes mots méconnaissables. 
l'Europe , et Ton connaît les débats des Les Scandinaves terminaient leurs syl— 
érudits sur la prononciation du grec, labes par la consonne, et les Indous par 
D'après Constantin Porphyrogennète , la voyelle : on le voit par les insenp— 
De caerimoniis aulae Bysantinae , t . 1 , tionfc rapportées Transactions of the royal 
p. 215 , les Grecs auraient prononcé J'U Jsiatie society of Great-Britain andlré- 
comme nous , et les Latins lui auraient land, 1. 1 et II, passinru* 



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PRÉFACE. 21. 

orthographe réelle; en d'autres termes, y voir des mots, 
et non des sons. C'est le seul parti qui nous ait paru 
rationnel. Mais les alphabets n'ont pas le même nom- 
bre de caractères ; quelques uns n'ont point d'analogues 
dans les autres langues; elles sont obligées de réunir 
plusieurs lettres pour exprimer la même idée, repré- 
senter le même son. Ainsi l'ô et le ]> ne se trouvent pas 
dans les langues romanes. Pour l'ô, la difficulté n'est 
pas embarrassante : il n'existait pas dans l'ancien al- 
phabet islandais, et l'on peut, à son exemple, le rem- 
placer par la diph thon gue AU (1). Mais le son aspiré du£ 
est trop incertain*pour que l'on supplée aussi facilement 
à son défaut ; on convient seulement qu'il était plus dur 
au commencement des syllabes et des mots qu'à la 
fin (2). Au reste, c'est la lettre elle-même, et non sa 
prononciation, que nous avions à représenter ; et que, 
comme nous le crqyons , le ]> eût le son dur du 0, 
excepté dans les pronoms et les adverbes contractés où 
il était précédé d'une voyelle (3), ou qu'ainsi que l'as- 

davlntage 011 ^ ra PP rocherait ,e * anglo-saxon pour remplacer le J> 
(2) Les philologues n'y ont peintre- S"' 5 . mais / a * a ff n'a point sanctionné 
connu une conséquence Ide son aspira- "*™*ou*.tl*new\*al paS ,? U u e 6 
tion; elle devait être plus sensible au 2^ n ?Jf fc ! * fi " d ,T 9 J {Uhè > 
commencement d'une syllabe , quand f™ r ra " v Edd a > f' *?°5 . el K ^ «ré- 
elle la dominait, qu'à la fin, où elle était ZZ^^f'' * e 1 led ™ n 9 tild °? 
dominée et devenaitune espèce d'annexé: ? « , ' v '.h ^ ue la prononciation du 
et l'on sait d'une manière^certaine , par^ LW^Vt 1® ^ qU - i l ^ tai % a ?^ f ? 1S 
le principe de la versification scandina- S?, 1 ? du .*V La « r f nd « édition de VEdda, 
ve , qu'à moins d'une préfixe , l'accent , f^T* eUr d , lcl ; onnaire ^landais , ce- 
la force de la voix portait sur la premiè- J"? e B Jf rn , n'ont adopte aucune de ces 
re syllabe de chaque mot. C'est à cause rec £ ercnes î 1,8 n ont pas même admis 
de cette double prononciation qu'Ihre a ^* 

eu le tort de prétendre que le ]> ne pou- (3) Ce qui semblerait cependant prou- 
vait se trouver qu'au commencement ver que le n'avait pas la même pro- 
d'une BjUtbesSrefm Sven Lagerbring, uonciation que le TH gothique, c'est que 
p. 24. Les anciens Scandinaves écrivaient cwa^i* «1 i> • 4 ,v<™, 4 uo 
Gar\>r, Gautvar\>r, Ge\>, etc. Son erreur Cbilperic ne J exprima point par le 0, 
vient de ce que, lorsque les grammai- lors( ï u " voulut introduire quatre nou- 
riens voulurent systématiser la langue J e,les lel tres, et cependant il connaissait 
( Voyez le traité. Um Lalinu-ttafrofil , men 1 alphabet grec , puisqu'il lui ei*- 
dans le Snorra-Edda) , ils empruntèrent prunta le û. . 



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22 PRÉFACE. 

surent plusieurs philologues (1), il eût la valeur du TH 
anglais , en l'indiquant par les deux mêmes lettres , la 
désignation était suffisante , et la confusion impossible, 
puisque l'islandais ne les réunissait jamais (2). Quoique 
l'alphabet runique représentât TU et le V par le même 
caractère, nous avons cru, comme le font toutes les 
écritures modernes , devoir distinguer la voyelle de la 
consonne ; et, malgré les règles qui veulent que le II final 
soit un U, et un V lorsqu'il est suivi d'une voyelle, nous 
n'oserions assurer ne pas être tombé dans quelques mé- 
prises, heureusement fort indifféreptes (3). 

Certaines idées sont assez exclusivement Scandinaves 
pour ne pouvoir être exprimées d'une manière complète 
que par leurs noms islandais ; quand cette nécessité les 
a déjà fait inscrire dans nos vocabulaires, nous leur 
avons laissé le genre que l'usage leur a reconnu (4) 5 
mais , pour les autres , nous ne nous sommes pas cru le 
droit de les faire français , et de leur donner à ce titre 



(1) Arngrim Jonson , Crymogea ,1.1, écrire Odin. Au reste , les Anglo-Saxons 
c; 3 ; Spelman , Glottarium Ârchaeolo- confondaient constamment DH le et le TH 
gicum ; Andréas Bussaeus , etc. Dans le vieux gothique, le même signe ex- 

(2) Nous n'avons voulu nous servir ni P"™» 1 à ! » f °» 8 leors deu / «^j f 'J**'" 
du D , qui représente le thor ponctué , f™ >«» systèmes des philologues , 
parce qu'il est impossible que le point Allemands ne semblent pas en avoir 
n'apportât point quelque différence dans fait une distinction bien nette : contrai- 
sa valeur, ni du DH, comme le fait J. rement à tout let prtnctpet, le Z>yr is- 
Grimro , parce que les anciens écrivains landais est devenu Thier, et pin ses* 
danois , qui devaient mieux connaître sa changé en dein. 

prononciation , rendaient par un TH le (5) Cette confusion a eu des consè— 

thor que le premier des dieux scandina- quences fâcheuses pour la langue fran— 

▼es avait dans son nom : Saxo Grarama- çaige - r elle est une des causes des irrégn- 

ticus écrit Othinut ; den Danske Riim- la ri tés du verbe avoir ; dans la plus an- 

kronike , Otlhen ; le roi Eric , Olhen ; cienne pièce de vers que Ton connaisse > 

Petrus Olaus, Othœn ; Johannes M a g- l'hymne à sainte Eulalie , v. 21, aurait 

nus , Othin , etc. Quoique le 1, n'ait été est écrit auuittet ; ap. Elnonenria, p- o- 

été introduit qu'au commencement du f Académie. Quoique lè nom des Au* 110 

13» siècle (Sventk tpraklllra utgtfven af g » tr0UYe pag noug aYOng cra que son 

— ni*a Académie* , p. XI j ; nous avons ' e étail aggez général pour nous per- 

devoir nous soumettre a 1 usage et mettre ^ j e considérer comme francisé. 



eventka 
cru 



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PRÉFACE. 23 

des nombres et un genre. Leur conserver celui qu'ils 
avaient dans leur langue nous a paru également im- 
possible ; quoique de nombreuses exceptions aient sou- 
vent prévalu contre les règles, tout n'est pas arbitraire 
dans le genre des noms ; leur terminaison et les idées 
qui s'y rattachent y exercent une influence qu'on ne 
saurait méconnaître, et elles agissent d'une manière 
différente dans les langues qui ont le plus de ressem- 
blance (1). Cette analogie serait d'ailleurs impossible 
à établir j tous les idiomes n'ont pas conservé le même 
nombre de genres (2), et ceux qui leur restent n'expri- 
ment pas les mêmes idées; en danois, par exemple , le 
masculin n'est pas distinct du féminin, et, dans plu- 
sieurs autres langues, c'est le neutre qui s'est confondu 
avec lui. Nous avons donc laissé aux noms étrangers 
leur caractère étranger, nous ne les avons point soumis 
à nos règles grammaticales ; nous les avons- regardés 
comme indéclinables, et aussi neutres que la langue 
nous permettait de le faire (3). 

On ne saurait contester une valeur philologique aux 
accents v puisque, en différenciant les mots , ils peuvent 
indiquer leur signification ; mais lorsque des règles po- 
sitives ne fixent pas leur usage , et qu'une habitude 



(1) La terminaison française eur rem- appartînt exclusivement au neutre, con~ 

place celle en or des Latins , et leurs duisit à sa suppression. Der Mange! des 

noms en or étaient masculins, tandis Neutrums,vermuthlich vorbereitetdurch 

que les nôtres en eur sont féminius. > nachlSssigeVerwechselungrait derohne- 

(&) L'islandais en a trois, le français hin verwandlen Maskulinform bei der 

deux; l'anglais n'en a qu'un seul .'Nous Alten, und nur nach und nach allge— 

savons par Cassiodorus , De Orthogra- mein geworden ; Diefenbach , Ueber die 

phia ; c. I, que le M final avait deux romanitchen Schriftiprachen , p. 24* 
sons. différents , selon que le mot suivant (g) L'article le désigne tout ce qui n'est 

commençait par une* consonne ou une pas féminin ; il se prend quelquefois dans 

voyelle. D'abord le son doux cessa de se UQ gens entièrement neutre, comme dans 

faire sentir ; puis , par analogie , le son cette phrase : Le rota des Latins vient 

dur l'effaça à son tour; la prononeia- d 5 n reoî pi a ce le tg des 

tion réagit sur l'écriture. , et le retran- ? Su-aat^L. „ 

cbement du M final, la seule lettre qui a » cieM Prologues. 



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24 PRÉFACE. 

journalière Renseigne pas la prononciation , leur em- 
ploi devient si difficile à préciser, et son utilité si faible, 
qu'il vaut mieux ne voir, dans les langues mortes, que ce 
qu'elles sont réellement , des idiomes écrits. Leur signi- 
fication est d'ailleurs encore plus incertaine* que leur 
emploi; aucune idée nette ne s'y rattache; ils indiquent 
également l'intonation ou le son de la voyelle, sa du- 
rée ou sa quantité, et son intensité ou l'élévation de la 
voix. C'est pour des avantages si peu positifs que les 
accents n'ont pas même de valeur reconnue (1) ; si peu 
importants , qu'ils n'intéressent ni l'orthographe réelle, 
ni les règles de la grammaire , ni le génie des langues ; 
qu'on embarrasse leur étude dp difficultés arbitraires, et 
qu'on soumet l'écriture aux convenances d'une pronon- 
ciation que l'on prétend deviner par la puissance d'un 
système. D'après les grammairiens, la vieille langue du 
Nord avait trois accents (2), et l'islandais de nos jours 
n'en a conservé qu'un seul, qui indique une modifîca- 
tion essentielle de la voix £3) j il appartient à la langue 
parlée , et nous pouvions d'autant mieux n'en tenir au- 
cun ÇQtnpte dans l'orthographe que l'ancienne écriture 
l'ignorait entièrement. Nous avions encore de meilleures 
raisons pour ne point marquer l'accent latin ; un passage 
de Quintilien le réprouvait formellement (4), et les sa- 
vants y ont renoncé. Les accents grecs sont au contraire 
généralement adoptés (5) , et une théorie assez compli- 

(1) Les deux plus grands philologues laba), sed nunquam plus una, uecultima 
de ce temps ne sont pas même d'accord unquara. On n'en accentuait pas moins 
sur leur forme et leur valeur : Rask veut la dernière syllabe des adverbes dissylla- 
l'accent aigu, et Grimm le circonflexe. biques justè, ferè, et les cas obliques de 

(2) Muller, AEchlheit der Asalehre, WfH™? substantifs, «a***. 

_ 27, (5) Plusieurs savants*ne les ont pas 

/ . . . moins attaqués avec beaucoup de force , 

(3) Rask, Ânvuntng Ml Islândtkan , enkre autres i s . Vossius, De Cantu poe-r 
eller Nordiste fornsprUet, p. U. matum et viribut Rhythmi; et d'Anse 

(4) Il dit , De Inslilutione oratorio, , de Yilloison ne les a pas marqués dans 
j. I , c. 5 : Est in orani voce acula (syl- son édition de l'Iliade , Venise , 1788. 



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PRÉPAGE. 25 

quée est parvenue à préciser leur emploi , à le soumet- 
tre à des règles systématiques. Peut-être, cependant, 
poui* y renoncer , suffirait-il de se souvenir que l'an- 
cienne langue grecque ne les connaissait pas , et que 
Aristophanes de Bysance les introduisit au temps de sa 
décadence (1), quand les traditions de sa prononciation 
primitive étaient probablement perdues. Mais d'autres 
raisons plus graves proscrivent leur usage : ils mar- 
quent l'élévation et l'abaissement de la voix; ce sont les 
notes imparfaites d'une prononciation factice ; ils affai- 
blissent l'accent intellectuel, rendent moins sensible la 
déclamation oratoire, et attaquent la versification jus- 
que dans son principe (2); Ces déplorables conséquences 
n'ont seulement pas un spécieux pédantisme à donner 
pour prétexte; les accents sont les mêmes dans tous les 
dialectes ; dans tous ils sont subordonnés aux mêmes 
règles , et les partisans de l'accentuation reconnaissent 

sodie impossible. On était conséquent à 
la doctrine des accents quand on refai- 
sait Homère en vers trochaïques ; nous 
citerons les trois premiers de la version 
imprimée à Venise en 1540 : 

Tàv opyrw àSs , xai *Àe'ye , 
£1 Gea' jxou ¥La\\iQ f irn 9 

On voit par les marques de la quan- 
tité accentuée combien elle est contraire 
à la quantité prosodique. Presque tous 
les vers de Tzetzes sont composés dans 
le même esprit ; les accents ont même 
faussé la quantité des mots latins dérivés 
du grec ; Âusone a fait des dactyles 
d'tdô/5 d'etô*&Aa, et à'erëmùt d's'f ?>pof . 
Déum igitur , virura , méom , tùum , 
priore licet breji pronuntiabant ; nun- 
quam nisi in versu deûm, virûm, meûra, 
tuùm; Bentley, De metrit Terentianit » 
p ; JVI1I. 



(1) Aristopbanes Bysantinus npoao)- 
Siav sive accentus excogitavit.Non quod 
ad illamusque aetatem Graeca lingoa 
accentibus et spiritibus caruerit : nulla 
enim potest lingua sine accentu et spi- 
ritibus pronuntiari. Sed quod ille ea 
quae usus magister invexerat ad certas 
normas et régulas deduxerit , signa et 
formas invenerit , quo loco essent coir- 
stituendi accentus docuerit; M ont fau- 
con , Palaeographia Graeca , p. 53. La 
même opinion a été avancée par S au- 
ra aise ; Vossi us, Huet, etc.; mais nous 
ne lui connaissons aucun fondement 
dans les anciens écrivains. Aristophanes 
vivait , d'après Suidas , dans la 145° 
Olympiade , environ deux cents ans a- 
vant l'ère vulgaire; Vitruve, De Archi- 
tectural lib. VH, préf., le place sous 
Ptolémée Philadelphe. 

(2) Les vers accentués (versus pplitici) 
ont suffisamment prouvé qu'ils sont en 
contradiction avec la mesure , et qu'a 
moins d'être inutiles, ili rendent la pro- 



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96 PA&FAC&* 

que les dialectes attique (1) et éolique (a) avaient * cha- 
cun , une prononciation particulière (3), différente dé 
celle des autres. Quant aux esprits , leur valeur est* ré-* 
elle ; comme notre cédille et Tégné espagnol , ils chan- 
gent la nature des lettres; ils indiquent une aspira- 
tion. Les grammairiens les ont , à la vérité , prodigués 
sans nécessité j l'esprit rude était inutile sur Vx, puis** 
qu'il est toujours aspiré au commencement des mots , 
et l'esprit doux ne nous semble que l'absence de l'autre ; 
mais nous n'avons point cru devoir nous permettre 
une innovation dont on n'avait aucun avantage à at- 
tendre, et nous les avons marqués tous les deux sur 
toutes les voyelles initiales (4). 

Malgré un usage qui semble accrédité en France , 
nous n'avons point accentué le vieux français: c'est 
supposer sa prononciation sans raison ; la langue est 
tout entière dans les manuscrits , et nous n'en connais^ 
sons pas un seul où les accents soient marqués (5). 
Quant à la ponctuation, comme elle tient beaucoup 



(1) To 8s éaiÇ A*ttixôi Sacvvov- îlèpi$ioî).ëXTm, app. Lascaris: Èni- 

criV oi 8« Aoeîrot Travrsç tytkovaW ot -Topo twv ôxtw tom Aoyov. 

yap Àttixoi oVffuvrae eictv , à/xys- (3) Les Athéniens disaient îepsvç , 

Wffsev xai àjxye^etv xai 7tot.Qeipyeiv èyà t et les Eollens iêpzvç, syWj etc. 

^eyovreç j xat h avQtç , xat Wyoi , .(4) Comme la plupart des philologues 

«„ - A i fI „j: w j modernes , nous ne les avons point mar- 

Se xotviî OiaAexToç xat to apaça 3i qu ée par des règles qui ne souffrent 




i syllabe 

éd. deHeinsius , 1603. Voyez aussi Henri mençant par une lettre aspirée. 

Estienne , Thetaurut linguae graeeae , (5) Le nombre des syllabes de chaque 

j \x wx> i m a mm' At\a vers n'était pas fixé dune manière assez 

append. De Dnlttto Mttco , p. 192, J£ 8 ureuse t P et , w ^ cont eotait d'une 

193,194,610. assonance trop imparfaite pour que 

(2) i&W 8s ovroi , ow nap juiv aurons séparé les voyelles par des 

/ u * " w M * » w , V \ accents ou des trémas ; nous aurions pu 

oaowrrac m oÇvTovsnrat, + tAwç As- aUr ibuer deux son3 distincts à de vén- 

yovçt xai jSaovxovws ; Philoponos , tables*diphthongues. 



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PRÉFACE. 2T 

plus aux idées qu'à la langue, et ajoute quelque clarté 
à des textes souvent fort obscurs , nous avons cru devoir 
suppléer à celle qui manque dans les manuscrits ; la 
mimé raison nous a fait indiquer l'élision des voyelles 
par des apostrophes. 

Nous n'avons point marqué non plus les accents et 
les voyelles ponctuées de l'arabe et du persan. Les unes 
sont étrangères à la langue , et n'ont été inventées que 
pour la rendre plus facile à apprendre. Les autres ont 
une importance plus véritable , mais ils n'en ont que 
pour le son , dont nous n'avions pas à nous occuper, et 
les poètes eux-mêmes n'en tiennent quelquefois aucun 
compte (1). Les points massoréthiques ont été également 
négligés ; Cappel (2) et Masclef (3) ont si complètement 
démotitré leur vanité, qu'on s'étonnerait de l'insistance 
des savants à les conserver, si l'on ne connaissait la 
puissance de l'habitude , et la valeur que l'étymologie 
voudrait accorder aux sons. 

Il nous resterait à indiquer les écrivains dont les tra- 
vaux nous ont été le plus utiles ; mais il n'est peut-être 
aucun ouvrage important sur le moyen âge auquel ce 
livre ne doive beaucoup. La nécessité de parler dans un 
ouvragé aussi peu volumineux de toute la littérature eu- 
ropéenne ne permettait'pas de s'étendre sur aucune de ses 
branches ; il nous fallait préférer à des faits nouveaux, 
dont la preuve eût demandé quelque espace, ceux que 
des recherches antérieures avaient établis , et rattacher 
nos conséquences à des idées qu'on ne contestait plus. Il 

(1) Le teschdid surtout est supprimé brèves; les poêles disaient ùj au lieu 

quand la rime le demande ; ainsi Dscha. de ,?b ? elc * t . . 

. «..j , , . „ , . , (2 )Ârcanutn punctualtonts révéla- 

mi a écrit dans Juuuf et Suleteha , ^ Lcyd6) i6 %T 

Va . »... (5) Grammaliea Hebraica> apunctit 

pomjX+»ji 5 quelquefois on aH ^ que invertit Mattorelhieie libéra, 

changeait aussi les voyelles longues en Paris, 1716. 



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28 PRÉFACE. 

y a cependant quelques savants auxquels nous sommes 
trop redevables pour ne pas faire une mention spéciale 
de nos obligations. Sans le Sagabibliothek de Millier, la 
connaissance des manuscrits islandais nous eût entière- 
ment manqué , et nous n'aurions point osé aborder une 
étude dont de nouvelles publications auraient pu dé- 
mentir les résultats. Nous citerons également M. Finn 
Magnussen, qui a réuni d'immenses matériaux pour 
l'intelligence delà mythologie et des antiquités Scandi- 
naves ; MM. Grimm , dont on retrouve les travaux dans 
toutes les recherches que l'on veut entreprendre sur le 
moyen âge; MM. Rask, Geijer, Diez, Lachmann, van 
der Hagen, Mone, Hoffmann von Fallersleben , Sanchez 
et Kemble. Parmi nos compatriotes , il y aurait plus 
que de l'injustice à ne point nommer M. Raynôuard, 
qui a pour ainsi dire créé la littérature provençale ; 
M. de La Rue , à qui nous devons la connaissance d'une 
foule de manuscrits conservés dans les bibliothèques 
d'Angleterre, et MM. Roquefort, Paris et Michel, dont 
les nombreuses publications ont rendu les noms insé- 
parables de notre vieille littérature (i). 
„ t 

(1) Le désir de connaître différents rature française par M. Ampère , une 
ouvrages qui doivent paraître très pro- nouvelle édition annotée du Skalda par 
chainement (une histoire de la langue et M. Egilson , etc. ) nous a fait retarder 
de la littérature islandaise par M. Mar- l'impression du livre dont nous publions 
mier, l'histoire des origines de la liité — les Prolégomènes. 



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HISTOIRE 



DE LA 



POÉSIE SCANDINAVE. 



PROLÉGOMÈNES. 



Les plus anciens poèmes Scandinaves qui nous soient 
parvenus composent un recueil , appelé l'Edda (1) , que l'on 

(1) Edda signifie la science on la sa- ment à Olaf Thordson , mais à la- 



Oang plusieurs flexions), gothique «tïan, croyances mythologiques des anciens 

anglo-saxon, wita , anglais wit , vieil Scandinaves, et l'on désigna par un ti- 

allemand wixan , allemand ie«t*en ] ; tre commun deux Ouvrages dont le su- 

c'est le Vedas des Indous , et l Eod ( par jet paraissait identique. Peut-être s'est- 

métathèse ) des Irlandais ; Vallancey , on beaucoup exagéré la valeur de l'Ed- 

Collectaneade rebut Hibemicit, t. IV, p. da en prose ; de nombreuses contradiç- 

29. On donne le même' nom à une coin- tions, des lacuues et des répétitions in- 

pilation en prose attribuée générale- diquent un jeu de l'imagination de 



DES POEMES SCANDINAVES. 




9 Sturlason, né en 1178, et mort assas- 
siné eu 1240 ou 1241. La seule partie 
6 que l'on ait connue pendant long- temps 
contenait aussi une ex position ..«des 



quelle participa probablement Snorri 



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— 30 — 

attribue généralement à.Sœmund Sigfusson (1), surnommé 
Frodr, ou le docte (2). Plusieurs critiques ont attaqué son 
antiquité (3) et n'ont voulu y voir qu'un travail Original de 
Sœmund, ou de quelque autre scalde plus récent encore, 
dont le nom est demeuré inconnu. Les contradicteurs ne 
leur ont pas manqué (4); mais, comme il arrive trop sou- 
vent dans les discussions des savants, chacun paraissait 
plus préoccupé des intérêts de son érudition que de la yé- 
rité de sa thèse; on alléguait beaucoup plus de citations 
que de raisons ; au lieu de discuter l'esprit des textes et de 
s'appuyer sur. leurs conséquences , on invoquait des témoi- 
gnages extérieurs , toujours combattus par des témoigna- 
ges contraires. Aussi , quoique la croyance à l'authenticité 
de l'Edda soit devenue dojnipante , peut-être la questiôn 
est-elle plutôt décidée qu tffi É Hu e. 

Dans ce conflit d'érudition un seul fait a paru incontes- 
table , parce que tous les écrivains contemporains l'attes- 
tent , c'est que les populations teutoniques conservaient 
leurs traditions dans des chants populaires. Les rapports 
d'origine , de langue , de croyances et de mœurs , que la 

quelque artiste. M. Finn Magnussen a voyagea beaucoup , et Tint , à ce qu'il 

même supposé que le Dœmisôgur n'é- parait , en France ; Ari Frodr ( Arius 

tait que la descriptiou des peintures Multiscius ) , Islendingabok , c. IX. II 

dont un riche Islandais avait orné sa était né de 1054 à 1057 , probablement 

maison, et qu'Ulfr Uggason avait cban- en 1056 , et mourut en 1133, ou, sui- 

tées dans un poëme intitulé Butdrapa. vaut les Annales de Skalhot. en 1135. 

Cette conjecture , qui du reste ne s'-ap- (5) Schlozer , IslUndische Littérature 

noie sur aucune espèce de preuve, serait getchichte; Adelung, Beekert Erholun- 

Bien défavorable à l'importance qu'il gen , t. n , p. 86 ; t. IV, p. 141 ; Rtlbs , 

accorde à la compilation de Snorri; Unlerhaltung filrFreunde altdeutschen 

l'esprit de la peinture Scandinave nous undaltjiordischen Litteratur; Die Edda, 

est resté trop complètement inconnu Introd. ; Ueberden Ur$prung derislan- 

pour nous permettre de lui reconnaître ditchen Poeiie. 

une autorite scientifique. La seule édi- Î4) Nyerup ; &kandm*t>i$ke Mu$eum, 

lion complète de l'Edda a été publiée 1802 ,cah.Hl, p. 49; MM. Grimœ. ,ap. 

par Rask, Snorra-Edda a$amt Skaldu. Daubs und Creuzert Studien; tiermet; 

(1) Les Scandinaves ajoutaient à leur jJeidefierger Jahrbtochi 18.11, n" 49 et 
nom propre un surnom de qualité; $0; 1812, p. 961; Leipsiger Lilteratur- 
c'était ordinairement le nom de leur Zeiiung, 1812, p. 2289, et surtout Afttf- 
père , suivi de ton , fils. On retrouve Je 1er , Ueber die Echtheit der Atalehre ; 
m£me usage, mais plu s général encore, Ueber den Urtpryng der isl&nditchm 
chez les Celtes et les Slaves. Hiitoriograpkie^tSagabibliothek, \.JJ f 

(2) C'était un prêtre chrétien, qui p. 98-101 et 121*145. 



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— 31 — 

Bcience a découverts entre les Scandinaves et les Ger- 
mains (1) , autoriseraient suffisamment à suppléer au silence 
de l'histoire et à supposer que la Scandinavie avait ses 
chants historiques comme l'Allemagne ; mais on n'en est 
point réduit à hasarder cette opinion sur la foi d'une in- 
duction : les preuves sont précises et décisives. Snorri dé- 
clare, au commencement de son Heimskringla, qu'il s'appuie 
sur les traditions poétiques du pays; il les cite textuelle- 
ment à chaque page , et , voulût-on prétendre , comme des 
écrivains qui n'y avaient sans doute pas réfléchi, qu'A 
composait lui-même les vers dont il se faisait une autorité , 
ce serait consente, que. les chants historiques étaient bien 
profondément entrés dans les usages et les croyances du 
peuple , puisque les écrivains les plus graves auraient été 
obligés d'en inventer pour donner crédit à leurs récits en 
prose. Gomme Snorri, Saxo reconnaît les vieux poèmes 
nationaux pour les uucuiueuu» ae suu uistoire ; on sent à 
chaque instant la poésie populaire sous le vêtement latin 
dont il la recouvre (2) ; parfois même, si pleine d'imagina- 
tion que soit sa prose., elle ne lui suffit plus; l'esprit Scandi- 
nave l'emporte, et l'historien lettré, qui se piquait d'imiter 
les anciens, coud à ses annales des traductions en vers des 
scaldes. Un troisième témoignage est plus irrécusable 
encore .; c'est un historien du 12 e siècle , qui n'avait ni lai 
science de Snorri, ni l'imagination de Saxo, un moine qui 
vivait sur les lieux , et dit en termes exprès , dans une his- 
toire qui l'avait forcé de s'en enquérir soigneusement* 
qu'aucun peuple n'aima plus tés chants populaires que les 

(1) J. elW.Griram, Deuttche Gram- YBèirntkringfa, Olafhelgataga, c. 220, 
ihatik ; Deuttche -Mythologie ; Deuttche et trois strophes dans le Skalda , p. 154. 
Heldentage ; Deuttche Rechis-Âlterthil- II est également impossible de ne pas 
mer; et Schlegel, Hinfoma LQgbok Itlen- reconnaître uue différence entre l'esprit 
dinga tem nefnisl Gragat. des dix premiers livres , et celai des 

(2) Son récit de la bataille deBra- derniers,' où des événements plus rap- 
valla , lib- VII , p. 138 et suiv., est évi- prochés ne lui permettaient plus de s en 
demment rédigé sur un poëme dé Star- rapporter- aussi aveuglément aux tradi- 
kathr ; U s'est aussi servi du Biarkamal, lions populaires, 

dont on retrouve le commencement dans 



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— 32 — 

Islandais et n'en posséda davantage (1). Des poëmes-qui 
conservent les souvenirs des anciens temps n'ont ainsi rien 
d'étranger à l'esprit national ; leur existence n'est point une 
singularité qu'on ne saurait , expliquer qu'en les attribuant 
au caprice d'un individu j une pareille opinion ne se légiti- 
merait que par des faits et des raisons positives. 
- Les poésies de l'Edda se rattachent toutes à la vieille re- 
ligion des Scandinaves : les unes racontent la. création du 
monde et la chronique des Dieux ; les autres célèbrent des 
héros qui tiennent aux intelligences supérieures à l'Huma- 
nité par leur origine ou par leurs aventures; elles ont toutes 
un caractère mystique qui leur est propre, et les distingue 
essentiellement des chants historiques. - . 

Des^critiques ont cru y découvrir la preuve qu'ils cher- 
chaient ; ils ont prétendu que des poëmes de ce genre n'a- 
vaient aucune analogie avec les poésies dont l'antiquité 
était authentique , et qu'avant Sœmund l'histoire et la tra- 
dition ne savaient rien ni de leurs récits ', ni de leurs idées ; 
puia ils ont conclu de leurs allégations que l'Edda ne pou- 
vait être que son ouvrage. Ces preuves négatives reçoivent 
toute leur valeur des érudits qui s'.en servent ; elles nient l'in- 
connu, c'est l'ignorance qui usurpe l'autorité du savoir; elles 
supposent une connaissance complète de tous les faits, et une 
foule de nvanùscrits restent encore à publier, peut-être même 
à lire. Ici la réserve devient une nécessité , les découvertes 
de chaque jour pourraient démentir la preuve de la veille. 
Une pareille argumentation devrait au moins s'appuyer sur 
un examen consciencieux de la littérature islandaise, et la 
plus superficielle étude suffit pour la convaincre d'étourde- 

' (1) Theoderich de Nidaros (Trondbjem citer perquirere potuimus ab eis,. .. quos 

on Drontheim en Norvège) , né en 1 160 nos Islenaingos yocamus , qui h a ce in suis 

ou 1170 ; il s'exprime ainsi dans les pro- antiquis carminibus percelebrata reco— 

légomènes de son liyre Hittoria de-Anti- lunt; et, p. 314 : Quos Constat sine ulla 

çuitate Regum Norwagientium, No ap. dubitatione prae omnibusaquilonaribus 

Langebek, Seriptoretrerum Danicarum populis in hujusmodi semper et peritio— 

medii aevi , t.V, p. 512 : Operae pretium res et curiosiores exti tisse, 

duxi, paucahaec.anno tare, prou t saga- • ■ 



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~ 33 — 

rie et d'erreur. De savants éditeurs ont déjà imprimé trois 
chants , composés dans le -même esprit que l'Edda , qui n'en 
ont jamais fait partie (1) ; et l'on ne. trouverait probable- 
ment pas un poëtne , quels que fussent son âge et son au- 
teur, où ne se fasse reconnaître le souvenir de ses idées et 
l'influence de son style. Mais cette question est d'une impor- 
tance si fondamentale pour (a poésie Scandinave , qu'un 
travail sur son histoire qui n'en approfondirait pas l'examen 
n'élèverait que des hypothèses sans bases. 

Quand un homme lettré recueille pour la première fois 
des chants populaires , les altérations qu'ils ont subies l'ob- 
ligent à remplir * des lacunes , à corriger des tournures cor- 
rompues et à restituer des archaïsmes que la tradition avait 
remplacés ou défigurés , parce qu'elle ne les comprenait 
plus. Les circonstances au milieu desquelles Sœmund réu- 
nissait les^ matériaux de l'Edda rendaient une révision 
encore plus nécessaire. Depuis près d'un siècle le christia- 
nisme poursuivait les moindres ressouvenirs du paganisme; 
les chants qui conservaient ses croyances avaient été pro- 
scrits les premiers, et leur mémoire s'était déjà , sinon effa- 
cée, au moins obscurcie et altérée. Plusieurs poèmes qui 
appartenaient au même cycle ne nous sont plus connus que 
de ùom , et leur perte a détruit l'ensemble des . événe- 
ments (2); elle les a laissés sans commencement , sans suite 
et sans fin. Le compilateur de l'Edda n'ignorait point leur 

(îyLe HVstlaungr et le hort-drapa , dalinianus le Gtttpeki Heidrekt, qui est 

publiés par Thordi Thorlacius : Anti- probablement le (fatpeki Heidrehêko- 

quitatum Borealium observât ionet mis- * u "9* du Hervararsaga ; et l'on trouve 

cellaneae, specim. VI et VII ; lé Grotta- d ; ns "\ f u *« manuscrit fie LUxdor- 

saungr, publié d'abord par Bussaeus , à le BVfodJauin&E&L On sait 

l'appendice de Yhlendingabbk, p. 13, et aossi ""S 1 Bodson avait fait un 

réimprimé par Thorlacius en 4794. Ce P oéme 8 ? r Je combat de Thor avec le 

dernier poème se trouve cependant dans "HP. 6111 du . M,d « a >; d ; Skalda , p. 101 > 

plusieurs manuscrits de TEdda , entre et . ll un fragment d'un poëme 

antres dans le Vidalinîanus' ( Volotpa ; d ^ï?. lein Valdeson sur le même sujet-, 

é<L de Grater , pTXXVU \ ; mais il paraît P- i0 } • 

que les copistes réunissaient sous ce nom (2) Le JBeimdat-galldr, le Karo-Hod t 

toutes les poésies qu'ils connaissaient., lé Si*fiBtfa-iok , U DrapHifi^ngo» 

M. Grttter cite parmi les poésie» du Vi- etc. 

3 



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— 34 ~^ 

ctistenee, puisqu'ils y saut textuellement cités, et Ton ne 
peut expliquer les lacunes qu'Us laissent dans sa collection 
que par l'impuissance de les recueillir (1). Ceux -là même 
qui n'ont point péri ne sont pas entiers , il en est de mu- 
tilés dans leurs parties les plus importantes (2); d'autres 
sont tronqués au commencement et à la fin (3) ; dans 
presque tous on trouve des strophes où ce qui devait 
frapper plus vivement la mémoite et y rester le dernier, 
le rhythme, est tellement défectueux, qu'on ne saurait 
croire sans invraisemblance que la corruption avait res- 
pecté la langue et les idées (4). Quoique l'état d'im- 
perfection dans lequel l'Edda v nous est parvenue soit 
une preuve de la circonspection que son collecteur, quel 
qu'il soit , a mise dans, ^on travail , il est probable qu'il en 
a retouché le texte , et ne l'a point écrit comme il était 
resté dans les souvenirs du peuple. L'histoire littéraire noua 
a d'ailleurs appris gue pendant le moyen âge on recherchait 
curieusement dans .les écrivains païens des témoignages 
de la vérité da.^hristianisme , et que l'importance qu'on 
leur accordait fit souvent recourir une piété inconsidérée 
à de honteuses interpolations. Malgré la réserve où doit se 
renfermer l'appréciation d'une religion et d'une époque 
que l'insuffisance des documents rend si hasardée , il sembla 
% difficile de ne pas reconnaître dans plusieurs strophes l'in- 
fluence des idées chrétiennes (S) , et de se refuser à les 

(1) H y a des chants qui devaient être collecteur n'ait été obligé de remplir des 
fort intéressants, que nous ne connais- lacunes par des explications en prose, 
sousque par la traduction latine de Saxo ; dont nous parlerons tout à l'heure. ^ 
celui de Svanlivide dans le premier livre (A) Il faut d'ailleurs remarquer que le 
de son histoire , de Hialte dans le deuxiè- recueil de Snorri cite beaucoup de frag- 
me , de Signe et de Habor dans le sep- ments de l'Edda, et qu'il se trouve dans 
tième. plusieurs des variantes importantes ; il 

(2) Le Brynhildar-qvida II; le Ham- eB l difficile de n'y pas voir la preuve 
dit-mal, après la IX* strophe , etc. On d'une tradition populaire. 

voit par le Voltungasaga , c. 1 à 14, et (5) Les strophes LVII , LVIII et LIX du 

30 à 57 , tout ce quM y a eu de poëmes y^^ tpa ,• presque tout le Solar- liod , 

perdus, et Ct Fi n n Jonson IFinnus Johannaeus^a 

(5) Le Hrafna-galldr Ci)p\n$; lafindu recherché les traces de christianisme 

Cudrunar qvidar I est perdue. 11 n'est qu* étaient dans l'Edda , Historia eccle- 

presqùe pas de poëmes historiques où le ttotico- Mandiae, 1. 1^ p. 23 et suiv. 



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— 35 — 

attribuer à un auteur plus moderne. II ne peut donc s'agir 
de l'authenticité d'un passage 4 (1) , ou de l'antiquité de 
quelque expression de l'Edda , mais de l'ensemble des faits 
qu'elle raconte et des idées qu'elle développe ; poser autre- 
ment la question 9 ce serait méconnaître l'histoire et là 
nature de la poésie populaire (2). Une critique désinté- 
ressée fera même une concession plus large. Une partie de* 
poëmes historiques est précédée d'une introduction en 
prose qui explique leur sujet ; il en ést peu où quelques 
lacunes ne soient remplies par des intercalations qui re- 
nouent le fil des idées, que le mouvement lyrique de l'esprit 
du poète ou l'action du temps avait rompu ; évidemment 
les poésies sont plus anciennes que ces explications. Elles 
exigent quelquefois la connaissance d'événements posté- 
rieurs ou anticipent sur les strophes qui suivent (3) ; les 
faits n'étaient déjà plus assez présents à la mémoire pour 
suffire à l'intelligence des vers, et ces précautions indi- 
quent une préoccupation littéraire , une crainte de ne pas 
être compris, qu'un poète populaire n'aurait pas eues. Il est 
vraisemblable que l'antiquaire qui recueillit le premier ces 
fragments de vieille histoire porta son attention sur ce qu'ils 
avaient d'incomplet, et dut chercher à leur restituer un 
sens précis et clair. Peut-être ces explications ne concor- 
dent-elles pas assez bien avec le texte pour qu'on les attri- 

(\) Plusieurs strophes do H*va-mal si : Il n'est pire maladie pour un hom— 

semblent postérieures aux autres , les me sage que de ne pas se contenter de 

XC1I , XC1II , XCIV, XCVn , etc. ; la stro- son sort. 

phe XCV ne saurait non plus appartenir (2) Quand , au lieu de la tradition , 
à une civilisation au berceau , quoique c'est l'écriture qui conserve la poésie , 
nous ne puissions aucunement adopter ses causes d'altération sont encore pins 
l'interprétation que M. Ampère lui a inévitables : les premiers copistes sont 
donnée dans la Revue des Deux Mondet : des hommes instruits qui corrigent les 
La pensée seule sait ce qui convient au anciennes idées , en interpolent de nou- 
cceur, et il n'est point de pire maladie vellës, et soumettent le style à leurs con- 
que de ne prendre plaisir à rien. M . Finn naissances ou du moins à leurs habitudes 
Slagnussen traduit la dernière moitié : grammaticales. 

Nullus morbus est pejor cums ingenuo (3) L'interpolation qui suit la stro- 

homini quam sorti suae nullatenus ad- phe XXXV du Qoida Bel g a Haddingia- 

quiescere. Et nous pensons qu'il y aurait tkala offre un exemple de ces deux cir- 

encore plus de fidélité à l'expliquer ain- constances. ' * 



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— 36 — 

bue sans aucune preuve à un homme aussi lettré que 
Sœmund ; mais l'esprit critique était si peu développé dans 
le 11 e siècle, qu'il serait également téméraire d'en conclure 
qu'il n'ait pu y participer 

Supposer l'Edda l'ouvrage d'un seul poëte , ce serait ad- 
mettre un fait en contradiction avec les résultats auxquels 
l'étude des premiers âges de la poésie a conduit la cri- 
tique (2). Après avoir nié l'existence d'Orphée et d'Homère, 
plutôt encore par des raisons morales et , pour ainsi dire , 
littéraires, que par quelqu'une de ces preuves matérielles 
qui suppléent à la vraisemblance et à la logique , elle résou- 
drait une question semblable dans un sens tout à fait con- 
traire, et relèverait sur de nouvelles bases l'idée qu'elle a si 
laborieusement détruite, la personnification de l'esprit poé- 
tique d'un peuple. Il faudrait donc à cette opinion des faits 
inattaquables ou des raisonnements positifs qui ne laissassent 
aucune ressource au doute , et l'on ne peut pas même allé- 
guer une seule présomption qui ne repose point sur àe 
pures conjectures. Lorsque Brynjolf Suenonson découvrit 
l'Edda vers 1640 (3) , il écrivit sur le manuscrit : Edda 
Sœmundi Multiscii ; mais cette inscription , qui n'a pas 
d'autre autorité que sa parole , puisqu'il n'en a jamais don*» 
né une seule raison, n'indique même pas s'il regardait 
Sœmund comme son auteur , ou le simple collecteur de 
ses matériaux. Les nombreuses recherches des savants ne 
sont point parvenues à découvrir l'origine de sa croyan- 

(1) Une preuve évidente que la prose fige, depuis le Beowulf jusqu'au Nibelun- 

n'a point la même antiquité que les vers, ge Ifot, sont anonymes : nons ne con— • 

c'est qu'en citant un Volsunga-qvida , naissons d'exception dans l'a poésie po— 

Edda, t. H, p. 95 ( éd. in-4° ) , le com— pulaire que pour la Chanson de Roland , 

mentatenr ajoute que c'est l'ancien. II attribuée à Turold, sur la foi d'un vers 

y en avait donc déjà plusieurs de popu- probablement malentendu, les roman— 

laires, ce qui ne serait point arrivé si la ces françaises d'Audefroy le Bastard, 

formé et les idées de la première rédac- et le [Chevy- Chase de Rychard Sheale, 

tion n'avaient vieilli. Un ancien Gudru- qui appartiennent à une littérature plus 

nar-qvicla est aussi mentionné , Edda , - moderne. 

t. I, p. 255, et un ancien Hamdis-mal, [3) Stephanus , Nota* ad Saxonem , 

{f.,p.&!8. p. 95. 
{£) Les plus vieux poëmes du moyen 



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ce (1) ; il leur a même semblé qu'elle ne pouvait avoir 
d'autres bases que le renom de science dont avait joui 
Scemund (2). Aucun témoignage décisif ne nous a donc 
rien appris jusqu'à ce jour sur l'auteur de l'Edda , ni sur 
son âge (3) ; la critique , qui ne se satisfait pas de conjectu- 
res arbitraires 9 est .obligée de se décider par des considéra- 
tions tirées de son esprit et de sa forme. 

Lorsque deux croyances ont lutté avec acharnement 
pour la domination d'un peuple , celle qui a vaincu use 
impitoyablement de sa victoire ; toutes les traditions qu'elle 
ne peut s'approprier , elle les proscrit et les anathématise. 
Ce fut la première pensée dû christianisme après sa vic- 
toire (4); il n'est pas jusqu'aux habitudes les plus natu- 

(1) Àrna Magnusson rapporte , Vila que par le mètre; le premier fragment 
Sœtnundi Multiscii, p. IX , que le père finit à la douzième strophe , le second a 
de Torfaeus avait dit à son fils que l'Ed- la trentième, et le dernier à la quaran- 
da était connue sous ce nom avant que te-troisîème. Dans le Qvida Ileîga Hun- 
Brynjolf le lui donnai; mais comme on dingibana 11 , les strophes XXU -XXV 
ne trouve auçnne mention antérieure ne sont pas évidemment à leur place , 
de l'Edda, ce renseignement ne peut in- et de la XM* à la XVI* le fil des évé— 
apirer la moindre confiance, nements est interrompu par un frag- 

(2) La tradition traite les savants nient d'un des Volsunga-qvida. 
comme les héros et les poètes; elle en (3) La plupart des antiquaires ne font 
fait des personnifications de la science, remonter le plus ancien manuscrit qu'au 
auxquelles elle attribue des ouvrages de 14 e siècle; Millier , Utber die AEchtheii 
siècles différents. C'est probablement à der Àsalehre , p. 73, et Sagabibliothek, 
ce titre que l'on a cru que Sœmnnd t. 11, p. 100, le dit du 13 e ; tout ce 
avait participé au Niala ( Millier, Saga- qu'on peut affirmer , quand on ne l'a 
bibliothek, t. j , p. 61 ), et à la compila- pas vu , c'est qu'il est impossible de le 



lae , t. 1 , p. 329. Si nous osions nous en caractères latins, 

écarter sans preuves positives d'une (4) Naguère on connaissait à peine 

opinion universellement reçue , nous une seule statue d'Odin , et peut-être la 

douterions aussi qu'il ait travaillé au tradition ne parlait-elle en termes po«i- 

recueil qui porte son nom. Outre l'in- tifs que de celle du temple d'Upsal. 

intelligence et la maladresse des expli- Malgré le témoignage d'Adamus Bre- 

cations que nous avons déjà signalées, mensis : Wodanum sculpunt (Sueones) 

il y a des mutilations de strophes et des armatum sicut nostri Martem sctflpere 

fautes de rhjthme qu'un scalde n'eût aolent, des antiquaires s'étaient bâtés d'en 

certainement pas commises , et qu'il conclure que la religion défendait sa re» 

aurait peut-être réparées. Il n'est pas présentation ; ils pouvaient même ap- 

jnsqu'à l'ensemble des poëmes, et l'ar— puyer leur opinion d'un fait assez parlicu* 

rangement de leurs parties, qui n'obli- fier, c'est que dans la plupart de ses appa- 

gent de révoquer en doute l'intelligen- ritions ( Volsungasaga, c. 6, Saxo Gram- 

ce du collecteur. Nous n'en citerons maticus, Historia Danica, c. 1 , p. 12 , 

que deux exemples. Le Qvida Helga éd. de Stephanius) , Odin s'enveloppait 

Haddingiashàta est un amalgame de dans un manteau , et se couvrait la tête 

trois poèmes aussi différents par le sujet d'un grand chapeau. Les journaux n'en 




>lus vieux , puisqu'il est écrit 



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— 38 — 

relies, jusqu'aux ressources les plus utiles au pays, qu'il 
n'ait sévèrement interdites' quand elles se rattachaient aux 
souvenirs du. paganisme (1). Les vieux poëmes qui conte- 
naient tous ses mythes et rappelaient les idées que la religion 
chrétienne voulait remplacer avaient été frappés d'une ré- 
probation nécessaire. Une grande quantité de saga nous 
est parvenue intacte , et de toutes les poésies qu'ils ne nous 
ont point conservées , il en reste à peine trois ou quatre 
entières (2) ; les autres ne sont plus connues que par des 
compilations où de courts fragments ont échappé à l'oubli 
auquel leur esprit les avait fait condamner : le fanatisme 
religieux détruisit ce que l'action du temps eût également 
respecté. Les souvenirs de la lutte étaient trop récents en 
Scandinavie pendant le 11 e siècle (3); les nouveaux 
chrétiens n'y avaient pas assez tempéré les premiers em- 
portements de leur zèle pour qu'un savant aussi considéré 
pour son caractère que pour son érudition , un prêtre qui 
travailla plus activement que personne aux progrès du 
christianisme (4) , se complût à raviver une religion qu'il 
avait combattue toute sa vie (5). Dans ces temps de foi et 
d'ardeur guerrière, l'ambition de la gloire littéraire n'aurait 
pu vaincre les répugnances du chrétien et les intérêts du 
prêtre. Bien ne témoigne d'ailleurs que l'Edda ait été con- 
nue comme l'œuvre de Scemund avant le milieu du 17 e 

annonçaient pas moins dernièrement sage de la chair de cheval, qui suppléait 

qu'on venait d'en découvrir une en cui- aux autres provisions, 

yre. Leurs renseignements étaient trop (2) Le Gunnars-slagr, dont nous n'a- 

incertains , et leurs descriptions trop vons qu'une recension assez moderne, et 

vagues, pour permettre de se former l e hort-drapa , qui est incomplet. 

un r e °P A i ? io P* . f . (5).Ce ne fut qu'en Tan 1000 que l'AI- 

(0 Ainsi, par exemple d'intermiua- lhin £ de Hslaide se prononça pour le 

bles hivers renfermaient les Scandina- christianisme 

Tes dans des maisons isolées , et énui- (4) Sœinund contribua puissamment 

saien , souvent leurs moyens de suos.- à rétablissement des dîmes et à la con- 

•tance; le christianisme n en défendit slilution du droil ecclésiastique; Ari 

pas moins les réunions une la féle de Frodr Is i endingabok c . X ; ffu^ur- 

iule ramenait au^miheu de la mauvaise vak ' c> Y , Kr y Uln{ £ • n 

saison ÇSnom, Saga Hakonar Goda, eccle UaHicùm hlandias%! ÙO. ' 

xv > Bervarartaga, c, XIV) , et 1 u- (5) 0n SU pp 0S e qu'il avait plus de 70 

ans quand il commença à écrire. - 



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— 39 — 

siècle ; le contraire semble même certain, puisque, dam les 
nombreuses citations de ses poëmes pendant le moyen âge , 
jamais, mafgré l'usage constant des Scandinaves (1), on ne 
trouve mentionné leur auteur. 

L'amour de la vérité, qui dès le 10 e siècle dirigeait tes 
Inspirations des scaldes, agissait avec bien plus de force sur 
le* travail des historiens ; ils n'avaient pas la ressource de 
captiver leur auditoire par la "recherche des expressions et 
la hardiesse des ellipses ; la poésie avait sa langue à part, 
dont la prose n'osa bientôt plus se servir. Tout ce que pou- 
vaient les historiens littérateurs , c'était de rivaliser avec 
ces conteurs improvisés que chaque printemps ramenait en 
Islande avec les nouvelles de Tannée ; etfls n'y parvenaient 
que par la vérité et la simplicité de leurs récits. Isolés du 
reste du monde par la mer et les glaces ; les Islandais n'a- 
vaient rien qui pût les distraire de l'amour et des souvenirs 
de leur ancienne .patrie. Ce n'était point , comme dans les 
autres colonies, des prolétaires chassés par la faim, qui 
cherchaient sur une terre étrangère la subsistance que leur 
refusait leur patrie ; mais de puissants Jarl qui, plutôt que 
de déchoir de leur importance, politique, et de reconnaître la 
suprématie d'un de leurs égaux de la veille , s'étaient réso- 
lus à un exil volontaire (2). Ils avaient laissé en Norvège 
des souvenirs, des intérêts*, des espérances, et se mêlaient 
encore à toutes les passions qui s'y agitaient ; ces liens d'a- 
mitié et de haine , si vivaces dans le Nord , les attachaient 
à la fortune de tous les chefs qui gouvernaient les destinées 
du pays et en dépendaient à leur tour. Ils s'informaient avi- 
dement des changements qu'y amenait chaque jour (3); 

(1) Nous avons cependant rencontré en 874, que l'émigration commença, et, 
un exemple contraire; le VeHekla est Buivant Ylslendingabok , c. I, en 870. 
quelquefois cité sans le nom d'Einar^ (3) Ils ne bornaient même pas leur 
Skalaglam. % * amour de l'histoire à connaître celle de 

(2) Sous le règne de Harald Harfag* leurs ancêtres et de leurs anciens corn— 
roi de Norvège; tandnamabok, c. I; patriotes. Saxo dit dans la préface de 
Snorri, Harald Harfagartaga , c.XX; son ouvrage : Cunctarum quippe natio* 
ce fut d'après le Landnamabok , c. lll , num res gestas cognoscere , memoiraë- 



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— 40 — 

dans leurs longues veillées, ils se racontaient avec les tradi- 
tions de leur famille les annales de lèur ancienne patrie , et 
n'auraient point souffert que pour embellir une narration , 
ou appuyer un mensonge , leurs historiens eussent imaginé 
des faits ou les eussent dénaturés. Lorsqu'ils rapportent des 
événements contemporains , on doit une entière confiance 
aux moindres détails de leurs récits; ils auraient trouvé 
dans tous les bourgs de l'Islande des critiques qui eussent 
redressé leurs erreurs et démenti leurs inventions. L'Olaf 
Tryggvasonar Saga a donc droit à la confiance, quand il 
raconte que , soixante ans avant la naissance de Soemund , 
on chantait à la cour de Norvège trois des odes que l'Edda 
nous a conservées (l) r Le caractère des vieux saga ne fût-il 
pas un esprit de scrupuléuse exactitude , il serait difficile de 
croire à quelque imposture pour donner de l'authenticité à 
des poèmes supposés; l'auteur était un moine dont l'intérêt 
voulait qu'il les décréditât pour faire oublier leurs idées (2), 
et il en cite un qui n'est pas même mentionné dans l'Ed- 
da (3). Tout soupçon d'erreur semble également impossi- 
ble : si l'auteur eût été trompé par use tradition menson- 
gère , son neveu Gissur Hilluson , qui vécut long-temps (4) 
dans le voisinage et l'intimité *de la famille de Soemund, en 
aurait eu connaissance et eût rétabli la vérité. 
* Une comparaison attentive des différentes parties du re- 
cueil de Soemund attrait suffi pour convaincre qu'elles ne 
pouvaient être du même auteur ; les faits s'y répètent et les 
idées s'y contredisent. Dans les chants mythiques deux sys- 

que mandare , voluptatis loco reputant. (i) L e Qvida Sigurbzr Famisbana H, 

Ils attachaient tant d'importance à l'inr îe Helreid Brynhildar et un des Gudru- 

etruction , que hetmtklegr .signifiait casa- na r-qvida 

nier et -stupide, ^yndlu - liod st. XV; (2) Ri en ' n'indique d'ailleurs qu'il ait 

Odm lui-même était appelé VtdfOrull, eu deg rapp0 rts d'amitié avec Sœ- 

celui qui a% voyagé au loin ; Ynghnga- mllIM | 

saga, c. 11. C'est probablement à leur (5) Le Giukungar-mal. C'eût été un 
origine Scandinave que les Normands dn ra fr,nement de fourberie dont probable- 
moyen Âge devaient leur renom de eu- ment les i raposleiirs de ces temps gros- 
riosité : Li plus enquerant en Norman- giers n » eu8senl pas élé capables, 
die; Crapelet , Proverbe et didompo- (4 x n ne mou V ul qu'en 1206. 
pulairu, p. 76. ' ^ 



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— 41 — 

tèmes cosmogoniques différents apparaissent tour à tour. 
Tantôt le monde est expliqué par le règne végétal : c'est un 
frêne qui personnifie l'univers , et un de ses rameaux qui 
produit le premier homme. Tantôt le règne animal domine : 
la terre est la chair d'un géant , ce sont les flots de son sang 
qui remplissant l'abyme des mers , et le genre humain est 
sorti d'un rocher de sel , fondu sous la langue d'une Tache. 
Nulle part on n'aperçoit une intelligence créatrice , tout est 
l'œuvre désordonnée d'une fatalité ou d'un hasard , et des 
idées incohérentes manifestent partout l'absence d'unité et 
de système (1). Il y a même un des poèmes qui semble une 
attaque contre la religion des. autres j on le prendrait pour 
une réaction des anciennescroyances contre le culte qui les 
avait remplacées , ou le manifeste de quelque hérésie qui 
6'efforçait de mettre plus de raison dans ses allégories et de 
moralité dans son ciel (2). Un autre va plus loin encore : 
sous une forme mythologique , ce n'est plus qu'une thèse 
philosophique ; il aspire à dégager le sens secret du mythe 
de sa mise en histoire (3). Lés chants purement reli- 
gieux paraissent aussi remonter à une époque plus recu- 
lée (4)-$ ils se préoccupent moins de l'intelligence des idées 
et de l'explication des faits; ils savent leur sujet si popu- 
laire, qu'ils n'ont point à s'inquiéter de la hardiesse de leurs 
images et de l'obscurité de leurs allusions. Les poèmes his- 
toriques ne cherchent pas davantage à enchaîner les faits et 

(1) Ce qui parait également décisif te aux Ases ni leur puissance ni leur 
«outre l'opinion qui attribue l'Edda h divinité ; il leur reproche seulement de 
Sœmund, c'est qu'on n'y découvre au- l'immoralité et de 1 inintelligence. L'au- 
cune trace des idées chrétiennes sur la teur s'y environne de tant de précau- 
création de l'homme et la nature de tions aratoires, qu'on ne saurait le su p- 
Dieu. Si elle était l 'ouvrage d'un aussi poser un néophyte. 

fervent catholique , il eût été bien diffi- ( 3) Le Vafbrudnû-wuU. Sa forme est 
cUe que les préoccupations de sa foi, les certainement moins ancienne ; mais on 
associations habituelles de son esprit, reconnaîl des lraces de plusieurs ré- 
peut-être aussi ses intérêts de prêtre, ne j u successives . 
les y eussent point fait pénétrer comme (4) fl ne g , u ici de , a forme 
dans la compilation de Snorn , qui n e- ^ par i e rons longuement ailleurs de 

^ e ^ a " 1 P n ec< ^ e8l T a 1 8l ^ qUe • ,o- succession des cycles et du dévelop. 

(2) l AEgu-Drecka.l\ n'y a certai- t d idée8 p J é tiques. 
nement neu de chrétien. Loki ne contes- F ' w r * 



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— 42 — 

à Ker les idées; mais ils veulent déjà leur donner, Binon une 
raison et une cause , au moins une signification morale qui 
satisfasse les usages et la civilisation du temps (1). L'es- 
prit de ces deux classes est si différent, que leur rédaction 
primitive ne saurait appartenir au même scalde ni à la mê- 
me époque; par ses précautions morales et ses intentions 
littéraires , celle des chants historiques indique évidemment 
un temps plus moderne (2). Il en est deux (3) qui , à moins 
d'un mensonge que rien n'autorise à supposer (4) , n'au- 
raient pas non plus la même patrie que les autres; ce n'est 
point en Islande , mais dans une province éloignée de la 
Suède, qu'ils auraient été recueillis. 

Quoiqu'on manque dé raisons suffisantes pour assigner une 
date précise à l'Edda(5), les plus fortes présomptions obli- 
gent de lui reconnaître une haute antiquité. L'esprit exclu- 
sivement historique que la poésie Scandinave prit dès le 10 e 
siècle eut pour conséquence nécessaire l'importance que les 
scaldes attachèrent aux formes de la versification ; leur ima- 
gination s'y appliqua tout entière ; le reste n'était qu'un 
fonds commun, qui appartenait à la prose comme aux vers. 
On vit dès lors s'introduire dans la poésie des habitudes 

(1) Ainsi le trésor de Fafois porte langue Scandinave , et nous inspire quel- 
malheur, parce qu'une malédiction y ques doutes sur l'exactitude au titre, 
est attachée ; la cruauté de Gudrun est quoiqu'on le trouve aussi dans celui du 
motivée par le devoir de venger ses pa- Uarbar%-liod. 

rents, etc. (5) Les chants historiques qui, comme 

(2) On ne parle qu'en général; le Hraf- noug i' avong VUj son t postérieurs aux 
na -galldr Obins, le Grou-galldr et le autres, n'en remonteraient pas moins au 

_ . ... * . . . • 1 ~„ I Ci «IAiiIa . /loîmm T\m*it tl*Ks> t¥*lAnÊkaA~ 




et le Gudrunar-qvida III. dentage, p. 426, dit môme, nous ne sa- 

(3} L'Atla qcida in GrcBnlenzka et vons sur quelle autorité , qu un de MM. 

VAtla-mal in Grœnlenxko. Grimm suppose V Alla-mal du 6«. Non 

U) Sœmund ne prit aucune précau- seulement les critiques ne s accordent 

lion pour répandre sa collection et fai- sur la fixation d'aucune date, ils ne peu- 

re croire à son authenticité , et les hom- veut s'entendre avec eux-mêmes ; on 

mes du onzième siècle étaient trop sim- des plus graves et des plus savants, 

pies pour imaginer les roueries littérai- Suhm, a supposé le Rigt-mal tantôt du 

res d'un Chatterton ou d'un Survilie. 8« au 9« siècle, Hittorie af Danmark, 

Nous devons ajouter que le Z de Grœn- 1. 1, p. 81; et tantôt du 6« au 7% CrilUk 

lenxka n'appartient pas à l'ancienne Hiilorie af Danmark, t. VU, p. «4. 



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— 43 — 

dé -style où le bouleversement des mots semble lutter contre 
l'ordre des idées, des tours de phrase qui mettent toute 
leur ambition poétique à s'éloigner des formes accoutumées 
du langage (1) . Dans l'Edda au contraire la construction 
est simple , les mots suivent presque toujours Tordre de la 
logique et de la grammaire ; ils n'accumulent point à plaisir 
des figures sans nécessité et sans but ; l'obscurité qui enve- 
loppe la pensée ne tient point à l'affectation d'expressions 
recherchées, mais au sens mythique >que recouvre chaque 
image. Cette simplicité relative permettrait déjà de reculer 
son âge , et de nouveaux rapprochements donnent à cette 
vraisemblance l'autorité d'une preuve. Il nous reste des 
fragments de Bragi l'ancien et .de Biark (2) , qui écri- 
vaient probablement au commencement du 9 e siècle (3); 
ce sont les plus vieilles poésies qui nous soient parvenues 
{Starkath est plutôt un personnage mythique qu'historique), 
et on y retrouve , quoique déjà à un bien moindre degré, 
le tour simple et naturel qui distingue les poëmes recueillis 
par Sœmund de tous les autres (4). Elles étaient certaine- 



(1 ) Nous en citerons un exemple qui 
remonte déjà au 10 e siècle ; pour préve- 
nir tout soupçon sur l'esprit systématique 
de notre interprétation , nous nous en 
sommes rapporté à celle de Thorlacius 
(Thorkelin). Nos chiffres indiquent la 
construction qu'il a adoptée. Nous avons 
suivi aussi son orthographe, quoiqu'elle 
nous semble fautive en quelques en- 
droits ; nous avons seulement supprimé 
les accents. 

Ifon-drapa parEilif Gudrunarson ,111* 
Strophe; Àntiquitatutn Borealium ob- 
servationet mitcellaneae . specim. VII. 
p. 18. 

x5 467 5 
Gerr vard 1 favr fyrri 

» 3 a 

Fannr meinsvarans arma 

iti 9 8 KO 

Soknar happs med svipti 

i3 it ta 14 

Sagna galdvrs enn ravgnlr. 
J>yl ek grannstravma grimais 



an 19 aS 

Gall mannuelor hallar 

a6 ai aa 

Opnis ilia gavpnvm 

a*< 87 bis ao ) 

Endills amo spendv. 

Il faut supposer pour le sens une vir- 

11 

ule après g al durs , et aller chercher, 
ans le premier membre de la phrase , 

i5 16 

gerr et soknar , qui appartiennent au 
second ; quoique séparés par deux vers , 

37 37 bis 

gall et amo ne forment ici qu'un seul 
mot. 

(2) Skalda, p. 98, 101 , 102, 145, 175 
et 186. 

. (5) Millier, Sagabibliolhek, 1. 1, p. 124 . 

(4) Nous en pourrions dire autant des 
vers de Starkath que noûs a conservés 
le Gtfyrek ok Hrolfsaga ; pl 11 sieurs cri ti- 

Sies les fout remonter jusqu'au 6 e siè— 
e ; mais leur opinion est trop conjeo- 



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ment postérieures, puisqu'elles sont pleines d'expressions 
dont l'Edda seule peut donner l'explication et apprendre 
l'origine (1). Il fallait même qu'elle fût bien plus ancienne j 
si la tradition ne l'eût déjà universellement répandue, des 
poètes qui écrivaient pour le peuple (2) se fussent inter- 
dit des métaphores et des allusions qu'il n'aurait pas com- 
prises (S). 

Un caractère si marqué , qu'il peut sembler particulier à 
la poésie islandaise (4) , c'est un idiome qui n'appartient 
qu'à elle , des expressions qui ne se rencontrent jamais dans 
la prose, des images dont les hardiesses les plus étranges 
ont pris , pour ainsi dire , un sens usuel (5). Souvent un 
dialecte s'est séparé d'une langue et s'est développé à côté; 
l'ignorance n'observait plus les règles de la grammaire , 
une prononciation vicieuse corrompait la désinence des 
mots et défigurait leurs radicaux; l'introduction de nou- 

turale pour servir de base à un raison- 
nement. Starkath , comme nous venons 
de le dire, appartient bien plus aux my- 
thes qu'à l'histoire ; on voit dans Saxo , 
p. 103, queThor lui coupa quatre mains, 
et le Hervarartaga, p. 412 et 513, éd. 
de Copenhague , lui en donne huit. La 
compilation de Snorri assure seulement 
que ses vers sont les plus anciens que 
Ton connaisse \ Hanns quœdi ero fornust 
J>eirra er menn kunna. 

(1) Elles appellent l'or t Rinarrau])- 
tnalr ,1e métal brillant du Rhin , Snorra- 
Êdda t p. 154 ; rogr Niflunga, l'envie du 
tiibelung; /d.,p.l55. 

(2) Biark composa même un chant de 
bataille qui conserva une longue célé- 
brité. 

(3) La versification de l'Edda est aussi 
bien plus simple que celle des poésies 
dont Tâffe et l'auteur sont connus, ce 
qui semble] encore un indice d'anti- 
quité. Elle est la même pour tous les 
chants, sauf les deux Alla, oui, n'ayant 
point la même patrie, ont dû avoir un 
rbythme un peu différent ( il se rappro- 
che plus du Galdralag que du Fornyr- 
dalag), et quelques autres, généralement 
moins anciens (Je Grou-galldr, le Solar- 
ftod, etc.), qui sont écrits en Liodahattr; 



mais la différence consiste bien plus 
dans la longueur de la strophe que dam 
la structure du vers. 

(4) Toutes les poésies populaires con- 
servent des expressions et des tournures 



tous les jours ne la dépoétise pas , et 
qu'elle laisse plus de liberté à la pensée 
et de choix à l'expression. Aristote fait 
même consister la poésie dans l'emploi 
de formes insolites et de mots étrangers 
à 1* prose ; De Poetica , c. XXII. On 
trouve déjà dans la poésie hébraïque des 
restes d'une langue tombée en désuétude, 
homme; H^K, sentier; nf\K , 
venir, etc. Si elle fut beaucoup plus é- 
tendue en Scandinavie que partout ail- 
leurs, cela tient à la grande quantité des 
poésies populaires , et aux changements 

Sue l'esprit politique , qui se développa 
e si bonne neure , fil subir à la langue 
pour l'approprier à la discussion des af- 
faires. 

(5) Voyez Rask , Anviming till /«- 
landtkan eller NordiskaFornspràket, c. 
XXV , p. 281 : Det aldsta och poetiska 
SprSket , et Olafsen, OmNordetu garnie 
Vigtekonrt, c. IV, p. 73-159. 



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/ 



— 45 — . 

velles idées dénaturait leur première signification ; mais rien 
de semblable n'eut lieu en Scandinavie. Le? mots ont gardé 
leur acception primitive, la syntaxe est restée la même ; il 
n'y a de différent que des périphrases poétiques devenues 
de véritables noms , et de vieilles expressions retenues par 
la poésie et oubliées par la prose. Parfois aussi les hommes 
lettrés ont voulu raffiner sur l'idiome vulgaire pour le 
mieux approprier à toutes les délicatesses de leurs pensées 
et aux mille besoins de leur fantaisie (1): Mais cette expli- 
cation ne Sferait pas* moins inadmissible ; la langue des scal- 
des est la plus vieille ; ce sont ses archaïsmes qui lui donnent 
sa couleur et son éclat. Sans doute le besoin d'expressions 
commençant par une même lettre obligeait l'allitération de 
conserver une foule de mots tombés en désuétude dans le 
langage usuel (2) ; mais les formes de la versification 
étaient si inconstantes , elles se prêtaient si facilement aux 
innovations, qu'elles n'eussent point suffi pour amener un 
fait aussi contraire* à cette unité où tendent fatalement les 
peuples. D'ailleurs, l'importance (pie. devait acquérir l'art de 
la parole dans un pays où toutes les affaires se décidaient 
par l'assemblée du peuple força les hommes qui aspiraient 
. à quelque influencé à rejeter de leur style les tournures et 
les images, qui auraient nui à la clarté de la phrase ou des 
idées. Pour qu'une langue poétique pût exister à côté de la 
langue du poiivoir et des affaires , il fallait qu'elle lui fût 
antérieure (3) . et se rattachât à des croyances profondé- 

(1) L'arabe vulgaire et l'arabe lit- litération- s'est Maintenue , dans P.ierce 
téraire. .Dans presque tout l'Orient les Plovmcm, par exemple , on trouve 

Îrêtres avaient nue langue tbéocratique. également une foule de mots qui n'ap*- 

es Chinois ont trois langues différentes partiennent qu'à la langue des siècles 

pour la politique (le kouûnhoa), la litté- précédents. Percy cite même, Rclique$ y 

rature (le wên tchhàng ) et la conversa- t. II, p. 29, une ballade sur la bataille 

tiou (le giao choue) ; voyez Wendisch- . de Floddenfield , qui a par conséquent 

mann , Philosophiq im Fottgang. der 160 ans de moins, et la langue est à peu 

WeltgetchicMe , t. I, p. 319-324 , 330- près la même. 

346. Il y en a même à proprement par- (3) La conservation des langues par 

1er une quatrième; le kou tcên , style la tradition n'est point une supposition 

antique. si dénuée dè probabilité (ju'on a voulu 

(2) Dans les poésies, anglaises où l ai- le dire , pour nièr l'antiquité des poésies 



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— 46 — 

ment enracinées dans le pays. Jamais on idiome «fessi riche 
ne serait sorti de la poésie décolorée qui versifiait servile- 
ment des lambeaux de chronique; jamais il në se fût déve- 
loppé au milieu d'hommes politiques qui recherchaient un 
langage , convenable à la foule et aux discussions prati- 
ques de rAlthing (1). Les derniers scaldes se servaient ainsi 
de locutions qu'une tradition poétique leur avait transmises. 
Pour comprendre leur vocabulaire et leurs tropes , il faut 
recourir à l'Edda et en apprendre les événements auxquels 
ils font allusion (2). Il est donc certain <#*e ses idées sont 
antérieures à tous les autres poèmes Scandinaves, puis- 
qu'elles seules donnent à leur langage une signification et 
une base. La poésie n'aurait point employé des expressions 
que l'idiome usuel avait ' délaissées (3), si leur sens n'eût 
été universellement compris , si la diffusion de vieux 
chants populaires et une longue tradition n'eussent répanda 
et perpétué leur intelligence. Ces mots frappés de péremiH 
tion par la prose appartenaient nécessairement à une langue 
plus ancienne ; ils se retrouvent tous dans l'Édda , et , com- 
me elle n'a pu les emprunter à aucun des poèmes qui nou$ 
sont parvenus (4) , ils nous fournissent un nouveau rensei- 
gnement sur son âge. ' % 

ossianiques. La publication des chants ESdu-list , ap. Arna Jonson , Cad- 
populaires de la Grèce moderne en a wand-Helga Drapa ; Eddu reglar, an. 
fourni une preuve sans réplique, et ce •EisteînArngrimssoh,£t7ia-/ay; et d'après 
n'est pas la seule. On a retrouvé dans le Arna Magnusson, on trouve une expres- 
coptela plus grande partie de la langue sion semblable dans le Drapa de Hall 
employée dans les hiéroglyphes ; et quoi- sur saint Nicolas. Peut-être faisaient-ils 
que séparés par des gouvernements , des allusion à l'Edda de Snorri ; mais , coro- 
Teligions et des climats différents, les me une grande partie serait inintelligi- 
Slaves, qui ne connaissaient pas l'écri- ble sans le recueil de Sœmund, qui lui 
ture, ont conservé dans tous leurs dialec- est évidemment antérieur, notre raison- 
tes les caractères de leur langue primili- nement n'en conserverait pas moins lou- 
ve ; on les retrouve jusque dans celui des te sa force. 

Slovéniens ( habitants de la Carniole , (3) Ce sont presque tous des noms 
delà Carinthie et de la Styrie ), qui n'ont substantifs, et il y a bien des conséquen- 
commencé à écrire que vers le milieu ces à en tirer pour l'histoire et la phi- 
du 46« siècle. losophie du langage. 

(1) C'est le nom que l'on donnait aux (4) Les poèmes qu elle aurait imités 
assemblées populaires. n'eussent d'ailleurs été qu'une rédaction 

(2) Les scaldes chrétiens eux-mêmes antérieure des mêmes idées i l'Edda don- 
appelaient la poésie l'art de l'Edda : ne un sens aux images de lalaogue poé- 



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— 47 — 

La chronique saxonne nous apprend, à l'année 449, 
qn'une des peuplades septentrionales qui s'emparèrent de 
la Grande-Bretagne Tenait de Scandinavie les Angles 
qui en composaient la plus forte partie (2) étaient sortis du 
Hotetein et de la partie méridionale du Schlesvig (3) , et les 
Saxons qui formaient le reste étaient leurs plus proches voi- 
sins (4). Les idiomes de ces différents colons avaient une 
grande analogie , sinon ils ne se seraient pas amalgamés 
promptement en une seule langue , et aucun témoignage 
ne permet de supposer qu'on en parlât plusieurs en Angle- 
terre* L'aoglo-s^xon qui se forma sur-le-champ ne put ain- 
si , au moins dans son vocabulaire, différer beaucoup des 
dialectes du Nord. Les Jutes*, qui habitaient seuls la Scan- 
dinavie , ne retournèrent point dans leur patrie j les res- 
semblances du Scandinave avec l'anglo-saxon ne sont donc 
point un fait accidentel , produit par le contact de nations 
étrangères ; mais le résultat 4e rapports qui existaient avant 
l'émigration des Saxons et des Angles (6). La plupart des 



tique, et nous n'attachons aucune irapor- et les désinences ( peut-être *' sons ce 

tance à l'âge de la forme sous laquelle point do vue n'en est-il pas une seule 

cette explication nous est parvenue. qui en diffère davantage ) , mais dans les 

(1) Of Jutum ( les Jutes ) comon Cant- « di <»ux, et c'est l'indice le plus certain 

*are ( les habitants du comté de Kent) à ™* 0T A 1 ^ commune. Les apôtres an- 

and Wihtware ( les habitants de, 111e de glaisprêcliaient en Suéde sans interprète. 

Wïeht). •** 1 Nous Pavons déjà monlre, les Franks 



étaient d'origine Scandinave, et lorsque 
saint Augustin s'embarqua pour PAn— 



(2) Of Angle, East-Angle, Middel-An- r „„_ 

fie, Mearce and ealle Nordymbra (les gleterre, ilprit un interprète fran^Beda, 

habitants de la Merciè et de tout le Hiitoriaecclesiastica gentit Ânglorum, 

Northumberland). [, I y cn . 25. L'histoire nous a conservé 

(3) Betwix Jutum and Seaxum. Ethel- plusieurs témoignages positifs, de cette 
wera confirme ainsi cette indication : unité des langues. Trois siècles après la 
Anglia vêtus sita est inter Saxones et conquête , le roi saxon Alfred avait une 
Giotos , habens Oppidum capitale, quod connaissance assez approfondie du da- 
sermone saxonico Sleswic nuncupatur^ noispour oser pénétrer dans le camp de 
ap. Savile, Rerum Anglicarum $crip- *» ennemis, déguisé en ménestrel (Gui, 
tores p. 474. Malmesbur., lib.II, c.4, et Ingulphus, p n 

/11 a#h u'o '• o \ 869), et plus tard encore le Danois Ankf 

(4) Of Eald-Seaxum (les vieux Saxons) ne pa8 non plus de venir épier 
comon East-Seaxan, and Sud-Seaxan, le8 s a3C * ns da £ leur cam ; £ , 
and West-Seaxan. * Malmesbur. lib. II, c. 6. Le Snorra-Edda, 

(5) D'ailleurs, aucune langue teutoni- p. 275-276, dit môme en termes exprès 
que n'a plus d'analogie avec l'islandais que les Anglo-Saxons et les Islandais, 
que Panglo-eaxon-, non dans la syntaxe parlaient la môme langue : ver enwn, 



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— 48 — 



mots qui ont disparu de l'islandais usuel et ne sent restés 
que dans la.langu* de l'Edda se retrouvent dans l'anglo- 
saxon(l). Une telle coïncidence semble autoriser à conclu- 
re qu'ils étaient aussi vulgaires dans l'idiome Scandinave au 
milieu du 5« siècle., Les poèmes de l'Edda, ou ïes chants 
qu'elle a imités, sont donc de beaucoup antérieurs à tous Ira 
ouvrages où ces expressions ne se rencontrent plus ; ce sont 
les changements que le temps amène insensiblement dans 
les langues quil es en ont écartées (2). 

Les historiens s'accordent à faire venir Odin d'Asie, et 
quoique leurs raisons ne soient pas aussi positives que le 
désirerait une Critique sévère ,. on,doit les trouver suffisan- 
tes si Ton ne se résout point à retrancher tous tes temps my- 
thologiques de l'histoire (3fr. Cet Odin n'est point le Dieu ter- 
rible , toujours armé de l'épée et de la lance ; que célèbrent 
tes scaldes , mais te supérieur d'une mission religieuse, qui, 
proscrit sans doute par un cult$s rival, vint jusqu'en Scandi- 
navie chercher un abri pour sa tète , et des autels pour ses 
croyances. Aucune force n'aidait ses prédications à vaincre. 




lingua (Norvagîca seu septentrion alis ) 
usurpabatur per Saxoniam, Damam, 
Sueeiam, Norvegiam et partem Angliae 



diepnanus. 

' (3) 11 faudrait un ouvrage exprès pour 
démontrer l'origine asiatique de l'Odi- 
nisme ; uqe analogie pourrait n'être 
qu'un hasard , c'estia quantité qui fait 
la force , et il resterait encore éprouver 
que ce ne sont point les habitants anté- 
rieurs de k Scandinavie qui auraient 
apporté avec eux ces souvenirs de TO- 
nent. Nous ne citerons ici qu'Un fait 
pbilologigue assez remarquable pour ne 
pas être passé sous silence : les Scandi- 
naves n'avaient pas d'occasion de no.m— 
mer un éléphant; ils ont nécessairement 
emprunté le' nom qu'ils lui donnaient ; 
étendis que tous les peuples européens 
(sauf les fusses, qui l'appellent CAOHJ>) 
avaient conservé le ndm grec ou latin * 
ils l'appelaient. JU comme les Persans 



les plus vieux saga , dans le Niala, le 
Viga Glumstaga et le Hungurvaka; 
mais plus tard on.ne les entendait plus; 
Saxo était obligé d'expliquer celles dont 
H se servait; Kb. I, p* 6 et 27, éd. de 
Stephanius. 



(1) Voyez l'Appendice du Beowulf dé 
Thorkelin (De Danorwn rébus gestit , 
Meculi III et JF,Copenhague,l8l5), p.269- 
299. Au reste, il ne faudrait pas donner 
trop de généralité à' ce rapprochement : 
les roots de la langue poétique avaient 
des origines différentes, ainsi que ceux 
du langage usuel , et ne pouvaient se 
trouver dans tous les idiomes teutom- 
ques. Olafsen, Om Nordens garnie Dty- 

? . . • i« oa T nn\ vonnionl 




du grec , p. 83-4 au iaun , p. oi-w ~* 
celtique , p. 88-89 du finlandais ; mais 
il ne savait ni le persan ni le sanscrit , 
et nous sommes loin d'adopter toutes ses 
étymologies. 



iiviiioiugics. 

, (2) On en retrouve quelques uns 



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— 49 — 

les résistances (1) : aussi n'eurent-elle* ritn de violent ni 
d'inflexible ; elles transigèrent avec les habitudes et les idées 
qui leur opposaient trop d'obstacles (2). Ce caractère conci- 
liateur semble même n'avoir conservé de la religion asiati- 
que que ce qu'il, en fallait pour assurer une influence politi- 
que à ses prêtres , et bientôt ces derniers ressouvenir* de 
son origine s'effacèrent à leur tour et disparurent. Dès le 
10 e siècle il ne restait plus dans le culte public (3) que des 
faits purement Scandinaves qui se rattachaient à la divinisa- 
tion d'Odin et de ses collègues, les Ases (4). Les idées orien- 
tales témoignent ainsi d'une haute antiquité, et il en est 
beaucoup dont on reconpaît les vestiges dans HEdda (5). 
C'est le panthéismç naturel du Zendavestar<6) , la même a- 



(1) Ce n'est ni la puissance ni la fdrce 
que lui attribuent les plus anciens mo- 
numents historiques, mais la sagesse et 
la science. On lit dàn&Xz Heimikringla: 
Enn fyrir ]m at O^inn var forspar ok 
filttkunnugr. 

(2) C'est ainsi, par exemple, qu'Odin 
donne une place dans son .Asgard à 
Thor, qui était certainement un des an- 
ciens Dieux du pays; voyez Abrabamson, 
Thor og Odin, ap. Skandinaviske Mu- 
séum 1802, cah. I , p. 49 , et Thorlacius 
Notget om Thor og hans Hammèr ; Id. 
cah.IHettV. 

(3) Il est probante que les prêtres 
avaient conservé, comme en Orient, des 
croyances secrètes; nous ne pouvons 
parler que de ce que nous ont appris 
Adamus Bremensis, Saxo Grammaticus, 
les deux Eddas , leajrgmenls des scaldes 
recueillis dans le Heimskringla et les 
premiers saga. 

(4) Cette divination tient elle-même 
à l'influence de l'Orient . et ce n'est pas 
le seul exemple qu'on en trouve chez les 
peuples du Nord. Voyez Subm , 1. 1, p. 
75 et 277 (traduction allemande deGri- 
ter), Landndmàbok, P. I, c. 14. Jor- 
nandes dit expressément : Jannasin re- 
gem Gothorum mortuum.inter numina 
«oi populi coluerunt. ; -j\ 

tf(5) Il ne faudrait cependant pas "se 
hâter d'en conclure , sans aucune autre 
preuve, une communication directe et 
immédiate, h» culte du feu existait en 



Italie , car Ovide 
libe* U : 



a dit , Fastorum 



Facta Dea est fornax, laeti fornace colon! 
Orant ut fruges temperet flla suas. 

Caesâr disait des Allemands, De Bello 
Gallico, 1. VI , c. 21 : Deorum numéro 
eos solos ducunt, quos cernunt , et quo- 
rum opibus apèrte juvantur, Solem et 
Vulcanum et Lunam. Et on lit dans 
YEvangile des Quenoilles , mercredy, 
C XIX : Celui qui souvent bénit le so- 
leil, la lune et les étoiles, ses biens lui 
multiplient au double. Au reste , les 
Persans n'adoraienf pas primitivement le 
feu , comme on le voit dans ces vers du 
Schahname\;' r 

*»* v'jlj^e **** 

« Il y passa une semaine entière avec 
eux (les mobèdes). On ne croyait pas 
dans ce pays-là que Ton dût adorer le 
feu : il ne servait alors que d'autel (mih- 
rab , c'est encore le nom de la chair en 
turc ) , lorsque les yeux du sacrifica- 
teur étaient pleins de larmes. » Ce fut 
Pschemschid^qui introduisit le culte do 

(6) Au reste, on trouve aussi des tr a- 
4 



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— 50 — 

doration spirituelle des éléments (1) , le même culte symbo- 
lique de la lumière et du feu ; rien n'est changé que l'esprit 
dominateur du prêtre et la forme de ses dogmes. Ce ne sont 
plus des vérités légales qui ^'imposent d'autorité à la foi, 
mais des mythes poétiques qui s'embellissent dés plus bril- 
lantes couleurs pour séduire les imaginations et les ouvrir 
aux idées qu'ils enveloppent (2). 

La plupart de ces poèmes mythiques paraissent remonter 
jusqu'à ces temps de confusion qui suivent l'introduction 
d'une religion nouvelle , où les croyances différentes se 
rencontrent et se mèleilt sans s'être encore ni combinées, 
ni classées (3). Les anciens Dieux que vont remplacer les 
Ases s'associent à leur action , <>u luttent contre eux de 
puissance à puissance , et si le succès ne répond point à 
leurs efforts, au moins ils le disputent long-temps et ne suc- 
combent pas sans gloire (4). Il y amême un chant (6) où figu- 
rent cinq espèces d'êtres supérieurs à l'humanité (6), ayant, 
chacune, leur existence indépendante et leur langue (7).Peut> 

ces de panthéisme dans la philosophie Diedx, et dans le temple d'Upsal il cède 
r < à Thor la place d'honneur ; AdamusBre- 

grecque : sv to irav. mengig De fUu Daniae c 233 éd , de 

(1) Hlodyn, la terre; *W"»J» Lindenbrog. 11 est le plus poissant des 
Kar, l'air; Loki, le feu; Bavamal, st. dieux ? et le skirnitjVr, st. XXXIU, 
LXVI1I et CXL. r A ff A n A. appelle Thor Atabragr, le bort-drapa, 

Œs)^mbo°lL^la pnissanceCThorî, SnorrarEdda Asa^a Framastrel Ster- 

la sagesse (Odin) et la Wté (Freyr), la kaslr allraùoda ; «ne inscription citée 

^Tlarésnrreetion desDieox, ap- PJ^iind, Telletnarteni Betkrtvelse p. 

SrVenaient aussi certainement À PO- »i, ^onne le titre à!Almegan-Gud. 

VoVe» sur les rapports de l'Odr- \oyezFmn Magntfssen , Skandtnamtke 

ÛOTME LiUeraturSelsk^Skri^ 1813, p. 

Gsrres , Myttongetchithte der asiatît- 172-190. 

ehen WeU; Hallenberg, Disquisitio de (4) Le Grimnû-mal, le Vaffrudni^ 

nominibug tn lingua $viogolhica f«*c*« ma j # jj oug devons ajouter que ce ce> 

et Visut , cultusqtie tolaris wttigiit ; ractère est encore plus marqué dans 

et Finn Magnussen , Den Mdre Edda; l'introduction du DœmisOgur, qui est 

Bddalœren og dent Oprindelfe, et Lexi- certainement bien postérieur. 

con mythologicum. (5) VAlvis-maL 

IZ\ Odin , VcdfVdur, le père de tout , (6) Les Dieux, les Jautun, les Dyerg, 



est annelé , dans plusieurs traditions , le les Alf et les Vane. 

descellant de Thor ( Snorra - Edda , (7) Les Homéndes distinguent aussi la 

nréf ) • dans le VMu-spa , st. L , il est langue des Dieux de la langue des hora- 

son nère,etsonfils dans le Rimbeigla; mes. La critique a^ dédaigné jusqu'ici 

il est regardé comme le premier des les nombreux renseignements que ren- 



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— 51 — 

être la forme seule de I'Edda eût-elle révélé son antiquité ; 
elle se rapproche plus que tous les ouvrages des scaldes pos- 
térieurs de la dernière forme où arrive l'esprit poétique d'up 
peuple (l); elle est plus dramatique par la nature des sujets 
et parla manière dont elle les développe ; il faut nécessai- 
rement y reconnaître une influence étrangère, et les idées 
esthétiques des nations voisines de là Scandinavie n'étaient 
pas assez avancées pour permettre de la leur attribuer. Odin 
et ses Ases ont pu seuls l'exercer, et l'on doit d'autant moins 
hésiter à l'admettre que le dialogue reproduit souvent ces 
luttes de l'intelligence , si communes en Orient, où le vain- 
cu payait sa défaite de sa liberté ou de sa vie (2). 

Nous n'avons parlé jusqu'à présent que de l'esprit de 
I'Edda, et, nous devons le dire, dans un intérêt d'archéolo- 
gue bien plus que d'historien ; sa rédaction actuelle est 
certainement moins ancienne que ses idées (3). Tous ces 



Pfaff Âmys; Legenda Âurea, c. 2; IT<f— 
pen-Martin par Maerlant; Sven Swa- 
nehvit,ap. Svenska Folk-Visor, t. II, p. 
138; Sven Svonved, ap. Danske Viser 
fraMiddelalderen, 1. 1, p. 84; A Riddle 
wittily expounded, ap. WH and mirth, 
or pilli to purge tnelancoly, t. II, p. 129; 
Heiraths AntrKge, ap. GOtze, Sttmmen 
de$ russischen Volkes , p. 164, etc. 
Voyez Suhra, Ifordische Fabelzeit, t. I, 
p. 129; Thorlacius, Antiquitates Bo- 
re aleg, gpecim. I, p. 43; Koberstein, 
Uèber den wartburger Krieg, p. 55; 
Douce , Illustrations of Shakspeare , 
t. II, p. 136, et Ritson, Select collection 
ofEnglish songs, t. II, p. 317 : 

And if thou dost not answer thèse questions 

Tby head shall be taken from thy body^ 

qulte. 

(3) Plusieurs «ayants avtknt déjà 
pensé que d'anciens chants ont servi de 
base aux fragments qui nous sont par- 
Tenus; Stephanius, ifotae uberiores in 
Saxonem, p. 16, et il cite à l'appui de 
son opinion Magnus Olaus et Brynjolf ; x 
Grirara , Deutsche Heldensage, et MUl-* 
1er, Sagabibliothek, t. II, passim. 



ferme ce poëme sur l'histoire et la si- 
gnification des idées mythologiques ; elle 
ne s'est encore occupée que de leur va— 
lenr archéologique ( Sunm, Om Odin 
ogden Hedenske Gudelœre) , ou poétique 
(Grundtvig, Nordens Mylhologi ,2 e éd. et 
Oehlenschlëger, Nordens Guder), et de 
leurs rapports avec l'Orient ( Finn Ma- 
gnussen et les ourrages cités, note 2 ,p 50), 
ou avec les croyances ; de la Tieille Aile-, 
-magne ; J. Grimm , Deutsche Mythologie* 

(1) Nous ne parloriS pas de ces atta- 
ques et de ces ripostes en vers improvi- 
sés que l'on retrouve H l'origine de plu- 
sieurs littt ratures , et que le carnaval 
nous a conservées dans toute leur gros- 
sièreté primitive ; mais d'une composi- 
tion réfléchie , animée d'un seul esprit 
et se proposant un but littéraire. Au 
reste la plus grande partie de I'Edda 
n'est pas dialoguée. 

(2) Salomon et Hiram ; le Sphynx du 
Cythéron; l'épisode de Vandi et de Ka- 
hora dans le Maha-Bharata ; la vie 
d'Esope , faussement attribuée a %tnu- 
de , etc. Cette forme poétique fut sou- 
vent imitée en Scandinavie, Getspeki, ap. 
Hervararsaga, c. XV, et se répandit dans 
le reste de l'Europe, Tr agençantes Lied, 



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-Sa- 
chants, qui se ressemblent par l'esprit , la versification et la 
langue , qui s'appuient sur une même histoire , se répètent 
dans maint détail etf se contredisent dans quelques acces- 
soires, sont évidemment détachés d'un grand cycle natio- 
nal. Eussent-ils été l'œuvre d'une intelligence individuelle , 
travaillant sur ses propres inspirations , leur antiquité (1) , 
peut-être même les usages Scandinaves (2) , les auraient em- 
pêchés de se conserver autrement que par la tradition, et les 
eussent soumis aux destinées de la poésie populaire (3). 
Chaque génération en rejetait les images et les idées qu'elle 
ne comprenait plus ; sa fantaisie y encadrait toutes les im- 
pressions nouvelles dont elle était préoccupée ; sans ces re- 
maniments successifs (4) l'esprit poétique qu'ils entrete- 
naient dans la foule se fût exercé sur des sujets plus à sa 
convenance , et la tradition les aurait délaissés. L'antiquité 
relative des différents poèmes est par conséquent impossible 
à déterminer j il n'en est probablement pas un seul qui n'ait 
subi les embellissements de plusieurs rédactions. Si ration- 
nelle que fût une opinion , elle ne s'appliquerait qu'à l'idée 
et au passage qui l'aurait motivée. La forme elle-même n'est 
point un indice auquel on doive une confiance plus entière. 
Sans doute, si la poésie d'un peuple restait indépendante de 
toute influence étrangère , une histoire des développements 
de l'homme et de ses idées esthétiques permettrait d'as- 

(1) Du temps de VAlla-qvida l'usage caractères runiques , et Ari Frodr, qui 
de récriture u existait probablement pas, écrivait vers 1134, dit positivement 
puisque Gudrun y rend ses idées avec avoir composé son histoire d'après 
aes signes symboliques , un anneau en- d'anciens livres, fornum bokum. 
touré de poils de loup , strophe V1U. (3) Les infidélités de la mémoire les 
Mais on lit déjà dans une interpolation eussent nécessairement altérées. Le scal- 
du Hel-gaqvidalll, ap. Edda> 1. 11, p. 97 : de Stufur récita au roi Harald Hardrad 
Sinfiôtli sigmundarson svarar oc bat 60 poëmes , et outre cela il savait 120 

enn ritab ; Sinfiotii , fils de Sigmund, fit * oc $ r * 1 ^ d ï apa 5 Be . imtkr e in f a ^ î; 

. * ' t . •%.»«» a § P- xvn « A la. longue, la confusion était 

une réponse et la mit par écrit. inévitable. 

(2) D'après YEdda, prèf., 1. 1, P- 12, (4|^1 n'y a plus dans les romances 
il serait fort incertain qu'on eût jamais espa^tfes aucune trace des formes Dri- 
employé les runes pour écrire des livres, mitives , telles <jue l'emploi des prénxes 
Worm dit cependant, Literaturarunica, M, T, S, qu'on trouve encore dans la 

S. 154, qu'il avait un Code de lois sué- collection de Sanch^ez et même dans la 

oises, écrit pendant le 14* siècle, en prose du 13* siècle. 



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— 53 — 

signer un ordre chronologique à toutes ses modifications; 
mais à moins d'un désert, il n'y a point d'isoloir pour 
l'intelligence ; une originalité absolue n'est qu'une abstrac- 
tion. D'ailleurs, lesAses, qui n'avaient que la poésie pour 
propager leurs croyances, ne durent point renoncer aux 
formes plus avancées et plus puissantes où elle était parve- 
nue dans leur première patrie. Une tradition trop répandue 
pour qu'on lui conteste toute espèce de valeur ajoute à cette 
supposition, déjà si vraisemblable, une autorité que n'aurait 
jamais une simple conjecture. Une des formes lyriques qui 
se présentent les dernières à la pensée ésj certainement la 
prophétie mythologique ; à la connaissance du sens de tous 
les mythes il faut réunir une intelligence complète de leur 
esprit et de leurs tendances, et le Vôlu-spa, celui de tous les 
poèmes auquel on attribue l'antiquité la plus reculée , a pré- 
cisément cette forme prophétique. Dans la compilation de 
Snorri , Odin en parle comme d'un document qui lui est 
antérieur (1), et des savants qui avaient fait une étude ap- 
profondie des antiquités Scandinaves n'ont pas craint d'a- 
vancer que les Ases l'avaient apporté d'Asie (2). Si une cri- 
tique circonspecte ne saurait, dans l'état actuel des connais 
sances historiques, accorder son assentiment à une telle 
assertion , au moins doit-elle reconnaître qu'il n'est aucun 
des chants de l'Edda où les souvenirs de l'Orient soient plus 
nombreux et plus apparents. 

D'autres écrivains ont prétendu discerner l'âge des diffé- 
rentes parties du recueil de Sœmund par des formes de 
langage ; à les en croire , les poèmes où Odin parle et agit 
lui-même seraient plus anciens que ceux où il ne figure 
que dans un récit , et l'on devrait regarder comme posté- 

(1) Il est déguisé sous le nom et la concedentibusantiquiusesse... atquehos 
forme de Hocyi ; peut— être ainsi expri- talecarmen ex Erythreae Sibyllae (quae 
me-t-il moins son opinion qne celle du ante trojani belli tempora floruisse cre- 
peuple. ditur) ore uaturn, ex Àsia hue secum 

(2) Runol f Jouas dit formellement :!«»- transportasse. C'est aussi l'opinion de 
guae deptentrionalis-elementa, Copenha* Gudmund , VVlu-spa, éd. de 1673, préf., 
$ue, 1651 : Ipsis Asiaticis hue terrarum p. 3, 4. 



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— 54 — 



Heures à toutes les autres les parties qui ne sont point les 
dépositions d'un témoin , mais la répétition d'une tradition. 
C'était supposer que l'imagination du scalde n'avait pas la 
puissance d'innover dans le tour de la phrase, et il y a un 
chant doqt la seule lecture renversait ce système : on y 
trouve renies deux formes qu'il déclarait appartenir à des 
époques différentes (1). Il en est un autre que l'introduction 
d'un personnage postérieur de sept générations à Odin (2) 
a fait juger plus récent que les autres ; mais cette conclusion 
ne serait logique que si tous les poëmes où parait Odin lui 
étaient contemporains , et nous avaient été transmis dans 
leur rédaction primitive , et ces deux suppositions contredi- 
raient également tout ce que nous savons sur l'histoire de . 
la poésie populaire (3). 

Il est donc impossible de ranger les odes de l'Edda dans 
un ordre chronologique ; en les classant d'après la progres- 
sion que les idées auxquelles se rattachait leur première 
version nous semblent avoir dû suivre dans leur dévelop- 
pement , nous ne pouvions avoir la pensée de rien préjuger 
sur la date relative des textes que la tradition nous a con- 
servés. 

Poésies mythiques. 

Grimnis-mal. 
Skirnis-mal. 

(1) Le Vafyrudnit-mal. C'est un dia- flydi utan 0]?inn 8r Asia, ok hingati 
logue entre Vafthrudnis et Odin, et l'on nordr halfuna. Arngrimsson Jonas la 
trouve, dans la strophe Y, le récit au croyait bien postérieure : In cujus (GyU 
passé : For *ba Opinn... at haullo ban Sueciae régis) tempore incidit Odi- 
com... inn gecc Yggr >egar. nus, Asiaticae immiirationis, factae 

6 66 r ^ b anno 24 ante natum Christum, antesi- 

(2) De pareils raisonnements devraient gnanus; Crimogaea, 1. 1, c. 4. 

au moins s'appuyer sur des dates posi- (3) Le ffindlu-liod, où figure Ottar, 
tires, et on n'en a môme pas d approxi- i e foU) qui descendait, au 7e dégré, de 
malives; on ignore jusqu'au temps de N rus,éponyme de Norvège {OlafTrygg- 
l'arrivée d'Odin en Scandinavie. Dans va sonar$aga* P. 2, p. 351-35, éd. de 
la préface de VEdda, Snorri prétend skalhot), et ce Noms était môme pos- 
que ce fut pendant que Pompée rava- lérieur a odillj ^^ii avait époa9é sa 
geait l'Asie. ])a er Pompeius , einn hof- tante; Snorri, Heimskringla t tA, p. 19, 
dingi Romveria beriadi i aust halfuna, éd. de Copenhague*. 



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— SB — 

Harbarz-liod. 

Hymis-qvida. 

ÀEgis-Drecka. 

}>ryms-qvida, 

Alvis-mal. 

Fiôlsvinns-ma!. 

Vaf)riidnis-mal. 

Poésies mythico-prophétiques. 

VSlu-spa. 
Hyndlu-liod. 
Vegtams-qvida. 
Hrafna-galldr 0)>ins. 

Poésies mythico-morales. 

Hav a-mal. 
Grou-galldr (i). 
SoIar-liod{2). 

Poésies mythico-Mstorigues (3). 

Qyida HelgaBtadding*iata. 
Qvida Helga Hundingsbana I. 
Qvida Ifelga Hundingsbana IL 
Gripis-spa. 

Sigur]>ar-qvida Fafnisbana I. 
Sigurj>ar-qvida Fafnisbana II (4), 
Brynhildar-qvida L 
SigurJ>ar-qvida III. 

(1) On pourrait le ranger également Edda, t. Iï, p. 980, nous semble ainsi 
parmi les poëmes historiques. qu'à M. Mone, Teutsche Heldentage, p. 

(2) Retouché par un chrétien. *v>^«nnnent postérieur. Nous avons 
( ,.„ . t ^ omis le Sin/lMa-tok et le Drap Ni/lun- 

(3) Nous suivons 1 ordre thronologi- go, dont il ne nous est parvenu que l'a- 
que des événements, excepté pour Y AU nalyse. 

la-mal, qui, malgré la haute antiquité (4) On le trouve aussi indiqué sous te 

que lui attribue M. Tinn Magnussen, nom de Fafnis-mal. 



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— 56 — 

fc Brynhildar-qvida II. 
HeJreid Brynhiidar. 
Gudrunar-qvida I. 
Gudrunar-qvida II. 
Gudrunar-qvida III <1). 
Oddrunar-gratr. 
Atla-qvida 
Gudrunar-hvaut. 
Hamdis-mal. 
Volundar-qvida (2). 
Àtla-mal. t 

Poëme mythico-politique. 

Rigs-mal. 

Une énumération çte tous les scaldes n'offrirait aucun in- 
térêt (3); peut-être en connaît-on déjà deux cents dont il 
nous reste à peine quelques vers , et la liste demeurerait né- 
cessairement incomplète. Il n'est point de saga dont la pu- 
blication ne nous apprenne quelques noms nouveaux. Nous 
nous sommes dtmé décidé à n'y comprendre que les auteurs 
de poésies assez célèbres pour que les historiens notis aient 
conservé leur titre. Dags notre ignorance de la forme , et 
même du sujet de plusieurs poèmes , la seule classification 
rationnelle était l'ordre chronologique , et quand l'incerti- 
tude du temps où vivaient plusieurs scaldes ne l'eût pas ren- 
due impossible , on n'y aurait trouvé aucun des avantages 
qu'on lui doit d'ordinaire. Le but philosophique que nous 
nous étions principalement proposé nous permettait de 
réunir, dans une seule vue d'ensemble , l'histoire poétique 
de toute la Scandinavie ; mais , dans la réalité , cette unité 
n'existait pas (4). La Norvège, la Suède, le Danemark, et 

(1) H nous semble postérieur aux au- Skaldatal imprimé par Worm, LUera— 
très chants historiques. tura Runica , p. 220, et par Perings- 

(2) Il est étranger au cycle; nous en kiold, à la fin du t. II de son édition de 
parlerons longuement plus tard. Snorri. 

(3) On peut d'ailleurs consulter le, (4) Il semble impossible qu'une poé- 



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— 67 — 

plus tard l'Islande, eurent des scaldes qui leur appartenaient 
exclusivement. Si l'Edda leur servait à tous de fond com- 
mun et de modèle , chacun ç'en avait pas moins un esprit à 
part, qui tenait à sa patrie autant qu'à sa personne. Il n'y 
avait de rapport entre eux que par une tradition toujours 
lente et incertaine , souvent interrompue par des guerres et 
des haines, et l'on ne pourrait, sans injustice, les faire pro- 
céder les uns des autres , suivant l'ordre des temps. Il fallait 
ainsi nous résigner à une liste alphabétique ; et , malgré quel- 
ques répétitions, nous avons préféré le titre des poèmes au 
aom des auteurs. Il en est que les recherches dm savants 
n'ont pu découvrir (1), et cet arrangement s'accorde mieux 
avec celui que nous avions été obligé d'adopter pour les 
chants anonymes de l'Edda. 

Àrinbiarnor-drapa, par Egil Skallagrimssoji , mort de 988 à 

998 (2. 

Banda-drapa, par Éyolf Dadaskald , sous EirikHakonarsôn, 

jarl de Norvège , dans la première moitié du II e siècle. 
Belgskaga-drapa, par Thormod Kolbrunarsk^ald, sous Olaf 

Tryggvason. < \ 
Bersôglis Visur, par Sighvath Thordson , sous Olaf Tryggva- 

son, tué en 1000, et Magnus Gpd~, mort en 1047, rois de 

Norvège. 

Beru-drapa , par Egil Skallagrimsson , sous Eirik Blodex, roi 

de Norvège , chassé en.936. 
Biarka-mal , par Biark hinn gamli (3). 

aie dont la liaison avec la religion était (l)Le Grotta-saungr, le Gunnar-slagr 
si étroite ne fût pas modifiée par des di- le (reitpeki Heidrekskcmung* , etc. 
versités de croyances , jet l'on sait qne (2) Egiïaaga, p. 147 et 764. 
Freyr était plus particulièrement honoré (5) C'est un chant militaire dont l'âge 
en Suède , Thor en Norvège , et Odin n'a pas encore été déterminé d'une ma- 
dans le reste de la Scandinavie. Il y nière précise, et qu'on n'a pas en entier, 
avait même de profondes différences Les historiens nous apprennent aussi 
dans les mœurs : ainsi le respect de la que le même se al de avait fait un poë- 
famille était répandu partout , excepté me sur Ragnar Lodbrok, qu'ils appel- 
en Suède , où le concubinage et l'achat lent Biarka-mal ; c'est probablement 
delà femme étaient dans les lois; Stiern- le même ouvrage. Ragnar méritait 
htfttk , De jure Suenonum et Gothorum bien le rôle qu'on a si long-temps at- 
veiusto, p. 167." tribu é à Roland. 



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— 58 — 

Btagagta-drapa , par Arnor Jarlaskald, sons llagnus <۔od, 

roi de Norvège. 
Bragar-bot, par Snorri Sturlason, assassiné en 1240 ou 1241. 
Bva-drapa, par Thorkel Gislason, sons Olaf Tryggvason, 

roi de Norvège. 
Eiriks-drapa , par Hallfred Vandrœdaskald , sons Eirik Ha- 

konarson , jarl de Norvège à la fin da 10* siècle. 
Eiriks-drapa Hakonarson , par Thord Kolèeinson, sous Eirik 

Hakonarson , jarl de Norvège (1). 
Êiriks Eongs Goda Drapa , par Markus Skeggiason , sons 

Knut Helg, roi de Danemark , tné en 1086 (2). 
Elfar Visur, par Einar SJculason (3). 
Erfis Drapa Harald Hardrad , par Arnor Jarlaskald , sous 

Magnus God, roi de Norvège. 
Erling-drapa , par Sighvath Thordson , sous Olaf Tryggva- 

son , roi de Norvège, 
Fyrst Stefia-mal , par Egil Skallagrimssbn , sous Eirik Blo- 

dex, roi de Norvège. 
Geisli , par Einar Skulason (4). 
Getspeki Heidrekskonungs (5). 
Glym-drapa, parîhorbiôrn Hornklofi (6). 
Glœlogns-qvida , par Tborarin Loftunga , sous Svèin Ulfson, 

roi de Danemark , mort en 1076. 
Grafeldar- drapa, par Glum Geirason, sous Harald G rafeW, 

(ï)Ce poSme est connu aussi sons le en Islande vers 1090 , voyagea beao- 

nom de Belgtkaka-drapa , et a peut-ê- coup , fut ordonné prêtre vers 1137, et 

tre été confondu avec le Belgskaga- mourut probablement en 1161 ; au moins 

drapa de Thormod Kolbrunarskald. l'histoire n'en parle pas plus tard. 

(2) Un autre Bcalde antérieur avait le ^ Q e p 0éme eB \ connu au88 i gtfus \é 

même surnom. Hialti Skeggiason fit en nom d'Olaf-drapa, ap. Beimskringla, 

999 une chanson contre les Dieux scan- t m p< 287 et de Vattar-drapa ; Id., t. 

dinaves, rapportée dans le Ntalssaga , jj^ p. 408. 

P '<3) Heimékringla , t. m , p. 392. Il y „ W *<$ m * politique et moral , dont 

célèbre la victoire que Gregor rempor- 1 *8 e et 1 ««leur sont inconnus, 

ta sur le rot Hakon vers 1159. Ses au- ((Q C'est un chant sur la victoire de 

t£es poèmes sont cités dans le Êeimt- Hafursfiord que Harald Harfag rem» 

kringla, t. III, p. 284-286 , 300 , 305 , porta sur les habitants des Orcades. Le 

316 , 351 , 360-361 , et par Torfaeus , Fagurskitma nous a conservé plusieurs 

Historia liorvegiae, P. III, Uh. VIII , p. strophes d'un autre poôroe, où le même 

465 et 486; lib. IX, p. 525. Il naquit scalde décrit la cour de Harald. 



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— 89 

roS de Norvège, tué dans la dernière moitié du 10 

siècle. 
Gramaga(l). 
Grotta-saungr (2). 

€rudmund-Hélga Drapa , par Arna Jonsson (3) . 

Gmmar-slagr(4). 

Ha%erdinga-drapa (*)• 

Hakonar-drapa, par Guttorm Sindri , sous Hakon God, roi 

de Norvège, tué en 963. 
Hakonar-œal , par Ey vind Skaldaspildir, mort en 963 (6). 
Hakonar-qvida , par Sturli Thordson , sous Hakon flakonar- 

son , roi de Norvège , mort en 1263. 
Haleygia-tal, par Ey vind Skaldaspildir, sous Hakon fiod, 

roi de Norvège. 
Haralds-drapa , par Thiodoif Arnason, sous Harald Har- 

drad, roi de Norvège , tué en 1066. 
Haralds Sigur>arson Visur , par; Harald Hardrad , roi de 

Norvège (7). 

Hatta-lykiU, par SnomSturlason, sons Hakon Hakçnaison, 

roi de Norvège (8). 
Hatta-tykill, par Baognvalth sons Éirik Helg, roi de Suède , 

tué en 1161(9). 

ldl!l!!.! a ! i • ,Ine, d ° n n ! ' âge el lw n i «>n âge; nous ênpposons^aprèg 
[1a! U i n ° U8 80Di ,nconn,M ; 11 w tron- Einarus , Sciographia kittorûle Wle- 

dMtt 8 ^w a ?;i Cn ! ï de £ ôrn HiU r * iae qpe c'est une deacrip- 

«lakappe;M*riler,^éer^l7flprim^ Uon.de 4a mer dù feroënland. P 

&/lîte^ (6) 0„ sait qu>«n troiaiê m e scalde, 

puisau'il est rimé. ° ien ' J h b ° rd Siarekson , l'avait également 

(S? C'est un poëme mythico-prophé- ,- x " . . . „ , 
tique , dont l'âge et l'auteur sont incon- « { V * m é * Norrége , Magnos 
nus. Barrod^ ejait aussi scalde; Snorri , 
fi) Nous ignorons le temps où il Vivait: Barfodsêaga, c, XVffl. La pre- 
nons lé croyons postérieur à Arnor Jar- m «è re strophe d'un chant d'amour, a- 



nous le croyons postérieur à Arnor Jar- j Vv, P p, un cnani a ara °« p > a- 

laskald, qui portait probablement le , d / e9 w à la «|l e d'un Empereur, appe- 

méme nom. " lee- Mathiide , a été imprimée dans le 

(4) Son âge et son auteur sont incon- ^àmpeffiser f p. 416. 
nus; c'est la mort de Gunnar qui joue ( 8 ) Ce poëme est appelé aussi/ 

nn si grand rôle dans VEdda et le iVt&e- Visur. 

15) Nous ne connaissons m son au- Bref Ml Sven Lagerbring, p. 6. 



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— «0 — 

Hofod-tausn, par Egil Skaliagrimsson, sous Erik Blod«,J-oi 

de Norvège (1). 
Hôfud-lausn , par Thorarin Loftunga , sous Knut God, roi 

de Danemark , mort en 1202. 
Hostlaungr, par Thiodolf Hvinverski, sous Thorleif Spake», 

jaii de Danemark. 
Hrafns-mal , par Sturli Thordson , sous Hakon Hakonarson, 

roi de Norvège. 
Hrafns-mal , par Thormod Treflilsson (2). 
Hund, par Erpur Lutandi, sous Biôrn ad Hauge, roi de 

Suède (3). 

Hus-drapa , par Ulf Dggason , sous Olaf Tryggvason , roi de 
Norvège. 

Jarls-nid , par Thorleif Jarlaskald , sous Hakon Hardjnad, 

roi de Norvège. 
Jamsvikinga- drapa , par Biarn , évèque des Orcades , mort 

en 1222. 

Kalfs-flockr, par Biarn Gullbrarskald (4). 

Knuts Rika Drapa , par Ottar Svarti, sous Knut Jlik, .roi de 

Danemark , mort en 1036. 
Knuts Rika Drapa, par Sighvath Skald , sous Knut Rik (5). 
Konar-visur, par Thorleif Jarlaskald, sous Hakon Hardrad, 

roi de Norvège. 
Kraku-mal (6). 

Lilia-lag , par Eystein Arn^rimsson , mort en 1361 (7). 
Lioda-lykill , par LoptGuttormsson, qui vivait au commen- 
cement du 15 € siècle. 

(1) Nous suivons l'orthographe de (4) Probablement le Biarn Skald que 
YEgilssaga, p. 427. le Skaldalal place sous Olaf Tryggva- 

(2) Son temps est inconnu ; il est pro- son. 

bablemeut plus récent. (5) C'est sans doute le poëme que 

(3) Sa descendance d'un personnage Stephanius appelle Hernadar-drapa, et 
aussi mythique que Lodbrok ne permet attribue à un Sigrald dont le nom ne se 
pas de déterminer son âge d'une ma- trouve pas dans le Shaldatal. 

mère précise. Voyez le ^MgaUU , (g) L , et Vaulear gont mcerlaios 

~ ferons ailleurs, 
qu'il vivait dans les premières années du O) Son poëme (le$ Ly$), est un hymne 
10« siècle. * la Sainte Vierge. Un proverbe islan- 



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— 61 — 

Sfagùus-drapa , par Arnor Jarlaskald, sous Magmis God, 

roi de Norvège. 
Magnus-drapa , par Biôrn Krepphendi, sous Magnus God, 

roi de Norvège. 
Hagnus-drapa , par Thorkel Hamarskald, sous Magnus Bar- 

fod, roi de Norvège , tué en 1103. 
Magnus-flockr, par Thiodolf Arnason , sous Magnus God, 

roi de Norvège. 
Merlins-spa, par Gunlaug Leifson, mort én 1219. 
Nizar-visur, par Stein Herdisarson, sousHarald Hardrad, 

roi de Norvège. 
Olaf-drapa, par Hall fred Vandradaskald, sous Olaf Tryggva- 

son , roi de Norvège. 
Olaf-drapa , par Stein Herdisarson , sous Olaf Kyr, roi de 

Norvège, mort en 1093. 
Olaf-drapa Tviskaelda , par Hallarstein , sous Olaf Tryggva- 

son , roi de Norvège. 
Rekstefia , par Hallarstein , sous Olaf Tryggvason , roi de 
. Norvège (1). 

Roj/a-drapa , par Thord Siareksson , sous Olaf Tryggvason , 

roi de Norvège. 
Sendibit , par Jorunna Skaldmœr (2) , sous Harald Harfag, 

roi de Norvège, qui abdiqua en 931. 
Sigurj>ar-balkur, par Ivar Ingemundarson , sous Ey stein 

Magnusson , roi de Norvège, mort en 1122. 
Sigur]>ar-drapa 9 par Kormak Ôgmundarson , sous Harald 

Grafeld, roi de Norvège. 
Sonar Torrek, par Egil Skallagrimsson, sous Eirik Blodex, 

roi de Norvège. 
Stuttfèldar-drapa, par Tborarin Loftunga, sous Olaf Helg, 

roi de Norvège , chassé en 1028. 

dais dit que tous les poètes voudraient me que l'on a attribué par erreur à 
avoir chanté les lis. Markusj&eggiason. 
(1) C'est probablement le môme poô- (2) Le Kristnisaga , p. 60 et 62 , cite 



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— 62 — 

Sveins-flockr, par Thorleik Fag, sôus Harald Hardrad, 

roi de Norvège. 
Tug-drapa, par Thorarin Loftunga, sous Olaf Helg, roi de 

Norvège. 

Uppreistar-drapa , par Hallfred Vandrœdaskald , sous Olaf 

Tryggvason , roi de Norvège. 
VeMekla, par Einar Skalaglam, sous Hakon, jarl de Hladnes. 
Vestur-farar Visur, par Sighvath Skaid, sous Svein Tiuskeg, 

roi de Danemark, mort en 1014 (1). 
Vikars-balkur, par Starkath (2). 

Ynglingatal , par Thiodolf Hvinverski, sous Thorleif Spake, 

jarl de Danemark (3). 
Jwalfs-drapa, par Thord Siareksson , sous Olaf Tryggvason , 

roi de Norvège. * 
)>ors-drapa, par Eilif Gudrunarson, sous Hakon, jarl de 

Hladnes (4). 

Outre ces vieux poëmes , perdus en grande partie , il y a 
une foule de poésies, tant sacrées que profanes, qui sont 
plus récentes et pour la. plupart anonymes; nous citerons 
les plus importantes (5) : Hugsvinns-mal et Liuflings-liod, 
deux poëmes moraux ; Gimstein , filomaros, Krists-balkur , 
trois poëmes sur la vie du Christ ; Léydar- visan , un abrégé 
de la Bible ; Heilags Anda Visur, Adams Odur, SeJ>s-qvaedi , 
trois poëmes bibliques ; Bodordo Dictur, Catechismus- visur, 
Hugraun, Solbra, D&glur, Fridarbon, Nadarbon, Skaldbel- 
ga-rimur, Skida-rima , Rimur af Cari og Grim (6) , Rimur af 

des vers d\me autre femme scalde , ap- Skaldatal place sous Harald Hardrad, 

peHe Steinun. {A) On ne sait si c'est le même qu'un 

(1) Je ne sais si c'est le même que Eilif Kulnasvein , dont H nous reste 
Sighvath Thordson. quelques fragments à la Louange du 

(2) Nous ne savons quel est ee Star— Christ. 

kath; on en. connaît juqu'à trois. Nous (5) D'après Hafdan Einarus (Einarsen\ 

ayons emprunté cette indication à M. Sciographia historiae lilterariae ItlaW- 

Legis (Gluckselig), Fundgruben der al- diaef p. 56 ; Millier, Lexicon Mandieum 

ten Nordens , 1. 1, p. 198. Bi(frnoni$ Haldorsvnii, préf., p. XXI; 

' (3) Peut-être le mèn e que Thiodolf Henderson , Iceland, t. II, appendix, 

ui vivait sous Harald Harfag , Thio- etc. 

olf Skalë , contemporain de Magnus (6) Apud Bidrn , Nordùka Kâmpà 

God , eu Thiodolf Arnorson, que le Dater. 



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— 63 — 

Sigurde Soarfare (1), Rimur af Hervoru Angantirs dot- 
tur (2), et de nombreux drapa sur la Sainte Vierge , et une 
foule de saints. Les deux scaldes religieux les plus célèbres 
depuis la réforme sont Jon Thorsteinson et Gudmund Er- 
lendson ; nous citerons encore, parmi les poètes plus moder- 
nes, Jon Arason , Steffan Olafson , Sigurth Peturson , et Jon 
Thorlakson , dont la traduction du Paradise lost est remar- 
quable. 



DE LA VERSIFICATION SCANDINAVE (3). 

Les langues qui ont de nombreuses flexions accordent à 
leurs radicaux une importance que ne leur reconnaissent 
point les autres. Ce sont eux qui expriment l'idée , et la pro- 
nonciation les distingue des désinences et des augmenta, qui 
n'indiquent que ses modifications. L'esprit humain ne se 
crée pas des difficultés pour le plaisir de les vaincre (4). A 
défaut de la linguistique comparée , la philosophie nous eût 
appris que les plus vieux idiomes étaient les plus simples, et 



(1) Hrappsey, 4779. 

(2) Hrappsey , 1777. 

(3) Une prosodie complète où seraient 
énumérées toutes les spécialités techni- 
ques de la poésie Scandinave ne pouvait 
convenir au point de vue historique sous 
lequel nous l'envisageons ; nous nous 
sommes borné à une exposition succinc- 
te de ses principes généraux , et à leur 
application dans les rhythmes qui nous 
semblent résumer tous les autres. Des 
savants en avaient distingué jusqu'à 
156 ( Worm , LUeraiura Runica , p. 
165) ; mais leur nombre, leur ressem- 
blance et la faculté d'improvisation que 
l'histoire attribue a presque tous les 
scaldes, nous ont fait penser, ainsi, qu'à 
Olafsen (OmNordens garnie Digtekontt ) 
et à Rask (Ânviming till Islàndtkan 
ellerNorditka Fom«pr&*e/,.p.249 275), 
qu 'ils n'étaient que des variétés d'un pe- 



tit nombre de mètres différents. Olaf- 
sen en reconnaissait quatre espèces , et, 
après avoir adopté cette opinion dans 
l'édition danoise de sa grammaire islan- 
daise, Kask n'en distingue plus que 
trots dans la traduction suédoise. Les 
scaldes appliquaient quelques principes 
invariables suivant les besoins de leur 
pensée ou leur fantaisie du moment, et 
plus tard des théoriciens et des imita- 
teurs érigeaient en un genre à part , dé- 
terminé par des règles positives, un 
produit du hasard. Ces classifications 
sans intelligence et sans base se retrou- 
vent dans présente toutes les littératu- 
res atteintes de décrépitude , et tombées 
dans la recherche du bel esprit. 

U) Nous ne parlons pas de l'esprit des 
individus, qui souvent joue avec lui mê- 
me , et se complaît an spectacle de sa 
force. • • r 



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— 64 — 

commençaient leurs vocabulaires par des monosyllabes (1). 
Lorsqu'ils étaient forcés d'en réunir plusieurs pour rendre 
une pensée ou un sentiment plus complexes , le premier do- 
minait le sens du mot ; les autres lui donnaient une accep- 
tion spéciale ; ils étendaient ou resserraient sa signification 
propre ; ils n'étaient que les accessoires d'une idée princi- 
pale. La grammaire ne faisait qu'obéir à une demande de la 
raison , en appelant plus particulièrement l'attention sur le 
radical , en le marquai^ d'un accent. Il lui fallait en donner 
un à tous les mots qui avaient un sens indépendant , et ne 
servaient pas seulement à établir une liaison entre deux 
idées, et à désigner leur rapport (2). .Chaque mot n'en devait 
avoir qu'un seul , et il portait toujours sur la première syl- 
labe , quand un augment ou une préfixe ne reculaient pas 
soâ radical à la seconde. 

Il n'est aucun idiome où ces règles primitives soient plus 
générales et plus frappantes que dans l'islandais (3); elles 
obligeaient sa versification de çe baser sur l'accent , si elle ne 
voulait pas être une jouissance de l'oreille , étrangère à l'es- 
prit de la langue. Son but , le seul du moins que l'esthétique 
avoue, est de resserrer en un tout, par la forme, tes mille 
parties d'une œuvre que l'imagination avait déjà liée par les 
idées (4), et il n'y a que deux moyens d'y parvenir : lui 

(1) Ce caractère primitif est resté cément ou à la fin des mots dont elles 
tellement marqué dans le" chinois, que dépendaient ( les articles, et les préposi- 

"des philologues distingués ont regardé tions qui' entrent dans la composition 

les polysyllabes assez étrangers au fond des verbes). 

de la langue pour n'en avoir tenu au- (5) Elles sont aussi invariablement 

cun compte, entre autrëfc le P. Basile observées dans la langue lettonne. La 

de Glemona dans son dictionnaire. Ce- prononciation chantante de nos provhi- 

pendant, dans les langues sémitiques, et ces*, leur accent , celui de la Normandie 

plus particulièrement encore dans le surtoutrn'est certainement qu'un accent 

malais, les racines ont fort souvent deux prosodique, qui a sa raison dans l'histoire, 
syllabes. (4) Comme il ne s'agit ici que /tu 

(2) Aussi, dans les langues forte- rhylhroe prosodique, on peut se con— 
ment accentuées, de pareilles particules, 1 tenter de la définition d'Aristides Quin- 



n' ayant d'importance ni pour l'essence tiliarfus:Kby thmus est qui constate! tem- 
de Tidée, nt pour la prononciation,, poribus aHquo ordine conjunctis. Peut— 

s heureuse il eut: 
ps dés parties au 
* définition qu'il 



pouvaient se supprimer "( les pronoms , être le définirait-oii plus heureusement : 
les prépositions , les conjonctions ) , ou L'harmouie dans le temps dés parties au 
se réunir indifféremment au commen- tout. Il résulte de cette défi—' 



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— 65 — 

donner un rhythme assez sensible pour qu'on lé perçoive aus- 
sitôt, et que l'on reconnaisse, dans chacune de ses répéti- 
tions , un autre membre d'un seul ouvrage (1); ou enchaîner 
les vers par un système métrique , qui oblige l'oreille et l'in- 
telligence à les associer tous, dans une indivisible unité (2). 
Lorsque chaque syllabe marque le rhythme et contribue à 
son expression, on peut allonger le vers, et continuer indéfi- 
niment les périodes, l'attention ne s'en détourne jamais; 
mais quand des mots entiers, ou seulement des syllabes, res- 
tent en~ dehors des règles de la versification , elle est foreée 
d'ajouter le rhythme de la phrase à /harmonie des vers. 
Les Scandinaves ne connaissaient que l'accent du radical (3); 



n'y a pas de rhythme naturel ; la harpe 
éol tienne ne plairait pas sans les idées qui 1 
s'y associent : il n'y a que la révélation 
de l'intelligence qui frappe l'intelligen- 
ce ; le reste n'est qu'un son purement 
sensible et une impression nerveuse. 

(1) C'est sur ce principe qu'était fon- 
dée la versification des Grecs et des 
Romains. La quantité des syllabes de 
toutes les places importantes du rhy- 
thme était déterminée ; pour les autres , 
elle restait facultative. Elle Tétait dans 
toutes les espèces de vers pour la der- 
nière syllabe ; le rhythme était si près 
derecommencer, que l'oreille ne pouvait 

{>lus ( méconnaître la liaison des vers et 
'unité du tout. La même raison per- 
mettait d'ajouter au commencement des 
vers des 'syllabes qui n'entraient pas 
dan| le rhy thmo; on les appelait ^amç 
ou «vaxpotKTtç en grec , et •ma/fj/f- 
ling en islandais. Mais comme le rhy- 
thme Scandinave était beaucoup moins 
sensible que celui des vers grecs , on ne 
pouvait y ajouter indifféremment toute 
espèce de syllabes ; cette licence ne s'é- 
tendait qu'à celles qui n'étaient pas ac- 
centuées.. Dans les vers français, où le* 
rhythme est encore moins marqué , il 
deviendrait nuf si tessyllabesde l'ana— 
crouse n'étaient pas muettes , et ne ve- 
naient pas immédiatement 'après qu^il 
s'est fait sentir. L'ancienne versification 
autorisait l'addition d'une syllabe muette 
après chaque hémistiche; mais cette 



licence rendait le mètre trop insensible. 
Bientôt on ne la toléra plus qu'après la 
rime , et on finit par la faire entrer el- 
le-même dans le rhythme ; on fit alter- 
ner les rimes masculines et féminines. 
Bans le vers héroïque anglais , l'anacrou* 
se est à la fin; le poète peut ajouter une 
ou même deux syllabes après la dixième, 
qui est toujours accentuée. 

(2) C'est ce que se propose la rime 
sous toutes ses formes , malgré l'usage 
que quelques poètes, qui ne la compre- 
naient pas , ont pu faire des consonan- 
ces que les auteur» de métrique appel— 
lent rime intérieure ou léonine. 

(3) Quoique sous- une influence des 
souvenirs de la versification ancienne , 
dont se gardent difficilement les auteurs 
de métrique (les plus anciens critiques 
ont voulu la retrouver jusque dans la 
poésie hébraïque; Josephus, Àntiquita— 
tes juddicae, l. U , c." 16; Origènes, 
Chronicon Eùsebii, prolog. ; S. Hyero- 
nimus, Epist. ad Paul., XXX), Rask ait 
découvert aussi dans la poésie Scandi- 
nave des trochées et des spondées , rien 
ne nous semble autoriser ce rapproche- 
ment. Il n'est pas une seule place du 
vers que n'occupent les syllabes accen- 
tuées, surlesquelles porte l'allitération ; 
elles en changent indifféremment dans 
la même pièce , et jusque dans la même 
strophe. Quand le mot était long, la 
prononciation pouvait le diviser en tro- 
chées'; mais c'était une recherche de 

'5 



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— 66 — 

la plus grande partie des syllabes n'avaient aucune valeur 
prosodique déterminée ; loin de concourir au rhytfime , elle* 
y jetaient dû désordre et de l'incertitude : il fallait dope 
qu'il se reproduisit souvent , et qu'il trouvât dans la coup* 
du style un peu de cettç précision et de cette force que lui 
refusaient des mots sans expression et sans mélodie. D'ail- 
leurs , seit que l'islandais eût retenu de son origine orien- 
tale (1) une indifférence à peu près complète pour les 
voyelles (2), soit que sa prononciation fût trop fortement 
accentuée pour se préoccuper des émissions de la voix , la 
quantité y était nulia; le son des mêmes voyelles était trop 
dominé par la consonne qui les précédait , pour marquer 
suffisamment le mètre ; le génie de fa langue forçait la versi- 
fication de s'appuyer sur la liaison et l'harmonie des con- 
sonnes (3). Sa forme primitive, parce qu'elle était la plus 
simple , fut dône le vers court , que la répétition de deux 
consonnes semblables liait au vers suivant par une troisième, 
et qu'une série de distiques, moins «fermés encore par la 

langage que nîont jamais connue ni la et l'allemand n'avaient primitivement 

prWni U glaire. R^* bJK 

(1) En hébreu il n'y a réellement Spracklehre, p. 26* ,etc. 

Î[u'une seule voyelle Paleph K ; la dif- (2) L'E , le son le pïos commun de la 

érence de ses quatorze sons n'est indi— langue islandaise, manquait dans l'ancien 

quée que par aes points , et il semble alphabet runique ; on l'exprimait par 
certain qu'ils n'ont été introduits que i \ |s 

Vers fa fin du 5« siècle, tfélif J des Ara- l'is I , et quelquefois par Vu*Ti 1 mLL 

bes et des Persans exprime aussi toutes exprimait à la fois 1*0 et TY. Les carac- 

les voyelles ; le vau ^ , qui peut ex- tères des consonnes pouvaient ainsi ser- 

primer TU, et le ji , j , qui indique quel- vir à désigner des voyelles : ainsi le hagl 

quefoisH, * exprimait quelquefois l'A et FE, le 

nés ; on pouvait même , en persan , sup- y ni » 

primerl'élifaucommencementdesmots^ reid 1% et le fé Fies diphthongnes 

ainsi on écrivait indifféremment a**» ^ ^ et ^y. 

ou aXw! pour ischikem. Dans l'alpha-^ ^ Ce ne fut que lorsque la poésie fut 

bet mongol les voyelles A, OU, E et I, tombée dans la recherche artistique ou 

manquèrent jusqu'à Khaïsoun Killik, qui l'imitation des littératures étrangères 4 , 

vivait dans les premières années du 44* du temps d'Egil , et même d'Einar Sku- 

siècle; et dans son dictionnaire copte, lason, que les voyelles y prirent une im- 

11. Peyron n'a tenu compte que des porlance qui ne leur appartenait pas; 

voyelles qui commencent les mois. D'à- Botin, Utkast till sventka Folketé HiUo- 

pres les pluB savants philologues, le grec rta, p. 229. 



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communauté du mètre que par l'unité de la pensée , grou- 
pait dans une strophe symétrique (1). 

-Cette similifade de consonnes dans les radicaux s'appelle , 
dans les traités de métrique , allitération ; fce mètre primitif, 
les Scandinaves le nommaient fornyrdalag, rhythme ancien, 
ou starkatharlag , rhythme dé Starkath. La strophe XXXVII 
du Vôlu-spa peut servir d'exemple : 

Fylliz Fiorvi 
Feigra manna 
Rydr Ragna siot 
, Raudom dreira. 
Stort verda Solscin 
of Sumor eptir. 
Vedr oll Valynd 
Vitod er enn edr hvat ? 

On appelait les deux consonnes qui àllitéraient dans le 
premier vers, liod$tafvr> lettres versifiantes (2), et celle du 



(1) Dans un ouvrage d'une érudition 
remarquable , Poèmes islandais tirés de 
l'Edda , M. Bergmann pense que l'on 
doit réunir deux vers islandais en un 
seul; la seule raison sérieuse qjb'îI en 
donne est que l'allitération indique les 
membres qui composent le vers ; p. 140, 
145. C'est supposer ce qui est en ques- 
tion , et si la liaison faisait l'unité , il 
faudrait réunir en un seul vers toutes 
les ligues qui riment ensemble, y en 
eût-il cinquante de suite, comme dans 
nos vieux poëmes. La seule utilité du 
rhythme est la Hais on du tout par le pa- 
rallélisme- de ses différentes parties, et 
cette réunion le rendrait moins sensible; 
elle le briserait quand des syllabes ex- 
pié tives (malfylling) se trouveraient au 
commencement du second hémistiche. 
Ce système ne pourrait d'ailleurs s'ap- 
pliquer qu'à une des formes de la versi- 
fication (fornyrdalag) A M y en a qui veu- 
lent une assonance intérieure , et cha- 

2 ne hémistiche en ausait de différentes; 
'autres n'admetymt que des strophes 
de six vers, où Je troisième et le sixiè- 
me ont une aHitération indépendante de 
tous les autres, line licence de cette es- 
pèce de vers (liodahattr) explique le 



rhythme de» autres , et montre combien 
la réunion serait contraire & son esprit. 
Les deux premiers vers àllitéraient en- 
semble par une, seule lettre? et le troi- 
sième en avait deux déférentes ; le pa- 
rallélisme existait , puisqu'il y avait 
également deux lettres versifiantes dans 
chaque membre de Ta strophe; mais 
comme on ne se proposait que de faire 
sentir la liaison des trois vers, une seule 
lettre sufflisait au dernier lorsqu'elle 
était la même que dans les autres. Va 
exemple rendra cette licence plus sen- 
sible. 

Heilljm farir! 
Hefll j>u aptr komer! 
Hefll J)u asynnom ser.' 
raftrudnis-mal, st. IV. 

Si le H du troisième vers n'eût pas été 
la lettre versifiante des deux premiers, 
le poëte entêté obligé de l'y faire en- 
trer une seconde fois. On trouve d'au- 
tres exemples de cette irrégularité dans 
YAEgis-Drecka, st. IV, etc. 

(2) Moi à mot lettres du ehant ; 1* 
versification est un» mélodie. On les 
appelait aussi studlar , soutiens, étais. 



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— 68 — 

second , hôjudstofr, lettre dominante (1). Pour marquer la 
succession du rhythme , la théorie exigeait que l'allitération 
du second vers tombât sur le premier mot; mais les poètes 
ne se conformaient pas à ses exigences ; souvent le second 
vers commençait par une particule , quelquefois même par 
un mot accentué, qui ne concourait pas au rhythme. Les 
nuances du son des voyelles étaient si peu sensibles , leur 
prononciation tranchait d'une manière si frappante avec la 
forte articulation des consonnes, qu'on les faisait indifférem- 
ment allitérer ensemble (2). Par une conséquence du même 
principe , quoique dans la règle une seule consonne indiquât 
suffisamment l'allitération , lorsque les radicaux- commen- 
çaient par deux, consonnes, et que le son de la seconde do- 
minait celui de la première , comme SK , ST, SP , on voulait 
qu'elles fussent toutes deux répétées (3). 

Des poëtes plus récents ajoutèrent l'assonance intérieure 
des radicaux à l'allitération; on l'appelait hending, et il 
suffisait que les syllabes assonantes finissent par la même 
consonne (4). Il fallait seulement que les deux mots asson- 
nants ne se suivissent pas immédiatement , et que le dernier 
mot du vers en fût un. Parfois l'assonance s'étendait aussi sur 
les voyelles, et alors elle se nommait adalhending, assonance 
parfaite. Plusieurs espèces de vers l'avaient admise, et on 

(1) Aucun autre radical ne devait Celte Yègle n'est cependant pas sans ex- 
commencer par la même consonne. Boi- ception. 

leau parlait comme un scalde quand il (4) n wmhXe que , lorsque le radical 

disait de commencer par le second vers. ne finigsail poillt H par dci i collg oimes , 

(2) On en trouvera plus bas des n exigeait qu'il y eût deux voyelles où 
exemples. Les scaldes allaient jusqu'à . * 3 \. „ /x 
changer les voyelles quand d'autreTen- nne des doubles voyelles & et ; mais 
traient mieux dans leurs convenances. cette rè g} e , ne sera ?, t P as Mn * exception, 
Olafsen en cite de nombreux exemples, et nous hésitons d'autant plus à la re- 
Om Nordem garnie Digtekonst, p. 127- connaître, qu'elle n'a été remarquée par 
1^8. personne. La versification des Gallon 

(3) Ainsi les scaldes disaient: adopta les mômes règles ; ces vers d'A* 

sœr S Kiolldungs nidr SKurum neurin nous en Unissent la P™ 1 ™ 

SKftpt darradar lyptaz. 

a i„ _ j.. c Al „„. . „ - , Gwyr a aeth Gàtraelh buant enwawc , 

Au contraire, le sou du S étant plus fort Gwm a med o eur vu eu (Jwtfrawt , 

que celui du N, ils n'hésitaient pas à dire : blwydyn eu Erbyn Urdyn deuawt , 

SNara bad Segl vid buna tri wyr a thri Ugeint a thry chant Eurdor 

SigvaUdibyr-loado. «tawc. 



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— 69 — 

leur donnait à chacune un nom particulier, suivant des dif- 
férences qui ne tenaient pas à l'essence du mètre. La plus 
commune était le drott-qvœdi, chant héroïque ou populaire. 

Une strophe citée par Olafsen, p. 60, donne un exem- 
ple de la simple assonance : 

STtori vcnzt at STœra 
STorverk duno g*tra 
HaJWa kann med Eilldi 
HialWr-tyr und sic folldo. 
Earri slitr i Hv*rri 
Htamndo tôt snerro 
FoWa )>ar til FyHar 
Fta/£-vargs joro-]>oMar. 

Dans la strophe suivante du Hatta-lykill de Snorri, toutes 
les assonances sont parfaites. 

Alraudom drifr Audi 

Oga-rockr firum hlacfar N 

\eU ek hvar Vais a ro'fd 

Yerpir hring-dropa siurpir. 

snia//a lœtr a Fit Fatta 

T&gr-regn jôfurr ]>sgnum 

Ogn-fty<um rer Y mm 

Arm mardallar hvarma (1). 

Les Scandinaves connaissaient aussi no|re rime finale, et 
lui donnaient le même nom qu'à leur assonance ; elle ne 
dispensait pas davantage de l'allitération. La seule diffé- 
rence , c'est qu'elle portait sur la désinence des mots au lieu 
de porter sur leur radical , et sur les voyelles au lieu de 
porter sur les consonnes. Ces deux vers du Skaldhelga- 
rimur, cités par Rask, en sont un exemple : 

Ferdast vill hun Flaustri t 
Farmann tok ei skjott a J>v*. 

Mais les flexions étaient si nombreuses , elles rendaient 
cette harmonie des désinences si facile, que les scaldes 

(1) Celte strophe fournît aussi des exemples de l'allitération des voyelles. 



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— 70u — 

employèrent aussi la rime de deux syllabes; la dernière de- 
vait être identique , et la pénultième se terminer par la 
même voyelle, comme dans cette strophe du Hôfud-lausn 
d'EgilCl): 

HIam Hryns-odt*J 
vid Hialm-rodui 
Beit Ben-gr<?/îM 
)>atvar Blod-re/KI. 
Fra ek at felli 
Fyri FetilsswW 
0]>ins Eiki 
i Iarnlii&*. 

On appelait cette espèce de versification runhenda , vers 
rimants ; c'était le mètre populaire. Les érudits n'auraient 
pu approuver ses bases, et il restait plus libre que les deux 
autres; quoique les vers eussent une syllabe accentuée de 
plus que dans le fornyrdalag , il se contentait d'une seule 
lettre versifiante. 

Une autre propriété de la poésie Scandinave, que semblent 
lui avoir empruntée toutes les littératures du moyen âge , 
c'est le refrain. Tantôt il revient au commencement de cha- 
que strophe (2) j tantôt il se reproduit au dernier vers de 
chacun des deux quatrains (3) , ou ne reparaît , qu'à la fin 
dû couplet (4). Enfin, il y avait une reprise, appelée ste/* et 
vid-qvœdi , qui , comme le chœur, ne faisait point partie de 
la strophe , et se répétait périodiquement pendant toute la 
pièce (5). 

Si succinct que soit cet exposé , il exigerait encore une 
classification de la poésie Scandinave, et l'explication des dif- 
férences de tous ses genres ; mais leurs noms sont tellement 
nombreux , et il nous est parvenu si peu d'ouvrages entiers, 



(1) La vn«. 

(2) DansleJTr aku mal, \cKnuts-drapa. 

(3) Dans le Banda- drapa. 

(4j Dans YAEfi Noregs Konunga et le 
Harald Sigur^arson Visur* 



(5) Le Htifud-laum, le Geitli, etc. On 
la trouve aussi dans quelques ballades 
anglaises et dans plusieurs romances es- 
pagnoles. 



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— 71 — 

qu'on en est réduit à des suppositions à peu près sans bases. 
H faut s'en rapporter à des étymologies quelquefois démen- 
ties par les poèmes que le hasard nous a conservés , à des 
inductions toujours incertaines , ou à l'autorité de savante 
qui ne possédaient pas de renseignements plus positifs , et 
manquaient de cette critique sévère qui n'appartient qu'à 
notre époque. On ne doit donc chercher dans une pareille 
classification rien de complet ni de précis ; ce qu'elle ren- 
ferme de plus certain ne repose encore que sur des conjec- 
tures. 

Verki et yrki signifient un ouvrage quelconque, et se di- 
saient également de la prose et des vers. Un poëme en géné- 
ral s'appelait diktr, et forn-qvœdi quand il était devenu po- 
pulaire; s'il était fort considérable, on l'appelait brôgd oU 
brayr, et sticki ou visur lorsqu'il ne comprenait que quel- 
ques strophes. Une poésie destinée à être chantée s'intitu- 
lait liod , saungr ou odr, et slagr quand il lui fallait un 
accompagnement. Le qvida ou tjvœdi était tragique (1); le 
gratr, élégiaque j'ie mansaungr, amoureux (2); le spa, 
prophétique , et le galldr, magique ou merveilleux (3), 
Quand un poëme était dialogué , ou rapportait les paroles 
de quelque personnage ; quand il avait une forme dramati- 
que, il s'appelait mal, et comme ce genre de poëme était fort 
ancien , et , à ce titre , presque toujours écrit en forhyrejar 
lag , on finit par donner son nom à tous les chants écrits dans 
le même rhy thme. Une poésie louangèuse était désignée sous 
le titre de lof ou de lirodr; quand elle était courte , on la 
nommait flockr, et drapa lorsqu'elle célébrait des rois, des 

(1) Il y a de nombreuses ex cep- voyei Olafsen, OmNordent garnie Dig- 
tipns. tekontt, p. 250-251 ; Thorlacios, Anti- 

(2) Ce mot vient probablement de quitates Boréales , Spécim. 1 , p. 39 , et 
taungr, chant, et mon homme (comme Grimm, AUdeutêche Meislergesang , p, 
marnai , vente d'hommes) ; c'est le chant 167. 

<l'un homme, et non celui d'un poëte. (5) Peut-être cependant sigiiifie-t-il 

Peat-êlre le Minnetang des Allemands quelquefois simplement un chant, com- 

est-il sa corruption. Nous devons dire me dans Hana-galldr, le chant du coq, 

qu'on a proposé d'autres étymologies ; et HiOrva-galldr, le chant de bataille. 



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— 72 — 

héros ou des martyrs : alors son vers ordinaire était le droit- 
qv&di. Les noms de plusieurs autres genres de poèmes nous 
sont connus (1), mais il nous a été impossible de rien recueil- 
lir, même de vraisemblable, sur leurs traits caractéristiques, 
ou ils appartiennent à des temps plus modernes dont nous 
n'avons pas à nous occuper (2). 

s Il ■ S 1 1 

DE LA TRADWCTION DES POÉSIES SCANDINAVES. 

JJne tradùction qui ne se proposa que d'exprimer les pen- 
sées d'un livre dans une langue différente a bientôt rempli 
sa tâche ; il lui suffit de répéter le sens matériel de chaque 
phrase, de les reproduire toutes dans leur ordre primitif, et 
d'empêcher la clarté des idées de disparaître sous l'obscurité 
de leur nouveau langage. Mais si l'on se préoccupe aussi de 
la forme , si on en attend des connaissances et des sentiments 
qu'on n'obtiendrait pas de la pensée, les points de vue 
sous lesquels on l'envisage peuvent être assez différents 
pour qu'une traduction qui se rend compte de son but des 
moyens d'y atteindre doive changer de caractère et de 
système. 

Quand elle cherche des enseignements sur le développe- 
ment de la civilisation d'un peiiple et de son rôle dans l'Hu- 
manité , il lui faut exprimer le génie de la langue , Repro- 
duire jusqu'à ses idiotismés , et calquer les images avec le 
même soin que la pensée; leur origine et leur raison se rat- 
tachent à des traditions historiques ou à des habitudes de 
l'imagination , qui sont des manifestations de l'esprit et de 
la vie des nations. Le premier devoir de pareilles traduc- 

(1) Le )>*la , le Gwla , le Hattr y (2) Les Salmar, poèmes sacrés, et les 
etc. Rimur, poèmes profànes. 



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— 73 — 

tions est une fidélité littérale, et, pour ainsi dire, plastique, 
une fidélité qui ne recule point devant la bizarrerie, et ne 
s'arrête que là où l'incorrection commence. Cette imagina- 
tion générale des langues , ces figures amassées pendant le 
cours des siècles, qui n'appartiennent plus à personne, parce 
qu'elles sont devenues une sorte de fonds commun et de vo- 
cabulaire à l'usage de toutes les intelligences , les traduc- 
tions les doivent effacer lorsqu'elles se proposent la peinture 
caractéristique d'un écrivain; on attnnuerau a son origina- 
lité les conséquences de son idiome et les répétitions de sa 
mémoire (1). Quand au contraire c'est l'expression d'une 
époque que l'on cherche , la fidélité ne doit s'attacher qu'à 
ce qu'il y a de général et de contemporain dans le style ; elle 
deviendrait un mensonge si elle reproduisait les excentri- 
cités de l'auteur, et les tropes, jadis créés par l'imagination, 
mais décolorés par un long usage , et réduits au prosaïsme 
d'un mot usuel. 

Ces différents systèmes de traduction ne sont point appli- 
cables aux vieilles poésies Scandinaves ; leur temps et leurs 
auteurs sont également inconnus, et, malgré de savantes 
investigations. (2), trop de ténèbres couvrent l'histoire de la 
langue pour permettre d'en rien conclure. D'ailleurs > là 
poésie n'estjpoint envisagée ici comme un renseignement à 
consulter sur un fait qui lui soit étranger, mais comme une 
révélation immédiate de l'esprit seaùginave , dans ce qu'il 
avait de plus intime et de plus'pûr: La tâche du traducteur 
est ainsi de manifester sa beauté, d'initier à une intelligence 
complète de sa valeur, et ses moyens de succès sont aussi 
différents que le but qu'il se propose. C'est dans l'idée elle- 
même que la beauté repose , mais l'esprit ne la perçoit que 
par l'intermédiaire des sens j si sa forme ne l'exprimait pas 

(1) Toutes lès spécialités de langage (2) Rask, UndcrsVgclte om d*t gam- 

3ui ne seraient pas communes aux le nordiste eller islandske Sprogt 0- 

eux langues feraient croire à quelque prindelse ; Petersen, Det dantke, nor$- 

effort de l'imagination et à sa puis-, ke og êvenske Sprogs Historié under 

sance. deres Udvikling afStamsproget. 



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— 74 — 

d'une manière frappante, si elle en détournait l'attention 
par Une préoccupation quelconque , l'intelligence ne la sai- 
sirait plus. Ce ne serait donc rien pour la traduction d ? «n 
poëme que d'avoir découvert ridée sous les obscurités dont 
1- enveloppait l'idiome étranger; il lui faut la rendre aussi 
sensible , et elle n'y parvient qu'en maintenant entre le fond 
et la forme la même harmonie que dans le langage du poëte. 
Tous leurs rapports sont essentiels à la fidélité de l'expres*- 
sion , ils contribuent tous à l'évidence et au pouvoir de la 
beauté ; tous \ls éclairent l'intelligence et émeuvent le sen- 
timent ; les supprimer ou les obscurcir, c'est annuler te ta- 
lent du poëte , et étouffer sa pensée dans son germe, 

Quoique , par une indifférence dédaigneuse , la plupart 
des écrivains "négligent la musique des mots, les sons ont 
une certaine liaison avec les sentiments (1); lé langage n'est 
pas seulement une convention , c'est aussi nne expression 
involontaire de la pensée (2). Souvent, il est vrai, on est trop 
préoccupé du sens rationnel de la parole pour songer beau- 
coup à son rapport sensuel avec les idées qu'elle exprime, et 
les objets qu'elle représente; mais les intelligences naïves y 
restent toujours sensibles, et sans se rendre un compte exact 
de la puissance des sons , le sentiment ne se soustrait jamais 
entièrement à leur influence (3) . Cette harmonie ne serait 

(4) Chez presque tous les peuples les «u(k>v et poSov ; en italien, en porta- 
interjections, les cris du sentiment gais, en espagnol , etc. Les mots persans 
les mots naïfs, sont les mêmes ; mais . 

quelques philologues n'en ont pas moins cP et ( il est plus souvent redou- 

singulièrement exagéré la valeur intel- blé J^aAj) ont aussi une analogie frap- 

fecluelle des sons : voyez , entre autres , pante ' c ômme Téolique yoùavoç et Tat- 

^itthe D i» v irr^pr M MMri 9 p.80el ^ ? VMmmA gtllen et 

(2) Nous ne parlons pas seulement des bellen , le vieux français gaudir et &ou- 

onomatopées, qui sont beaucoup plus dtV, etc. 

multipliées qu'on ne le pense , mais des (3} On sait que les enfants changent 

mots dont le son rappelle la liaison de toujours le nom des personnes qui leur 

leurs idées. Tels sont , par exemple, la inspirent des sentiments prononcés d af- 

et le rossignol ( rose chantante , fection ou de haine , et que des sobri- 

da gothique siggan , du vieil aile- quels qui ne présentent aucun sens ra- 

mand singan ou de l'islandais tingla). tionnel ne leur en semblent pas moins très 

Le même rapport se retrouve en gaèl expressifs. Cette grande délicatesse d o- 

rot-an eeol (musique des ro^es); en grec reille devrait rendre plus attentif aux 



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— 78 — 

complète que dans une langue arrivée à la perfection ; mate 
le poète, qui ne parvient à son but qu'en y intéressant le sen- 
timent, choisit dans le vocabulaire les expressions dont le 
son s'accorde le mieux avec l'idée qu'il vent éveiller. Une 
traduction littérale n'aurait de fidélité poétique que s'il 
y avait , dans les deux idiomes , le même rapport entre les 
pensées et les mots , et un tel hasard .est impossible. Les ra- 
dicaux fussent-ils communs , les mêmes idées ne s'y associe- 
raient pas ; ils auraient des rapports différents avec F en- 
semble de la langue et les habitudes de l'oreille (1). Il n'est 
pas jusqu'à la longueur des mots, et la répétition des sons les 
moins significatifs , qui ne donnent au style une expression 
de gravité et de mélancolie , que ne reproduira jamais un 
idiome sautillant , plein de monosyllabes et de voyelles. 

Bans les temps d'imagination et d'ignorance , où se for- 
ment les langues , la parole est plutôt pittoresque qu'alpha- 
bétique ; c'est une figure encore plu s qu'un son (2). Mais bien- 
tôt , pour se plier à de nouvelles idées , les mots se corrom- 
pent , leur sens primitif s'efface , leurs couleurs pâlissent ; la 
langue se subtilise et s'empreint de métaphysique. La poésie, 
qui ajoute des figures aux expressions et des sentiments aux 
idées , recherche les mots dont le frottement de tous les 



prénoms qu'on leur donne. S'il était ses ; Rossiiii lui-même, dont le sentiment 

permis à Tauteur de se citer comme une musical est si développé , a transporté 

preuve de ses idées, et de croire aux dans ses opéras français des fragments 

observations d'un temps où il avait plus entiers de ses partitions italiennes , et 

d'habitude de rimagination que de l'a- il s'est trouvé des musiciens qui ont as- 

nalvse, il n'hésiterait pas à dire que ce socié la musique de Mozart à trois idio- 

qu'il y a de grave et de fortement arti- mes différents. 

culé dans son nom n'est point demeuré (2) C'est dans ce sens que Platon a 

sans influence sur le développement de dit aans le Cratyle : Suum a natura re- 

son caractère et de son intelligence. bus inesse ^nomen.... quamdam nomi- 

(1) L'italien et l'allemand, qui ont un num proprietatem ex rébus ipsisinna- 

certain nombre de mots communs , en tam esse. Voyez aussi De Brosses, De la 

sont une preuve convaincante ; c'est la formation mécanique det langues ; 

grande raison de la différence du systè- A. Gellius, Nocles AÎticae , lib. X, c. 4; 

ipe musical des deux nations. Leur in- Anton, Ueber Sprache in Rucktichl auf 

stinct a devancé la théorie. Elle est si Geschichte der Menschheit, et Olivier , 

inintelligente, que les meilleurs corapo- Ueber die Urstoffè der mentchlichen 

siteurs écrivent indifféremment leurs Sprache , etc. 
notes sous des paroles de langues diver- 



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— 76 — 

jours n'a point usé les images , et les langues n'en sont pas 
symétriquement riches. La partie du vocabulaire qui con- 
serve sa valeur poétique dépend de la civilisation du peu- 
ple , de ses habitudes et de son histoire ; en exprimant 
chaque mot par le mot analogue , la traduction ne serait 
plus figurée ; la poésie y deviendrait de la prose. Il n'est pas 
jusqu'aux expressions qui ont gardé toute leur vivacité, 
qu'elle ne soit souvent obligée de remplacer par des équi- 
valents ou des périphrases. Leur hardiesse les ferait remar- 
quer au milieu de cette langue devenue si timide et si terne ; 
l'attention s'absorberait dans la considération de détails iso- 
lés , et l'imagination ne saisirait plus l'harmonie de là forme 
et son unité avec la pensée. Les mots les plus semblables dans 
leur principe auraient dévié de leur signification première,, 
ou une étymologie diverse éveillerait des idées différen- 
tes (1) ; le matériel de l'expression serait exactement copié, 
mais sa vie poétique aurait disparu en passant d'une langue 
dans une autre. Parfois même il y a des irrégularités (2) et 
des imperfections grammaticales (3) qui paralysent les idées, 



(1) Ainsi , par exemple , Yotvrpoimi 
des Grecs rappelle le zigzag de réclair 
(oTjoeyetv), le fulgur des Latins (fulge- 
re), et notre éclair son éclat, et leBlitz 
des Allemands sa rapidité ( blicken on 
blinzeln). 

(2] Ainsi, par exemple, chaque genre 
éveille des idées différentes ; au mascu- 
lin s'attache un caractère de primauté et 
d'activité ; le féminin indique une exi- 
stence moins persistante et moins indé- 
pendante; le neutre, une conception plus 
générale et plus incomplète (▼oyez M. J. 
Grimra, Deutsche Grammatik, t. 111, p. 
359). Cette différence n'est pas toujours 
sentie , quoiqu'elle le soit plus souvent 
qu'on ne le pense ; mais personne ne 
contestera que femmelette appliqué à un 
homme ne doive à son genre une grande 
partie rfe son énergie, et que virago 
n'en eût bien davantage s'il était mascu- 
lin. Non seulement ces règles né sont 

1>as également observées dans toutes les 
angues ( nos substantifs en eur sont 



généralement féminins, et les noms la- 
tins en or, dont ils sont dérivés, étaient 
masculins, et le sont restés en italien ; 
figue est féminin en français et en pro- 
vençal , et masculin en italien et en 
espagnol; soleil est féminin dans les 
langues germaniques et sémitiques ) ; 
mais les mots changent de genre dans 
le même idiome {affaire, ipigramme, 
étude, étaient autrefois masculins , el 
honneur, malheur, seigle, serpent, fé- 
minins), ou n'en ont point de déterminé ; 
{aigle, enfant, foudre, gens , hymne, 
sont des deux genres ) ; et plusieurs lan- 
gues ont perdu leurs genres primitifs : le 
français n'a plus de neutre, ni le danois 
de féminin , et il n'est resté à l'anglais 
qu'un seul des genres de l'anglo-saxon. 

{ï ' "" "~ " " * — 
san . 

latin, , __ r ___- x 

§Iais, etc.), de moyen ( le français, etc.), 
e duel (presque toutes les langues mo- 
dernes), de nombres ; à proprement par- 
ler le magyar n'en a pas, puisque, pour 



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— n — 

et empêchent la traduction de reproduire les sentiments 
qu'y associait leur premier langage. 

Il n'est pas jusqu'à la mobilité des mots , jusqu'à cette fa- 
cilité d'inversion que les langues doivent à leurs flexions (1), 
qui ne permettent d'ajouter à l'expression en appelant sur 
le premier plan les idées dominantes (2) 9 ou en rejetant à la 
fin le mot sur qui repose tout l'effet de la phrase (3). D'ail- 
leurs, l'ordre naturel des mots satisfait trop pleinement l'in- 
telligence pour éveiller son activité et lui faire devancer la 
pensée ; sa clarté ne laisse rien à désirer ni à créer. Ces lan- 
gues si logiques et si transparentes , qui se plient à toutes les 
convenances du raisonnement et à toutes les recherches de 
l'analyse, sont de mauvaises traductrices des sentiments pas- 
sionnés de la poésie ; la raison les a jugées avant que l'imagi- 
nation s'en soit émue. Leurs formes sont trop précises pour 
jamais sembler belles, trop préoccupées de leur correction 
et de leur exactitude pour exprimer le désordre du cœur et 
l'emportement de la pensée (4). Il n'est pas sans doute un 

former son pluriel, il affixe an singulier .C'était probablement aussi l'opinion 

soft, plusieurs ; le malais .est plus pauvre d'Addison , qui a .traduit ce vers dan* le 

encore : il n'a ni ffenre, ni nombre, ni ôuardian, n° ÇXYII : 

cas. Le plus riche de tous est probable- Abner ! I feàrmy God and I fear none 

ment le sanscrit; il a trois genres, trois ' but him. 

nombres, huit cas, trois voix, six modes _ , . . , . 

et six temps Ce* deux critiques voulaient avec 

(1) Elles ne sont pas absolument né- <l ue ,a P hrase commençât joar U 
cessaires ; mais alors ,. comme en aile- désignation de la personne à qui elle s'a- 
mand,oùilnes'en est conservé que fort drewe \ c e £ ** rè * le - î?" '.« r * 00 • 
peu, qui sont m*me presque insensibles, J inversion. Racine a sacrifié la logique à 
le style devient lourd et embarrassé. Un a . P° ésie .i l ! a P° «PPeler l'attention sur 
antre avantage des flexions, c'est de ! ldee principale, Je craint Dteu, et re- 
montrer dans les mots le rapport des J«*« r ; en arnère une interpellation qui 
idées, et de terminer les phrases par des n elaii V une «P** de remplissage, 
sons en harmonie avec la pensée prin- (5) Levers d'Horace 
cipale. Sous ce rapport, le latin est une Parturi unt montes, nascetur ridiculus mus , 
bonne langue littéraire , quoiqu il man- . * 
que presque entièrement d'augmentatifs doit 8011 expression à l'arrangement des 
et de diminutifs , et ne se prête pas à la J? * 8 • . si l « mut n ' élail P oinl rejeté a la 
composition 4* nouveaux mots. fin de . la Phrase, et précédé d'un long 

(8) Un exemple fera mieux compren- ^ rimant de ouatre syllabes, tout son 
dre notre pensée. Lord Rames, Elemenit effet serait perdu. ^ 
of Criticitm, t. II , p. 223 , blâme Raci- (4) Ces réflexions s'appliquent parti- 
né d'avoir dit dans Alhalie : culièrement à la langue française ; pour 
Je crains Dieu, cher Aimer, et n'ai pas comprendre tout ce qu'elle a d'ingrat et 
d'autre crainte, de rebelle à la poésie , il faut avoir von- 



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— 78 - 

fiÈUl peuple eu la poésie ne se soit réservée des expressions 
et des tournures que le langage usuel n'ait pas décolorées ; 
c'est à l'imagination qu'elles s'adressent, et l'imagination 
s'en saisit sitôt que l'oreille en est frappée. Mais le rapport 
de cet idiome poétique à la langue de la prose n'est le même 
dans aucun pays : ici ; toujours pittoresque et abondant , il 
suffit aux mille caprices de la fantaisie ; là , il s'est tellement 
appauvri , qu'il n'en reste plus que quelques expressions trop 
surannées ou trop rares pour ne pas sembler ambitieuses et 
bizarres jusqu'au ridicule; ailleurs , il s'est conservé pur de 
tout contact avec les pensées vulgaires, ou déjà tombé dans 
les locutions familières de la foule, il ne garde plus qu'un 
souvenir lointain de sa signification figurée. Ce rapport, qui 
concourt si puissamment à l'effet de la poésie , on ne peut 
le reproduire dans une langue étrangère ; il sera fatalement 
remplacé par quelque autre , qui exercera une influence 
différente qu'il ne dépend point du traducteur de resserrer 
ni d'étendre. 

La versification ne méritait point les dédains que lui ont 
prodigués des écrivains qui se croyaient philosophes , peut- 
être parce qu'ils ne se sentaient pas poètes ; elle a sa raison 
dans la nature de Ja poésie et de la langue. II existe une 
liaison nécessaire entre le fond du langage et sa forme ; lors- 
que la pensée s'élève et se passionne, son expression doit 
sortir aussi des conventions habituelles de la langue ; si le 
poète ne lui donnait un accent plus marqué et un rhy thme 
plus sensible , l'esprit serait frappé de ce qu'il y a d'insolite 
dans les hardiesses de la pensée , et l'étonnement l'empêche- 
rait de se grandir et de s'émouvoir avec elle. Cette nécessité 
générale de la versification a tellement frappé des philoso- 

fa traduire non des rhéteurs latins, dont langue adoptée comme une sorte de 

le bon sens pratique et moqueur se sauvegarde par la diplomatie des deux 

rapproche tant de ce qu'on appelle notre mondes? Il ne lui reste guère qu'à sui- 

esprit poétique >f mais de vrais poètes vre l'exemple de Gringore, et prendre 

dont l'imagination s'est développée à pour devise : « Raison partout, rien que 

son aise, dans un idiome aussi riche que raison. » 
flexible. Que peut faire la poésie d'une 



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— 79 — 

phes (1), qu'ils ea ont conclu la parenté métrique de tousles 
idiomes arrivés à leur état de perfection. Sans doute cette 
harmonie de la poésie avec ses formes établit , entre elles et 
l'ensemble de la langue , un rapport qui se reproduit inévi- 
tablement dans les langages les plus divers. La passion ne 
change pas d'un peuple à un autre , et sa nature n'est pas 
plus immuable que l'accent qui la manifeste ; mais elle se 
conforme au génie de la langue comme à son vocabulaire , 
il lui faut arriver au même but par des moyens différents. 

S'il n'est aucun rhythme qui ne parvienne à exprimer 
l'enthousiasme du cœur et l'élévation de la pensée , chacun 
s'associe plus étroitement avec un certain ordre de senti- 
ments et d'idées ; il ne se plie aux autres qu'en leur fai- 
sant une sorte de violence , qui détruit, sinon leur beauté 
réelle, la vivacité de son expression, et la sympathie qu'elle 
inspire. Lorsque le rhythme repose sur la succession des 
brèves et des longues (2), lorsque toutes les syllabes y 
concourent sans que l'attention s'arrête particulièrement 
sur aucune, la poésie est plus appelée à peindre la dignité 
de l'ensemble que le relief des détails j elle exprime mienx 
la beauté calme et plastique que le pittoresque et la vie (3). 
Quand $u contraire la prosodie devient yne espèce de mé- 
lodie qui ne consiste que dans l'alliance des sons , la poésie 
s'agite , commé la musique , dans le vague ; il lui faut des 
impressions plutôt que des pensées, un. état contemplatif 
de l'âme plutôt que l'énergie du cœur et l'élévation de la 
nature humaine (4). Lorsque enfin 4a versification s'appuie 

(I) Entre antre* Weisse, System ^dé? métrique qui ont voulu là baser sur 

Aetthetik, t. H, p. 256. l'accent méconnaissaient aussi compléte- 

(3) Les plus anciens systèmes .de ver- ment son génie -que celui de la langue, 
sification étaient basés sur la quan- (4) . Tel est le caractère de la poésie 

tité : ce ne fut qu'après de longs progrès arabe et provençale , de presque toute 

que l'esprit de la poésie domina son la partie naïve de la poésie italienne, et 

principe musical et sensuel; dans la de ces malencontreux essais, si multi- 

vieille poésie pèrsaune on trouve encore pliés en France depuis quinze ans , où 

l'alliance de la quantité et de la rime. Von a sacrifié systématiquement la pen- 

^ (3) C'est là une des causes du carae- sée à l'harmonie du style et à la ricnes- 

tère de la poésie grecque ; les auteurs de se de la rime. 



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— 80 — 

sut l'accent; lorsque, en appelant l'attention sur certains 
mots, elle fait ressortir letors idées (1), ce qui convient à 
sa nature, c'est dtf mouvement, de l'imprévu, des senti- 
ments jqui se développent et se heurtent, des, pensées qui 
se succèdent , toujours mobiles et toujours diverses ; c'est 
un drame, et non une situation (2). Ces fanges de versifica- 
tion, si intimement liées avec l'esprit de la poésie, et si es- 
sentielles à sa puissance, sont inhérentes à la langue; dans 
une autre, les mêmes sons n'éveilleraient pas les mêmes 
idées; les mots les plus identiques seraient différemment 
accentués (3), et la diversité de leur prononciation produi- 
rait des sentiments différents. 

Il y a, d'ailleurs, réaction de la langue sur la pensée; 
après avçir été créés par les idées, les mots les modifient à 
leur tour; ils le? sollicitent à se développer par les facilités 
d'expression qu'ils donnent à toutes leurs nuances, ou les 
obligent à se restreindre et à se résumer dans des généra- % 
lités (4). Avant de manifester ses idées au dehors, l'homme 
les parle dans l'intérieur de sa pensée ; son attention ne s'y 
fixerait pas si elles ne s'étaient matérialisées dans des signes. 
Le vocabulaire d'un peuple devient ainsi une des causes de 
sa civilisation et (Je sa poésie; on ne pourrait les importer 

- (1) Aussi est T il d'une indispensable tin lénâtfr, et en français sénateur. II 

nécessité de faire concorder l'accent est inutile de faire observer que K sauf 

prosodique avec l'accent oratoire;- on des cas extrêmement rares , cette diffé- 

obtiendrait les mêmes avantages de la rence d'impression ne peut êtreprodui- 

rime et de l'allitération si on ne les re- le que par le mouvement différent de la 

gardait point TComme des difficultés fde phrase. 

versification, sans rapport avec l'exprès- (4) H n'est, par exemple, aucune lan- 

sion*des idées: Cette nécessité a déjà été gue qui puisse exprimer avec là même 
pressentie par les auteurs de prosodie , 'perfection que l'allemand les mille dé- 

'qui ont proscrit la rime des, particules et taifs d'une description matérielle; aussi 

des épithètes. Htfller s'est-il complu à peindre la natu- 

(2) C'est sur ce principe que se base la re au microscope. Il usait dé son instru- 
versification de presque toutes fes poé- ment en artiste, et peut-être ce qui 
sies romantiques ; nous expliquerons nous 'semble du raffinement et de Yeu- 
ailleurs les exceptions. Elles tiennent à pheuitme danrohakspeare tienl-ijmoins 
ce que toutes les classifications ntont à son esprit qu'à l'anglais de son temps, 
rien de réel ni de tranché ; f e sont des qui abondait naturellement dajis toutes 
transitions dans l'unité. _ les subtilités de la pensée* 

(3) On dit en anglais tênâtôr > en la-» 



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— 81 — 

chez aucun autre dont la langue ne serait point disposée 
par signature à les reproduire (1). Or ce parallélisme de 
deux idiomes est impossible ; il leur faudrait une origine 
et une histoire communes,. et alors ce ne serait pas même 
deux dialectes, mais un seul langage dont l'unité resterait 
aussi sensible à l'oreille qu'à la pensée. 

Les mots ne sont point créés d'un seul Jet , pour toute la 
durée de la langue ; à peine le peuple a-t-il vécu que leur 
étymologie est faussée. Tantôt l'idée qu'ils étaient chargés 
de rendre s'est modifiée dans les révolutions de l'histoire 
et des mœurs , et ils ont changé avec elle ; tantôt on étend 
leur signification pour exprimer des pensées nouvelles qui 
ne trouvent pas dans le vocabulaire de signes à leur usage. 
Dans deux idiomes où se rencontreraient des expressions 
matériellement identiques, elles n'auraient déjà plus la 
même signification littérale ; d'Une civilisation à une autre, 
la synonymie est impossible. D'ailleurs, les mots ne présen- 
tent pas à l'intelligence l'idée abstraite qu'y attache le dic- 
tionnaire ; leur son , leur racine , les images et les souvenirs 
qu'ils rappellent , servent de premier chaînon à des séries 
de pensées que détermine la manière dont le peuple envi- 
sage le monde et comprend la vie (2). Dans les civilisations 
primitives, le culte de la Nature donne à tout ce qu'elle 
embrasse de la noblesse (3) et de la beauté (4) : une simple 
expression -semblerait trop incomplète et trop vague , la 
jpbésie montre les choses et les modèle comme ferait la 
sculpture; c'est la réalité sensible qu'elle s'eflfcrce de re- 
produire. Plus tard, quand l'imagination ne saisit plu» l'u- 
nité de la Nature , quand an n'y voit que des utilités maté- 

(1) Le critique qui méconnaîtrait les dical de tala on vola, femme inspirée ; 
conséqu ences ae différences aussi'essen- en Orient, la folie est une cause de res- 
tielles ressemblerait & uu musicien qui pect. 

Toudrait que lion jouât sur la flûte une (3) Les Homérides comparent les héros 

sonate composée pour un instrument à à des moucherons et à des ânes, 

corde. * (4) L'Iliade fait un titre d'honneur à 

(2) L'islandais fol n'éteille pas les Junon d'at oir des yeux de bœuf, 
mêmes idées qu'en français ; c'est le ra- 

6 



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— 82 — 

rielles, avilies par un usage vulgaire, il faut remplacer le 
style pittoresque par des conceptions générales et abstrai- 
tes (1). Entre deux langues aussi opposées d'esprit et de ca- 
ractère , la fidélité serait un travestissement ; à moins de se 
résigner à la platitude et aux plus choquantes trivialités , 
l'expression du traducteur se doit mettre en contradiction 
avec la pensée du poète. La beauté des images est soumise à 
des conventions encore plus locales (2) et plus passagères; 
ce sont les mœurs du pays et les préjugés du temps qui font 
leur signification et leur valeur. Tant que les premiers per- 
sonnages de l'État se délassèrent des fonctions publiques 
dans les labeurs de l'agriculture, tant qu'elle resta une ocr 
cupation aristocratique , elle embellit toutes les figures qui 
s'y rattachaient; mais quand les travaux des champs furent 
abandonnés à la dernière classe du peuple , et ne réveillè- 
rent plus que des idées de salaire et de servage , la poésie 
se hâta de renoncer à des allusions désormais sans noblesse 
et sans dignité; la traduction qui reproduirait leur sens lit- 
téral serait un contresens réel. Il n'est pas jusqu'à des ca- 
prices ou des hasards qui ne modifient profondément, d'une 
langue à une autre , la puissance esthétique des mots ; ainsi, 
par exemple, chez les peuples qui se voilent de rose en signe 
de deuil , il ne peut exciter les mêmes sentiments que là où 
l'imagination n'y voit qu'un soutenir de la plus belle des 
fleurs, ou qu'un emblème du retour de la lumière (3). 

Pour méconnaître l'impossibilité de traduire réellement 
des vers dans une langue étrangère, il faudrait ignorer-que 
leur beauté résulte bien moins du fond des idées que des 
images sous lesquelles elles se produisent , et des sentiments 



(1) En français , par exemple, le gen- 
re est toujours plus noble qne l'espèce , 
et le général plus poétique que l'indivi- 
duel ; la poésie n'y connaît que des cour- 
siers, des demeures, des armes, etc. 

(2) Les poètes persans comparent sou- 
yent les jeunes nlleg au buis : c'est en 



Perse un arbuste élevé et gracieux ; maïs 
dans nos climats, où il rampe à terre , 
rabougri et difforme , il éveillerait des 
idées opposées. 

(5) En persan jjj , qui se prononce 
roz, signifie jour. 



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— 83 — 

qui s'y associent (1). Cette impossibilité, qui tient à la na- 
ture de la poésie et à la différence des langues, s'accroît, 
pour la poésie Scandinave, de nouveaux obstacles plus 
insurmontables encore que les autres. D'abord, le sens ma- 
tériel, l'idée elle-même est souvent douteuse et toujours 
difficile à saisir*. Les vocabulaires, déjà fort insuffisants pour 
la prose (2) , reconnaissent eux-mêmes qu'ils n'expliqueut 
point la langue de la poésie, et, malgré l'érudition des glos- 
saires particuliers, ils reposent sur des conjectures tellement 
vagues et des exemples si peu multipliés, qu'on y trouve 
plutôt des suppositions pour donner un sens à une phrase 
que l'explication rationnelle d'une expression ou d'une 
image. Dans les idiomes où les mots suivent l'ordre des 
pensées , la ponctuation n'est que d'une utilité secondaire 
pour l'intelligence , c'est plutôt une espèce de notation pour 
la lecture; mais quand de bizarres inversions bouleversent 
la construction naturelle, sans des signes qui séparent les 
phrases et distinguent leurs différentes parties , le désordre 
des mots porterait la confusion dans les idées. Cette ponc- 
tuation , indispensable pour la clarté de l'islandais , n'est pas 
seulement nulle comme dans presque tous les manuscrits du 
moyen âge ; elle s'y rencontre çà et là (3) , si inintelligente 
et si irrégulière , qu'elle ajoute encore à l'obscurité du sens. 
A ces difficultés purement accidentelles, que pourraient 



(1) Chaque système de versification 
donne aussi au rhytbme une expression 
différente qu'on ne peut traduire dans 
uue langue étrangère. La poésie grec- 
que, qui a communément plus de sylla- 
bes brèves que de longues , ne saurait 
reproduire d'une manière complète l'im- 
pression de la poésie arabe , où les lon- 
gues sont plus nombreuses que les brè- 
ves. 

(2) Le meilleur est celui de BiiJrn Hal- 
dorson, publié par Rask en 1814; ceux 
. de Gudmund Andreson et d'Olaus Vere- 
lius nous semblent remplis d'erreurs , 
et sont encore plus incomplets. Le dic- 
tionnaire de Magnus Olavius n'est , à en 



croire le titre , et c'est tout ce que nous 
en connaissons , qu'un spécimen , elle 
glossaire étymologique dlhre est incom- 
plet, et ne peut compter parmi les lexi- 
ques islandais. Il y a encore un livre ci- 
té par Adelung , Mithridatet , t. II , p. 
307 : Lexidion lalino-islandicum gram- 
maticale , Copenhague, 1734, 8° ; mais 
nous ne savons ce que c'est. 

(3) Nous devons aire que nous n'avons 
eu aucun manuscrit ancien à notre dis- 
position ; nous ne parlons que de la 
malencontreuse ponctuation oue de 
fausses interprétations ont fait adopter à 
la plupart des éditeurs. 



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— 84 — 

écarter la découverte de manuscrits plus soignés et des tra- 
vaux lexicographiques moins incomplets , se joignent celle* 
qui tiennent à la nature de la langue (1) et à l'esprit de la 
poésie. 

Dans nos idiomes positifs , chaque tfkot a un sens précis , 
il répond exactement à une idée ; les philologues reconnais* 
sent à tous les synonymes une nuance à part et une significa- 
tion distincte (2). Le poëte n'est pas libre , ses expressions 
lui sont imposées par Ses pensées. En islandais , les mots 
expriment plutôt des images que des idées ; les synonymes 
s'y multiplient sans que le vocabulaire les distingue par au- 
cune diversité d'acception , et la poésie doit à leur son et à 
leur étymologie la puissance de créer des associations dif- 
férentes de sentiments et d'idées. Si riche que soit le lan- 
gage usuel , elle en sort à son gré dès qu'il ne se plie plus 
assez complaisamment à sa fantaisie, et trouve dans la lan- 
gue qu'elle s'est faite le3 moyens de varier, presqu'à l'infini > 
les nuances et l'impression de la pensée (3), Parfois même 
cette inépuisable abondance ne lui suffit plus , et elle joue 
sur les mots ; quand ils ont plusieurs acceptions , elle les 
remplace indifféremment dans toutes par des expressions 
qui n'étaient leurs synonymes que dans une seule (4). L'effet 



(1) Non seulement l'islandais était sin- 
gulièrement riche en noms et en pro- 
noms , mais, sans être marquées, ses 
flexions étaient fort nombreuses; il pou- 
vait affixer l'article défini, réunir en un 
seul mot les pronoms et les verbes , et 
donner aux pronoms , aux verbes et à 
différentes particules, une terminaison 
qui équivalait à une négation. 

(2) Les synonymes latins de Popma , 
Doderlein , Ramshorn et l'abbé Gardin- 
Dumesnil ; les synonymes français de 
l'abbé Girard, Beauzée et M. Guizot ; les 
S) nonymes italiens de Kabbi et Bartdiera ; 
les synonymes anglais de Piozzi, Hedley, 
Grabb , et les synonymes danois de Spo- 
rop. On a aussi une synonymie grecque 
( A fAfiwvtot» Trsjot ôastwv xai Sia- 
yopwv ^eÇswv ) ; mais , malgré la si- 



militude du titre , elle est conçue dans 
un esprit différent. Quant aux synony- 
mes allemands d'Eberhard, Stosch,Gen- 
tbe, Mayer, Maass et Gruber, c'est plu- 
tôt une comparaison du vieil allemand 
avec la langue actuelle, et la supposi- 
tion de nuances d'après l'autorité des 
écrivains , qu'une explication rationnel- 
le de différences essentielles à la lan- 
gue. 

(5) Le Kenningar indique jusqu'à 50 
expressions pour vague , 115 pour Odin, 
121 pour lie , 130 pour épée, etc. 

(4) Un exemple rendra cette singuliè- 
re faculté plus intelligible; la poésie 
pouvait s'autoriser de la double signifi- 
cation de brand (épée et flamme) pour 
désigner une épée par tous letittnots qui 
exprimaient la flamme. 



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— 85 — 

de ses ellipses si concises , de ses inversions si pittoresques 
et si vives , disparait dans les langues qui exigent une foule 
de mots complémentaires , et séparent ainsi des idées et des 
images qui devaient à leur rapprochement presque toute 
leur puissance. La poésie Scandinave reste au moins mytho* 
logique dans sa forme , lorsqu'elle n'est pas mythique dans 
ses idées; sans un commentaire qui ralentit le style et le dé- 
colore, des croyances religieuses, aujourd'hui oubliées, 
donnent de l'obscurité à l'image la plus simple , et , du 
temps du scalde , elles étaient si présentes à l'esprit, que les 
allusions qui s'y rattachaient faisaient comprendre les pen- 
sées les moins claires. Les métaphores se renfermaient com- 
munément dans un seul mot qui réveillait les idées néces-» 
saires pour son intelligence , et un idiome différent oblige de 
les étendre dans de longues périphrases , et de les expliquer 
par de lourdes gloses ; le traducteur est forcé de choisir en- 
tre les idées et les images, il lui faut sacrifier la poésie au 
sens grossier du vocabulaire. Souvent son embarras est plus 
grand encore : beaucoup de tropes avaient été dépouillés , 
par le temps , de leur signification figurée , ils étaient de- 
venus de véritables mots , et il est exposé , sans que rien 
l'avertisse de sa méprise , à prendre une figure dans un 
sens littéral, et un nom substantif pour une audacieuse mé- 
taphore. Toutes les langues ne supportent pas la même quan- 
tité d'images ; le style , qui semblait pâle et maigre , devien- 
drait, dans un autre idiome, d'une abondance et d'un 
coloris fatigants (4); par d'habiles retranchements, la 
traduction doit alors concilier l'esprit de l'original avec les 
exigences de son nouveau langage. 

Le lecteur se tromperait donc s'il s'attendait à trouver ici 
une fidélité judaïque ; on a cherché avant tout à reproduire 
le sentiment poétique du scalde, et l'esprit du peuple auquel 
il s'adressait. Pour réussir complètement il eût fallu réunir à 

(1) Âfeisi par exemple nos langues en- redondance d'expression habituelle aux 
ropéennes no prjrrdient supporter la langues orientales. 



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— 86 — 

un vif sentiment de la poésie une connaissance fort étendue 
de la civilisation Scandinave , et si ces deux nécessités ne 
s'excluent pas , au moins est-il fort difficile de les concilier 
dans la pratique ; quand l'intelligence est préoccupée de la 
justesse d'une pensée et de l'exactitude d'une expression , 
l'imagination devient moins sensible à leur beauté. Quel- 
que libres que doivent sembler des traductions qui déclarent 
s'attacher beaucoup plus à l'esprit qu'à la lettre , peut-être 
auraient- elles plus dë droits à se prétendre fidèles qu'une 
fctple d'essais conçus dans un système différent ; mais on te- 
nait à dire que c'est de la poésie que l'on s'est efforcé de 
rendre en français pour servir de base , non à des recherches 
d'érudition , mais à une -histoire littéraire. 



LE CHANT DE LA SIBYLLE (*). 
Silence ! filles de Heimdal (1), grandes et petites intelli- 



(1) Le Dieu blanc, suivant le ]?rym«- 
qvida, st. XV.L'étymoIogie de son nom 
est Port incertaine ; il parait cependant 

Su'il était le Dieu du jour : voilà saus 
oute pourquoi le poète appelle les In- 
telligences filles de Heimdal. Peut-être 
cependant cette expression se rattache- 
l-elle au rnvthe qui faisait sortir les trois 
castes ( serf, plébéien et noble ) delieim 
dal , sous le nom de Hig ; la Sibylle 
s'adresserait alors à tous les hommes. 
Heimdal était aussi la sentinelle des 
Dieux, comme nous le Terrons plus tard; 
il avait neuf mères, Hyndlu-liod, st. 
XXX III , XXXIV. Probablement ce 
dernier mythe signifiait que tous* les 
êtres avaient voulu contribuer à la st- 
reté des Dieux. 

(*) VOlu spa , probablement de FôV- 
«?a, génitif VGlvu, nom générique de 
toutes les magiciennes qui prédisaient 
l'avenir ; Vatntdœlasaga , p. 44; Fomal- 
dar SVgur, t. II, p. 165, 506, etc.; 
Dans la ballade suédoise intitulée Rid- 
daren Tynne, Sventka Folk Visor, 1. 1, 



p. 32, il y a encore, st. II, la fille d'un 
naiu qui s'appelle Ulfva. Aussi Kask, 
Bi'ôm Lexicon, t. II, p. 464, écrit-il 
VOlvuspa ; mais cette orthographe n'est, 
à notre connaissance, justifiée par aucun 
manuscrit. Les éditeurs de VEdda sem- 
blent n'avoir pas eu d'opinion arrêtée; 
ou trouve VOlu spa, t. I, p. 312; F0- 
luspa, t. III, p. 191 et 1132; Vôlo- 
spa, t. III, p. 25 et seq. ; VOlospa. id. 
p. 774 et 775. Nous avons adopté celle 
de ce3 variantes qui se rapprochait le 
plus de la forme régulière du génitif et 
de notre système sur l'orthographe des 
mots composés. Nous avonï'traduit sur 
l'édition in-4° de VEdda , t. III, p. 23 ; 
si nous nous en sommes écarté deux ou 
trois fois pour la ponctuation , c'est 
qu'elle manque à peu près complète- 
ment dans les manuscrits et que les 
éditeurs la font concorder avec leurs 
interprétations. VOla semble avoir 
quelque rapport avec VÂriminiensis 
Folia dont parle Horace , la Buleam de 
Guillaume Herman : 



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— 87 



gences qui peuplez l'univers ! 

La disme Sibilla 

En mains lius conversa. 



E BuJeam nomerent , 
Geste fiste escriptures. 

cl la Balaam, que Ton trouve dans Vincen- 
cios Bellovacensis, Spéculum hiêtoriale, 
f. XX, c. 20. Son nom semble venir de 
l'éolien GvIy) ou 6ov).ïj» conseil, qui se 
retrouve dans Si-bylle*, la première syl- 
labe est peut-être une abréviation de 
Tiioç pour 0soç. En islandais, comme 
en celtique et en français, /b/ signifie privé 
de son bon sens , et les Orientaux pensent 
encore que les fous sont les bien-aimés 
de Dieu. 

Il furent dis Sibiles , 
Gentils dames nobiles, 
Ki orent en lur vie 
Esprit de prophecie. 



Sibfle erent nomees 

E sages apelees, 

Tûtes femmes savantes 

Ki erent devinantes. 
Guillaume Herman, Régine Sibille , M8. 
de l'Eglise de Paris , n. 277 , fol. 160, 
col.B. , verso. 

Les prophétesses étaient fort ré- 
pandues et fort célèbres en Scandina- 
vie; Odin lui-même en consulte une dans 
le Vegtams-qvida r on les appelait à la 
naissance des enfants pour prédire leurs 
destinées; Helgaqvida Hundingsbana I, 
st. I ; Saga af Ifoma Geslr, etc. ; pour 
se faire mieux récompenser elles prirent 
l'habitude de ne plus dire que le bien , 
et parurent douer les enfants : de là 
viennent sans doute les fées du moyen 
âge. On les trouve c'iez tous les peuples 
germaniques; Tacitus, Ger mania , c. 
VIII; Historia, 1. IV, c. 61, 65; Dio 
Cassius, 1. LXV1I1 ; Munster, Cosmogra- 
phia> 1. II, c. 50; Gregorius Turonen- 
sis, Opéra, p. 216 et 568, éd. de Rui- 
nart ; Jornandes, De GothorumOrigine y 
e. XXIV, eic. ; l'histoire en mentionné 
encore une en 847 ; Annales Fuldenses, 
ap. Perlz, Monumenta Germant ae his- 
torica, t. 1, p. 565. Co qui prouve en- 
core mieux la popularité, dont elles jouis- 
saient , c est l'importance que les premiers 
chrétiens attachaient à leurs prédictions 
pour étab ir la vérité du christianisme. 
Celse leur reprochait d'avoir falsifié 
leurs vers, ap. Origenes, Cf/ntra Cel- 



Je vais raconter les œuvres du 



tum, 1. VII, p. 568, et saint Augustin 
convient que ce n'ert pas impossible, 
De Civitate Dei, 1. XVIII, c. 47. Voyex 
les vers grecs de la Sibylle d'Erythrée 
sur le Christ dans le Théocrite des Ai- 
des, 1495, et l'Hésiode de Florence, 1540, 
et de Venise, 1545. On l'invoquait dans 
les mystères religieux : 

V ère pande jam Sibylla 
Quae de Ghristo praescis signa. 
Mysterium faluarum Virginvm , ap. 
Wright , Early Mysteriet , p. «. 

Helie, suz l'auctorite 
Devons entendre Sébile, 
Qui fut royne moult nobile , 
Et dtst q'uns naistroit de flamme* 
Sanz corrupcion , sans diffame , 
Lequel Dieu et homme serait , 
Mort et passion -souffreroit 
Nativité de N. S. Jésus-Christ, ap. Jubhial , 
Mystères inédits, t. II, p. 14. 

Le jour de Noël on chantait leurs pro- 
phéties dans les églises ; naguère en- 
core dans la prose du Jour des Morts on 
invoquait leur témoignage: Teste David 
cum Sibylla, st. I, et on les peignait sur 
les vitraux des temples; voyez la Des* 
cription historique de l'Eglise de 
Saint- Ouen, par Gilbert. Les manu- 
scrits de la Bibliothèque du Roi 6987 et 
7656 contiennent des prédictions de la 
Sibylle ; parmi les manuscrits de la Bi- 
biothèque Christine, M. Greith, Spicile- 
gium Valicanum, p. 106, cite Sibyllae 
verba et carmina ; Sibyllae Cumanae 
praedictiones ; Svbillae Lrythreae Vati- 
cinia; SybillaeHispanicae Valicinia; Sy- 
biilae Tiburtianae Praesagia, et dans le 
11 e siècle Marbod rendait les prédictions 
de laSibylledansdesverslatinsquehous 
au rons plus d 'un e occasion de citer .V . aus- 
si Weidler,l)f ffertafûi ad locum Sibyllae 
Erythreae, et Birger Thorkelin, Libri 
Sibyllistarum veleris eccletiae erisi, 
quatenus monumenta christiana sunt , 
subjecl «/Copenhague, 1815. On sait quelle 
réputation eurent pendant le moyen âge 
les prophéties de Merlin, de saint Hilde- 
gart, de sa id te Brigitte, de Nostradamus 
et de Joachim le Calabrais, que Dante 
place daus le 4 e cercle de son Paradis: 

Rabano è qui e lucemi da lato , 
Il Galavrese abate Giovacchiao, 
Di spirito profetico dotato. 

Paradiso, c. XII, v. 139. 

Ou mettait aussi en Allemagne la pré- 



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— 88—- 

père des mondes (1), et les premières traditions de l'Huma- 
nité qui me soient restées dans la mémoire. 

Je me souviens des Géants, qui furent créés les premiers ; 
ils m'ont jadis transmis leur science; je me souviens des 
neuf mondes, des neuf cercles du ciel (2), et des temps où 
l'arbre qui supporté l'univers gisait encore dans la pous- 
sière (3). 

Au commencement des siècles régnait Ymer (4) ; il n'y 
avait. ni sable, ni mer, ni eaux dormantes; partout man- 
quaient la terre et le ciel qui la couvre ; l'espace était vide ; 
l'berbe ne poussait nulle part (5). 



diction de la fin du monde dans la bou- 
che des Sibylles; nous citerons seule- 
ment deux ouvrages qui étaient tous les 
deux populaires : ZwVlf Sybillen Weit- 
gagunpen , viel wunderbarer Zukunfl, 
t>om Anfa^g bit %um Ende der Well be- 
mgend; Coin und Niirnberg, sans date, 
et Von Sibilla Weissagung und vom. 
Kdnig Salorninis fVeissheil , teai Wun- 
ders getchehen Ut, und noch getchehen 
toll vor demjUngsten Tag ; Niirnbtrg, 
1518. Le TGlUf - tpa n'est pas le seul 
poëme dè l'Edda qui prédise la fin du 
monde ; elle est annoncée en termes plus 
ou moins clairs dans le Vegtamt-qvida, 
s». XIX, le Hyndlu-liod, st. XXXIII- 
XL et le Hrafna-galldr Ojnns, st. III 
et V. M. Mone, Getch. d. Heidenlh., p. 
440 regarde ce dernier poëme comme 
l'introduction du VOlu-spa; mais il nous 
a paru, comme aux éditeurs de VEddo, 
t. I, p. 200, et à M. Finn Magnussen , 
MldreEdda, t. II , p. 218, qu'il avait 
plus de liaison avec le Vegtqjns-qvida, et 
nous ne l'avons point traduit. 

(1) Orphée donne à Uranos le titre de 
K09'fA07raTfr>p, TrayyevsTwp, et ^ratos 
celui d'àpppi? 7ravtwv; Jupiter est éga- 
lement appelé TraTïî/) , Suppl. , y. 809 ; 
Septem e. Theb., v.117, et 7raT>7/> ô-twv 
QkvyLTrwv, Choeph, , v. 780. Virgile a 
dit aussi , eclog. III, y. 6 : 

Àb Jove prlncipium, Musae, loris omnia 

plena 

(2) La pluralité des mondes est dans 



presque touf es les cosmogonies; on la 
retrouve jusques au Mexique ; de Hum- 
bold, Vues des Cordilièret, t. II, p. 
119; et Aristote parle des neuf sphères 
du ciel. Cette pluralité est la consé- 
quence d'un parallélisme entre le ciel et 
la terre dont nous retrouverons bien 
d'autres traces; Vaffrudnit-mal, st. 
XXXXIII; Alvit-mal, st. IX ; Skalda, 
p. 222. Virgile dit aussi, AEneit , lib. 
VI, v. 459 : 

Fata obstant , tristique palus inamabilis undâ 
Alligat, et novies Styx4nterfusa coeraet. 
On sait que les anciennes mythologie* 
tenaient pour sacré le nombre trois, et 
par conséquent neuf, son carré. 

(5) Nous renvoyons à la st. XVII nos 
explications- sur l'arbre cosmogonique. 

(4) Le chaos, d'ymr, tumulte confus; 
y ma, combat ; ou plutôt hyma, dormir. 

(5) Ou retrouve le chaos dans tontes 
les cosmogonies; Sanchonia thon, ap.Eu* 
seb. De Praep evangel. ; 1. II, c. 10; 
Berose ap. Syncel. Chronog. M tinter, 
Relig. d. Babyl. , p. 38- 47 ; Manava 
Dharma-Sa*lra> 1. I, st. 5; Hésiode, 
Theogonia,v. 116-125 ; Apollon. Rhod. 
Argonauticon, 1. I, v. 496-499; Euri- 
pide, Fragm., t. II, p. 454, éd. de Beck; 
Ovid. , Metamorphoseon, 1. 1, ?. 5. 

Ante mare , et terras , et , quod tegit omnia , 
coelum , 

Unus erat toto naturae yultus in orbe , 
Quem dixe^e chaos, ruais indigestaque 

moles ; 

Nec quidquam nisi pondus iners. 

Platon l'appelait, d'après le Scholiast* 



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— 89 — 

Avant de créer l'immense habitation des hommes , les fils 
de Bur (1) s'élevèrent un palais : le soleil étineelait au midi 
sur le mur de la salle; alors la terre se couvrit de plantai 
verdoyantes. 

Suivi de la lune , le soleil franchit au midi les portes du 
ciel , et s'élança à droite (2) ; il ne savait point où trouver 
son palais; les étoiles ne savaient où chercher leur demeure; 
la lune ne savait point quel serait son empire (3). 

Alors tous les Dieux montèrent sur leurs trônes , et les 
plus puissants tinrent conseil ; ils nommèrent la nuit et le 
jour; pour mesurer le temps, ils donnèrent leur nom à 
l'aube et au milieu du jour, au crépuscule et au soir (4). 
Les Ases (5) se réunirent dans la vallée d'I- 



d'Hésiode , p. 840 , iravfcyjn 
Voyei aussi Btnckor, Hitt. erit. Phil. , 
t. 1, I. 2, c. 5. Les mêmes idées se re- 
trouvent dans un fragment en vieux 
haut allemand du 9* siècle : 

... Ero ni uuas 

Noh ufhimil, 
Noh paum nohheinig 

Non peregni uuas; 
Ni ... 

Noh funna ni scein 
Noh mano ni liuhta 

Noh der mareoseo. 

Wè$$6brunner Gebet, ap. Wackernagel, 
AUdeuitchet Lesebuch, col. 67. 

V) Le fils , de l'hébreu 13 (l'alba- 
nais dit encore ittpps ) ; sou père Buri 
n'avait été engendré par personne. On 
retrouve la même idée chez les Assy- 
riens : Ninus signifiait également fils, de 

E2. Bur épousa Bestla , fille du géant 
ilthorn, et en eut trois fils : Odin, Ho- 
dur ou Ve , et Hamir ou Vili. Odin ne 
naquit ainsi qu'après la Nature, et il en 
est de même de Jupiter, de Brahma ; 
Mangea, I. I,- st. 9, et de JMithra; Jus- 
tin, Diaiog, cum Triphon. p. 305. 

(2) L'origine de cette idée est évidem- 
ment orientale : pD* en hébreu, et qjÇ 
en persan, signifient tout à la fois Fa 
droite et le sud. Les Grecs supposaient 
«aussi au ciel une droite et une gauche : 

to 8s foÇttV Uf OV, (ïj XtVïîO-tC ) ... 



Ô9ev «t «vato).a£7wv àorpwv, Àrist. , 
De Coelo, II; to Viit tSsÇia yvyvstrQtù 
to npoç ew: Platon, DeLegibu$, VI , p. 
760. Le cheval du soleil s'appelait Sfctn- 
faxi { qui a la -crinière lumineuse ) , et 
celui de la lune Hrimfaxi (qui a la cri- 
nière couverte de givre) ; la rosée pro- 
vient de l'écume qu'il laisse tomber de 
son mors tous les matins. 

(5) 11 y a dans l'islandais ane amphi- 
bologie qu'on a cherché à c6nserver. 

(4) Dans les lois de Manu; 1. 1, st. 24, 
Brahma crée aussi le temps et les divi- 
sious du temps. 

(5) As, Ass; au pluriel JSsir , Esir, 
les Dieux. Ce nom reparaît dans pres- 
que toutes les mythologies : les anciens 
Indous avaient leur Isha ; les Egyptiens 

appelaient Aphrodite SMïOJp > d'a- 
près un passage formel d'Orionie gram- 
mairien, xeu tïïv A'fP^irmv oi At~ 
yvnrtoi. xoXovçiv A. % Qwp » c'est cer- 
tainement le radical d'Osiris , en hébreu 
"TDK , et dans la langue vulgaire actuel- 
le,' tUCJJ signifie encore grand ; et 

Ton trouve Oùdwoç dans Sancbonra- 
thon, et lut dans Bérose. Les Arabes 
avaient une idole qu'ils appelaient jPjl. 

Hesichius nous apprend, s. v. A* «rot , 
que les Étrusques nommaient leurs Dieux 



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— 90 — 



A Est, AEsar;et, selon Diodore de Si- 
cile , lib. V, les Crétois appelaient Jupi- 
ter As, Assus. Les Celtes adoraient un 
Dieu nommé Hésus , Esus , et on lit dans 
Servius, ÂdAEneid. , 1. VIII, v. 660 : 
Viros fortes Galli Gaesos vocant. Ce nom 
était trop répandu , et l'ancienne his- 
toire des Scandinaves est trop incertai- 
ne, pour qu'il soit possible de chercher 
une explication historique au nom de 
leurs Dieux. D'ailleurs, presque toujours 
les noms mythologiques ont une signifi- 
cation philologique ; la difficulté est de sa- 
voir a quelle langue on doit en demander 
l'explication , et ici elle n'existe pas ; un 
passage du Rimbeigla est positif. Nous 
citerons la traduction de Bartholinus , 
Anliquilates Septentrionale» , p. 651 : 
Principium omnium historiarum lingua 
Norvagica (seuSeptentrionali ) compo- 
sitarum , quae veritati congruunt , ab 
illo tempore deducitur , quo Turcae 
( ]>/rkir ) et Asiatici Septentrionem in- 
habilare inceperunt. Itaque in veritate 
asseritur, linguam quam nosNorvagicam 
dicimus, cumillis simul in Septentrio- 
nem invectam. C'est ainsi à la langue 
' turque que nous devons demander l'ex- 
plication de tous les noms dont les radi- 
caux n'existent pas dans l'islandais : en 

turc , ^| signifie feu , et suivant Xy- 

lauder, SprachgeschlecM der Titanen, 
p. 356, alschich, lumière; le nom des 
Ases se rattache ainsi au culte du feu. 
Le même radical se trouve d'ailburs 
dans presque toutes les langues : kVN , 

hébreu ; NffN , chaldéen ; htl*t* , é- 

thiopien ; ^JbJ , sanscrit ; (jSô'l , pehlvi 

et persan ; JU*x>l , arabe ; oiiBoç -, 
grec; aestus y latiu; essa, vieil allemand ; 
et probablement le mandschou esen et 
le tonguse etschen, maître, seigneur, 
ont le même radical. Au reste c'est une 
coïncidence singulière que les Asur, qui , 
dans la mythologie indoue, sont des intel- 
ligences supérieures à l'Humanité , et en 
hostilité avec les Dieux, aient pour mère 
Danu , et que les Ases ( £sir ) , qui sont 
évidemment arrivés d'Orient en Scandi- 
navie , lui aient donné le nom de Dane- 
mark (terminus, limes). On le trouve pour 
la première fois dans Proeope , et l'on se- 
rait tenté de croire que d'hérétiques sec- 
tateurs des Asur auraient été expulsés de 



l'Indoustan et seraient Tenus établir 
leur religion dans le nord de l'Europe. 
La strophe XY1 de YAlvis-mal semblé 
confirmer celte opinion ; elle distingue 
la langue des Dieux de celle des fils des 
Ases , et un passage de Jornandes est 
plus remarquable encore : Tune Gothi , 
magna potiti per loca Victoria , jam pro- 
ceres suos, quasi qui fortuna vince— 
bant , non puros hommes , sed semi- 
deos , id est Anses vocavere ; De Gotko- 
rum origine, c. XIII. On confondit 
les prêtres de la nouvelle religion avec 
les Dieux dont ils étendaient le culte par 
la force de leurs armes. Cette confusion 
fut d'autant plus facile qoe le nom des 
Scandinaves avait une grande ressem- 
blance avec le mot qui signifiait Dieu , 
god , gud ; et qu'on ne leur donnait ni 
en islandais ( Gautar) , ni en gothique 
( Gautos ) y le même nom qu'aux autres 
Goths ( Gutar en islandais et Gulans 
en gothique). Plusieurs savants ont pré- 
tendu que le nom des Ases était celui 
d'un ancien peuple qui avait émigré en 
Scandinavie ; et leur conjecture n'est 

Eas non plus dénuée de toute vraisemb- 
lance. Josaphat Barbaro, qui voya- 
geait dans la première moitié du 15* 
siècle , a dit , Viaggi falti di Venilia 
alla Tana , etc., fol. 4 : La Alania e de- 
rivata da i popoli delti Alani , li qualî 
nella lor lingua si chiamano As ; Ka- 
ramsin les appelle, d'après les ancien- 
nes chroniques, Jassen ; Gesch. d. rut— 
sisch. Reichs, t. 1 , p. 224, trad. alle- 
mande ; il existe encore une peuplade 
caucasienne que les Tartares nomment 
Oss et les Russes Osselet ; Klaproth , 
Reise in d. Kauk. , t. II , p. 586 ; et 
Y Annales Fuldenses , ad annum 715 et 
719, appelle lesCirabresdela Propontide 
Hessii, Hessuarii. Il se trouve d'ailleurs 
une singulière analogie entre le nom des 
Dieux et celui des hommes , er , tr, ère 
dans les langues tartares , vir en latin , 
fer en magyar, fir en islandais qui n'e: t 
p!us usité qu'au pluriel firar, et les Dieux 
s'y nommaient aussi vear. Notre mot 
Hasard , Azar en provençal , en espa- 
gnol , en portugais , et azzardo en ita- 
lien, nous semble venir des Ases; à» 
moins n'en avons-nous vu nulle part une 
étymologie satisfaisante , et le Hasard 
est personnifié dans ces vers de Gavau- 
dan le Vieux : 

Ane nulbs azars ab dats galiadors 

Ni lunbs poder, no saup tan d'avef traire. 



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da (1) , et se bâtirent , dans les airs , un dô- 



^Peut-être aussi dans la locution gros- 
sière Que VÂze vous... Aze signifie plu- 
tôt le diable qu'un fine. A%ur semble 
avoir la même origine; le nom du soleil, 
le symbole du feu ( en arabe^£j£ ; les 
Persans appelaient Mars la plus éclatan- 
te des planètes ^vl.) s'est donné par 

extension au ciel , au milieu duquel il 
brillait. 

(1) C'est bien là le Tredeov I o^wv d'Ho- 
mère ; on trouve également lia chez les 
Thibetains, Ide chez les Mongols, et /n- 
dea chez les Birmans ; Lucrèce a dit 
De Rer. Natura , 1. II , y. 610 : 

Hancvariae gentes antiquo more sacrorum 
ldaeam vocitant matrem. 

Ida peut venir d'Ida ou Yda , marcher 
Tite ; la vallée d'Ida serait ainsi le 
champ de la promenade; les Scandi- 
naves avaient le repos en horreur, et ils 
donnaient nécessairement leurs idées 
aux Dieux. D'après Xylander, p. 333, 
Odun, Idun signifierait bois en turc (en 
grec iSa), et la plaine d'Ida serait alors 
la plaine du bois; on sait que les bois 
étaient consacrés partout aux Dieux. 
M. Bergmann, Poèmes Islandais, p. 224, 
a proposé une autre étymologie ; il dit, 
nous ne savons d'après quelle autorité, 
quldi était une personnification du 
vent, et que la plaine d'Ida ou d'idi si- 
gnifiait le champ de l'air. Peut-être au 
reste la croyance de presque tous les 
peuples Européens à une origine troyen- 
ne n'était-elle que le dernier souvenir 
d'une tradition réelle, et doit-on voir 
dans cette vallée d'Ida un souvenir de 
la mythologie phrygienne. Cette tradi- 
tion était bien vivante a Home, puisque 
Virgile en fit la base de son Éneide, et 
que Lucain disait des Avernes, une na- 
tion celtique, Pharsalia, 1. I, v. 427 : 

Ausi Latio se fingere fratres 
Sanguine ab Iliaco populi. 

On lit dans le premier chapitre du Ges- 
taFrancorum, dont l'auteur vivait avant 
720 : Alii autem de principibus ejus , 
Priamus et Antenor , cum aliis viris de 
exercitu Trojanorum, XII millia fuge- 
runt cum navibus, qui introduites ripas 
Tanais fluminis per Moeotidas paludes 
navigayerunt et pervenerunt ad termi- 
nos nnitimos Pannoniarum. Hagen, qui" 



joue un si grand rôle dans le cycle des 
Nibelung, est appelé Hogni af Troja dans 
le Niflungasaga , cap. 568, 381; et le 
Waltharius dit de lui, v. 27 et 28 : Ha- 
gano... veniens de germine Trojae. Un 
autre passage, v. 726, est plus positif en- 
core; il s'agit de Werinhardus, d'un 
Frank : 

Quamltbet ex longa generatus stlrpe 
~ . . nepotum ; 

u vir dare ! tuus cognalus et artis amator, 
Pandare, qui, quondamjussusconfundere 
» j. . foedus, 
m medios telum torsisti primus Achivos. 

On lit dans Pépitaphe de Rothaïs , fille 
du roi Pépin : 

Est abavus Anchise potens, qui dudt ab illo 
Trojano Ancbisa longo post tempore nomen. 
Icist Daneis , cist Dacien 
Serapeloent Troien; 
E dirrai vos en l'achaisun. 
Quant craventez fu Ylion , 
Si 'n fu exxillîez Antenors , 
Oui mult enporta granz trésors ; 
Od tant de gent cume il out , 
Sigla les mers que il «e saut. 
Mainte feiz i fu asailliz 
E damagiez e desconfiz, 
Tant que il vint en cel pais 
Que vos oez dunt jeo vos dis : 
Ci prist od ses genz remasance. 
Unç puis tolte ne desevrance 
Ne 1 en fu par nul home fait ; 
E de lui sunt Daneis estrait. 

Benoit, Chronique rimée, v. 645. 
Originem autem regni Francorum hanc 
esse notificemus ex relatu fideli oiajo- 
rum. Post illud famosum et cunctis se- 
culis et genlibus notum, Trojanae civi- 
tatis excidium, victoribus Graecis ce- 
deutes reliquiae Trojanorum, pars eorum 
cum Enea ad Italiam perrexit ; pars 
una , scilicel XII milia, duce Antenore , 
in fiuitimas Pannoniae partes , secus 
Meoltidas paludes pervenit, inique ci- 
vitatem edificaverunt, quaiu, ob sui me- 
moriam, Sicambriain vocaverunt; Vin- 
centius Bellovicensis . Spéculum Histo- 
riée, 1. XVII, c. 5. Le Snorra-Edda, 
p. 10, dit même de PAsgard, la ville 
des Dieux, qui était auprès de l'Ida : J>at 
kavllum ver Troia , nous l'appelons 
Troie ; mais ce passage ne se trouve pas 
dans tous les manuscrits. Dans YExul 
Hibemicus , adressé à Gharlemagno , le 
poète lui fait dire : 
O Gens regalis profecta a moenibus altis 
Trojae, nam patres nostros his appulit oris, 



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me (1) et des autels; leur puissance tenta tout et réussit 
dans tout ce qu'elle avait tenté (2) ; ils allumèrent des 
fourneaux et forgèrent les métaux , fabriquèrent des te- 
nailles et inventèrent les arts. 

Ils jouaient au disque avec les astres (3); l'or se multi- 
pliait sous leurs mains. Rien ne manquait à leur joie, jusqu'à 
ce que les trois puissantes géanes (4) fussent sorties de la 
terre des Jotes (5). 



TraAdit atque illis hos agros arbiter orbis. 
Ap. Mai , Clastiei Jucl. en rot., t. V, p. 408. 

Dans le manuscrit n° 196*4 de la bib. 
Chistine , on trouve une généalogie des 
rois de France depuis Anchise jusqu'à 
Charlemagne , et il est daté de 976 ; ap. 
Greith , Spicilegium Valicanum, p. 1 ii . 
En 1501 , 4ans la lettre qu'Edouard 1 
et ses barons écrivirent au papeBoniface 
pour justifier leurs titres à la possession 
de l'Ecosse, ils les appuyèrent sur leur 
descendance des Troyens ; ap. Camden , 
Ânglica , Normannica , Cambriea a Ve- 
teribus tcripta, p. 492. Voyez, sur ces 
traditions pendant le moyen âge , le 
Romani de Brut, éd. de M. Leroux de 
Lincy; le Romani de Rou, t. I, p. 8; 
Hunibaldus , ap. Schard, Script ores re- 
rum Germanicarum, 1. 1, p. 504 ; She- 
ringham, De Origine Anglorum, p. 116; 
Pasquier, Rechercha de la France, 1. 1, 
c 4; Geîjer, Svea Riket U&fder, t. I, 
p. 395, 417, etc. ; Eslrup, BidraglHil 
fiformandiets Culturhislorie, p. 44-45 ; 
etc. 

(1) Le texte dit temple; mais j'ai cru 
<Kfil faisait allusion à la forme arrondie 
on ciel. 

(2) J'ai cbangé deux vers de place. 
(5) Le texte peut s'entendre de toute 

espèce de jeux ; mais il semble évident 
que le poëte a voulu parler de la régu- 
larité que les Dieux imprimèrent en se 
jouant au cours des astres.' M. Villot a 
publié en 1825 un livre qui peut se rat- 
tacher à cette idée ; je n'en connais que 
le titre, cité par M. Fi nn Magnussen dans 
son Lexicon èfythologicum : Origine 
astronomique du jeu des échecs , expli- 
quée par le calendrier égyptien. Lenom 
le plus commun de Buddba est Schekia, 
Skaka, et Hésychius nous apprend que 
l'étoile de Mercure s'appelait en Babylo- 



nie2s£?ç. (VoyezHyde, Deludis Orien- 
talibus; le mémoire de Fréret , Mémoi- 
res de l'Académie des Inscriptions 
et celui de W.Jones, Asiatic Researches, 
t. n. ) ; sehab mat signifie en persan : Le 
roi est mort. Peut être est-ce à l'tn- 
fluence du jeu des échecs qu'il faut at- 
tribuer un usage singulier dont nous 
n'avons vu d'explication nulle par*. 
Lorsqu'un roi Scandinave venait è être 
tué sur un champ de bataille , le com- 
bat s'arrêtait à l'instant , comme la par- 
lie finit quand le Roi est mort. 

(4) Nott, la nuit ; Angurbod, la dou- 
leur; Hela, la mort. 

(5) Les Jotes, probablement Getae 
des Romains, semblent avoir précédé 
en Scandinavie les sectateurs des Ases 
(laCimbrie s'appelait .lotland). 11 s'atta- 
che à leur nom des idées si diverse?, 
qu'on est porté à croire qu'il était éga- 
lement appliqué à tous les peuples qui 
n'appartenaient pas à la même famille. 
Dans le Vaf)>rudnis-mal Odiu lui-même 
leur donne lepilhète de savants, et le 
Skalda, p. 108, les appelle Hundvisir 
Jotnar, Jotes qui savent cent choses; 
mais ils étaient avant tout les Titans Scan- 
dinaves, la personnification des forces 
ennemies de la Nature. Eolen en anglo- 
saxon , eyltyn en écossais , elen en vieux 
saxpn, signifiaient géant ; eten s'employait 
dans le même sens en vieil anglais , Sir 
Trislrem , c. I, st. 87 ; c. III, st. 17 ; et 
ou lit dans une chronique anonyme, ap . 
Warlon, flislory of english poeiry , t. L, 
p. 98 , éd. de Price : 

And ffor Englond dede batayle 
With a mygti gyaritte, wîthout faylej 
His name was noteXSolbroDd. 

Colbrond était un géant danois , sur qui 
on avait fait des chansons populaires. Il 
y a dans le Tyrol une tradition sur une 



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Alors tous le» Dieux montèrent sur leurs trônes, et le* 
plus puissants tinrent conseil j ils décidèrent qui créerait la 
foule des esprits avec le sang et les ossements bleuâtres du 
géant des mers (1). 

Lorsque , au sortir de l'assemblée , trois Ases des plus 
puissants et des plus bienfaisants (2) rentrèrent dans leur 
palais (3), ils trouvèrent sûr la terre Ask (4) et Em- 



reinede géants, appelée Huit, ap.Grimm, 
Deutsche Sagen, t. 1, p. 376, trad. franç. , 
qui doit se rattacher à cette signification. 
Voyez Torfaeus, Hiit. reg.Norv. , t, 1 , p. 
413, 117 et seq. Une méchante femme, 
dont on faisait peur aux enfants en 
Westphalie y était connoe sous le nom 
d'Elheninne. Les poètes appliquaient le 
nom de Joies à tous les ennemis ( Einar 
Skalaglara, ap. Snorri, Olaf Triggve- 
sonarsaga, c. XVI) , à l'hiver (ap. Bus*, 
ching, WOcKentt. Nachrichten, t. I,p. 
133 et seq.) et même an mal moral (Jot- 
naheiti... er]?at flest had e]>a lastmœli, 
Skalda, p. 127). Ailleurs il est employé 
comme terme de mépris ; au moins il 
peut l'être dans le cîiânt anglo-saxon du 
Voyageur, v 52 ; et il Test certainement 
dans Pier$ Plowman, fol. 52, éd. de 
1550; et dans le Reinék de Vot eu prose, 
la femme du Carpenler est appelée Vrw 
Tu$f0 9 \ib. I, c. 9. Son étymologie reste 
ainsi nécessairement bien incertaine : il 
peut venir de , fort, beau ; d'àirwv t 
d'où A iOioty > brûlé par le soleil , ou du 
mauvais génie des Persans que les 
Indous appelaient Dejodae, Djutas ou 
Jui$, suivant Rilter , Erdkunde, t. 11, 
p. 802,K)4. 

(1) Ymir, l'Océanos des Grecs; les 
Dieux avaient fait la mer avec son sang, 
la terre avec sa chair, les pierres avec 
ses os, le eiel avec sou crâne et les nua- 
ges avec sa cervelle. Voyez 'sur la créa- 
tions des esprits, Pherecydii fragmenta, 
p. 157, éd. de Sturz. On a passé les 
strophes X-XV, qui contiennent une 
énumération des esprits et ne présentent 
qu'un intérêt mythologique. 

(2) Hésiode appelle aussi les Dieux, 
Theogonia t r.A6ei 111 : ôWïî/wjç sawv. 

(5) L'Asgard; Ilymii-qvida, st. VI; 
]>rym8^qvida f si. XVIH? voyez s* de- 
scription Grimnit-aMt, tt. IV et seq. ; 



Snorra -Edda, p. 42-44. II y avait aussi 
sur la terre un As-gard (irvpyoç , 
burg), Ynglingataga, c. II, probable- 
ment près du Gancase , où Pline place 
Uicarâia ; Tacite, Germon., c. 3, parle 
d'un Aiciburgiut que Hadrianus Ju- 
nius pense être un bourg du duché de 
Glèves, appelé encore aujourd'hui A$+- 
àurg. Strabon, 1. XI, c. 2, nomme A$- 
purgient les habitants d'une contrée à 
Test du Bosphore cimmérîen ; on lit dans 
Etienne de Bysance : kanoMpytavot 

èBltOÇ TWV TtBpl T*ÎV MaitOTïîV >ipwjv , 

et Bactrc était , comme en Orient , sous 
le nom d'Aigah^La même confusion 
avait lieu chez lesurecs; ils regardaient 
à la fois le ciel et la terre comme l'ha- 
bitation des Dieux : 

Ta eupuoTèpvoc, 7rà*r&>v èBàç 

àtjffoiXiç ait c p 
A Ôavarwv ot iyQvai xap>j vtyosvro? 

Hésiode, theogonia, v. 117. 
Zsvç 3s 06«u à-yopyjv ttooicgcto 

A'xpoTocnî xopuyii 7ro^i»8sepa8oç , 
Où).up7ro;o» 

Iliaâ. L VIH, T. 2. 

Ce que ce passage pourrait avoir d'ob- 
scur serait complètement expliqué par 
la comparaison des vers 25 et 19 du 
même chant. On trouve même dans un 
scholiaste de Gicéron : Est placitum 
Btoïcorum mnndutn esse civtttftem Deo— 
rum et horçûuum, cui praesi» summus 
Deus creator : De Nalura Deorum, p. 
766, éd. de Creuzer. 
(Â) V>A$k, frêne; mais ce mytbétp«it 



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Wa ( 1 ) , . vivant 



— 94 — 
presque sans force 



et sans avenir. 



Aucune âme ne les animait; ils n'avaient ni raison ni 
mouvement , ni couleur dans la chair- Odin (2) leur donna 



I 



avoir une raison philologique , et en 
turc, signifie amour; Xylander 

dit aussi, p.328, quWfc signifie chair ; % 
nous ne connaissons que ^L^». Le 
Snorra-Edda, p. * 10, dit formellement 

Joe le premier nomme avait été fait avec 
u frêne, et il en lire son nom , comme 
Adam , DW, de HD*TK , l'argile rouge- 
avec laquelle Dieu l'avait créé. Dans la 
cosmogonie grecque, les hommes étaient 
aussi faits avec du frêne : Hsltaç 
ytoipicoç fo twv àvGpw7rwv ytvoç ; 
Hesychius, Lexieon t t II, p. 365. Le 
même mythe se trouve dans Hésiode, 
Opéra et Die$, v. 127-129 , et on voit 
dansCallimaque, Hum. ad Jov.j v.47, 
AcxraiGet Ms>tat ; ad Del. y v. 80, 
Avto;>c0wv Me>aî , et dans Apollonius 
de Rhodes , Argon. , 1. IX , v. 4 , BiOvviç 
Nzlm. Les hommes étaient aussi sortis 
d'un arbre , d'après la cosmogonie per- 
sane; Gôrres, Mylhengeschichle der a- 
iialischen Welt , t. I, ç. 233; et il est 
probable que la même idée avait péné- 
nétré en Allemagne ; au moins, Rollen- 
hagen disait dans son Froickmeuteler, 
p. 1 , c. 2 : 

Darauf so bin Ich geeangen nach Sachsen 
Wo die schonen Magdelein auf den Baumen 
wachsen. 

Et Aventin, Bairitehe Chronik , p. 186, 
dérive le nom des Germains de germi- 
nare. 

(1) L'étymologie de ce mot semble 
tort incertaine. On a voulu le dériver 
de l'islandais elrir , aune, et de jxe>ia 
frêne, par métalhèse emlia ; peut-être 
Tient -H plutôt de l'hébreu DX , mère , 
que Ton retrouve à peu près dans toutes 

les langues ; vieux persan , ^JJjî éthio- 
pien, îlpD; albanais, Iptfxs; latin et 
espagnol, amma ; finnois, ema , etc , ou 
du turc Jott , désir , Jlaytt , biens, 
«dut) , serrante» D'après le Snorra- 



Edda, p. 10, Embla serait un arbre du 
bord de la mer. Dans la langue aware 
( caucasienne ) , ebel signifie mère, et il 
se trouve dans la , langue des Çigains, 
qui a, comme on sait, des rapports d'o- 
rigine avec les langues de l'Indoustan, 
une analogie remarquable. Kuni , qui 
ressemble tant à yuvrj femme , et à 
l'islandais Koni , signifie en cigain aune ; 
malheureusement le vocabulaire cigain 
de M. de Kogalnitchan, auquel nous em- 
pruntons ce fait, n'explique point si c'est 
alnm ou ulna , et nous n'avons pu nous 
procurer le livre de M. Graffunder. 

(2) Dieu suprême du ciel et de la ter- 
re. Si Odin était un mot fait en Scan- 
dinavie, il viendrait de ô*J>t, afyi y odr f 
qui signifient esprit. M. Grimm écrit 
Odhin et Buddhah ; Buddhih a la mê- 
me signification en sanscrit. Nous ai- 
merions mieux le faire venir du turc 
j feu , ou , lumière ; l'é- 

tymologie expliquerait alors sa con- 
nexitè avec les Ases. Au reste , Odin 
avait une jfoule de rapports avec Mer- 
cure , que les Grecs appelaient O$ioç , 
et il y a dans la mythologie cingalaise un 
démon appelé Oddy ou Sooniyan Yak- 
shaya , que l'on représentait à cheval , 
un livre à la main ; Yakkun Nattanna- 
tea, p. 43. Le culte du soleil était établi 
dans le nord de la Tbrace depuis une 
grande antiquité ; Pausanias, 1. 1, c. 31 ; 
Hérodote, l. IV, c. 11, et les Thraces 
s'appelaient très anciennement tfàwvsç ; 
Thucydides, 1. 1, c. 4; Strabon,l. X, p. 
1*9; Pline, 1. IV, c. 11. Il ne serait donc 
pas impossible qu'Odin signifiât simple- 
ment le Died de la T h race. Quoi qu'il en 
soit, on ne saurait méconnaître l'analo- 
gie avec le nom de Dieu si répandu Got t 
God , 1<X^; G est un signe d'aspiration, 
et in , hin , l'article affine. Le culte 
d'Odin était répandu dans une grande 
partie de l'Europe ; la formule de pro- 
fession de foi si souvent citée en est une 
preuve positive. 

Forsachistu diabolae ? 
Ëc forsacho diabolae. 



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— 9S — 

Tâme , Hsenir (1) la raison; Lodur (2) leur donna du sang 
et des couleurs de pourpre (3). 

Je connais l'immense frêne , qui s'appelle Yggdrasill (4) j 
sa cime feuillue baigne dans une onde bleue ; il distille la 
rosée qui tombe dans les vallées, et couvre de ses branches 
toujours vertes la fontaine d'Urda (5). 

Les trois doctes vierges sortirent de la mer qui baigne sès 
racines ; les Dieux en appelèrent une Urd , une autre Ver- 



End allum diabol-gèlde ? 

End è*c forsacho diabolae. 
End allum diabole-vuercum ? 

End ëc forsacho allom diaboles-vuè'r- 
cum end vuordum , Thunare ende Vuo- 
den end Saxnote end allem them unhol- 
dum, thè hira genotas sint. 

Ec gefobo in got almechtigan fadaer 
end in Christ godes suno end in balo- 
gan gast. 

II reste encore une foule de traces de 
son culte ; celles que l'on trouve en Al- 
lemagne sont trop nombreuses pour que 
nous les citions. Mais il y a dans le Wilt- 
sbire une montagne appelée Woden's 
4 Beorth ; voyez M il ton, Uittory of Engl. 9 
anno 588 , et la Chronique saxonne , p. 
27, 62, éd. d'Ingram. U y a dans le 
pays de Galles Gàlht yr Odyn, Pant yr 
; Odyn; ap. Camden , Britannia , col. 
747 , trad. de Gibson. Peut-être Oath , 
serment, vient-il de son nom ; au moins 
disait-on Othe en vieil anglais ; Canter- 
bury Taies, Prol., v. 126; et un des jours 
de la semaine lui est consacré. A Sem 
genealogia ducitur usque ad Voden , oui 
tantae auctoritatis fuit apud suos , ut fe- 
riam quartam , quam Romani geniiles 
diem Mercurii appellabant, ejus nomine 
consecrarent ; quae consuetudo ab An- 
glis hodiecjue servatur : vocant^nîm 
eumdera diem vodnesday , id est diem 
voden; Ailred, ap. Twysden, Scriptores 
anglici Decem, p. 351. D'après Grimm, 
Deutsche Mythologie , p. 103, Vaude- 
mont en Lorraine (Wacfanimons) en ti- 
rait aussi son nom. 

(1) Dieu de la lumière; voyez Finn 
Magnussen, Eddalœren og dens Oprin- 
dette, t. II, p. 60 , 235 et seq. , proba- 
blement de hœdnir , le très haut , oo 
de heidnir, le brillant , l'étbéré. 

(2 J Dieu du feu , de Jod, feu; voilà 



pourquoi ce fut lui qui donna le sang , 
la chaleu£ au premier homme. 

(3) Orion avait aussi trois pères: 
Jupiter , Neptune et Pluton ; Meursiui , 
Comm. in Lycophron, p. 175. 

(4) Qui supporte le monde : d'Yggr, 
nom d'Odin , et draiill , portant ; por- 
tant Odîn , Tâme et la symbolisation 
du monde. Peut-être a-t-on fait de son 
cheval la colonne de l'univers. Il ne se- 
rait pas non plus impossible qu' Yggdra- 
sill vînt d'y, pluie,ûypov, et de xlrasill ; 
il distille la rosée qui tombe dans les 
vallées , dit le VOlu-tpa. Les Indous a- 
vaient un arbre mythique (un pépala , 
bananier), appelé Ashvata, dont le nom 
a ainsi de grandes ressemblances avec le 
mot islandais du frêne, Atkvid; voyez 
VOupnekhat, t. I, p. 318 , 325, 338; t. 
II, p. 118, et Gôrres, Mylhengesch., t. 1, 

Ï). 72, 81 , 83. Il était représenté dans 
e temple de Salsette; Transactions of 
thelit. Society of Bombay, t. I, p. 50. 
Il y avait également un arbre mythique 
dans la religion persane, le Ribas dn 
Bundehesh, et les prophètes hébreux en 
ont aussi fait mention ; Ezéchiel, XXXI, 
v. 10-16; Daniel, IV, v. 10 et seq.; 
voyez sur ce mythe oriental Pallas, Bei- 
ten durch verschiedene Provinzen de* 
ruts. Beieht , 1. 1 , p. 335. L'arbre du 
monde se retrouve encore dans la cos- 
mogonie grecque ; Phérécydes ap. Beau- 
sobre , Hist. du manichéisme , 1. 1 , p. 
329 ; et le frêne y était un arbre sacré 
d'après Pausanias; Graeciae Description 
Achaïe, p. 406. 

(5) La fontaine de prescience, àWrd, 
la première des Nomes , ou , d'ùâeuf $ 
au moins les Grecs avaient-ils une fon- 
taine semblable ; Pausanias, Graec. Des, 



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— 96 — 

dandi, Sctild fut le nom qu'ils choisirent pour la troisième ; 
ce sont elles qui gonvernenfle monde et mesurent la vie; ce 
«ont elles qui font la destinée des enfants des hommes (1). 

Je me souviens du premier meurtre que les peuples com- 
mirent sur la terre : ce fu| quand ils percèrent Gullveigde 
leurs traits;' trois fois ils la brûlèrent dans le palais des 
Pieux (2), trois fois elle renaquit de ses cendres; souvent 
ils la brûlent encore , et cependant elle vit toujours (3). 

Ils l'appelaientFortune. Elle dompta jusqu'aux loups, et les 
hommes la reçurent dans* leurs maisons comme une messa- 
gère de bonnes,nouveries; elle savait la magie et se plaisait 
dans ses opérations (4) ; elle fut toujours Ja passion des cri- 
minels. 

Alors tous les Dieux montèrent sur leurs trônes, et les 
pins puissants tinrent conseil; ils délibérèrent si les Ases pu- 

Voyez aussi Hésiode, Theog. v. 244-225; 
Her cul. Seutum, y. 248-260, et l'hymii e 
homérique Ad Mercur. y. 550. Dans les 
premiers temps on ne connaissait non 
plus* que trois muses ; Heine, De Mutit 9 
p. 35. Les Gaulois avaient neuf Nomes 
(5X3)ï Pompon. Mêla, De Si tu Orôû, lib. 
I, c. 65, et leur donnaient les mêmes at- 
tributs ; Gamden , Britannia , t. II, p. 
1*259. Suivant \e Snorra-Edda, p. 39 et 
242, la INorne Skuld était la Valkirie du 
môme nom, et l'on retrouve le même 
rapport entre les Moepoct et les Kupeç» 
(2) Ainsi que nous l'avons déjà dit , 
on regardait le mondé comme le palais 
de» Dieux. 

(5) G ult el veig signifient également 
or ; cette strophe est une aliégorîè du 
même genre que la ballade de Burnssur 
John Barleycorn, él la chanson écos- 
saise , plus populaire encfre , intitulé? 
Allan a mâut. 

(4) Soit à cause des opérations chi- 
miques' nécessaires pour la mise en 
œuvre des métaux, que le vulgaire ne 
Comprenait pas ; soit .parce qu'on sup- 
posait dans les temps reculés que la fer- 
tune ne pouvait ^acquérir que par des 
moyens magiques. La fin de la slrophe 
rappelle : 

Quid non potuit suadere majoras 
Auri sacra famés 1 



Achaïe, p. 440. Peut-être la locution 
vulgaire du puits de la vérité se ratta- 
che-t-elle à ce mythe. 

(4} Urda* Ordin, de wrjia, le passé; 
"Verdandi, de verda , l'arrivant, le pré- 
sent; Skuld signifie l'avenir. D'après 
quelques savants, on les aurait appelées 
Nornes de wora, ronger, retrancW; 
<nari t donnant la mort; ou de Nara, 
l'esprit de Dieu dans la religiou indoue; 
mais nous aimerions mieux faire venir 
nom de naudhr, nécessité, comme de 
fatum on a fait le bas-grec ^af*, l'ita- 
lien fata, l'espagnol hada et le français 
fée. On retrduve les trois Nornes dans 
presque toutes les mythologie»; elles 
s'appelaient aussi Mœr et avaient déjà 
une grande ressemblante de nom avec 
les Moepat des GrecB et les Mœredes 
vieux Allemands. La Maya des ludous 
est également divisée en trois personnes 
métaphysiques : celle qui produit, celle 
qui conserve et celle qui détruit. La res- 
semblance avec les Moe^ai est plus 
frappante encore ; l'hymne Orphique 
L1X nous les montre, y. 2 : * 

è7Tt 'kipwç 
Ovpavta? iva>cvxov tôMpvvyjuç 

vrro èeppnç. 



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niraient le crfmie , ou s'ils accepteraient en composition des 
sacrifices (1). 

Ôdin leva le bras et lança ses traits sur les nations : cela 
fut la première guerre qui ensanglanta le monde; le rem- 
part de la yille des Ases fut forcé , et îes Varçes (2) chan- 
tèrent la guerre sur un champ de bataille (3). * 



(1) L'expiation par des sacrifices était 
nue idée repandue*chez tous les peuples, 
ainsi que M. de Maistre l'a prouvé dans 
son Estai sur les Sacrifices ; niais peut- 
être la croyance à leur efficacité et le 
dédain de la vie humaine ne furent por- 
tés nulle part aussi loin que chez les 
Scandinaves. Sacrificium itaque taie est , 
ex omni animante quod masculinum est, 
novem capita offerunt, quorum sanguine 
Deos taies pracari mos est... Ibi etiam 
(a Upsal) canes qui pendent c*m no- 
mmions , quorum corpora mixlim sus- 
pensa narravit mihi quidam Christia- 
norum, seLXXH vidisse; Âdamus Bre- 
mensis, De situ Daniae, p. 163. In pago 
qui Selon dicitur, post novem annos, 
mense januario... omnes conveniunt et 
ibi Diis suismet LXXXX et novem hojni- 
nes et totidem equos cum canibus et 
gallis pro accipitribus oblatis immolant; 
Dtlmari Chronicon; ap. Leibnitz , Ker. 
Brunsv. Script, t. I, p. 327. Probable- 
ment d après Dudon de Saint-Quentin 
Pe Moribus Normannorum 4 ap. Du 
Chesne , Script. Normann. p. 62), Vace 
a dit dans le Romans de Hou, v. 190 : 
Çeujx (les Danois) sont unes gens moult di- 

?a'ffi8oloieml\rteMeler, 
qW l'attotenf, muH se noient j 
omnes vis h aacrifioient, . 
Du sanotde Tomme s'arrosoîent. * 
Sacrefioent a fln De 
Qui Tbur ert entre els apele. * 

Ainz sachiez tien que sâné* humain 
ÏEspandeint el sacrifice. 

Cn jug de boes pernêit as main, * 
E cels dunt il esteit certains 
Que l'om deveit sacrefier, 
A un sol coup, senz recovrer. 
Li espandeit tut le cervel 
Quant n'i folleit; multl'en ert bel; 
MortalaterreFestendeit, 
La veine del quor li quereit, 



Par cele l'en traeR tit fors 

Quanqu'il poeitlesanc del corst 

Odunc erent li exxillie, 

A céo faire joius e le ; 

Lur vis, lur chiefs, ceo qu'il aveient - - 

En adesoent e teigneient. 

• Benoit, Chronique rimée, v. OTfc 

Thor'était, comme noua le verrons, le 
dieu Taran, et Lucaîn disait, Pharsàk 
1. 1, v. 446: " 

Tharanis Scytbiae non mitior ara Dianae, 

Saxo Grammaticus, lib. 111, p. 42, at- 
tribue aux Ases l'introduction des sa- 
- crifices humains en Scandinavie ; ce qui 
certainement n'est pas, mais prouve au 
moins qu'ils «n avaient étendu l'usage 
et que leur religion les connaissait. 

(%) Les habitants de l'atmosphère sui- 
Yant Finn Magnussen , de van vide , es- 
prits du vide ; mais peut-être se trom- 
pe-t-il; d'après le Snorra-Edda, fab. 
XXIII, ils seraient bien plutôt les Dieux 
de reau,et Niord, le chef de leur race, est 
représenté comme un Dieu poisson; Skal- 
da , p. 103. Il me semble que les Vanes 
signifient ici tous les ennemis des Ases ; 
il se pourrait, comme Ta dit Geiier, que 
cette hostilité eût un fondement his- 
torique ; d'après Schbnîng , Om Norskeg 
Folks Oprindelse, p. 84 et seq., le pays 
des Vanes aurait été situé entre le Ta- 
naïs et le Volga. Dans la mythologie in- 
doue Vahni était un des noms d'AgnL le 
Dieu dja feu. 6 * 

(3) La prise des villes , qui apparte- 
naient aux Ases comme le reste de la 
terre, peut n'être ici qu'une périphrase 
de la guerre; peut-être aussi le poète 
a-t-il voulu indiquer que ce fut la fin 
de 1 âge d'or, et que les Ases quittèrent 
la terre. Le style du Fëluspa va deve- 
nir de plus en plus apocalyptique ; nos 
notes ne seront plus des explications, 
mais des conjectures. 



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- 98 - 

Alors tous les Dieux montèrent sur leurs trônes, et' lefr 
pïus puissants tinrent conseil; ils se demandèrent qui pâlis- . 
saitla lumière des astres , et s'il» livreraient aux Géants Té- 
pouse d'Odin (1> 

Thôr (2) ôtodt là, le # front gonfléde colère. A une tellef pro- 
position , le sang lui bout dans les veines ; le^ serments fu- 
rent oubliés; les anciens pactes, les engagements solennels 
furent tous rompus (3). 



(1} La fin.de l'âge d'or était funeste à 
toute la nature ; les astres eux - mêmes 
palissaient. L'épouse d'Odin était Frig- 
ga, h tertre ; leur mariage est le hpoç 
yçfrQÇ , celui dont Virgile a dit , Georg. 
MI, T. 324: 

Tum pater omnipotens , foecundis imbribua. 

aether 

Copjugis in gremium laetae descendit, et. 

omnes 

Magnas atit. magno commiitus corpore, 

foetus. 

• (2) Personnification de toutes les for- 
ces de la nature ; voyez Uhland , Jfy- 
ihus ton Thôr. 11 avait la puissance et 
l'a force de vaincre tout ce qui est vi- 
vant ; Dœmis, IX. Son nom est certai- 
nement d'origine orientale. D'après Ce- 
drenus, Thor ou Thurus succéda à Kinus 
et fut divinisé ; G'6tres t Myihmgesch. f t. 
I, p. 271 et 290. Osiris s'appèllajt aussi 
TThor, Êaihor , et cette coïncidence est 
d'autant plus remarquable , que Tbor 
était quelquefois nommé Àsathor, On 
ne peut douter qu'il ne fût , ainsi que 
Jupiter, la personnification du tonnerre;, 
son marteau sans manche n'est pas au- 
tre chose que la foudre. Dans la mytho- 
logie étrusque, l'ange exterminateur est. 
représenté aussi un marteau à la main ; 
J. von Hammer, JakrbtockerderLitera- 
lur, t. LIX , p. 58. Un passage de Vir- 
gilius Haro Grammaticus jette un nou- 
veau jour sur la signification de son 
nom; Quod graece dicitur thronus ; un- 
de et qui in eo sedet Thors , id est rex , 
nominatur ; ap. Mai, Clastici Auctoret, 
Monwnenla Vaiicam , t. V , p. 9. Sui- 
vant Grimai, Deut. Gramm., t. HI, p. 
353, Tbor est une contraction dbthorr, 
JAoro», que l'on trouve dans presque 



toutes les langues. Tonare .13^, proba- 
blement l'hébreu , tfarabe j^jS ,- 
et le persan f&3 , se rattachent au 
môme radical. Mallet, Edda , p. 88-89, 
nous apprend que ihorom en phénicien 
et toron dans, la langue des montagnards 
écossais, signifient tonnerre ; en breton 
c'est tara». Le Dieu principal des Let- 
tons s'appelait Thorapilla ou Thorawi- 
vita : c'était le Tonnant ; il était invisi- 
ble et avait les ailes d'un oiseau. Jupiter 
était, comme on sait , symbolisé par un 
aigle, et l'on a souvent représenté lay 
foudre avec un aigle. Le Sedura majtrs , 
dout le nom vulgaire est Joubarbe, Jo- 
vis barba , s'appelle en allemand Don- 
nerbart, Barbe de Tbor , et Jupiter est' 
nommé yaç irouç [Suppl ir r. 897), 
comme Thor dans lé VMu*sj>a, st. L : 
Mavgr Hlodyniar. Il reste encore hors, 
dé la Scandinavie quelques traces du 
culte de Thor ; le Thursday de* An- 
glais lui était certainement consacré, et 
il y a dans le Westmoreland un endroit 
appelé Kirbithure , que Pan nommait 
autrefois Kirk by-Thor. On y a trouvé 
une médaille sur laquelle était gravé 
Thor gut luetit y l'image du dieu Thor; 
Gamden , JBritannia , col. 692; trad. 
deGibson.. r 

(3) On serait tenté de croire à une la- 
cune; le Snorra-Edda } p. 45 et .seq.,. 
nous apprend que , pour sortir d'un 
grand danger qui n'est pas exprimé , le* 
Dieux avaient promis aux Géants de; 
leur livrer le soleil, la lune et la terre* 
Il est probable que ce mythe signifie 

Î[ue les Ases violèrent un traité de pair 
ort onéreux que leurs; ennemis leur a- 
vaient imposé. D'après Servius ,adAe- 
neid., 1. VI, v. 58€, les Titans auraient 



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- le sais que la trompette de Heimdad retentira aow l'arbre 
sacfré , habitué à la paix (1). J'ai vu un torrent emporter lu 
parole du père des mondes , et se briser comme une cata- 
racte écumante. — Comprenez-vous ma pensée (2) ?. 

- Je serai seule , assise à la porte du palais , quand viendra 
tout pensif le vieillard des Àses (3) , et je le regarderai au Vît 
sage. — Pourquoi m'interrogez-vous ? Pourquoi me tentez- 
vous ? — 3e sais tout 9 Odin ; je sais où tu caches ton œil 
dans la fontaine de Mimer; un jour viendra où il en avalera 
les eaux avec la parole du père des mondes. — Comprenez* 
tous ma pensée (4)? 

! Le Dieu des armées (S) m'a donné des anneaux et des ta- 
lismans ; il a mis la sagesse dans mes discours et l'esprit de 
prophétie dans ma pensée; mon regard perce au loin. à tra- 
vers tous les mondes. 

' J'ai vu les Valkyries accourir des pays lointains , prêtes à 
s'élancer à cheval à travers le peuple dés Dieux ; Skuld te- 
nait son bouclier; Skaugul, Gunnur, Hilda, Ganndul et 
Geir-Skaugul étaient couvertes de leurs armes. Déjà les 
nymphes d'Odin se sont passées en revue ; elles sont prêtes 
à s'élancer sur la terre , — les Yalkyries (6). 

su aussi des vengeances à exercer ton- une ressemblance de mots; auga signifié, 

tire les Dieux , et ils auraient été appe* œil fin islandais, et plusieurs des popula- 

fés Titans 4e t utiç » vengeance. tionsdu Caucase, qui ont des rapports bis* 

4 (l)L'Yggdr«Ul > (ionHaoiiiiocûQTrait ^rimiea aree lés anciens Scandinaves, 

le ciel appellent le soleil eqci et ôga. Le père des 

(2) Le poëte semble ici vouloir établir p »**» «*} <> d \ n ' Ç c 1^ e ro ^i e 5ÎP ro " 

une liaison morale entre le parjure des k*M«n«t sur ridée qu avait déj&ex- 



une liaison morale entre le parjure . . , . , , - . , . ». „ 

Dieux et leur ruine. pnmée dans U aftoplie. nvécédefite? 

(3) Dans l'antiquité les vieillards é- ws te texte n'est pas ela« , et les da- 
taient les chefs; la gérontocraUe était «J»**? 16 ktoorra-W*,} 17, a 
une nécessité et un fait. refeuèfflie*, sont teHement confuses , 
< (4) Géant dont le nom me semble Te- fl* on ue Ç** en «Rendre aucune exph- 
nir a4fhébreuÛ*D,eau. M. Finn Ma- catl0n ï ^ *™ ce ™I ih * Fmn %- 
gnussen reconnaît ;Lexic.myth,. p. 511, g us *L n ' ~EiJ Si *i*Bdda , t. I, p. 41, 
qu'il symbolisait quelquefois l'océan , et t » r?k T\? et "SS? '«t C J[ euxer » 
Sous croyons que tetfe est sa significa- Symbohk , t V , p. 360 Peot-Ôtre , au 
lion ordinaire. L'œil d'Odin est le soleil; " 8te j J e rattache-t-il à la fable que 
eette image se retrouve dans toutes les Hérodote raconte des Arimaspiens , qtf| 
mythologie: voyez, entre autres auto- certainement adoraient le soleil (Omn) ; 
filés , Macrobe, Saturn. , 1. 1, c. 21 . Si » k* appelle fxouvoyGatyoe. 
cette fljgute n'était pas aussi naturelle , . £5) Deus Sabaoth. to 
on en powrMàr tfacsfcer l'origine dans ' (6) SkuM, Uavenir ; Skaugul, la sudH- 



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J'ai vu quelle destinée attend Baidur, le fils d'Odin, le 
Pieu au visage de pourpre (1); flexible encore et luisante , 
la branche de gui couvre déjà la campagne de son om- 
bre (2). 

Un jour, je le sais , cette branche deviendra un trait mor- 
tel , et Haudur le lancera (3). 



me ; Gunnur , la bataille ; Hilda, l'écla- 
tante (personnification delà bataille chez 
les poètes); Gaundal, la discorde; Geir- 
Skangul , celle qui élève la lance. Les 
Valkyries conduisaient les morts au Val- 
halla ; leur nom vient de «a/, corps sans 
vie, et de kiora , choisir. 11 y en avait 
treize suivant le Grimis-mal, st. 
XXXVI , et toutes celles que nous ve- 
nons de nommer n'y sont pas comprises; 
le Skalda , p. 212, en désigne encore da- 
vantage. On les appelait Nymphes d'O- 
din, parce qu'il était le Dieu des batail- 
les. Dans les Homérides, les VLepeç sont 
quelquefois de véritables Valkyries; II. . 
1. IX , v. ill ; 1. XVIH, v. 535-540 ; 1. 
XXII, v. 210, etc. 

(1) Baidur ou Balldur, second fils d'O-* 
din et de Frigga, soleil , Dieu du soleil; 
son nom peut venir de balldr , puissant , 
beau, ou de bal y flamme, quoiqu'une 
origine, orientale nous semble plus pro- 
bable. Les Phéniciens adoraient le so- 
leil sous le nom de Baal ; d'a- 
près le scholiaste d'Eschyle et Hesy- 
chius , ap. Vossius , De origine et pro- 
gressa Idolotriae, Ballen signifie roi en 
persan , et cette explication est confir- 
mée par Sextus Empiricus, 1. 1, c. 13 

(je ne connais que Jy, prince) ; Baidur 
serait alors une contraction de Baal-adur, 
•VTN hébreu , oujyl persan , noble, 
brillant , le brillant roi, le roi du feu ; il 
pourrait venir aussi du sanscrit 
être fort , ou du persan «Xjt^ , fils. Un 
autre fait prouve la liaison entre le culte 
du soleil en Orient et celui des Scandi- 
naves. Ils célébraient le solstice d'été , 
comme les Persans, en allumant d'im- 
menses bûchers ( c'est là probablement 
l'origine des feux Saint- Jean ) , et Ton 
sait par le témoignage de Diodore de 
Sicile, 1. 1, p. 99, que les Egyptiens im- 
molaient des hommes rouges [nvppoi : 



de là sans doute l'épithète de Baidur , 
blodgrom tinor ) à Busiris , c'est-à-dire 
sur la tombe d'Oeiris ; Jablonski, Lexi- 
eon voeum aegypt. , p. 54 , et Zoega , 
De Obeliscis, p. 288. 

(2) Les Dieux avant pressenti la mort 
de Baidur, sa mère fit jurer de ne lui 
faire aucun mal à toutes les créatures 
du ciel , de la .terre et de la mer ; elle 
n'oublia que le gui , et ce fut avec une 
branche de gui que Haudur le tua. Voi- 
là sans doute pourquoi le gui était le 
symbole de la nouvelle année ; il avait tué 
l'ancienne, représentée par la soleil. Au 
gui l'an neuf, disait-on en France , et 
cette signification du gui se retrouve aus- 
si en Angleterre ; ap. Robert , Cambrian 
Popular Antiquitiet ; voyez aussi Pline,' 
1. VI, c. 44, et Geijer, Svea Rikes HUf- 
der , 1. 1, p. 330 et sea. Le rameau que 
Virgile met à la main a'Énée pour péné- 
trer dans les enfers n'était autre chose 

Îjue du gui ; il le dit lui -môme sous la 
orme d r une comparaison ; Aeneid., 1. 
VI, v. 205: 

Quale solet sylvis brumaU frigore viscum 
Fronde virere nova, quod non sua seminat 

arbos , 

Et croceo foetu teretes circumdare truncos ; 
Talis «rat species auri frondentis opaca 
Ilice, sic leni crepitabat bractea vento. , 

Ferdusi raconte du prince Asfendiar 
une histoire absolument semblable à 
celle de Baidur ; ap. GtJrres , Heldenbuch 
von Iran , t. Il, p. 324 , 327 et seq. Un 
épisode de l'histoire, de Baidur exerça 
une influence incontestable sur les idées 
poétiques du moyeu âge. Le Snorra- 
Edda nous apprend que les Dieux mi- 
rent son corps sur un vaisseau appelé 
Bringhorni , qu'ils lancèrent en pleine 
mer , à la merci des vagues, et dans 
Lancelot du Lac, p. 147 , éd. de 1591 , 
le corps d'un chevalier est déposé « en 
une nef richement équippée , qu'on laisse 
aller au gré du vent , sans conduite.» 

(3) Fils d'Odin, SfcoMa, p. 105. U 



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Le lendemain matin naîtra le frère de Baldor (1) ; avant sa 
seconde nuit , ce fils d'Odin aura déjà vengé son frère. Il ne 
sè lavera les mains ni ne se rasera la tête avant d'avoir 
étendu sur son bûcher le meurtrier de Baldur. Mais Frig- 
ga (2) pleurera, dans les plus profondes cavernes, la perte 
du Valhalla (3). — Comprenez- vous ma pensée ? 



était aveugle et te Dieu des ténèbres , 
suivant M. Finn Magnussen ., EddaUeren % 
t. in, p. 12, 29 et 40. Peut-être son nom 
Tient -U de haudr , haudur, terre, corps 
opaque. Chez les Grecs, Kàqç était le 
nom de Pluton. 

(1) Son nom vient probablement do 

Cflfin, Téta, Je beau, ou du persan a, 
le noble, le sublime. On reliouve 
un Bali dans la mythologie cingalaise; 
voyez Upham, Illustrations ofBudhitm, 
n. 28-45. 



(2) Déesse de la terre et de la volup- 
té ; elle était fille de Fidrgvin et femme 
d'Odin. Son nom peut venir de l'islandais 
freya, la féconde ou la fécondante. Un 
manuscrit du Skalda parle d'un oiseau 
qui lui aurait été consacré (Lex. mylh., 
p. 576) ; peut-être est-ce le friquet , es- 
pèce de passereau dont la lascivité est 
proverbiale en Normandie. Ce mythe se 
retrouve chez une foule de peuples; Isis 
pleure Osiris, Vénus Adonis , Cybèle At- 
tinis; voyez Diod. Sicul. , lib. IV. La 
Mort avait consenti à rendre Baldur à 
Frigga si toutes les créatures le pleu- 
raient. U n'y eut qu'une vieille femme' 
qui s'y refusa : aussi Baldur est-il ap- 
pelé le Dieu des larmes ; Skalda, p. 105. 
En anglais, le vendredi est consacré à 
Frigga, Friday ; elle a remplacé Vénus. 

(5) Son nom vient de val , choix , et 
Mll t hall , palais; le palais des élus , et 
les élus étaient les plus braves. Il avait 
d'assez grandes ressemblances avec Vâ- 
c ail on des romanciers du moyen âge, où 
habitaient aussi après leur mort les é- 
lus de la chevalerie, pour qu'on puisse 
assurer qu'il n'y avait de changé que 
quelques lettres de son nom. Ses mu- 
railles brillaient au loin comme de l'or; 
Grimnù-mal , st. VIÏI; il avait cinq 
cents portes et quarante de plus, /<*., 
*t. XX III; son toit était formé de bou- 
cliers dorés; Thiodolf Hvin, ap. Snor- 
ri, Heimtkringla t t. I, p. 93; et un ai- 



gle faisait la garde sur le faite; Grimni$. 
ma/, st. X : et en lit dans la description 
d'Avallon que nous a laissée le Romank 
de Guillaume au cornet , Ms. du Roi 

6085: 

Ades reluit corn fournaise embrasée 

If i avoit pierre ne fust a or fondée / 
.V.C. fenestes y cloent la vespree. 

La couverture fa a or tregeteej 
Sus .j. pomnet fu l'aygletfor fermée. 

Une autre description de We d'Aval- 
lon montre encore plus évidemment que, 
dans l'esprit du moyen âge , c'était un 
paradis que chacun concevait à sa ma- 
nière : 

Taprobana vîret fbecunda cesplte «ratai 
Bis etenim segetes anno producit ïn uno 
Bis gerit aestatem : bis ver, bis colligit uvas 
Et fructus aJios ; nitidis gratissima gemmis , 
Atflis aeterno producit vere virentes 
Flores et frondes, per tempora cuncta 
. . • vfrendo. 

Insula pomorum quae fortunata vocatur 
fix re nomen habet, quia per se singula 

Non opus est illi sulcantibus arva colonisé 
Omnis abest cultus nisi quem natura 
, Tl4 m , ministrat: 
Ultro foecundas segetes producit et uvas, 
Nataque poma suis praetonso germine 

sylvJs: 

Omnia gignit humus vice graminis ultro 

redundans. 

Galfrid de Afonemuta, Fila MerUni, v. 905. 

Il n'entrait dans le Valhalla que les 
guerriers morts dans les combats; F*- 
ylingasaga , c. X , jet on retrouve une 
croyance semblable, qui n'était proba- 
blement pas générale en Scandinavie , 
dans les religions indoue et persane; 
voyez leJVa/a, p. 254, trad. deKosegar- 
ten; le Hitùpadesa (Londres, 1810), v. 
68, et le Schahnameh , ap. Gtfrres, t. H, 
p. 97. Dans le Jardin des, roses de la 
religion persane, les héros vident éter- 



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— 102 — 

J'aî ?u dans lés fers, m mBieu du làc defeu, tme forme 
semblable à Loki habile à les prendre toutes ; là s'as* 
*ied Sigyna (2), et les souffrances de son mari lui remplissent 
l'âme de douleur. — Comprenez -vous ma pensée? 
* Un torrent descend de l'orient , roulant de la vase et de$ 
épées; il empoisonne au loin les vallées : son nom est S&* 
thur (3). Au nord , sur la montagne des Ténèbres , s'élève 



nellement des coupes pleines devin sans 
pouvoir jamais assouvir leur soif, e| 
dans le Valhalla Scandinave ils vident 
joyeusement leurs coupes d'or tant que 
dure la journée; Grimnis-mat , st. VU. 
Si les Ases reçoivent ainsi les braves 
dans leur palais , c'est qu'ils comptent 
sur eux pour la grande bataille avec les 
Géauts, et Ton voit dans Saeountalà , 
acte. VI, que dans leurs dangers les Dieux 
indous appelaient aussi des héros à leur 
secours. 

- (1) Il étaitfilsdugéantFarbauti etdeNa- 
la, que d'autres traditions appellent Lau- 
feya ; son nom vient de loki, fourbe, ou 
de log, feu. C'est l'Ase déchu , le Satan 
de la, mythologie Scandinave ; son his- 
toire est racontée dans VMgis-Drecka. 
En irlandais , loj signifie à la fois dieu 
et feu ; c'est évidemment un souvenir de 
sabéisme, et peut-être ne peut-on le 
rattacher qu'à la religion Scandinave. 
Au reste, ce ne serait pas le seul ; dans 
le roman en vieux français que nous ci- 
tions tout à l'heure , Loke s'appelle Lo- 
qulfer , et a conservé le caractère sata- 
nique que nous lui voyons dans YEdda : 

. Dit Loquifer : De ça vous ai veu ; 
Relinquis Deu, le malves roi Jhesu, 
Et si aore Mahomet et Gahu. 

. En Norvège, le Diable est encore ap- 

Selé Loke , et les paysans du Julland 
onnent à l'ivraie le nom de Lokens 
Havre, avoine de Loki. Le feu avait 
«assi deux caractères différents dans la 
religion Scandinave , et Loki était deve- 
nu un personnage double, dont on con- 
fondait quelquefois les deux rôles , Loki 
d'Asgard, l'Ase, et Loki d'Otgard , le 
Géant, le Démon. On retrouve aussi cette 
.distinction dans notre vieille poésie : 

Un vix prestre la porte garde, 
Maus fus et maie llambe Tarde. 

Lais de Gugemer, v. 540. 



Voilà le marnait feu, bien distingué d'un 
autre , et cette expression n'est pas iso- 
lée ; on la trouve aussi dans le Tristan 
de M. Francisque Michel , v. 5791, dans 
le fabliau Do Maignien et de la Dame , 
v. 55, et dans plusieurs autres , t. 111, 
p. 2$7 et 297 , éd. de Méon. Il est im- 
possible qu'elle ne se rattache pas aux 
traditions ou aux souvenirs d'un peuple 
qui avait rendu un culte au soleil. 

(2) Sigyna est uue déesse; Snorra- 
Bdda,?. 79 et 212; elle eut de Loki 
deux enfants , Nari et Narti. L'étymolo- 
gie de son nom est incertaine. Pour 
punir la perfidie de Loki, les Dieux 
rattachèrent comme Ahriman , Promé- 
thée et le Satan du Cœdmon : 

Ac licgaS me ymbe 

Iren benda 

RideS racentan sal. 
Puis ils suspendirent sur sa tête un ser- 
pent. Sigyna reçoit dans un vase le poi- 
son qui distille incessamment de sa gueu- 
le ; mais lorsque le vase est plein , et 
qu'elle le retire pour le vider, le poison 
tombe sur Loki , et ce dont les efforts 
qu'il fait pour changer de place qui oc- 
casionnent les tremblements de terre. - 
(3) De slita, détruire ; le destructeur. 
Il y a un fleuve dans la mythologie in- 
doue qui répond à la description du 
Slithur , d'après M. Finn Magnussen, 
Lex. myth. , p. 712 , et on lit dans le 
Voyage de saint Brandon au Paradis 
Terrestre : 

Enfers jetet fus et fiâmes , 
Perches ardanz et les lames. 

Il y a aussi dans le Purgatoire de saint 
Patrice, v. 1257, un fleuve 

Horrible ; e parfund, e puant ; 
La oit criz e noise grant. 
Cele ewe estoit toute embrasée 
De flame sulphrme od fumée. 



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— 103 — 

}e palais d'or Je la race au cœur 4<e pierre j un autre «'élève 
dans la contrée que n'ont jamais désolée les frimas : c'est 
Brimir(i), la salle de réjouissance des Gréants. 

J'ai vu dans la terre des Funérailles la demeure qui ne con- 
naît point la lumière du soleil ; ses portes sont ouvertes au 
vent du nord j une pluie de poisons tombe à travers les fe- 
nêtres; ses murailles sont bâties avec des serpents entre- 
lacés (2). 

J'y ai vu rouler, dans l'écume des torrents , le parjure > 
l'assassin et celui qui souille l'oreille, d'une épouse de paroles 
adultères (3). Là ; l'insatiable Nidbauggr (4) suce le cadavre 



(1) De brimi, feu, chaleur; on dé- 
tail là placer . parmi les grands bon- 
heurs de la vie dans un pays aussi froid 
crae la Scandinavie. 

(2) D'après Hyde , De religions vete- 
rum Pertarum , p. 399, 404, les enfers 
des Persans ressemblaient au Nastrond 
des Scandinaves. Son nom vient sans 
doute de «or, cadavre , et slrond , riva- 
ge, la Terre des Morts. Dans la poésie 
anglo-saxonne , les serpents figurent 
aussi dans le supplice des damnés; Cœd- 
mon, v. 270,271, et Dante a dit, Infer- 
no,*ç. XXIV, v. 82-85: 

E viéivi entro terribile stipa 

Di serpenti, e di si diversa mena , 

Che la memoria il sangue ancor mi scipa. 

Voyez aussi c. XXV* v. 1-9, etc. La mê- 
me idée se retrouve dans le Purgatoire 
de saint Patrice, par Marie de France , 
T. 996 : 



Sur els veeit draguns ardanz, 

8ui les poieneient e turmentouent, 
d denz ardanz les devouroueni. 

Et dans la Danse des Morts de Holbein, 
n° 53, le serpent figure parmi les armes 
et les attributs de la mort. Un autre 
passage de Vlnferno, c. VI, v. 7, con- 
corde parfaitement avec la description 
du VWu-spa : 

Io sono al terzo cerchio detta piova 
Eterna, maladetta, fredda e grève : 
Regola, e qualité mai non l'è nuova, 

Grandine grossa, e acqua tinta, e neve 
Per l'aer tenebroso si riveraa : 
Pute la terra che questo riceve. 



(3) La vénération dont on entourait 
les femmes en Scandinavie faisait at- 
tacher la plus grande importance à 
leur chasteté. Dans le Bava-mal, st. 
CX XX III, il est recommandé d'avoir la 

Ïilus grande circonspection avec la 
èmme des autres, et la strophe €XVH 
«avait déjà donné le môme conseil. La 
femme adultère était enterrée vive : Ko- 
ni undi griut; StiernhiSOk, De jure flb- 
thorum vetuslo, p. 356. Peut-être sont- 
ce les souvenirs de la poésie-islandaise 
qui firent supposer à tant de poètes du 
moyen âge une loi qui punissait de mort 
les femmes qui avaient péché contre la 
chasteté. G'estoit la coustume , en ce 
temps, telle que quand une femme estoit 
grosse, que ce n'estoit de ?on mari, où 
qu'elle ne fùst mariée, on l'ardoit ; JWa- 
toire plaisante du noble Siperis de Ft- 
nevaulx et de ses dix-sept fils. La 
femme d'un paysan s'écrie , en trouvant 
chez elle le cadavre d'un moine que des 



voleurs y avaient apporté : 

Sue ferai lasse! 
demain arse, 
Et vous serez pendus, biax sire, 
- Demain porra li siècles dire 
K'o moi rave trove gisant. 

Safnte-Palaye, Glossaire, col. 282. 

Dans le roman de Tristan, il est con- 
damné à mort pour adultère, aiusi que 
Ysolt, et un des plus touchants épisodes 
de V Orlando forioso est basé sur l'as— 
pra legge di Scozta, empia e se ver a. 
(4) De nid, ténèbres, et hauggva, dé- 



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des morts, et dépèce lea vivants. — Compre&çz-vous ma 
pensée? 

Jadis elle se retira à l'orient dans la forêt de Fer (1), et 
elle y allaita les enfants de l'abyme ; le plus grand de tous a 
la taille d'un géant : c'est lui qui dévore la lune (2). 

Il se rassasie de la vie des hommes , et rougit d'une pluie 
de sang le trône des Dieux } l'été suivant , la lumière du so- 
leil est plus sombre, et les tempêtes sont déchaînées. — 
CQmprçnez-vous ma pensée ? 

Alors Egdir (3), la sentinelle des Géants, s'assied, plein dé 
joie , sur la montagne , efciait vibrer sa harpe ; sur sa tète , 
chante, dans les airs (4)^Fialar, le coq aux couleurs de 
feu (5). 

C'est lui qui porte sa crête d'or au milieu des Àses f son 
chant réveille les guerriers du Dieu des armées. Il en est un 

chirer; c'était le dragon qui déchirait dare, l'Aquilon, Borée, est le roi des 
les damnés dans les ténèbres du Tar-» Vents ; Pylhia, ode IV, t. 321-26 : àsToç 
tare. signifie à la fois aigle et vent ; dans les 

(1) Il y a également dans la mytholo- chants de la Grèce moderne c'est un 
gie indoue une forêt de Fer ; Finn Ma- vau t our) Ê s paÇ , qui préside aux vents; 
gnùssen, Vôlu-spa, n. 59. Fauriel, t. 2, p. 256, et le vulturnus, 

(2) Les anciens peuples croyaient quo i e % enl de 8U d-est des Latins, vient cer- 
les éclipses étaient produites par un f lainemeilt de vullur. 

monstre qui voulait dévorer les astres ; (4) Le texle dit . | a f or èt des oiseaux . 

elles leur semblaient un présage de c , egt une périphrase qui désigne sou- 

grands malheurs, comme l'étaient na- vent j, air dans les poésies Scandinaves ; 

guère encore les comètes. Le monstre e lle nous semble trop recherchée pour 

qui 4évorera a lune lors de la fin du ne ètre uue interpolation, 

monde s'appelle Manigarmur, le glou- Le coq éta f t le SY mbole du feu 

ton de la lune. On trouve encore des dans l'Orient (Rois, 1. Il, c. XVII, v. 

traces de ces idées en France; La Mon- ^ Creuzer, Symbolik, t. Il, p. 90 ) , et 

noye nous apprend, Noet Borgmgnon, hez feg auc i ens Scandinaves, proba- 

p. 242, que l'on dit en Bourgogne, pour ^ lement ;parce qu 'ji aim once le retour 

braver des menaces dont les effets, sont ^ u - oùf C e9t à cetle signification mé- 

éloignés : Dieu garde la lune des loups; t ap horique qu'il doit sans doute le nom 

et dans la chauson populaire sur Henri r lui J onne ïe poëte> piallat, de fiOlr, 

IV Jusqu'à ce que l'on prenne la lune rauUitu d e , qui a beaucoup de formes 

avec les dents signifie la fin du monde. différentes. Dans plusieurs de nos pro- 

(3) Géant dont le nom vient d'egdir, vince8 , e coq es t resté une figure de 
aigle; probablement le môme que le pi ncen die ; les habitants dés campagnes 
Hraesvelgr du Vafprudnis-mal , st. n'osent pas refuser les mendiants, parce 
XXXVII, v. 5, Géant sous la forme d'un que, disent-ils, le coq rouge chanterait. 
aigle ou couvert des dépouilles de l'ai- La môme expression existe en D» 1 } 6 - 
gle. On reconnaît Yaquilo de3 Latins : mark ( Edda, t. I, p. XXXli ) et en Alle- 
Ventus,dit Festus , a vehementissimo magne ; Keysler, Antiquilates ieplen- 
volatu ad instar aquilae. D'après Pin- trionales, p. 162. 



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— 108 — 

«titre, aux phimes couleur de suie (1), qui chante sous la 
terre , dans les cavernes de Hela (2). 

Les aboiements du chien des enfers (3) retentiront [devant 
la porte , le Loup rompra sa chaîne et courra à travers le 
monde (4). Mon œil a lu dans l'avenir, il a vu plus loin en- 
core la dissolution des puissances , et le crépuscule des 
Dieux (8). 

Les parents mépriseront les liens de la parenté, le frère 
combattra son frère , et tombera mort sur son cadavre. Le 
crime sera dans le monde, l'adultère datas tous les lits; ce 
sera le siècle des tempêtes et des loups, le siècle de la hache 
et de l'épée ; le meurtre brisera tous les boucliers; avant que 
l'univers entre en fusion , le dernier homme aura péri frap- 
pé par son semblable (6). 



(1) Ces deux coqs reviennent sou- 
vent dans la poésie du moyen âge, en- 
tre autres dans les strophes XIII et XIV 
de la ballade danoise Aage og Else ; et 
nous aurons l'occasion d'en parler ail— 
leurs. On ne pouvait donner à la lu- 
mière bienfaisante du soleil le même 
symbole qu'aux feux souterrains, qui ne 
paraissent qu'en déchirant la terre et 
en répandant dans Pair des vapeurs mé- 
phytiques. 

(2) Fille de Loki et d'Àngurbodi , la 
plus terribles des Furies ( Uyndlu-liod, 
st. XXVI), la Mort. Otf lit dans Leyces- 
ter, Hittorical antiquities, p. 141 : Ro- 
ger Lacy, sirnamed Bell, for his jierce 
spirit. Hela avait un cheval blanc, ap- 
pelé Helhestr, qui rappelle celui de \ A- 
pocalypte, c. VI, v. 8; on reconnaît 'le 
Ralighi des Indous, et l'A^aoTwp dés 
Grecs. 

(3) 11 s'appelait Garm, et son nom ve- 
nait de Qerr; vorace. On retrouve ce 
chien dans la mythologie de presque 
toutes les nations; chez les Grecs, les 
Indous (Moor, Hindu Panthéon, p. 304) , 
les Slaves (Mone, Geschichte des Hei- 
denlh/im nord. Europa , 1. 1, p. 210), 
etc. ; les Egyptiens avaient aussi un loup 
mythique : Creuzer, Briefe ûber ilomer 
und Hetiodus , p. 183. 

(4) Le loup Fenrir , do /en , fenri , 



abyme; il ava éta engendré par Loki 
et Ângurbodi. VJBgi$ - Drecka , st. 
XXXVIII et XXXIX. et le Gilfagin- 
ning , p. 32 et seq., racontent com- 
ment les Ases étaient parvenues à le 
lier dans l'île de Lyngvi. 

(5) Il y a dans le texte des expres- 
sions mythologiques, qui auraient exigé 
de longs commentaires; on a sacrifié la 
fittélité des mots à la clarté des idées. 

(6) On a cru devoir changer deux 
vers de place. Ovide a dit, Metam., I. I, 
v. 128 : 

Protinus erumpunt venae pejoris in aevum 
Omne riefas; fugerepudor, verumque, 

ûdesque. 

Viveur ex rapto, non hospes ab hospite tutus, 
ftonîocer a genero ; fratrum quoque gratta 
rara est. 

Il y apra sur la terre, a dit cet homme 
sagô (Merlin), un long âge de guerre, de 
cruelles épouvantes, de meurtres et de 
perfidies; un âge de bêtes féroces, un 
âge de combattants. La froideur glace 
tous les cœurs. Un temps pire encore 
s'empare du monde ; le pére ne connaît 

{dus son fils, les parentés sont rompues ; 
es fils s'élèvent contre les pères; Mer- 
lins-spa, ap. Finn Magnussen, Lexieon 
mylhologicum, p. 658. 

Biedecrvt vnbovm 



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40 ■ 



— 106 — 

IxOTqueflàtoÎMsrararbre qtii supporte lemonde, tes «M de 
Mimir joueront au bruit éclatant du cor 4e Giallar(i); Hetah 
^1 élèvera sa trtfmpette dans les airs, <rt ses sons reteati- 
roiit au loin (2); la mer élèvera jusçi'aû del la cime mugis- 
sante de ses vagues (3). 



snr les moyens de sauver. l'imfoeta, me- 
nacé de périr par le feu. Au reste , il y 
avait dans la religion Scandinave un au- 
tre Mimir, dont le nom venait sans 
doute de mimir , qui a de la mémoire, 
de l'expérience; il semble une person- 
nification de la jsagesse ; ce fut lui qui 
rendit le JJrenrier oracle, qui apprit à 
Odin à connaître les lettres , et dans le 
Brynhildar-qvida I, st. XIV, Odin 
loi coupe la tête ; ce jfui ne peut s'enten- 
dre que dans un sens métaphorique : 
T M . ... ~ . Mm Odin mit hérité de sa sagesse. Consul* 

roU ^îi^:Snîr ( îwalrîî «" **• de Mimir Unifierait 4pnc 
ra avec la tôte de Mimir (1 océan) ; il 8eulement réD échir ; la fontaine de Mi- 
mir , la source de la sagesse , serait la 
réflexion. Si notre interprétation n'était 



Gewinnent blvdigin tovm , 
Sie werdint gar blvtvar. 
Iles oeMnam dagis dftz Ist war. 
Enkerirt, ap. Hoftinaim, ^m^«*oe», 
t. II, p. 188. 

Voyez aussi Hésiode, Opéra et Bt'et, t. 
463 et suiv»; S. Mathaeus , Bvrng., 

c.xxrvr,v.io,i2. 9 wt 

(1) Géant dont le ntm vient de y ♦«ttr, 
retentissant. 

(2) Pour appeler les Dieux au com- 
bat, 



lera 

a paru peu probable que, ainsi que l'ont 
crut plusieurs commentateurs, Odin de- 
mandât conseil à Mimir, qui est un Géant 
et par conséquent son ennemi ; en ajou- 
tant que les fils de Mimir se réjouissent 
du danger qui menace les Âses, la même 
strophe le rend encore plus invraisem- 
blable. Notre interprétation se fonde 
sur la strophe XXXVIII du Hyndlu- 
liod (La mer élèvera ses vagues fu- 
rieuses jusqu'au sommet des cieux ) , 
et une figure assez commune dans la 
poésie orientale ; le poète nous a semblé 
avoir voulu dire que le ciel sera assez 
près de la mer pour pouvoir parler avec 
elle. Nous citerons pour exemple ce 
passage si célèbre du Sehahnameh où 
Ferdusi décrit la gloire de Feridun : 

Jones, Poeseos Âtiaiicae Commenta- 
rii , p. 206, en traduit ainsi deux vers : 
Cura ad elatam illam regiam accessi, ca- 
7ut ejus cum stellis arcana iniit consi- 
ia. On doit cependant reconnaître que 
dans le Snorra-Edda , p. 72 , Odin va 
demander conseil à la fontaine de Mi- 
mir. Si peu décisive que soit l'autorité 
de cette compilation, il est probable 

3 ne ses idées avaient quelque fondement 
ans les traditions du temps , et le poë- 
te a pu supposer assez naturellement 
qu'Odin consultait le Géant des mers 



F 



vas juste , il y aurait une lacune dans 
& Wlu-spa ; presque toutes les prophé- 
ties sur la fin du monde parlent de ré- 
lévatîon des eaux de la mer. Dans une 
traduction des prophéties de Merlin, 
faite dans les premières années du tret- 
zième siècle par nn moine nommé Gun- 
laug Leifson , on IH : 

Geysar geimi, 

Gengr hann upp i lopt. 

La mer se gonfle, elle s'élève rers le 
ciel. 

Bsti sera el uno de los signos dubdades, 
Subirà à las nubes el mar muchos estados , 
Mas alto que las sierras ô mas que los 

n coftados , 

Tanto que en sequero fincaran los pescados. 

Berceo, Signot del Juieio, st. V. 

Nous croyons qu'on sera bien aise de 
•trouver ici la traduction que MarbodO 
fit en vers latins de la prophétie de la 
Sibylle : 

Judicii signum , telhis sudore madescet. 

Exurêt terras ignis, ^ntumquepoluinque, 
Inquirens tetri portas efTringere Averni. 

Tunc'elrit eYluctus,' stridebunt dentibus 

omnes. 



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— tm — 

L© frftne Yggdraaai s'agitera $«r se» ravinas (i) j % 
craquera comme s'il était atteint de pourriture, et Loki 
rompra ses liens ; les morte eux-mêmes trembleront dans le 
royaume de Héla ayant que la flamme de Surtur ne le 
dévore (2). 

Le yoile de Hrymur (3) paraîtra à l'orient , la mer gon- 
flera sés èaut devant lui ; le serpent du monde se déroulera 
avec la force d'un géant (4), il serrera l'Océan dans ses 



Eripitur solis jubar et chorus interit astris. 
Salvetur coelum, lanaris splendor obibit ; 
nejkieieottes. valles extolletab irao. 
Non erft m rébus bominum sublime Tel 
M akum; 
Nam aequautur montes campis, etcaerula 
^ pontu 
Onmia cessabunt, tenus contracta peribit. 
8iopariter fontes, torrentes, fluminaque 

Et tuba oum sonitum tristem demiUet aï™ 

alto 

Orbe , gemens facinus miserum, variosque 

Tartareumque Chaos monstrabit terra 
_ déhiscent , 

Et coram hoc Domino Reges sistentur ad 

unura. 

Decidet e coelo jgnisque et sulphureus 

amnls. 

Ap. HildeberU Opéra, col. 1630. 
(1) Les tremblements de terre sont in- 
diqués dans toutes les prophéties comme 
un des signes précurseurs de la fia du 
monde : 

En el octavo dia vernâ otra miseria , 
Tremera todo el mundo mucho de grant 
■ m manera, 
«on se terna en pies ninguna calavera , 
Que en tierranon caya, non serà tan ligera. 
Berceo , Signas del Juieio , st. XV. 
Nec tremor est terrae , judiciive dies. 

Beinardus Fulpes , 1. 1 , v. 780. 
(2) On fait venir son nom de surir, 
obscur; si celle étymologte était vraie , 
elle pourrait s'expliquer de la môme 
manière que le nom des astres en persan 
OjU*¥, yoile. LeKal, ou Kala deslndous, 
jui doit aussi consumer le monde, a une 
étymologie semblable , et Ton ne peut 
s'empêcher de remarquer la liaison de 
son nom avec l'islandais Kol, l'allemand 
Kohierei l'anglais eoal, charbon. 11 sem- 
ble d'ailleurs assez naturel d'attribuer 
la couleur noire aux intelligences les 
plus redoutable» et les plus méchantes ; 



les mauvais Génies de l'Orient , le Sa-* 
tan du moyen âge chrétien , le Saman* 
Dewa cingalais et le Gzernebog Tschart 
des Slaves , étaient également noirs; en 
turc le même mot, signifie noir et 
méchant. Cette étymologie ne nous sem- 
ble cependant pas la plus probable; 
dans une mythologie où le feu était 
Dieu , les mauvais Génies devaient per- 
sonnifier le froid et les ténèbres. Surtur 
nous semble avoir des rapports d'origi- 
ne avec le grec raoTaptçgev , trembler 
de froid, et le mandschou tourtar, qui 
a la même signification ; il y a en Islan- 
de une grotte pleine de glaçons , que 
Ton appelle Caverne de Surtur (Surtar- 
hellir). Lorsque -plusieurs systèmes reli- 
gieux se sont mêlés et qu'on a cru àla des- 
truction des Dieux par le feu, Surtor a prit 
un rôle entièrement opposé à son carac- 
tère primitif. Il est d'ailleurs remarqua- 
ble que seoir, froid, et svalg, consumer, 
aient le même radical. Nous ne croyons 
•pas que VObicUr puisse signifier ici l'in- 
compréhensible , comme i'Aman des É- 
gyptiens et l' Ayvworoç, ap. Ad. Apo$t.> 
c. XVII, v. 23. 

(5) Géant, dont le nom vient de hrim, 
gelée blanche; celui qui apporte le froid. 

(4) Il s'appelle JQrmungand , le 
monstre terrestre ; Midgardsorm , le 
serpent qui entoure le monde. C'était 
d'abord la personnification de l'océan , 
qui enveloppe la terre et rejoint sa tète 
avec sa queue; dans l'écriture allégori- 
que des Egyptiens, l'univers était repré- 
senté par un serpent. Les Indous 
croyaient aussi à ce monstre , qu'ils ap- 
pelaient Vasuki; voyez le Maha-Bhara- 
ta; Esaie , c. XXVII, v. 1 , en parle 
sou* le nom de Léviathan. Àhriman , le 
Génie du mal des Persans, était éga- 
lement représenté sous 5 la figure <rua 



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— 108 — 

nœuds; l'aigle battra de* ailes , son bec pâle déchfrera tes 
cadavres (1), et le navire de la mort forcera le passage (2). 

Il paraîtra à l'orient : Loki tiendra le gouvernail , et les 
flots apporteront les messagers du destin (3). Tous les mons- 
tres de la Destruction suivront Fenrir -, réuni à leur armée, 
le Démon de la nuit les devancera tous. 

Que feront alors les Ases? Que feront alors les Alfes (4)? 



serpent ; GBrres , Mythengeschichte , 
t. I , p. 227. Seshanaga , le souve- 
rain de Patala , l'enfer de la mytholo- 
gie indoue, est le roi des serpents; 
voyez aussi Yakkun Nattanavoa , p. 40. 
Le Diable était connu dans le moyen âge 
sous le nom de serpens , anguit ; Gre- 
gorius Magnus, Opéra, t. I, p. 111; 
ffellewurm, ap. Eschenbach, Lohen- 
grin 9 v. 141. Dante dit : 
Difendimi,Ço Signor , dallo gran vermo. 
Et Ton trouve la môme expression dans 
l'Arioste , Orlando For. , c. XL VI , st. 
78. En cigain le même mot benk signifie 
à la fois diable et dragon. jVoyez aussi , 
sur la Vouivre, Mémoires des Anti- 
quaires, t. VI , p. 217. Voilà pourquoi, 
dans les vieux romans carfovingiens 
qui étaient composés dans un esprit chré- 
tien , c'était un dragon qui servait de 
ralliement aux Sarrazins : 

De davant sel fait porter sun dragon , 
E l'estandart Tervagan e Mahum , 
E un Ymagene Apoïin le felun. 
Chanson de Roland, st. CCXXXVII , v. 2. 
Sun dragon portet a qui sa gent s'alient. 

/<*.,st.CXH, v.2. 
Le slgnors d'aus qui porte le dragon. 
Romans de Garin le loherenc, v. 27,405. 
Et il y avait un dragon sur l'étendard 
magique que Merlin avait donné à 
Arthur : 

Merlin bar her golnfanoun ; 
Upon the top stode a dragoun. 

Romance of Arthour and Merlin. 

On retrouve aussi le dragon chez Stric- 
kœre , p. 104' , et Chuonrat , p. 217 , 
v. 21, etc. Au reste , tant de nations 
avaient adopté le dragon comme signe 
de ralliement, qu'on aurait probable- 
ment tort d'en tirer aucune conséquence ; 
voyez Vegetius, 1. 1 , c. 23 ; Claudianug, 



passim ; Guiart, 1. 1, p. 303, et du Gange, 
t. II, col. 1642 et suiv. 

(1) Hrœsvelgr, mangeur de charogn e; 
le nom de l'aigle en sanscrit, Gf)06(|^ * , 
a la même signification. 

(2) Le Naglfar ; de nagl , ongle, et 
far , navire ; vaisseau fait avec les on- 
gles des morts , suivant le Snorra~Ed- 
da , p. 71 : aussi la superstition recom- 
mandait-elle de les couper pour retar- 
der l'arrivée du Naglfar. 

(3) Muspellz ; ce mot présente de gran- 
des difficultés. M. FinnMagnussen l'ex- 
plique par les Génies de l'empyrée ; 
mais on ne comprendrait pas alors pour- 
quoi le FVlu-spa , st. XLV , les ferait 
arriver sur les flots , et Y JEgis-Vrecka , 
st. XLII r à travers les bois. M. Grimm, 
Deutsche Myth. , p. 466, assure que ces 
Muspellz ne peuvent être que les Génies 
du feu , quoiqu'il fût fort extraordinai- 
re que le VVlu-spa les fît arriver par 
mer et du côté de l'orient , tandis que 
Surtur, qui est bien certainement Je 
feu , vient du midi. Il nous a paru qu'ils 
devaient signifier le Destin ; dans un 
fragment, d'une harmonie des Évangiles 
en vieux saxon , Mutspelli a certaine- 
ment cette signification ; ap. Docen , 
Miscellaneen , t. II , p. 18 ; et les deux 
passages cités par M. Grimm à l'appui 
de son opinion donnent une nouvelle 
force à la nôtre. Le mutspelli tiré de 
la traduction de Pétri Ep. II , c. III, 
v. 10, est le dies Domini de l'interprè- 
te latin , et Mudspelles megin obar mon 
ferid d'Heljand signifie : La force du 
Destin domine les efforts des hommes. 
Il avait primitivement la même signifi- 
cation que Surtur; £JUwwt signifie , en 
turc, obscur, manquant de lumière. 

(4) Puissances élémentaires , infé- 
rieures aux Ases et supérieures à l'Hu- 



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— 109 — 

Le monde dés Géants retentit dejoie , les Ases se réunissent 
à la bâte ; les Génies terrestres gémissent devant la porte de 
leurs cavernes ; ils savent que les entrailles de la terre ne les 
protégeront point. — Comprenez-vous ma pensée? 

Surtur s'avance au midi , poussant devant lui la flamme 
4u feu ; le soleil resplendit dans les reflets de son épée (1) y 
les montagnes dé rochers fondent, les géantes courent éper- 
dues , les hommes se précipitent dans les voies de la mort, 
et le ciel se fend. 

Alors une autre angoisse frappera la Déesse. — Odin en- 
gagera le combat avec le Loup , et l'éclatant vainqueur da 
Beli (2) avec Surtur. — Alors tombera le Dieu le plus cher à 
Frigga(3). 



inanité; peut-être leur nom vient-il 
d'ulyoç , blanc , par opposition aux 
mauvais Génies , qui étaient noirs ; il se 
retrouve dans plusieurs langues ; Mlf en 
anglo-saxo , Elf en anglais et en sué- 
dois, Elbe en allemand , Elv en danois ; 
la féerie du moyen âge s'y rattache en 
grande partie. Les Alfes étaient un an-, 
eien peuple de la Scandinavie ; FOlun- 
dar-qvida , st. X , XII , XXX. 

(1) Je n'ai point traduit Valtifa; Je 
ne comprends ni sa déclinaison , ni sa 
signification , et les manuscrits ne sont 
point d'accord. Il me semble impossible 
d'appliquer au destructeur Surtur le mot 
dont se sert la st.LV ppur désigner les 
Dieux régénérateurs du monde. M. Finn 
Mnçnussen , qui croit le contraire , parce 
qu'il fait de Surtur le Dieu suprême , ne 
peut appuyer son opinion que sur la st. 
XL du Hyndlu-liod : alors, dit-elle, alors 
viendra celai qui est plus puissant que le 
plus puissant, celui que je n'ose pas nom- 
mer. Mais l'auteur de la version actuelle 
du Hyndlu-liod était certainement chré- 
tien et écrivait dans un tout autre esprit 
qne celui du Wlu-spa. 11 y a une opposi- 
tion entre Surtur et suasogo]?» les divini- 
tés bienfaisantes , dans, le Vafyrudnis- 
mal , st. XVII!; et le SkcUda^. 209, met 
Surtur au nombre des dénominations poé- 
tiques des Jotes,qui sont presque toujours 
désignés par des noms odieux. Ce qui a 
pu contribuer à l'erreur de M. Finn Ma- 



guussen, dont la grande érudition cher- 
che à rapprocher toutes les idées de 
YEdda d'une religion quelconque , c'est 
que, suivant la mythologie indoue , Vis- 
chnu devait porter une épée flambante 
comme une comète et dévaster le mon- 
de afin de le régénérer ; Moor , Hindu 
Panthéon , p. 188. BÏ . Berçmann a adop- 
té une autre interprétation , qui nous 
semble fort douteuse. 

(2) Géant ; de bélia , rugir ; il fut tué, 

Sar Freyr avec une corne de cerf; 
nvrra-Edda, p. 41. Freyr semble le 
Dieu de la lune, Qsoç Mtov» Deus lunus ; 
c'est à lui que l'on demandait la pluie , 
les beaux jours, et la fertilité de la ter-* 
re. J'ignore si l'on doit expliquer par 
cet attribut ou l'existence d'un culte se- 
cret ; ce qu'Adamus Bremensis dit de lui, 
lib. IV : Cujus etiam simulacrum fingunl. 
ingentiPriapo. 

(3) Odin. Les trois grands Dieux indous, 
Brahma, Vischnu et Mahadeva , meurent 
aussi ; Jones , Works , t. II , p. 242. 
Dans le Protneiheus Vinctus, la destruc-» 
tion de Jupiter est prophétisée , v. 907- 
927 , 95*7-59 ; Sénéque dit également , 
Hercules Oeleus, v. 1112 : 

Omnes pariter Deos 
Perdet mors auqua. 

Un passage d'Hérodote , 1. I , c. 91 , 
n'est pas moins remarquable : t»jV 
irsTrowftsvnv poipjv àâvvara iarr* 



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Alors viendra Vidar, le puissant fils du père dès Victoires, 
combattre la Bète dévorante (1); le glaive que sa main tas**- 
m Renfoncera jusqu'au cœur de l'allié des géants* 

Alors accourra l'illustre fils de la Terre (2) ; le premier né 
d'Qdin viendra «ombattre le serpent , et te serpent succom- 
bera sous lea coups du défenseur de Midgaprd (3) ; 'tous lea 
hommes disparaîtront du monde; le vainqueur s'éloignera 
$i monstre en chancelant ; il marchera neuf pas et tombera, 
semblable au vaincu (4). 

- Le soleil commencera à noircir, la terre s'affaissera dans 
la mer, les étoiles tomberont du ml pleines de cendre 



(1) De Vedr , vent ; Vidar était l'Ase 
muet , le Dieu des tempêtes : 

Typhon 1 , 
Igne siraul ventisque rubens. 

Valerius Flaceus, JrgonauUeon,. 
1. III ,v.i3û. 
la Bête dévorante est le loup Fenrir. 
" m Thor. 

; (3) Midgard, la terre du milieu, la 
terre des Hommes ; il y avait au dessus 
PAsgard, la terre des Dieux , et au nord 
l'Utgard , la dernière terre, l'habitation 
des Géants. Dans un sens figuré , Isaïe 
met aussi les Démons dans le nord ; XIV, 
1. 16. Ce nom de la terre se trouve aussi 
en angle-saxon , Middangeard, Cœd- 
tnon , y. 12 ; en vieux saxon Middilgard, 
Bel j and > v. 88 , éd. de Scbmeller ; eu 
gothique , c'était Midjun-rgards* La vje 
d'Alexandre , que Warton semble avoir 
attribuée à tort à Davte , commence 

WWlemdekeswelylerfd 
Faird y-dight this my ddelerde , 
And cfepid hit m here maistrle 
Europe , Affryke and Asyghe. 

On en trouve on autre exemple dans 
Warton , 1. 1, p. 35 ; et dans la ballade 
écossaise Child Rowland , la terre est 
encore apnelée middle enrd; Northern 
Illustrât. , p, 399- 

(4) Cette strophe est la plus obscure 
de tout le poème ; on a supposé qu'il 
rexhala tant de vapeurs méphytiqnes 
du. cadavre du serpent , que tous lea 
hommes en furent asphyxiés et que 



Thor lui - même tomba* mort après 
avoir fait neuf pas pour s'en éloigner. 
Ou ne sait si c'est a la tradition du 
serpent du Midgard ou à des observa- 
tions réelles d'histoire naturelle que la 
poésie du moyen âge devait l'idée do 
ces immenses serpents marins cra'on y 
retrouve si souvent ; nous n'en citerons 



que deux exemples;: 

Insnla non longe est praemoltibus édita 

olivis» 

Collibus aera tegens et ophnae conscia 

praedae; 

Hic tenet eximinm montisposseasor 

acervum » 

Implicitus gyris serpens, crebrisque reflexua 
Qrbîbus, et caudae sinuosa volûmina ducens, 
Multiplioesque agitans spiras, viru ^ ue ft ^ eM 

Saxo GrammaUeus, lib. IL* 

Veint vers eals un marins serpenz, 
Qui eochaced plus tort que feni ) 
Li fus de lui si embraise 
Gume bûche de foraaise ? 
Sanz mesure grant est li cors 
Plus braiet que quinze tors; 

fur les undes que il muveit, 
ar grant turment plus s'estuveit. 

Voyage de saint Brandon au Paradis 
Terrestre. 

Dans le Schahnameh , il est aussi 
question plusieurs fois du serpent des 
mers; voyez Gorres, Heldenb. von Iran^ 
1. 1, p. 25$, ete. 

(5) Des8ibiodmdagesdagetda*ges*ir» w 
Daz an dem firmamento gat irre , 
raemiegeUchbym«flwhl r 



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— 111 — 

le feu se roulera en sifflant autoutvdeTaxfr du monde , Ifes 
colonnes de flamme s'élanceront jusqu'au ciel (1) . 

Un autre jpur/j'ai vu une terre verdoyante sortir du mi- 
lieu des flots. — Les cataractes rentreront dans leur lit, 
gJe planera (2), et détruira tes poissons qui nageaient sur les 
montagne* (3). 

Les Ases se réuniront dans les champs de rida ; ils parie- 
ront dfe l'immense serpent qui entourait la terre et se ressou- 
viendront des grandes œuvrer et de» anciens mystères du 
Très-Haut. 

Ils retrouveront une seconde fois , daps la verdure, ces- 
merveilleux globes d'or, qu'avaient déjà possédés , au com- 
mencement des siècles, le prince des Dieux et le fils du pre- 
mier Créateur. 

Daz fabletjt lançir nit , Uret cum terris, uret cum gurgite oonU . 

; AbimflpringitoWviw. Gommante munio superestroCTs ffiuii 
Entecrût, ap. Hoffmann, Fundgruben, 

t.I|,p.lS8. ' Itisturus 



Non serâ el doceno quien lo osd catar, LucalI^ Phar9al - > VU, v. 819. 

Ga verân por el Çielo grandes flamas volar, Çax **** imbrlmet vor siner gesihte i 

Veran à las estrellas caer de su Togar, AJs© beginnit da» gerihte, 

tomo caen las.foja* quando oaen del êg&t. ffymel vot erdesanent brimiet.1 

Berceo , Signo$ del Juicio , st. 19. Entecrût, ap. Hoffinann, Fundgruben, 

tta^jtz atâiX ^^^^^ " 

OrkneryngaSaga>v.90. ' p. 130, v. 16. 

0) La oroyance à la. destruction de ?l^W^ de ^seràfieraliarato^ 

runiYerff par le feu et à sa régénération Ardra toto « mundo. 

était égyptienne , persane , orphékfue, Bèreeo, Signo$ delJuécio, st. U~- 

Mam ^ a ». , c. XIII , v * 25 ; Apocal. , ^ T , 

c VI, v. 12 et 15; rrt'Amfe» iïwAnd- ffl < 2jfeS»3F l . *f*> R<* «unevolata, 

enhetl,p. 179. m ra P iQnt pkces ut poscit origo natau,tisl 

H*e qneque in fati/reminlscitur affore t „ „ ^ mUni^.im, 

tL**^ tempus «J»o*eron^ aux analogies in- 

"a^i tetitis, correptaque regia diqnées dans la note précédente Rhode 

Ortfc, JftftntiotyA., ffi>. I; y. ffce. neca, tfjrfrf. IX ; Quaett. Mur. I. Ilf , 

goaCaenr popdpt si nnnr mnrewttignfc, »*4*><»fc,«.3HU nïT \ : 



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— 112 — 

Le blé croîtra flans les cbamps sans culture ; tous les maux 
s'évanouiront ; Baldur reviendra et habitera dans une paix' 
éternelle, avec Haudur, le palais d'Odin.— Comprenez-vous 
ma pensée ? 

Alors Haunir acceptera le sacrifice du sang , et les des- 
cendants des deux frères habiteront la vaste région des airs. 
— - Complrenez-voûs ma pensée (1) ? 
- Je vois s'élever au haut des deux un palais couvert d'or 
et plus resplendissant que le soleil; les hommes pieux l'ha- 
biteront et y vivront dans la joie jusqu'à la consommation 
des siècles (2). ^ 

Alors viendra à l'assemblée des Dieux le Tout-Puissant 
qui régit tout du sommet des deux; il prononcera ses juge- 
ments, apaisera les désordres du monde, et établira une' 
sainte harmonie que rien ne détruira plus. 

Là viendra le noir dragon qui prend son vol de la mon- 
tagne des Ténèbres j il planera sur le monde portant la mort 
sur ses ailes. — Alors il sera précipité dans l'abyme (3). 



TROISIÈME CHANT DE HELGI (4). 



La première partie n'offre aucun intérêt poétique ; il ne 



(1) Cette strophe est fort obscure; il sen a adopté, en reconnaissant que l'a-, 
nous semble que Haunir , Hamir , la tu- bréviation des manuscrits autorisait éga- 
mière , signifie ici le feu ; qu'en accep- lement les deux leçons. Voyez VApocal. , 
tant le sacrifice du sang, la composition ' c. XII ,v. 9. 

que lui devaient tes Ases , il renonce à (4) Helga-qvida Hundihgsbana II , le 

troubler désormais l'univers, et que les second chant de Helgi meurtrier de' 

deux frères sont Vidar , qui a échappé à Hunding ; les héros indous portent très 

la destruction des Dieux, et Baldur, qui souvent le surnom dé ha , meurtrier , 

est revenu. précédé du nom de l'ennemi qu'ils ont 

(2) Âpoeal. , c. XXI , v. 18, 26. On a vaincu. Ce poème historique est un des 
cru voir dans cette strophe des idées plus vieux et des plus importants de 
chrétiennes qui prouvent évidemment l'Edda ; malheureusement c'est aussi un ' 
son interpolation ; mais la récompense des plus corrompus , et nos idées sur la 
et la punition des âmes se trouvent dans poésie populaire ne nous permettaient * 
Pindare , Olymp. II , v. 101-149 , éd. de pas de hasarder aucune restitution. Nous 
Heyne, et dans Euripide , Hippol., v. avons traduit sur le texte de Tèdition 
748 et suiv. in~4, t. II, p. 86. Le nom de Helgi sem- 

(3) J'ai préféré hann , la leçon de ble venir de l'islandais Helgr , sacré,. 
Resenius, à Aon» que M. Finn Magnus- VEdda connaît trois hérea de ce nom: 



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Helgi , fils de Hiorvath , Helgi Haddin- 
giaskati et Helgi Hundiiigshani. L'histoi- 
re de ce dernier, dont il est question ici , 
est racontée par Saxo Graramaticus , 
Historia Danica, 1. II, p. 28-29, et par 
Suhm, Kritisk Historié af Denmark, t. 
II , p. 182-223. Le Helga-qvida Hun- 
dingsbana I rapporte ainsi les circon- 

St. h Un matin que les aigles bat- 
taient des ailes , et que les montagnes 
du ciel versaient leurs eaux sacrées sur 
la terre , Borghild mit au monde à Bra- 
lund Helgi au noble coeur. 

St. V Epiant sa proie de la cime 

élevée d'un arbre , le corbeau a dit au 
corbeau : Je sais une nouvelle. 

St. YL Le fils de Sigmund se plaira 
sous la cuirasse; né de cette nuit, il 
fixe déjà la lumière ; son regard est dé- 
jà animé de la fierté des guerriers ; il 
travaillera pour les oiseaux de proie : 
réjouissons-nous. 

On retrouve la langue des oiseaux 
dans le Helga - qvida Haddingskiata I , 
st. I, le Brynhildar-qvida JJ, st. XI, 
et dans le Sigur)par-qvida Fafnisbana 
//, 2 m « partie , st. XXXII-XXXVIU et 
XLl-XLIV ; mais déjà le peuple ne la 
comprend plus; Sigurlb doit sa scien- 
ce au sang de Fafnir qu'il a mis sur sa 
langue. Adamus Bremensis dit des 
Saxons païens, Historia Ecclesiaslica , 
t. I, p. 6 : Avium voces et volatus inter- 
rogare proprium erat illius gentis; 
mais le et volatus interrogare prouve 

3u il ne s'agissait c(ue d'auspices. L'idée 
e la langue des oiseaux était probable- 
ment d'origine orientale ; au moins la 
trouve t-on dans le Zendavesta , t. IÏI , 
p. 92, éd. de Kleuker, et dans le Koran, 
c. 27; voyez aussi d'Herbeîot, Bibliothè- 
que Orientale , p. 182 , 442, et Schmidt, 
Mtthrchentaal, p. 2S8. Jaroblichos, Vita 
Pythagorica , p. 126, raconte que Py- 
thagore savait se faire entendre des ani- 
maux , et qu'un ours lui promit par ser- 
ment de ne plus attaquer les hommes et 
les troupeaux; mais il n'en est plus 
question dans l'antiquité grecque et la- 
tine a*ant Apollonius de Tyanes. Il sem- 
ble ainsi que les croyances populaires 
du moyen âge sur la langue des oiseaux 
y furent répandues par l'influence Scan- 
dinave ou teutonique ï 

Et H oisiaxahautealaine, 



Li lais fu moult bon a entendre; 
Exemples y pourroit-on prendre 
Dont on vaurroit miex a la On. 
Lais de VOiselet. 

Dius, dit H père au damoisel, 
*>ue dire ore cil oisiel ? 
i enfes respont : J'entenc bien. 
Romans des sept Sages, y. 4700. 

There fg no foule thàt fleelh under heven 
That she ne shal wel understond his steven. 
Chauôer, Squier's Taie. 
En vieil espagnol, présage, augure, 
se disait avuero, Cid, v. 2624; aves 
buenas o maïas , H., v. 867. Plusieurs 
témoignages de cette croyance sont en- 
core plus formels. Eo in tempore quo 
humanae copia eloquentiae cunctis în- 
erat animantibus terrae; Aimoin 1 , 10; 
ap. Grimm, Beinhart Fucks, p. 379. En 
ce temps que les bestes parloient; Chro- 
niques de saint Denis, ap. D. Bouquet, 
t. III, p, 165 ; Et encore dient li pèlerin 
qui par cette voie vont en Jérusalem , 
qui ils oient aucune fois les oiseaux du 
pais parler en telle manière, Id. , t. V, 
p. 272. Dans plusieurs provinces de 
France , la superstition populaire croit 
encore que les animaux parlent la nuit 
de Noël ; Mémoires de l'Académie Celti- 
que, t. IV, p. 93; Pluquet, Contes po- 
pulaires de l'Arrondissement de Bayeux, 
p . 58. Jag horde en fogel sa sjunga, en 
fogel var hâr, och sade fdr mig det el- 
ler det; Ihre, De Superstition» , p. 51 , 
àp, Grimm, Deutsche Mythologie , p. 
656; et on lit dans un sermon de saint 
Eligius, mort en 659, ap. Dachery, Spi- 
cilegium, t. V, p. 215 : Similiter et au- 
guria vel sternutationes nolite observa- 
re, nec in itinere positi aliquas aviculas 
cantantes altendatis. On retrouve la 
même idée parmi les populations slaves , ' 
comme le prouvent les chansons popu- 
laires de la Bohême, le Chant des Hi- 
rondelles ( Wenzig , Slawische Volkslie- 
der, p. 59 ), et le Petit Oiseau menteur 
(Id. , p. 40). Les Bulgares ont aussi une 
chanson où une jeune fille charge un 
oiseau de ses commissions pour son a— 
mant; Wenzig, Slawische Volsklieder , 
p. 239. Cette croyance est également 
fort répandue parmi les Grecs; Fauriel , 
Chants populaires de la Grèce moderne, 
t. II, p. 324, 344, 392, etc. ; on la trou- 
ve encore en Allemagne en 1624; Mi— 
craelius, Pommer. Gesch. , p. 159; voyez 
aussi Paul Warnefrid, L VI, e. 55; Gat- 



8 



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— 114 — 

commence que lorsque Dagr (1), frère de Sigrun (2), vient 
lui annoncer que , pour venger la mort de leur père, il a tué 
d'un coup de lance son mari Helgi (3). 

C'est à regret, ma sœur, que je t'apporte une douleur; la 
nécessité seule pouvait me contraindre à faire couler les lar- 
mes d'une femme. Ce matin, est tombé, dans le bois de 
Fiotur (4), le meilleur roi qui fût au monde , celui qui cour- 
bait le front de tous les guerriers. 

— - Puissent retomber sur ta tète les serments que tu avais 
prêtés à Helgi, par l'eau ou se reflète la foudre , et le ro- 
cher que blanchissent les vagues (S) ! 



frid de Monemnta , Bittoria Britonum, 
1. IT, c. 9; Petrufl Blessensis , Epittola 
LXV, etc. 

(1) Dagr, le jour; son nom se retrou- 
ve dans notre Dagobert et le Daçitheus 
des Goths. Si nous donnons l'explication 
philologique des noms de la poésie po- 
pulaire , c'est qu'ils sont ou deviennent 

Sresque toujours la personnification 
'une idée. 

(2) Sigrun, de tig , victoire, et runar, 
lettres , science ; on appelait tig-runar 
des caractères magiques qui assuraient 
la victoire; Sigrun signifie ainsi qui don- 
ne la victoire. Peut-être dut-elle son 
nom à la circonstance mentionnée dans 
l'interpolation en prose qui suit la stro- 

She XII de ce pobme : Helgi fut fatigué 
e tuer ses ennemis , et il s'assit sur la 
pierre de l'Aigle. Sigrun y accourut à 
travers les airs, et le serra dans ses 
bras en lui racontant les événements de 
la bataille, ainsi qu'il est raconté dans 
l'ancien Volsunga-qvida. 

(3) Noire traduction commence à la 
strophe XXVIII ; mais les strophes 
XXII -XXVII appartenaient certaine- 
ment à un autre chant , probablement 
au Sinfiûtla-qvida. 

(4) Mot à mot, le bois des liens , peut- 
être, par une de ces figures si communes 
dans la vieille langue Scandinave, le bois 
des embûches ; il paraît que Helgi y fut 
tué par surprise, avec la lance d'Odin. 

(5) Ce serment par les éléments sem- 
ble emprunté à l'Orient; on lit dans le 
Manava-Dkarma-Saslra, 1. VIII, st. 86: 
lies Divinités gardiennes do ciel , de la 



terre , des eaux, du cœur humain, de la 
lune , du soleil, du feu, des enfers, des 
t>ent$, de la nuit , des deux crépuscules 
et de la justice , connaissent les actions 
de tous les êtres animés ( Trad. de M. 
Loiseleur Deslongchamps). Dans l'Ilia- 
de, 1. III , v. 277 , on jure aussi par les 
éléments : 

H*^toç G*, oç iravT lyopaç xat wave* 
«iraxovetff , 
xat IIOTajxoi xat rata , xat oê 

wrivepTe xajAovraff 
av0pa>7rouç TivvçOov, qtiç xat 

èVtOpXOV ÔjXOffffQ f 

TjfxsiC paprvpot sers , fvkatrasr* 

Sôpxta irtarra. 

Une autre formule de serment, qui se 
trouve dans le VVlundar - g vida , st. 
XXXI , se rattache aussi probablement 
à des traditions orientales ; c'est V&lund 

aui parle à Kiduth , roi des Alfes (sans 
oute des Finlandais), et par conséquent 
un guerrier : Prête-moi auparavant un 
serment solennel par la proue de ton 
navire et le rebord de ton bouclier, par 
les jambes de ton cheval et le tranchant 
de ton épée. Le Manava- Dharma - Sat- 
tra, 1. VIII, st. 113 , fixe la forme du 
serment légal en ces termes : Que le ju- 

{;e fasse jurer un Brahmane (homme de 
a caste sacerdotale) par sa véracité ; un 
Kchatrya ( homme de la caste royale et 
guerrière) par ses chevaux, ses élé- 
phants ou ses armes ; un Vajsya ( homme 



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Poisse ton vaisseau dévier de sa roqte quand le vent que 
tu désireras soufflera sur sa poupe ! Puisse ton cheval restèr 
immobile quand, pour éviter la poursuite d^tes ennemis» 
tu exciteras sa course ! Puisse Tépée que tu brandiras re- 
bondir toujours émoussée , à moins qu'elle ne retentisse sur 
ton crâne ! 

La mort de Helgi ne sera assez vengée que lorsque , ne 
connaissant plus ni fortune ni plaisir, tu erreras dans les fo- 
rêts sous la forme d'un loup (1), lorsque tu n'apaiserais ta 
faim qu'avec des lambeaux de cadavres. 



delà caste agricole et commerçante) par 
ses yaches, ses grains et son or; un 
Soudra (homme de Ja caste servile) par 
tous les crimes. Le rapport qui se trou- 
ve dans les langues teutoniques entre le 
mot d'épée et de serment doit tenir à 
cet usage; en islandais sverd et star, 
anglo-saxon tweord et o$-*weord, etc. ; 
▼oyez Dachery , Spieilegium , t. I , p. 
383. Probablement ces idées ont influé 
sur la forme des serments du Conter- 
bury Taies ; le Maistir Outlawe jure par 
the gode rode, le Sompnour par Goddit 
armit two , et l'hôte par cockis bonis. 

(1) Nous ne voudrions pas assurer que 
la croyance aux métamorphoses des hom- 
mes en loup soit Tenue de la Scan- 
dinavie : on la trouve déjà chez les Grecs 
( Hérodote , IV, 405 ; Esope , 425 , etc.) , 
et chez les Romains (Virgile, Bel. Vin, 
V. 97; Pétrone, Sat. 62; Pline, Hist. 
nat. , 1. Vin , c. 34. Voyez aussi Pompo- 
nius Mêla, 1. H , c. 1 , et I. III, c. 6, etc.). 
Mais peut-être ne serait-il pas impos- 
sible de donner une grande vraisemblan- 
ce à cette opinion. D'abord , elle y é- 
tait fort répandue , Helga-çvida ïi , st. 
XXn-XXVII; Volsungasaga, c. 12; 
Fomaldar SOgur, 1. 1, p. 130, 131 , et 
l'histoire de Biorno , dans Torfaeus , 
Hisloria Hrol/l Krokae y elU croyance 
que les sorcières se changeaient en ani- 
maux peut s'y rattacher; Toyez le F0- 
lundar-qvida ; Danske Viser, 1. 1, p. 
184 ; Sommerfelt , Saltdalens prœste- 
gield, p. 84 ; The witch Cake , ap. Cro- 
mek, Bemains of Nilhsdale gong, p. 
283; Grimm, Deutsche Sage», n. LXXV; 
Deutsche Mythologie, p. 623, etc. La 
superstition classique semble accorder 



à ces métamorphoses un caractère vo— 
1 on taire, au moins dans le principe, et 
il n'en est plus ainsi dans le moyen âge. 
(On trouve encore dans le traité De Mon- 
striset Belluis, dont le manuscrit est du 
10 e siècle : Quas ferunt in omnium bestia- 
ruro formas se vertere posse; ap. Berger 
de XiTrey, Traditions Tératologiques f 



uf/r signifient loup,et l'expression danoise 
du loup-garou est tarulv, gothique eai- 
raeulfs, et allemand werwolf. On lit dans 
le Bornons de Gorin : Leu warou, san- 
glante beste ; et le mot varou s'est con- 
servé dans le patois normand pour dési- 
gner un homme de mœurs farouches et 
d'habitudes vagabondes. Le vargr islan- 
dais a de grands rapports avec le nom dq 
Diable en polonais, wrog (par métathèse), 
et en slovinien, vrag; les Anglo-Saxons 
rappelaient quelquefois wodfreca were- 
fulf; Schmid, Leges Canuti, 1. 1, p,14fc ; 
et le nom de Beowulf, le Tainqueur de 
Grendel (un mauvais génie d'une nature 
supérieure à l'humanité ) , signifie le 
Tainqueur du loup. Dans les Loups ra- 
vissons ou Doctrinal moral, de Ro- 
bert Gobin (Ters 1520), le Diable est 
un arcti-loup ; et on lit dans la Vie 
de saint Bildefons , par Gauthier de 
Goinsi; Ms. de Bruxelles, n* 636, ap. 
Mone , Beinardus Vulpes , p. 307 : 

ÇA lou desve , cil lou garol 9 
Ge sunt deable , que saul 
Ne puent estre de nos mordre. 

On sait que le V ou W des langues teu- 
toniques s'est fort souTent changé en G» 



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— Ta fureur est insensée , ma sœur, quand tu voues ina 
tète à ^affreuses destinées : Odin seul çst responsable de 
tous nos maU^urs j c'est lui qui ^ semé la discorde dans 
notre famille (1). 

Ton frère t'offre de brillants anneaux et toutes les térreâ 
de Vandil (2) et de Vigdal (3); pour racheter la douleur qu'il 



et Marie de France dit , Laiidu Biscla- 
veret , t. 3 : 

Bisclaveret ad nun en Bretan 

Garwall l'apelent li Norman. 

On semble ainsi autorisé à dériver les 
noms de la Gargouille de Rouen et du' 
-Graouilly de Metz ( deux dragons qui , 
comme nous l'avons déjà tu , représen- 
taient le Drable pendant le moyen âge), 
de varg ou garg , et à <ne voir dans les 
loups-garous que des possédés du dé- 
mon, qui couraient comme des loups. 
-L'histoire peut même donner l'explica- 
tion de cette superstition : vargr signifie 
également proscrit; et on lit dans Plu- 
quet, Contes populaires, p. 15 , que les 
'anciennes lois normandes disaient, en 
parlant de la punition de certains cri- 
mes, que le coupable soit loup, wargus 
estor c'est-à-dire qu'il soit proscrit. En 
Angleterre , où les Scandinaves avaient 
introduit leurs lois et leurs mœurs, on 
disait également d'un proscrit (utlagh , 
outlaw) qu'il portait une tête de loup; Pal- 
grave, JttM and progrès* of the Ènglish 
commonwealth, 1. 1, p. 2l0,et t. II, p.142. 
Le loup-garou était un sujet fort com- 
mua dans la poésie française du moyen 
âge; nous avons encore les lais de 
Mélion et du Bisclaveret ; et la vieille 
romance anglaise Wittyam and the Wer- 
wolf, ap. Hartshorne, Âncient mctrical 
> Talet , p. 256 , est traduite du français : 

For he of frenche this fayre taie ferst dede 
translate , 

In ese of Englysch men in englysch speche. 

Cette croyance.était expressément con- 
damnée par l'Église pendant le iroyen 
âge : Credidisti quod quidam creaere 
soient ut... homo... inlupum transfor— 
mari possit , quod vulgaris stultitia wer- 
iroZ/vocat? ap. Burchard (mort en 1024), 
cité par Grimm , Deutsche Mythologie, 
app., p. XXXIII. 

Jadis le poet-hum oir 
Et souvent suleit avenir, 



Humes plusurs GarwaH devindrenf 
E es boscages meisun tindrent. 

Lais du Bisclaveret, v.6*. 

Gervasius Tilleberiensis dit , dans son 
Otia Imperialia : Yidimms fréquenter 
in Anglia per lunationes homiBes in to- 
pos mutari, quod hominum genus Gerul~ 
fos Galli vocant. Voyez aussi Brceuner, 
Curiositates , p. 252 ; Remlgius , Dœmo~ 
nologia, p. 263; Pueerus, De Divina- 
tions, p. 170, etc. 

(1) Ce passage est fort remarquable, et 
l'on retrouve cette idée exprimée deux 
ibis d'une autre manière dans le mêaae 
poème: 

Èo qve]? éo nocqvo 
ornir valda. 

St. XIX, v. 3. 
Var]>at]>erscapaJ>. 

StXX,V.6. 

Âgamemnon s'excuse également sur la 
nécessité : 

lyw $'o0x ahioç sfyu, 
cùla. Zsajç xat Motpa xai mpoyoïyiç, 
Èptwç j 

otrs pot itv àyopn Ypsaw èjz£a>ov 

àypiov octiqv 9 
ijptaxt tû), Ôt * AxÙIiqoç yspoLÇ avroç 

Alla, rt xev peÇae/xi, Osoç 5ta rcavra 
xsWra. 

htaç , l.XIX^v.86. 

(2) Sans doute Vendryssel dans le 
Jutland. 

(3) Domaine situé, suivant VBdda, t. 
II, p. 107, note 48, dans l'Ile voisine, 
Thioda , aujourd'hui Thya ; il y a ce- 
pendant encore maintenant un Viborg 
en Jutland, suivant M. van derHagen, 



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t'a feite , il t'abandonne la moitié de sa fortune; tu en joui- 
ras en paix avec tes enfants, comme de tes autres ri? 
chesses (1). 

Jamais le soir ni le matin ne me reverront sur te n*ont 
Seya (2) assez heureuse pour me réjouir de la vie , à moins 
que l'étoile royale ne rallume encore ses rayons sur le peur 
pie ; à moins que le belliqueux coursier, accoutumé au frein 
d'or, n'ait rebondi sous son maître, et que je n'aie reça 
mon bien-aimé dans mes bras. 

Helgi avait frappé d'épouvante ses ennemis et leurs alliés; 
ils fuyaient tous devant lui , comme ces chèvres qui , dans 
le yertige de la peur, se précipitent de la cime des monts 
quand un loup les poursuit. 

Helgi domina les autres héros , comme le frêne au magni- 
fique feuillage domine la ronce ; comme le jeune daim , ra- 
fraîchi par la rosée des montagnes, s'élève au dessus des 
bêtes fauves de la vallée (3). 

On éleva ensuite un tombeau à Helgi ; mais lorsqu'il vint 

Voltungasaga, note, p. 168. Peut-être la ballade danoise Gr*nhildt Hem, p. 

est-ce la vallée de Vig, idole dont on 1", st. 12, le poëte dit de Haagen, qui 

retrouve ailleurs le nom; wig-weor- Tenait do tuer le batelier: 
Oanga, Beowulf, y. 350; Viborg, Vila 

S. Canuti, c. 23, etc. Han streg Guldringen af m Arm ; 

de ses plus proches parents avec du For Fœrgemands Liv. 
sang ; iVûrfa, c. 42 ; Viga Œumuaga, 

c. 8 ; Valnsdœlasaga , c . 24 ; la loi fai- Dantke Fiterfra Middelalderen, 1. 1, p, Hl. 
sait même de la négligence à remplir ce 

devoir un motif de déshérence. Aussi H est difficila de ne pas croire à l'origine 

était-ce une grande preuve de courage Scandinave de cette coutume; le même 

que de se refuser à composer avec les pa- mot gildi signifie en islandais talion et 

rents du mort. Dans Millier, Sagabiblio- composition ; c'était le rachat de la 

thek y t. I, p. 40, Viçastyr se vante de peine du talion , que Ton avait encou- 

n 'avoir jamais payé de composition, et il rue. 

nous semble avoir lu qu'il avait tué jus- (2) Montagne de la Gothie suédoise; 

qu'à trente- trois personnes ; toujours aujourd'hui Sawe, Seve. On trouve dan* 

est-il qu'il devait être fort renommé Pline le mont Sevo. 

pour ses meurtres, puisqu'on avait (3) Ces trois strophes nous semblent, 

changé son nom d'Arngrim en celui de ainsi quVux éditeurs de l'Edda, t. n, p. 

guerre à mort (vtg, meurtre, et styr, 107, n. 51, appartenir à un autre chant; 

guerre). La composition sembla plus nous avons laissé de côté les deux der- 

tard , comme ici, une espèce de justice niers vers, qui sont évidemment une ad- 

ôu de Consolation à laquelle on ne dition, et que nous ne croyons susceptt- 

croyait pas devoir se refuser : ainsi, dans bles d'aucun sens. 



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dans le Valballa, Odin lui offrit de partager l'empire avec 
lui (1). Helgi chanta (2). 

Ayant d'aller dormir, Hunding (3), il te faut préparer un 
bain de pied à tous les habitants de la terre; il te faut allu- 
mer du feu , attacher les chiens , visiter les chevaux , et don- 
ner leur breuvage aux cochons. 

Un soir que l'esclave de Sigrun passait auprès du tombeau 
de Helgi, elle le vit venir achevai avec une foule de guer- 
riers (4). 

Est-ce une illusion qui ahpse mes regards , ou sommes- 



(1) C'est probablement à cette cir- 
constance, ou à la croyance à sa régéné- 
ration , dont rinterpolateur parle plus 
bas, que Helgi doit son nom de saint on 
sacré. 

(2) Dans les premiers temps d'une lit- 
térature , les chantres expriment naïve*- 
ment ce qu'ils sentent, ils entrent brus- 
quement en matière, et le peuple les 
comprend parce qu'il partage leurs sen- 
timents et leurs pensées ; mais lorsque la 
popularité d'un sujet s'est affaiblie, ou 

2ue le poêle, devenu artiste, veut avoir 
e l'imagination individuelle , il y a un 
temps où la théorie de la composition 
n'est pas asses avancée pour qu'il ne 
soit pas obligé de préparer son auditoire 
par des explications préliminaires. Cette 
remarque ne s'applique pas directement 
aux interpolations de l'Edda ; elles sont 
évidemment postérieures aux vers et 
n'ont eu pour but que de suppléer à des 
lacunes et à des connaissances que le 
temps avait effacées. Nous avons seule- 
ment voulu montrer par l'exemple de 
toutes les poésies $emi-populaires que 
le besoin d'être compris obligeait les 
poètes ou les rhapsodes de recourir à 
des explications étrangères à leurs 
chants. Les sir ventes de Bertrand deBorn 
sont précédées d'un razo en prose qui 



chants une introduclion en prose. En- 
core maintenant dans les montagnes de 
rÉcosse, en Irlande, dans l'Ile de M an et 
le paya de Galles, on fait précéder les 
ballades de l'annonce du sujet; puis à la 



fin on le reprend en sous-œuvre, et on 
le raconte de nouveau dans toutes Ses 
circonstances ; Norihem Illustrations , 
p. 239. Lorsque les idées esthétiques 
sont plus développées , ces explications 
sont fondues dans le poëme. Souvent 
dans les ballades danoises et dans le 
Nibelunge Kot on voit d'abord annon- 
cer en quelques vers ce qu'on va lire en 
détail. Le prologue, l'épilogue et les 
nombreuses explications qui nous impa- 
tientent si souvent dans la comédie la- 
tine n'ont pas d'autre motif; il n'y a 
rien de pareil dans le drame populaire 
de Sophocle et d'Aristophane. 

(3) lielgi l'avait tué ; Helga Hun- 
dingsbana /, st. X ; Helga Hundings- 

jana //, st. IX. Quoscunque in hac vita 
caederent, eorum in altéra servitio essO 
potituros ; Bonfinius, Rerum Ungarica~ 
rum Décades I, 1. 10. 

(4) Peut-être est-ce à cette tradition 
Scandinave que sont dues les croyances 
populaires sur le Chasseur sanvage , si 
répandues dans toute l'Europe ; J. Ca— 
merarius, Horae Subsec. : Imo visa sont 
phantasmata et in terra et in nubibus 
intégras venationes...instituere, p. 390. 
Guihelmus Àlvernus, De substantif* ap- 
parentibus in timilitudine equitanlium 
et bellalorum, p. 1065. On lit aussi 
dans VÂlbania : 

There oft is heard, at midnight or at noon, 
Beginning faint, but rising sull more loud, 
And louder, voice of hunters, and of 

hounds, 

And horns hoarse-winded, Wowing far and 

keen. 

On trouve des détails circonstanciés sur 



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nous à la fin du monde ? Les morts montent à cheval ; pour 
presser ainsi vos coursiers de l'éperon , est-il accordé aux 
héros de revenir dans leurs demeures (1)? 
Helgi chanta. 

Ce n'est point une illusion qui abuse tes regards ; tu nous 
vois réellement , et cependant ce n'est pas la fin du monde; 
quoique nous pressions nos coursiers de l'éperon , il n'a pas 
été accordé aux héros de revenir dans leurs demeures (2). 

L'esclave s'en retourna, et dit à Sigrun : 



cette superstition ap. von Dobenek, Des 
âeutschen MittelaUen Volksglauben, tf 
1 , p. 62 ; MM. Grimm , Deutsche Sa- 
gen, 1. 1, n° 308 ; von Boozko , Legenden 
und Volkssagen, t. II, p. 161 ; Mémoires 
de la Société des Antiquaires, t. VIII, 
p. 458 ; Journal des* Savants , 1852 , 
p. 496. M. J. Grimm, Deutsche Mytho- 
logie, p. 95-97 et 51&-517, pense que le 
Chasseur sauvage ( Wutendes Heer ) se 
rattache à Odin (Wuotan); d'assez nom- 
breuses analogies reçoivent une nouvelle 
force d'une forme de ^conjuration qui se 
trouve dans un poëme inédit de Rudiger 
von Munir : Bî Wuotunges her. 

(1) Rien ne témoigne dans les Homé- 
rldes de la croyance à l'immortalité de 
l'âme ; on peut seulement l'induire de 
la tristesse qu'ils leur donnent dans les 
enfers; voyez Halbkart, De Psychologia 
Homeri, p. 91-98, et Voss, Antisymbo— 
lik , n. 226. On Ut dans un fragment 
d'Euripide, qui nous a été conservé par 
Plutarque, De Consolatione ad Àpollo- 
nium : Laissez la terre recouvrir les 
morts ; quelle que soit son origine, c'est 
là que toute chose vient aboutir, l'esprit 
retourne au ciel et le corps à la terre. 
Mais c'était une opinion philosophique 

3ui ne passa que beaucoup plus tard 
ans les convictions populaires , tandis 
qu'elle était déjà fort répandue par- 
mi les anciens habitants de la Scandi- 
navie ; Strabo, 1. IV; Pomponius Mêla, 
I. III, c. 2; Ammianus Bfarcellinus, I. 
XV, c 9, etc. Peut-être même l'a- 
vnient-ils apportée d'Orient ; on lit dans 
le Bhagavad-Gita: L'épée ne coupe pas 
l'âme , la flamme ne la résout pas en 
cendre, les eaux ne la font point tom- 
ber en pourriture , le vent pe la dis-=- 
perse point dans les airs; et dans le 
Bundckesch, p. 92 : L'âme, formée par 



** le ciej, anime le corps humain ; auand 
l'homme est mort, le corps retombe en 
poussière, et l'âme retourne là d'où 
viennent toutes les bonnes pensées 9 
toutes les nobles actions et les nobles 
paroles. 

(2) Dès qu'on eut admis que la mort 
ne détruisait pas tout l'homme, on dut, 
par une conséquence inévitable, croire 
à la possibilité et bientôt à l'existence 
des revenants; Samuel, I, 28; Eusta- 
thius, TIap£x/3o>at t do*u<7<x. 1. XI, pas- 
sim, et p. 335, 408; Plutarque, De Serm 
Numinis Vindicta, p. 555 et 560; Thu- 
cydide» nous apprend, 1. I, p. 47, qu'il 
y avait dans la Thesprotieun oracle des 
morts ( Ncxjouojzavnjiov ) que l'on 
consultait (voyez aussi Strabo, 1. VII, 
p. 324 ) , et Phlegon de Tralles a inséré 
plusieurs histoires de revenants dans 
son Tlepi 9aup«<nwv ; c'est même là 
(dans l'histoire dePhilinnion)que Gttthe * 
pris le sujet de son Braut von Korynth- 
Nous n'attribuons donc pas aux Scandi- 
naves nos croyances aux revenants ; elles 
sortent trop naturellement d'idées ré- 
pandues dans l'Humanité tout entière, 
pour leur supposer une origine exté- 
rieure , résultant de développements 
particuliers à un peuple ; mais on n'en 
doit pas moins reconnaître que nulle 
part les revenants n'ont été aussi com- 
muns ni aussi terribles qu'en Scandina- 
vie (voyez, entre autres, VEyrbuggiasaga 9 
le Hervararsaga, \e Gretla, ap. Millier, 
Sagabibliothek, t. I , p. 251 ; le fftfr- 
des ok Holmveriernessaga, ap. Millier, 
Jd., p. 275), et qu'il est impossible que 
l'idée qu'on s'y en faisait soit restée 
sans influence sur les imaginations cré- 
dules et impressionnables du moyen 
âge. 



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— 130 — 

Quitte , Çigruiji l quitte le mont Seva, si tu .veux rencon- 
trer le chef du peuple j le tombeau est ouvert , Helgi arrive ; 
les traces du meurtre saignent picore , le prince te prie d'al- 
ler étancher le sang qui coule de ses blessures. 

Sigrun s'en alla au tombeau de Helgi , et elle chantait : 

Voilà que mon cœur est aussi joyeux de notre rencontre 
que l'insatiable vautour d'Qdin 9 quand il sait que sa proie 
fume encore sur le champ de bataille, ou que, trempé de la 
rosée du matin , il voit poindre la lumière du jour. 

J'aimerais mieux n'embrasser qu'un cadavre que de te 
voir toucher à son sang et déboucler sa cuirasse (1). — La 
sueur de l'agonie a roidi tes cheveux , Helgi ; le meurtre t'a 
couvert tout entier de la rosée des batailles ; les mains du 
gendre de Haugni sont humides et froides. Gomment pour- 
rais- je , 6 Roi , apporter quelque soulagement à tes maux? 

— Du sommet du Seva , toi seule es cause , Sigrun , de la 
souffrance qui s'est répandue sur Helgi (2) ; lorsque, cou- 
verte d'or et plus resplendissante qu'un soleil sans nuage , tu 
exhales de cruels regrets avant de t'abandonner au sommeil, 
chacune de tes larmes tombe sur ma poitrine comme une 
goutte de sangglacé, et pénètre à travers, gonflée de douleur. 
, Quoique nous ayons perdu la fortune et la vie , nous n'en 

(1) On a cru par obéissance à la let- St. XIV. Chaque larme qui tombe de tes 
tre devoir rapporter ce passage à l es- „ v „ J eux mou . iïle mon linceul de sang, 
cl.ve deSigruo ; si Voïn Jl consulté «■ XY ' £^1 ^^ïîtSiï. 
que la vraisemblance du sens., on r 

aurait traduit : Je veux reposer daus J' a i laissé les deux vers de refrain 
tes bras avant que tu ne te dépouilles de Hyem b }6tvem ^ H ^ d ? 
ta cuirasse souillée de sang. Au reste, 1 frbjden eder alla dagar. 
ainsi que Ta remarqué Moue , Teutsehe 

Hetdensagey p. 110, celle strophe est qui ne s'entremêlent dans chaque stro- 

fort corrompue; les quatre derniers pbe que pour la musique; ils sont com- 

vers appartenaient primitivement à une plétemeut étrangers au sens. La même 

autre strophe. idée se retrouve , avec des expressions 

(2) On retrouve dans une foule de entièrement semblables, dans une bal- 
traditions du moyen âge la croyance que lade danoise , Aage og Else, st. XI et 
des regrets trop vifs étaient une cause de XII, Danske Viser fra Middelalderen, 
souffrance pour les morts : ainsi, par éd. de Nyerup, t. I, p. 212. Voyez aussi 
exemple, dans la ballade suédoise, Sor- une tradition allemande rapportée par 
gens Magt,Sw?iwÀM» Folk Visor af Geijer MM. Grimm, Kinder-unA Uausmbr- 
i>4* Afzcliui, 1. 1, p. 29 : chen, t. II, p. 1 18. 



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buvons pas moins jdu vin précieux dans le Valhalla (!) ; que 
personne ne étante l'hymne de deuil en voyant les blessures 
qui m'ont ouvert ta poitrine 5 il y a des femmes qui s'enfer- 
ment dans les tombeaux ; pour être morts , les héros ne sont 
pas privés des beautés de la terre. 

Sigrun dressa un lit dans le tombeau. 

flelgi , je t'ai préparé une couche que le descendant des 
Ylfingues (2) ne trouvera point dure; viens , ô mon prince > 
je désire aussi ardemment reposer dans tes hras que si la mort 
ne les eût pas glacés. 

— Jamais , fille de Haugni , tu ne rediras , le soir ou le 
matin, sur le mont Seva , qu'il fout désespérer de l'avenir. 
Voilà que, couchée dans un tombeau, tu reposes en paix 
auprès d'un mort, et cependant la fille des Rois est encore 
au nombre des vivants. 

L'aurore rougit la route , il est temps de par- 
tir; il me faudra presser mon pâle coursier sur le 
sentier vaporeux; je dois quitter l'Occident et tra- 
verser le pont céleste (3) avant que le chant du coq (4) 

(i ) Ce passage prouve qu'Odin avait en Normandie et te trouve dans une 

réellement partagé avec Helgi l'empire foule de vielles ballades. On lit dans 

et tontes ses prérogatives : car, d'après. Àage og Eise, st. XIII et XIV : 

le Snorra Edda, le vin était exclusive- - . „ . . 

ment réservé à Odin. (êl^Sdââfi^? ' 

(2) On lit dans l'introduction en prose TUJorden skulle aile de Bede , 

de ce chant : Le roi Sigmund et ses Thi maajeg tolge med. 

descendants furent appelés Vaulsungues , „ , 

et Ylfingues ; le premier nom s'explique Nu $a}er Hanen den sorte, 

^ftrr* U ^&**^& Nuaa^HiZVr^pJrle 
pelait Vaulsung. Les éditeurs de lEdda j eg nwa jegda flux afsted. 

d'u//r, loup, et que ce nom leur avait *• 

été donné parce que deux des chefs de Then up and crew the red red cock 9 

la famille, Sigmund et Sinfiautli, avaient m And up then crew the gray : 

été^chaiigés en loups; VoUungasaga , fc^.* ^I^^ 9 

' (3) Dans la mythologie Scandinave , S ^ e * ^"î? 1 ' 8 ^î 81 ' v .- 8 ?^ T » flfc 

l'arclen-ciel était la vo?e de commuai* ?afnT , n ftî^ ,, §mgiuk 

cation du ciel à la terre ; le poëte l'ap- rmry ' L m » p * w 

Selle pont à cause de sa forme arron- DerHahn derthatschon kr&hen; 

ie. Er sinrt uns an der Tag : 

(4) L'idée que le chant du coq fait Nicht «"W mehr WeibeI1 ma * 

évanouir les fantômes s'est conservée Des Knaben Wundtrhorn, %. II, p. 19, 



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fie rappelle les héros aux combats (t). 

Helgî et les guerriers à cheval continuèrent leur route , et 
elles retournèrent à leur demeure. Un autre soir, Sigrun 
envoya son esclave veiller dans le tombeau ; lorsque la nuit 
fut arrivée , elle y alla elle-même , et l'esclave chanta : 

Le fils de Sigmund (2) serait déjà venu du palais d'Odin , 
s'il avait voulu venir ; je crois qu'il ne reste plus aucune rai- 
son de l'attendre; les aigles reposent déjà sur les branches 
d'arbres, et tous les hommes voyagent dans l'empire des 
songes. 

Ne sois pas assez imprudente , 6 royale guerrière , pour 
errer ainsi solitaire autour de la demeure des morts; les 
esprits malfaisants qui en sortent ont plus de puissance pen- 
dant la nuit qu'à la clarté du jour (3). 

Sigrun mourut bientôt de douleur et d'amour. On croyait 
dans les temps reculés à la régénération des hommes (4) ; 



et l'on citerait beaucoup d'antres exem- 
ple* :Meinert, Voîtklieder in der JHtm- 
dart des KuMlindchent , t. I , p. 14 ; 
Danske Viter fra Middelalderen , 1. 1 , 
p. 205 ; Svenska Folh-Vitor , t. III, p. 
o3 ; etc. 

(1) Chaque jour les Einheriar (nom 
des élus dans la religion scandinaye ) 
recommencent des combats à outrance 
dans l'arène d'Odin ; chacun se choisit 
son ennemi , et, le combat fini , ils re- 
tournent tous à cheval au palais boire 
de la bière avec les Dieux et se nourrir de 
la chair du sanglier Sœhrimnir ; ils s'as- 
soient le coeur rempli de pensées d'amitié; 
Vafyrudnië-mal , st. XLI ; on retrou- 
ve les mêmes détails dans le Snorra- 
Bdda, fable XXXV. Cette croyance 
singulière ne resta pas sans influence 
sur les superstitions populaires ; on sup- 
posa que des guerriers se relevaient , 
quoique morts , pour recommencer le 
combat; Snorra- Edda , éd. de Rask, 
p. 163 ; Saxo Grammaticus, 1. Y, p. 90, 
éd. de Stephanius ; Olaf Tryggvaso- 
nartaga, éd. de Skalholt, t. Il, p. 49 ; 
et le vieux poëme allemand de Ku— 
tran. 

(2) Sigmund , don de la victoire ; 
c'était an des noms d'Odin, et il est as- 



sez remarquable que les Celtes appe- 
laient le Dieu de la guerre Sigemon. 
Le Vilkinaiaga, c. 131, fait régner Sig- 
mund dans le Jarlungaland ; le Nibe— 
lunge Not , st. XX , dans le Niderland; 
et l'appendice dn Heldenbuch , dans le 
Nybelunge. La poésie des différents peu- 
ples a , comme toujours , localisé les 
traditions, et rapporté les mêmes événe- 
ments à des personnages différents. 

(3) On retrouve la même idée plus 
développée , Helga~qvida /, st. XXIX 
et XXX. Cette superstition s'est conser- 
vée en Normandie ; l'obscurité rend la 
peur plus forte, et Ton juge la cause par 
l'effet. Cette superstition était assez 
générale Dour avoir été condamnée 
d'une manière expresse par les conciles 
du moyen âge. Credidtsti quod quidam 
credere soient... , (rood ante galh can- 
tum egredi non hceat et periculosum 
sit , eo quod immundi spiritus ante gal- 
licintum plus ad nocendum potestatis 
habeant; Burchard ap. Grimm , Detot. 
Myth., app., p. XXXVIII. Cela nous ex- 
plique reflet que l'on attachait au chant 
du coq, dont. nous avons parlé dans 
une note précédente. 

(4) Ce passage n'est pas le seul où il 
f oit parlé de la régénération des héros ; 



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— 133 — 

dès lors cette superstition était reçue. Le brait courut que 
Helgi et Sigrun avaient été régèûérés ; lui s'appelait Helgi 
Haddingiaskathi , et elle Kara , fille de Haffdan , ainsi que 
le rapporte le poème de Karo, et ce fut encore une Val- 
kyrie (1)- 



Édda , t. II , p. 52 ; Hervararsaga , 
c. VII ; Hromundt GreipianasagU , c. 
6 et 7 , ap, Bittrner ; voyez aussi les 
notes de Yelerias au Bervararsaga , p, 
96; et Tan der Hagen , Sddalieder von 
der Nibelungen , p. XXX. On y croyait 
aussi (lans les Gaules : 

Vobis auctoribus umbrae 
Non tachas Erebi sedes, Ditisque profundi 
Pallida régna petunt: refit idem spiritnsartus 
Orbe alio longae, canins si cognlta, vitae 
Hors média est. 

Lucanus, Pharsatia, 1. 1, v. 454. 

avaêitoOctoç ; Appien d'Alexandrie ap. 
D. Bouquet , t. I, p. 46 , et Diodore 
de Sicile, 1. V, p. 306. 11 est pro- 
bable que les Bretons-Anglais avaient 
la môme croyance , car on lit dans 
Guilielmus Neubrigensis , Rerum an- 
glicarum libri F, 1. III , c. 7 , qu'ils 
exigèrent que Henri II nommât son pe- 
tit-fils Arthur , et non Henri , parce 
qu'il pourrait bien être le prince de ce 
nom qu'ils attendaient. 

(1) Les Yalkyries furent d'abord pro- 
bablement tes messagères des Dieux , 
et comme la religion d'un peuple aussi 
belliqueux que les Scandinaves devait 
s'occuper presque exclusivement de la 
guerre , on ne les voyait paraître que 
sur les cbamps de bataille ; ce fait et 
la préoccupation générale des esprits en 
firent bientôt des nymphes guerrières. 
Par une conséquence facile , les ama- 
zones furent appelées des Yalkyries , et 

auoique le nom ne leur en fut d'abord 
onné que dans un sens figuré , on ne 
tarda, pas à les investir de tous leurs 
attributs , d'une force , d'une prescien- 
ce supérieures à l'Humanité (alvitr Hel- 
ja-qvida III , st. XIX ) , et de la puis- 
sance de traverser les airs:Hon var 



Valkyria oc rei]> lopt oc laug ; c'était 
une Yalkyrie , «t elle traversait les airs 
et les mers ; Edda , t. M , p. 90 et pas- 
sim. Ou crut ainsi que les magiciennes 
pouvaient traverser les airs; Hava-mal> 
st. CLYIII ; Subm , Om Odin, p. 376. 
Sous ta figure d'un sorcier tu (Odin) vo- 
lais sur la tête des bommes; JSgit-Drecka, 
st. XXIY. De là vient sans doute cette 
croyance si répandue pendant le moyen 
âge , qu'un concile de Konen défendit en 
termes exprès de voyager à travers les 
airs ; Burcbard , Conc. Rothom. ,1.1, 
c. 94, g 44. Nos sorcières semblent, sous 
ce rapport, d'origiue Scandinave ; peut- 
être aussi le bouc noir oui joue un si 
grand rôle dans leurs têtes est-il le 
bouc de Thor. L'interpolation en pro- 
se qui suit la strophe XXX du Helga- 
qvida 1 est fort remarquable sous ce 
rapport : Ce soir-là, on se lia solennel- 
lement par des vœux imprécatoires ; le 
bouc sacré fut amené , tous posèrent la 
main sur sa tête et jurèrent solennelle- 
ment par la coupe de Bragi. On trouve 
d'autres détails dans le Hervararsaga , 
c. XIV ; mais le traducteur n'a pas en- 
tendu tonar-gaullr. Mous devons ce- 
pendant reconnaître que, dans le àpoc- 
jxoeTtxov de Jamblichos, ap. Photius, Bi- 
blietheca , on trouve déjà un démon re- 
présenté sous la figure d'un boucrfayoi» 
Tt yafffAa. La croyance populaire est 
plus logique qu'on ne le suppose : elle 
attribuait la force supérieure des Yalky- 
ries à leur plus noble nature ; quand 
elles partageaient les faiblesses dè l'Hu- 
manité , elles redevenaient des femmes 
ordinaires ; ainsi la Brunhild du iVtôc- 
lunge Not perd sa force avec sa virgini- 
té ;' et quoique le récit ne soit pas fort 
clair , il semble que cela arriva aussi à 
Gyne Dryda, femme d'Offa ; Beowulf, 
v. 3887 et suivants. 



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— 124 — 



TROISIÈME PÔ3$HE DE SIGURTH (4). 

Il arriva un jour qu'après s'être acquis un nom par sg| 
exploits, Sigurth (2), jeune homme de la famille des Volsung, 



(1) Sjgur|>ar-qyida tfafnbbana III ; 
«p. Grimca, Qvida 8igurj>ar ; ap. 
fiask , Brynhitdâr-qvida II. Les beautés 
poétiques de ce chant ne nous semblent 
pas fort remarquables ; nous ne l'avons 
traduit qu'a cause de ses rapports avec le 
ftibelunge Nol, et de la liaison qu'il éta- 
blit entre la poésie Scandinave et la poé- 
sie allemande. Si nous en jugeons par sa 
forme , beaucoup plus épique que celle 
de ta plupart des poëmes ae l'Edde , il 
doit remonter à une haute antiquité; 
mais il est impossible de n'y pas 
reconnaître la trace de remantments 
bien postérieurs ; il v a des expres- 
sions empruntées de l'allemand (OM/- 
giarn , st. XX , v. 2 et 8 ) ; d'au- 
tres indiquent déjà une civilisation a- 
tancée ( Konungdom , st. XIV, v. 5), 
ou les recherches du bel esprit et de 
l'art des soaldes {mal-fan, st. IV , y. 5; 
lia oh jQMa,$l. VIII , 3 ; JKnar- 
tnalmi, St. XVI « v. 4 ; Kyn-Birt , st. 
XX , v. 11 ; etc.). Peu de héros ont in- 
spiré autant de chants que Sigurth; peut- 
Ctre n'est il pas une seule n a tion d'origine 
teutonique où il ne soit devenu populai- 
re ; nous n'en excepterons que l'Angle- 
terre , où son histoire n'était pas même 
inconnue , comme on le voit par le 
chant de Hrodgar dans le Beowulf , 
•c. XHI. Le poëme allemand (fltor- 
nén Scyfried ) est du t3« siècle , et un 
moine disait encore , à la fin du 16* : 

Ut quendam perhibet 8ey fridum Martiatellus 
Vangionum, cui sunt cornea membre viro. 

Mone, TeuUche Heldentage, p. 288. 

Bigurth est resté populaire en Danemark 
pendant tout le moyen âge (voyez Sivard 
Snarensvends Endeligt ; Dantke Viter 
(ta Middélalderen, t. I, p. 96 ), et le 
peuple de l'île Féroé le chante encore de 
nos jours ; Faeroiske Qtader om Sigurd 
Fofnertbane og haut Aet, 1822. H paraît 
même qu'il aurait été aussi populaire en 



France^ car Gttrres cite, Te^scfienVolkfr 
bHcher, p. 93 ; Ein içundertckVne Hi*-r 
iorie cou dem gehdrnten Siegfried.... 
ohm dem FranzQ$Hchen int Teutsçhe 
Ubersetzt , und von nemm iimder wf- 
gelegt ; peùt-Ôtre cependant n'esf-ce là 
qu'un de ces mensonges littéraires de- 
venus depuis si communs; an moins ne 
connaissons-nous pas l'original. La poé- 
sie ne devient populaire que lorsqu'elle 
exprime des idées générales , et raconte 
des événements présents à toutes les ima- 
ginations; elle a nécessairement une si- 
gnification philosophique et une base 
historique ; mais l'incertitude de son fi- 
ge , souvent même de sa patrie , ne per- 
met pas de dégager l'idée première de 
tous les accessoires une groupent autour 
les remanîments successifs; on ignore jus- 
qu'à son principe, et l'on est exposé, sans 
que rien avertisse de son erreur, à expli- 
quer l'histoire bar le mythe et le mythe 
par l'histoire. Nous nous sommes donc 
abstenu d'explications trop conjectura- 
les pour nous satisfaire ; seulement , 
comme il est impossible que la poésie 
populaire ne s'approprie pas insensible- 
ment les faits qui modifient la vie des 
peuples, nous avons cru devoir citer 
quelques ouvrages qui ont indiqué de 
nombreux rapprochements ? quoique 
peut-être avec plus d'érudition que de 
critique; Mone, Quellen nnd Fonchun- 
0m, t. I, p. 3-108; Ruckert, Unter- 
tuchungen ttéer den Urtprung der flibe- 
tongen$age;WÛL\er y SagabibUothek, t. II, 
p. 52-430 ; et surtout Gottling , Ueber 
das Getchichlliehe im Niebelttngenlied. 
M. J. Grimm, Deptëche Mythologie , p. 
707, croit môme retrouver dans l'histoi- 
re de Sigurth les traditions grecques 
d'Hercule , de Persée et de Jason. 

(2) Sigurth de $igr, victoire ; le iv*<* 
beiungiîfot l'appelle SifrU, le Helden- 
bueh Seyfrit , et d'autres poëmes Sey- 
fried et Sigfrid. Il doit son surnom de 
Faihiab*niajniictoire sur le dragon Faf- 



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s'eû vînt à la coûr de Giûkl il répit la foi de deux 



nir, qui gardait un trésor considérable. 
Des traditions répandues dans l'antiquité 
grecque (entre autres celle de la foi- 
Son d'or) ne nous permettent pas d'at- 
tribuer exclusivement aux idées Scan- 
dinaves la croyance si commune pen- 
dant le moyen âge que les trésors étaient 
gardés par des dragons; Beowulf, y. 
4420-S*, 4458-40 $ft on Ht dan* 17m«- 
§e du Monde : 

La sont les grans montaingnes d'or, 
De pieres et d'autre trésor : 
Mais n i ose aprochier nus bons 
Por les dragons et les grifons. 

Le Roux de Lincy, Livre des Légendes, 
p. 308. 

Ll Serpens lidone mut d'or 
_ fie (si) lui ensengna sun trésor. 

Marié de France, OSùvree, t H, p.d6& 

Milton a dit aussi : 

As when a Gryphon , tbrough the wflderness 
with winged course , o'er mil or moory 

qale. 

Pursues the Àrfroajpian wtao by steafth ' 
Had from his wafceàd enatody purloined 
Tbe guarded gold. 

On anteur mort dans la première moi- 
tié du 5* siècle, Philippns Preebyter, 
disait dans ses commentaires sur Job, 
1. m : Dicuntur dracones in loois secre* 
tiset terrarnm abditis sinibus, vel maxi- 
me commorari , ubi metallnm auri 
sit et stabulari maxime justa aurifodi- 
nas. Ces idées n'étaient pas étrangères 
à l'Orient; un serpent garde aussi des 
trésors dans le Pantcha-Tan(ra% c. III, 
faj). 5. Il semble même que ta croyance 
populaire avait donné le même rôle à 
d'autres animaux; dans le traité De 
MoMtrH et Belluis, publié parJU. Berger 
de Xivrey dans ses Tradiltont Téralo- 
logiques , on voit , p. 259 y des fourmis 
•qui gardent de l'or. Mais nulle part elle 
ne fut aussi répandue qu'en Scandina- 
vie ; la tradition y allait jusqu'à dire 
que l'or croissait arec le dragon : Ofc 
gutlh ol nndir honuin jafnt sem ormrinn 
sjalfr; Ragnar Lodbrokarsaga , For- 
naldar Stigur, t. 1, p. 237. Le nom 
de Hôrnerne , que les poètes allemands 
donnent h Signrth , vient de ce qu'après 
s'être baigné dans lé sang de Fafnir, sa 
pean était devenue aussi dure que de la 
corne. La chanson allemande fit : 



Erlstemhurfimftann 

Und hett er aucb fleisch uadBlut. 

Voyez aussi Nibelunae Not r st. 101 ; Vil- 
kinagaga, c. f66. Sigùrtb était un fil» 
posthume de Sigmnnd et de Hiaurdfc; 
la tradition anglo-saxonne Ta déjà con- 
fondu avec son R&re; Beowulf, y. 1742- 
50; 176&-6T; 1779-88. 

(i) Le royaume dé Giuki n'est pat 
nommé dans les poésies Scandinaves} 
le FHkinataga l'appelle Jarlungaland ; 
le Nibelunge Not, st. H, Burgonden, 
ainsi que le Kl âge, v. 11 , et on lit dans 
l'appendice du Heldenbuch : Wurmsuund 
das and darumb hiess etwen Bnrgun. In. 
dem iras Gibich eyn herr vnd fraw 
Crymhilt syn tochter ; le Rosengarten fait 
aussi régner Gibich à Worms. D'après 
le Kjœmpeviter, ce serait dans l'île de 
Hyen , qui appartenait autrefois, au Da- 
nemark ; StephanioB, Notae adSaxonem^ 
p. 230. Sa femme' s'appelàit Grimhild , 
mais il est assez difficile de concilier le» 
renseignements divers que Ton a sur sa 
famille ; d'abord le Hyndlu-iiod, le Vol- 
$unga$aga,m aucun des Stgwtyar qvida, 
ûe connaissent de sœur à Gudrun, et 
le Gudvunar-qtida /, st. XI, lui en 
donne une qu'il appelle Gullraund; le 
Snofra-Edda, p. 13&, parle «Tune autre 
qu1l nomme Gndny. Si l'on s'en^tenait 
au sens littéral , ses fils présenteraient 
encore plus de difficultés; on lit dans le 
Hyndlu-liùd, st. XXV : Gnnnar et Han- 
ff ni, fils de Giuki j ainsi que Gudrun, 
leur sœur ; Guttorm n'était pas du sang 
de Giuki , cependant il était aussi leur 
frère. D'après le Sigwfyar-qvida 111 1 
st. XIX , Guttorm était le pins jeune; 
ainsi il ne pouvait pas être né d'un pre- 
mier mariage de Grimhild , ni d'un se** 
contf avec quelque autre , puisque Gu&i 
vivait encore; Sigurtyr-tyida /, st. 
XÏV. Il ne devait pas non plus être ad- 
ultérin , puisque la tradition n'en parle 

Sas, et qu'A était élevé chezGiuki; if faut 
onc supposer que Giuki avait eu d'une 
première femme Gnnnar et Haugni , et 
qu'avant de l'épouser Grimhild était mè- 
re de Guttorm ; cette conjecture s'accor- 
de fort bien avec le 9norrà-Edda t fabî. 
65 , qui rappelle beau-fils de Giuki ; 
mais nous aimerions mieux expliquer 
ces contradictions pat l'esprit de fa poê- 



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— 126 — 

de ses fils. Gomme lai , ils ne recalaient devant aucune en- 
treprise; ils échangèrent des serments d'amitié (1). 

Ils lut offrirent la jeune Gudrun (2), fille de Giuki , et d'a- 
bondantes richesses; pendant de nombreux jours, le jeune 
Sigurth et les fils de Giuki burent et conversèrent en- 
semble (3). 

Lorsqu'ils allèrent demander Brynhild (4) en mariage , 
Sigurth les accompagna à cheval. Le jeune Volsung était ha- 
bile dans les combats ; il l'aurait épousée s'il eût encore été 
libre. 



aie popuhiïre. Elle veut trouver dans 
les éléments de la tradition, et pour 
ainsi dire dans son extérieur, l'exptica- 
tipn des événements et des idées : ainsi 
Haugni ( Hagen ) , qui , dans les tradi- 
tions allemandes, prend tant de part aux 
malheurs de Gudrun (Chrimhila) , n'est 
pfaisson frère; pour rendre raison de sa 
cruauté, le Niflungasaga le fait naître 
d'un Alf (espèce de démon), et le Wal- 
thariut Manu fortis lui hérisse le poil : 
Hic tandem Hagano spinosus, v. 1421 , 
éd. de Griram. Il nous semble probable 
qu'on a donné ans» à Guttorm ùn autre 
père qu'à Gudrun , parce qu'il tuait son 
mari. 

(!) On mêlait son sang ensemble : 
Blendom bîodi saman ; 
Mgis-Drecka t st. IX , v. 3. 

Brynhildar-qvida JJ, st. XVII; Ste- 
phanius, JSotae ad Saxonem, p. 254. 
Voilà probablement l'origine de la fra- 
ternité d'armes de la chevalerie ; cepen- 
dant nous devons dire qu'elle était en 
usage chez les Scythes et beaucoup d'au- 
tres peuples; Hérodote, 1. I, c. 74; 
Tacite, Annales, 1. XIII» c. 8; Join- 
ville, Histoire de saint Louis, p. 104, 
éd. du Loutre, etc. Les Arabes sanc-r 
tionnaient aussi les alliances en mêlant 
leur sang ; Hérodote , 1. III , c. 3. L'Orro 
Storolfssonarsaga , c. 6, dit que cette 
fraternité était un ancien usage , Al for- 
num sid ; mais il ne fut rédigé que dans 
le 14* siècle d'après Millier, Sagabiblio- 
thek, 1. 1, p. 353. 

(2) Gud r un , inspirée de Dieu ; son nom 
changea avec son caractère ; dans la tra- 
dition allemande, elle s'appela Khriem- 



hilde, guerrière farouche. Le Voltun- 
gasaga , c. 35 , semble avoir voulu pré- 
parer ce changement : Sigurth , dit-il , 
fit manger à Gudrun du cœur de Fafnir, 
et elle fut depuis beaucoup plus farou- 
che. 

(3) C'était par un breuvage magique 
que Grimhitd avait décidé Sigurth à é- 
pousir Gudrun, Gudrunar-qvida II, 
st. XX-XX1V; Volsungasaga , c. 55. 
Peut-être le boivre amoureux avec le- 
quel Tristan se fait aimer d'Yseult a-t-il 
été emprunté aux scaldes ( minnisveig , 
Brynhildar-qvida /, st. II, interpola- 
tion en prose); au moins ne nous sou- 
venons-nous d'avoir rien rencontré de 
semblable dans l'antiquité classique ; 
nous avons seulement vu dans l'*l7r7ro- 
Xvtoc , v. 478. 

etaiv 8' 67Tû>8ai rat >oyot Qehirypiou 

L'antiquité classique connaissait aussi 
des potions aphrodisiaques , dont Ovide 
disait : 

Philtra nocent anirais , vimque furorfe 

habenft. 

Tous les écrivains oui se sont occupés de 
médecine, depuis Pline jusqu'au petit Al- 
bert, en ont donné des recettes ; mais ce 
n'est point un philtre magique comme 
celui de Sigurth et de Tristan. Ce breu- 
vage est appelé le boire amoureux : car 
si tost corame le Roy Marc en aura heu 
et ma fille après, ils se aymeront si 
merveilleusement que nuls ne pourroient 
mettre discord entre eux: Tristan , P. I, 
fol. XLI. 

(4) Brynhild , ou Br ynhildur, guer- 



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Sigurth, le Teuton (1) , mit entre Brynhild et hri une épée 
nue, un glaive étincelant (2) ; il ne lui donna aucun baiser 
conjugal 5 il ne l'enleva point dans ses bras ; malgré sa jeu- 



rière en cuirassé ; elle a conservé son 
nom dans les traditions allemandes, 
Brnnhild. 

(1) Le texte dit Su^rceni, le méridio- 
nal : on* désigne ainsi ordinairement les 
Saxons ; mais , comme nous aurons oc- 
casion de le montrer, on ne peut accor- 
der qu'une confiance bien restreinte aux 
indications géographiques des écrivains 
du moyen âge. 

(2) Cette tradition et l'idée qu'on y 
attachait étaient fort répandues pendant 
le moyen âge. 

Tristran se couche et trait l'espee, 
Entre les II chars l'a posée. 



Michel , Tristan, 1. 1 , p. 88. 

Se il s'amassent folement, 
Ja ni eusent vestement ; 
Entre eus deus n'eust epee ; 
Autrement fust cest asemblee. 

Idem, p. 97. 

On trouve aussi dans la version an- 
glaise : 

Yif thai weren in sinne 

Nought so thai no lay, 
Lo , \\o\x thai live atvinne ; 

Thai no hede nought ofswiche plsy, 
Ywis. 

The knightes seyden ay, 
For trewe loue it 6. 

Sir Tristrem, c. III , st. 22 et 23. 

Dans Amis and Âmelion , Amis , qui 
passait pour Amelion, est obligé de cou- 
cher avec sa femme. Le poète dit : 

When thei were togither v-layd , 
Seoir Amis bis swerd out oraid 
And layd betvix hem tvo. 

Le même incident se trouve dans la ver- 
sion française, Miles et Amis , Bibliothè- 
que des Romans , décembre 1778 ; dans 
le conte de la Prédiction accomplie, que 
contiennent quelques manuscrits du Ro- 
mans des sept Sages ; Loiseleor Deslong- 
champs, Bttai sur les Fables indiennes, 
p. 164 ; et il semble d'origine orientale. 
Au moins le retrouve-t-on dans Aladdin 
et la Lampe merveilleuse des Mille et 



une Nuits, et l'auteur ajoute qu'Aladdîii 
mettait un sabre entre la princesse et 
lui pour marquer qu'il méritait d'être 

}>uni s'il attentait à son honneur. Dans 
es mariages par procuration on plaçait 

{rendant le moyen âge une épée dans le 
it, etqu temps d'OlausMagnus, lib. XIV, 
c. X, un usage dont nous ne connaissons 
pas la raison obligeait en Danemark les 
jeunes époux de mettre une épée nue 
entre eux les premières nuits de leur 
mariage. En Normandie, on attache 
derrière la coiffure des jeunes filles ,' le 
jour de leur mariage, un rond de la gran- 
deur d'une pièce de cinq francs , tout 
couvert de verroterie , de ftîs d'argent 
et de fausses fleurs, que l'on appelle 
chapeau d'honneur; cette coutume, qui 
se rattache à deux traditions orientales, 
a dû être apportée par les Scandina- 
ves, si , comme nous le croyons , elle 
n'existe pas dans les provinces voisines. 
Chez plusieurs anciens peuples , les fem- 
mes ne se couvraient la tête qu'après leur 
mariage; les Hébreux ont conservé en- 
core des souvenirs de cet usage; Buxtorf 
dit, Synagoga Judaica 9 p. 629 : A mu- 
lieribus auoque et virginibos in pecu- 
liare cubiculum (sponsa) non velaio c&- 
pite, passis capillis deducitur. Cela 
explique la petitesse du chapeau. Quant 
à son clinquant, il semble un souvenir du 
diadème que portaient les jeunes filles, 
soit parce que la lune était le symbole 
de la chasteté, soit parce que, le jour 
de leur mariage , elles offraient une cou- 
ronne à la Déesse de la Fécondité. On 
voit dans une épigramme d'Agathon une 
jeune fille consacrer sa couronne à Yé— 
nus, parce qu'elle est enceinte : 

T« Uafvo oreyavovç , tw UcùlxSi 

t»jv 7r^oxcc|uda 
*AoTSfu5t çûmjv àvôero KaMipon. 
Ev/>sto yoip f*v»joTï7/>a , tov «OsXe, 

xat ).a^sv ïj&jv 
Zayoova, xai rsxewv àpo'ev Itixts 
ytvoç. 

M. Jamieson, Nortkem Illustrations, 



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— 128 — 

nesse et sè beauté , efltfétatt encore vierge quand il la remit 
aufflsdèGiuki(l). 

Le remords d'aucune -faute n'avait jamais atteint sa vie , 
jamais la pensée d'un crime ni de ce qu'elle croyait un crime 
n'était entrée dans ses desseins; cè fut une implacable Norne 
q^cdMirisWtou^^ 

À la tombée âtt ^oûr, Brynhild recherchait les lieux soli- 
taires , et se parfait ainst à haute voix : Il faut que je presse 
dans mes bras Sigiirth, de vaillant guerrier à la fleur de son 
âge , ou j'en mourrai. 

Je viens dé prononcer dés paroles dont je me repens 
maintenant : il est le mari de Gudrùn, et je suis la femme de. 
Gunnar ; une infâme- destinée nous a tous condamnés à de 
longues douleurs» 

Souvent elle erre dans sa demeure , le cœur pleiù de souf- 
france; lé soir, son sang se glace dans ses veines quand Gu- 
drun et son mari regagnent leur couche ; quand , laissant 
tomber les rideaux , Sigurth, le roi des Huns (3) , couvre 
sob épouse de ses caresses. 



p. SS5 , cite im proverbe livonien. : elles désirent , on leur demande : Com- 
bien le bouquet? 

Kurrai meitai m&sehka gabrâ (1) La même tradition se retrouve Si- 

TaJrrveeiwmauka. * g»r)>ar-qvidm J, st. XU, et Helreid 

(La jeune fille qui porte un cbapeau fermé Brynhildar, st. XI ; mats le Vôltwkga- 

est une femme perdue); et, dans une taga^c. 36 1 dit que Brynhild avait eu 

ballade danoise , on voit uné jeune fille , de Sigurth une fille qui s'appelait Aslaug, 

obligée de reconnaître qu'elle est mère , et que nous retrouverons dans d'autres 

poser sa couronne sur la table : poésies populaires. Toutes les traditions 



accusent Sigurth d'avoir violé les pro- 
messes qu'il avait faites à Brynhild ; Si- 



Foruden bm stotten fru Elise 
Hun satte sm Krone pas Bord. - __. VT . 

UngAxelvord,st.XVI^*a Finr ^7^1'% * 

fra Mxddelalderen, t. IV, p. 8. Brynhtldar-qvtda IT, st. II ; Volsunga- 
isga, c. 30 et 32 ; elles ne l'excusent 

Par une idée encore plus poétique, le que paris breuvage magique que Grim— 

diadème des vierges devint une couronne hild lui avait fait prendre, 

de fleurs , et c'est là sans doute l'origine (2) Nous avons déjà remarqué une idée 

du bouquet d'oranger que les jeunes ma- semblable dans le Helga-qvida UL 

riées portent sur la tête. A cette tradi- (3) Il est difficile d'aeeorder une 

tiou doit se rattacher aussi un usage gé- grande importance aux noms que l'on 

néral en Normandie : les femmes qui donnait aux peuples pendant le moyen 

veulent se louer à l'année comme ser- âge , quand on voit une glose anglo- 

. vantes 4e ménage tiennent des fleurs à saxonne du 10« siècle, ap. Mone, QuW~ 

la main, et, pour savoir quels gages len und Fonchungen, t. i , p. 442 et 



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Je suis privée des jouissances de l'amour et de celles du 
mariage ; on me force à chercher le bonheur dans le plaisir 
de la vengeance. * 



443 , expliquer Teutoni par Gens Gai- 
Jiae ; mais le nom des Huns a été si ré- 
pandu , il a laissé tant de souvenirs dans 
la langue et les traditions de plusieurs 
nations européennes , qu'il n'est pas 
sans intérêt d'en rechercher la cause. 
On s'accorde à les faire tenir d'Asie, et 
Ptolémée est le premier c>ui les établisse 
dans la Sarmatie européenne^ Suhm , 
KrilUh Historié af Danmark , t., II , 
p. 207 , les fait habiter en Saxe ; Ein- 
hard , Vita Caroli Màgni K ap. Pertz , 
Monumenta Germaniae Historien, t. II, 
page 448, dit : Hunra qui Baioariis 
sunt conter mini. La glose interprète 
Huni par Ungari ; et l'appendice du 
Heldenbueh confirme son explication : 
Unger das stosset auf Osterreich byess 
etwen der Hunnen landt in dem iras 
Kunig Etzel ein herre. Ailleurs ils sont 
confondus avec les Avares et les Van- 
dales: Einhard, ap. Pertz, t. II, p. 449, f 
et Thunmann , J$orditche Vtflker , p. 
129. D'autres auteurs les mettent en 
Norvège (Northmanni procedentes de 
Scanzia insula quae Nortnwepa dicitur , 
in aua habitant Gothi et Huni atque 
Daci ; Gesta Iformannorum in Francia, 
auct. incerto, ap. Du Chesne, 1. 1 , p. 857- 
896), dans le Jutland ^Finn Magnussen, 
Bdda, t. II , p. 86, note 4), eUen flus- 
sie : Rutia. .. dicitur etiam Chunigard , eo 
quod sedes Hunnorum primo ibi fuerii; 
Chronica Schlaviea, ap. Lindenbrog, 
Scriptoreg rerum Germaniearum Sep- 
tentrionalium , p. 189. Cette confusion 
était déjà signalée par Jornandes : Gothi 
plerumque nojnen Hunnorum mutuan— 
tur, c. IX. M. Geijer reconnaît en termes 
forroelsque leur nom a eu plusieurs accep- 
tions différentes; Schwedens Urgeschich- 
te, p. 102 , note 9, traduct. allemande. 
Hunnen , dit Scherzius sub v° , édit. 
d'Oberl in, sensu lato et vago; et M .G ri mm 
le déclare avec plus de force encore ; 
Deutsche Mythologie , p. 300 : Offenbar 
sind nun dièse Huni nach Ort und Zeit 
ein httchst schwankender Begriff. L'éty- 
mologie probable du nom et plusieurs 
rapprochements historiques et littérai- 
res nous semblent ^pouvoir expliquer 



cette confusion et ces contradictions. 
On écrivait indifféremment Huni et 
Chuni , *et en slave Mun , Kon , .Kong 
signifient cheval; en persan, c'est <JJL^; 
en saxon , Ehu ; en francique, Hui%, et 
nous avons encore hongre. Les Grecs 
appelaient les guerriers Èir7roT«t, les 
. coureurs à cheval ; V Iliade , 1. XIII , 
v. 5 , cite une peuplade scythique nom— 
mée ticTtTtifioïyot (/xotyoç» méchant), et 
Ton trouye également dans Plndonstan, 
à Test du Patopamisus , des Aspiens , 
dont le nom vjent très probablementda 
persan ^wmi!, esp ou asp, cheval; 
voyez ScSlegel , lndi#he Bibliothek, t. 
1 , p. 323. Le nom des Goths vient 
Sans doute de l'islandais Goti , cheval , 
et celui des Scythes de Skioti, qui avait 
la même signification et se retrouvait 
probablement dans l'ancienne langue 
asiatique. Nous hésitons d'autant moins 
à assigner une étymologie semblable au 
nom des Huns, qu'ils étaient renommés 
pour leur dresse à monter à cheval: 
Hunnos equis pene affixos; Ara. Marcel- 
linus, 1. XXXI, c 2, et Claudien dit 
•d'eux , In Bufinum , 1. 1 : 

Nec plus nubigenos duplex natura bîformes 
Cognatis aptavit equis. 

Cela peut d'ailleurs expliquer deux pas* 
sages auxquels on n'a pas accordé assez 
d attention. Scythiam soliti sunt vocare 
veteres omuem regionem borealem ubi 
sunt Gothi et Dani; Anastasius Sinaita , 
quest. XXXVIII. Scythorom nomen us- 
quequaque transiit in Sarmatas atque 
Germanos ; Plinius , Ht st. Raturai. , 1. 
IV, c. 12. Sarmatae vient de sar, bles- 
sure , et mata, affigere; Germani signi- 
fie également nommes de guerre : Rixas 
et dissension es quas vulgusto6rra«nomi- 
nat; Capital ar. Caroli Calvi XXIV, 15. 
La langue des nations peu civilisées s'a- 
dresse plus à l'imagination qu'à la pen- 
sée ; au lieu de généraliser les idées et 
de* donner un sens abstrait à ses expres- 
sions , elle les individualise et fait des 
noms communs avec des noms propres:. 



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— 130 — 

la colère hil a inspiré des pensées <te meurtre. Il te faut , 
Gunnar, renoncer à ma personne et à me» trésors; désor- 
mais je ne jouirai plus des caresses du Roi. 

Je m'en retournerai où j'étais naguère, chez mes plus 
proches parents; je m'assoirai auprès d'eux et je mènerai 
unei vie tranquille, si tu ne fais pas mourir Sigurth et ne de- 
y\tJ\S point le plus grand des rois. 

Qnë le fils accompagne le père au tombeau ; gardons-nous 
de nourrir le loup lorsqu'il e$t encore jeune. Je le demande 
à tous , quand la composition fut-elle plus facile > parce 
qu'il restait un fils pour poursuivre la vengeance? 

En proie à l'incertitude et à la colère, Gunnar roulait 
dao& son esprit une foule de pensées; il restait assis des jours 
entiers ; il sentait qu'il n'était pas facile de discerner le parti 
le plus convenable ou te plus avantageux ; il savait quels ser- 
vices il pouvait attendre de Sigurth, et quelle perte lui ferait 
ça mort. 

Pendant un long temps , des desseins opposés se succédè- 
rent dan» sa pensée; ce n'était pas une chose si commune 



ainsi les Scandinaves ,qui eurent à lutter 
long-temps contre les anciens habitants 
da pajflrdfesignèreBtpar leur nom Jautun, 
toutes les puissances ennemies, et les 
Lapons appellent un ennemi tschude, 

{>arce que les Tachudes furent long- temps 
èurs ennemis ; Wachsmnth , EuropM- 
$che Sillengeschichte, t. II, p. 6. Les Huns 
«ternirent aussi tous les guerriers étran- 
gers; un passage du Chronieon Bruns- 
ticeme de Bothon en donBe une preuve 
qui semble irrécusable : Die Hunnen ka- 
men mit einer grossen Armée die bes- 
taud aus Wenden, Daenen und Behemen. 
Comme en latin, où hottes se disait pri- 
mitivement des étrangers et desennemis, 
Hun signifie simplement en islandais un 
étranger; tantôt du midi, Sigurfyar- 
qtidaUI, si. IV, tantôt de l'orient, 
Oddrunar-gratr, st. 1 et IV. Quand la 
patrie du poëte tient à changer, il ne 
donne plus le nom de Hun aux mémos 
personnages; ainsi, généralement dans 
HiflM», £igortb est un Hun , et dans 



VÂtla-qvida in Grœlenzka y st. XJJ, c'est 
Gunnar qui est appelé Hun. Pans le Gu- 
drunar-qvida I, st. 24, d'est Atli qui est 
un Hun , et d'après le Helreid Brynh tldar, 
st. II , il aurait habité les Gaules, Fa/* 
land; ce qui s'accorde fort bien avec les 
rapports qu'on a cru reconnaître entre 
Brynhild etBrunehaut. Une interpolation 
en prose {Edda y i. II > p. 118) appelle aus- 
si Frakland la terre habitée partes Huns. 
Le Gudrunar-qvida if, st. XXVI, se sert 
même de l'expression Huhikar Meyiar 
pour désigner de jeunes filles étrangères. 
La tradition de luttes dangereuses avec 
des étrangers attacha en allemand à Bun 9 
Heune , Biune , l'idée d'une force supé- 
rieure, d'un géant; encore maintenant, 
les tombeaux ou autels de pierre qui se 
trouvent sur plusieurs montagnes s'ap- 
pellent Bunenbetten et Riesenàetten. C'é- 
tait sans doute parce que l'Angleterre 
avait été si souvent conquise que Hun* 
signifiait roi en anglo-saxon \ Bedi , 1. 1, 
c. 15. 



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— 131 — 

que l'abandon d'une femme abaissât la dignité royale (1); il 
appela Haugni à nne conférence secrète : c'était le pluf 
fidèle de ses conseille». 

Brynhikf , dit-il , m'est à elle seule plus chère que le reste 
du monde ; la fille de Buthli est la première de toutes les 
femmes ; je perdrais la vie plutôt que de renoncer à ses ca- 
resses et à ses trésors. 

Veux-tu nous emparer des richesses de Sigurtb? Il est bon 
de posséder le métal que roulent les fleuves (2) ; il est bon 
de jouir en repos de la fortune et d'atteindre le bonheur 
sans courir après. 

Haugni se borna à lui répondre : Ce n'est pas à nous de 
suivre tes pensées ; il ne nous conviendrait pas de trancher 
avec le glaive de solennels engagements , des engagements 
et une foi solennellement jurés. 

On ne trouverait nulle part plus de bonheur qu'ici , tant 
que nous gouvernerons notre royaume tous les quatre , et 
que nous pourrons compter sûr le bras de ce Hun, si puis» 
sant dans les batailles ; l'univers entier n'aurait pas de plus 
belle famille si nous nous conservions long-temps tous les cinq, 
et transmettions notre noble sang à de nombreux descendants; 

Je sais fort bien d'où provient cette discorde. La douleur 
de Bry nhild va trop loin dans sa vengeance j nous chargerons 
du meurtre notre jeune frère Guttorm : il est plus imprudent 
que noua , et resta étranger à nos solennels engagements , 
aux engagements et à la foi solennellement jurés (3). 

Il était facile de pousser au meurtre un esprit aussi ft- 

(1) Ce passage est fort obsenr; il UnseotgéiiéraletsignifotûOjlf#aettT09. 
peut signifier qull est rare qu'une fem- (3) JUa tradition a voulu donner une 
me renonce à la dignité royale , ou raison matérielle l'action de Gultorm. 
qu'elle l'abaisse en privant lé roi des Probablement il manque ici nne en 
trésors oui lui servaient à la soutenir ; deux strophes ; le VoltuflgaiOQa, c. 58, 
dans le doute nous avons cherché à con- aj oute : Gunnar dit ; Sigurth mourra , eu 
server l'amphibologie. c'est à moi de mourir. Et il engagea 

(2) M. Finn Magnnssen traduit litté- Bry nhild à se relever et à se cûneoler. 
vnleœent : le métal du Rhin, ce qui Pe- Elle se releva, mais elle dit qne Çunnar 
blige <f accuser le poète d'anachronisme ne rentrerait point dans IOA 1&, at*nt 
oudeprelepee;le lthfnesiprisieidans 40e tout n'etyfc ètt ftmttn*» 



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— 132 — 

roce (1); son épée pénétra jusqu'au cœur de Sigurth. Tout 
couché qu'il était, le héros ne voulut pas mourir sans ven- 
geance; comme son meurtrier se retirait, il leva un bras 
animé par la ragé, et l'acier luisant s'enfonça dans la poi- 
trine de Guttorm (2). 

Son ennemi est tombé , coupé en deux ; la tète et les bras 
ont roulé d'un cAté, les pieds et le reste du corps se sont 
renversés de l'autre. 

Sans inquiétude pour Sigurth , Gudrun s'abandonnait près 
de lui au sommeil ; quand elle s'éveilla, il n'y avait plus de 
jouissance pour elle, elle nageait dans le sang de l'ami de 
Freyr(3). 

Alors il s'appuya sur ses mains défaillantes , et , après de 
courageux efforts , se leva sur son séant : Ne pleure pas si 
amèrement, Gudrun , ma jeune épouse; tes frères vivent 
pour punir tes larmes. 

Notre fils est trop, faible, pour défendre mon héritage ou 
«'échapper de cette maison ennemie ; sans doute leur féroce 
avidité aura résolu aussi d'attenter à sa vie (4). 

(1} Ce n'est pas ce que dit le Brynhil- quent de la volupté, de frœ, graine, se- 
Jar-çvida //, st. IV. 11 fallut rôtir un mence: 



loup , dépecer un serpent, et nourrir , +j 2 & \ 

Guttorm de leur chair avant de pouvoir y oira 3 aj> ae0e/>, erri év 0aÀa<xfft« 



(2) Les circonstances de la mort de 
Sigurth sont bien plus détaillées dans le 
Volsungasaga, c. 59 ; les points essen- 
tiels sont les mêmes, mais ils diffèrent 
beaucoup dans les autres traditions. D'a- 
près le Brynhildar-qvida //, st. VI, il 
aurait été tué à cheval , et c'est proba- 
blement ce qu'on doit conclure aussi des 
strophes IV el V du Gudrunar-qvida 
• //. L'interpolateur en prose du Brynhil- 
dar-qvida //dit à la un : Cependant les 
hommes de l'Allemagne racontent qu'il 
fut tué dans les bois. C'est la version 
du Mbelunge Not, st. 859-917, et du 
Vilkina$aga t c. 322, 324; voyez aussi 
VOlaf Tryggvaionartaga, t. Il, p. 142, 
éd. de Skaïhot. 



le décider à prêter son bras à ces pensées 
criminelles. 




Chez les anciennes populations des 
bords du Borysthène, on répandait des 
grains de toute espèce sur la tête des 
nouvelles mariées; Thorlacius, Antt- 
guiiatum Borealiutn Spécimen ZK, p. 



(4) Sigurth ne se trompait pas : Sig- 
mund son fils fut tué aussi par ses 
beaux-frères, comme Brynhild le leur 
avait conseillé; Gudrunar-qvidaIII t , st. 



; Voltungataga , c. 41. Il M*** 
ruu enceinte 4e Svanhild (Sanieln ; 



(3) Dieu de la fécondité et par censé- 



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— 133 — 

Qu&nd tu enfanterais sept autres neveux à tes frères , ils 
ne leur rendraient pas autant de services que moi ; je n'i- 
gnore point la cause de ma mort , Brynhild seule a tout fait. 

Cette femme m'aimait plus que le reste des hommes j mate 
je ne me suis rendu coupable d'aucun crime envers Gunnar, 
j'ai respecté notre alliance et nos engagements solennels , je 
me suis souvenu que j'étais l'ami de son époux. 

Gudrun fondit en larmes, et le Roi expira (1). Alors sa 
douleur éclata en si violents sanglots , que les dents des che- 
vaux en claquaient , et que la cour retentissait du cri des 
oies. 

Le cœur plein de joie, Brynhild , fille de Buthli , éclata dè 
rire sitôt qu'elle entendit de sa eouche les bruyants gémis- 
sements de la fille de Giuki, 

Alors Gunnar, le premier des rois , lui dit : Ne ris pas de 
sa douleur, femme abandonnée à la colère! Quel bonheur 
t'arrive-t-il pour te réjouir ainsi? Pourquoi renoncer à ton 
masque de candeur? Pourquoi te complais-tu dans nos dou- 
leurs? Peut-être ta mort est-elle plus proche que tu ne le 
penses. 

Ce serait justice à nous, femme, de frapper Atli (2) sous 

*p. Jornandes ; dans le manuscrit de la de toute nature. Les commandants de 
B. R. n° 1890, Suanibilda ), qui épousa pirates s'appelaient Viking, rois de la 
Jormunrek , Sigurhar-qvida III , st. raer » el il semble probable que c'est ft 
Ln.LlX;Ed<io,t. II,p.286 et520.Il 'T U £ 68 / tt 
la nt écarteler, e4 rouler sous les pieds m °y en . â « e : r A 01 d ««f > ™ des ** rde8 ' 
des chevaux, pour la punir d'une înu- des archers des ^ 
délité donl elle éuit innocente; Gu- de l'espmette, d'Yvetot, de la fève, etc. 
drunar-hvaul , st. XV; Hamdis-mal, (2) Etzel, dans le Nibelunge NoL 
st. III. Comme Attila était aussi roi des Huns , 
(1) Roi doit s'entendre en islandais et qu'il semblait probable que son sou- 
dans le sens restreint qu'il avait pen- Tenir s'était perpétué dans ta poésie po- 
dant le moyen âge : le premier ou le putaire, on a supposé qu'il était l'Atli 
chef d'une société on confrérie, le de YEdda,el malgré les invraisem- 
seigneur d'une terre, etc.; Roquefort, blances de tout genre qui condamnaient 
Glo. taire, s. v° Roi. Kon (coms, quens), cette opiuion , les savants se sont accor- 
Konung (comme Ber, qu'on employait dés à l'adopter. Le seul rapprochement 
encore dans le vieux français, et qui est qui lui donnait quelque apparence de 
devenu baron ), ne signifiaient d'abord vérité, c'est qu'Attila était souverain des 
qu'homme; par une conséquence na- contrées qu'arrose le Volga, qui s'appelle 
lurelle ils ont indiqué le chef de la fa- eu tartare Etzel , dans la géographie 
mille, et plus iard celui des associations d'IdrlûAtM, et dans les écrivains by-. 



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— 131 — 



tes yeux, et de te forcer à contempler les plaies morteltes de 
ton frère , à étancher toi-mtyne le sang de ses blessures. 

Biynhild, fille de Buthli , lui répondit : Personne ne t'ao* 
case 9 Guuuar , d'avoir été trop lent à le tuer. Atli redoute 
peu voîte haine ; il prolongera sa yie plus long-temps que 
vious , et sa puissance restera toujours supérieure à la vôtre» 

Je te le dirai , Gunnar, et tu le sais bien toi-même , voilà 
déjà long-temps que vous vous êtes engagés dans le crime. 
Quoique d'âge nubile , je vivais au milieu des richesses à la 
cour du toi mon père. 

Jamais je n'avais voulu me donner à un mari avant votre 
«rivée dans se demeure. Vous étiez des rois illustres , fils de 
Criuki , tous montiez de beaux chevaux ; mais rien ne vous 
forçait à venir troubler ma tranquillité. 

Alors je me fiançai à un rot célèbre , qui possédait des tré- 
sors et pressait les flancs de Grani (1). Entre vous et lui l'ail 

Sautins Mil, dont on eût fait facilement ( fort , courageux ) , et Ton nommait la 

ÀHiy le prince <lu Volga, et cette suppo- mer Atallsgrund, le patrimoine d'Atall, 

«tion se trouve confirmée par le té- du brave. Il ne faut donc pas s'étonner 

moignage de Michael Ritius, De Rébus si, dans un temps où la tradition et la 

Hungaricig, ap. Sambuc, 1. 1, p. 385. poésie populaires recherchaient iesnoras 

Nous aurions cependant quelque peine significatifs , tant de rois étaient appelés 

à admettre sans une preuve positive que Atli ; il y en a trois seulement dans VEd- 

l'on ait donné à un souverain le nom da f celui que nous venons de citer , un 

d'une localité ou djun fleuve ; c'est le second qui est nommé dans le Helga— 

contraire qui arrive ordinairement. Nous ftida //, st. XL VIII , et celui qui 

ne connaissons d'exceptions que pour joue un si grand rôle dans le cycle des 

marquis (en allemand Markgraf), qui Nibelung. Dans VEdda, Brynhild ne 

n'est pas un nom propre, et Rheingraf, parle que d'un frère , et Jornandes , De 

dont le titre de dignité, Graf, n'a point Gothorum origine, c. 36 , en donne un 

été séparé. D'ailleurs , la langue et la à Attila, qu'il nomme Bleta; il donne à 

poésie Scandinaves nous fournissent une son père le nom de Mundzuk, c. 55, et 



explication beaucoup plus naturelle. 
Aj>la , Adla ou Edla , signifiaient juge, 
noble, père, et c'est un nom qu'on a dû 
donner souvent aux princes. Voyez 
Egilttaga, c. 68 ; Adelung, ÂeUeste Ge- 
$chiehte der Deutscken, p. 525, 329; 
Jornandes, c. \£ ; Paulus Warnefrid, c. 
25; Deutsche WUder, t. I, p. 201-205. 
La strophe XV du Helga-qvida / nous 
fournit une autre interprétation : 



le père d'Atli s'appelle Budli dans le St- 
gurthar-qvida /, st. XX VII, et Bote- 
lung dans les traditions allemandes; Ni- 
belunge Not, st. 1254 et 1512 ; Klage, v. 
30. Le Fléau de Dieu, que la tradition 
populaire aurait dà encore grandir et 
rendre plus terrible , serait devenu un 
avare imbécile, sans puissance, sans 
volonté et sans courage ; une semblable 
interprétation nous semble inadmissi- 



ble. 



Atli ek heiti 



(1) Nom du cheval de Sigurth ; Gra- 
ni, de grar, gris pommelé ; c'est eu- 
eore ainsi qu'on appelle en islandais le# 



Alan* skal ek J?er vera. 



le m'appelle AUi , tu me trouveras A tall 



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^apercevait aucune ressemblance; il n'était rien ou tons 
ne lui ressemblassiez moins encore que du visage; cepea* 
4ant vous voiis croyez de grands rois. 

Un jour que j'étais seule, Atli me dit que si je *é consefr- 
lais à me marier il était résolu à ne partager avec taoi ni 
«es trésors ni ses terres , et à me retirer Jusqu'aux richesse* 

aux esclaves (1) qu'il m'avait donnés pendant mon en- 
fance. 

Je roulai dans ma pensée si je retournerais courir les ba- 
tailles , ou si , couverte d'une cuirasse , je me vengerais cou- 
rageusement de l'insulte de mon frère , si je la rendrais 
fameuse dans la tradition des peuples, et la ferais retomber 
sur bien des tètes. 

Nous fîmes célébrer nos fiançailles ; il m'avait souri da- 
vantage de partager les trésors et les anneau* d'or (2) du 

- «chevaux de cette couleur; Êdda , t. II , 
p. 874. Le cheval de Siegfried est van- 
té dans le Nibelunae Ifot , st. 877 , 878 , 
880, 887 $ mais il n'est pas nommé. 
Noos ne voulons pas affirmer que l'usa- 
ge du moyen âge de donner un nom an* 
chevaux vienne de Scandinavie, car 
nous le trouvons déjà dans les Homéri- 
<iesî ttiof , I. Vm, v. 185 ; 1. XIX, v. 
295. Quoique dans la tradition de Per- 
sée Pépée de Mercure soit appelée Har- 
pe , l'usage de nommer les épées sem- 
ble avoir été si peu répandu dans l'anti- 
quité classique, et si général parmi les 
Scandinaves , que nous hésiterions 
moins à reconnaître l'influence qu'ils 
ont exercée à cet égard. L'épée de Si- 
gurth s'appelle Gram (terrible) dans le 
&gwtyar-feida JJ, 1*« part., st. XXV, 
et dans le Vilkinasaga, e. 147 ; Saxo 
Çrammaticus nous a conservé une foule 
d'autres noms d'épées} Lovi > 1. II; 
Skrep, 1. IV ; Liusingug et Buvytinguê^ 
I. VII, etc. ; celle qu'Artnbioru donna à 
Egil, on 936, s'appelait Dragwmdil ; 
Egiluaga, p. 464. 

(1 ) La leçon ara nous a semblé pré- 
férable à aura. 

(2) L'expression Panneaux pour rf- 
'Cheste se trouve déjà dans les écri- 
vains latins i Deeedens suos annotas 



perinde atquo nnlco haéïedi tradidit; 
Valerius Malimus , 1. TU , cap. 8. Dans 
P Oddrunar-gratr, si. XïX, on voit 
payer une composition avec desanneaux, 
et on les prend dans le même sens ; VVlu- 
tpa , st. XXVII ;So«nar Torrek, st. XV. 
M. Finn Magnussen est allé jusqu'à dire , 
Edda, t. II, p. 965 ^ que les Scandina- 
ves n'avaient pas d'autres monnaies. 
Dans le WaUhorim manu FùrHt , les 
anneaux ont certainement ta même si- 
gnification : 

Armfllaseentum de rubro qnlppe métallo 
Factas. 

V.6I5. 

Toyez aussi v. 662, Î193, etc. : 

Armfllaâ, grandi gemnwrum pondère et auH, 
Offertur sonipes auri sub tegmlne fbjgens. 

Sxul Bybèrnieus; ap. Mai, Mtowmettfa 

/ r «i*co*a,t.V,p i 408. 

Chez les Auiglo-Saxons on récompensait 
avec des anneaux : 

Beagasdnlde 
Sine ait symle» 

Beowulf, v. 160; /cf., 16i, été. 

Et le vieil anglais donnait au même mot 
une signification semblable ; 



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aimai d'au- 



— 136 — 

fris de Sigmund ; je n'enviais la fortune d'aucun autre guer- 
rier ; mon amour lui appartenait, j 
tre; les femmes qui 
amours inconstants. 

Àtli le comprendra en apprenant ma triste destinée; il 
saura si Ton doit souffrir qu'une femme d'un esprit bas passe 
sa vie avec le mari d'une autre , et alors mes infortunes se- 
ront vengées (1). 



PREMIER CHANT DE GUDRUN (2). 
Il Ait un temps où Gudrun était résolue à mourir (3) ; na- 



Who yaï broche aflfi beigho ? 
wbo bot Douke Morgan ? 

~Sir Triitrem, c. I, st. 35» 

Dans les ballades danoises du moyen 
âge on voit encore payer une composi- 
tion avec un annean d'or : 

. Jeg ghrer Dig min gode Guldring 
Han vejer vel femten Pond. 
Danshe Viser fra Middelalderen , i. 1, p. 
. JiOj Jd.,133, etc. 

On sait par l'histoire de Tarpéia que les 
anneaux avaient la môme signification 
chez les anciens peuples de l'Italie. 

(1) Le poërae a 66 strophes ; mais il 
suffisait à notre but de traduire les tren- 
te-huit premières. 

(2) Ce poëme nous semble un des plus 
l>eaux de l'Edda , mais nous ne pouvons 
lui attribuer la même antiquité qu'à 
beaucoup d'antres ; la composition est 
plus savante; le refrain que le poëte ra- 
mène dans les strophes II , V, XI et XV 
n'appartient déjà plus à la poésie naïve, 
et certaines expressions, hug-borg , st. 
XIII, v. 7 ; eld ormtbed , st. XXIV, v. 9 
et 10, trahissent l'art recherché des 
Scaldes. L'esprit de la composition n'est 
pas lui-même antique; ce n'est plus un 
■impie récit uniquement préoccupé de 
la vérité et de l'exposition des événe- 



ments ; l'intention d'émouvoir est visible * 
et fait de ce chant une pièce à part dans 
la. poésie Scandinave. 

(5) Gudrun ne voulait pas survivre à 
son mari ; c'était l'usage chez les Thra- 
ces : Ne faeminis quidem segnis est ani- 
mas ; super mprtuorum virorum corpD- 
ra interuci , simul que sepeliri voium 
eximium habent; Pomp. Mêla , II , 2 ; et 
Hérodote dit la même chose, I. V. Lau- 
dabilis mulier inter Vinedos esse judica- 
tur, quae propria manu sibi mortem in*- ' 
tulit , ut in una strue pariter ardeat cura 
viro suo ; S. Booifac. Epist. XIX. C'était 
une coutume encore plus générale chez 
les Polonais : Unaquaeque mulier post 
Viri exequias sui igne cremati , decollata 
subsequitur ; ap. Ditmar. La loi des Hé- 
rules faisait aux veuves un devoir du 
suicide; Procopius, De Bello gothico, lib. 
Il ; et Saxo Grammaticus en cite deux 
exemples en Danemark : Gunhilda, 1. I, t 
et Signa, 1. VII; il raconte même, 1. V, 
p. 91, qu'Asraund s'était fait enterrer 
avec son ami Asvit; voyez aussi YOlaf 
Tryggvasonarsaga , c. 2, et Keysler, 
Anliquilatet teleclae Septentrionales, p. 
147. Probablement cet usage était venu 
de llndouslan; le Manava-Dharma- 
Sastra ne l'ordonne pas ; il défend seu- 
lement aux veuves de prononcer le nom 
d'un autre homme , L V, st. 157 ; mais 



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- 137 — 

vrée de douleur, elle était assise auprès du cadavre de Si- 
gurth ; elle ne se tordait point les mains comme les autres 
femmes , sa» bouche n'exhalait ni gémissements ni plaintes. 

Il vint de nobles guerriers , aux sages paroles , qui la dé- 
tournaient de sa cruelle pensée $ mais Gudrun ne pouvait 
verser aucune larme ; son âme était si agitée par la dou- 
leur, qu'elle semblait au moment de se briser. 

Près de Gudrun étaient assises de nobles et belles femmes, 
ornées d'or ; chacune lui racontait quelles amères souffran- 
ces l'avaient frappée. 

Giaflaug , sœur de Giuki , disait : Nulle femjne ne fut plus 
cruellement déchirée que moi dans ses affections; j'ai vu 
mourir cinq maris , deux filles , trois soeurs , huit frères , et 
maintenant je reste seule au monde. 

Mais Gudrun ne pouvait pas pleurer, tant |e meurtre de 
son mari l'avait plongée dans la douleur! tant la douleur des 
funérailles du Roi lui étreignait la poitrine ! 

Herborg reine de la terre des Huns, disait : J'ai de plus 
cruels chagrins à raconter; mes sept fils et m on huitième mari 
sont tombés sur un champ de bataille dans la terre du Midi. 

Mon père , ma mère et mes quatre frères furent surpris en 
mer par la tempête ; les vagues ouvrirent le tillaç de leur 
vaisseau. 

Je fus forcée de les ensevelir moi-même; je fus forcée de 
creuser moi-même leur fosse ; je fus forcée de rejeter moi- 
même la terre sur leurs cjidavres; j'ai éprouvé toutes ces 
souffrances dans une seule année , et personne au monde fte 
m'offrait de consolations. 

J'étais alors captive , prisonnière de guerre ; avant la fin 
du même sémestre , j'étais forcée , tous les matins , de parer 
la femme du Chef des guerriers , et de nouer les cordons de 
ses sandales. 

1« code des antres législateurs est beau- getl of ffindu Law , t, II , p. 451 , et sur- 
coup plus explicite; voyez Rémuzat, tout Cotebrooke, Asiatic Researches , t. 
Mélanges Aùaiiquct, t. I , p. 586ç Dt- IV, p. 209-219. 



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— 138 — 

Ette me menaçait par jalousie, et me meurtrissait de coup* ; 
jamais je n'ai connu de meilleur maître , jamais de plus mé- 
chante maîtresse. 

Mais Gudrun ne pouvait pas pleurer, tant le meurtre de 
son mari Pavait plongée dans la douleur ! tant la douleur des 
funérailles du Roi lui étreignait la poitrine ! 

Alors Gullraund, fille de Giuki , prit la parole : Malgré ton 
expérience , tu t'entends mal , ô ma nourrice , à alléger la 
douleur d'une jeune femme ; elle évite de regarder le cada- 
vre du Roi. 

Soudain «Hé enleva le drap mortuaire de Sigurth , et tour- 
na sa tête du côté de sa femme. Regarde ton bien-aimé , 
lui dit-elle , appuie ta bouche sur ses lèvres comme s'il était 
encore en vie. 

D'un seul regard Gudrun l'embrassa tout entier ; eHé vit 
sa chevelure parsemée de sang, ses yeux fixes , blafards, et 
sa poitrine déchirée par le glaive. 

Alors la tète de Gudrun s'est affaissée ; elle s'est renversée 
sur sa couche , ses cheveux sont tombés sur ses épaules ; la 
pourpre a remonté sur ses joues , et une pluie d'orage a ruis- 
selé sur ses genoux. 

Alors Gudrun , fille de Giuki , pleura ; des larmes intaris- 
sables lui jaillissaient des yeux, et la cour retentissait du 
«ri des oies qu'elle nourrissait pour leur beauté (1). 

Gullraund , fille de Giuki, prit la parole : Je sais que, par- 
mi tous les hommes qui ont couvert la surface de la terre , 
pal amour ne fut semblable au vôtre; jamais , ma sœur, tû 
ne trouvas loin de Sigurth de bonheur dans ton cœur, ni 
de jouissance dans ta fortune. 

Alors Gudrun, fille de Giuki , s'écria : Mon Sigurth sem- 
blait, au milieu des fils de Giuki, comme l'ail qui élève sa 



(1) Le poëte suppose , suivant M. Ma- 
gnussen , que les oies de Gudrun parta- 
geaient sa douleur ; nous ne le pensons 
pas : Il a voulu dire que la douleur de. 



Gudrun était devenue si bruyante , que 
les oies en criaient d'effroi; ce sens nous 
semble résulter de la st. XXVU du Si- 
gu*yar-<p)id(* /II, ci-dessus, p. 133. 



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— 139 — 

Céte aa dessus du gazon (1) ; ma pierre précieuse brillait par- 
mi les rois, comme le diamant éclatant .qui fait l'ornement 
d'un collier. 

Moi aussi je semblais aux guerriers plus digne de leurs 
hommages que les nymphes d'Odin , et maintenant que mon 
roi est mort , me voilà abattue comme la feuille que les vents 
roulent dans la forêt. 

J'attends vainement sur mon «iège et dans ma couche le 
confident de mes pensées : les fils de Giuki me l'ont ravi ; les 
fils de Giuki ont causé l'infortune et le cruel désespoir de 
leur sœur. 

Vous n'avez pas mieux tenu vos promesses de rois que vos 
serments de frères d'armes. Tu ne jotiiras pas long-temps de 
ses trésors, Gunnar; ils deviendront la cause de ta mort, 
parce que tu avais juré amitié à Sigurth . 

L'allégresse était plus grande dans la ville quand mon 
Sigurth passait , monté sur Grani j quand il allait avec eux 
au devant de Brynhild , cette exécrable furie, née pour no- 
tre malheur. 

Alors Brynhild, fille de Buthli, prit la parole : Que cette 
mégère reste sans mari et sans enfants, puisqu'elle me charge 
de ses malédictions , et oublie ce matin le respect qu'elle me 
doit. 

GuUraundlui répondit : Retiens tes imprécations, odieuse 
créature ; tu fus toujours le fléau des princes; il n'est pas un 
être vivant qui ne s'éloigne de toi avec horreur ; une infâme 
destinée t'a choisie entre toutes les femmes pour le malheur 
de sept rois et la mort de tous tes amis (2). 

(il On retrouve la même idée G*- tance pendant Je moyen âge , eu» dans 

4r*nar-qvida II, st. II» L'ail était une la ballade danoise Herr Ribolt (itentfca, 

plante fort poétique chez les Se and in a- Viter fra Middëlalderm , t. III, p. 527), 

Tes, probablement parce que sa saveur on lit, st. 8 et 9 : Là ne pousse aucune 

la faisait rechercher ; le VVlu~tp* , gt. autre plante que l'ail ; là ne chante au- 

IV, désigne toutes les plantes par son cun autre oiseau que le coueou ; là ne 

nom, et, au lieu à' JEttar-blomi , la coule aucun autre liquide que le vin. 

fleur, l'honneur de la famïUe , on disait (2) Ce passage nous semble une inter- 

l'ail de la famille, Mitar-laukr. Il paraît potation évidente ; quand même on snp- 

méme qu'il n'avait pas perdu son irapor- poserait qu'en sa qnatité de Valkyrie, 



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r 



~ 140 -r 

Brynhild , fille de Buthli , reprit la parole : Mon frère 
Atli , fils de Buthli , est le seul auteur de toutes nos infor- 
tunes; depuis qu'à la cour du roi des Huns Sigurth m'a 
abusée par un mariage perfide , ce dessein n'est jamais sorti 
de ma pensée. Sa présence me couvrait d'une insupportable 
honte (1). 

Alors Brynhild , fille de Buthli, s'appuya sur le bûcher 
elle le serra convulsivement dans ses bras; ses yeux jetaient 
des flammes , et le poison lui suinta de la bouche quand elle 
aperçut les blessures de Sigurth. 

Gudrun se retira ensuite dans les forêts et dans les lieux 
solitaires ; elle arriva jusqu'en Danemark , et elle y vécut 
pendant sept semestres avec Thora , fille de Hakon. Bryn- 



Gnllraund pouvait deviner l'avenir, il 
n'ett pat un être vivant qui ne t' éloigne 
de loi avec horreur se rapporte néces- 
sairement à des événements passés, et 
rien n'indique que Gullraund fût une 
Valkyrie , sinon la signification de son 
nom , bouclier d'or, qui n'est pas une 
raison suffisante. D'ailleurs, ces paroles 
ne sont vraies que d'après la tradition 
allemande ; selon les poètes Scandinaves, 
ce n'est pas le meurtre de Sigurth , mais 
l'avarice d'Atli, qui causa la mort des en- 
fants de Giuki. 

(1) Ces deux vers sont fort obscurs; 
ils signifient mot à mot : depuis que nous 
avons vu la flamme sur le roi du lit de 
serpent ; Magnaeus et M. Finn Magnus- 
sen ne nous semblent pas les avoir en- 
tendus. Par allusion au trésor de Faf- 
nir, le lit du terpenl pouvait signifier 
l'or, et la flamme exprimer son éclat; 
maisa/0/W, sur ou dans le roi , se con- 
cilie difficilement avec cette interpréta- 
tion , et eHe donne un démenti formel à 
toutes les traditions sur Brynhild. Au 
lieu d'avoir aimé Sigurth pour sa force 
et son courage , c'eût été par avarice , 
pour jouir de ses trésors, nous oserons 
donc hasarder non pas une explication 
différente, mais une supposition. Plu- 
sieurs traditions du moyen âge racon- 
taien que des héros jetaient du feu par 
la bouche quand ils dormaient ou se 
mettaient en colère; nous citerons entre 
autres Servius Tullius et Dieterich ; Lau- 
rin A , v. 2049; Biterolf, v. 1H23 , 



11129 ; Entra en l'église j>ar Puys de der- 
rière ung Juif qui ad visa la manie de 
l'empereur Charlemaigne et de ses XII 
pers, et vit en la bouche de l'empereur 
reluire une lumière en la forme de 
rayes de soleil moult clere ; Galien Ret- 
fore, Ms. du Roi , n° 7548, etc. Aucun 
document positif ne le dit de Sigurth y 
mais peut-être le Lait de Bavelok le Da- 
noit permet-il d'en douter. M. Madden 
a prouvé , dans une introduction que 
M. Fr. Michel n'a malheureusement pas 
reproduite tout entière , qu'il était fondé 
sur des événements ou au moins des 
traditions historiques, et Havelok y est 
reconnu de la famille des rois de Dane- 
mark à la flamme qu'il avait sur la 
bouche pendant son sommeil , v. 71 : 

Totes les houres qu'il dormoit , 
Une flambe de lui jssoit , 
Par la bouche H venoit fors : 
Si grant cbalur avoit el cors. 

Gela se rattachait certainement à une 
croyance populaire, qui avait dû être 
bien générale, puisqu'elle était encore 
répandue en Normandie pendant le 
13* siècle , et Sigurth était un prince 
danois dans plusieurs traditions. Quant 
au lit de serpent , c'est un lit de perfi- 
de , et Sigurth avait trompé Brynhild 
en se faisant passer pour Gunnar. 

(2) L'usage de brûler les morts avait 
été introduit en France , car on lit dans 
Baluze, Capitul. Reg. Franc. , t. 1 , p. 
253 : Si quis corpus defuncti hominis 



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hild ne voulut pas survivre à Sigurth. Ette fit tuer huit es- 
claves mâles et cinq femmes (1) , puis elle se traversa la 
poitrine d'un coup d'épée, comme il est raconté dan» le 
petit poëme de Sigurth. 



CHANT DE KRAKA (2). 

Nous avons combattu avec l'épée ! Il n'y a pas bien des 
années que nous sommes allés combattre un énorme serpent 



secundum rilum paganorum cousumi 
fecit, capite punietur. '' 

(1] Les anciens Scandinaves croyaient 
que les honneurs dont on jouissait après 
sa mort dépendaient de la hauteur où s'é- 
levait la flamme de son bûcher, et des ri- 
chesses qu'elle consumait ; Ynglingasa- 
ga , cap. X, XXVII, etc. L'usage de 
brûler des choses précieuses avec le 
corps des héros se trouve déjà dans les 
poèmes homériques; Iliade y \. XX1I1, 
v. 166-177; Odyssée, 1. XII, v. 13. Sans 
doute les Scandinave^ pensaient qne les 
morts retrouvaient, dans l'autre vie les 
esclaves , les chevaux et lés armes qui 
avaient été brûlés avec eux ; Godru- 
twr~ hvaut , st. XVII; Hakonar-mal, 
st. XVII. Cette opinion , dont on trouve 
déjà quelques traces chez les Grecs , 

Nexvf Sî^afxatarrpwTOUf C7ux>tvac 
svpsvnç oTtéecSof 9 Trposôijy.' avrotat 

Saixa, iroTïîPtaTE. etc. 



irortiota TÊj 

cmaionis, _ 
êophistae, LUI. V.46Q. 



Alcmaionis, ap. Athénée, Deipno- 



était fort répandue dans tout le Nord : 
Pu tan tes hos eisdem erga inferos servi- 
turos et commissa crimina apud cos 

Elacaturos ; Dilmari Chronicon , ap. 
eibnitz, Scriplores rerum BrunsDica- 
rum , 1. 1 , p. 537 ; voyez aussi Brohm , 
GeschicJUe von, Pohlen und Lilhauen , 
1. 1, p. 242; Verkeî, Vorzeil Lieflands, 
1. 1 , p. 129 ; Filin Magnussen , Edda , 
t. H, p. 9*3. 

(2) &raku-mal ; Aslaug , dernière 



femme de Ragnar Lodbrok , qui s'était 
appelée dans sa jeunesse Kraka , parait 
lui avoir donné son nom; peut-être 
voulut-elle faire allusion à sa douleur 
de veuve ; kraka , en islandais , si- 
gnifie corneille. On a supposé qu'elle 
chantait cette ode à ses enfants pour 
les exciter à venger leur père. C'était la 
fille de Sigurth Fafnisbani et de Bryn— 
tiHd. Ragnar appartient encore, comme 
on le voit , aux temps mythiques ; l'his- 
toire sait seulement qu il était fils de 
Sigurth Hring , et son successeur sur 
le trône de Danemark. L'époque de sa 
mort est fort incertaine ; Subm , Kri- 
lisk Historié , t. III , p. 677 , la place 
en H58 ; Torfaeus, Séries DynasL, jk 
577 , en 845 ; et les textes islandais 
obligeraient de la reculer jusqu'en 790. 
Ses circonstances ne sont pas mieux 
connues. Torfaeus , Ht**. Norv., P. I, 
p. 51 , raconte ainsi la bataille où il fut 
fait prisonnier : Modicae erant Ragnaris 
copiae, quae , multitudinis impetum 
haud diu sustinentes , passim caedeban- 
tur ; is vero quoque se vertebat , obvios 
prosternendo , aciem saepius perrnm- 
pens , slragem edebat ingentem ; nam 
ictibus ejus praevalidis nihil resistebat. 
Ipse contra, ad versus ferrum obfirmatus, 
singulos eludebat; tandem, orbe cly- 
peorum undique circumfusus , capilur. 
Quaerentes quinam esset, nec nominis 
professione , nec responso dignatus. Ce 
récit n'est point confirmé par tous les 
historiens , et loin de lui donner une 
mort héroïque ^ plusieurs le font se ré- 
signer à l'esclavage , et mourir assassi- 
né par un domestique jaloux de son ta- 
lent de fauconnier. A servo Edmundi 



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— 142 — 

dans la terre de» Gothsj Thora fut men salaire (1), el les 
guerriers m'appelèrent Lodbrok , en souvenance de ma vic- 
toire (2). Alors je triômphate, l'acier luisant de mon sabre 
frappa le dragon de plusieurs blessures mortelles (3). 
Nous avons combattu avec l'épéé ! J'étais jeune encore 



doraeslico, accipitrum domitore , qui , 
invidia motus , quod se peritiorem au- 
cupii Regnerum animadverteret , pèr 
insidias mteremptura , dit Pontanus, 
BiU. Dan. , L IV , p. 103 , et sa rela- 
tion s'accorde avec cette de Polydore Vir- 
gile % Mût. Ângl. , 1. IV, et de Bromton , 
Chron. , p. 801. Plusieurs strophes de 
cette ode avaient déjà été traduites en 
français par Mallet , à l'appendice de 
son Edda, et en latin par Torfaeus. 
Nous citerons quelques vers de sa ver- 
sion pour montrer avec quelle réserve 
on doit juger les littératures étrangères 
d'après les traductions des hommes les 
plus consciencieux et les plus doctes.' 
Torfaeus dit avec une singulière vanité: 
Métro latino ad verbum fere exprimera 
curavimus : 

Caetera quid referam ! mine me Plutonis ab 

aula 

Emissae Eumenidesin sua jura frahunt. 
Ergo ublvis aiumae moribundos tiquent 

artuf, 

Iverit et felix umbra per Elysium , 
Sedibus optatis, epulis et nectare Divum 

Inter Asas sanctos , ambrosiaque fruar. 
lté , voluptates ! melioris faptor amore 

Sortis; ad hancridens transeo. Terra , 

vale. 

Le texte dit : Il faut finir , voici les Dy- 
sir qu'Odin m'envoie pour me condui- 
re à son palais ; joyeux , je m'en vais 
avec les Âses boire l'hydromel à la 
place d'honneur ; les heures de ma vie 
sont comptées , et mon sourire brave la 
mort. Cette traduction a été faite sur 
îe texte publié par Worm, Runica 
Uteralura, p. 182 ; si l'on s'en est écarté 
dans deux ou trois passages , c'est que 
Ton a cherché à suppléer à l'édition de 
M. Rafn, qu'on n'a pu parvenir à se 
procurer par la traduction allemande 
que M. Legis en a donnée ; Fundgriïben 
aet Alten Nordens,y. 150. 

(1) Thora Borgarhiort, fille de Her- 
rauth, jarl de Ootaland d'après le Land- 
namabok, p. 384; ou roi de Suède sui- 



vant Saxo Gram., 1. IV, p. 169. Le sen- 
timent de Lodbrok est empreint de ce 
qu'on a appelé l'esprit de chevalerie. 

(2) Lodbraskur, culotte velue, Ragnars- 
taga, c. 3; villosa femoralia, dit Saxo, 
I. c ; peut-être , au lieu de rappeler une 
peau non tannée dont il se serait couvert 
pour attaquer le serpent, n'est-ce là 
qu'une de ces appellations poétiques, si 
communes chez les Scandinaves, qui si- 
* gnifie peau dure. 

(5) Dans l'antiquité classique les héros 
combattaient aussi des monstres et des 
brigands; mais leurs dangers avaient un 
but utile. En Scandinavie, au contraire, 
ils semblent se proposer plus particuliè- 
rement de faire montre de leur courage, 
et les poëtes durent exagérer le péril, et 
rendre les monstres plus terribles. Le 
rôle des serpents dans la mythologie 
Scandinave, les souvenirs de la Genèse 
et les légendes de saint George et de 
saint Michel , où Satan paraît sous la 
forme d'un dragon , concoururent sans 
doute à la préférence que lui accordè- 
rent les poëtes sur les autres monstres; 
on retrouve presque toujours quelques 
traits qui rappellent le démon : 

He was to loke on, as I you telle, 
As yt nad bene a fiende of belle. 



Syr Degoré. 

His neke is greter than a bote , 
His bodi is swarter than ani cole. 

GyofWarwike. 

Swiche bataile ded never non 

Gristene man ofBescb and bon — 

Of a dra£oun tbar beside , 

That Beves slough tber in that tide t 

Save Sire Launcelot de Lake , 

He fought v/ith a fur-drake , 

And Wade dede also 

And never knightes boute thai tov 

Syr Bénis. 

Voyez aussi Galfrid de Monemuta , |Jû- 
loria Britonum, 1. VIII, c« 4; 1, X, 



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— 143 — 

quand, à Portant, du» le détroit d'Eiràr (l) , nous avons 
créé pu fleure de sang peur les loups , et convié l'oiseau aux 
pieds jaunes à un large banquet de cadavres; la mer était 
rouge comme une blessure qui vient de s'ouvrir, et les cor- 
beaux nageaient dans le sang. 

Nous avons combattu avec Tépéel Au sortir de L'enfonce, 
je tenais déjà ma lance haute; à peine comptaia-ja vingt hi- 
vers, que l'épée frissonnait dans ma main. Vers l'orient, à 
l'embouchure du Tbinii (2), nous avons vaincu huit puis- 
sants Jarl ; ce jour-là , l'aigle trouva une ample pâture (3) ; 
la sueur tombait dans des flots de sang ; Héla levait sa faux 
sur ton» lea guerriers (4). 

Nous avons combattu avec l'épée ! Nombreux furent nos 

L'arabe Ljy* signifie l'occident ; c'esj 
le nom que les Cbaldéeas donnaient au 
pays. à l'ouest de l'Euphrate crue nous 
appelons l'Orient. Une autre raison ren- 
dait dans les vers la confusion encore- 
plus inévitable ; le nom propre de cha- 
que montagne et de chaque fleuve y de- 
venait un substantif commun, qui dé- 
signait indfiféremment toutes tes mon- 
tagnes et tous les fleuves. 

(2) Probablement la Duna ; Tes an- 
ciens Scandinaves appelaient la mer 
Baltique mer Orientale, Helga-qvida II % 
st. XXXf, y. 7f Helga-qvida IfT, st. V, 
y. 7. Worm traduit par Danube. C'est le 
môme nom : don, fleuve; peut-être eût- 
il été plus juste de traduire: à l'embou- 
chure du fleuve. 

(3) Noua n'avons powit cherché à tra- 
duire le nom des différents oiseaux de 
proie comme pour un ouvrage d'histoi- 
re naturelle. Noua aurions trouvé uns 
guide fort érudit dans le travail de M. 
Faber , Ueber das Leben der hochnor- 
dischen Wgel ; mais les habitudes de la 
poésie et de la langue Scandinaves nous 
rendent sa synonymie fort proMémati* 
que. Nous ne voyons pas , par exemple » 
comment il a pu savoir que YOem était 
le Falco albi cilla; tous les oiseaux de 
proie étaient désignés par le nom et la 
couleur d'un seul. Dans le Helga-qvida 
/, st. VI, le nom des loups est donné 
aux corbeaux , et dans le BOfod-laum , 
refr. III, aux poissons. 

(4) Le texte dit : La soeur tomba 



(i) Aujourd*hjii0resund, le détroit de 
Helsing; ap. Saxo. , 1. IX, p. 472* etc- , 
Hellegpontus Danicus. Rien n'est plus 
difficile que.de; déterminer la position 
des. lieux géographiques , cités par les 
auteur* du moyen âge ; leur ignorance 
était si grande , qu'ils plaçaient le mont 
Vésuve en Afrique, Je Danemark dans 
les Palus MéO$de* „ et appelaient la Mé- 
diterranée la mer Océanique. En leur 
qualité ae navigateurs , les Scandinaves 
devaient avoir plus de connaissances, et 
attacher plus ct'importance aux indica- 



mai* au lieu de 



désigner Tes lieux par leur situation 
réelle, chacun ae. les considérait que 
relativement a son pays r ou même à la 
position passagère où ft se trouvait , lui 
ou lus personnages qu'il faisait parler et 
agir. Ainsi l'on trouve dans le Landna- 
mabok, p v î28 : Byvindr var |>vi kalladr 
austmadur > at hann. kvam austan af 
Svîrarike ; on t'appelait l'oriental, par- 
ce qu'il venait de Suède en Islande; 
voyez aussi Spelman ; Vita Mlfredi, app. 
VÎ , et Pexplkatieu. de la prophétie de 
Met lia gar Jean é» CornubW i Eure per 
Borna* signifrcantor Saxones qui véné- 
rant ab Àuro , per Avstrua* Normanni ; 
ap. Greith , Spicikyium faticonum , 
p. W„ Egil , quiawi«itdWande en An- 
gleterre* dit arfagosaisr vers du fflfod- 
/aua» j Veatu* lté* ef-um ver, je suis 
venu \to*dm*& tM** U Belga- 
ot^I/lfctW&jMl, i»^Bndinavie est 
appelée FOccident : Seal ec fyri veatan. 



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— 144 — 

faits d'armes guand nous^nvoyâmes an palais d'Qdin les ha- 
bitants de Helsing (1); nous remontâmes Tes eaux de Vlfy (2). 
Alôrsle sabre mordait profondément dans les efcairs ; le fleuve 
roulait des vagues de sangy la terre était rouge et fumait , 
l'épée se brisait sur les cuirasses , sous l'épée les boucliers 
tombaient en pièces. 

Notfs avons combattu avec l'épée ! Personne , je m'en.soii- 
viens , ne quitta le combat avant que , frappé d'une blessure 
mortelle, Hérauth ne fut tombé sur son -vaisseau (3) ; depuis 
que les longues barques sillonnent la plaine des Mouettes, 
jamais plus noble Jarl ne redouta moins les rochers ; son cou- 
ràge brillait au premier rang dans toutes les batailles. 

Nous avons combattu avec J'épée ! L'armée jeta son bou- 
clier, les lances s'enfonçaient en sifflant dans la poitrine des 
guerriers ; la hache d'armes eût brisé les masses de fer de 
Skarfva (4); quand le roi Bafn tomba, les armes étaient 
teiût^ dé sang; la sueur du front des guerriers roulait, 
eneorç chautïe , sur leur cuirasse. 

'Nous avons combattu avec l'épée ! Le cliquetis des armes 
retentit au loin avant que le roi Eistein suecomba dans la 
plaine d'UUar (5) ; attirés v par la vapeur du sang , d'avides 
Suçons planaient sur la bataille ; le glaive lançait les éclairs 
4e la mort , il traversantes bouclîers, fendait les casques, et 
le crâne ouvert répandait la cervelle sur les épaules. 
^ Nous avons combattu avec l'épée! Là, près de l'île 
4'Innthur (6), les corbeaux purent se rassasier dans un 
splendide festin ; nous y préparâmes au coursier de Fa- 
dans tin* océan de blessures ; l'armée muni cruore prias tinxisset rictus ceri- 
perdit son Age. sebatur; Arugrimus Jonas, Rerum It- 

(1) Les guerriers tués sur un champ land. Mb. I, c. 9. C'est là certainement 
de bataille étaient admis dans le parais l'orisine de nos duels au premier sang. 
d'Odin : suivant quelques poètes, la moi- (4) Skarpey en Norvège. 

tié appartenait à Freyr; mais nous n'ayons (5) Ullar akur : ull, laine , et otr, 
tu nulle part qe qu ils devenaient. - champ ; c'est le Laneus camjms dont 

(2) L'Yby, ou , selon Worm, la Vistule, Saxo Grain/ parle 1. IX. Worm le met 

(3) La bataille cessait quand un des* en Suède, et M. Legis en Norvège, 
chefs était tué; dans les combats par- (6) Hinteren dans le- golfe de Dr on- 
ticuliers, une blessure suffisait. Qui hu- theim. * 



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— 145 — 

la (1) une large pâture ; tous étaient braves , i) était difficile 
aux plus braves de se faire remarquer à la clarté du soleil ; 
les arcs se bandaient seuls, les traits perçaienfd'eux-mêmes 
les cuirasses. 

Nous avons combattu avec l'épée ! Devant Borguntbar- 
bolm (2) , nous avons rougi nos lances et couvert nos bou- 
cliers de sang; un nuage volant de flèches brisa jusqu'à fa 
boucle des cuirasses, il fendit jusqu'à l'acier des arcs (3). 
Volnir tomba à la place d'honneur: c'était le plus puissant 
des rois , il avait exhaussé de cadavres le sol des rivages et 
rassasié le bec des vautours. 

Nous avons combattu avec l'épée! La bataille s'épaissis- 
sait depuislong-temps , quand le roi Freyr tomba sur la terre 
de Flemingia (4), dégouttant de sang ; la pointe bleue de l'a- 
cier se rompit sur la cuirasse d'or de Haugni (5) ; ce matin- 
là , Hild déplora la proie dont les loups s^ répurent (6).* 

Nous avons combattu avec l'épée! J'ai vu près d'Aein- 
glane (7) d'innombrables cadavres charger le pont des vais- 
seaux j nous avons continué la bataille six jours entiers sans 
que l'ennemi succombât ; le septième , au lever, du soleil , 

(1) Fala ou Hala ( probablement de 
fœla , épouvanter ) , géante qui montait 
un loup ; son nom devint commun aux 
ogresses et aux vampires ; Helga-qvida 
/, st. XVI. Peut-être est* ce de Fala 

3 n'est venu Valant , nom du * diable 
ans le vieil allemand ; Nxbelunge Not , 
v. 1334; Wigal., v. 3994. 

(2) L'île de Bornholm, suivant M. Le- 
gis; cette indication nous semble fort 
douteuse. Ptolémée appelleWorms Bop- 
SsTOfiayoç ; Peutinger* Bofgetomàgut, 
et il y avait auprès , dans la marche de 
Hephenheira, un endroit appelé Burgun- 
ihart; Grimin,. Deutsche Heldentage ,p. 
66. 

43) Il y a dans la Chronique de Tho- 
mas ofwalsingham, une expression du 
même genre , mais encore plus poétique ; 
il fait briser le fer des lances et traver- 
ser la lame des épées. 1; 

IO 



(4) La Flandre. " 

(5) C'était, suivant les commenta- 
teurs , un ancien pirate dont les armçs 
restèrent célèbres dans tout le Nord ; la 
cuirasse de Haugni signifiait chez les 
poètes une armure que le fer ne pouvait 
entamer. Nous ne savons quel est ce 
Haugni , et nous serions tente de le rem- 
placer par Hamdir, dont le nom a la 
même lettre allitérante et se trouve déjà 
dans la langue poétique. Sa cuirasse é— 
tait impénétrable d'après le Volsunga— 
saga , c. 51 ; et dans lOlaf Tryggvato- 
narsaga, c. 21 , les cuirasses sont appe- 
lées les vêtements de Hamdir. 

(6) La Déesse des batailles regrettait 
la mort des guerriers , parce que Ra— 
gnar fut battu. 

(7) Aeinglane était probablement en 
Angleterre. M. Legis en fait un pro- 
montoire du Renlshire , nous ne savons 
d'après quelle autorité. 



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— 146 — 

nous célébrâmes la messe dés épées (1); Valthiof fût forcé dé 
plier sous nos armes. 

Nous ayons combattu avec l'épée ! Des torrents de sang 
pleuvaient de nos armes à Barthafyrth (2) ; l'autour n'en 
trouva plus dans les cadavres ; l'arc résonnait et les flèches 
se plantaient dans les cottes de mail j la sueur coulait sur la 
lame des épées ; elles versaient du poison dans les blessures, 
et moissonnaient les guerriers comme le marteau d'Odin. 

Nous avons combattu avec l'épée! Sur le rivage de Hiath- 
ning (3), nous avons élevé le bouclier dans les jeux de Hifd; 
on nous pouvait voir, à travers le frémissement des lances , 
aplatir lés casques et déchirer la cuirasse des guerriers : 
c'était un aussi beau jour que si ma fiancée âvait abandonné 
sa' bouche à mes baisers. 

Nous avons combattu avec l'épée ! Dans les plaines de 
Northhumra (4) une grêle d'acier s'abattait sur les boucliers ; 
les guerriers chancelaient et tombaient. Le matin il ne fallut 
pas réveiller leur courage ; sous le tranchant des sabres , les 
casques avaient perdu jusqu'à leur forme ; quand le soleil 



(1) Çelte expression a semblé à quel- ration du bûcher de Balder, avant I'in- 
ques critiques une preuve que ce poème Iroduction du christianisme en Scandi- 
ne remontait pas au temps de Ragnar ; navie. Dans une glose du commence- 
plusieurs partisans de son antiquité se ment du 9 e siècle, ap. Greith, Spicile- 
sonl même crus obligés de supposer que ' giurn Valicanum, p. 32 , Guesasli min 
le copiste avait écrit oddamessa au heu erro ze mesina est expliqué par vidisti 
d'oddagenna , qui se trouve dans la seuiorem meum ad matutinbs ; ainsi 
strophe XVII, el a la même significa- jnesîna signifie matin, et il esl fort pos- 
iton. Il ne serait cependant pas èton- sible que l'islandais messe ait la môme 
nant que les contemporains de Ragnar, signification. Àu lieu de messe des é- 
qui avaient des relations constantes avec pées , il faudrait traduire : Nous fêlâmes 
les habitants de l'Angleterre, où le chris- te matin (le jour) des épées; peut-être 
tiantsme était connu depuis le 8 e siè- messe a-t-il la même origine que maft- 
clé , y eussent fait des allusions hostiles nés, office du malin , comme vêpres est 
à la fin du 9*. Dans le Thord Hredes- l'office du soir. 

saga, que Millier, Sagabib., 1. 1, p. 270, (2) Probablement près de Perlh , aa- 

dit du siècle suivant , on trouve Pex- trefois Berlha en Ecosse. 

pression vapnamessa, la messe des ar- ( 3) m. Legis, à qui nous empruntons 

mes ; voyez le Nockrer margfroder S0- pre8que toute s ces indications gèogra- 

gu-pœltar de Mareusson. On a même phiques, suppose qu'il s'agit de Had- 

prélendu que le Ryndilmetsa ( festum dingtonbay en Ecosse. 

facuiarum ) se célébrait en commémo- (4) Le Northumberiaad. 



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— 147 — 

revint éclairer la bataille , il n'éclaira plus que des cadavres. 

Nous avons combattu avec l'épée ! Il fut accordé à Her- 
tbiof de triompher de nos braves dans les îles du Sud (1); au 
milieu de la tempête d'acier, Raugnvallth (2) tomba sous ses 
coups y jamais le cliquetis du glaive n'avait été aussi fatal 
aux héros ; ses traits ailés faisaient jaillir le sang à travers les 
casques. 

Nous avons combattu avec l'épée ! A Vethrafirth (3), les 
cadavres tombaient entassés sur les cadavres; les petits du 
milan comptaient sur une abondante pâture après la ba- 
taille ; l'acier se heurtait contre le fer ; Marstan , le prince de 
l'Islande , reput la faim des loups de sa chair royale ; le butin 
fiit riche pour les corbeaux. 

Nous avons combattu avec l'épée ! J'ai vu tomber bien des 
guerriers quand les traits se croisaient aux premières lueurs 
du matin ; les lances déchiraient bruyamment les vêtements 
de Hamdir (4) ; les étendards resplendissaient ; la faux des 
batailles traversa la poitrine de mon fils; ce fut Egil qui ar- 
racha la vie à l'intrépide Âgnar (8). 

Nous avons combattu avec l'épée ! J'ai vu les braves , 
fidèles à leur serment , abattre avec leur sabre d'abondantes 
moi|3ons pour les requins; dans la bafe de Skada, le Ullac de 
nos vaisseaux reluisait de pourpre comme si déjeunes filles 
y avaient répandu du vin y il n'était pas de si impénétrables 
cuirasses que n'entamât le bras des Skiolthung (6). 

Nous avons combattu avec l'épée! Devant l'Ile de Lin- 
fhis (7), nous avons provoqué trois rois au jeu delalance (8); 

(1) Les Hébrides. il paraît même que Ton nommait Skiol- 

<â) Fils de Ragttar et d'AsIaug. * un g l , 0Us lw .| ue r r " er f i% ™ Ce r0ya !f * 

f*\ MT-«„.r«^ Q „ ,, 1o „j ô Le Belga - qvida III , st. XLIX , appelle 

(3) Waterford en Irlande. Sigron SMoW«v; Toy le BeoJLlf et 

(4) Les cuirasses; yoyez la note 5, l'introduction du Grolta-saungr. 

P- (7) Lindisfarne, sur la côte duNor- 

(5) Un des deux fils de Thpra. . thumberland, près de l'Ecosse. Elle joue 

(6) Ragnar et ses enfants, qui avaient un grand rôle dans les poésies galloises; 
juré de Tanger la mort d'Agnar. Les yoyez l'appendice de Nennius, ap. Gale , 
rois de Danemark prétendaient descen- et le Myvyrian Archaiology, t. V, p. 104. 
dre de Skiold ou Skiaulth, fils d'Odin; (8) Les Anglo- Salons disaient aussi 



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— 148 — - 

il y en eut peu qui purent s'en glorifier sous leur toit; des 
rangs entiers tombaient dans la gueule des loups ; le bec çle 
l'autour se lassa de dépécer sa proie ; tant que dura le com- 
bat , le sang des Iris (1) grossit les vagues de l'Océan. 

Nous avons combattu avec l'épèe ! A la clarté du matin , 
j'ai vu s'éteindre , à Alasund (2) , le héros aux beaux che- 
veux (3), le favori des vierges; mon cœur battit de joie 
comme si la Déesse m'eût tendu elle-même du vin fumant 
dans la coupe. Plus tard, le roi Oern tomba aussi : alors le 
jour me devint aussi beau que si je l'avais embrassée au 
haut bout d'un festin (4). 

Nous avons combattu avec l'épée ! Le sabre fendait l'air et 
découpait les boucliers , la lance étincelante résonnait sur 
les cuirasses; de longs siècles n'effaceront pas la trace du 



le jeu de l'épée, Beowulf , v. 2073; le 
jeu de la guerre , Id., v. 2142 ; le jeu de 
la lance, Id.> v. 4074. Le vieux français 
avait une foule d'expressions du même 
genre : jouer des mains pour se battre ; 
les arbalétriers qui faisaient pleuvoir 
une grêle de traits jouaient leur jeu. Jeu 
sarrazionois signifiait une bataille, : 

Tholomer le regrette et le plaint en grijois, 
Et dist que s'il eussent o eulz telz vingt et 

trois, 

H nous eussent fet un jeu sarrazionois. 

Romans d'Alexandre. 

L'épée de Cbarlemagne s'appelait Joyeu- 
se ; mais peut - être ce nom vient - il de 
joyau , car on lit dans la Chronique de 
Robert de Brunne , ap. Lyttelton , Hi$- 
tory of Henry II, vol. IV, p. 361 : 

And Richard at that time gaf hîm a faire 

juelle, 

The gude swerd Caliburne which Arthur 

luffed so well. 

Les combats étaient si bien regardés 
comme des jeux que , dans un manu- 
scrit du 9 e siècle, ap. Endlicher , Ca- 
talogué Codicum philologicorum lati- 
norum Bibliothecae Palatinae Vindo- 
bonensis , p. 296, on appelle Âgonelhe- 
t* (d'A*7&>vo06T>îÇ, officier qui pré- 



sidait aux jeux publics des Grecs ) le 
commandant en chef d'une bataille ; et 
on lit dans le Waltharius , v. 186 , une 
expression gui se rapproche encore plus 
de l'islandais : 

Fraxinûs et cornus ludum miscebatin unum. 

Fraxinus et cornus désignent des lances 
qui étaient ordinairement en frêne ou 
en cornouiller. Dans le Nibelunge Not , 
st. 3249 , on trouve aussi Kampfspil. 

(f) Les Irlandais , ou, suivant Wilde, 
les chrétiens du Northumberland , qui 
ont donné leur nom à la province de 
Deira et à la ville d'Ireby. 

(2) Alasund a conservé son nom. 

(3) Ce ne peut pas être Hàrald Har- 
fag ainsi que l'ont prétendu plusieurs 
commentateurs, puisqu'il ne mourut 
qu'après ftagnar , en 934 , et qu'il avait 
abdiqué en 931. M. Price, Warton'i Hit- 
tory ofthe english poetry, 1. 1, p. LXX, 
pense qu'il s^agit d'Aurn , prince d'une 
des Hébrides ; il l'a certainement con- 
fondu avec le roi Oern , dont le poëte 
parle dans la même strophe ; mais peut- 
être y était -il autorisé par une ponc- 
tuation différente de celle que nous a— 
vons cru devoir adopter. 

(4) Je n'ai pu entendre le texte de 
Worm ; j'ai traduit en grande partie sur 
l'allemand. 



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— 149 — 

tombât des Rois dans l'Ile d'Onlug(l); l'épée volait comme 
un dragon , et l'herbe rougissait tout autour. 

Nous ayons combattu avec l'épée ! Pourquoi la mort n'est- 
elle pas plus près du guerrier qui se précipite sous le tran- 
chant des sabres? Celui qu'ils ne frappent point regrette 
souvent d'avoir trop vécu , et cependant il est difficile d'ex- 
citer le lâche à la lutte du cimeterre ; le cœur lui bat en vain 
dans la poitrine. 

Nous avons combattu avec l'épée ! Je tiens pour juste que 
dans la rencontre des glaives un homme seul s'oppose à un 
homme , et que le guerrier ne recule point devant un guer- 
rier : tel fqt l'usage des héros. Qui mérite l'amour des 
jeunes filles se jette hardiment dans la mêlée des sabres ; 
qui mérite l'amour des jeunes filles se jette hardiment dans 
la mêlée des sabres (2). 

Nous avons combattu avec l'épée ! Il m'est prouvé main- 
tenant que c'est le Destin qui nous mène ; nul n'enfreint les 
décrets desNornes. Je ne pensais pas que ma vie appartînt à 
Ella (3), quand, à demi mort , % je baignais dans mon sang; 
quand je poussais mes vaisseaux sur les vagues , et que 
je laissais derrière moi , dans les mers de Skotland , de la 
curée pour les poissons. 

Nous avons combattu avec l'épée ! Cela me réjouit l'âme , 
que le père de Baldur m'ait préparé un banc dans sa salle de 
banquet (4) j bientôt nous boirons la bière dans le crâne de 



(1) Anglesey. 

(2) Les scaldes répétaient ^assez sou- 
vent le dernier distique quand il conte- 
nait une pensée remarquable ; on en a 
un antre exemple dans la dernière stro- 
phe. 

(3) Roi du Northumberland , qu'il avait 
conquis sur Osbrith ou Osyrith. Ce fut, 
d après la Chronique saxonne , à l'em- 
bouchure du Weare qu'eut lieu le sup- 
plice de Ragnar, et, suivant Simeon Du- 
nelm, à l'embouchure du Tyne. 

(4) On trouve également dans le Ro- 



mans de Rencevax, Bis. duR. n« 254/21, 

v. 3751 : 
Eh paradis o sunt 11 aumosnier 
Sunt li Ut fait o nos devons chocier. 

Quant à l'expression de banc pour ta- 
ble , elle était fort répandue pendant le 
moyen âge; seulement le progrès du 
eomfort obligea de la modifier par une 
épithète. On couvrit les bancs de pein- 
ture et de coussins; de là vient l'expres- 
sion des ballades suédoises, Sitta pâ bol- 
strama bla> s'asseoir sur les poutres 
bleues. 



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— 150 — 

nos ennemis (1) ; le héros ne déplore point sa mort dans le 
palais du Père des Mondes ; il n'arrive point à la porte d'O- 
din des paroles de désespoir à la bouche. 

Nous avons combattu avec l'épée ! Bientôt les armes acé- 
rées des fils d'Aslaug (2) recommenceraient de sanglantes 
batailles s'ils savaient quels tourments me déchirant quand 
çe$ mille serpents enfoncent leurs dards empoisonnés flans 
mes chairs. La mère que j'ai donnée à mes fils leur a trans- 
mis un noble coeur. 

Nous avons combattu avec l'épée ! La mort va saisir mes 
héritiers ; la morsure des vipères a été mortelle , je sens 
leurs dents au fond de ma poitrine. Bientôt, j'espère, le 
glaive me vengera dans le sang d'Ella ; mes fils pâliront à la 
nouvelle de ma mort; la colère leur rougira le visage; 
d'aussi hardis guerriers ne prendront point de repos avant 
de m'avoir vengé (3) . 

Nous avons combattu avec l'épée ! Cinquante et une fois 
j'ai planté ma bannière sur le champ de bataille ; au sortir 
de l'enfance , j'appris à rougir ma lance ; jamais je n'ai craint 
que les guerriers retrouvassent un chef plus vaillant. Mainte- 

(1) Nous n'ayons pas cru devoir nous 
écarter d'une tradition trop générale 
pour être sanrvaleur ; mais nous devons 
prévenir que notre traduction ne rend 
.pas l'expression du poëte. II dit mot à 
mot : Les arbres courbés de la tète ; ce 
qui nous semble , ainsi qu'à M. Finn 
Magnussen, ne pouvoir signifier que la 
corne à boire ; voyez Millier, Sagabib., t. 
II , p. 479. Les anciens Gallois buvaient 
amsi dans des cornes. Il y a un poërae 
d'Owain Kyveiliog intitulé Hirlas ; c'é- 
tait, comme il le dit lui-même, une 
corne de bœuf, enrichie de vieil ar- 
gent ; 

Hirlas buelin breintuchel benariant. 
On sait au reste que les peuples septen- 
trionaux et même celtiques se faisaient 
une coupe du crâne de leurs ennemis ; 
Warnefrid , lib. I , c. 27 ; 1. U , c. 28 ; 
Gotfridus Viterbiensis, p. 508. Silius 
Italiens dit , lib. 13 : 



At Geltae vacui capitis circumdare gaudent 
Ossa (nefas !) auro , et mensis ea pocula 

servant. 

Voyez aussi le Vôlundar-qvida,St. XXII, 
V Alla-mal, st. LXX.VUI, elle Gunnars- 
stagr, st. XVIII ; peut-être même l'an- 
glais seuil, crâne, vient-il de l'islandais 
skal, coupe. Voyez Platon, Eulhydemut, 
et Aristote, Respubl., I. VII, c. 2. 

(2) Ragnar avait eu cinq fils d'Aslaug : 
Yvar , appelé aussi Hingvar; Biaurn; 
Hvitserk, le même probablement que 
plusieurs historiens nomment Hubba et 
Uppe; Rauguvallth et Sigùrth. Huit- 
felaus, thron. Dan., p. 45, lui en don- 
ne dix. 

* 

(3) Ragnar ne se trompait pas ; ses 
fils vengèrent-sa mort en 867; Mathaeus 
Westm. Flor. HiH., p. 314; Siraeon 
Dunelm, ap. Twysdenj p. 14, et Brom- 
tom, lbià. } p. 802. 



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liant les Ases m'invitent à leurs banquets , ma mort n'est pas 
à plaindre. 

Il faut finir : voici les Dysir (1), qu'Odin m'envoie pour me 
conduire à son palais (2); joyeux , je m'en vais avec les Ases 
boire l'hydromel à la place d'honneur ; les heures de ma vie 
sont écoulées, et mon sourire brave la mort (3); les heures de 
ma vie sont écoulées , et mon sourire brave la mort (4), 



(1) ta mythologie Scandinave appe- 
lait Disir on Dysir toutes les intelli- 
gences supérieures aux hommes qui 
avaient des rapports constants avec eux. 
Les mêmes idées se trouvent dans nos 
vieilles poésies : 

Droit en paradis remportèrent 
Les Anges qui le couronnèrent, 
Et a Dieu puis le présentèrent 
Et mouit grant joye en démenèrent. 

Passion de saint Etienne, ap. Jubinal, Mys- 
tères inéditê, 1. 1, p. 360. 

(2) Nous avons déjà vu, st. IV : Nous 
envoyâmes au palais d'Odin les habitants 
de Helsing, pour signifier : Nous les tuâ- 
mes. Des expressions semblables se trou- 
vent dans les écrivains chrétiens du 
moyen Age : Pater itaque ejys defectus 
senio migra vit ad Christum ; Vincent , 
Diicovery of errors in Brooke's Nobi- 
lity, ap. Percy, t. J, p. 88. * 

(3) On retrouve le raêitfe fait ou la 
même fiction dans une foule d'histoires 
et de poésies Scandinaves. On lit dans le 
Bodvar BUrkataga : Hneig Àgnarr nfdr 
hlœiandi a jord , oc do sidan ; Agnar 
tomba en riant, puis mourut ; dans le 
Hulfsrickcuaga : 

]>at manu seggir at sogum giora 
At Halfr Konungr- hlœiandi do. 

On lira désormais dans l'histoire que le 
roi Halfr est mort en riant. Voyez aussi 
le Greltittaga, c. 71. Saxo, 1. Il, dit de 
Biark : 

Hercule nemo fflo visus mihi fortior onquam: 
SemivigH subsedit enim, cubitoque reclinis, 
Ridendo excipit lethura, mortem que 

cachinno 

Sprevlt, et Elysium gaudens successit in 

orbem. 

A' ces idées se rattache la supposition 
de héros chantant leurs exploits au mi- 



lieu des supplices ; Hallmund , ap. Gret- 
tisiaga , c. 49 ; et Asbiorn Prudi, ap. 
Orm Storolf$o*ariaga; Bartholinus, p. 
158-15^, et le Gun»ar$-slogr, à Pappen- 
dice de VEdda, t. U. Ce mépris de la 
mort n'était pas au reste particulier aux 
Scandinaves. On lit dans Quinte Curce, 
l. VII, c. 10 : Ex captivis Sogdianorum 
ad regem XXX nobHissimi, corporhm 
robore eximio, perducti erant; qui, ut per 
interpretem cognoverunt , jussu régis* 
ipsos ad supplicium trahi , carmen lae— 
tantium more canere... coeperunt. M. 
de Chateaubriand nous a appris aussi 
que les sauvages de l'Amérique du nord 
chantaient dans les supplices; voyea 
Âtaia et les Nalchez. 

(4) Plusieurs critiques ont cru que 
Ragnar avait composé lui-même son 
chant de mort, sans doute parce qu'il 
y parlait à la première personne. D'au- 
tres ont reconnu que si le courage pou- 
vait donner la force de paraître impas- 
sible il ne rendait pas 1 -intelligence 
assez indépendante du corps pour lui 
permettre de versifier au milieu des an- 
goisses d'un supplice atroce; ils ont 
senti que, lors même que Ragnar aurait 
conservé, dans les convulsions de l'ago- 
nie, une imagination assez active et . 
assez dégagée pour improviser 290 vers, 
il n'eût pointlrouvé au neuvième siècle, 
chez des ennemis qui le faisaient déchi- 
rer tout vivant par des serpents, un 
sténographe assez habile et assez atten- 
tionné pour les recueillir, et n'ont plus 
réclamé pour son œuvre que les vingt- 
trois premières strophes, qu'ils lui font 
composer avant son. expédition en An- 
gleterre. Mais l'esprit et le style sont les 
mêmes pendant toute la pièce ; on n'a 
aucune raison, bonne ou mauvaise, pour 
supposer deux auteurs différents. w '*^r 
leurs, dès qu'on admet que la fin doit 
être d'un autre poète, U est plus naturel 



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— 1S2 — 



de Jut en attribuer le commencement serve deux fragments d'un chant de 
qu'à Ragnar; il faudrait une autorité Bragi sur la mort deRagnar, et ils ne 
quelconque pour lui faire ainsi sa part , se trouyent pas dans le Kraku-mal. 
et Jui accorder six strophes , ni plus ni Nous ne pouvons admettre sans preuve 
moins;. et on n'en peut alléguer aucune, que Bragi ait traité deux fois le môme 
Saxo, qui a écrit le roman de Vhistoire sujet de la même manière, quand son 
du Noru, Saxo, qui a recueilli les tradi- premier travail était cité comme mo- 
tions populaires avec le même soin que . dèle. Si un tel hasard n'est pas impos- 
tes autres > annaliste» les repoussent, sible, au moins ne doit-on pas supposer, 
Saxo, lui-même, ne -contient pas un sans qu'aucune raison donne quelque 
mot dont on puisse induire la colla- vraisemblance à sa conjecture , que le 
bof ation de Ragnar. Il dit : Om- plus célèbre de ces deux poëmes ait été 
nem operum suorum cursum animosa perdu , et que l'autre nous ait été 
Tocë recensait. Recensuit n'indique pas transmis. Deux choses seulement sont 
un poète, ni animota voce un chan- constantes : c'est que la langue du Ora- 
teur ; c'est le sauvage qui brave ses ku-mal est ancienne, son enthousiasme 
ennemis au milieu des tortures , et vrai, sa poésie vivante; c'est qu'on y 
s'excite II supporter courageusement trouve beaucoup moins de ces images 
la doqfeur en. se rappelant ses hauts recherchées et de ces phrases contour- 
faits, f ï 4 plus, le texte de Saxo nées à plaisir, qui chargèrent de plus 
prouve, que ce n'est pas le Kraku-mal en plus la poésie des scaldes ; c'est que 
q%é* r récjfta Ragnar ; il ajoute : Supe- l'assonaùce , qui était si commune dès 
riori rerum contextoi hanc adjiciens le 11* siècle, y manque entièrement; 
clausulam : si succulae verris supplicium toutes les raisons intrinsèques témoi— 
scirent, haud dubio, irruptis haris, af- gnenl d'une haute antiquité. D'un autre 

Sictum absolvere prôperarent ; et rien côté le Scalda ne le cite pas , et si Olaf 
e pareil ne se trouve dans l'ode qui Thordson l'avait connu , il est probable 
nous est parvenue. M. Grâter ( Nord, qu'il en eût tiré des exemples comme de 
Plumeri, 4> v 28) l'attribue à Àslaug ; il toutes les poésies estimées qui nous sont 
est bien vrai que le Skaldatal la compte parvenues ; il semble certain qu'un hom- 
parmi les poètes , et que plusieurs de me aussi \ersé dans l'histoire littéraire 
ses vers nous sont parvenus; ap. Bittr- de son pays n'aurait pu ignorer un 
ner, Nor^iska K&mpa Dater , p. 41. poëme qui eût joui de quelque célébrité 
Mais 4° £ e qu'elle pouvait faire des au commencement du 13 e siècle. Si l'on 
vers il ne résulte pas nécessairement ajoute à ces considérations Tâge du plus 
qu'elle ait fait le Kraku-mal; son nom ancien manuscrit, qui ne remonte qu'au 
n'es^pas une preuve plus convaincante : 15 e siècle , on sera forcé de convenir 
le galç(mar-nial , dont nous allons don- que les présomptions externes ne sont 
ner 1* traduction > porte bien aussi le pas en faveur d'une antiquité fort ré- 
nom de JSakon, et cependant il est d'Ey- culée. Il n'est qu'un moyen de concilier 
vind. Une autre opinion attribue le cette contradiction, c'est de supposer 
chant de Ragnar à Bragi l'Ancien (Bodd- «qu'un poëme ancien, peut-être celui de 
sonj^ mais ni Suhm(£Tt«J. af Denmark, Bragi ou de Biark, serait devenu un 
t.^»r514J,ni Thorlacius(Jn/tg. Borea- thème populaire sur lequel se seraient 
/tttfcvSpeCita. VII, p. 70) , ni M. van der exercés les rhapsodes, conservant, com- 
H&en pf%,;»t* ipJltupgQMga , p. 46) , me toujours, ce qu'il y avait de frappant 
n'ont d'auwî^'eUf^le cjroire que leur dans les leçons antérieures, et recher— 
cr^ance elïe^mefàtf^ûk ;FmnJfagnus- chant d'autant plus soigneusement l'u- 
sen v^mêi nj || BB qffi une nité de la langne, du style et de la 

Éionde TaWus grande vrjlsejttbjance, versiGcation, que c'est Ragnar qui parle. 

ôu'U ne lui cOim^!|^an^ r uT^e*flîfi- . On comprendrait alors ces versioUs dif- 

Çfren v^r efter ; Suhnft tôet^^^ férentes du mê.ne sujet, ces dénomina- 

clfi^Hwut^ar ^en^si qui changent de manuscrit en 

Kf|5|4 l *lp&-^ manuscrit (on en connaît jusqu'à trois, 

densrÈlae^ SïofS^ Biarka-mal et LodbrokgBL. 

Siî^^taX^p.Sm'^ppfS^és qvida), et lihceriitude qui couvà!» 

les faits, cette opinion ne semble pàs nom de l'auteur. Cette hypothèse seul* 

probable ; le Kewnîngar nous â con- ble d'autant plus"probable, que,, encore 



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LE RACHAT DE LA TÊTE (1). 



Je suis venu à l'Occident 
dans ma poitrine l'inspiration 

aujourd'hui , Ragnar est resté un sujet 
fle chants populaires dans les îles Féroë ; 
Muller, Sagabibl., t. II, p. 481. La tra- 
dition de Lodbrok était connue des 
trouvères Normands ; il semble même 
assez probable que les compagnons de 
Rollon l'avaient apportée avec eux , car 
nous en trouvons le souvenir dans un 
de nos plus vieux poêles. 

Cil Lothebroc e ses treiz fiz 
Furent de tute gent haiz; 
Kar uthlages f) furent en mer ; 
Unques ne fuierent de rober. 
Tuzjurs vesquirent de rapine; 
Tere ne cuntree veisine 
N'est près d'els ou il a larun 
N'ensent feit envasium (•*). 
De ceo furent si enrichez, 
Amuntez et amanantez, 

Su'ils aveient grant année (armée) 
* © fif en *» et niult ffrant assemble(e) j 
Qu fls aveient en Tur companye 
Kant erron(ei)ent oth leur navye* 
Destrut en aveient meint pais, 
Meint poeple destrut et occis : 
Nule contrée lez la mer 
Ne se put d'els ja garder. 

Denis Piram ap. Shâron-Thurner, Hittory 
efthe Anglo-Saxon, 1. 1, p. 476, note 41. 

Il écrit Denis Pyramis; mair c'est pro- 
bablement une erreur. IVk de la Rue, 
Muait historiques sur let bardes, t. III, 
*>. 101, écrit Piram; on trouve aussi 
^ramusc 



li 



James ne me burderay plus; 
Jeo ai noun Denis Piram us. 



Mais probablement la rime lui aurait 
fait latiniser son nom. 

(i) Hofuthlausti , suivant Worm; Hd- 
fut-Iausn , d'après le manuscrit de I'Ed- 
da , connu sous le nom de Luxdorphia— 
nus; Hofod-lausn, dans VEgilssaga. 
Egilskallagrimsson avait insulté grave- 

J # ) Pirates, voleurs, ordinairement écrit 
agues. - 

Cl Ces deux vers sont certainement cor* 
rompus. 



à travers la mer (2); j'apporte 
dupoëte. Tel fut mon voyage: 

mont Eirik Blodex, ou Blodaux'et tué 
Rauguvalith ( Rognvald ) , sou fils , âgé 
de onze ans; le roi et la reine Gunnhild 
avaient juré de ne lui accorder ni paix 
ni trêve. Le hasard l'ayant fait tomber 
dans leurs mains, il fut condamné à 
mort , et l'heure avancée de la journée 
put seule retarder son supplice. Par le 
conseil de ses amis, Egil employa sa der- 
nière nuit à composer ce poème , et le 
récita le lendemain matin à Eirik. La, 
date du Rachat de la tête est certaine ; 
les événements qui amenèrent le danger 
d'Egil la fixent en 936, dans l'année 

Sui suivit l'expulsion d'Eirik du trône de 
orvége. Nous avons traduit sur le texte 
de l'Egilssaga ; p. 427-456; mais nous 
devons dire que l'islandais est tellement 
surchargé de figures et de recherches de 
toute espèce , que nous avons été obli- 
gé de ne nous attacher qu'au sens, et 
encore les hommes les plus versés dans 
la connaissance de la poésie Scandinave 
ont adopté des interprétations si diffé- 
rentes , que nous n'osons accorder aux 
nôtres une confiance absolue. 

(3) C'est encore là une de ces indica- 
tions qui jettent tant d'obscurité sur la 
géographie des Scandinaves. Egil était 
venu de l'Islande dans le Northumber- 
land , et par conséquent au sud-est. Son 
expression ne serait vraie que s'il était 
, arrivé du Danemark ou de la Norvège , 
et Isa brot ne peut s'entendre que de 
l'Islande ou peut-être de la mer {Gla- 
ciale. On a proposé, Egilssaga, p. 427, 
note*q ,«ie lire veston , de l'occident , au 
lieu dfàeitr, à l'occident ; mais les deux 
derniers vers de la strophe XIII : 

Frett er austr um mar 
-Kiriks af far, 

(.le bruit des exploits d'Eirik a passé en 
Orient à travers les mers), rendent cette 
leçon inadmissible. Peut-ôtre pour expli- 
.quer -ces contradictions faut-il supposer 
que dans )a poésie des scaldes , si char- 
gée, comme on le sait, de figures et 



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— 184 — 

j'ai poussé mon canot (1) dans les flots près du pays des 
glaces , et j'ai chargé de poëmesles ailes de ma mémoire. 

Le Roi m'a comblé de sa clémence (2), il me permet dè lui 
réciter des' vers. J'apporte le breuvage d'Odin (3) dans le 
pays des Einglas (4); la louange est le sujet de mes chants , 
ils s'adressent à un prince digne de louange. Nous lui de- 
mandons le silence , j'ai trouvé des vers dignes de lui. 

Ecoute donc , Roi : à présent c'est ton devoir. Si j'obtiens 
le silence , je pourrai réciter mes vers. Rien des hommes ont 
entendu quels guerriers le Roi avait tués, mais Odin a vu 
tomber les cadavres. 

L'écho des boucliers a redoublé le bruit des épêes ; le 
combat s'est épaissi autour du Roi ; le Roi s'est jeté au milieu 
de la bataille; là, on entendait le sifflement des flèches pro- 
phétiser la mort j la pluie d'acier résonnait au loin comme 
un torrent impétueux (5). 

Les rangs étaient pressés sur le pont , bardé dé fer (6); pas 
un guerrier du Roi ne s'ébranla , et cependant sa flotte rou- 



d'allusions de tonte espèce, les points car* 3 : Gall y-bogï , tare a chanté. On trou- 

dinaux. avaient une signification poéti- ve dans le fragment anglo-saxon snr la 

«me, et étaient devenus de véritables mort.de Byrhtnot : La cuirasse a cfcanté 

images. Ce qui nous en a donné la pen- un chant de terreur : 

aée , «'est un pa88 ag e du Chronica Schla- ^ b 

vtca , ap. Lindenbrog , Scriptoret Sep- £™Til *L a „«T 

tentriokales, p. 159:Rutia a Danis Os- «*ryre leo&a sum. 

tragard, id est in oriente posita, affluent Ap. Hearne , Johannis confrairis Glo*- 

omnibus bonis , vocatur. toniensis Chronicon , à Tapp; Dans son 
{l)Eik> chêne. Dans ValeriusFlaccus, . Bighlander, Macpherson s'est souvent 

quercus signifie également navire , mais servi d'expressions semblables : 

le plus souvent c'est abies; Virgile,»»* — . . . ... _j 

iim; chez les Anglo-Saxons c'était he4m, v The gleaming Journey of the sword 

try, note, p. 229. (6) Ce passage est le plus obscur de 

(2) Le texte dit : m'a fait une abon- tout le poème; il est possible qu'il fasse 
dance de grâce. allusion à l'usage de décorer les vais-» 

(3) La poésie , ou plutôt l'inspiration seaux de boucliers ; le Gr-eUissaga dit du 
poétique ; voyez le Snorra-Edda , Brag- navire des Berserk : Skipit var alskarat 
arœdur, c. IV; Olafsen, Om garnie Nor- skidldum; le bord était tout couvert (mot 
dçns Digtkonst, p. 110, et Finn Magnus* à mot, imbriqué ) de boucliers. Tout en 



sen , Diglerdrikken , en oldnordisk Jfy- cherchant à conserver ce qttfl y a d'am- 

\e mêd tilhorende Forklaring. phibologique dans l'expression , nous a- 

(4) Les Anglais. vons préféré croire qu'il s'agissait des 

(5) On lit aussi dans la st. XVII , t. armes des combattants. 



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lait sur une mer furieuse, au milieu de* cadavres , et les 
blessures résonnaient au loin. 

Le pied des combattants ne bougea que lorsqu'ils tom- 
baient sous le cboc des épées j Eirik conquit là un immortel 
renom. 

Je continuerai si les guerriers font silence j la renommée 
nous a raconte plusieurs de leurs exploits (1). Sur le passage 
du Roi les blessures bouillonnaient , les sabres volaient en 
éclats sur le fer des boucliers (2). 

Sous la bâche , les cuirasses s'ouvraient en retentissant , 
et le feu jaillissait des casques; le glaive creusait de larges 



(1 ) Egil craignait que le Roi ne refu- 
sât d'écouter ses vers, et que le tumulte 
des hommes d'armes ne couvrît sa voix. 

(2) Le texte dit : 

Brustu brandir 
VMMarrandir. 

(Les épées se brisaient sur les boucliers 
bleus.) Les boucliers forent d'abord d'un 
bois léger, recouvert de cuir; en islan- 
dais et en anglo-saxon , lind signifie à 
la fois bouclier et tilleul. Plus tard , on 
les borda d'un cercle de fer (Bauy- 
skilldir); celui d'Ajax , Iliade, 1. VII, 
T. 245 , avait sept peaux Tune sur l'au- 
tre , et était recouvert de lames d'acier. 
De semblables boucliers étaient si com- 
muns en Scandinavie , qu'on les appelait 

Suelquefois Jarnrendir , Jarnvardir 
ïilldir. Blar ne nous semble désigner ici 
que la couleur bleuâtre du fer ; nous ne 
connaissons aucune raison qui autorise 
a penser que les boucliers de toute une 
armée auraient été peints en bleu ; le 
métal arec lequel on les faisait générale- 
ment peut seul expliquer cette unité de 
couleur. Au reste , c est à tort qu'on a 
voulu rattacher aux croisades l'origine 
des armoiries ; elles existaient bien au- 
paravant. Des vers de Bragi ( 8» ou 
9* siècle ) que nous a conservés le 
SkaHa , p. 145 et 162 , parlent déjà de 
boucliers peints; dans le Walthariut 
manu Partis (Fischer le croyait du 6 e siè- 
cle, mais il n'est que du 9 e ou môme du 
10«),on1it, v. 356: 

. . . . galeeam Haganonis 
Aspicit et noscens.,.. 



et v. 1270 : 

Cujus si faciès latuit, tamen arma vklebas 
Nota satis. 

On trouve aussi Parma picta , v. 798 , 
et dans un poème encore plus ancien , 
celui d'Abbo , Bella Parisiacae Urbis, 
paria as pictas, 1. 1, v. 119 ; picta seuls, 
Idem , v. 266. Une foule d'histoires du 
Nord font mention des dessins variés 

3 ai ornaient les boucliers : c'est un lion 
ans le Laxdœlasaga , la représentation 
des exploits de Skallagrim dans VBgili- 
taga, et on lit dans Saxo Grammat. , 1. 
VII: 

Ad eaput amxus dypeus mthi suecicus adstat 
Quem specular vernans varii caelaminis 

ornât, 

Et miris laqueata modis tabulata coroaant. 
Mis confectos proceres, puçilesque coactos, 
Bella quoque et nostrae facinus speotabile 
dextrae 

Multicolor pictura notât 

Il semble même, comme cela eut Heu 
plus tard dans l'épopée chevaleresque^ 
que les peintures n'avaient aucun rap- 
port aveç la famille , et qu'on les chan- 
geait à son gré; Suhm, Norditehe Fa- 
beheit , t. II, p. 44; W. Grimm, AUda- 
niiche Heldenlieder, p. 495. Nous hési- 
terions d'autant moins à croire que les 
usages du Nord ne restèrent point étran- 
gers aux armoiries que le reste de l'Eu- 
rope adopta pendant le moyen âge, qu'en 
Angleterre le chef des hérauts d'armes 
s'appelait Roi d'armes de North ; Anstis, 
Beguter of the Order ofihe Garter, U 
II, p. 300. 



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— 1S6 — 

blessures, c'était une pointe et un tranchant; la tradition 
m'a redit que , dans ce jeu des épées , le froid de leur acier 
glaçait le sang des braves. 

Alors les flèches s'enlaçaient, les armées se mêlaient; Ei- 
rik conquit là un immortel renom. 

Le Roi teignit de pourpre son épée , les corbeaux pou- 
vaient se rassasier tout autour; ses traits volaient dans le 
sang, chacun frappait à la vie ; l'intrépide vainqueur des 
Skots (1) donna aux loups leur pâture; la faux de Héla ap- 
prêta aux aigles leur repas du soir (2). 

Les dards volèrent comme des oiseaux de proie autour 
d'une longue rangée de cadavres ; leur bec , altéré de sang , 
se rassasia de carnage ; quand l'épée étincelait , la mort ou- 
vrait les blessures , et les corbeaux croassaient sur leur 
proie. 

Les vaisseaux s'enfonçaient sous le poids des cadavres ; 
les cadavres qu'Eirik jeta dans la mer rassasièrent les re- 
quins (3). 

Les javelots acérés avaient des ailes ; la mort planait sur 
tous les rangs ; les arcs restaient bandés, les loups en hur- 
laient de joie ; les lances frémissaient , leur fer traversait les 
armures ; la corde des arcs ne cessait point de vibrer sous 
les flèches. 

L'Ordonnateur des jeux du glaive rejette son bouclier de 
son bras gauche , il est prodigue de son sang; sa gloire s'en 
est accrue. Mes chants sortent du cœur; le bruit des exploits 
d'Eirik a passé en Orient à travers les mers. 

Le Roi bandait son arc , la mort volait sur ses flèches (4), 
les cadavres qu'Eirik jeta à la mer rassasièrent les requins. 

Il me reste à élever la valeur du Roi au dessus du courage 
des plus braves , mes vers vont couler plus rapides. Il fati- 



(1) Les Écossais. 

(2) J'ai changé deux vers de place* 



(3) Une traduction littérale était im- 
possible. 

(4) Le texte dit : les oiseaux des bles- 
sures volaient. 



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— 187 — 

gua la déesse du carnage sur son vaisseau , et fit craquer sa 
quille au milieu des rochers. 

C'est briser la courroie de son bouclier que de prodiguer 
son or, quoique jamais l'homme qui tend la main ne vante 
l'esprit d'économie ; un roi doit se réjouir d'amasser des 
trésors ; l'or qui brille dans la main convient à la pompe 
royale (1). 

Le peuple ne s'émeut pas d'amour pour le sang qui coule 
et les traits qui résonnent quand se heurtent des armées; 
le roi qui dépose son épée et couvre son royaume de son 
bouclier, celui-là s'assure une haute renommée. 

Le Roi a bièn voulu accueillir mes vers , il m'a semblé d'un 
heureux présage d'obtenir le silence. Odin a fait sortir du 
plus profond de mon cœur les vers que ma bouche a chantés 
à sa louange. 

Pour publier l'éloge du Roi , j'ai rompu le silence ; je n'ai 
pas craint de parler au milieu du cercle des guerriers. C'est 
du fond de l'âme que j'offre au Roi un poëme digne de lui : 
aussi beaucoup y trouveront-ils un modèle (2). 

Puisse-t-il se réjouir de ses richesses , comme le poëte se 
réjouit de son inspiration , le marchand de ses navires, et le 
corbeau des combats (3). 



(1) Il est probable qu'Eirik aimait 
l'argent. 

(2VEgil ne se trompait pas; son poë- 
me aevint une autorité et an modèle. 

(3) Quand Eirik eut entendu Egil , il 
lui permit de se retirer. L'histoire cite 
Bragi Skalld ( oui semble différent de 
Bragi binn gamli) , comme ayant aussi 
racheté sa tête ayec des yers; Egilttaga, 



E. 418-49; le Hëfud-lausn de Thorarin 
oftunga indique certainement un évé- 
nement semblable ; et Ton voit dans le 
Skaldatal , Heimskringla , t. If, p. 479, 
éd. de Peringskjold , qu'un poëme de 
Erpur Lutaudi apaisa également la co- 
lère de Sor (alias Biôrn) ad Hauge, roi de 
Suède. 



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V 



— 188 — 

CHANT FUNÈBRE DE HÀKON (1). 

Le Dieu des Goths envoya Gaundul et Skaugul choisir, 
parmi les descendants d'Yngvi (2), un toi qui suivit Odin et 
habitât avec lui le Vadhalla. 

Elles virent le frère de Biaurn revêtir sa cuirasse ; sur son 
front royal déjà flottait son étendard. L'ennemi baissait la 
tète , les lances s'agitèrent , et HUd donna le signal (3). 

Le chef qui conduit les habitants des îles (i) les excite de 
la voix; ce destructeur des Jarl marche au combat; les Nor- 
mands , que sa renommée a réunis , sont nombreux ; terreur 
des Danois , il s'est déjà couvert de son casque. 

Le Roi avait quitté son bouclier ; avant la bataille il avait 
débouclé sa cuirasse $ lui qui avait son trône à défendre , il 
jouait avec ses soldats ! Alors , le cœur joyeux , il se couvrit 
de son casque d'or (5)* 

Dans la main du Roi, l'épée coupait les armures de fer, 
comme si elle n'eût fendu que 4e l'eau (6) ; les sabres se 

(•1) Le Hakonar-mal avait déjà été était son cousin, et assistait à la bataille 

publié en français par Mallet ( Edda , p. où il fut frappé. 
305 ) ; mais son système d'arrangement (2) Le poète ne voulait pas désigner 

ne respectait pas même la pensée. Nous ici un descendant d'Yngvi , mais un Roi ; 

ayons traduit sur le texte de S choniu g , Yngvi, Ynglingr, figurent parmi les 

Heim$kringla t 1. 1 , p. 456-64. Il y a noms poétiques d'un roi; Skalda, p. 

deux passages que nous ne sommes pas 194 ; c'est dans ce sens que Sigurth est 

sûr d'avoir entendus ; les versions latine appelé Yngvakonr , Sig*rbar-*>ida JT, 

et danoise sont trop infidèles pour qu'il s % xiy 

™«aTJ%™}* m l i 6Ur acco f der . une '(5)UHd, déesse delà guerre, signi- 
£Si JS?î m ï ' l ? I 6 " f. CS V eUX qtfefqiefoii fe guerîe et même la 

poètes sont si embarrasses de métaphores bataffle • voit* le» tcm d'Ulf Uffjrason 

sur leur sens; al. Finn Magnussen lui- VTTr ' r ~ , , ■ V. 

même leur a souvent donné deux inter- XIJI ' v * 6 : H,,dur F roaz » Ie comb * 1 

prétations différentes. 11 a publié en 1817 «'épaississant. Martem est employé dans 

une traduction du Hakonar-mal que le même sens; ^en., 1. XII, v. 711, ainsi 

nous n'avons pu parvenir à nous procu- qu'àpnç , lliad., 1. II , v. 58. 

rer. Hakon était fils de Harald Harfarg ; (4) Le texte dit Haleyg. 

c'est celui que l'histoire a surnommé (5) Comme, pendant 1 



» . , - (5) Comme, pendant le combat, il 

God et Adalsteins-fostri ; il mourut servait de but aux flèches ennemies, 

ver* 960, des suites d'une blessure. L'au- Ey vtnd Finoson le couvrit d'un bonnet: 

teur du poème, Eyvind Skaldaspilldir, (6) Elle s'appelait Kvernbit, et était 



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— 169 — 



heurtaient en sifflant , les. boucliers tombaient en pièces , leà 
bacbes résonnaient sur le crâne des guerriers. 

Les hacbe§ volaient en éclats (1); sons leur tranchant d'a- 
cier se brisait aussi le crâne des Normands ; la bataille s'en- 
gagea dans Une île (2); le bouclier éclatant des rois ruisselait 
du sang des combattants. 

Les épées s'échauffaient dans le sang 1 des blessures (3) ; la 
mort des hommes volait sur les traits ; le glaive s'ouvrait un 
passage à travers le milieu des boucliers; il tomba une grêle 
de flèches sur la plage de Stortba (4). 

Des boucliers aux anneaux d'or étaient ramassés, couverts 
de sang; le sang roulait à travers la bataille, murmurant 
comme un torrent ; des rangs entiers tombaient , fauchés par 
l'épée. 

Alors les chefs s'assirent , l'épée nue à la main ; leurs bou- 
cliers étaient fendus , leurs cuirasses percées à jour * il n*y 
avait {dus dans l'armée de héros qui enviât les combats du 
Valhalla. * 

Maintenant , dit Gaundul , appuyée sur sa lance, mainte- 
nant c'est le tour des Dieux ; ils invitent Hakon à venir danâ 
leur palais avec de nombreux guerriers (6) . 

Le Roi entendit l'appel des Valkyries. Montées sur lèurt 

d'une si bonne trempe que Hakon fendit l'épée est le feu des blessures. Nous ne 

d'an seul coup le casque et la tète d'Ey- sommes pas sûr que le poëte y ait fait al- 

vmd Skreya. & lusion ; nous croirions plutôt qu'il a vou- 

(1) Il y a ici une périphrase que nous lu dire que l'épée s'était si souvent pion- 

n'avons pas traduite : Fyrir Tys ok Bau- gée dans le sang qu'elle s'y était écnauf- 



(2) Les combats qu'on livrait dans une (4) C'est dans l'Ile de Stortba ou Stor- 

fle étaient plus sanglants que les autre», da que la bataille où périt Hakon eut 

la fuite était impossiblè : aussi s'y bat- Heu. 

tait-ôn ordinairement ; Bervararsaga , -(5} Ce fot après la bataille qu'en pour- 
c. 19 ; Olaf Tryggvasonarsaga , c. 18. suivant les fuyards , Hakon fut frappé att 
Appeler en duel se disait tkora a holm , bras , ou , suivant quelques manuscrits, 
appeler sur un banc de sable , une petite à la main , par un trait de l'espèce appe- 
lle. Quand on se battait en terre ferme, lée fleinn. ils ne s'accordent pas davan* 
on fermait l'arène avec des baguettes de tage sur l'auteur de sa blessure ; les uni 
bois de coudrier, que Top nommait ha*- Fattribuent à une main inconnue , les 
to$te*g. autres à un esclave de GunnhiM, nomrnt 
(5) Une des appellations poétiques de Kisping ou Kilping. 



ka ; c'est le marïia tela de Virgile. 




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— 160 — 

chevaux , elles semblaient îéfléchir, la tète couverte de leur 
casque , et le bouclier étendu devant elle. . * 

Pourquoi, SkauguI, dit Hakon, as-tu partagé* ainsi la 
fortune dû cotpbat? Les Dieux me devaient pourtant bien 
là* victoire. Nous t'avons , répondit-elle , accordé un champ 
dé bataille , et tes ennemis fuient. 

A présent, continua Skaugul l'invincible, nous voulons 
retourner à la verte demeure des I#eux , et annoncer à 
Odin que voilà le puissant Roi qui vient lui rendre sa* visite. 

Hermod et Bragi , commanda le Maître des Dieux , allez 
au devant du héros ; voici que le roi le plus fameux par son 
courage s'approche de ce palais. 

Qu'Odin nous semble sévère ! s'écria le Roi, qui arrivait du 
combat encore tout couvert de sang! Nous montre-t-îl un 
esprit irrité (1) ? 

Tous les Tinheriar te fêteront , Hakon , lui répondit Bra- 
gi (2); maintenant , Vainqueur des princes , bois de la bière 
aVec les Ases ; tu retrouveras huit frères ici (3). 

Nous avons voulu , dit le bon Roi , conserver nous- 
mêmes nos armes ; c'est un dévoir dé garder son casque et 
sa cuirasse; il plaît à un guerrier d'ayoir son épée à la 
main (4). 

Aîors on connut de quelle piété la religion avait toujours 



(1) Saus doute à cause de sa conver- comme on va le voir, pénétré dans la 
sion au christianisme , mais il était mort Scandinavie. m 

en païen; nous ne savons comment Rask, (5) Huit frères de Hakon avaient été 
Grammar ofthe Anglo-Saxon longue , tués à la bataille de Stortha. ^ 
préf. p . XXXII, not. 4 , a pu parler (4) Probablement Hakon avait deman- 
des reproches qu'Odin lui adresse. dé que Ton ensevelît ses armes avec lui. 

(2) Les Dieux sont ici compris parmi C'était au reste un usage fort répandu , 
les Einheriar : einn , unicus, et heri, que les Scandinaves avaient pu apporter 
héros; Héros d'élite; dans le Helga-çvi- d'Orient; Ezéchiel, XXXII, v. 1 7; le 
da 11, st. XXXV, le Grimni$-mal, st. Snorra-Bdda dit que le cheval de-Baldur 
XXXVI , et le Snorra-Edda, p. 72 , les et tous ses harnais forent brûlés avec 
Ases sont séparés des Einheriar; peut- lui; fahl. XL1X. Voyez aussi Saxo , 
être, en les réunissant sous une seule et Bisior. Dan., 1. I, p. 8; EgtHtaga, 
même dénomination , le poëte avait-il p. 300 , 399 ; Fornaldar SOgur, 1. 1 , d. 
l'intention de ne plus assimiler les Dieux o87, etc. Les Anglo-Saxons avaient la 
qu'à des héros. Le christianisme avait , même coutume ; Beowulf, y. 899 1 etc. 



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— 161 — 

animé Hakon ; les Dieux et toute Je^r cour se levèrent et sa- 
luèrent sa bienvenue (1). 

Pour mériter tant d'honneur, il avait dû naître dans une 
heure fortunée ; Je siècle où il véfcut sera encore envié par 
ses derniers neveux. 

Avant qu'un aussi bon prince occupe le trône que sa* mort 
rendit vacant , le loup Feprir rompra sa chaînç et dévastera 
la demeure des hommes (2). 

Les richesses s'évanouissént , les amis les plus chers meu- 
rent', ïa terre et la mer sont ravagées (3), Hakon habite 
avec les Dieux du ciel, et de nombreuses nations sont 
désolées. 



CHANSON DE HARALD LE VAILLANT (4). 

Mon navire a fait le tour de la Sicile (5); nos armes étaient 
brillantes; le navire brun (6), chargé de guerriers, fendait 
la mer au gré de nos espérances ; avide de combats , je croyais ' 

(1) Cette strophe est fort remarqua- il ne nous en reste plus que six dont 
ble ? Hakon était chrétien ; on ne peut BarChoIiuus a publié le texte ; Antiûui- 
èe 1 expliquer que par une alliance entre tates Danicae^ p'. 154. 

les deux religions , ou des croyances (5)Harald avait exercé la piraterie dans 

mystiques qui s'élevaient au dessus, des la mer Méditerranée /et jusqu'en Afri- 

formes. Dans le chant que Gunnhild fit que ; il fut pris , et retenu pendant quel- 

faire sur la mort d'Eirik Blodex, son' que temps prisonnier à Constantinople. 

mari, qui était chrétien comme elle, (6) Lépithètede brun , brown, 'se 

Odua te reçoit dans le Valhalla ; Mtiller, trou™ souvent dans la vieHle poésie 

Sagabtbliothek , t. II , p. 74. anglaise , brown brand , brown biU : Ifo 

(2) Périphrase pour désigner la fin du ro " e with helm and sword browne : ta 
monde. Voyez le VUlu-spa, st. XL, et Mort Arlhure. 

Finn Magnussen , Leïicon Mythohgi- With blades both browne and bright. 
cum , s. to Fennr. Robin HQod ^ ^ o/ > Qi9borH9t 

(3) Au lieu, de lad ou la} , dont le 6 uy upstertas an eger Lyoune, 
sens ne semblait pas satisfaisant , on a And drue hys gode sworde browne. 
cru pouvoir se permettre de lire latr. Romance ofsyr Guy. 

c (4) Il était roi de Norvège et fils de Brmde , de brand , épée , signifiait mê- 
Sigurth, que plusieurs historiens ap- me en vieil, anglais bruni. On trouve 
pellent Sigvard; il fut tué en 1066. Le aussi dans le Romani de Rou, v. 3981 : 

fto^T. L 0Oi apj ? re ° d ' C * V. 61 K«mteslaiioesbruissier e sachier maint 
1 01 y que sa chanson avait seise couplets; pers branc. 

II 



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que rieo ne s'opposerait jplus à mes vœux , et cependant une 
fille de Russie me dédaigne (1). 

Je nie suis battu ayejc les habitants de Tnfendir (2) j4eurs 
troupes étaient plus nombreuses que les -nôtres; nous li- 
vrâmes là un terrible combat. Tout jeune que j'étais , je lais- 
sai lé cadavre d'un roi dans la vigueur de l'âge, sur le 
champ de bataille , et cependant upe fiile de Russie me dé- 
daigne. • * 

Un jour, nous n'étions que seize sur lé tillac , une tempête 
gonfla les voiles , le vaisseau .s'enfonçait sous le poids des 
vaguës; seuls, ncfots les rejetâmes dans la mer ; avides de 
combats, je croyais que rien ne s'opposerait plus à mes 
vœux , et cependant une fille de Russie me dédaigne. 

J'ai appris huit exercices (3) ; j'affronte hardiment tous 

nsleif (Jari las). Les femmes scandina- Preul ethardizetmo uchevaferous , 

Tes estimaient plus le courage et la lynches , de tables fu molt bon jueors. 

gloire miHtaire que la beauté physique; ■ ^ BéUwr , J*n*w# f 

Saxo Gram., 1. V, p. 69} 1. vil, p. g 
425; etc. 

(2) Drontheim. Voyez aussi le lait âe Aftftm, t. 200; 

(3yLes talents du héros Scandinave j e / ot - # aVEliduc, v. 485; Froissart , 

se trouvent plus au complet dans une i, c . 177; Lancelot du Lac, .P. II, fol. 

strophe de Kaugnvallthr Kolsson , ap. 101 . $ir Trislrem, c. I, st. 29; Stric- 

Bartholinus, p. 420. « Je suis habile dans t œre t Ruolandes Liet , 15* ; Ruodlieb * 

neuf exercices : — je joue bien aux é- f ra g. \\ f v . 187-194 ; Riddaren Tynne, 

checs > je sais tailler des lettres rum- ïl# xi, Svenska Folk Vitor \ t. I , p. 

Îmes , je suis habitué aux livres et a la . refond , Collectanea , 1. 1 , p. 264; 

orge; j'ai appris à courir sur la glace e t Wuralon, RerumltalicarumScriplo- 

èn patins ,je manie également la lance nt f t# xil, p. 783. Un passage do 

et la rame , je puis tout à la fois jouer ff uon de Bordeaux montre quelle esti- 

de la harpe et composer des vers. » On me on avait pour les échecs : a Des tables 

retrouve dans l'épopée chevaleresque el échecs en sais autant et plus que 

tous ceux de ces talents qui n'appar- homme qui* vive. — Oh ! oh! se dit Y- 

tehaient pas à la civilisation peu avan- vo i r i ns , ce ne sont mie la les faits de 

cée ( la rorge ), la vie habituelle ( la Ta i e t de menes^ier , bien duiroient-ils a 

rame) et le climat ( les patins) des gentil damoiseau. » La passion des échecs 

Scandinaves. Les échecs faisaient le servait de ressort à rintrigue de deux 

principal amusement des chevaliers : de nos vieux romans les plus populai- 

. , „ . „ . A , res , Ogier le Danea , et Floires et Blan- 

Lord and laojes went ^ play cheflors; et des expressions empruntées 

Some to tables , and some to ehess. »° * ^ ^ ^ u j^g^^ifo . 

Romance oflpomydon. échec, tenir en échec. Il est impossi- 

As eschas joent li plusor , ble de ne pas reconnaître que ce sont les 

Au geu dêl mot ou au mellor. Scandinaves qui répandirent en France 

Brut, v. 10949. le goût des échecs : car tous les mots 



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— 163 — 

les combats , aucun cheval ne me désarçonné (1); je suis 



étrangers a notre vocabulaire , que Ton. 
emploie sont d'origine islandaise : ro- 
quer ( remuer ) , pat ( obstacle ) , mat 
(péril extrême) , échec ( butin ). Quant 
à 1'instructiou et au talent de la poésie 
et de lamusiaue, l'importance qu'on y 
attachait pendant le moyen âge est trop 
connue pour que nous ne nous bornions 
point à un fort petit nombre de cita- 
tions : 

El padre a stete anhos metiole a leer. 
Alexandro , 



ilexandro , poème espagnol du ni 
du XIII e siècle, probablement de < 
Lorenzo Segura de Astorga. 



ol du milieu 
nent de Joan 
Segura de Astorga. 

Qui sap ebanso ni fabla enquel la dir. 

Girar de Roussillon , poème provençal. 
B. H. Mb. 7991. F 

Tech him of harpe and of song. 

Romance ofKyng Hom. 

Pues como en aquel tiempo era la poé- 
sie una de las prend as de educacion 
de los caballeros ; Conde , Historia de 
la Dominacion de lot Arabe $ en Etpa- 
»a,t. I, p. 94. 

He taucb him ich alede 
Of ich maner ofglewe. 

Romance ofSir Trittrem. 
He coude songes make and wel endite. 

Chaucer , Canterbury Taies, portrait 
du Squier, Prol. v. 98. 

Le Gunnart-tlagr montre le cas que 
les Scandinaves faisaient de la musi- 
que dans la plus haute antiquité. Go 
n'est pas au reste un fait qui leur soit 

Savitculier ; les Homérides disaient d'A- 
îitte , liiad. , 1. IX , v. m : 

TOV S'sÛjpOV yOSVOt T6/97rOfASVOV 

y.ahj , <Souàa\zv} im ô* àpyvpeov 

t*îv àpir <Ç hapav, no\ï» ligTtwvoç 
oke(T(ra.ç* 
T3Q pyg 0v/xov èrepirev , àeeSe 

(1) Chaucer a dit aussi pour louer un 
chevalier : . . 

Wel coude he sit on borse and falr ride. L'amour de la chasse était un plaisir 



Nous avons déjà vu , dans une note du 
Kraku-mal , p. 144, que Lodbrok était 
un très habile fauconnier ; peut-être la 
passion du moyen âge pour les faucons é- 
tait-elle venue aussi du Nord. Ils y étaient 
des oiseaux royaux.( Jontbok, c. et 
conféraient une espèce de droit de jus- 
tice ; .voyez Alteserra , De Ducibus et Co- 
mitibus provincialibut Gailiae , p. 258. 
Les nobles les portaient sur leurs épau- 
les, Saga of Hrolfe Konge JTrofta,p. 
141 , et juraient souvent par leurs fau- 
cons. Ceux du «Nord avaient conservé 
tant de réputation , qu'on lit dans Sir 
Trittrem , c. I, st. 28 

Ther corn a schip of Norway 

With baukes wbite anjl grey. 

Charlemagne avait si bien reconnu la 
noblesse des faucons, qu'il ne permeltait 
pas de les donner en composition : la 
composilionem Wirigildi volumus ut ea 
dentur quae in lege continentur, excep- 
to accipitre et spatha; ap. Lindenbrog, 
Codex legum antiquarum , p. 895. Il 
n'y avait que l'épée qui jouit de la mô- 
me prérogative. On ne se séparait pas 
même de son faucon pour aller à l'é- 
glise. 

Another on his fist, a Sparbawke or fawcone , 
On else a cokow , and so wasting bis shone, 
Before tbe aultars he to and frodoth wander, 
With even as great dévotion, as a Gander. 

Barclay, Ship ofFools. 

Dans la tapisserie de la reine Mathilde, 
Harold est représenté un faucon sur le 
poing , et dans Gérard de Viane, Ro- 
land dit à Olivier, qui lui a pris. son 
faucdnz 

Car me rant or mon faucon que j'ai chier, 
Je te donrai XV livres d'ormier. 

V. T! , ap. Bekker , Ferabras , p. XIII. 

Strward. tac thou here 



My fundling for to 1ère 
Of thinemestere 
Of wode and of ryvere, 



Geste of King Horne ap. Warton, Hit- 
tory of EngUsh poeWy , t. I , p. ,4* » éd. 
de Price. 



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— 164 — 

fcabile à nager, je sais courir sur des patins; pour lancer un 
javelot où manier une rame (1), je ne crains personne , et 
cependant une fille de Russie me dédaigne (2). 
f II n'est ni veuve ni jeune fille qui ne sache que dans tes ré- 
gions du midi les premiers «ayons du matin me trouvaient 
sur Le champ de bataille j je m'y suis servi bravement de 
mon épie , il y resteMes témoignages de mes exploits , et ce- 
pendant une fille de Russie me dédaigne. 

Je suis né dans le haut pays (3), là où retentissent les arcs; 
mes vaisseaux sont l'effroi des peuples; j'ai fait craquer 
leurs quilles sur la cime cachée des écueils , loin de la der- 
nière habitation des hommes; j'ai creusé de larges sillons 
dans les mers, et cependant une fille de Russie me dé- 
daigne (4). 



ai noble , qu'on en faisait un titre 
d'honneur. 

14 rois pristpar la destre main 
I/amiz Monsegnor Ivain, 
Qui an roi Unens fa filz 
St bon chevaliers et hardiz , 
Qui tant ama chiens et oisianx. 

Du Court Mantel , Ms. du Roi, n. 
7615, fol. 414, recto , col. 3. 

- (1} Le talent de ramer était devenu 
aussi populaire chez les autres peuples 

So rewe the knightes trewe , 

Tristrem so rewe he ; 
Ever asthai com newe , 

He on oghain them thre. 

Sir Tristrem , c. H , st. 49. 

(2) Les strophes perdues parlaient 
sans doute de deux autres exercices , 
probablement le talent du joueur d'é- 
cbecs et duscalde, car on n'en trouve 
énoncés que six. A la fin du onzième 
siècle ( on, suivant quelques écrivains, 
dans les premières années du douzième), 
les qualités d'un gentilhomme accompli 
étaient a peu près les mêmes en Espa- 
gne. Probitatates vero haesunt : Equi- 
tare , natare , sagillare , cestibus cer- 
tare, aucuparo ,. scacis luuere , versi- 
ficari; Petrus Atfonsi, Disciplina Cle- 
ricalis , p. 44 , éd. de Schmidt. On 
trouve les mêmes idées dans The life of 



Âlexander , qui fut composé dans les 
premières années du 14° siècle ; l'au- 
teur décrit ainsi son éducation : 

Now con Alisaundre of skvrmyng , 
And of stedes disrayng , 
And of sweordis turnyng, 
Apon stede , apon justyng , 
And saflyng , of defenayng, 
In ffrene wode of huntyng 
And of reveryng and of haukyng. 

(o) La Norvège. 

(4) Cette .chanson nous semble fort 
remarquable par les sentiments tendres 
qu'un guerrier ose y avouer ; la littéra- 
ture d'aucun autre peuple ne nous avait 
encore rien montré de semblable. L'a- 
mour n'était qu'une faiblesse qu'on per- 
mettait à peine aux femmes ( Méôee 9 
Phèdre , Sapho , Didon ; pas un seul 
homme, sauf peut-être Hercule, qui 
n'était qu'un mythe ; l'Amour n'est, pas 
même mentionné une seule fois dans les 
Homérides ) ; c'était jusque là une es— 

Sèce de possession , comme l'a si bien 
it Racine , Vénus tout entière à su 
proie attachée , une fuVeur hystérique 
qui faisait courir presque indifférem- 
ment après un homme ou après un 
taureau. Le principe tbéberatique qui 
dominait la civilisation orientale y a— 
vait relevé la condition .de la femme , 
bien plus que dans les États purement 
politiques des Grecs et des Romanis; la 



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DES ORIGINES SCANDINAVES DES LANGUES 
ROMANES. 



Si quelques monuments de la langue primitive étaient par- 
venus jusqu'à nous (1), et nous eussent appris quels sont les 
sons et lés formes grammaticales les plus naturels à l'hom- 
me (2), l'histoire rationnelle des langues aurait une base ; on 
pourrait suivre à la trace, de vocabulaire en vocabulaire, les 
modifications que les différents peuples ont fait subir à la 
parole. Sans doute, les résultats n'auraient pas encore ce 
caractère de certitude qui seul constitue une science , les 
mêmes changements auraient pu se produire spontanément 
dans plusieurs idiomes ; mais on ne s'éloigne qu'insensible- 



législation , sinon les mœurs , l'avait 
affranchie. La* strophe 51 du livre III 
du Manava-dharma-gattra , défend au 
père de recevoir aucun présent lors du 
mariage, parce que ce serait une vente; 
et on lit dans la strophe 56 du même 
livre: Partout où les femmes sont hono- 
rées , les divinités sont satisfaites ; mais 
lorsqu'on ne les honore pas, tous les actes 
sont stériles (traduction de M, Loiseleur 
Delongchamps ). Le législateur n'était 
certainement préoccupé que de la di- 
gnité de la famille , il ne songeait pas à 
celle de la femme , car on lit , liv. II , 
st. 215 : Il est dans la nature du sexe 
féminin de chercher ici bas à corrom- 
pre les hommes , et c'est pour cette rai- 
son que les sages ne s'abandonnent ja- 
mais aux séductions des femmes. Cette 
chanson n'est point l'expression de sen- 
timents particuliers à Ha raid ; si origi- 
nale que soit l'intelligence , «lie ne se 
met jamais en opposition avec son siè- 
cle sur des points aussi importants , et 
nous avons des vers encore plus an- 
ciens, où des sentiments de la môme 
nature sont exprimés avec toute l'auto- 
rité de la religion. C'est Odin lui-môme 
qui dit dans le Hava-mal : 

St. XCIL Que celui qui jlésire l'a- 
mour d'une jeune fille lut parle douce- 
ment et lui offre k ce qu'il possède ; qu'il 



vante son visage et son éclat : c'est 
quand on aime qu'on est aimé. 

St. XCIII. Que jamais an homme ne 
s'étonne de l'amour d'un autre : souvent 
le sage est séduit par la beauté d'un 
visage qui n'avait point séduit un in«- 
sensé. 

St. XCIV. Qu'on ne s'étonne point de 
voir qui que ce soit atteint d'une fai- 
blesse si commune parmi les fils des 
hommes; des plus sages cette puissante 
passion fait des insensés. 

St. XCVIILJe trouvai reposant sur son 
lit la fille de Billing; sa figure resplendis- 
sait comme la lumière du soleil ; je ne 
croyais plus qu'il y eût d'autres plaisirs 
dignes aes rois que de vivre avec elle. 

(1) Le sanscrit est certainement une 
des plus anciennes , et son nom signifie 
concret, perfectionné. 

(2) Nous ne croyons point à l'inven- 
tion de la langue primitive. Sans la pa- 
role , l'homme ne serait qu'un animal à 
deux mains ; il faut des signes à sa pen- 
sée, une délibération à sa raison; mais 
cette conviction n'exerce ici aucune in- 
fluence sur nos idées. Inventée ou révé- 
lée, la première langue n'en fut pas 
moins celle qui s'accordait le mieux avec 
la nature de l'entendement et des orga- 
nes-, l'intelligence divine et l'instinct de 
l'Humanité ont abouti au môme résolut. 



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— 166 — 

ment de la nature, et si de faibles déviations communes ne 
donnaient que de la vraisemblance à l'action de la langue 
d'un peuple sur ùn autre, il serait impossible de ne pas trou- 
ver une preuve suffisante dans la répétition d'écarts pro- 
fondément marqués. Malheureusement rien n'indique que 
tes rapports de deux idiomes ne soient pas les conséquences 
d'une origine commune ; l'ignorance de la parole naturelle 
réduit toutes les inductions à ne plus être que des hypo- 
thèses. La langue primitive devait* être à la fois la plus ex- 
pressive et la plus simple , et nous n'en connaissons pas une 
geule où les noms soient restés des onomatopées,- et les mots 
des monosyllabes (1). Tous les essais pour déterminer la 
valeur rationnelle des sons manquent donc de base. Les 
règles étymologiques ne s'appuient que sur les connaissan- 
ces philologiques de l'auteur; et, si vastes qu'elles puissent 
nous paraître , elles embrassent une portion si restreinte des 
langues qui ont été répandues dans le monde , qu'elles n'au- 
torisent aucune conclusion générale ; on ne sait si une éru- 
dition plus étendue ne la démentirait pas. 

D'ailleurs , depuis que la physiologie a démontré que le 
climat, les habitudes et la civilisation, apportaient des 
Modifications profondes dans les caractères extérieurs de 
l'homme , il n'est plus permis de voir un fait sans portée et 
sans cause dans l'influence qu'ils exercent sur les organes de 
la voix et de l'ouïe. Chaque peuple attache une valeur par- 
ticulière aux sons; les plus semblables dans leur principe 
sont tellement changés par une aspiration et une accentué 
tion différentes, que l'oreille ne les reconnaît pas. Leur si- 
gnification ne se rattache plus qu'à un sentiment vague (2) 
ou à des conventions arbitraires; nous n'attribuons de valeur 
essentielle qu'aux onomatopées. Pour en donner une à tous 
Içs mots, il ne suffirait pas de savoir la langue primitive , la 

(i) M. A bel Rémuiat a prouve que le (2] L'expression d'un sentiment dé- 
chinois lui-même , malgré son système pend môme beaucoup plus de la succès - 
d'écriture , n'était pas monosyllabique, sion des sons que de leur nature. 



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— 167 — 

connaissance de sa prononciation serait nécessaire. Les sons 

les plus différents, chez certains peuples, sont confondus 
par d'autres (1), et il en est d'assez étrangers à leur vocabu" 
îaire pour qu'il soit impossible de les exprimer avec leurs ca- 
ractères ; ils sont si variés , nous dirions presque si contrai- 
res , qu'on n'a pu parvenir à composer un alphabet général 
qui suffise au petit nombre de langues dont la prononciation 
nous est connue (.2). Aussi , quelque ingénieux qu'aient été 
les efforts pour donner àl'étymologie une base systématique, 
en assignant une valeur naturelle aux sons, on n'y saurait 
reconnaître que de savants jeux d'esprit, qui ont jeté un 
grand jour sur la formation de certains idiomes, mais sont 
demeurés impuissants à expliquer la filiation des langues. 

Si homogène que soit devenu un peuple par ses intérêts et 
ses tendances, il reste à ses différentes parties un caractère 
spécial qu'elles tiennent de leur passé. D'anciennes habitu- 
des, des diversités d'organes, un esprit plus vif ou plus lent, 
y modifient les inflexions de la voix , et les mêmes causes y 
perpétuent ces différences. À côté de chaque langue il se 
développe nécessairement des patois: les formes de la gram- 
maire sont les mêmes , rien n'est changé dans le vocabu- 
laire; la prononciation seule diffère (3). Cette diversité ne 
tient pas toujours à des causes géographiques ; elle est quel- 
quefois produite par une éducation qui n'apprend point à y 
attacher la même importance : le patois n'est plus soumis à 
des règles , il ne s'explique plus par un système différent ; 
c'est une corruption incessante qui atteint la langue, sans in- 
telligence, sans but, et, pour ainsi dire, au hasard (4). Dans 

(1) Ainsi , par exemple , en sanscrit , (">) Le dialecte diffère aussi de la lan- 

oT na est une palatale , JH na une lin- gne-mère par la prononciation , mais 

guale . et cT na une dentale : nous ren- son orthographe et son vocabulaire ne 

, & , ' , . sont plus les mêmes ; il n a conserve que 

dons par le même caractère Irois sons Ia 8ynlax( ,, la pïrlio philosophique de 

essentiellement différents. , langue, et s'en est trop séparé ponr 

(3) L Académie de. Inscriptions a clo , cor * om ' pre ac ti v0 ,nent. P F 

obligée de retirer la question du con- 1 

cours, et certainement elle ne l'y aurait (4) 11 est fâcheux que le même mot 

pas mise sansle testament deM.Volney. rende deux idées aussi différentes; la 



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les idiomes qui expriment ie rapport des idées par la flexion 
des mots, cette mauvaise prononciation n'altère pas seule- 
ment la partie extérieure et matérielle Se la lançue*, elle 
affecte le sens des. phrases (1), et force de recourir àrdes par- 
ticules et des verbes auxiliaires, qui-rendentàia pensée une 
clarté que les désinences ne lui donnent plus (2). Dans les 
rtieilteurs écrivains latins, on trouve déjà des traces de cette 
corruption (3), et, malgré les débats du Forum, qui devaient 
donner au peuple des exemples et des habitudes de bonne 
prononciation, il y avait, dès le temps de Cicéron , un pa- 



patois populaire serait .mieux exprimé 
par jargon. ^ 

(1) Soit qu'une plus grande habitude 
de prononcer le rtfdical y appelle plus 
l'attention , ou èjue la voix ait naturelle- 
ment moins de tenue sur les désinences , 
la mauvaise prononciation s'attaque de 

E référence* aux flexions. On en trouve 
i preuve dans l'histoire de toutes -les 
langues*; J le patois créole ne conjugue 
plgs les verbes ; ils restent invariable- 
ment a Pinfinitif. 

(2) Dans son imitation du Roman de 
Brut , Làyamon déclinait encore en 1180 
l'article et les noms , comme en anglo- 
saxon : . 

Nominatif, TheKiog. 
Génitif, thas^Kinges. 
Datif, Than Kinge. 

Et l'article devéhait Xha au nomioatif 
féminin, Tbere au génitif, etc.; cinquante 
ans après, toutes ces flexions «valent dis- 
paru. Dans les lingues téutoniques ces 
changements sont encore pins sensibles. 
Le vieir allemand avait des flexions fort 
marquées dans la déclinaison dtes noms; 
celui de nos jours n'a conservé qu'un S 
au génitif -singulier , et un N au datif 

Slunel. Dans la langue .populaire, ces 
eux dernières flexions ont disparu , les 
cas ne sont plus exprimes que par l'ar- 
ticle , et le patois du peuple hollandais 
l'a rendu lui-même indéclinable ; il in- 
dique tes cas avec lespropositionYiwv 
et dan. L'article se déclinait aussi aur 
trefois on- français; mais jl perdit- ses 
flexions de fort bonne heure. Les exem- 
ples les plus évidents que nous connais- 
» se trouvent dans l'Hymne à sainte 



Eulalie, qne M, Hoffmann voù^aHerste 
ben vient de découvrir à Valenciennes , 
dans un manuscrit du 9* siècle , et que 
M. Willems a publié ap. Elnonensia , 

p.6: 

Li, nomin. singul. mascul. : 

Aezos nosvoldret concreldre li rex pagienz. 

V.M. 

Lo au régime : 

Oued elle fulet lo nom christiien. 

V.14. 

La, nomin. singul. fénùn. : 

La polie sempre non amast lo deo menestier. 

V.iO. 

La également an régime : 

Post la mort et a lui nos laist venir". 

V.lfc 

Li , nomin. plur. pour les deux genres : 
Voldrent l'aveintre li deo mimi. 

V.3. 

LeS au régime: 

Elle noneskoltet les mais conseillers. 

(5) Ce n'est pas seulement Plante qui 
dit : Àd carnificem dare et Àerumna me 
exer v itam habet; on trouve dans Té- 
rence* : Pars de bonis; dans Lucrèce : 
Neque fulgorom reverentur ah auro, 1. 
H] j. 245; dans Virgile : Dulcesque a 
fôntibns undae>*Georytca , 1. n , v. 50 ; 
et dans Cicépti % Fama de illo" , Pro Ift- 
lone, c. 3; Somnium de , Simonide , De 
Divinations , 1. 1 , c % 27 ; Quae cum ita 
sint de Caesare*salîs hoç tempore dic- 
tum habeo, Philippira V; Déporta tu m 
habeas, In Verni* III; JteUum nescio 
quod habet susceptum^ DôUge agrar**, 
etc. 



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— 169 — 

toîs (1), que l'extension du titrtfde Gitoyen, les longues 
guerres en pays étrangers; et l'enrôlement desJJarbares dans 
les lésons, durent faire de plus en plus différer .de la langue 
nationale*(2). , 

Par orgueil*, et peut-être aussi par politique, pour faire 
mieux sentir leur prépondérance et soumettre les peuples 
étrangers à leur civilisation , les Romains les obligeaient . tous* 
à se servir du latin dans leurs relations avec eux (3). Bientôt 
l'honneur qui s'attachait au titre de Citoyen , l'avantage 
d'être jugé par la loi romaine , et les colons militaires, qui , 



\\ ) dpvitem futurum, id utrum ro- 
mano more locutus sit, bene numma— 
tum te fotaram; Cicerô , Epistolae ad 
Familiares t I. VII, let. 16. Ce passage 
ne nous semble pas cependant aussi 
significatif qu'on ra prétendu. Gicéron 
dit ailleurs : De quo tibi homine haec 
spondeo , non illo vetere 1 verno meo , 
quod jure lusisti ; sed more romano, quo 
modo homines non inepti loquuntur ; 
Epistolae ad Familiares, I. VII , let. 5 ; 
et la langue latine est appelée romana 
par Pline, Hisloria Naturalis, 1. XXXI, 
c. 2. Dès le temps de Polybe , la langue 
avait subi de bien grandes révolutions, 
puisqu'il nous apprend, Uittoriae, 1.I1I, 
p. 177, que te traité fait avec les Cartha- 
ginois l'année qui suivit l'expulsion de 
Tarquin n'était plus intelligible de son 
temps. L'existence» d'un patois formé 

{>robablement des restes de l'ancienne 
angue et des corruptions de la nouvelle 
est attestée par des témoignages incon- 
testables., Quintilien l'appelle quotidia- 
mw, Végèce pedeiiris , Sidonins Apol— 
linaris utualis, et une foule d'écrivains 
ruslicus; Du C ange, Glossarium , t. I, 
préf. p. XXIX , XXX et XXXl. Festus 
avait fait un livre De Significationù Ver- 
borum , et nous connaissons par Aulu- 
Gelle le titre d'nn ouvrage de T. Lavi- 
nius , De .ferbii sordidis. On trouve 
d'ailleurs de fréquentes mentions d'un 
patois populaire. Âpiàrfa vulgus dicit 
loca in quibus siti sunt alvei apum; A. 
Geltius, Noctet *ticae> I. II , c. 20 ; Ar* 
boreta ignobiHus verbum est , arbusla 
celebratius; Zd. , 1. XVtf-, c, 2 \ CaEtel- 
lam pSrvuai quénj burgun» vocant; Ve- 
getius, De Re Militari^ 1. IV, c. 10; 



Crates quae occa vocatur a vulgo \ Idem, 
De Arte veterinaria, 1. 1, c. 56; étc._ 

(2) Eço autem mit ifice "capior face- 
tiis maxime uostralibus, prâesertim Cum 
eas videam primum oblitas Latio , cum 
in urbem nostram est infusa peregrini- 
tas; nunc vero etiamBrachatisetTrans- 
alpinis nationibus, nt nullum vetèris 
leporis vestigium appareat ; Cicero , 
Epistolae ad Familiares, 1. VII, let, 15. 
Latine loqui a Latio dictutn ; quae locu- 
tio adeo est versa , ut vix ulla ejus pffrs 
maneat in notitia; Festus, Qui obsce et 
volsce fabulabantur , nam latine nes- 
ciunt; Titinnius, ap. Festus. Quintilien 
dit, en parlant des mots étrangers qui 
s'étaient introduits dans la langue : Ta- 
ceo de tuscis, sabinis, praenestinis quo- 

Sue; Inslitutio oratpria, I. I, c. 9. 
naqnaeque çèns facta Romanorum cum 
auis*ipibus vitia quoque erverborum et 
morunrRomam transmisit; S. Isidorus, 
Origines , l. I,c. 51. M. Bèrnhardy a . 
réuni de curieux documents sur cette 
corruption du latin, Rdmitehe littera— 
turische Geschichte , p. 136 ; voyez aussi 
Schmeller *Baiernches Wtorterbuch. 

(3) Quo scilicet latinae vocis honos 
per omnes gentes venerabilior dHTunde- 
retur ; Valerjus Maximus , Dicta Facta~ 
que memorakWa? 1. U, c. 2. Opéra da- 
ta est ut imperiosa civitas non solum 
jugum, v.erum etiam linguam suam do- 
mîtis gentibus, per paçem sociatis, im- 
ponéret ; S. Augustinus , De Cipitate 
Dei , 1. XIX, c. T. Malgré la faveur dont 
le grèc jouissait aupfès des lettrés-, il 
n'était pas même permis aux Grecs do 
s'en servir dans leurs rapports avec la 
République. 



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— 170 — 

après avoir oublié leur idiome natal dans les armées de la 
République , allaient fonder des familles jusqu'aux dernières 
extrémités du inonde , propagèrent partout la connaissance 
du latin , et en firent presque une langue universelle. 

Nulle part ces circonstances n'agirent aussi puissamment 
que dans les Gaules. Devenues, après de longues guerres sur 
leur sol, provinces de la République, cette réunion ne fiît 
pas , comme ailleurs , la destruction de leur indépendance ; 
c'était un fait que leur voisinage de l'Italie rendit de jour en 
jour plus réel (1). Le latin n'y était pas seulement la langue 
politique ; la religion , qui défendait d'écrire l'idiome natio- 
nal (2\ en fit aussi la langue des affaires. Le rôle des Gaulois 
dans les derniers débats de la République, et la nécessité 
d'entretenir une armée sur les bords du Rhin, le répan^ 
dirent si généralement dans les Gaules (3) , ainsi que les 
mœurs et la civilisation romaines , qu'on ne regardait plus 
leurs habitants comme des Barbares (4). Dès Je premier siè- 
cle , les y ers de Martial étaient lus à Vienne par les vieillards, 
les femmes et les enfants (S), et Pline écrivait avec orgueil 
que ses œuvres étaient connues de toute la Gaule (6). Les 
faveurs de Claude (7), le séjour des Empereurs , et les digni- 
tés auxquelles on parvenait par la culture des lettres (8), y 
rendirent la connaissance du latin encore plus commune et 
plus profonde. C'était à Gaulois que Ton confiait l'éduca- 
tion des Césars (9) , et que la Muse romaine transmettait son 



(1) Cicero, Epistoîae ad Fûmiliares , T?ta . Strabon, Tewypaf «wv |3iQea 
L IX, let. 15. | îfTa xat $ sxa , 1. tv. 

(2) Nonnulh annos vicenos m dise;- Me legit ibi senW juYenisque parque 
plina permanent , neque fa» esse existi- ^ > ** Et£oram tetrico qasta puella viro. 
manl ea littens mandate; Caesar, De * i vu a« ©t 
Bello Gallico, 1. VI , c. 14. Martiaks, Epigtammota. L VII, ép. 87. 

(3) Il Pétait dès le temps de Cicéron ; (g) Epistôïae, 1. IX , tet. 2. 

ci»*** p-/» r m / M '<i (7) H accorda rentrée du -Sénat aox 

Cicero, Pro Fonteto. d& ^ CeHique . À ^ 

(4) OvSe Bapêccpovç srt o\ira.ç , les, I. XI, c. 24. 

«tta ^raxsepsvo^ to 7r).eov dç tou 1*) Symmachas , Epistoîae , V. I , let. 

Twv Pwpacwv 7to\> , xat ttj ylarm , Julc9 Tilfen ^ E * upère> Arbore , 

y.Ki toiç (3totç, Ttvaç 3s *at tw 7toV- Ausone. 



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dernier héritage (1). Les premiers missionnaires prêchèrent 
le christianisme en latin (2); à la fin du 4« siècle, on s'en ser- 
vait pour écrire aux femmes (3), et on continua pendant le 
5 e (4) et le 6 e (5). C'était l'idiome qu'elles-mêmes em- 
ployaient (6) , et un chant populaire sur la victoire de Clo- 
taire II montre que, pendant le 7 e siècle, il était aussi la 
langue du peuple (7). Le vieux français ne fut que sa cor- 



{i) Ausone, Fortanatus. 

(2) Eusebius, Ecclesiastica Historia , 
l.V, c. 1, p. 161, éd. de 1659. 

(5) S. Hieronymus , Epistolae ad He**- 
dibiara, ad Algasiam, Opéra, t. IV. On 
a aussi des lettres latines de saint Hilai- 
re de Poitiers à Albra , sa fille ; de saint 
Sévère Sulpice à Claudia, sa sœur, et à 
Bassnla, sa belle-sœur ; Histoire litté- 
raire de la France, t. VII, p. xv. Rien 
ù 'indique qu'elles aient été plus lettrées 
que d'autres Gauloises. 

(4) Sidonius Apollinaris, Opéra , 1. II, 
lettre 9. 

(5) Venantius Fortunatus , Opéra, p. 
184. Une nouvelle preuve de la diffusion 
du latin se trouve, p. 89, dans ses vers à 
Bertechramn , évêque de Bordeaux : 

Per loca , per populos, per compita cuncta 

videres 

Currere versiculos, plèbe favente, tuos. 

Sans un fond de vérité, ou du moins une 
possibilité bieu reconnue, ce compliment 
aurait été une impudence que Fortunatus • 
ne se, fût pas permise. 

(6) Martène , Thésaurus Âneedotum , 
t. I, p. 3; Labbe, Nova Bibliolheca ma- 
nuscriptorum librorum, t. 1. p. 702. 

(7) Mabillon , Acta Sanclorum Ordi- 
nis S Benedicti T t. 1 , p. 617. Il était 
chanté , suivant Sidonius Apollinaris , 
magna vociferatione. Dans la première 
moitié du 9° siècle , Godescalc ut en la- 
tin une chan£on destinée à devenir po- 
pulaire : 

Ut quid jubés, pusiole, 
Quare mandas, filiole , 
Carmen dulce me cantare , 
Cum sim longe exul valdo 

Intra mare ? 
cur jubés canere ? etc. 

Ap. Lebeuf , Dissertations sur 
l'histoire, t. 1, p. 493. 



Nous ne pouvons, an reste , trouver une 
grande signification à ces chants ; il est 
fort probable que l'air eut plus d'in- 
fluence que les paroles sur leur popula- 
rité ; les chants d'église et la musique 
italienne montrent asses qu'il n'est pas 
nécessaire de comprendre ce que l'on 
cbaute. On lit dans Thomas Cantipra- 
tanus , Bonum Universale de Apibus , 
p. 436 : Cantus turpissimus de beato 
Martino, plenus luxuriosis plausibus, 
per diversas terras Galliae et Teutoniae 
promulgatus. Très probablement cette 
chanson était en latin ; mais quelle que 
fût sa langue , elle élait chantée en Gau- 
le ou en Allemagne par des gens qui ue la 
comprenaient pas. Béreuger reproche à 
saint Bernard d'avoir publié Cantiuncu- 
las inimicas et urbanos modulos, ap. 
Abaelardi opéra , p. 302 ; et Ton ne sau- 
rait croire que ces petits chants fussent 
en roman. Saint Bernard faisait des vers 
latins, puisqu'il a composé l'hymne : 

Quura recordor moriturus 
Quid post mortem sim futurus , 
Terror terret me venturus, 
Quém expecto non securus. 

et s'il avait eu une connaissance aussi 
parfaite du roman, il n'eût pas constam- 
ment prêché en latin , malgré les canons 
des Conciles et les ordonnances des Rois 
(ap. Labbe, Concilia ,1. VII, col.i256; 
Caroli Magni Çapilularia, 813, art. XV; 
Capitularia , t. 1, col. 1289), dans les 
occasions où il avait le plus besoin d'ê- 
tre entendu . ( Un de ses contemporains 
fut même obligé de le traduire en ro- 
man, ( t la traduction nous est parvenue; 
plusieurs écrivains la lui attribuent, 
mais sans aucune preuve. ).Héloïse dit à 
Abaelard : Cura me ad temporales olim 
voluptates expeteres, crebns me episto- 
lis \isilabas, freqneuti carminé luam in 
ore omnium ileloissam ponebas. Me pla- 



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— 172 — 

ruption (1), et il résulte des expressions employées par les 
conciles et les capitulaires du 9 e siècle , pour prescrire les 
prédications en langue vulgaire , qu'elle n'en était pas assez 
séparée pour qu'il fût devenu impossible de l'entendre (2). 

Les flexions du latin exigeaient une prononciation culti- 
vée qui les indiquât soigneusement , et le peuple était gros- 
sier j il était habitué à une prononciation et des formes gram- 
maticales différentes (3). La langue qui avait été transportée 
sur son sol était déjà un idiome corrompu, àl'usage de soldats 
ignorants et de vétérans vieillis au milieu des Barbares. Elle 
ne fut point imposée par la violence : ce fut insensiblement 
qu'elle se substitua au gaulois ; long-temps elle subsista à son 
côté , et dut en prendre une foule d'expressions et de tour- 
nures (4). Pendant le 2 e siècle , on parlait une langue bar- 
bare dans la Lyonnaise (5), et , deux cents ans après , le gau- 

teae omnes , me domus singulae resona- 
bant ; Epistola 1, p. 53, éd. de 1708. Et 
les vers d'Abaelard étaient probable- 
ment en latin , puisque rien n'indique le 
contraire , et que M. Greith vient de pu- 
blier, Spicilegium Vaticanum, p. 123, 
des Planctui mesurés et pour la plupart 
rimés qu'Abaélard avait certainement 
composes pour être chantés. Il nous reste 
ap. Ritson , Ancient Songs and Ballods, 
t. 1, p. 3, une chanson à boire de Wal- 
ter Mapes, qui, d'après Caraden, Romai- 
nes, p. 19, in the tirae ofking Henry the 
second (mort en 1189), filled England 
witb his meriments , et cette chanson est 
en latin. Nous en citerons le premier 
couplet pour montrer son caractère po- 
pulaire : 

Mini est propositum in taberna mori , 
Yinum sit appositum morientis ori ! 
Ut dicant cum venerint angelorum cbori : 
Deus sit propitius huic potatori I 

Au reste, les Gaulois n'étaient pas le 
seul peuple qui eût abandonné sa lan- 
gue pour le latin ; Strabon, liv. III, rap- 
porte le môme fait des Tourditains : 
e ç tou Pot^atov fASTafe^vrae too- 
ttou, ov$er>jç o*ia)isxTov tou cryerepocç 
èxt uspvqpsvoe. 

( i ) Cette origine est évidente dans les 
deux plus anciennes pièces en langue 



vulgaire qui nous sont parvenues ; leur 
longueur a forcé de les rejeter à la fin. 

(2) Quo faciliut cunctipossintintellige- 
re quae dicuntur; Sacrotancta Concilia , 
t. VII, col. 1265.Quod bene vulgaris popu- 
los intelligere possit ; Capitularia regum 
Francorum, anno8l5, art. XV, De officio 
praedicatorum. On trouve un passage 
semblable sur Bechada , qui vivait dans 
le 12* siècle , mais dans le midi de la 
France , où le latin avait dû se mieux 
conserver; il composa son poème : ma- 
terna lingua, rhythnio vulgari, ut populos 
pleniter inlelligeret ; ap. Labbe, JN- 
bliolh. nova, t. II, p. 296. 

t (3) Cela résulte nécessairement de la 
différence des deux langues ; mais on ne 
peut s'appuyer d'aucun fait positif, peut- 
être ne connaît-on pas deux cents mots 
dont l'origine gauloise soit constante. 
Non magnopere mirandum si lingua na^ 
tiva in desuetudinem abierit , hodieque 
qaalis fuerit quaeralur; Du Gange, Glot- 
tarium , préf. f g 13. 

(4) Un passage de VMgrieola de Taci- 
te nous apprend, c. II, que le gaulois 
était encore usuel de son temps ; il dit 

Sue la langue que parlaient les habitants 
e la Grande-Bretagne n'était pas fort 
différente de celle des Gaulois : Sermo 
non mnltum di versus. 

(5) Ovx smçioTrHTStç 5s icpoç îîjaeav 



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lois s'était conservé à Marseille presque aussi pur qu'à 
Trêves (1). Au commencement du siècle suivant , on le par- 
lait encore concurremment avec le latin (2) ; ce ne fut que 
cinquante ans plus tard que la noblesse d'Auvergne , la par- 
tie de la société la plus instruite , rejeta les derniers restes 
de l'ancienne langue nationale (3); et si le peuple ne la parlait 
plus , au moins en conservait-il encore des expressions à la 
fin du 9« siècle (4). Peut-être même plusieurs langues bar- 



t*>v h YLzkrotç 8taTpt6ovTft>v , xai 

è*j£o>ovjxevtoV , Voyait ts/wjv ; saint 
Irénée ; Èfoyxpv xat àvarpoTnjf tt?ç 
^ eu 5 w vu pou yvo)7S(>iç ;préf., p. 3., éd. 
de Grabe. Noos ne croyons pas que le pas* 
sage du Digeste, l. XXXI , tit. I , g XI, 
mérite l'importance qu'on lui a donnée. 
L'empereur Sévère autorise les fidéi- 
commis dans toutes les langues , et au 
nombre se trouve lingua gallicana; 
c'était une mesure générale, uu droit 
accordé à tous les peuples de l'Empire, 
de tester dans leur langue , et les Gau- 
lois devaient en profiter comme les au- 
tres ; le rédacteur n'en savait pas davan- 
tage. Il ne semble pas possible qu'on ait 
commencé à écrire une langue quand 
on cessait de la parler. Mais une foule 
d'auteurs attestent que le gaulois n'avait 
pas entièrement disparu. Mulier Druias 
eunti exclamavit gallico sermone : Va- 
das, nec victoriam speres, nec militi 
tuo credas ; Lampridius , Alexander. 

Salve, urbis Genius, medicabilis baustu, 
Divona Celtarum lingua, fons addite DiVis ! 

Ausonius, De clarté Urbibus, v. 186. 

Voyez aussi AmraianusMarcellinus , Re$ 
gettae , I. XV ; Glaudianus , Bpigram- 
ma de Mulier ibu$ Gallicie, etc. 

(1) S. Hierottymus, Commentarii in 
Bpittolamad Galatae, 1. II, c. 3. Il fal- 
lait môme que les Gaulois fussent bien 
attachés à leur langue, puisque, dans 
les dernières années d'Auguste , Varron 
les appelle Trilingues; Id. Opéra, t. 
IV, p. 254, et que ceux qui s'étaient é- 
tabhj en Asie 278 ans ayant l'ère vul- 



gaire la conservaient encore dans le 4« 
siècle. 

(3) D'après saint Snlpice Sévère; nous 
citerons tout a l'heure le . passage, remar- 
quable à plus d|un titre. 

(5) Geltici sermonissquamam deposi- 
tnra nobilitas; Sidonius Apollinaris, 
Epistolae, 1. III, let. 3. Au reste ce pas- 
sage ne signifie pas, comme on l'a dit, 

Sue la langue celtique fût encore parlée; 
s'agit de ce que Sidonius appelle , 1. 
IV, let. 10 : Ruoigûiem trlviafium bar- 
barismorum ; nunc , ajoute-t-il , nune 
oratorio stylo , nunc etiam camaenali— 
bus modis imbuebatur. 

(4) On trouve dans le moine de Saint- 
Gai, oui écrivait de 884 h 887 : Duas 
caniculas quas gallica lingua veltreg 
nuncupant ; ap. Pertz , Monumenta Ger- 
maniae Hittorico, t. II , p. 739 ; nuncu- 
pant indique une langue vivante. L'au- 
teur du Vatthariu$j qui fut composé 
100 ans après dans le même monastère, 
dit d'un héros du 5« siècle : 

Celtica lingua nrobat te ex illa gente creatum 
Gui natura dédit reliquas ludendo praeire. 

V. 76B. 

M. J. Grimm, Lateinisehe Gediehte de$ 
X und XI Ih. ; p. 86 , pense que celtica 
lingua signifie ici langue étrangère; 
c'était , comme nous l'avons remarqué , 
dans l'esprit du moyen âge ; mais le se- 
cond vers ne permet pas de prendre 
cette expression dans un sent général : 
il précise sa signification. On lit dans 
Sihus Italiens, De Bello Punico, 1. VII , 
v. 17 : 

Vaniloquum Celtae genus ac mutabue 



Dans le Carmen Caelitum , dont l'écri- 
ture est du 10* siècle, ap. Endlicher, 



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— 174 — 

bares existaient-elles en mèjne temps que le latin (1); les ha- 
bitants de la Lyonnaise avaient un nom particulier, ils s'ap- 
pelaient Celtes (2), et , au commencement du 1î e siècle, le 
celtique est positivement distingué du gaulois (3) : on les re- 
connaît comme deux langues à part, restées toutes les deux 
usuelles. 

Tant de causes de corruption ne pouvaient rester inac- 
tives. Les esprits les plus lettrés ne se préservaient pas eux- 
mêmes de toutes les expressions barbares qui pénétraient 
chaque jour dans la langue (4) , et une prononciation vi- 
cieuse l'altérait plus profondément encore. Dès le temps do 
saint Jérôme , ce n'était que par des efforts commencés de 
jeune âge que l'on parvenait à conserver quelque pureté de 



Catalogué Codicum philologtcorum la- 
tinorum Biblioihecae Palatinae Vindo- 
bonensis , p. 296-98 , les Gantois sont 
encore distingués des Franks. Unde 
g and en s letabatur imperator Karolus 
cum Francigenis poetis corn Gallis biben- 
tibus. 11 est difficile de ne pas croire que 
cette séparation qui se maintenait de- 
puis 500 ans n'eût pas son explication 
et sa cause dans la nature du langage ; 
la différence de législation s'effaçait tous 
les jours, et n'eût pas été suffisante. 

(1) Après avoir divisé la Gaule en 
trois parties , Caesar ajoute : Hi omnes 
lingua, institutis, legibus, inter se diffé- 
rant. Virgile dit des populations de la 
Gaule Belgique : 

Ouam variae tinguis , habita tam vestis et 

armist 
Aenei$ f \.V\U. 

Strabon, 1. IV, nous apprend que les 
Aquitains avaient une langue différente 
des autres Gaulois : tovç psv a'xovi- 

yWrn? ffcovov. 

11 y avait en Aquitaine jusqu'à seize 
nations différentes ( I0v*î ) , et vingt- 
cinq dans la Lyonnaise ; Marcianos He— 
racléotos, TLzpuùxivç , ap. Geogtaphi 
Minore», i. I,p. 48 et 49. 

(2) A Scaldi ad Sequanam Belgica, 
ab eo ad Gantmnam Celtica , eademque 



Lugdunensis; Plinius, HUloria Tialu- 
ralis, I. IV, c. 54 ; Caesar; Commentarii 
de Bello Gallieo, 1. 1, c. 1 ; Mêla, 1. III, 
c. 2 ; Ammianus Marcellinu» , 1. XV, et 
le passage de saint Irenée , évêqne de 
Lyon, que nous avons déjà % cité éy 
Y^ùxoiç SiccT/uêovTwv. Strabon , 1. IV, 
c. 4 , donnait le nom de Celtes aux po- 
pulations qui s'étendaient de l'autre cô- 
té de la Garonne entre la mer de Mar- 
seille, la Narbonnaise et les Alpes; mais 
cela semble une erreur de copiste , puis- 
qu'il dit suivre la division de César. 
Au reste , toute la Gaule s'appela long- 
temps Celtique ; Gosse lin ap. Strabon,, 
t. II, p. 37, trad. de TAcad. des Inscrip- 
tions; et d'après Camden, Britcmnia ^ 
p. 15, Celtae, Galli et Gaflathae, se— 
raient on même nom dérivé de gualt, 
chevelure en breton. 

(3) Sed dum cogito me hominem Gal- 
lum iuter Aquitanos verba facturum , 
vereor ne offendat vestras nimium urba- 
nas aures sermo rusticlor. Tu vero, in- 
quit Postbumianus , vel celtice , aut , si 
mavis , gallice loquere , duramodo jam 
Martinom loquaris; Sulpittus Severus, 
Opéra , dial. I , p. 440 , éd. de 1709. 

(4) On trouve testa (tête) dans Auso- 
ne ; radiatilis dans Fortunatus ; ftru- 
teteo , populosu» , dans Sidonius ApolH- 
naris ; retinax dans Symmaqne ; insen- 
$atu$, tractaiut (traité) , dans l'inter- 
prète de saint Irénée; birrhus, depu~ 



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tangage (1). Dans la dernière moitié du 5 e siècle, les savants 
se plaignaient déjà de l'altération du latin (2) , et on en 
trouve des traces dans les œuvres littéraires (3) et les or- 
donnances de Chilpéric , qui affectait cependant de grandes 
prétentions grammaticales (4). La fin de la domination ro- 
maine précipita encore cette décadence (5); il se forma une 
langue nouvelle, que l'on chantait dans les églises (6) , et que 



tare , grossus , profunditas , dans saint 
Sulpice Sévère , etc. 

(1) Sequatur statim et latina eruditio ; 
quae si non ab initio os tenerum compo- 
snerit, in peregrinum sonum lingua 
corrumpitur, et ex ternis vitiis sermo pa- 
trins sordidatur ; EpUtola VII. 

(2) Sidonius Apollinaris , Epislolae , 
1. ll,lel. 8; I. V, Jet. 10. 

(5) Nous en avons cité une foule 
d'exemples dans une note précédente, 
et l'on en trouve de remarquables dans 
les versets sur. la destruction d'Aquilée; 
ap. Endlicher, Catalogué Codicum phù 
lologicorutn latinorum Bibliothecae Pa- 
latinae Vindobonensis , p. 298; Bella, 
tumbis , repperit au parfait , innume- 
rum eivium, ruslicorum tpeleut , aedes 
iolitae nobilium turmis impleri, etc. 
On ne connaît ni le nom ni la pairie de 
l'auteur ; mais, s'il était Italien , comme 
cela semble probable, les fautes prou- 
veraient encore mieux l'altération du 
latin , puisqu'il se conserva mieux en 
Italie que partout ailleurs. Quelques 
expressions ne permettent pas de le 
croire postérieur de beaucoup aux évé- 
nements qu'il rapporte : Vindictam ta— 
men non evasit impius destructor tuus 
Attila sevissiinus ; nunc fgni simul gehen- 
nae et vermibus excruciatur. 

(4) Àimo Monacbus, De regum proce- 
rutnqua Francorum Origine el Gestis, 
1. III, 'c. 10; Gregorins Turouensis, 
Hisloria Francorum ,1. V , c. 44 et 45. 

(5) Elle fut le résultat de la défaite 
de Syagrius à Soissons, en 486. 

(6) Non licet in ecclesia cboros sae- 
cularium vel puellarum cantica exrr— 
cere; Concile d'Auxerre tenu en 57^, 
ap. Labbe. t. Y, col. 958. Celui de 
Narbonne défendit en 589 : ut populi qui 
debent officia divina attendere saltatio- 
nibus et turpibus invigilent canticis; 
ap. Labbe, t. V, col. 1015. Valde enim 



omnibus noscitur esse indecorum quod 
per dedicationes basilicarum aut festi- 
vitates martyrum ad ipsa solemnia con- 
fluentes* chorus femineus turpia quae- 
dam et obscoena cantica decantare vi- 
dentur ; ap. Labbe, t. VI, col. 591. Her- 
bert, archevêque de Torres en Sar- 
daigne , écrivait en 1178 qu'en Nor- 
mandie les- femmes chantaient aux pro- 
cessions nugacet cântilenat , tandis que 
le clergé reprenait haleiue; Histoire 
littéraire de la France , t. VIF, p. LI. 
Ces cantilènes étaient probablement en 
langue vulgaire ; long- temps après , il 
y avait des fêtes où les laïques répé- 
taient en français ce que les prêtres 
avaient chanté en latin. On chercha a 
régulariser et à restreindre cet usage; 
ces gloses ne commentèrent plus que 
les éfJtres, et Ton en chargea d'autres 
ecclésiastiques ; il en reste encore quel- 
ques traces dans le chant du graduel. 
Plusieurs de ces interprétations en lan- 
gue vulgaire sont parvenues jusqu'à 
nous ; Lebeuf, Traité du Chant ecclé- 
siastique, -p. 422, 138; D. Martène, Dean- 
liquù Ecclesiae Ritibus, t. I , p. 281 ; 
Choix des Poésies des Troubadours, t. H, 
p. 144 ; Jubina), Mystères inédits, 1. 1, p. 
X et 356. Leur nom seul à'épttres far- 
cies indique quelle idée on y attachait : 

Tu n'entens pas a droit de ceste riens la 

glose * 

La verge fu David et Salomon la rose. 

Tais-toi, dist sainte Yglise, que ta langue soit 

arsei 

Trop as le cuer farsi et pkin dé fausse farse. 



Desputoison de la Synagogue et de Sainte 
i 9 li 9e ' 4$' Jabinal, Jfyftëm inédits, 



H est au reste fort difficile de détermi- 
ner la langue des chants populaires dont 
parlent les anciens historien». Souvent, 
comme nous l'avons déjà dit, le peuplé 



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— 176 — 

propageaient des orateurs populaires (1). Sou action sur le 
latin était si forte , qu'en 880 on ùe suivait plus les règles 
des genres et des cas (2). Le peuple l'avait assez oublié en 
666 pour que la connaissance dé la langpe romane fût né- 
cessaire aux évèquês (3), et que les missionnaires qui prê- 
chaient en latin eussent à leurs côtés desr interprètes qui 
expliquaient leurs paroles (4). Dans la dernière moitié du 
8 e siècle , la langue vulgaire est distinguée de la langue lit- 



la 



«hantait dei paroles qu'il ne comprenait 
pas, ei les poètes composaient* dada la 
angue qui leur était le moins natu- 
relle ; ainsi un Frank du 9* siècle avait 
fait Ludicrum Carme* de convivio 
Caelitum et ce poëme était en latin ; 
ap. Endlicher , Catalogué Codieum , p. 
£96-298. Les mêmes expressions s'ap- 
pliquaient aux chants latins et en lan- 
gue vulgaire. L'auteur de la Vie de saint 
Faron appelle la chanson latine sur la 
victoire de Clotaire H : Carmen publi- 
cum juxta rusticitatem per omnia pene 
volitabat ora ; ap. D. Bouquet, t. III, p. 
505, et plusieurs savants ont regardé 

3ue ces expressions indiquaient toujours 
es vers en langue vulgaire. Tout ce 
que l'on sait de positif, c'est que l'hym- 
ne à sainte Eulalie , que nous réimpri- 
mons à la fin de cet essai , est au moins 
du 9 e siècle, puisque les caractères de 
Pécriture ne permettent pas de lui sup- 
poser une date postérieure , et que, dans 
un autre manuscrit du 12 e , oh a trouvé 
une glose Sub SUencio Légende (ap. El- 
nonemia, p. 20-21), dont le roman est 
si ancien, que presque tous les mots ont 
déjà disparu des plus vieux monuments 
qui nous sont parvenus. Il semble aussi 
résulter de quelques vers du commen- 
cement de VUnibot que pendant le 11° 
siècle on racontait k la table des 

Srands dès histoires dans une langue 
ifférente du latin : 

Ad mensam magni prineipis 
Bst rumor unius bovis; 
Praesentatùr ut fabula 
Per verbajoculatoria. 

Lateinitche Gedichie det X und XlJh., p. 
354. 

171 fabula indique certainement une 
manière différente, plus répandue ; mais 



nous ne savons si cette différence porte 
sur la langue du récit ou sur sa forme ; 
peut-être était- il ordinairement en pro- 
se, comme tant de propoê de tablé que 
nous avons encore. 

(1) Le passage de Grégoire de Tours 
est formel : Philosophantem* rhetorem 
intelligùnt pauci, loquentem rusticum 
roulti, 

(2) Grégoire de Tours le dit positive- 
ment ; Liber degloria Con/toorum ,jprol . 
D'après Agathias (De Imperio et Rebuê 
Juttiniani, 1. 1), il n'y avait aucune au- 
tre différence entre les Français ei les 
Romains d'Italie que leurs habits et 
leur langue, et Latinus Pacatus dit dans 
le Panegyricut Theodotii : incultum 
Transalpini sermonis horrorem. 

(5) Obiit (665) D. Eligius, Tornacen- 
sis episcopus...^suffectus est episcopus 
in locum ejus Momolenus, proplerea 
quod vir esset sanctissimae vitae qui 
romanam non minus quam teutoniCam 
calleret linguam ; Meyer, Annal, Flan— 
driae, p.. 6. Nous citons ce passage d'a- 
près M. Raynouard, et nous n'oserions 
pas affirmer que romanam ne signifiât 
pas simplement latine. 

(4) Dans, la Rhétie ; Aeta Sanctorum 
Ordinit S, Çenedicti, Saeculi II (600), 
p. 246. Plus tard la différence des lan- 
gues est attestée par les conciles et les 
synodes. Ut episcopi sermones et homi- 
lias sanctorum Patrum, prout omnes 
intelliaere possint, secundum proprie— 
tatem linguae praedicare studeant; Con- 
cile de Reims tenu en 813, ap. Lahbe, 
Concilia, t. VII, col. 1256. Ut nemo a 
sacro fonte aliqnem suscipiat, nisi ora— 
tionem dominicain et symbolum juxta' 
linauam suanrelintellectum teneat; Sy-« 
node de 858, ajp. Capitularia, t, I, cot 



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— 177 — 

téraire (1); la âêparatityt était devenue tellement profonde , 
que le latin le plus simple et le^pliis familier au peuple, le 
latin des prières journalières de ÎTÉglise, était lui-même cor- 
rompu (2); et la corruption ôti* si générale (3), que, pour 
rétablir son enseignement, Cbarlemagne alla chercher des 
grammairiens jûsqu'à Rome (4). Cette langue vulgaire (S) 
tétait pas le franciquè (6)"j elle était si différente , que les 



(1) Lors de la translation du corps de 
saint Germain en 754, un jeune sourd - 
muet recouvra la parole, et l'historien 
de ce miracle ajoute qu'il apprit non 
seulement la langue rustique, niais aussi 
les lettres; Mémoires-de l'Académie des 
Inscriptions, t. XXIV, p. 661. 

. (2) Du temps de Charlemagrie, le peu- 
ple répondait aux litanies ora pro nos, 
et aux prières pour l'Emperèur, tu lo ju- 
ra ; Mabiljon , Annales prd. S. Bene— 
dicti, t. II, p. 682-684; Analecta Vete- 
ra , p. 170. Êinhard lui-même s'excuse 
d'écrire, en latin : Non est quod admi- 
reris, nisi forte quod homo Barbarus, et 
romana locutione perparumexercitatus, 

- aliauid me decenter aut commode latine 
scnbere posse putaverim. Une sembla- 
ble corruption n'a rien d'étonnant 
quand on pense qu'avant Charlemagne 
le latin ne s'enseignait point dans les 
Gaules. Ante ipsum enim dominum *re— 
gem Carolum, in Gallia nullum studium 
fuerat liberalium artium ; Monachus 
Egolismus, Vita Caroli Magni. 

(3) Les dignitaires ecclésiastiques ne 
f avaient plus parler latin ; Charlemagne 
dit un jour à un de ses évéques: Bene 
modo cantavit ille clericus noster, et le 
prélat lui répondit : Sic omnes perri— 

' parii possunt bubus agricolantibus ve— 
trenere; Monachus Sangallensis , ap. 
Pertz, Mon. Germ. Hist., t. II, p. 739. Les 
écrivains qui faisaient profession de lit- 
térature ignoraient eux-mêmes les règles 
de la grammaire.' On lit à la fin des An- 
hales de Regino Prumiensis : Haec quae 
supra expresse junt, in quodam libello 
reperi, plebero et rusticano sermone 
eomposita , quae ex parte . ad regulam 
oorrexi. Au concile dlngelheim en 948, 
on fut obligé de traduire en francique- 
des lettres oVArtaldus, archevêque de 
Beims, que Louis V ne pouvait entendre 
en latin; ap. Du Chesne, t. H, p. 615, 



et D. Bouquet, t. VIII, p, 203. Cette 
ignorance ne lui était pas personnelle ; 
le latin disparaissait de plus en plus. 
On lit dans les vers de Paulin, De He- 
rico Duce, ap. Lebeuf, Dissertations 
sûr* l'histoire, t. J, p. 447 : 

Barbara Ungua* 
Stratiburçol diceris, 
OUm quod nomen 
Amisisti célèbre. 

(4) Latinam ita didicit , ut aeque ajc 

Eatna lingua orare esset solitus; Ein— 
ard , Vita Caroli Magni, c. XXIII, e| 
Thegan, De gestis Imdoviei PU dit 
également de son fils : latinam vero si- 
cut naturalem aequaliter loqui poterat. 
Il fallait que la connaissance du latin 
fût devenue bien rare pour qu'on rap- 
portât, comme un mérite digue de mé- 
moire, que les deux empereurs savaient • 
la langue de leur religion et de leur 
gouvernement. 

(5) Les historiens l'appellent romana 
rustica, gallica, gallicaoa, simples, ru- 
ral is /urbana , usualis, plebeia, laica , 
materna. 

(6) On en trouve une preuve bien 
frappante dans l'épitaphe de Bruno, 
connu sous le nom de Grégoire V , mort 
en 999 : 

Ante tamen Bruno, Fraocorum régla proies, 



Usus francisca , vulçari et voce latina , 
Instituit populos etoquio triplici. 

Ap. Fontanini, Délia Eloquenxa ItaHana , 
p. 15. 

Igitur primus Adelardut factns abbas 
hujus loci anno DGGCGXCIX , nativam 
linguam non habuit teutonicam , sed 
quam corrupte Dominant romanam , 
teutonice vralloniam ; Chronicon Abou- 
ti* sancti Trudonis , ap. Dachery, Spi- 
eUegium, t. II, p 6W. 

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— 178 — 

sujets de Louis le Bébonnaûre ne s'entendaient pas (1); lors- 
91' ea 842 ses fils prirent leur armée à témoin de leurs pro- 
messes , il leur fallut s'adresser dans une langue différente 
aux Fraaçais et aux AHemands^). Le roman ne fut d'abord 
qu'un jargon populairë y formé du mélange des autres idio^- 
mes (3); mais il grandit avec leur corruption , se développa , 
g^tendit de plus en plu* (4), çt finit par devenir la langue 
nationale (5), Dès le 9° siècle , les conciles ordonnèrent de 
s'en servir dans les prédications (6) , et lorsque plus tard les 
ecclésiastiques, qui étaient presque les seuls lettrés dût 
temps (7), furent obligés de traduire* en roman les sources 



[1) Le tudesque était resté la langue 
propre des rois ; on lit daus frédégaire, 
c. 105 : Pepinus....genuit filial», voca- 
vitque nomen ejus ïïngua propria Car- 
lum ; et dans Einhard , c. XxIX , ap. 
Pertz , Mon. Germon. Hist. , t. II-, p. 
458 : Mensibus etiam juxta propriam 
lingua m vocabula imposait , cum ante 
id temporis apud Francos , partim latr- 
nis , partim barbaris nominibus pronun- 
ciarentur. 

(2) Sacramenta qnae subter notata 
sunt, Lodbuvficus romana , Karolus 
vero teudisca lmgoa, juraverunt. Ac sic 
ante circnmfusam plebem, aller teudis- 
ca, alter romana lingua, alloquuti sunt; 
Nithard, Historiae, T. m, c. 5, ap. Pertz, 
Monument* Germaniae Historica, t. II, 
p. 665; voyez aussi t. III, p. 472, et 
Acta Sanetorum , janvier, 1. 1, p* 109. 

(5) Ce caractère vulgaire se trouve 
bien indiqué dans un passage de la vie 
de saint Adalhard, né en 750, par saint 
Gérard : Qui si vulgari , id est romana 
lingua, loqueretur, omnium aliarum pu- 
taretur inscius; si vero theutonica, eni- 
tebat pérfectïus ; si latina, in nulla onx- 
nino absolutius ; Acta Sanetorum, jan- 
vier, 1. 1, p. 116. 

(4) En 940, Adalbéron, évêque de 
Metz, publia une lettre pastorale en lan- 
gue romane , dont Borel a imprimé un 
fragment ; en 972 , t^otger , évéque de 
Liège, prêcbait en langue vulgaire, leo- 
diensium Historia, 1. 1, p. 220 ; en 995, 
l'ouverture du concile de Mouson-sur- 
Meuse eut lieu par un discours roman : 
Aimo episcopus.surrexit et gaUice con- 



cinnatusest; Hafdouin, Concilia, t. IX, 
p. 747. On y "reprochait à Arnulf d'a- 
voir fait des pactes avec les ennemis du 
roi en langue vulgaire. Addebant etiam 
de partis et cônstitutis in vulgari lingua 
cum eodem (Charles de Lorraine) habi- 
tis; Depotitio Arnulfi, ap. DuChesne, t. 
IV , p. 109. Les lois connues sous le nom 
de Guillaume le Conquérant paraissent 
du môme temps ; elles ont été recueillies 
par Ingulph et par Littleton , et réim- 
primées par Houard, Anciennes loi t des 
François conservées dans les Coutumes 
Angloises. Les Assises de Jérusalem sont 
un peu plus modernes , et Pépita pBe de 
Frodoard , mort en 966, ap. Mabillon , 
Acta Sanetorum Ordinis S. Benedicti, 
saeculi V , p. 329 , a certainement été 
composée quelque temps après sa mort. 

(5; Sacramentum autem quod utro- 
rumque populus quique propria lingqa 
testatus est; Nithard, 1. c. En 957, 
la langue vulgaire était assez développée 
4>our être générale en France, er étu- 
diée par les nations étrangères. Ex nos- 
tris (les soldats d'Othon I) etiam fuere 

Sli gallica lingua loqui sciebant, qui 
amore in altum çallice levato , exhor*- 
tati sunt adversanos ad fugam ; Ckroni» 
con Abbatis Urspergensis, p. 156. Trom- 
pée par ce stratagème,, toute l'armée 
françaisè prit la fuite. 

(6) Les conciles de Tours et de Reims 
en 812, de Strasbourg en 842, etc. ; ap. 
Labbe, Concilia, t. TU, col. 1249, 1256s, 
1263; t.VHI,col. 42; etc. 

(7) Voilà sans doute une des raisons 
qui les rendirent si opposés aux langues 



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du christianisme (1), il se dégrossit et se perfectionna si rapi- 
dement, que l'on corrigea dans le 11 e siècle des ouvrages 
rédigés cent cinquante ans auparavant (2). Il se substitua si 
complètement au latin , que , pendant le 13« siècle , les no- 
taires expliquaient leurs actes en langue vulgaire, et que , 
pour rendre la règle de l'Ordre de saint Augustin intelligible 
aux moines , on fut forcé , dans le siècle suivant , de la tra- 
duire en français (3), 



vulgaires, et leur fit défendre de si hon- 
ne heure les traductions des Livres 
Saints ; voyei Martène, Thésaurus Anec- 
dolum, t. IV, col. 12Ô4 et 1683. Dans le 
prologue du Chastel d'Amour , poëine 
français attribué à Robert Grosseteste , 
évêqne de Lincoln, qui vivait dans le 
12* siècle, on lit encore : Et quamvis 
lingua romana cbram clericis saporem 
suavitatis non habeat, tamen pro lai— 
cis qui minus intelligent , Ulud aptujn 
est. " 

(1) La traduction des quatre livres 
des Rois et des deux premiers des Ma- 
chabées, dont quelques fragments ont 
été publiés par Lebeuf , Mémoiret de 
V Académie des Inscriptions, t. XVII, 

5. 720; une traduction des Psaumes, 
ont on connaît quatre exemplaires en 
Angleterre , et un èr la Bibliothèque du 
Roi , Ms. 8177 , in-8<>. Le Cantique de 
saint Athanase , conservé dans la biblio- 
thèque de l'Arsenal ; différents ouvrages 
de saint Grégoire. L'Histoire littéraire 
de la France , t. XÏÏI , p. 6, en a publié 
quelques fragments ; mais nous les 
croyons plus récents. Nous avons déjà 
parlé de> l'hymne à sainte Eulalie , qui 
est du.9 e siècle. Saint Israël, un Limou- 
sin qui mourut en 1014, avait fait en 
vers vulgaires une vie de Jésus-Christ ; 
Histoire littéraire, t. VII, p. xtvm; 
malheureusement il ne nous en reste rien , 
et, en admettant la vérité de ce rensei- 
gnement, qui n est pas appuyé de témoi- 
gnages aussi authentiques qu'on pourrait 
le désirer, la langue serait fort incertai- 
ne* Mais on sait à rfen pouvoir douter 
qu'avant 1053 Thetbauld de Vernon 
composa des cantiques en langue vnl- 

Saire sur saint Wulfran et sajnt Wan- 
rille ; Acto Sanctorum Ordinis 5, B+~ 
«éd., t. m, p. 379 ; et Lebeuf, Disser- 



tations sur l'histoire, t. II, p. 38 et suiv* 
On connaît les chants de Taillefer à la 
bataille de Hastings (1065), et les chan- 
sons populaires des jongleurs en 1071 1 
Leodiensium Bistâria, t. U, p. 561. Or- 
derie Vital rapporte qu'en 1072 un poèV 
te fut puni pour avoir chansonné Guil- 
laume n ; ap. Lebeuf, Dissertation sut 
l'état des Sciences sous Robert, append. 
L'on, sait par Villelmus Pictavensis que 
les exploits de Guillaume le Conquérant 
serraient de sujet aux trouvères : Ipsum 
Villelmum laetis plausibus et dulcibug 
canticis efferebant, p. 193; et Raymond 
d'Agiles nous apprend que pendant la 
première croisade (1096) on fit des 
vers vulgaires ( vulgares cantus ) contre 
le chapelain du duc de Normandie; Get- 
ta Dei , p. 180. La littérature commen* 
ça à être cultivée pour elle-même ; un- 
moine du Mont Cassin traduisit l'histoi- 
re de Geoffroy de Malaterra , et la dé- 
dia à Didier, son abbé , qui fut élevé an 
pontificat en 1086 ; ap. Roquefort, Glo$r> 
saire deJa Langue Romane, dise, pré- 
lim., p. 1*5. 11 serait bien à désirer que 
Ton publiât ce travail , qui est à la Bi- 
bliothèque du Roi. 

(2) Les actes de saint Étienne, entre 
autres ; Lebeuf, Mémoires de l'Acadé- 
mie des Inscriptions , t. XVII , p. 716. 
Le roman ne devait pourtant pas être 
encore très répandu à la fin du 10 e siè- 
cle , puisque l'histoire dit que Robert H 
aimait beaucoup la langue romane , et 
que Thierry, duc de Lorraine, se servait, 
dans ses relations diplomatiques aveç 
lui , de Nanterre , qui devint abbé de 
Saint - Michel , parce qu'il l'entendait 
fort bien. 

(3) Voyet la citation du frère Thomas 
Benoit, ap. ChempelLion-Fige**, Jgsjfc* 



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— 180 — 

Toutes ces causes de corruption existaient en Espagne 
plus puissantes encore ; plus de langues différentes s'y étaient 
mêlées (1), et quoiqu'en adoptant le latin les Visigoths eus- 
sent sanctionné sa suprématie , cette prééminence politique 
ne pouvait conserver sa pureté. Aucun texte classique ne la 
maintenait par l'autorité de l'exemple; c'était une langue 
vulgaire , soumise à toutes les dégénérescences d'un idiome 
qui ne vit que dans la bouche du peuple , et doit chaque 
jour exprimer des idées nouvelles (2). Aussi j quoique la 
conversion des Visigolhs ait répandu la connaissance des 
textes chrétiens , et rendu indispensables des études litté- 
raires, on trouve déjà au commencement du 7 e siècle, dans 
l'ouvrage d'un philologue que la nature de ses travaux de- 
vait en préserver plus que tout autre , une foule d'expres- 
sions étrangères au latin (3), et , cent ans après , la corrup- 
tion avait attaqué jusqu'aux premières règles de la langue , 
les noms ne se déclinaient plus (4). L'invasion des Arabes , 
les longues guerres qui la suivirent , et la supériorité de leur 
culture littéraire , empêchèrent long-temps l'espagnol de se 
former; peut-être même, pendant le 9 e siècle, où leur lan- 
gue devint usuelle dans toute la péninsule (5), ses éléments 



velles Recherches sur les patois , p. 43- madera ; S. Isidorus, Origines, passim, 

44. (4)Nonrina lalina casus habentia eos 

(1) Une foule de peuples différents s'y amittebant ; Mayans, Epistola ad Fro— 

étaient établis : les Ibères, les Celtes, les benium. 

Phéniciens , les Carthaginois , les Ko- (5) Saint Euloge s'en plaignait avec 

mains, les Alains , les Suèves , les Van- amertume ; Benito de Sau-Pedro , Arte 



dales, les Visigoths,, les Bysantins , les del Romance Castellano, t. I,p. 10. C'est 

Scandinaves, et quelques uns de ces dans ce sens qu'Une vieille romancé^* 

Seuples avaient sans doute plusieurs sait : 

ialectes. D'après une histoire des Goths „ „ , 

attribuée à tort a Luitprand on aurait ^îScfeSs of Espana, 

parle en Espagne , en 728 , dix laDgues y ofrecieron a Mahomo 

différentes; Chronicon, p. 572, éd. de Las priraicias de sus gracias. 

Les Goths avaient conservé leur TanSa Zavda y 
religion et leurs codes ; ils avaient mê- L'arabe était devenu si familier aux Es- 
me prononcé une amende de 30 livres pagnols, qu'ils se servaient de son alpha- 
contre ceux qui citaient des lois romai- bel pour écrire leur propre langue. Le 
nés; FueroJuzgo, 1. II, tit. 1. témoignage d'Alvar de Cordoue montre 
(3) Ala , ama , astrosus , baselus , ca- encore mieux quelle prééminence Para- 
ma , camisa , caravella , gatus , huron , be s'était acquise ; il dit daus son Iudi- 



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— 181 - 

étaient-ils plus éloignés de se coordonner dans un idiome 
animé d'un seul esprit et régi par les mêmes règles. La lan- 



gue nationale ne fut constituée que trois cents ans après, 
lors de la prise de Tolède ; l'orgueil du vainqueur dédaigna 
la langue des vaincus , et le fanatisme religieux , réveillé par 
la prédication des croisades, celle des mécréants. Le plus 
ancien monument qui nous soit parvenu, le poëme du Cid, 
remonte à la moitié du 12 e siècle (1), et la langue est déjà 
trop régulière pour ne pas s'être perfectionnée dans de nom- 
breux essais (2). 

Pendant long-temps l'orgueil jaloux de Rome interdit l'u- 
sage du latin aux Italiens (3) ; mais le titre de Citoyens , qu'ils 
conquirent les armes à la main , les investit de tous les droits 
des Romains, et, sous les premiers Empereurs, malgré quel- 
ques différences de dialecte (4), toute l'Italie parlait la même 
langue. Elle s'y préserva mieux de la corruption que dans 
le reste de l'Empire ; des habitudes de syntaxe et de pronon- 
ciation différentes ne l'altéraient point tous les jours , et des 
souvenirs d'orgueil national veillaient sur sa pureté avec 
plus de vigilance. Mais, du temps de la République , il y avait 
déjà un patois populaire, qui de plus en plus se sépara de 
l'idiome littéraire , et finit par devenir une nouvelle langue. 

culus luminozus , ap. Florcz , Espana Aldretc, Del Origen y Principio de la 

Sagrada , t, XI : Gcnliiia eruditioue Lengua Castellana; Pelliccr, Poblaciony 

praeclari, arabico eloquio sublimati Lengua primitiva de Esparia, et May ans, 

linguam propriam non advertebant La- Origenes de la Lengua Espanola. 
liai , îta ut ex o nni Christ» collegîo vïx (5) ïite - Livc , 1. XL, c. 43. M. de La 

iuvenirctur unus in milleno hominum Rue s'autorise à tort de ce passage poi 

génère, qui salutalorias fratri posset ra- soutenir que le latin ne fut pas très r 

tionabiliter reddero litteras. pandu dans les Gaules. Lors de la con 

(1) Il a été publié par Sanchez, Co- quête, le temps où la République crai- 
leocionde Poesias Castellana» anteriores gnait de prodiguer le titre do Citoyen 
al siglo XV, t. I. romain et tous les avantages qui s'y rat- 

(2) Le Fuero de Cuença , qui fut écrit tachaient était bien passé ; elle cherchait 
vers 1090, est en latin assez pur; celui au contraire à s'associer les peuples vain- 
d'Ucles , qui le fut au commencement eus, pour conjurer ensemble les dangers 
du 12* siècle , est mêlé de mots espa- qui la menaçaient. 

gnols (mas, boda , morabelinos) ; dans (4) Il est fort probable que la distinc- 
celui de Caceres, qui fut rédigé eu 1250, tiondcsltalicnsen Socii latininominis et 
il y a des phrases entières espagnoles. Socii italici nominis se rattachait & des 
L'histoire de la langue est encore à faire; différences de langage , qui durent in 

*u latin. 



ré' 
m-" 
ai- 
^n 



mais on a de précieux matériaux dans iluer sur la corruption du latin. 



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Dès le 8 e siècle , oo reconnaît des formes de mots italien- 
nes (1) ; un écrivain du siècle suivant cite une expression 
vulgaire (2), et moins de cinquante ans après, saint Isidore 
parle de la langue italienne (3). Quoique ses progrès fussent 
bien lents, puisqu'en 871 on rédigeait en latin un chant des- 
tiné à exciter l'intérêt public en faveur de Louis II , retenu 
prisonnier par trahison , et qu'en 924 des soldats assiégés 
à Modène chantaient, pendant leurs veillées, une chanson 
latine que l'histoire nous a conservée (4) , l'existence d'une 
langue vulgaire n'en est pas moins positive. L'Italien Gonzon 
avouait, en 960, que, malgré son peu d'éloignement du 
latin, elle avait retardé ses progrès dans les belles-lettres (5). 
Mais les fragments antérieurs au 13 e siècle qui nous sont 
parvenus (6) ne sont que du latin corrompu ; quand l'ita 



(1) Lanzi, Saggio di Lingua Etrutca, 
t. 1, p. 435 ; Cittadini , Dell» vera Ori-s. 
gine e del proceao e nome délia noitra 
Lingua; Ci a m pi, De Utu Linguae Itali- 
eae $aUem a saeeulo V , dont nous ne 
connaissons que le titre, et la dissertation 
deMuratori, De Origine Lingnae ltalicae; 
ap. Antiguitates ltalicae, t. II, col. 939. 

(2) Duo lignea vascula quae yulgo 
Qaseones vocantur ; Gregorius Magnus , 
Dialogi, 1. II , c. 18; il écrivait en 593. 

(3) Gapus itala lingua dicitur a c api en- 
do. Hune nostri falconem vocant eo quod 
incurvis digitis sit ; S. ïsidorus, Origi- 
nes, 1. XII, e. 7 ;i mourut en 635; Ca- 
pus n'est pas latin , au moins dans ce 
sens : ainsi Ton ne peut voir dans «ce pas- 
sage une de ces inexactitudes de langa- 

Se qui induisent' si souvent en erreur 
ans les auteurs du moyen âge. Lydga- 
te, par exemple , dit, Boehas , prol. , st. 
III, que , dans Troilut and Cretteid* , 
Chaueer 

made a translation 
Of a boke wich called is Trophe 
In lombarde tongue. 

Chaueer reconnaît ,1. I , t. 395 , qu'il 
imite un ouvrage de Lollins ; il dit, 1. II, 
v. 13: 

But eut of latin in my tongue it ynïe. 

Et dans l'Index Auclorum de son glos- 



saire latin , Da Gange nomme Lollius 
parmi les ailleurs front il s'est servi. 
"Lydgate appelle ainsi le latin lumbarde 
longue. Hauteur du Reinardus Vulpet 
semble même n'avoir pas distingué les 
différentes langues vulgaires; il appelle, 
I. II , v. 407 , la langue des Lombards 
galla vox. 

(4) M. de Sismondi a réimprimé ces 
deux chants d'après Muratori ; Hittoi- 
re de la Littérature du midi de l'Eu- 
rope , 1. 1 , p. 23 et 27. 
. (5) Falso putavit Sancti-Galli Mona- 
chus me remotum a scientia gramma- 
cae artis , licet aliquando retarder usu 
nostrae vulgaris linguae , quae latinitatî 
vicina est; ' ap. Martène , Velerum 
Scriptorum amptis$ima Collectio, 1. 1 , 
CoL 298. Un passage fort curieux mon- 
tre qu'en 1189 le latin n'était plus en- 
tendu par le peuple. Cum praedictus 
Patriarcha litteraliter ( en latin ) sa- 
pienter praedicasset , et per eum ( pro 
eo ) praedictus Gherardus Paduanus 
Episcopus maternaliter ejus praedica- 
tionem explanasset «et populum ibi 
stantem amonuisset ; ap. Muratori , An- 
tiguitalet Bitenset, P. I , p.35Ç. 

(6) On trouve , en 753 , una torre de 
aorô fabrita ; én 884 , fossatum de la 
vite ; en 900 , ' in loco ubi dicHur lo ca— . 
vo, tutto lo sùo circulo; voyez' Muratori* 



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— 183 — 



apparaît pour la première fois dans les poésies siciliennes(l), 
c'est une langue déjà formée (2), qui diffère à peine de celle 
de Dante. Un usage journalier avait dû le polir long-temps 
avant que l'exemple des Provençaux ait engagé à l'écrire. 

Dans toutes les contrées de l'Europe où le latin de- 
vint également usuel, en Provence (3), en Portugal (4), 



Italicae, t. II, col. 1047 

(1) Quidquid praedecessores vulgari- 
ter protulerunt , sicilianum yocatur ; 
quod quidem retinemus , et dos , nec 
posteri nostri permutare valebunt ; 
î)ante, De vulgari Eloquio. 

(2) Dans les poésies de Ciullo d'AÎ- 
camo, san Fraucesco d'Àssisi , Guid« 
Guiniceïli , Piero délie Vigne , Ranieri 
da Palermo . Stefano da Messina , etc. 
Recueillies d'abord par Allaei et Sal- 
viati , elles ont été réimprimées en 
4816 à Florence, sous le titre de Poeti 
del primo iecolo delta Lingua 1 1. allaita. 

(5) L'èpitaphe de Bernard , comte de 
Barcelone et de Toulouse , que rappor- 
te V Histoire générale du Languedoc , 
t. I , anno 844 , a certainement été 
composée beaucoup plus tard. Les piè- 
ces authentiques ne remontent qu'à 960, 
ap. Rayuouard , Ckoim des Poésies des 
Troubadours , t. II , p. 40 ; et ce n'est 
encore que du latin mêlé d'expressions 
qui devinrent cinquante ans après du 
provençal. Nous ne le reconnaissons 
comme langue que dans les 257 vers 
qui nous restent du poëme sur Boèce. 
Les vers de Guillaume IX , duc d'Aqui- 
taine, appartiennent au 12* siècle, puis- 
qu'il ne revint de Jérusalem qu'en 1 10 1 ; 

lUiserias captivitalis suae retulit 

rhvthmicis versibus eu m facetis inodu- 
lationibus; Ordericus Vitalis , Hist, 
EccL , 1. X, p. 793. Les sources ont 
été publiées par M. de Rocbegude , 
Parnasse Occitanien, et M. Raynouard , 
Choix des Poésies des Troubadours , 
t. 11,111, IV et V , et Nouveau Choix, 
t. 1. Malheureusement les manuscrits 
n'ont pas été publiés en entier , et au 
lieu de textes systématiques , où l'édi- 
teur n'insère que les leçons conformes 
à ses vues , il serait bien à désirer 
qu'on imprimât une édition variorum , 
collationuée sur les manuscrits qui sont 



en Provence et en Italie. Le Roman do 
Ferabras , publié à Berlin par M. Bek- 
ker , est complet ; mais il est évidem- 
ment traduit du français, et en a conser- 
vé trop de formes et d'expressions pour 
avoir la moindre valeur grammaticale. 
Quant à la Chronique rimée de Guillem 
de Tudela, dont M. Fauriel a donné 
une édition dans les Documents relatifs 
à l'histoire de France, nous croyons 
qu'on ne doit s'en servir qu'avec dé- 
fiance ; c'est de l'esprit et du dialecte 
vaudois. 11 re^te à publier le Roman de 
Jîlandin de Cornvaîl , Las Rasos de 
Trobar de Raymond Vidal , dout par- 
le Bar bien , Dell' Origine delta Poesia 
rimata , p. 28; la grammaire de Dona- 
tus Provincialis et les autres ouvrages 
lexicographiques nui se trouvent dans 
les bibliothèques de France et d'Italie ; 
Bandini , Catatogus Codicum Mst. Bi- 
bliolhecae Laurentianae , t. V, p. 166. 

(4) Daus une ordonnance qu'Ai Boa- 
cen , qui régnait à Coimbre , rendit en 
754, on trouve des mots latins corrom- 
pus qui sont devenusdu portugais (Algua- 
zils, juzgo, matabunt , moslrabunt ; , ap. 
Rosseeuw Sain l-Hîla ire, Histoire d'Espa- 
gne^. II, p. 506; mais les premiers monu- 
ments vraiment portugais ne remontent 
qu'aux dix dernières années du 12* siè- 
cle ( 1228-1238 de l'ère portugaise) , 
Europa Portuguexa , t. III, p. 579 el 
Ribeiro ,Observacôes hitloricas e criti— 
cas para servirem de memorias ao syt~ 
tema da Diplomatica Porlugueza , p. 
91. L'ouvrage le plus important a été 
imprimé à Paris en 1825 ( à 25 exem- 
plaires ) par lord Charles Stuart , sous 
le titre de Fragmenlos de hum Cancio— 
neiro inedito que se acha na livraria 
do Real Collegio dos Nobres de Lisboa ; 
une grande partie des poésies qu'il con- 
tient a été composée vers le milieu du 
15 e siècle. On a de précieux matériaux 
pour l'histoire de la langue dans Leao , 



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en Vaittbfe (1) et en Rhétie (2) , il s'imprelgnit des lan- 
gues avec lesquelles il se trouvait en contact ; et lors- 
qu'une corruption qui s'accroissait tous les jours l'eut dé- 
naturé , lorsqu'il fut assez grossier pour ne plus suffire à des 
intelligences que les progrès de la civilisation rendaient plus 
exigeantes, il se reforma en idiomes nouveaux (3), Les règles 
de la syntaxe , l'ordre dans lequel la pensée avait l'habitude 
d'arranger les mots, ne subirent que peu de modifications {4); 
elles portèrent presque toutes sur le vocabulaire. Des ex-; 
pressions tombèrent en désuétude j d'autres furent altérées 
pàr une prononciation vicieuse ; pour rendre les idées nou- 
velles, un grand nombre fut emprunté aux idiomes étran- 



Origem da Lingoa Portuguexa , et sur- 
tout Santa Rosa , Elucidario dat pa- 
lavrat que em Portugal antiguamen- 
U te usarâo e que ho je regularmenle te 
ignorâo. 

(1) Le premier livre valaque ne fut 
imprimé qu'en 1580 ( la Bible est de 
1688 ) ; mais il existait des chants na- 
tionaux beaucoup plus anciens, qui n'ont - 

Î>ag encore été recueillis- L'histoire de 
a langue manque aussi des premiers ' 
matériaux , quoiqu'on ait un assez 
grand nombre de documents et d'ou- 
vrages lexicographiques. Nous citerons 
entre autres eaux de Klein de Szad , 
ftfaeresis , Kolosy , Major , Rosha , Sin- 
. kay , Toppeltini , le Dictionnaire publié 
par l'Académie de Pesth, le Wiener 
Jahrbuch , t. XL VI, et surtout la Gram- 
maire d'Alexi. 

(2) D'après Adelung, Mithridatét, t. 
Il, p. 602, on possédait en rheto-ro- 
man le testament de Tello, évêque de 
Chur, qui mourut en 720, et uue an- 
cienne traduction des quatre Evangiles, 
qni aurait remonté jusqu'au commen- 
cement du 7 e siècle ; mais ils ont péri 
dans un incendie, en 1799. Le plus an- 
cien monument que nous connaissions 
est le Promluario di voci volgari ( du 
patois Engadin) e latine, imprimé en 
1565 ; le Catéchisme de Stephanus Mi- 
chel est de 1611, et Ilg tiief-Tettament 
da Niett Senger Jesu , traduit dn grec 
par Luzi Gabriel, de 1648. Nous n'a- 
vons pu nous procurer l'histoire de la 



langue rumonsche par Planta (Chur, 
1776 , in-8°) ; ma is la substance s'en 
trouve probablement dans son Account 
ofthe Romanish Language, inséré dans le 
tome premier des Philotophical Trantac- 
iions, 1776. De précieux renseignements 
ont été publiés par Hormayr, Geschichte 
der gefursteten Graftchaft Tyrol, et 
Ton possède dés grammaires par Flami- 
nis de Sale etConradi. Adelung n'a point 
placé le valaque parmi les langues ro- 
manes ; mais M. Raynouard a reconnu 
son origine, quoiqu'elle fût tout à fait 
contraire à sou système : il ne parait 
pas avoir connu le rumonsche. Le 
plus profond philologue de notre temps, t 
M. W. von Bumboldt, a déclaré for- 
mellement qu'ils dérivaient tous les deux 
du latin; Ueber die Vertchiedenheit det 
mentchlichen Sprachbauet, p. 291. 

(3) Ce travail de composition et de. 
recomposition est presque toujours im- 
possible à suivre. Pendant la grande 
corruption des langues et leur première 
eufance, il est bien rare qu'une littéra- 
ture soit possible, et que ses monuments 
échappent à la destruction du temps. 
Cela se trouve cependant dans le pas- 
sage de l'anglo-saxon à l'anglais: 
aussi a-t-on été obligé d'appeler semi- 
saxon la langue que Ton parlait de 
1150 à 1250; voyez Thorpe, Analecla 
Anglo-Saxonica, préf. 

(4) Auf den Wiederaufbau der zer- 
triimmerten romischen Sprache, wenn 
man allein das grammalische For maie 



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geïs(l) , et chacune des populations qui se superposaient sur 
le même sol en introduisit de différentes. L'Europe latine 
avait été réunie à la République ; tous ses habitants avaient 
été Romains , et , après la conquête des Barbares , ils gardè- 
rent long-temps encore leur ancien nom, par vanité et par ha- 
bitude (2). Dans une société où chacun avait conservé ses lois, 
il était d'ailleurs naturel de distinguer les populations par- 
leur différence la plus essentielle , et d'appeler romaines cel- 
les qui étaient régies par la législation des Romains (3). Lors 
de la formation des langues vulgaires, elles prirent le nom 
des habitants qui les parlaient (4), et parce que, dans la 



desselben ins Ange fast ; keïn fremder 
Stoff irgend wesentlicb eingewirkt hat. 
Die Ursprachen der Landcr, in welchen 
die neueu Mundarlen aufbluthen , scheî- 
nen durchaus keinen Antheil daran 
gehabt zu haben ; W. Ton Humboldt , 
Ceber die Verschiedenkeit des mensehli- 
ehen Sprachbauet , p. 286. Ou aurait 
cependant tort d'en faire une règle ab- 
solue; l'anglais, qui est dérivé des lan- 
gues germaniques , et leur doit la plus 
grande partie de ses radicaux , en diffère 
singulièrement par la simplicité et la 
pauvreté de sa grammaire. Le pehlvi , 
qui appartient par son vocabulaire aux 
langues sémitiques, se rapproche beau- 
coup des formes du persan , et le russe 
a plus de rapports avec la grammaire 
latine que n'en a l'italien, 

(11 Voilà pourquoi les patois populai- 
res du^moyen âge absorbèrent la langue 
littéraire; elle était morte, et ne pouvait 
se plier aux nouveaux besoins. Chaque 
progrès était une cause iuévitable de 
corruption. 

(~) Si Romanus Francum ligaverit si- 
ne caussa , MCC denarios, qui faciunt 
solidos XXX, culpabilis judicetur. 

Si vero Francus Romanum ligaverit 
sine caussa, DC denarios, qui faciunt 
solidos XV, culpabilis judicetur. 

Lex Salica , tit. XXXVH. 
Le second concile de Tours défend : Ne 
quis Britannum aut Romanum , in Ar- 
morico sine metropolitanorum coropro- 
Tincialînm volontate, aut lilleris episco- 
pormn , ordinare praesumat. Reginon 



Romanae, Chronicon, I. II, p. 438, et 
l'on trouve dans la chronique attribuée 
à Luitprand , 1. 1 , c. 6 ; Franciam quam 
Romanam vocant. Voyez aussi Mabillon , 
Àctus Sanclorum Ordinis S. Benedicti, 
t. I , p. Ifi5 , 180 , et Du Cange, Glossa- 
rtum mediae Latinitatis , t. V , col . 1486. 
Il en était de même en Espagne ; Fuero 
Juzgo t passim. Legero sua m nesciebant 
et linguam propriam non advertebanl 
Latini (les Espagnols); Alvar, Indiculus 
lumtnosus, ap. Du Cange, 1. 1, p.xxxu. 
Orderic Vital appelle même latin ilas tous 
les pays où l'on parlait roman : Fama sa- 
pientiao hujus didascali per totam latini- 
tatem divulgata est ; ap. Du Chesne , 
ffistoriae Normannorum Scriptores an- 
tiqui, p. 550. 

(3) Une autre cause put y concourir ; 
on appelait Romani tous les chrétiens : 
Romanos enim vocilant homines noslrae 
religionis ; Gregorius Turonensis , De 
Miraculit, 1. 1, ch. 5. 

(4| Quelques écrivains latins ont ap- 
pelé leur langue romana lingua ; Pliniu^ 
Hist. Xaturalit, i. XXXI, c. 2; S. Au- 
gustinus, De Civitate Dei, 1. XVII, c .7 
et encore dans le 9» siècle Einhard la* 
nomme romana etoeutio; voyez ci-dessus 

Ï>. 177, n. i ; mais on ne peut douter que* 
e romau n'ait signifié depuis , an moins 
en France, une langue entièrement dif- 
férente : Multos libros et maxime vitas 
Sanctorum et actus Apostolorurn de la- 
tino vertit in romanum ; Albericus , 
Chronicon, anno 1177. In romanica sen 
Ordonnança des Rois de 

12* 



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France du Midi(l) comme dans celle du Nord (2), en Espa- 
gne (3) comme en Italie (4), ils a¥aifcat to»s gardé les codes 



La verte de l'estoire , si corne li roix la fist, 
Un clers de Chateauduo , Lambert li Cors 

Yesorit, 

Qui de latin la trest et en romans la mist. 

Bornons £ Alexandre. 

Pur ceo commençai a penser 

D'antenne bone estoire faire , 

Et de latin en romaunz traire. 
Marie de France, Prologue des Lais,r.98. 
> Mais ge sai ausi bien conter 

Et en roumanz et en latin. 

les deux Bordeors ribaus, v. 88. 

(1) La langue des troubadoursm'est 
appelée lengua proensal que pgr. excep- 
tion : c'est presque toujours lengua ro- 
mana , ou simplement romans. 

(2) Aux passages déjà cités daus la note 
S , p. 1 85 , nous ajouterons le témoignage 
de Robert Mannyng (de Brunne) , Chro- 
nical History, p. 9S, éd. de Hearne : 

Frankis spech is cald romance ; 

So sais clerkes and men of France.; v 

Voyez aussi Philippe de Clairvaux , De 
Miraculis S. Bernardi, c. IV, § 15 , et 
La Ravalliére, Poésies du Roi de Navar- 
re , t. II , p. 115 Snromaneer signifiait 
même mettre en français : 

Por s'onnor encomencerai ; 

Ceste estoire enromancerai. 

Herberz, Dolopathos, v. SI. 
C'est là certainement Fétymologie de 
roman , un récit en langue vulgaire ; on 
l'employait en ce sens dés le commen- 
cement du 15* siècle : 

Ici commence un escrit 

Ke seint Robert de Nichole fist , 

Romanze de Romanze (sic) est apele ; 

Tel num a dreit li est assigne i 

Kar de ceo livre la materie 

Est estret de haute dérègle 

Et pur ceo ke il pasco altre romans 

Apele est romanz de romans. 

4 Ap.Warton, t.I, p.8a,note. 

Romans aves oi adies , 
Les uns boins, les autres mal vais, 
De chiaus ki sont atrait de songes, 
De losengeaet de mencoignes. 

Romans des Sept Sages . v. d. 

Les expressions du Dolopathos sont en- 
core plus claires : 

Et Herbers qui le romans fist 
De latin en romans le traist; 

et celles de la Vie de saint Thomas , par 



Guernes , sont positives : 
L'an secund queli sainz lu en jglise ocis, 
Gomenchai oest romanz e moJt m'en entremis; 
Deo privez saint ThomasJa vérité aprisv 

11 semble cependant qu'une idée d'in- 
vention , de fausseté , s attacha de bonne 
heure aux romans, ; Chaucer parle 

Of romaunces that ben féales. 

Canterbury Taies, v. VSTTt. 

et on lit dans le poëae anglais heain 
and Gawain : 

The maiden red . that thaï might here , * 
A real romance in that place. 

On a voulu expliquer ce real par royal; 
mais Tien ne nous semble autoriser cette 
interprétation : nous croyons que l'ou- 
vrage italien I Reali di Franza signifie' 
aussi lès histoires réelles de France, 
quoique le litre du livre de Gui art, Bran- 
ches desroyaux Lignages, puisse favoriser 
un autre sentiment. 

(5) Dans un édit (an. Du Cange) rendu 
en 1213 par Jacques I , roi d'Aragon, on 
lit : Staluimus ne aliquis libros Veteris 
et Novi Testamenli in romancio babeat. 
La même défense se trouve dans la Con- 
stitution de Catalogne : Statuim que al- 
guus no hajah libres dell Vell o Novell 
Testament en romane, 1. 1 , tit. i, c. 2; 
et dans l'édition imprimée à Sévilte eu 
1516 , le Dictionnaire d'Antonio de Le- 
brixa ( Nebrisscnsis) est intitulé Vocabu- 
lariQ de romance en latin, Romanzar 
signifiait aussi traduire , en espagnol : 
De esta santa Virgen romanzar su dictado^ 
Berceo , rida de Santa Oria , st. S. 
Quiero fer une prosa en roman paladmo , 
dit Berceo, Vida de Santo Domingo de 
Silos, st. 2, et il entend par là une langue 
usuelle, intelligible à tous. E las palabras 
délias (leyes) que sean buenas è llanas è 

Îialadinas ; de manera que todo nombre 
es puede entender è retener ; Partidas, 
1. 1, lit. i, loi 8. 

(4) Romana lingua tclavonicaque lo- 
«ii sciebat (Othon I); Witichind , ap. 
Meibom , Res Germanicae , 1. 1 , p. 650. 
La v,ie d'Othon ne permet pas de sup- 
poser une autre signification au roman. 
Scholastice ( Jaline) disputans , quasi 
descripta libri^erba percurrit ; vulga- 



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— 187 — 

de leurs pères , on nomma également romanes des langues 
qui n'avaient rien dé commun que leur base (1) . 

L'origine des mots qui se sont mêlés au latin présente à 
l'historien une grande importance ; mais pour le philologue 
elle est à peu près nulle ; leur signification a reçu tant de 
modifications par le changement des idées qu'ils exprimaient 
d'abord , qu'il est impossible de la préciser par l'étymologie. 
Ce qu'on lui doit demander, c'est de montrer, non par des 
faits isolés qui pourraient n'être que des hasards sans cause, 
et, eussent-Us une raison positive, n'en resteraient pas 
moins d'insignifiantes rencontres, «mais par de nombreux 
rapprochements , l'influence que les peuples ont exercée les 
uns sur les autres (2). Malheureusement des vues philoso- 
phiques n'ont presque jamais dirigé les travaux sur l'histoire 
des langues ; on a fractionné les faits au lieu de les grouper 
avec intelligence pour en tirer des conclusions générales , 



riter loquens romanae urbanitatis régu- 
lant non offendit: Damianus, Oputcula 
XLV, c. 7, ap. Muratori , Antiquitates 
Italicae, t. II , col. 1037. Dans un avis 
en tête de la traduction des lettres 
de Senèque (Toledo, 1502) , Perez de 
Guzroan dit qu'elles avaient été traduites 
en langue florentine par Riccardo Pe- 
dro , et qu'il les a mises en romance de 
nucstra Espaha; elles étaient déjà en 
laugue romance. Ce dernier témoignage 
ne nous semble pas positif : l'espagnol 
est souvent appelé romance cattdlano, 
et nous devons dire qu'on ne trouve que 
très peu d'exemples du nom de roman 
donne à l'italien. 

(1) Il semble même qn'on appelait 
rémanes toutes les langues vulgaires ; 
au moins ce nom est-il donné à l'anglais. 
Ab aqua illa optima quae scottice (erse) 
vocataesl frotb ; britannice (gaël) weird; 
romane vero ( anglais ) scolte-wattre j 
Giraldus Caifebrensis, ap. Walter Scott , 
Essayé , 1. 1 , p. 144. Hugues le Roux , 
évêque de Dol , fit à son sacre sa pro- 
fession de foi in lingua romauaet latina, 
ap. llartène , Veêerum Seriptorum am- 
piissima Colleciïo, t. I , p. 118; il est 
difficile de ne pas croire ^que romina si- 



nifieicilejbreton,et le même nom a été 
onné à l'allemand, car, d'après le 
Chronicon Abbatit Urepergensis, p. 216, 
Louis d'Outremer ne parlait pas d'autre 
langue que le roman , et Frodoard , ap. 
D. Bouquet, t. VIII, p. 205, dit que, 
pour lui faire comprendre des lettres, 
on lm en donna juxta tfreotiscam Un- 
guam interpretationem. 

(2) Ou a cru trouver dans l'étymolo- 
gie des renseignements sur les habitudes 
d'esprit d'un peuple et les développe- 4 
ments de son imagination , et l'on au- 
rait eu toute raison si l'on avait cherché 
la valeur primitive des mots dans la 
langue nationale , au lieu de la deman- 
der aux idiomes étrangers. Les mots ne 
prennent un sens figure que lorsque leur 
sens simple est bien connu ; les méta- 
phores sont des assimilations , des com- 
paraisons en un mot, qui exigent la 
connaissance des deux termes. Il en est 
de même des expressions composées: 
qaaud ce u'est pas seulement une chose 
que l'on nomme , que c'est une idée que 
l'on exprime , les mots dont on se sert 
ont une signification connue y ils appar- 
tiennent au vocabulaire usuel. 



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où les eiréurs de détail auraient disparu dans l'ensemble* 
L'étymologie n'a plus été une science d'idées , mais un agenv 
cernent de lettres, basé sur des conjectures (1). 

Informes et grossières pendant des siècles , les langues no 
se polissent qu'avec le temps; elles ne se perfectionnent qu'à 
l'aide des mille éléments que leur apporte l'histoire. Aucune 
théorie ne peut donc présider à leur formation. Si quelque 
loi systématique régularise leur vocabulaire, elle tient à la 
nature de l'intelligence et des organes de la voix , et en face 
de la diversité des langues (2), cette unité fondamentale des 



(1) Nous sommes loin de méconnaître 
les services que d'illustres philologues ont 
su tirer de l'étymologie; ils n'auraient 
pu sans son secours déterminer la signi- 
fication des mots dans les idiomes dont il 
ne reste plus que de rares monuments. 
Nous regrettons seulement qu'au lieu de 
perdre tant d'intelligence et de travail à 
chercher des analogies dans le matériel 
des langues , on ne se soit pas un peu 
plus occupé de leur esprit. Une histoire 
des idiotismes , des formes de la pensée 
particulières à chaque peuple , en aurait 
plus appris sur la formation des langues 
que l étymologie du vocabulaire. Les 
rapports de deux nations eussent été 
bien mieux prouvés par la communauté 
de leurs métaphores , et Ton eût décou- 
vert une partie cachée du travail d'un 
peuple qui se civilise , dans l'extension 
de la valeur des mots et lu comparaison 
de leurs différentes acceptions , dans les 
tropes qu'un usage habituel a dépouillés 
de leur sens figuré , et dans l'application 
des objets matériels aux idées abstraites. 

(2) Pour échapper à ses conséquences, 
des étymologues ont inventé un ordre 
de sous qui n'appartient à aucun voca- 
bulaire. Leurs thèmes ou radicaux ne 
sont ni des noms, ni des verbes, mais 
ce qui les précède tous le? deux, l'expres- 
sion d'une intuition à laquelle ne s'as- 
socie aucune idée de genre ni de nombre, 
de temps ni de mode. D'abord ce frac- 
tionnement de la pensée est impossi- 
ble; si ces radicaux ne sont point des 
sons sans valeur, ils exprimeront un 
sentiment par une interjection , une mo- 
dification réelle de l'existence par un 
verbe , ou iU désigneront une idée ; ils 



seront des appellations substantives ou 
adjectives. Leur ensemble formera une 
langue , la langue la plus simple et la 
plus naturelle. D'ailleurs, cette supposi- 
tion de thèmes généraux ne s'appuie que 
sur des analogies que devaient produire 
les rapports des peuples et l'unité de 
l'organisation humaine -, elle est démen-* 
tie par une foule de faits contraires , et 
il n'en fallait qu'un pour la détruire. 
Aussitôt que ces thèmes manquent dans 
une langue ou se trouvent dans des 
mots qui ont une signification diffé- 
rente , le système est renversé par sa 
base; il n'y a plus de loi naturelle, mais 
des hasards ou des emprunts fortuits , et 
peut-être n'en est-il pas un seul qui 
puisse soutenir celte épreuve. Le latin 
démolir e signifie bâtir et démolir ; Tan- 
glais diet , nourriture et abstinence de 
nourriture, et notre dériver exprime 
une idée d'éloignement et de rapproche* 
ment; cru a pris le sens de cuit dans le 
vieux français , wascru , cuit à l'eau ; el 
le turc ^/ùi signifie noir et neige : 

Hur hondys whyte as whallys bonne. 
Romance ofErle of Tolout, v. 353. 

Cette comparaison se reproduit fort sou- 
vent dans les vieux poêles , et aujour- 
d'hui îchalebane signifie une barbe de ba- 
leine. Ces significations contraires sont 
innombrables dans les langues différen- 
tes; nous en citerons seulement quelques 
exemples : yoù.a, , blancheur («yaXaxrt- 
asiv)l celto-breton gell , brun : latin ca- 
lidug; islandais kald , froid : latin cala- 
rei portugais, cspaguol et italien, calar, 



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— 189 — 

mots est une insoutenable hypothèse ; où il faut admettre 
que le hasard s'est partout chargé d'ordonner leurs moin- 
dres développements , et de les subordonner à un plan phi- 
losophique , à des règles fatales. Sans ce hasard , toute éty- 
mologie scientifique est impossible; les raisonnements 
manquent de base , et les inductions , de principes qui les 
autorisent; tout devient arbitraire dans la dérivation des 
mots , parce qu'elle ne se rattache à aucune loi générale. 
L'étymologie est ainsi obligée de supposer sa vérité pour 
point de départ; elle n'existe que par une pétition de 
principe. 

Une fois admise , elle prend au hasard des mots sans con- 
naître ni leurs formes primitives, ni les circonstances de leur 
introduction dans la langue ; elle les rapproche sans raison 
du vocabulaire des autres idiomes , et lorsqu'elle a jugé que 
la ressemblance des lettres rend leur filiation possible , elle 
pose leurs différences comme un principe acquis à la scien- 
ce (1). Ce qui même, en supposant que cette origine fût 
vraie , ne serait qu'un accident produit par des cause» qui se 
modifient chez tous les peuples , devient une loi qui légitime 
toutes les dérivations semblables (2). Aussi les règles se mul- 
tiplient sans terme ; chaque philologue en établit de nou- 
velles et repousse celles des autres (3); on ne sait pas même 
si le nom vient du verbe ou le verbe du nom ; on discute 



taire : anglais mery , gai , content ; fran- (2) Rien n'est cependant pins irrégu- 

çais mari : anglais sad , triste , m élan- lier que le changement des roots en pas-,,, 

colique : persan &l*w (sad) gai : etc. sant d'une languf dans une autre : Lug- 

/a\ n« ja ™ • „ «iio^rtVio». dunum est devenu Leyde en Belgique , et 

a1 2*21 lf. r. n Tr.nÛ ™>„„i ™ F"»"* ; v '«™« *> nsère vient 

ïwî lfl L™ A £ .±„ ?J. iZÏ d « . ei Tienne en Autriche de 

^niM^tttl^ ^d^^ nndobona.'Rigidu, est devenu rege 

^Z^^ltXuSZ: en proven Ç .., e^ f deen français. Cefie 

tains. Souvent ils ont été traduits : C«.- Z^^t^S^^S^^'^ 

les langues, n'ont point tenu compte des 

anciennes dénominations ; les Latins ap- (3) MM. J. Grimm, Graff, Bopp et 

-pelaient Zuric Tignr, Strasbourg Ar*- Rask, diffèrent d'opinion sur des points 

gtntoraium , etr. importants. 



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jusque sur le cas auquel doivent se rattàcher les étymojo~ 
gies (1); tout est attaqué et défendu , parce que tout est mo- 
bile et arbitraire. Les peuples ont des habitudes de pronon- 
ciation qui leur sont devenues trop naturelles pour qu'ils y 
renoncent afin de conserver leur son primitif aux expres- 
sions qu'ils empruntent $ ils les assimilent au reste de leur 
langue , et lorsqu'ils viennent à les écrire , la prononciation 
influe sur l'orthographe , elle les rapproche de radicaux qui 
leur sont entièrement étrangers , et les philologues appuient 
leur système sur ces rapports fortuits , qui ne sont que <Jans 
la forme apparente des mots (2). L'écriture ne reproduit pas 
d'abord les lettres inutiles pour la prononciation (3); quel- 
quefois même elle en néglige qui étaient nécessaires pour 
déterminer le sens (4). Il est rare que la forme première des 
mots se conserve à travers tous les changement *de la lan- 



(1) On a proposé le nominatif, l'ac- 
cusatif et l'ablatif ; le premier est géné- 
ralement abandonné . et cependant faux 
semble plutôt venir ae faix que de fal- 
eem ou falce, ainsi que nota; de nux , 
paix de pax, voix dV vox ; caro, qui 
signifie chair en vieux français {Chan- 
son de Roland, st. XLIV , v. 5), n'est 
pas dérivé de came. Mais si l'on géné- 
ralisait ces cas particuliers, on se trom- 
perait également ; paon , en italien pa- 
vone et en yalaque paunv , ne vient 
pas de pavo , ni Heur de flos ; regina 
n'est pas dérivé ae rex. Tous nos noms, 
qui se terminent en E marqué d'un 
accent, aigu s'écrivaient autrefois par 
ET, bontet , clarlet , et l'on doit plutôt 

* chercher leur origine dans un des cas qui 

Î Tenaient le T que dam le nominatif. Les 
laliens et les Espagnols paraissent avoir 
formé le singulier de leurs noms de l'abla- 
tif, rota , bono et bueno ; au pluriel les 

P remiers ont adopté le nominatif rose , 
ont, et les autres l'accusatif rosas, bue- 
nos. Il est impossible de déterminer des 
règles générales , parce que la corrup- 
tion des langues n'est pas rationnelle, 
ni le hasard systématique. 

(2) La connaissance de la prononcia- 
tion est donc une des premières nécessi- 
tés de l'étymologie, et elle manque|pres- 



que entièrement , même pour les lan- 
gues les mieux connues. Les savants 
disputent encore sur la prononciation 
du grec et du latin; rien n'indique que 
celle du norse se retrouve dans l'islan- 
dais de nos jours, et que, malgré les al- 
térations delà langue, la prononciation 
du provençal se soit conservée dans le 

Ïiatois du Languedoc. Celle du vieqi 
rançais lui-même n'est pas plus certai- 
ne ; les trouvères faisaient rimer des 
sons que nous prononçons d'une manière 
tout à fait différente , et M. Roquefort ; 
Etat de la Poésie Françoise dans les XII' 
et XIII* siècles, p. 20, prétend , nous ne 
savons d'après quelle autorité , qu'or se 
prononçait our. 

(5) Nous savons ? par exemple , que 
les Romains ne prononçaient pas toutes 
les lettres ; Suetonius , Augusli Vita , 
c. 88. Quand ton est venu à écrire les 
mots qui s'étaient conservés dans la 
langue vulgaire, on leur aura donné 
une orthographe conforme à la pror- 
noncjation , et plusieurs auront paru 
ne pas venir du latin. 

(4) Notre à préposition est Vad et 
Vab des Latins ; le #* du vieux franoMS 
leur si et leur sic ; il est fort probable 
que la prononciation distingua long- 
temps des acceptions aussi différentes* . 



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gue , et lorsque sa connaissance manque aux étymologues , 
leurs suppositions sont d'inévitables erreurs (1). Souvent 
c'est l'acception elle-même qui s'est modifiée (2), et en cher- 
chant une origine à la signification actuelle , ou se trompe 
malgré les plus savantes déductions (3). Les manuscrits sont 
trop peu nombreux pour qu'il soit possible de corriger les 
fautes de copistes avec quelque certitude (4). Des diversités 



(1) Etienne, par exemple, "vient cer- 
tainement de Stephanus; si ce n'était 

Sas un nom propre , et que l'interméd- 
iaire Esteven , Estivenne, fût per- 
du , son étyraologie serait fort incertai- 
ne. Il fallait le vieux français stanpen- 
dant pour expliquer cependant, isto 
tempore pendente ; sans domnitelle on 
ne saurait peut-être pas que demoiselle 
est un diminutif de domina, et Ton 
doit l'étymologie d'avenir à un vers du 
traducteur de Marbode : 

Ki sunt en Tan a devenir. 

(4) Vir'us signifie courage en latin , 
force en vieil allemand , travail en é- 
oossais, et abstinence en français. Bellus, 
avait le sens daptus dans la vieille 
langue romaine , plus tard il prit l'ac-* 
ception de p%Ucher, et devint synonyme 
de hardi en islandais. Giri f jeune 
fiHe en anglais moderne , se disait au- 
trefois des deux sexes, et ne s'appliquait 
qu'aux hommes en anglo-saxon (ceorl) 
et en haut allemand (Karl). L'opposition 
est encore plus frappante en gallois et 
en islandais : le môme mot jarl s'appli- 
quait aux jeunes filles dans une des deux 
langues , et aux guerriers dans l'autre ; 
\ùsaner signifiait autrefois imiter le cri 
de l'âne. Palmer , un des noms de la 
vigne en vieux français, désigne aujour- 
d'hui un arbre tout différent. Peut-être ce- 
pendant cette double signification vient- 
elle du latin (on trouve palmes dans Co- 
Jumellepourettt*); elle a été cause d'une 
traduction ridicule dansleiYoiweau-re«- 
tament : des branches de palmier ; com- 
me les autres raonocotylédones , les pal- 
miers n'ont point de branches. 

(3) Quelquefois même la nouvelle ac- 
ception est tout à fait Contraire à l'an- 
cienne : ressentiment "a long-temps ex- 
primé la reconnaissance; rien signifiait 
chose en vieux français. 



La plus dolente riens qui vive. 

Dolopaihos. 
Vos m'aves tolu la riens en cest mon! 
que je plus amoie ; Aucasin et Nicolete. 

C'est la riens en cest mont 
Que j'ai plus désirée. 

Thibaut, roi de Navarre. 

Voyez aussi Charlemagnes , v. 247 et 
409. ]I1 avait la même signification en 
provençal et en vieil espaguol ; Berceo , 
Milagros de nuestra Sehora , st. 195 
et 293. 

(4) D'ailleurs ils suivent presque Ion- 
jours un système d'orthographe diffé- 
rent. Escript li uns en une guise et H 
autre en une altre, et tout ensi est-il 
dou lire ; Ms. du 14 e siècle , ap. Ro- 
quefort, Glossaire , t. I , p. 492. Les 
copistes les copioient, non selon la 
naïsve langue de l'autheur , ains selon 
la leur; Pasquier, Recherches de la 
France, l. VIII, c. 3. J'ai quelquefois 
compté jusqu'à trente variantes ortho- 
graphiques, et ces variantes se trouvent 
dans le même ouvrage, souvent dans 
la même page ; Roquefort , Etat de la 
Poésie Françoise , p. 404, II indique 
trente-huit manières différentes dé- 
crire ains , avant , p. 422-425. Le mot 
islandais eftir ( après ) est écrit sur les 
pierres runiques de vingt-huit manières, 
et l'on trouve, dix-sept autres formes 
dans les manuscrits des 13* et 14 e siè- 
cles; Svensk Spraklara, ulgifven afSvens- 
ka Akademien , p. IX The first Anglo- 
Saxon writers having no guide but the 
ear , followed each bis own judçment 
or fancy , and bence a great portion of 
saxon words are w ri tien wîth différent 
letters, by différent authors; most of 
tbem are wrilten two or three différent 
Ways and someof them fiveteen or twen- 
ty ; Webster , English Dictionnary , 
introd. , p. XXIX. 



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— 192 — 

de dialecte (1), des licences poétiques (2), des idiotismes 
d'orthographe ^3), on une prononciation différente (4), mo- 
difient incessamment la manière d'écrire , et ces change- 
ments fmisseitt par réagir sur la prononciation et sur la lan- 
gue (5). Des érudits veulent la régulariser (6), la subordon- 



(4.) Philippe , abbé de Bonne-Espé- 
rance , disait dans le 1 4 e siècle : Ita ut 
si cuilihet oui gares linguae praesto sint 
caetera e , non latina , ipsius pace dixe- 
rim, bebetùdo cum teneat asinina; ap. 
Lebeuf , Dissertations sur l'histoire , 
t. II , p. 43 ; et le témoignage de saint 
' Bernard , dans les prepières années du 
42 e , est plus précis; il écrit de Clair- 
vaux aux moines d'Autun : Nec tamen 
mirum quia- et multis terrarum spatiis 
et diversis provinciis et dissimilibus lin- 
guis ab invicem distamus; Epistolae, 
fet. LXVII , t. IV , p. 473 , éd. de 
4642. 

Mas ieu non ai lengua friza, ni breta, 
Ni non parli norman, ni peitavi. 

.Peire Cardinal: ap. Raynouard, choix 
des Poésies des Troubadours, t. V, 
p. 304. 

Li latin wairde ces figure de graimaire , 
ses caliteis, ses personnes , ses nom- 
bres , ses declineson, genre et cause que 
en romans on ne puet proprement war- 
deir pour les variefeil des linguaiges ; 
Ms. du 44 siècle", ap. Roquefort , 
Glossaire , 1. 1, p. 492. On sait que les 
dialectes de notre romance étaient diffé- 
rents selon les divers pays , dès la pre- 
mière formation de la langue; D. Rivet, 
Histoire littéraire de là France, t. VÎT, 
p. XLVIII ; voyez aussi Sainte-Palaye , 
Mémoires de l'Académie des Inscrip- 
tions , t. XXIV , p. 67 1 , et la traduc- 
tion de la parabole de l'Enfant prodi- 
gue en cent patois différents ; Mélan- 
ges sur les langues, dialectes et patois, 
Paris, 4834. 

(2) Per aver mais d'entendemen , vos 
vuoil dir qe paraulas i a don hom pot 
far doas rimas com Ical , talen , vilan , 
canson , fin , qe pot bom ben dir si 
vol : liau , talon, vila , canso , fi; 
Ram on Vidal, ap. Bastero, Crusca pro- 
wnzale. 11 en était de même en fran- 
çais ; on n'exceptait pas même les 



noms propres ; dans le Romans d'Âgo- 
lant , Worel , le cheval de Naymes de 
Bavière , et saiut Gabriel , sont appelés 
M oriaux et saint Gabriax , v. 453 , 
454 ; ap. Bekker , Ferabras. 

(3) Le français ne souffre pas de Jï 
devant les autres liquides, il les re- 
double : illisible , immodéré , irrésis- 
tible. En islandais l'U se change en Y 
quand la syllabe suivante commence 
par un I : ainsi sunr , autrefois fils , 
taisait au datif syni ; depuis que l'or- 
thographe s'est modifiée et qu on écrit 
sonr, cette irrégularité ne se comprend 
plus. 

(4) On trouve .en provençal fuelh et 
folk , plueia et ploia , volh et vuelh. 
Beaucoup fie manuscrits italiens rera- 

• placent te J par le Z ; ils ont zoi pour 
joi, etc. C'est devenu un des caractères 
*distinctifs du bergamesque , du génois , 
et surtout du vénitien. La dentale T de- 
vient en français une sifflante lorsqu'elle 
est suivie d'un I et d'une autre voyelle. 
Le V et le L , qui étaient aspirés en is- 
landais et probablement en anglo-saxon, 
sont devenus dans les langues germa- 
niques actuelles une labiale et une li- 
quide. Le J, qui est une labiale dans les 
autres langues européennes, est une 
gutturale en espagnol. 

(5) Quintilien l'a reconnu en termes 
positifs : Quod maie scribitur, maie 
etiam dici necesse est. L'E que prend le 
verbe faire dans quelques unes de ces 
flexions a certainement sa cause dans 
une prononciation plus sourde. 

(6) Quelquefois la prononciation et 
l'orthographe sont changées par les 
causes les plus misérables : ainsi Régnier 
dans ses Satyres , et Eslienne dans son 
Apologie d'Hérodote , p. 574 , se mo- 
quent beaucoup des contre feseurs de pe- 
tite bouche qui disaient Francès pour 
François , et l'Académie vient de sanc- 
tionner leur prononciation > et d'en ad- 
opter l'orthographe. 



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— 193 — 

ner à leur théorie , et leur réforme efface les dernières traces 
qui auraient conduit à l'origine du vocabulaire (1) . Toutes 
les lettres peuvent être également supprimées, ajoutées ou 
changées de place , et les linguistes supposent a priori des 
contractions, des additions ou des métathèses ; pour trouver 
une étymologie , ils la préjugent. Il y a des mots dont l'âge 
et la patrie sont inconnus ; on est exposé , sans que rien 
avertisse de sa méprise , à déduire les radicaux de leurs 
dérivés (2). D'autres sont mal faits ; leur signification appa- 
rente induit en erreur (3) , ou elle est restée incertaine, et 
l'étymologie n'a pas même une base quelconque où elle puisse 
appuyer ses déductions (4). Les sons que les organes produi- 



ts) Les réformes de l'Académie de 
Madrid, de Rask en Danemark, de Vol- 
taire et de M. Marie en France , ren- 
draient la philologie encore plus conjec- 
turale ; celles de M. J. Grimm sont 
conçues dans un esprit contraire. 

(2) On ne sait si compas , courtoisie , 
sont dérivés de l'islandais, ou si les Scan- 
dinaves les ont empruntés au français. 
Ce ne serait pas le seul emprunt que les 
langues teutoniques auraient fait aux 
langues romanes. Fillhl Tient du pro- 
vençal filhol; charhella de l'espagnol 
carcel; piligrim de Vilalien pellegrino ; 
abentheure , priester, du français aven* 
ture, prêtre, etc. Voyez Grimm, Deut- 
sche Grammatik, t. n, p. 96, 328 et 378. 
Les Arabes ont aussi emprunté aux lan- 
gues romanes des expressions que Ton 
a crues d'origine orientale ; voyez Mon- 
ti, Correzioni al Vocabolario délia Crys- 
ca, t. II, p. 306. Budget semble venir 
de l'anglais , et c'est un mot du vieux 
français qui était tombé en désuétude 
après s'être naturalisé en Angleterre. 

(3) Uoàtvuhiv , se rétracter , de- 
vrait signifier répéter ; ou croirait à tn- 
natus le sens de non natus que lui don- 
ne Tertullien, et les auteurs de la bonne 
latinité l'emploient pour insitus; dé- 
glutition vient de glutire , avaler glou- 
tonnement, et exprime une idée contrai- 
re. 

(4) On ne connaît la valeur des mots 
d'une langue morte que par les phrases 
où ils sont employés , et lorsqu'elles sont 



peu nombreuses , leur signification peut 
rester assez arbitraire. Quelquefois deux 
mots différents s'écrivaient de la même 
manière , et , avant de les avoir distin- 
gués, en ne saurait déterminer leur 
sens : ainsi, par exemple, tre ou tref si- 
gnifiait à la fois en vieux français poutre 
et voile ; ce sont deux mots différents 
qui viennent tous deux de l'islandais tre % 
lignum, et tre, linura. La discussion qui 
s'est engagée sur le sens d'antif nous 
semble porter sur une confusion sem- 
blable. Il a évidemment le sens de vieux 
(antiquus) dans les passages suivants : 

Uns bersïu ja en l'antif pople Deu. 

Livre des Rois J, au commencement. 

Bonne chanson qui est vjeillè et antie. 

Girars et Jourdains, Ms. du Roi, 7227. 
En l'antif tans avolt à Romme. 

Romans des sept Sages, v. HC3 et 2108. 

>ui vauroit beaus vers oir 
si déport vies et antif. 

Jucasins et Nicoletes, ap. Méon, Fabliaux 
t. III, p. 380. ' 

Fromons le viel dans le Romans de Ga- 
rin li Loherenc, v. 9583 et 88 , est ap- 
pelé Fromons l'antif, v. 9599. Mais on 
ne peut lui supposer la même significa- 
tion dans plusieurs autres passages* 

Ll os dura sept Hues et demi, 
8'ourent chevaus grans et fors et antis . 

Gstrin li Loherenc , t. I, p. 99. 

i3 



Qui 
Bel 



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_ 194 — 



Val grans et antis. 
Idem, t. 1, p. 205. 

Escu ot d'or a un lion anti. 
Idem, t. II, p. 161. 

Droit vers Lusernes , tout un antin chemin , 
S'en vont Français , li Baron de bon lin. 
Romans tfJnseis. 

Fiert le paien qu'il l'i perce l'entraîne , 
Mort le trebuce del bon destrier antaine. 
Roman$ <¥Anieit. 

Le sens de haut, profond, est probable, 
et aniif viendrait alors du latin altus ou 
du vieil allemand endic. Quant à l'ac- 
eeption à'antif dans tour antive , mur 
aatif , citet antie , etc. , un passage du 
Romans de Gérard de Viane , v. 1743, 
ap. Bekker, Ferabras, nous fait croire 
que c'est ancienne : 

Cuidiez vos panre par force la citey, 
Et les haus murs ke sont creneley , 
Et tes fors tors ke sont d'antiquitey , 
Ke paian firent par lor grant poestey ? 

On attachait ainsi une idée de solidité 
aux vieilles constructions , et les poètes 
avaient une raison en appelant les tours 
et les murailles anciennes ; la fort cilet 
antie, dit le même roman, v. 1603. Celte 
croyance vient peut - être de Ta solidité 
des constructions romaines , ou de ce 
que les païens étaient antérieurs aux 
chrétiens, et passaient pour avoir eu 
de grands rapports avec les Diables, aux- 
quels on rapportait la magie et tous les 
pouvoirs supérieurs à l'Humanité. La 
romance anglaise de syr Guy dit d'un 
palais magique : 

Within thatplacethere j wasa pallaice, 
Closed with wales of heathenesse. 

Peut-être aussi cette expression vient-el- 
le 4e l'influence Scandinave ; l'islandais 
fomeskia, antiquité, signifiait également 
magie, enchantement. Pour donner plus 
de poids à son opinion, M. Raynouard a 
dit, Journal des Savants, 1834, p. 108: Je 
ne crois pas que, dans les diverses trans- 
mutations de lettres , le L se change ja- 
mais enN, et une foule de philologues ont 
reconnu le contraire : Rask, Undersôgetse 
om det garnie Nordiske Oprindelse , p. 
51 ; Schmitthenner, Ursprachlehrè , p. 
77 ; Diez, Grammalik der romanischen 
Sprachen, t. I, p. 241. Nous en citerons 



seulement quelques exemples empruntés 
à différentes langues : en hébreu on di- 
sait ynS et yrW; en grec \ixpov et 
vtrpov, iftOov et Mov, yàztç et ç>iv 
rtç , 7T>su|xwv et ttvsojxwv ; en latin ner- 
solata et personata , vallus et vannus; 
en islandais samla et samna; en vieil 
allemand anluzzi et annuzi; en alle- 
mand klUuel et knauel , klifppel et knup- 
pel; en vieux français pecol etpecun : 

Le lit son ami a trove, 
Li pecol sunt d'or esmere. 

Lais dïronet, v. 384. 

Enmi la nef trouvât un lit, 
Duntii pecun e 11 limun 
Furent al overe Salemun. 

lais de Gugemer, v. 172. 

Orphelin et orphenin (Roquefort, Glos- 
saire ) ; en portugais mulgir et mwn- 
gir; en italien alla et auna. Les deux 
diminutifs* latins inus et illus n'étaient 
probablement dans le principe qu'un© 
seule et même forme. Cano semble venir 
de y.a^ew , et numen de lumen; philo- 
mela s'écrivait souvent philomena; voyea 
VEcbasis, passim, et beaucoup d'exem- 
ples cités , Laleinische Gedichte des X 
und XI Jh., p. 322. Le vieux français pend 
vient de pellis, et niveau de labellum; 
envélimer est devenu* envenimer, elpele 9 
pêne; en italien nullus s'est changé en 
niunoy mélanchoUa en maninconia, 
mugil en mu g in e , et mulgere en mun- 
gere. Le vieil allemand ander est pro- 
bablement dérivé d'aller , et le valaque 
funingine de fuligo ; l'islandais afall est 
devenu afan en provençal, et afanno 
en italien ; en espagnol mortandad vient 
de morlalUas (on trouve mortaldat dans 
VAlexandro , st. 937), nutra de luira r 
conloyar {Cid , v. 3570) de collaudare; 
al-fange de falce , ablatif de faix ; o/- 
cance de calce, abl. de calx (al est l'ar- 
ticle arabe, qui s'est ajouté au commen- 
cement de beaucoup de mots espagnols). 
Berceo , Vida de santo Domingo de 5f- 
los, st. 119, écrit conna obediencia au lieu 
de con la obediencia ; en patois galicien 
on dit enna pour en la, etc. Le soleil 
s'appelle sun en vieil allemand , sunne 
en anglo-saxon , sun en anglais , sonne 
en allemand ; l'islandais a les deux for- 
mes sol et sunna ; l'anglo - saxon solen 
est devenu sunny en anglais, et l'anglais 



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— 198 — 

srat sans efforts ae varient pas à l'infini (lj - l'intelHgwce 
n'invente pas des formes grammaticales toujours noa- 
velles (2), et l'on ne tient aucun compte des ressemblances 



child vient du vieil allemand chint. Les 
noms propres eux-mêmes sont soumis à 
cette mutation : Antonio de Lebrixa la- 
tinisa son nom en celui de Nebriuentii, 
sous lequel il est connu ; Wolfram von Es- 
ekenbaeh était nommé autrefois Esckel- 
bac et Eichilbac.; Durandal, l'épée de 
Roland, s'appelle en italien Durîtndana. 
et Lincoln ée disait Nicole en vieux fran- 
çais : drap blanc de Nicole. 

(i) i Les tableaux de MM. Prichard et 
Balbi ne sont pas aussi significatifs qu'ils 
auraient pu l r être; il fallait en exclure 
tes mots primitifs et nécessaires, que les 
émigrations ont dû porter partout avec 
elles, les expressions imitatives et les 
sons si naturels et si simples , qu'ils de- 
viennent les noms des objets qui frap- 
pent le plus la pensée, parce qu'ils se 
présentent les premiers aux organes. 
On devait aussi préférer les- mots les 
plus courte et dont les lettres ont les 
sons les plus simples; la différence etr- 
tre la prononciation et l'écriture est 
moins sensible que dans les autres. 
Forte nous a paru répondre à toutes 
ces conditions, quoiqu'on ne puisse mé- 
connaître des emprunts, puisque ses 
deux formes principales se trouvent en- 
semble dans plusieurs langues : 



Albanais 

Allemand 

Anglais 

Breton 

Danois 

Espagnol 

Français 

Hollandais 

Islandais 

Italien 

Lapon 

Latin 

Portugais 

Rumonscbe 

Russe 

Suédois 
^Vèïtfqqe 
Albatiafc 



IIo/3Te. 

Porte. 

Port. 

Porz. 

Port. 

Porta. 

Porte. 

Poort. 

Port. 

Porta. 

Port. 

Porta. 

Porta. 

Porta. 

Bopoma, 

Port. 
Porta. 

ThoiyThure. 



Anglais 

Anglo-Saxon 

Arabe 

Arménien 

Bohémien 

Breton 

Caucasique 

Chaldéen 

Danois 

Francique 

Gothique 

Grec 

Hollandais 

Islandais 

Lithuanien 

Livonien 

Persan 

Polonais 

Russe 

Sanscrit 

Suédois 

Syrjaque 



Door. 
Dor. 

Dwere. 
Dor. 

Deri, Duar. 

Der. 

Turi. 

Daur. 

®vp<x, 

Deur. 

Dyr. 

Durrys. 

Durres. 

iDrzwi. 
ABepl>. 

D8rr. 



Plusieurs de ces langues ont d'autres 
noms oui leur sont propres, comme, par 
exemple, janua et ostium en latin, et une 
foule d'idiomes en ont qui ne rentrent 
dans aucune de ces deux formes : 

en hébreu , en copte , en 

turc , appa en curile , men en chinois , 
#$o*«n tbibétain,t*<Je en mongol, urkaea 
mandschou, wudda en cigain, pila eu 
provençal, etc. 

(2) Rien , par exemple , ne semble plus 
arbitraire que le changement que l'on 
fait subir aux verbes pour exprimer les 
modifications de temps , de nombre et 
de personne, et cependant elles ont d'in- 
contestables analogies ; voyez ap. Diefën- 
bach , Ueber die romanischen Schrift- 
sprachen, p. 5-9, un tableau des- conju- 
gaisons de vingt-quatre idiomes diffé- 
rents, et Eichhoff, Parallèle des Lan- 
gue de l'Europe et de l'Inde, p. 440. 
La grammaire turque a des rapports 
frappants avec la grammaire hongroise , 
et on nev^&irt croire à on emfcftujft^ 



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spontanées; on attribue à des rapports accidentels de peu- 
pie à peuple des analogies qui résultent de la nature hu- 
maine elle-même (1) . D'ailleurs , les mots ne sont pas seule- 
ment des sons, ils expriment des idées; l'intelligence parti- 
cipe à leur formation comme les organes , et les philologue^ 
n'y voient que des lettres (2) ; ils sacrifient systématiquement 
l'esprit du mot à sa forme (3). 



S' 



•uisqu'on soit leurs développements 
ans l'histoire des deux langues. 
(1) Voilà pourquoi tant de noms se 
ressemblent : l'Adour, l'Oder, le Duero 
et la Durance (d'vSwp ou du celtique 



dour, eau) ; le Mein , le Miuho et le Min- 
cie (du chinois min, eau; de l'hébreu 




de l'égyptien X^pO» JEpOî voyez 
Jablonski , Opuscula, t. 1, p. 94 et 444. 
Le même mot existait certainement dans 
l'ancienne langue persane , car ^l^t 
est encore le mot de fleuve , et mak 
devait signifier couler; on le retrouve 

dans t^Lfl et sÙ^jym ; en cel- 
tique , suivant Camden , Britannià , 
p. 15 v arar signifiait lent. Une foule 
d'autres analogies ne peuvent s'expliquer 
par des emprunts. Ainsi, en chinois, chi 
signifie oui comme le si des Italiens, et 
ihsiei, sœur aînée, ressemble beaucoup 
à z t'a, "tante. En mandschou , moneta si- 
gnifie argent, monnaie, et vase chaus- 
sure, bas; en tsrhuktsche , pillmk > si- 
gnifie guerre, pillage; en lithuanien, 
c'est karras, et en albanais %tpz\ en 
japonais, miru, voir, mirer, et fana, 
fleur, fanne ; en péguain , komot , feu , 
comète; en mongol , chalun signifie cha- 
leur, et l'on appelle chalun en patois nor- 
mand les éclairs produits par la chaleur. 
Le nom du sang^n siamois est ret , rod, 
et rouge se dit red en anglais , rolhe en 
allemand ; dalmatique ressemble beau- 
coup au valaque dulmanu , tunique; co- 
cher à cocieriu, et déblatérer à blaslemu, 
injurier. ' On trouve surtout en turc 
des rapports fart multipliés : Kirmizi 
cramoisi ; bat butoàu j 



omr ( j£) vie, homme ; aghri ( ) 
chagrin , aigri ; ai ( c*! ) cheval , 
semble le radical d'ateler, et kurre 

i&jS') , qui a la môme significa- 
tion , celui de curro , currus ; ^ buseh 
(JUv^j) signifié baiser, et pourrait bien 
être le radical d'épouser ; le j avait la 
prononciation du P r 

(2) Ils n'y tiennent même pas tou- 
jours; M. J. Grimm a été souvent obli- 
gé pour établir son système de s'écarter 
de l'orthographe des manuscrits. 

(5) Les montagnes sont des hauteurs, 
dp» c-ollinet , àesf-alaises, du sanscrit 
31 Cl , probablement le radical d'altus 

et du gothique aliths ; les fleuves et les 
rivières sont d^ l'eau qui coule , dù 

sanscrit et ^rçÇî vaisseau expri- 
me quelque chose de creux : un navire, 
un vase, une veine, l'intérieur d'un 
édifice ; l'islandais nor a aussi plusieurs 
de ces acceptions. Aurum est probable- 
ment dérivé de l'hébreu ( aur ) 
lumière , auquel les Latins ont ajouté la 
terminaison neutre des métaux : c'est 
un métal qui brille. Le provençal nota, 
ennui , venait de noien , rien : s'ennuyer 
était ne rien faire. Avers signifiait biens 
en vieux français, et parce que dans les 
pays agricoles la richesse consiste prin- 
cipalement en bestiaux , il signifie des 
animaux en patois normand. Lucus, 
qu'on a si plaisamment expliqué a non 
lucendo , vient sans doute du dieu Lucus 
auquel les bois étaient consacrés, comme 
nemus dé numen : 

Hoc nemus , hune , inqult , frondoso 

verucecallem, 
( Quis Deus incertum est) habitat Deus. 

Cette raison a sans doute fait donner 



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Les voyelles sont les sons les plus simples, les émissions 
les plus naturelles de la voix; elles dépendent des organes 
beaucoup plus que de la pensée : aussi les sentiments irré- 
fléchis sont-ils exprimés , dans toutes les langues , par des 
voyelles plus ou moins aspirées , qui reçoivent également les 
plus différentes acceptions (1). Il n'est donc pas étonnant 
qu'elles changent souvent en passant d'une langue dans line 
autre (2) , et que leurs différences n'arrêtent point les philo- 
logues dans leurs déductions (3) . Il s'est cependant trouvé 
des esprits plus systématiques qui ont senti qu'avec un arbi- 



aussi au jour en allemand et en islan- 
dais le nom (tag, dag) que les Turcs 

donnent aux bois ( «^Uo Nous suivons 

l'orthographe de Menmski , quoique le 
ixa nous semble préférable au ta; il 
Ht dagh, et le môme mot se trouve 

dans ^t&fcAs^lèt , dont la signi- 
fication est semblable ). Tromper -, 
trompeur, dont nous ne connaissons 
aucune étymologie satisfaisante, peu- 
vent venir des jongleurs, joueurs de 
trompe, qui , d'après les Establissements 
des Mestiers de Paris , par Estienne 
Boileau , ap. Roquefort , Poésie Fran- 
çoise, p. 284, avaient l'habitude de 
promettre plus qu'ils ne tenaient : De 
quoy le peuple et les bonnes gens sont 
aucunes fois deceus...., et lestesmoin- 
gnent autres qu'ils ne. sont en décevant 
les bonnes gens. Les Gigains , qui ne 
vivent que de vol, appellent le butin 
travail , etc. 

(1) Ah! exprime à la fois la douleur, 
la joie , l'admiration , la pitié , ri m pa- 
tience et la surprise. Quelquefois même 
ce n'est qu'un explétif, qui n'a plus au- 
cune signification : 

Ah ! si du fils d'Hector la perte était jurée ! 
Racine, Andromaque, act. 4 , scén. 2. 

(2) Ces mutations ont lieu souvent 
dan» la même langue; on écrivait en 
vieux français avec , aveiques , aveoc , 
aveuc , avieuc , avoecq , oveoc , oveu— 
ques, et l'on ne peut toujours l'imputer 
a l'ignorance ou à la distraction de 



l'écrivain. Le verbe voir change de 
voyelles dans ses flexions : verrai , vis , 
vu , voyant. Les Gotha ne semblent 
avoir fait aucune différence entre l'E 
et 10 ; l'alphabet mongol n'a qu'un ca- 
ractère pour TO et TOU , et les Scandi- 
naves, qui n'avaient pas d'E dans Pal— 

Îthahet runique, le remplaçaient indiff- 
éremment par l'A ou par 11. Quand 
la mesure le rendait nécessaire, les vieux 
poêles anglais ajoutaient un Y au com- 
mencement des mots ; on en trouve en- 
core de nombreux exemples dan? Chau- 
cer : Ywrought ; Canterbury Taies , 
prol. , v. 19»; Yshadowed , v. 609 ; 
Ytaught , v. 757 ; c'est presque un û- 
sage en Ecosse ( voyez Jamieson , Ety— 
mological Dictionnary of the Scottish 
Language , sub lit. Y ) , et beaucoup de 
ces anciennes formes se sont conservées 
dans les patois des comtés d'Angleterre. 
Les poëtes hébreux avaient aussi la 
licence d'ajouter un vau et un jod; 
Glassius, Pniloîogia sacra , p. 269. 

(5) L'A du gothique s'est souvent 
changé en OA , UA et UO ( Bopp , 
Vergleichende Grammatik , p. 61 et 
62 ) ; l'E en A ( Grimm , DeuUcÀe 
Grammatik , t. I , p. 79 et 80 ) , et 
toutes les voyelles deviennent qiielaue- 
fois un E en passant dans le vieil alle- 
mand; Bopp , Idem, p. 65. The change 
of vowels is so comraon as lo occasion 
no difficulty in delermining the same- 
ness of the worlds ; Webster , Diction— 
nary of the English Language, introd ; 
voyez aussi Grimm , Deutsche Gramma- 
tik , t. I , p. 114 , 2*3 , 580 ; t. II , p. 
594; et Zatan , Ul/Uas, préf., p. 55. 



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— 198 — 

traire aussi large une science était impossible , et ils ottt voulu 
soumettre aussi ces transformations à des principes. Hais la 
prononciation habituelle du peuple qui emprunte, et le son 

des mots étrangers qu'il assimile au reste de son vocabu- 
laire , y exercent une influence si accidentelle et si mobile , 
qu'une foule de faits échappent à leurs explications. La dis- 
tinction qu'ils ont établie entre les voyelles euphoniques et 
radicales est une subtilité sans raison, dont aucun résultat 
ne peut sortir. Il y a des idiomes où l'accumulation des 
voyelles et le mélange de leurs sons empêchent de recon- 
naître la plus importante (1) ; dans tous on ne détermine 
leur valeur relative que par la prononciation, et fort souvent 
on l'ignore ; lors même que la langue est vivante, elle reste 
encore inconnue pour les temps où les mots sont entrés dans 
le vocabulaire. Des règles basées sur des conjectures aussi 
hypothétiques n'ont même rien de général : la voyelle du 
radical des verbes, que ses changements obligent de regarder 
comme euphonique en latin (2), devient essentielle en alle- 
mand (3), et le contraire serait plus rationnel. Une langue 
dont la versification repose sur la quantité des sons doit ac- 
corder plus d'importance aux voyelles que celle où l'accen- 
tuation des consonnes est dominante. D'ailleurs , après avoir 
attribué aux sons une signification naturelle, et prétendu 
que la prononciation des mots en détermine le sens , on ne 
peut soutenir, sans une contradiction choquante , qu'il y a 
des voyelles purement euphoniques , dont la prononciation 
est sans valeur (4). 

(OLegaël, par exemple; on ne sait règle de Saint-Benoît par Keros, on 

quelle est la voyelle dominante dans trouve cependant qhved y dicens , qhvi- 

cuaird, maoil , siuir , etc. dif, dicit , qhvad , dixi. 

(2) On ne pouvait nier que cecini (4) Aussi tous les philologues n'y sont 
ne vîut de cano , cecidi de cado , fefelli pas tombés. Un des plus savants , M. 
de fallo; et le latin est trop connu pour Bopp , a voulu expliquer les change— 
((m'ou osât, comme on l'a fait souvent menls de la voyelle radicale par Tin- 
pour d'autres langues, inventer de vieux, fluence de la voyelle de la terminai- 
verbes qui eussent expliqué ces irrégu— son; voyez Vocalitmut oder sprachver- 
larités. gleichende Kriliken UberJ. Grimm's 

(3) Dans la version interlinéaire de la deuttche Grammalik und Graff*$ ail* 



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— 199 — 

Les consonnes ne sont pas une émission instantanée de la 
voix ; elles demandent un travail des organes , une idée pré- 
conçue, et doivent ainsi persister beaucoup plus que les 
voyelles dans les emprunts que se font les langues. Mais 
cette conséquence relative de la nature des lettres n'est 
point une vérité absolue qui puisse servir de principe. Sou- 
vent des consonnes s'introduisent dans le radical des mots , 
ou en disparaissent sans apporter aucune modification dans 
leur sens(l); elles changent jusque dans les flexions d'un 



hochdeutschen Sprachichatz , mit Be- 
grundung einer neuen Théorie det 
Âblault. Quoique des accidents , sinon 
des hasards , ne puissent être subor- 
donnés à une théorie (Salutaire Tient 
de salutaris , veine de vena ; ou a long- 
temps écrit induement , vraiement , et 
quelquefois PI suivi d'un L n'a pas de 
valeur euphonique qui lui soit propre : 
bouillir, iommeil), tout n'est pas er- 
roné dans l'idée d'une voyelle sourde 
(guna et vriddhi en sanscrit ) qui s'a- 
joute comme un augment interne et 
précède la voyelle radicale. Comme les 
peuples ont des émissions de voix un peu 
différentes , et ne créent pas de signes 
pour exprimer les sons étrangers , ils 
modifient la valeur de ceux qui s'en 
rapprochent le plus en leur adjoignant 
une autre voyelle. Lorsque deux conson- 
nes se suivent , la première est presque 
toujours dominante ; mais il n'en est 
pas ainsi des voyelles : le signe radical 
est le dernier, parce que la voix en dé- 
pend davantage. Une preuve frappante 
s'en trouve dans la versification espa- 
gnole : l'assonance y porte sur le second, 
et ne tient aucun compte de Pautre : 

Victorioso vuelve el Cid , 
A San Pedro de Cardena 
De las guerras que ha tenido 
Gon los Moros de Falencia. 

Il en était de même dans ces deux vers 
de Dôlopaihos : 

Et Herbers qui le romans fist 
De latin en romans le traist. 

et, le si des Latins, se prononçait i; le 
son de PE est entièrement perdu dans 
la dîphthongue eau, etc. 



(1) La première lettre du radical elle- 
même , qui semblait plus à l'abri des al- 
térations que lès autres , est quelquefois 
retranchée ou précédée d'une nouvelle 
consonne , sans que la signification du 
mot subisse aucun changement. 

B. On disait en grec àyoç et /foyos", 
puY.sta. et jSpaxîta; en latin ruuut et 
bruscut , en français raire et braire ; 
rugir e est devenu brugir en provençal ; 
rugi tut , bruit en français , et laesare 
bleiter. 

C. 'ATrpoçet y.anpog , *Ai>>wvia et 
Kav^wvia. On disait en islandais knapr 
et napr, kvein et vein; iliytuv est de- 
venu ealigare, érspoç ceterut, et area 
carcasse; le valaque a rejeté le C dans 
horè de chorus , el herlie de châtia. 

D. En provençal , orp et dorp ; dignut 
yient d'ixavoc , doré d'aureus , l'italien 
donde d'un de , le portugais dorna d'wr- 
na , le provençal dore À'urceus. 

F. 'Option et yopua.L ; en espagnol aza 
et faza , arropea et ferropea ; en islan- 
dais orWg et forWg , en allemand lau 
et flou; felis vient d'ôitaç , et frago 
de joyjyw. 

G. Auy.a et y^ajxcc y italien racimolo 
et gracimolo ; islandais gnapir et napir, " 
gnisti etnisti; le vieux latin gnoteo, gno- 
bilig , est devenu noteo , nobilis ; de ra- 
nicula le français a fait grenouille , et 
l'italien gire (Pire. 

H. Espagnol acha et hacha , abra et 
habra; l'italien et le français Pont quel- 
quefois rejeté ; ardito vient de l'islandais 
tard , et aunée de helenium; l'espagnol 
a fait haz (Cid , v*705) d'actes, huerco 



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— 200 — 

même mot , dans les idiomes qui ont le plus simplifié leur 
grammaire (1). Les règles qui prétendent expliquer leurs 
mutations sont si élastiques et si vagues , qu'elles légitiment 
à la fois les origines les plus contraires (2) ; elles sont restées 



d'orcu«,et le français huit d'octo, huître 
d'ottrea , huile à'oleum , haut à'altus. 

L. 'ixjxaw et >ixfAaw ; lierre, autre- 
fois yerre, vient de hedera ; lendit, vieux 
français, d'indictum ; lendemain d'tn- 
dèmane, et landier se disait autrefois 
andier ; le vent d r est s'appelle leste en 
portugais , et unicomis est devenu lu- 
nicomo en italien ; en hébreu on ajou- 
tait même L aux noms propres 
Samuel , 1. II, et Û^KOnS, Chronol., 

i. m. 

M.*AfApcetpapjxa, r/.xo?et pty.y.off> 
* Apriç est devenu Mars, el au contraire 
de ptpyjywv les Latins ont fait imago. 

N. En italien inferno et ninferno , 
aspo et naspo; en provençal ongan et 
nengun; nombril vient d'omôiïtcwf , le 
valaque naît à 1 al tu s , et les Allemands 
disent ntissel pour Us tel. 

P. Pudor vient d'cucW , et l'espagnol 
Wono de planus, lleno de plenus; le la- 
tin l'a rejeté dans latusde tù.olzvç. 

Q. Ot£ est devenu quod, oc>o<.tt1k<tioç 
qualuplex , ewç àv quousque; well en 
anglais se dit guette en allemand. 

R. Les changements du commence- 
ment des mots sont rares, quoiqu'on 
trouve en français assembler et rassem- 
bler, emplir et remplir, enfermer et 
renfermer, et qu'apaiser vienne du vieux 
français rapesier, assortir do rassortir, 
appareiller de rappareiller ; mais ils 
sont si communs dans l'intérieur des 
radicaux , que les philologues sont con- 
venus qu'ils n'avaient aucune valeur; 
trésor vient de thésaurus, perdrix de 
perdix ; l'italien fronda de funda , es- 
trella de Stella , etc. 

S. KapccvSpoç et 2xa^av5/5oç > , pu- 
y.poç et cfuxpoç ; en italien piaggia et 
spiaggia; super vient d'Oîrsp, 
d'ôtaoç , «eptem d'sTrra (le S était dans 
le sanscrit ) > et l'espagnol «om- 



ftra d'um&ra; probablement notre wm- 
ère a le même radical. L'allemand a 
quelquefois ajouté SGH: sehmelxen vient 
de fjielSw , sehnur de nurus , sc&iir^en 
v. ail. dî'urgere. 

T. * Hyavov et rwyavov ; d'après Tat- 
tam , Lexicon Aegyptiaco - latfmtm , 

Xttr^*, père en copte devient TOUI^ 
dans le dialecte sahidique ; en allemand 
rilcken et trucken (patois do^sud ) , en 
français anle et tante d'afnita; terra 
vient d'èpot, tarir d'arire ; encre, ink 
en anglais, se disait lencha en provençal. 

Y. Op et vopn en islandais ; vetperus 
vient d'è&izzpoç , ver d'ùp , vomere d'é- 
ptiv ; l'italien vuapo vient d'apus; l'is- 
landais rtfa se dit vritan en anglo-saxon, 
et 0]>m s'appelait Ftioton dans les lan- 
gues teuloniques. 

( 1 ) Ferre , luli , latus; pingo , pixi , 
pielus ; aller, je vais , que ] aille (L 
mouillé est véritablement une lettre 
nouvelle qui s'exprime d'une manière 
différente dans les autres langues) ; en 
portugais ter , tendo , tido, tenho, tive ; 
dux , du ci s; lex , legis; caro, carnis; 
corpus, corporis; l'anglais mouse fait 
au pluriel mice; Zzuç devient Ato? au 
génitif, et l'irlandais bhean mna ; l'islan- 
dais madr prend dans tous les autres cas 
un N à la place du D. 

(2) La simple comparaison des éty- 
mologies les plus authentiques montre 
qu'il est impossible d'établir ces règles 
générales qui seules constituent une 
science. Les philologues conviennent 
eux-mêmes que lo F gothique remplace 
le Tf sanscrit ; le F du vieil allemand le 
cf , et le F latin le Vf , et quelquefois 
le ^J. Les gutturales du sanscrit et du 
persan se changent en V en passant 
dans les langues européennes : f^c| 

latin vivo ; ^jlfat , latin permis ; 
^TJHt » v » eiî allemand waso ; persan 



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— 201 — 

assez inintelligentes pour ne pas même foire de distinction 
entre les corruptions amenées par la prononciation et ^>ar 
l'écriture (1). Tout diffère cependant dans les causes et Ja 
nature de leurs altérations. Les unes résultent de certains 
sons particuliers que l'alphabet des autres langues ne leur 
permet point de reproduire (2), ou que l'habitude des orga- 
nes oblige de modifier (3), quelquefois même de rejeter en- 
tièrement (4) ; les autres sont produites par un système d'é- 



^%jS7 allemand warm ; (j^j^, alle- 
mand warten: , français aver- 
tir; celte règle n'est cependant pas 
mus exception : Guadalquivir est une 
corruption éyidenle de l'arabe ^àl^ 
jJuXJI , la grande rivière. Au con- 
traire, le Y zend est changé en gua 
dans les transcriptions parses; note de 
H.E.Burnouf,ap.Lepsius, Zwei spraeh- 
vergleichende Àbhandlungen , p f 100, 
et le V Scandinave , le W allemand et 
anglais, deviennent un G dans les lan- 
gues romanes. Guido est venu de Wido, 
Gautier de Walter, Guillaume do Wi- 
lhelm 9 Galles de Wales; le vieux fran- 
çais Norguinge (Brut, v. 10050) de Nor- 
vège , Gaie de la Wie , rivière 'du comté 
d'Hereford : 

Joste Gaie, une ère corant, 
Gaie l'appelent li voisin. 

Brut, y. 7798. ♦ 

Quelquefois cependant le contraire a- 
vait heu : 

Ains atendi le péril sans lui vuaitier anchois. 
Adans d'Arras, Chronique rimée, v. 295. 

Vuaitier vient de l'islandais gat, et en 
Normandie deux gués (de l'islandais gâta) 
à l'embouchure de la Tire et de l'Ai- 
relle s'appellent Vey; on écrivait même 
indifféremment en vieux français vivre 
elguivre, vorpil elgorpil. Le V proven- 
çal s'est^chaugé aussi en G; varah esi 
devenu guéret y virolet girouette, vuilhz 
gueux. Sûakspeare disait guàrd ét war- 
der. 4Jn des philologues les plus réser- 
vés ( M. de Mérian ) est convenu lui- 
même de ce vague : Id manendi sumus 
C, G, immo K, nonnunquani abire in 



CH, hoc in H, et H in nibilum; Trt- 
partitum, p. 79. Voyez Passerat, De 
Litterarum inter te Cognatione ae Per- 
mutation*; Vossias, De Litterarum Per- 
mutatione Traclaius; Rask, UndersiS- 
gelse omdet garnie Nordiske Oprindelse; 
Pott, Etymologische Forschungen ; Mei- 
dinger, Vergleiehendes .Wtirlerbuch; 
Bopp , Vergteiehende Grammatik des 
Sanskrit ; Eichoff , Parallèle des Lan* 
guet de l'Europe et de l'Inde; Prichard, 
On the easlem Origin of the Celtic Na- 
tions , p. 27-91 ; Diez , Romani sche 
Grammatik, 1. 1, p. 104-334; J. Grimm, 
Deutsche Grammatik, 1. 1, p. 578 , 581, 
584, etc. 

(1) La roétathèse , par exemple, la 
transposition des lettres , ne semble 
avoir pu être produite de manière à 
affecter la forme des mots que par l'é- 
criture, quoiqu'on la trouve dans les 
flexions d'un même verbe : spemere , 
sprevi ; tuli, latus. 

(2) 11 serait impossible aux autres 
langues de conserver la pronouciatiou 
du TH et du CH anglais , de notre N 
nasal, du J espagnol et du £ polonais. 

(3) Les langues ont toujours des sons 
qu'elles affectionnent, et qui leur font 
modifier la prononciation des mots 
qu'elles empruntent. Ainsi le latin et 
l'éoliquc recherchent les palatales et le 
R; le dialecte atlique aime les labia- 
les et le S , l'espagnol les gutturales, 
et le français le N, que le portugais re- 
pousse. Dans la langue francique le Z 
remplace constamment le T gothique ; 
L devient souvent un I en italien , et un 
R en valaque. 

(4) En mandschou aucun mot ne 
commence par un R , ni dans le teuton 
primitif par un Pj le N ne précède ja- 
mais un K en islandais , ni une liquide 



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— 202 — ' 

cîiture qui rend faciles les erreurs (1) el les mépri- 
ses (2) , par la ressemblance de la forme des lettres (3), 
la différence de valeur que leur donne chaque peuple (4) , 



en français; le valaque change en P le 
C sum d'un T ; il fait asteplu <f expec- 
lo , fruptu de fructus , laptuca de lac- 
tuca, luptu de luctor, peptine de pec- 
ten , peplu de pectus. 

(1) En hébreu np*W et fipny ; en 
persan et g\3 ; en vieux français 
monslier et mouititr, avenc et aveuc. 
Les hommes les plus instruits peuvent 
être trompés par ces négligences de 
«cribe: M. Rilson a lu, Ktng Bom , v. 
1301 : 



The sbip 
Thewind 



ganto cronde, 
wellonde... 



an lieu de croude et loude. M. Méon a 
lu aussi , dans son Nouveau Recueil de 
Fabliaux , maufens pour maufeus : 

Maufens et maie flame m'arde. 
Mule tanz Fratn, v. 664k 

ïl semble même qu'en vieux français ce 
changement avait lieu pour la rime : 

La sainte Pasque aproche mont (mont) , 
Vous devez estre tous semons 
A ma cene ; n'y faHIiez mie 
Que ne m'y teignez conpaignie. 

Passion de Nostre seigneur; ap. Jubinal, 
Mystères inédits, t. H , p. 168. 

Et il cite un autre exemple semblable 
tiré de la Chanson des Ordres, par Ru- 
tebeuf. 

(2) L'ordre des caractères- n'est point 
partout le même ; on les lit de gauche à 
droite , de droite à gauche , ou de haut 
en bas.. Dans les écritures pélasgique 
(la dernière disposition ne s' v trouve pas), 
ru ni que, chinoise et égyptienne, ces di- 
rections peuvent être adoptées indiffé- 
remment; elles se trouvent toutes les 
trois sur l'obélisque de Louqsor. Dans les 
langues sémitiques les caractères sont 
rangés de droite à gauche , et les peu- 

Sles qui suivent un ordre différent ont 
u les lire souvent en sensinversc.il est 
par exemple difficile de croire que le y\ 
persan n'a pas été lu va, qui se trouve 
comme radical dans l'islandais vat , l'al- 
lemand toaster et l'anglais water. En 



sanscrit l'I bref f^précède dans l'écritu- 
re la consonne qu'il suit dans la pronon- 
ciation ; U est probable que cette irré- 
gularité a produit bien des méta thèses. 
Le^ crochet qui exprime le N en polo*, 
nais, l'anusvara sanscrit, et les points 
de l'alphabet runique et arabe , ont dû 
être quelquefois négligés par les copis- 
tes , et amener une foule d'altérations. 
-Ainsi l'on dit en persan Ç^jS et » 

et ^%îj , et JOU^i; 

en ganscrit '=g^ et 3^ et 

(3) Dans l'alphabet éthiopien le H a le 
son du Z; le rho P et le chi X de» 
Grecs sont devenus notre P et notre X ; 
leur B et le B copte avaient le son du V; 
il y a dans le livre de Constantin Por— 
phyrogenrièle , Dfi Caeretnoniis Âulae 
Bysanlinae, t. I, p. 215, éd,de 1751, 
du latin en caractères grecs, et vivito 

est écrit ^ïj^nts ; le M copte JJ ressem- 
ble beaucoup taptre U, et l'O long ÇJJ * 

notrè M manuscrit. Cette différence dans 
la valeur des signes amène des chan- 
gements dans l'orthographe des idiomes 
qui ont le plus d'affinité ; ainsi bataille 
est écrit dans les autres langues ro- 
manes bataglia , batalla et batalha. 

(4) Le beth 3 a la signification du B 
eldu V, le pé fi du P et du F, le tsadé y 

de TS et ST, le pi copte I\ celle du * 

et du B. Le gamma V changeait de 

prononciation devant r, K,X et E. Le 
Z islandais se prononce comme DS dans 
islenzkz, TS dans veizla, DHS dans 
gerzkz, 88 dans mi%a, et ST dans rtw- 
faz; Bergmann, Poëmes Islandais, p. 
93. Notre X a le son de C dans, la se- 
conde syllabe de Xerxès, de GS daus 
exercice, de K dans excès, de KS dans 
luxe, de S dans six à la fin" d'un mem- 
bre de phrase, de SS dans soixante , de 
Z .dans deuxième , et il est souvent 
muet à la fin des mots : paix , voix. Le 
J et le V, qui étaient à la fois consonnes 



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et la variété des sons qu'elfes ont dans la même lan- 
gue (1). 

Ces règles eussent-elles toute la rigueur nécessaire , les 
faits qui leur serrent de bases fussent-ils d'une vérité incon- 
testable , elles deviendraient fort souvent fausses par leurs 
applications. Les peuples ne varient pas tellement leur vo* 
tabulaire , que des mots presque identiques ne se trouvent 
dans les langues les plus différentes , et ne se prêtent égale- 
ment à des étymologies contraires (2). Les études qui ne 
tiendraient compte que de la forme des mots n'aboutiraient 
donc encore à aucun résultat ; au lieu de cbercber exclusi- 
vement l'origine des langues dans le vocabulaire , il faut la 
demander à l'histoire, à l'influence que chaque nation 
exerça sur les développements et la civilisation des autres. 

La difficulté serait fort simplifiée par le système de M. Ray- 
nouard. Frappé de retrouver dans des pays différents le nom 
de langue romane , des formes grammaticales semblables , et 
des mots qui, quoique étrangers au latin, n'en ont pas moins 
une même origine (3) , il ne s'est point souvenu que les 

et voyelles, ont aussi causé des méprises déterminer si jupe, que l'on trouve dans 

et amené des altérations) naguère en- les langues romanes avec un B et un P. 

core Mi Shaton-Turner a lu dans le {Jubon en espagnol, jupa en provençal, 

Brut de Layamon ulode (howled ) au lieu jubea en valaque; l'italien a les deux for- 

dè vlode (flood). Ce changement était mes giuppa et giubba), vient de l'islan- 

quelquefois adopté par la langue elle- àalshiup, du vieil allemand juppei, de 

même inavita devenait nauta. l>arabe £^ QU du , alill iUpparU9? 

(1) En sanscrit le visarga exprime Jeune peut venir de juvenis, du persan 

de l'islandais /on, du vieil allemand . 
vait qu'un seul caractère >*- f f pour junc ou de l'anglo-saxon yeong. Dans 
, des vers de Gower, ap. Warton, t. II, 

le R et le L. Le *§. arménien a le son du p. 536 , on lit joefne ; cela prouve au 

T et duD, le -> njongol celui du G et moîns ( l ue le scribe cr °yai l * «ne ori- 
gine latine. 

du K , ainsi que le P" de l'alphabet runi- . (3) M. Raynouard a reconnu lui-même 

3ue, qui exprimait aussi le son d'à P, et < l ue ce8 «nalogies n'avaient pas la valeur 

u B par le biœrk. qu'il leur avait donnée pour, les be~ 

#Ck . * • soins de son système. Il s'opéra, dit-H, 

(2)Lespeuplesontdesrapportsûvectrop du côté de J'Orient, mais avec d'autres 

ne langues différentes pour que la plus résultats, le même phénomène gram- 

grande partie de ces problèmes ne soient matical qui , dans l'Oi cident* produisit 

pas insolubles. Gomment » par exemple, la langue romane primitive. Soit par 



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idiomes^ermaniques ,qui avaient une foule de racines com- 
munes, s'étaient répandus dans toute l'Europe à la suite 
des Barbares , et il en a conclu l'existence d'une langue qui 
se serait partout substituée au latin , et qu'aurait fixée la 
littérature des troubadours. D'abord aucun témoignage di- 
rect ou indirect n'atteste l'uniformité de la langue vul- 
gaire (1) ; les faits qu'on a cités prouvent seulement que la 
corruption était graduelle , et qu'if y eut un temps où elle 
n'était pas assez profonde pour avoir rendu le latin inintel- 
ligible (2). Et, ce système fût-il appuyé sur des témoignages 
formels, l'histoire du moyen âge les rendrait trop suspects 
pour que l'on pût les accueillir. Cette universalité d'un 
idioiqe aurait nécessairement une cause f et l'on ne saurait 
la rattacher à aucun fait qui l'explique : aucune conquête ne 
l'imposa par la force des armes , aucune colonisation ne le 
transporta dans toute l'Europe, aucune prépondérance po- 
litique ou littéraire ne le rendit d'un usage général. Une telle 
uniformité ne serait possible que si une langue , altérée dans 
chaque pays parle mélange d'idiomes divers, n'en subissait 

reflet du hasard, soit par la force même par Arnoul avec les ennemis de Hugues 

des choses, l'idiome valaque retint ou Gapet , vulgari lingua ; mais on n'en 

rencontra quelques uns des principes peut tirer aucune conséquence, puisque 

qui ont constitué d'une manière si pré- c'était des Allemands et des Anglais, qui 

cise et si analogique les langues de 10c- ne parlaient certainement pas le ro- 

cident; Poésies des Troubadours, t. man. 

VI , p. lxvii. (2) Le fait le plus spécieux se trouvait 

(1) Nous venons de découvrir dans dans une Vie de saint Liobe , écrite par 

du Cange, Glomarium, t. V, col. 1488, Rodulfe, mort en 865 ou 866. Il ra- 

un passage de Lamberlus A rd en sis qui conte qu'un Espagnol, étant venuimplo* 

donne à l'hypothèse de M. Raynouard rer sa guérison à Fulde, fat interrogé 

une apparence de vérité qui lui avait parmi prêtre à qui il répondit... quo- 

manqué jusqu'à ce jour. De lalino in niam linguae ejus, eo quod esset Ilalus, 

sibi notissimara romanîiatis linguam notitiam habehat; ap. JUabillon, Acla 

fida interpretatione translatam. Nous ne Sanctorum Ordinis S. Benedicti, Sae- 

doutons pas que ces expressions no s'ex- cul. III, t. II, p. 258. Mais loin d'ap- 

pliq uent dans un sens différent par la puyer l'opinion de M. Raynouard , ce 

patrie de l'auteur, l'âge où il vivait, et passage nous semble la combattre. Il 

la signification restreinte qu'il donnait à distingue la langue de l'Espagnol de 



romanilas; mais le temps nous manque celle de l'Italien, et nolitiam habebat 

pour nous livrer aux recherches née» s- n'indique même pas que leurs rapports 

saires. Un autre passage (ap. DuChesne, fussent bien étroits. Le latin n'était pas 

Hitê. Franc. y t. IV, p. 109) semblait encore assez corrompu dans les deux 

aussi pouvoir confirmer l'hypothèse de pays pour empêcher les habitants de 

M, Raynouard; il parle d'un traité fait s'entendre. 



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205 — 

pas moins partout les mêmes changements ; si des corrup- 
tions , produites par des causes chaque jour plus différentes, 
si des éléments de plus en plus contraires , formaient avec 
le temps de nouveaux idiomes qui conservaient toujours 
leur unité première. Énoncer les conditions d'une pareille 
hypothèse, c'est rendre sa discussion superflue. L'altération 
fut graduelle , locale (1) ; chaque peuplade harbare appor- 
tait de nouveaux éléments de corruption , et ils se mêlaient 
plus ou moins au latin , suivant ses rapports avec la popula- 
tion primitive et l'analogie des langues (2). Une foule de pa- 
tois s'étaient insensiblement détachés de la langue latine , et 
se développaient à part, jusqu'à ce que l'un d'eux, plus fa- 
vorisé par les circonstances , dominât , sinon absorbât , les 
autres. Les trois plus vieux monuments de la poésie fran- 
çaise sont écrits dans trois dialectes différents (3), et il nous 
reste des ouvrages en plusieurs patois d'Italie, qui remon- 
tent jusqu'au 12 e siècle (4). L'antiquité des langues de l'Eu- 
rope moderne , et leur diversité d'origine , résultent même 



(1) Saint Jérôme le dit positivement bïiées par Lebeuf, Dissertation» sur 
dès le quatrième siècle : Ipsa laliuitas et l'histoire, t. H, p. 556-530. 
regionibus quotidie mutatur et tem- (4) Le patois piémontais que Léger a 
pore; Epistola ad Galatas, I. II. préf. inséré dans son Histoire des Vaudois 7 
L'opinion d'un savant aussi distingué t. I, p. 40, est même des premières an- 
que Maffei a trop de poids pour que nous nées. Sainte-Palaye a publié des vers de 
ne la rapportions pas; il dit dans son Rambaut de Vaqueiras en patois génois 
Verona lllustrata : Certa cosa essendo de 1226 ; Mémoires de l'Académie des 
che i uostri odierni dialetti non ait: onde /mer., t, XXIV. Pietro da Bescape fit, en 
si forinarono cbe dal diverso modo di 1264, une traduction du Vieux-Tesla- 
prononziare negli aittichi te ni pi , e di ment en vers milanais; ap. Verri, Sto- 
parlar popolarmentc il laliuo; a p. Mu- ria di Milano; et Sacbelti , qui vivait 
ratori, Antiquitates Italicae, t. II, col. vers 1580, a inséré dans ses Novelle XC1I 
1043.. et CXXXVII quelques passages en pa- 

(2) Le même fait s'est produit en An- lois de Frioul. Voyez toutes les variétés 

rendent e 



dans des circonstances qui le de ces patois dans Adelung, JftfAri rfato, 

encore plus significatif. Les t. II, p. 496-554; Perticari, Projpotita 

causes et les éléments de corruption di aleune correzioni ed aggiunte al 

étaient les mêmes, et cependant l'auglo- Vocabolario délia Crusca, et surtout 

saxon a persisté dans le nord beaucoup Fernow , Romischen Studien, t. III, p. 



Plus long-temps que dans le reste die 211*545. Il en existait déjà beaucoup 

Angleterre ; voyez Thorpe , Cœdmon , du temps de Dante , car il dit, De Vulga- 

préf. p. 12. ri Eloquio : Romanorum non vulgare, 

(3) L'hymne à sainte Eulaiie, le poëme sed potins tristiloquium, Italorum vulga- 

sur Boëce et les deux petites pièces pu- rium omnium esse turpissimum. 



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— 906 — 

de leurs vocabulaires (1); tontes o»t emprunté àèà mots à 
des idiomes différents , et il ea est qai exercèrent sur leur 
formation une incontestable influence , avec lesquels ^Mes 
n'auraient pas eu de communication depuis leur séparation 
du roman *(2). Il n'est d'ailleurs aucune langue assez anté- 
rieure aux autres pour être regardée comme leur source 
commune; le provençal, à qui on a voulu' attribuer cette 
prépondérance, se fixa dans le même temps. Dante loue 
Arnault Daniel d'avoir poli sa langue maternelle (3), et Pé- 
trarque dit, en termes exprès, qu'il fit honneur à sa patrie 
par son agréable et nouveau langage (4). Une coïnciden- 
ce remarquable semblerait même prouver que la langue 
d'oïl né fat pas gantf influencé sur la formation de là langue 
d'oc. Dans toutes deux. <*& poqvait supprimer l'E des pro- 



(1) Ainsi l'italien , plu* directement 
émané du latin, n'a pas un dixième de 
mots d'une origine différente^ Die/, 
Grammalik der romanischen Sprachen, 
t.I, p. 60. L'espagnol a beaucoup de mots 
arabes; voyez Lopez, Compendio de* 
algunos vocablos arabieos introducidot 
en LenguacaUellana; Weston, itematna 
of Arabie in the spanish and portuguese 
Languaget (incomplet et plein d'erreurs), 
et surtout Von Hammer, Ueber die Lan- 
derverwaltung unter dem Chalifat , p. 
75. Outre ses mots arabes ( Weston , et 
Souza, Vettigxos da Lingua arabica em 
Portugal) y le portugais en a beaucoup 
d'origine française, qui y furent probable- 
ment apportés par Henri de Bourgogne, 
yer» 1090. M. de Souza en a donné une 
liste dan» YEuropa Portugueza, t. m, p. 
385, et Ton -en trouve une autre dans les 
Memorias da Aeademia das Sciencias , 
t. IV.llyadanslerumonsche une grande 
oùantité de mots allemands : Adler y Enta 
flSnte), Giavel (Teufel), Gigia (Geige), 
l^Œ\fn^),lMft,mvel(^e\) y Schna' 
bel, Stork (Slorch), Taglier (Teller), 
tschuncas (Schinken), Vaffen (Waffen), 
Vonn (Wanne), Zeiber (Zuber), Zinn , 
etc. Le nom del'arc-en-cieljorc-d* pliev* 
gia , est la traduction du nom allemand 
Begenbogen. Le valaque a retenu une 
foule de mots qui ne se trouvent pas 



dans les autres idiomes romans. D'après 

Thunmann , Untersuchungen uber die 
Getehichte der VsUich. Europ. Volker y p. 
339, une moitié de son vocabulaire 
viendrait du làtin et 3/8 des autres mots 
seraient dérivés, du grec, 2/8 du gothi- 
que, dut slaVe et du turc, et 3/8 d'une 
langue fort ressemblante à l'albanais. 
Quelques uns de ces rapports ont été 
indiqués par M. Diez, Grammatih der 
romanischen Sprachen, t. 1, p. 66-»67. 

(2) Tels sont par exemple l'islandais , 
dont les dérivés sont en si grand nom— 
bre dans le vieux français , et le gothi- 
que, dont l'espagnol a conservé quelques 
radicaux. 

(3) C'est au moins le sens que nous 
donnons à ce vers : 

Fu miglior fabbro del parlar matemo, 

Purgatorio , ch. XXVI , st 115. 

Malerno indique une langue, particuliè- 
re oui n'avait pas la généralité que lui 
attribàait Sf. Raynouard. 

(4) Fra tutti il primo ArnaMo Danielo 
Gran maestro d'amor, ch' alla sua terra 
Àncor fa onor col dir nuovo e bello. 
Trionfo d'Amore t ch. IV, st. M. 

Nous devons cependant dire, qu'on trëu^ 
ve dans quelques éditions polito au Heu 
de nuovo. 



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— 207 — 

noms me, te, se, et réunir la consonne au mot suivant (1). 
Cette faculté n'est point naturelle àiin peuple qui accentuait 
fortement les E (2) ; elle est plutôt empruntée à un idiome 
où leur son sourd et presque muet obligeait souvent de le re- 
trancher dans le langage (3), et permettait toujours de l'éli- 
der dans la versification (4). Au moins n'est-ce point une 
imitation du provençal , et , comme on l'a prétendu , une 
preuve de son influence (5); cette élision se trouve dans des 
poëmes presque aussi anciens que les plus vieux monuments 
des troubadours , et leurs auteurs vivaient probablement en 



(l)La Chanson de Roland en offre beau- 
coup d'exemples, il n'y en a point dans 
le Charlemagnes ; mais si cette différen- 
ce ne tient pas à un dialecte particulier, 
peut-être le scribe a-t-il rétabli les E 
parce que de son temps ou ne les suppri- 
mait plus. La longueur de plusieurs vers 
le ferait croire. 

Bf ult ert forz li reis Hugon , si il se metet 

en avant. 
V.473. 

Dites al rei Hugun qui il me prest son 

haberc brun. 
V.535. 

Cette suppression de TE muet était si 
bieu dans l'esprit et les habitudes de la 
langue, qu'elle s'est conservée dans la dé- 
clinaison des articles; on disait en vieux 
français al, dets, al s ; L a été changé 
en U, comme dans une foule de mots, 
excepté au génitif pluriel , où ;il a été 
élidé. Quelquefois même on supprimait 
TE dans les cas directs: en Ifou , dans le 
feu ; Hymne à sainte Eulalie , v. 19. 

, Si que ne Iporent esgarder 
CH qui le champ durent garder. 

Songe d'Enfer^. Juh\m\ , ^stères 

De Imengier leenz atorner. 

Id., p. 394. 

(%\ On trouve cependant des élisions 
du même genre dans les autres langues 
romanes, mais ce sont des licences poé- 
tiques qui n'ont point le caractère d'un 



la mesure les syllabes sur lesquelles on 
appuie le plus dans le langage usuel , et 
les nouvelles langues qui étaient sorties 
des patois du peuple avaient dû conser- 
ver une partie de leurs habitudes. Au 
reste , dans la poésie hébraïque on pou- 
vait aussi affixer les pronoms ( suivant 
Schultens, Jnstituiiones ad fundamenta 
linguae hebraicae , et Michaelis, Notae 
in Lowlh , Praelectiones de sacra poesi 
Ilebraeorum , p. 4), et les conséquences 
que Ton tire des formes grammaticales 
et même des idiotisraes d'un peuple res- 
tent toujours des suppositions; il pou- 
vait imaginer les règles et les exceptions 
qu'un autre a inventées. 

(5) L'E se supprimait dans les pro- 
noms suivis d'un verbe commençant par 
une voyelle, m'aime, t'avertis, si une 
fausse analogie étendit cette suppression 
aux autres. 

(4) Une des règles les plus générales 
de la vieille versification française vou- 
lait que la syllabe de la fin de chaque 
hémistiche ne comptât pas dans ta me- 
sure du vers quand la voyelle était un E. 
Elle s'est conservée dans les rimes fémi- 
nines. 

(5) Il y a dans la Bibliothèque Françoise 
de DuVerdier, t. III, p. 542, un passage 
qui distingue le roman du vieux français, 
et serait fort important si l'auteur était 
plus ancien : Pierre Sala, écuyer (dans la 
12* siècle ) , a traduit de rime roman- 
de en rime françoise le roman do Tristan 
et la belle roine Vseulte. Romande est 
certainement romane, car on le trouvo 
avec cette signification dans Fauchet , 



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Angleterre , où la langue, qui n'était parlée que par le vain- 
queur, était, pour ainsi dire, morte , et conservait les formes 
qu'elle avait au temps de la conquête (1). On ne saurait donc 
dériver d'un roman primitif tous les idiomes de l'Europe 
latine; c'est plus haut, dans des sources variées, qu'il faut 
chercher leur origine , et l'on est forcé de borner ses inves- 
tigations à une seule langue à la fois , parce que l'histoire 
leur apporta à toutes des matériaux différents. 

Il est d'abord un fait que les recherches de D. Rivet et 
les travaux de M. Raynouard ont rendu inattaquable (2), 
c'est que le latin est le point de départ du français et la base 
de tous ses développements. L'examen des premiers monu- 
ments de notre langue en eût d'ailleurs fourni des preuves 
irrécusables (3). Les mots latins y sont à peine francisés \ les 
noms restent souvent sans articles , la plupart des verbes 
manquent encore des pronoms personnels, et sont rejetés à 
la fin des phrases , suivant les règles de l'élégance latine (4). 



(1) Cette différence de l'anglo-nor- 
mand et du français est un fait trop na- 
turel pour a\oir besoin de témoignages ; 
mais il s'en trouve un bien formel dans 
Chaucer. Il représente la Prieure comme 
uue femme chez qui tous les genres do 
distinction sont réunis , et ajoute : 

And frenche she spake full fayre and fetisly, 

For frenche of Paris was to hire unknowe. 
Canterbury Taies , prol., v. 127. 

Gower disait dans Le Creatour de toute 
créature : 

A l'uniyersite de tout le monde 
Jôhan Gower ceste Balade envoie , 
Et si jeo n'ai de francois la faconde 
Pardonetzmoiqejeo deceo forsvoie; 
Jeo suis Englois, si quier par tiele voie 
Estre excuse. 

Ap. Tvrwhitt, Chaucer, t. I, p. 44, 
éd. m-4°. 

De le franceis vile , ne del rimer, 
Ne me deit nuls hom blâmer, 
Kar en Engleterre fu ne 
E norri , e ordine , e aleve. 
Guillaume de Wadington (Wadigton), 
Manuel de Pechks (15« siècle). 



(2) L'avant- propos du t. VII de V His- 
toire littéraire de la France^ et les 1. 1 
et VI du Choix des Poésies des Trou- 
badours. 

(5) Voyez à l'appendice de ce chapitre 
les deux plus auciennes pièces en prose 
et eu vers , et les remarques que nous y 
avons ajoutées. 

(4) L'article des langues romanes ne 
nous sêml)le pas tenir <t£ l'arabe Aλ 
comme on l'a prétendu ; celte étymolo- 
gie ne rendrait compte que d'une de ses 
formes, et l'espagnol, sur qui l'influence 
de l'arabe a été plus, puissante , a pré- 
fixé a/ à beaucoup de noms qu'il en a 
empruntés ;* il le reconnaissait si peu 
pour un article, qu'il le croyait une par- 
tie intégrante des mots. Nous le ratta- 
cherions plutôt à Ville des Latins, dont 
chaque peuple aurait pris une syllabe 
différente; Cette origine est d'autant 
plus probable,' que l'article sarde su, sa, 
sos ,sas y vient certainement d'ipse ( ipsus 
se trouve dans Térence), ipsa, ipso s*, 
ipsas. Cependant on lit dans Hilarius, 
Versus et Ludi , p. 55 et 36 : 

Ha ! Nicholax , 
Si ne me rent ma chose , tu ôl comparas. 



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Aussi le latin deineàra-t*-ih pendant le moyen Acre, la lan- 
gue par excellence (1) , la seule qui méritât d'être enseignée 
dans les écoles (2), et ne fût pas un patois grossier, sans rè- 
gles et sans grammaire (3). Quoique le gaulois ait trop Vite 
disparu pour avoir pris une part active à sa corruption , il 
est impossible qu'une foule de mots ne sewient pas conser- 
vés dans la langue vulgaire ; mais un voile impénétrable ca- 
che leur origine : l'idiome de nos premiers pères a si com- 
plètement péri, que nous n'en possédons pas deux cents 



Le pronom ol a une forme différente de 
l'article, ce qni pourrait faire croire 
qu'ils n'étaient pas primitivement le mê- 
me mot. Au reste, malgré les exemples 
que Ton trouve dans les écrivains latins, 
remploi du pronom démonstratif comme 



article serait dû vraisemblablement à 
l'influence des Goths et des Franks* C'é- 
tait une règle de, leurs langues , comme 
on le voit dans l'Évangile d'Ulfilas et les 
monuments franciques des 8* et 9 e siè- 
cles , et ils la suivaient encore lorsqu'ils 
écrivaient en latin ; voyez Mafculfi alio- ' 
rumque auetorum Formulas veteres 

Jvers la fin du 7* siècle ) , et des titres et 
îomélies qui remontent à 770 ; ap. Ec- 
kard , Francia Orientait* , 1. 1, p. 610, 
884, etc. 

(4) Gascelm , l ot, et tint le chief endin , 
Dist à son oncle deus mos en son latin. 

Romans iïAubri li Borgonnon. 
Unes. 

S'en rat mené a val les rues 
Droit par devant Salehaidain ; 
Si le salue en son latin. 

Ordènes de chevalerie, v. 36. 

Âlmiran, dislo Comte, éfatendetz mos 

latis. 

Ferabras, v. 2487. 

Voyez aussi Voeabolario délia Crusca , 
y 9 Latino ; cela avait lieu même en an- 
glais; Tyrwhitt, Cantetjury Taies of 
Chaûcer, t. II p. 465. Voilà pourquoi 
latinarius , lûttnier, signifiait inter- 
prète. 

L'archevesque Franches a Jumeges ala, 
A Rou et a sa gent par latinier parla. 

Romans de Rou. 



Alexandre l'entend sans autre latinier, 
' GardeplusieprsIaiigagess'estaitMalraitier. 

;* ' . Romans o7 Alexandre/ 

*I1 semble avoir été pris aussi quelquefois 
dans le sens de secrétaire x 

' Ici! Moriceiert latinier * 
Al rei Dermot ke mult l'ont cher. 

Conquête d? Irlande, v. 8. 

{£) Scholasticus signifiait même celui 
qui sait bien le latin : voilà pourquoi on 
avait nommé Fredegarius Scholasticus; 
c'est là probablement l'origine du mot 
anglais scholar. Sedebat antem sanctus 
Martinus in sellula rusticana , ut est in 
usibas servulorum , quas nos rustici 
Galli Trepetias, vos vero scholastici, 
aut certetu qui deGraecia venis, Tripo- 
das nuncupatis ; Severos Snlpitius , Dé 
Vita S. Martini , p. 443, éd. de 1709. 
Scholastice disputa n s , quasi descripta 
libri verba percarrit; vulgariter lo— 
quens, etc.; Damianus, ap. Maratori, 
ûintiquitates Italicae , t. II ; col. 1037. 
Scholastice signifie en tatin ; son oppo- 
sition à vulgariter ne permet pas d'en 
douter, et le reste de la phrase le rend 
encore plus certain ; on n'écrivait pas 
d'autre langue que le latin. Le premier 
livre qui fut imprimé à Utrecht est une 
traduction latine du Nouveau-Testa- 
ment par Petrus Gommestor , et il est 
intitule : Seconda pars Historié scho- 
lastice que est de novo Testamento, 1473, 

(5) rjngarice,turce, grammaticeque 

loquens, 

Reinardus Vulpes{W siècle), l.n,v. 38». 
Grammatice signifie en latin; Saio, 

«4 



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— 210 — 

mots dont l'authenticité soit incontestable (1). Il est cepen- 
dant probable que son influence sur la nouvelle langue ne 
fut pas grande, car les Romains lui avaient emprunté quel- 
ques mots, et la plupart ne se retrouvent pas dans notre 
vocabulaire (B). Les Conséquences que l'on voudrait tirer 



l'écrivain latin dei premières annales provençal , mais nous le croirions plutôt 
des Danois, est appelé Grammaticus. une contraction d'aucilla ; Balma (grot- 
Eînhard lui-même semble avoir partagé te, rocher) , Du Gange : il s'est conservé 
les idées ordinaires sur la grossièreté dans la Sainte-Baumè ;£ar( flot, port), 
des autres langages ; il dit de Charle- Vincentius Bellovicensis, Spéculum Hù- 
magne rlnchoavit et grammaticam pa- toriale, Aeta Sanctorum, Avril, t. I, 
trii sermonis, c. XXIX* ap. Perts, Index onomasticus; Bardi (poètes), 
Monumenta Germaniae Hiitorica, U Diodorus Siculus , 1. V , c. 31; .Ba- 
il, p. 458. tilea (chêne), Àmmianus Marcelli- 
(IjNous citerons seulement les mots nus, 1. XXX; Beel ( sacré ), Vincentius 
qui commencent par les deux premières Bellovicensis , Spéculum Hùturiale ; 
lettres de l'alphabet : * Èelilole ( bardane ) , Àpuleius, Herba- 
Mots devenus français: Ardesia, rium, c. 36; Bria ( ville), Strabon, 
(Martinus, Vita beatoe Mariae de Mal- I. VII; Brigiut ( chasseur ) , Du Can- 
Uaco, ap.Du Cange), ardoise ; Barra ge , peut-être le radical de brigand; 
( Boxhorn , ùriginum Gallicarum £t- Briva (pont ou port) , Valois , Notitia 
her), barre; Beceo (Suetonius, Vitellius, Gaïliarum , p. 100 et 101 ; Bro (terre), 
C.18), bec; Bele ( Diez, Rom. Qram. , Adelung, 1. c, p. 50. 
1. 1, p. 79), belette , peut-être un dimi- Mots devenus français , mais pouvant 
natif de bellua ; Belinuneia ( Apuleius, venir aussi du latin : Alauda (alouette), 
Herbarium , c. 4), jusquiame ; on disait Du Cange; Alauta (alosé) , Diez , t. I , 
belisa en y. fr. d'après Adelung ; veleno p. 80 ; Assectator ( sectateur ) , Qointi- 
s'est conserve en espagnol ; Bereiolum lianus , 1. I , c. 5 ; Braccae ( braies ) , 
(Mabillon, Aeta Sanctorum, 1. 1, p. 573), Suetonius , Juliut Caesar , c. 76 ; Bul- 
berceau; Brace (Plinius, 1. XVIII, c. 7), ga ( bougette , v. fr. ), Schmeller , floi- 
brance , v. fr. , espèce de froment très ritehet WOrterbuch , 1. 1 , p. 182. 
pur d'après Du Gange, s. v° Sandalis ; Mots devenus français, mais pouvant 
comme les Gaulois s'en servaient pour venir aussi des langues tectoniques : 
faire leur bière, il peut être le radical de Aber ( havre ,, abreuver ) , Adelung ; 
brasser ( agiter avec les bras ? ) ; Br<*~ Baro ( ber, baron ), Scholiastus , ap. 
jum (Du Ganse) , brai ; Bren ( Orde- Persius, SaL V, v. 158; Èastard 
riens Vitalis, 1. III ) , bran ; Brutcut, (bâtard) , Wachter , Giou. Germa». 
(Adelung, Mithridatet, t. II. Peut-être med. AEvi; Benna (banne, v. fr. banot), 
cependant vient-il de Ruscus, que Ton Festus;Frodoardus, Historiée Eccletiae 
trouve dans Calpurnius , Ecl, III, v. 4, Bemèntit 1. 1 , ç. 19. 
et Pline , 1. XXI et XXIII , p, 50 ) , Au reste, de pareilles listes ne peuvent 
brusc. avoir rien de certain; les anciens an- 
Mots qui ne sont pas devenus fran- leurs àttacbaient des idées différentes 
çaîs : Acaunumarga (espèce de marne), au nom de Gaulqii, et attribuaient aux 
Plinius , I. XVI , c* 7 ; Albogon ( dente- mômes mots des origines diverses: ainsi 
laire , conyse , herbe aux puces ) , Lancea .serait galUque d'après Diodorus 
Adelung, Mithridates , t. II, p. 42; Siculus; étolien d'après Plinius , I. 
Aliungià ( nard ) , Dioscorides , 1. 1 , c. VII, c. 56; espagnol d'après Varron, 
7 ; Anepea (eflébore blanc ) . Adelung , ap. A. Gellius , 1. XV , c. 30 , et aller- 
I. «.,dl.43; Arinca, (espèce de blé), Pli- mand d'après Sisenna, ap. Nonius , 
iu>is,i. XyiII,c.3:peuVétrelerigwt I. XVIII, c. 26. 
au patois de liséré ; Auca (oie) , Capû (2) Alce, Caesar., I. VI , c. 26 ; Ho- 
tuiare de ÏMi$, c. 62 : on le trouve en rtiut , Forceftini 9 1. I , p. 312 , col. 3 > 



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— 211 — 

des analogies du français avec les idiomes qu'on prétend dé- 
rivés du gaulois seraient nécessairement bien hasardées (1). 
Quand on admettrait cette origine, qu'aucune raison ne 
prouve et qu'aucun témoignage n'atteste , leurs différen- 
ces (2) montrent que les changements qu'ils auraient subis 



éd. aliéna. ( d'origine orientale d'après 
bidons, 1. XII, c. 2); Baseauda , 
Martialis, LXIV , ép. 99; Brita ttea, 
Colnmella ,1. XU , c. 59 ; Camar , 
Quintilianus , 1. 1 , c. 5; Cateia^ Virgi- 
lius, I. VU, y. 741 ( Servius ad v. c); 
Caterva , Vegetios , 1. II , c. 2 ; <7ot>t- 
nus , Lucanus ,1.1, v. 426 ; Culcila , 
Cieero , Tusculanae , 1. III, c. 19 ( d'o- 
rigine gauloise suivant Adelun? , i. II , 
p. 54 ; on le trou? e cependant déjà dans 
Plautus, Casina , act. II , se. IV, t. 28) ; 
Cumba ( d'après Festus , de xuftéoç); 
Gesum, Yirgilïus , ÀBneit , 1. VIII , y. 
661 ; Glastum, Plinius, 1. XXII, c. $ 
(italien glatto , glattro ; noire guetde , 
gaude , semble plutôt Tenir de 1 alle- 
mand; dans la glose, ap. Elnonensia , 
p. 20, Isatis est traduit par WaUdus; 
mais on trouve glaston dans le Roman 
de Perce for est , 1. 1 , fol. I , verso ) ; 
Pêtorritum , Horatius , Bpisiolae , . 1. 
H ,ép. I, y. 192; RKeda> Cicero, Pro 
Milone 9 c. 20; Rheno , Caesar , 1. V , 
e. 21 ; Sape , Plinius, 1. XXVIII , c. 12) 
Sparum, Sallustius, Catilina, c. 59; 
Taniacae, Varro , De Re Rustica , 1 . IX , 
c. 4 ; Urus , Macrobius , Saturnalia , 
1. VI , c. 4 ; Viirwm , d'utfum d'après 
Adelueg , t. U , p. 75. 

(1) La position de l'Angleterre fait 
croire que ses premiers habitants Tin- 
rent des Gaules , et le passage où César 
dit que l'on y allait pour Se perfection- 
ner dans la religion deS'Druides le rend 
plus probable encore ; nftiis on ne sait k 
quelle époc( rte cette colonisation eut Keu, 
et une langue oui n'était point fixée, 
qu'on -ne pouvait même écrire, devait 
s'altérer promptement et se. séparer en 
dialectes&epluson plus différents. Ta- 
cite le reconnaît «éj à dans la Vied'Agri* 
cola i Sermo non mukum di versus, et 
l'en ne doit point prendre ces expres- 
sions à la lettre. Il fallait que la diffé- 
rence fa gràsd&pour être sensible à des 
étrangers. Députa, elle ne put que s'ac- 
Qtf tU M , etenWS , lorsque les Bretons 



revinrent s'établir dans les Gaules, ils 
avaient lutté contre les Saxons, et leurs 
rapports avec eux avaient dû encore al- 
térer leur langue. D. Lobineau, Hit- 
(oire de Bretagne, p. i , place le re- 
tour des Bretons en 458 j mais la Chro- 
nique du Mont- Saint-Michel le fixe d*nv 
ne manière positive : Anno 513 venerunt 
transmarini Britanni in Armoricam , fd 
est Minorem Britanniam , et c'est aussi 
l'opinion de Dubos, Histoire critique de 
V Etablissement de» Fronçait dans le» 
Gaules, t. H, p. 470. Au reste, quelle que 
soit son époque, c'était après la conauete 
saxonne; on ne peut révoquer en doute 
l'autorité du poëte saxon : 

Gumque novas Angti sedes sibi quaerere 

veUent, 

Saxonesque shnul banc fhvasere féroces , 
Expulsi statim veteres cesseret$olonL 
Maxima pars quorum (ugiens mare transHt, 

Gallia qua fines habet extremos, îbi tandem 
Fluctibus Oceani quae proxima viderat arva 
Detinuit, quibus in terris bue usquemoratur, 
Indicium patriae solo dans nomme priscae. 

Annales Caroli Magni, 1. II , ap, Du 
Cbesne*, Historiae Ffancorum Scripto- 
re#,t. 11,4). 148. \- 

Les Bretons rapportèrent donc une lan- 
gue bien différente de celle que leurs 
ancêtres avaient emportée, et elle ne 
put se retremper à sa source. Le latin 
était, dans le 6 e siècle , la langue vul- 
gaire des Gaulois, et rien n'autorise à 
faire une exception pour les habitants 
de PArraorique. Il est d'ailleurs proba- 
ble qu'ils étaient trop peu nombreux 
pour modifier la langue des conquérants, 
ou qu'ils se retirèrent dans une autre 
partie des Gaules , car aucun témoigna* 
ge n'indique que les Bretons aient eu de 
combats k livrer pour, s'établir dans leur 
nouvelle patrie. 

(2) Un exemple le rendra plus sen- 
sible , quoique peut-être une pronon- 
ciation différente -diminue les différences 
de Pécriture. 



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— 212 — 

depuis leur séparation de la' langue-mère (1) ont été trop 
profonds pour que leur état actuel légitime aucune conjec- 
ture (2). Les relations des Français avec les peuples orien- 
taux étaient trop rares pour influer sur la formation de la 
ïanpue : elles ne furent directes qu'avec les Arabes , et leurs 
invasions soulevaient tant de haines , que leur passage dans 
le sud de la France ne put laisser de traces, même dans le vo- 
cabulaire. Lors des croisades, quand l'estime que l'on portait 
au courage força le fanatisme de transiger avec ses dédains , 
la langue était déjà trop riche de ses ressources pour réformer 
sa syntaxe et se prêter à des formes nouvelles (3). Chilpéric 
avait fixé des Hébreux à sa cour (4), et l'on a prétendu (8>«ue 
trois des lettres qu'il voulut introduire dans l'écriture fcanéi- 
que étaient empruntées àl'alphabet assyrien (6). Pendant le 
10 e siècle , les juife furent extrêmement répandus en France; 
leur langue n'était pas connue seulement des érudits (7) , 



Un homme avait deux fils; S. Luc, 
c. XV, v. H. ' . 

Celtique breton : Eunn dén en doa 
daouvab; d'après le Tetlamant nevez 
ho» aoirou Jezuz Kriit; Angoulôme, 

Celtique gallois : Vr oed gan ryw wr 
<tdau fftb ; d'après le Bibl Cyttegr-Lan , 
W.gr hen Dêitament a'r Newydd; Lon- 
dres, 4769- * ..^ 

Celtique irlandais : Do bhàdar dias 
mac ag daine àirighe ; d'après le Tiomna 
nuadh ar dtigeama agut ar tlanut- 
gheoraJota Criotd; Shacklewell, 1813. 

Celtique erse : Bha aig duine àraidb 
dilhis mhac ; d'après le , Ttomnadh 
nuadh artighearna agus ar tlanutghtr 
Jota Criotd; Edimbourg, 1813. 

(1} Les Hibernions et ïesPictes étaient 
probablement d'origine celtique ; mais 
leur établissement en Grande-Bretagne 
est antérieor a tous les documents his- 
toriques , et leurs langues s'étaient cer- 
tainement fort éloignées de celle que 
parlaient les Gaulois : elles durent donc 
altérer le celtique des Bretons. L'analo- 
gie de la grammaire et du vocabulaire 
rendait la corruption plus facile et plus 
prompte. Les rapports des Bretons avec 
es Scandinaves ne parent non plus res- 



ter sans influence sur leur langue , et 
nous savons par Tacite qu'ils se livraient 
avec ardeur à l'étude du latin : Qui mo- 
do linguam romanam abnuebant , elo— 
quentiam concup&ceretft ; Jgricolae 
Vita,c. 21. " . 

(2) La plus grande partie des moto 
gaulois que nous connaissons encore ne 
se trouve même plus dans aucun de ces 
prétendus dialectes celtiques. 

(3) U est aussi bien peu probable que 
les lettrés aient fait des emprunts aux 
langues orientales ; en les ignorait si 
généralement , que Pierre le Vénérable, 
abbé général des Clunistes , n'avait per- 
sonne dans son ordre qui sût l'arabe ; 
Mabillon, AnnaUt Ordinis S.Benedicti, 
t. VI, p. 343. * . . 

(4) Prie, entre autres, y jouissait 
d'une grande faveur. 

(5) FauchetetPitbou. 

(6) C'est le nom que les Hébreux eux- 
mêmes lui donnaient, JVWMC ; on 
trouve d'autres caractères sur les mon- 
naies maccabéennes; voyes Çesenius, 
Lehrgebaude der hebr&isehm Sprache, 
_ g 

(7) Sigon, abbé de Saint-Florent, 
Sigebert de Gemblours ,*t Thiotfrid, 
abbé a'Epternach, savaient l hébreu; 



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— 213 — 

elle devint familière dans les monastères (1), et plusieurs des 
savants qui prirent la part la plus active au renouvellement 
de la littérature étaient Israélites (2). L'hébreu ne dut ce- 
pendant pas exercer beaucoup d'influence sur la formation 
des idiomes romans ; les corruptions du latin n'avaient pas 
été si savantes , et les lettrés ne firent qu'organiser les élé- 
ments qui leur étaient fournis par le peuple. Sans doute leurs 
connaissances servirent à remplir les lacunes et à effacer les 
irrégularités; mais s'ils avaient introduit trop de mots ou de 
formes nouvelles , ils auraient eu le même sort que l'école 
de Ronsard : leurs inventions n'auraient point passé dans la 
langue populaire , parce que le peuple ne les aurait pas com- 
prises (3). 

Fondée par une colonie de Phocéens , le grec était la lan- 
gue maternelle de Marseille ; du temps de Cicéron, les fem- 
mes le parlaient encore (4), et il se répandit dans une partie 
des Gaules (5) d'une manière assez générale pour y être de- 
venu la langue des affaires (6). Les. actes des premiers mar- 



Mabillon , Annales Ordinis S. Ben., t. hébraïque que DonL attribue au rabbin 

IV, p. 55 et 56. Qdou . abbé de Saint- Jjoël, etc. 

Martin de Tournay, fit traduire le psau- /•>) Il y a cependant de nombreux 

tier de l'hébreu ; ap. Lebeuf, Dit ter- héoraïsmes dans saint Sulpice Sévère ; 

tations sur l'histoire, t. II, p. 53. il rend tuerait par sanguinem hominis 

(1) Alvar de Cordoue dit, dans son In- eflunderet , Historia sacra , 1. 1 , c. 4 ; 
dieulus luminosus , ap. Florez , Espaha c'est la traduction littérale de .l'exprès- 
Sagrada, t. XI : Ex omni Christi colle- sion hébraïque "ïfclfif 0*wn D*l. 

pio ( en Espagne ) vix hmneretur nnus, Demain „ siecleg ^ 
in milleno nominum génère, qui salula- k> mo i l'ave trove gisant 
torias fratri possei rationabiliter redde- fiol „.^ 1>alavû ^ JnmM 4~* «m 
re litteras, cïm reperirentur ahsque Un- Salnte-Palaye, Glossaire, col. 383. 
mero multipliées turbae qui Crudité oVty signifie à la fois le temps et le 
chalda : câs verborum explicarent nom- monde ( peut— être cependant cette ex- 
pas. Il est probable que le même tait se pression est-elle d'origine teu tonique ; 
reproduisit partout. dans le vocabulaire de Saint-Gai , aa- 

(2) Fabricius , Bibliotheca Graeca, t. culum est traduit par tigard , et gara* si- 
. XII, p. 254; Léo Africanus, De Medicis gnifiait monde) ; la négation avec le futur 

et Philosophis Hebraeis. Pelrus Alfonsi , pour signifier une défense est aussi un hé- 

auteur du Disciplina- Clericalis , était b raïs rue. 

fsraëlite, et les livres les plus populaires (4) Suetonius, De Claris Rhetoribus , 

m répandaient par (intermédiaire do c. t. 

l'hébreu : Les Paraboles de Seniabar (5) Histoire littéraire de la France , 

paraissent la source de YHistoire des t. VI, p. 47, 58-61, 138, 22$, 230, etc. 
sept Sages de Rome; le livre de CalilA (6) Strabon, 1. IV, cl. 
et Dimna*si été connu par la version 



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— 214 — 

tyrs de FEglise de Lyon sont écrits en grec j saint Irenée , 
qui en était évêque pendant le 2 e siècle , s'en servait pour 
combattré les hérésies (1), et conserver la pureté de la foi 
dans son' diocèse (2) j il dit , en termes positifs, se servir de 
l'idiome du pays (3), et , quatre cents ans après , on chantait 
encore , dans le Midi , les offices catholiques en grec (4). On 
pourrait donc d'abord penser qu'il eut une large part dans 
la formation du français , et que ce n'est pas sans raison que 
plusieurs philologues l'ont regardé comme sa base (§) ; mais 
un examen plus approfondi ramène à une opinion différente. 
Sans doute la langue vulgaire avait dû conserver une faule 
de mots grecs en Provence , mais rien n'indique que le peu- 
ple des autres provinces ait jamais parlé grec j saint Irénée 
lui-même , dont on invoque le témoignage (6), s'excuse des 
fautes de son style sur la nécessité où il se trouvait souvent 
d'employer un dialecte barbare (7). Les personnes lettrées, 
qui , seules , savaient le grec , n'usaient point habituelle* 
ment de la langue vulgaire , et ne pouvaient ainsi grossir 



. {i) % Ëk&yXOv x*i àvnrpoimç Tflf cidia); ardiilon tfotpàiç ( proy. arda-* 

^eu$&m>jxou yvaxTo-ewS". . Iho) ; bas de p<xQovç,qui fail au compa- 

(2) Il dit môme, 1. I, c. 13 , avoir ratif /3a<j*ov (bassum est dans une glose 

Cfemlet 011 P™ cl P aIement P our du 9- siècle, ap. Endlicher, Cotai. Cad. 

**&y7ni*>Ç xat àlnOuc xae 2oW Vindob » P 296 >î bocal de P*™*»* 

prtf.,p-4,*d l deOwbe;c'eilau ^ idoru8 » Glossae); bouteille de jWf 

. . . j,,* . (prov. bota): bramer de Spsueiv (prov, 

moins le seul sens dtSioTixwç qui nous v . . _. /"£ . 4 

mble ossible bramar); entamer* Dit dou Soucretatn^ 

CompalU ut...... instar clerico- v ' 507 > «TCvrspvaiv ( prov; entemenar}} 

rum, alii graece, alii latine, prosas an- migraine d'^^txjoavta (Isidorus Orig. f 

tiphonasque cantarent; ap. D. Bouquet, 1. XII , ç. 5 ) , etc. Dan*%me glose dont 

t. in,P- 384.. l'écriture estdu 12« siècle, Elnonciïti» , 

(5) Nous citerons entre antres Morin, p. 20, arbor est traduit [>ar botonariut, 

dictionnaire étymologique des Mol* dé- de â 0Tav „j aiohàbet est aussi fort rè- 
rtvés du Grec, en deux gros volumes m-8, *\ a ~\ i^.. a 

etLevade, Recueil de Mots français dé- ™/Hri ° n ** U q 

rivéidu Grec. Dans le discours en têtè de p e g ec< 

sa collection de Fabliaux, Barbazansou- (6) 11 faut d'ailleurs .remarquer que 

tient que, excepte au 16 e siècle, les mots l'ouvrage de saint Irenée fut traduit en 

grecs ne sont passés dans notre langue latin dès le 5« siècle, 
que par l'intermédiaire du latin. Cette 

assertion est beaucoup trop générale : (T) ^pt fapÇapov OiaAeXTOv ra 

Qçide, y* fr«> vient d'àx/ïStcc (prov. ac- tt),siotov à<T£?).oufA8v«v, préf. 



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— 21.B — 

soû vocabulaire, et, plus tard, lorsqu'elle fut adoptée par 
toutes les classes , l'ignorance du grec était devenue si géné- 
rale , que , dans les monastères , où se conservait toute l'éru- 
dition du moyen âge , ses caractères eux-mêmes étaient 
réputés indéchiffrables (1). 

Dès le commencement du ^siècle , les Visigoths se fixèrent 
dans le sud-ouest des Gaules, et peu après, les Bourguignons 
et les Franks s'y établirent aussi, les uns au sud-est , et les autres 
au nord. La langue de chacun de ces peuples exerça certaine- 
ment une action différente sur le latin , mais il ne nous reste 
rien de celle des Bourguignons, et les monuments franciques 
sont trop peu nombreux (2) pour servir de base à une con- 
naissance véritable (3). On est obligé de suppléer à leur perte 
par l'ancien gothique , qui dérivait de la même langue, s'il 
n'était lui-même leur source , et de juger, par la ressem- 
blance que ces deux idiomes devaient avoir avec lui , de 
leur esprit et de leurs formes. On ne saurait ainsi distinguer 
d'une manière rigoureuse l'influence Scandinave des autres 
influences teutoniques (4). Des mots communs à l'islandais 
et au gothique peuvent avoir été rejetés par les Bourgui- 
gnons et les Franks , et on ne saurait affirmer que des cir- 
constances semblables ou des emprunts réciproques n'eus- 

(1) Graeeum est, non legilur, disaient core forcé de recourir à des suppositions 
les moines , et ils sautaient le passage. pour expliquer plusieurs passages. 

(2) On a cependant quelques docu— (4) Un fait prouve que l'islandais exer- 
meuts fort importants : une traduction ça uno grande action sur le français. H y a 
des épîtres de saint Isidore , De Nalivi- dans le poëme d'Abbon une assez grande 
taie Dominiy Passions et Remrrectione ; quantité de mots barbares empruntés aux 
une version interlinéaire de la règle de9 différentes langues teutoniques : trois 
Bénédictins, par Keros; voyez Gley, De seulement, gurdus , bar cas et dardos 9 
la Littérature des Franks, et Lachmann, pouvaient venir de l'islandais; le fran- 
Specimina Linguae Francicae. çats les a naturalisés (gourd v. fr.), et il a 

(5) MM. Lachmann, Wackernagcl, J. repoussé tous les autres ; falas (turres) , 

Grimrti, et Hoffmann von Fallersleben , 1. 1, v. 19; parone [narigio), i, I, v. 250; 

avaient, il est vrai, proposé des correc— chelis { brachtis ) , 1. 1 , v. 275 ; faselos 

tions du. texte du Ludwîgslied y imprimé fnaves), 1. I, v. 292; kimbas (naves), 1. 

dans le Thésaurus de Schiller , dont le I , v. 292; bostar ( stabulum ) , 1. I, v. 

manuscrit original, que l'on croyait per- 656 ; elegi [ mtseri ), I. U , v. 91 ; garbis 

du, a prouvé la justesse; mais aucun (mergitibus), t. II, v. 87; atlofilo (paga- 

texte, aucune raison, ne les autorisaient., no), 1. 11, v. 150; calcio (lapide), h II, 

Ce sont des conjectures encore plus y. 151. 
heureuses qu'ingénieuses, et Ton est en- 



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— 216 — 

sent pas également ajouté à leurs vocabulaires des expres- 
sions qui manquaient à la langue primitive. Le francique 
était resté l'idiome des vainqueurs (1), et devint , jusqu'à 
certain point , celui des vaincus. Un chant populaire sur la 
victoire que lé roi Louis remporta sur les Normands en 882 
est écrit dans cette langue, plus ou moins corrompue (2). En 
948 , on fut obligé de traduire du latin en francique pour le 
faire comprendre' à un de nos rois (3), et , dans le 12« siècle, 
saint Norbert prêchait en tudesque à Valenciennes (4). Un 
idiome qui s'est parlé aussi long-temps , au milieu de popu- 
lations dont la langue se faisait tous les jours , dut nécessai- 



(1) Les auteurs du temps rappellent 
lingua propria , patrius sermo ; Fortu- 
nâttffe, 1. VI, n. 4; Sidonius ApoUiuaris, 1. > 
IV,let. 17; Einhard, c. 29; Fredega- 
rius> c. 103; etc. 

(2) Ekumentia, p. 7. 

(5) Post quarara litterarum récital io- 
nem et earum propter reges (Louis V et 
l'empereur Othon l) juxta teotiscara lin- 
guara interpretationem ; Frodoard , ap. 
D. Bouquet, t. VIII , p. 203. On ne peut 
douter que ces lettres ne fussent en la- 
tin , car elles sont insérées dans le mê- 
me volume, p. 170. Une preuve bien é- 
vidente que dans le 11 e siècle on enten- 
dait encore généralement le francique , 
si même on ne le parlait plus , se trou- 
ve dans le canon V flu concile tenu à 
Bourges en 1031 : Deo promittat nun- 
quam se habiturum uxorem , et si tune 
eam habuerit, mox ei abrenuntiet, quod 
lingua Francorum gurpire dicimus ; ap. 
Labbe, Nova Bibliotheca Manuscriplo- 
rn*i, t. II, p. 786. 

(4) A moins de prendre à la lettre les 
expressions de ses actes, il est impossi- 
ble de ne pas croire qu'en *1 119 on y 
entendait encore le tudesque , quoi- 

au'on eût cessé de le parler. Non aifli- 
ebat quin si materna lingua verbum 
Dei adorïretur, Spiritus— Sanctus, qui 
ouondam cenlum viginti linguarum eru- 
aierat diversitatem , linguae teutonicae 
barbariem , vel latinae eloquentiae dif- 
ficultatem, auditoribus habilem ad iu- 
telligendum faceret; Âeta Sanctorum , 
Juin , 1. 1 , p. 827. Le Bollandisle qui a 
publié ces actes a entendu ce passage 



-comme nous; il a indiqué en marge : 
Valencenis teutonice concionans intelli- 
gitur. M. de La Rue a dit, Essai sur les 
Bardes , 1. 1 , p. 29 , d'après lé témoi- 
gnage de Hariulfus, que le peuple chan- 
tait encore en Picardie pendant le 12* 
s$cle le poème francique sur la victoire 
de Louis IV. Il a voulu sans doute par- 
ler du Chronieon Centulense , 1. III , c. 
20; mais d'abord il fut achevé en 1083: 
Complétant est autem istura opus hu- 
manitatis filii Dei anno MLXXXVIII. 11 
faut même remarquer que Hariulfus 
n'avait fait que terminer : A domno 
Saxovalo ante plures annos opus in- 
choatum , et qu'il serait possible que les 
chants populaires dont il parle eussent 
déjà de son temps disparu de. la mé- 
moire du peuple. Ët, de plus , Hariulfus 
n'y dit pas un mot de la langue dans 
laquelle on rappelait les invasions des 
Barbares; rien même n'indique si l'on 
chantait une victoire , ou si l'on déplo- 
rait les malheurs d'une défaite. Ce fait 
aurait tant d'importance pour l'histoire 
de la langue, que nous citerons le passa- 
ge entier : His ergo regnàntibus ( Louis 
et Karioman), contigit Dei judicio innu- 
merabilem Barbarorum multiludiiiem 

limites Franciae pervadere sed ejuia, 

quomodo sit factum, non solura histo— 
riis, sed etiâra patriensium memoria 
quotidie recolitur et cantatur ; nos 
pauca memorantes, caetera omitlaraus , 
ut qui cuncta nosse anhelat , non nostro 
scripto, sed priscorum auctoritate do- 
ceatur ; ap. Dachery, Spicilegium, t. II , 
p. 322. 



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— 217 — 

rement l'enrichir d'une foule d'expressions (1),, de tournu- 
res (2) et d'images (3) ; on ne trouverait plus aucune trace 
de sou influence, les faits manqueraient entièrement, que le 
raisonnement suffirait pour en convaincre. 

À la fin du 4 e siècle , des pirates avaient déjà ravagé la 
Normandie , et s'étaient établis sur le littoraK du Bessin en 
assez grand nombre pour lui avoir fait donner le nom de 
Saxe (4). On ne saurait douter qu'ils ne fus&nt Scandina- 
ves (S) : les historiens appellent également Saxons ceux qui 
conquirent une partie de l'Angleterre , et , cent ans aprèe , 
Sidonius Àpollinaris dit que les Saxons , qui continuaient à 
piller les côtes de la France , habitaient des îles (6). Ils re- 

(1) Arquebuse, de buhse, v. al , et ar- 
cus; baisser , de beissen ; bouclier, de 
buekelœre; brouhaha, de bruha (proba- 
blement aussi bruit j ; causer, de chuson; 
craquer, de krach (son) ; éc revisse, de 
krebs; étonner, de staunen ; fourbir, de 
vtorben. On en trouve même dans le pa- 
tois normand : gamache, grande guêtre 
de cuir, Tient probablement de gemach , 
commode, et coupet (sommet), de huppe. 

(2) Le pronom possessif abstrait , la 
composition d'un futur avec le yerbe 
avoir; laisser suivi d'un verbe, em- 
ployé dans le sens de faire. On est hom- 
me > employé dans un sens indéfini, 
comme le mon des Allemands : 

Volentiers devreH-hum oir 
Cose k'est bonne a retenir. 
Marie de France , Lait de Gugemer, v. i. 

On lit dans le traducteur en vers de 
Marbode : 

Lom la trove en Inde majur. ' 

De FJymant, v. 6. 

De quinze lius en ot hom la rimur. 
Chanson de Roland, st. L£IV, v. 4. 

Volenters deveroit lom oir . 
Et reconter et retenir 
Les nobles fez as anciens 
Et les prouesces et les biens. 

Laie de ffavelok le Danois, v. I. 

et le L que l'on peut ajouter est un vé- 
ritable article préfixe. 



(5) Runen signifiait en allemand par-, 
1er* à l'oreilPe et conseiller; le vieux 
français conseiller avait cette double^ 
acception. Wilt , étranger et sauvage; 
ces deux sens se retrouvent dans le vieux 
français, sauvage. Schouwen , regarder 
et protéger ; regard a cette significa- 
tion dans laisser tomber un m regard , et 
quelques locutions semblables. Envieux 
français, mirer signifiait à la fois re- 
garder et ffuérir ; peut - être est - ce la 
source de l'axiome politique que la vue 
du Roi fait grâce. Le vieil allemand bise 
signifiait vent de nord-est et noir ; il est 
robable que cette double acception a 
onné naissance à notre expression 
froid noir, 

(4) Notilia Dignitatum Imperii Ho- 
maniy p. 58 , 64, elc. , éd. de Labbe ; 
Grégoire de tours appelle les habitants 
de cette partie de la Normandie Saxones 
Bajocassini; Historia ecclesiastica Fran- 
corum, 1. V , c. 27 , 1. X , c. 9; et Fré- 
dégaire leur donne le même nom ; ap. 
D. Bouquet, t. II, p. 409. 

(5) 'Nous l'avons prouvé dans la pré- 
face, p . 1 1 , n . 1 , et Dudon , ap. Du Chesne , 

S. 99 , nous apprend que la langue des 
ormands différait peu de celle des An- 
glo-Saxons. 

(6) Praeterea priusquam de continen- 
ti in palriam vela taxantes , hostes mor- 
daces anchoras vado voilant, p. 185 , 
éd. do 1598. Un autre pat&age prouve 
qu'ils étaient un peuple essentiellement 
maritime : Est Saxouibus piratis cum 



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aotlvelèreût leurs incursions pendant les siècles suivants (1), 
et dès lors plusieurs mots de leur vocabulaire durent entrer 
dans la langue usuelle. D'ailleurs, leur usage d'emmener avec 
eux les hommes dont ils espéraient tirer une rançon ou des 
services répandait partout la connaissance de leur idio- 
me (2)^ Avant l'établissement deRollon, il y avait déjà dans 
l'armée française des soldats qui savaient la langue da- 
noise (3). Des nécessités politiques, et probablement aussi 
l'influence des prêtres , qui craignaient que la langue natio- 
nale ne leur rappelât les croyances païennes de leur pre- 
mière patrie (4) , la firent tomber en désuétude (5). Mais le 



discriminions pelagi non notitia golam, 
sed familiaritas. 

(1) Sidonius Apollinaris , 1. VIH , let. 
6 ; etc. Us ravagèrent même le midi de 
la Frauce en 813 et en 864 : 6e$ta iVor- 
mannorum , ap. Du Chesne , Hùtoriae 
Normannorum Seriptores^ p . i , et Frag- 
menlum de incurtu Normannotum ih 
Waseoniam i ap. Du Chesne , Hidoriae 
Francorum Scriptoresj t. II, p. 400. 
Un passage d'Ëinhard montre l'ancien** 
nete et la gravité de leurs incursions : 
Ultimum quoque contra Nord m an nos qui 
Dani vocantur, primo piraticam exer— 
centes , deinde roajori classe littora Gal- 
liae atque Gerraaniae vastantes , bellum 
susceptum est. On trouve aussi dans ces 
expressions une nouvelle preuve de ce 
que nous avons avancé dans la page pré- 
cédente sur la patrie des Saxons» Des 
rapports de tout geore avaient lieu ; on 
sait même que Sigefrid, roi des Nor- 
mands, envoya des ambassadeurs à 
Charleraagne en 781 ; ap. Du Chesne » 
HUtoriae Francorum Seriplores , t. 
II, p. 32, et on lit dans les prières 
grecques de Scotus : oùt<v> V7roTa?ov 
papfjotpot, ^u).a ; ces barbares étaient 
les Normands. 

(2) Ainsi Herman , duc de Saxe , que 
les Normands avaient fait prisonnier , 
avait appris leur langue. 

Mais aux Herman.de Saines nez 

A la danesche parlenre , 
Le comenca à aresnier. 

Benoit, Chronique rimée, v. 10545. 



Cetera gens , armis frigida , dueitur 
captiva... omnisque gens désola ta ad 
naves ducta est captiva ; Dodo , 1. I ; 
ap. Du Chesne , p. 63. Captivos et spolia 
conducite ad naves..... captm ad naves 
ducuntur ; Id M p. 65» 

(3) Raynaud voulant envoyer en dé- 
putàtion à Rollon , qui ravageait le 
pays, un Normand appelé Uasting, qui 
s'était établi à Chartres : Anstignus 
respondit : Non ibo soins; miseront au- 
tem duo milites cum eo daciscae lingu'ae 
peritos ; Dudo Sancti-Quintini , 1. II ; 
ap. Du Chesne, Historiae Normanno- 
rum Scriptoret , p» 76. 

(4) Cela résulte d'un passage de la 
Chronique- d'Ademar : Multitudo fidem 
Chrlsti suscepit, et, gentilem linguam o- 
rai tt eus, latin o sermone assnefaeta est $ 
ap. Labbe, Nova Bibliotheça manu- 
êcriptorum Librorum , t. II, p.. 166. 
Latin ne peut signifier que roman, 
langue supérieure a l'idiome payen { le 
latin n'était plus usuel en Normandie: 
les passages de Dudo et de Benoît une 
nous allons citer ne permettent pas d en 
douter. * « 

(5) On trouve dan? le Romans de 
Rou, v. 3677 , la preuve qu'en 945 
l'islandais était encore parlé en Nor- 
mandie. Harald, roi des Danois , vint 
au secours de Richard I , à qui Louis 
d'Ontremcr voulait * reprendre Ion du- 
ché; dans une conférence, un Normand 
reprocha à Herloin , comte de Tonthieu, 
de se trouver avec les Français. 

Un Daneiz out de juste , kl ou» tôt escolte , 
Cornent li chevalier out Herloin blasme. 



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changement ne put être que graduel (1). A défaut du mot ro- 
man qu'on ignorait encore, on avait recours à l'islandais, 



M. Raynouard a prétendu {Observations 
sur le Roman de Aou , p. 20 ) que les 
reproches avaient été faits en français ; 
mais rien ne peut le faire soupçonner ; 
c'est un Normand qui parle à un Nor- 
mand , et qui est entendu par un Nor- 
mand. Un passage de Dudon de Saint- 
Quentin , qu'on n'avait pas remarqué, 
est encore plus positif; il dit (an. Du 
Ghesne , p. 99 ) que le normand res- 
semblait beaucoup à l'anglo-saxon, 
quoiqu'il en fût cependant différent , 

Sualem decet esse sororem , p. 100. 
ien n'autorise à croire que Dudon eût 
appris le normand ailleurs qu'en Nor- 
mandie , et il loi avait fallu une raison 
pour entreprendre cette étude. Dans 
quelques passages le normand et le ro- 
man sont cités comme deux langues à 
part et se parlant concurremment : 

Latinier fu , si sot parler roman , 
Englois* gallois , et breton et norman. 
Romans de Garin* 

Dans d'autres le normand est nommé 
comme une langue usuelle en Norman- 
die : 

Gosne sout en tbioiz et en normant parler. 
Richart sout endaneiz et en normant parler. 

Romans de Rou , v. 2377 et 2509- 

MM. Raynouard et Auguste Le Prévost 
ont pensé que nommant signifiait ici le 
roman ; mais nous ne connaissons au- 
cun fait , ni aucun autre passage que le 
vers que nous venons de citer qui puis- 
sent justifier cette conjecturent quoique 
les poètes et les historiens les aient sou- 
vent désignés par le même nom, les 
Normands étaient différents des Danois: 
Haec ( Nordmania) a modernis dicitur 
Norwegfa ; Adaraus Bremensis , De Situ 
Daniae , c. 238,' ap. Lindennrog , p. 
63.* (Dans Sigebert, Normands est le 
nom commun de tous les habitants de 
la» Scandinavie. ) Lès Iformands entre- 
tenaient des rapports continus avec leurs 
anciens compatriotes , et , môme en ad- 
mettant '/comme on la un peu gratui- 
tement avancé , qu'ils aient renoncé in- 
continent a une langue à laquelle devaient 
les attacher leur civilisation si différent 



te des autres et leur amour de la poésie, 
il né serait pas probable qu'ils l'eussent 
assez complètement oubliée pour don- 
ner son nom à on autre idiome. Dans 
les premiers temps de leur établisse- 
ment, ils restèrent des hommes du 
Nord qui avaient conquis une province 
de France. 

Tant siglerent Daneiz k'en la terre arrivèrent» 

Romans de Rou , y. 1338. 
B Normaux^ Daneiz formentse desfendirent » 
Romans de Rou, v. 1698. 

Et cinq vers plus bas , on les désigne par 
le nom commun de Normant-: * 

Mil et vyit chenz Normanz k'al main , k'al 

seir perdirent. 

Ils se distinguaient soigneusement des 
Français : 

N'ouï ke trois chenz armez ke Normanz , 

ke Francheiz» 

Romans de Rou, v. 2159. 

Plus tard , loin de chercher à conser- 
ver les souvenirs de leur ancienne patrie, 
ils affectèrent de se dire Français : c'est 
le nom que leur donne constamment la 
tapisserie de la reine Mathilde. 

(1) Quoniam quidem Rotomagensb 
civitas romand potius quam dacisca uti* 
tur eloqoenlia , et Bajocacensis fruitur 
frequentius dacisca lingua quam roma- 
na ; Dudo, 1. IU, ap. Du Ghesne, p. 112. 
Beooit dit à la vérité dans sa Chronique 
rimée, v. 11530, qu'à Rouen 

Ci ne sevent rien forz romans. 

Mais le témoignage de Dudo et la ré- 
flexion prouvent également que c'est une 
exagération de poète; il faut plus 4e 
cinquante ans à des vainqueurs pour 
oublier si complètement leur langue 
dans le siégé de leur puissance. Les 
Scandinaves auraient eu d'ailleurs un 
attachement bien obstiné à leur langue, 
si, comme le dit Muller, Lexicon Islan- 
dicum Biômonis Haldorsoniij préf.,p. 
4, l'ancien nôrse .s'était conservé assez 
pur dans l'intérieur 4e l'Islande, où il 
fut -transporté dans le 9" siècle. 



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— 220 — 

et la langue vulgaire, qui n'était pas fixée, restait ouverte 
à toutes les expressifs nouvelles. Il y avait même une par- 
tie de la province où. l'ancienne langue s'était conservée (1), 
et les rapports incessants de ses habitants avec une popula- 
tion soumise au même prince , régie par les mêmes lois , et 
dont les intérêts étaient communs , formèrent un langage 
intermédiaire où chaque nation apporta une partie de son 
vocabulaire. Aussi retrouve-t-on dans le français des for- 
mes grammaticales (2) , des expressions figurées (3) et des 



(l) Mais a Baiues en a tanz 
Qui ne sevent si danois non. 

. Benoit, Chronique rimée, v. 11839. 

C'est une exagération comme celle que 
nous Tenons de relever , mais qui avait 
un fond de vérité; voyez le passage 
de Dndo cité dans la note précédente. 
On a voulu expliquer ce fait par l'ancien 
établissement des pirates saxons dont 
nous venons de- parler; mais les habi- 
tants de Bayeux opposèrent une éner- 
gique résistance à Rollon, et on no voit 
nulle part les traces d'une sympathie 
qu'auraient nécessairement créée une 
langue commune, et les relations hostiles 
aii reste du pays qui en eussent été la 
conséquence. Wace dit à la vérité: * 

Li baronz deî palz toz a els allèrent. 

Bornant de Rou, v. 1310» 

Mais c'était par crainte, et non par af- 
fection, comme le prouvent les deux 
vers précédents : 

Baex assaillirent, durement l'empeizeirent, 
Totes les villes e la gent damagierent. 

(2) Elles sont fort peu nombreuses. 
Le moule delà langue existait lors de la 
grande influence des Scandinaves ; peut- 
être cependant l'acception des adjectifs 
dans un sens adverbial, nouveau né, 
court vêtu, etc., est-elle d'origine is- 
landaise, ainsi que la réunion des pro- 
noms démonstratifs ceci, celui-ci. L'hé- 
breu disait aussi rttSfi et l'on trouve 
quelques exemples semblables en la- 
tin : 

Hune illumfatis externa ab sede profeetum, 
Portandi generum. 

Virgilius, JEneis,\. VII, Y.28B. 



Ad hune eum ipsum quaedam instilui, 
Cicero, Âcademica, 1. 1, c. 1. Quoique 
cette conjecture ne puisse s'autoriser de 
la langue littéraire, il est probable que 
les formes quatre-vingts, quatre-vingt- 
dix, et le vieux français six-vingts, sont 
venus aussi de l'influence Scandinave , 
car, à partir de cinquante , les Danois 
comptent par vingt au lieu de se servir 
du système décimal comme les autres 
peuples Européens : Halvetrediesind- 
styve, 50, la moitié de vingi moins de 
trois fois vingt ; Firesindstyve, £0, qua- 
tre fois vingt. 

(3) Bita signifie à la fois couper et 
mordre, et nous disons les dents dune 
scie; ber je porte et je frappe, porter 
un coup (en latin, fero eiferio avaient ce- 
pendant une grande ressemblance); bitz, 
vif et tranchant, comme vif, plaisante- 
rie vive, vive arête ; bord, table et dex, 
tables en vieux français ( peut-être de 
tabula); liot, difforme et honteux, 
comme vilain ; nafn, nom et réputation, 
comme nom. Verk, travail, se prenait, 
comme le mot français, dans l'acception 
de douleur : être en peine , en travail 
d'enfant. 

A femme ke travalle aie 
Traduction de Marbode. 

Laboro. pouvait se prendre aussi dans* ce 
sens , mais en le précisant par un autre 
mot : laboTare ex intestinis, Cicero ; a 
frigore, Plinius. Les fées s'appelaient 
Spakonor, de spqkr, prudent, savant, et 
on les nommait en viçux français Sa— 
paudes, de sapere; Marie de France, 
OEuvres, t. H, p. 585, et eu Normandie 
le peuple dit encore d'une sorcière qu'elle 
en sait long. Il est fort possible que l'i- 
dée des romans si populaires du Henard 



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— 221 — 

locutions (1) qui sont évidemment d'origine islandaise (2). 

Ayant l'organisation des langues, lorsque la parole n'est 
soumise à aucune autre règle que celle qu'impose la nécessité 
pour se faire comprendre , les expressions étrangères s'intro- 
duisent facilement dans le langage usuel. Plus tard, dès qu'un 
peu d'unité commence à régulariser le vocabulaire , il faut 
qu'elles remplissent une lacune et ne soient pas trop en dés- 
accord , par la nature de leurs sons , avec les habitudes de 
l'oreille et de la voix. On ne les accueille qu'en les modifiant, 
et lorsque les modifications ne les ont pas complètement assi- 
milées au reste de la langue, elles ne tardent pas à tomber en 
désuétude et à disparaître. Les idiomes qu'aucun monument 
littéraire reconnu comme un modèle et un type n'«g>as encore 
fixés demandent à l'écrivain des travaux philologiques conti- 
nus; des tours de phrase plus clairs, des expressions plus si- 
gnificatives leur deviennent incessamment nécessaires , et 
chaque jour d'heureuses innovations les polissent et les systé- 
matisent. Le besoin d'unité, que l'esprit de l'homme porte tou- 
jours dans ses œuvres, conserve la langue primitive dans tofit 
ce qu'elle avait d'essentiel. Les principes de la syntaxe sont 
développés ou paralysés par- de nombreuses exceptions j des 
idiotismes se mêlent aux formes naturelles de la langue , ou des 
règles nouvelles étendent son pouvoir et la simplifient; mais 



tienne aussi d'un jeu de mots islandais : malgré les travaux de M. Kopitar, la 
Skolli signifie renard et diable. connaissance de ses anciennes formes 
(1) Ok i augo leit, VQlu-tpa > st. est trop incomplète pour qu'il soit pos- 
XXVI, y. 4, et lui regarda dans les yeux, sible d'eu tenir compte. Au reste , un 
chercha à lire dans sa pensée, est passé passage de Paul Warnefrid , Be Geais 
littéralement en français. L'épée s'ap- Longobardorum , 1. U, c. 26, montre 
pelait, dans la langue des scaldes , le que les différentes nations du moyen fige 
feu des batailles, et les poètes ont dit ont pu exercer de l'influence sur la laii- 
branc d'acier ( de brand, tison, dont on gue des peuples auxquels ils paraissent 
a fait brandon); Quatre fils Âytnon, y. être restés le plus étrangers : Certum 
143$, ap, Bekker, Ferabras; Conquête est tune Àlboin multos secum ex diver- 
se J f Islande, t. 989 ; branc de l'épée, sis, quas vel alii reges , tel ipse ceperat 
Romang.d'Agolant y v. 388. gentibus, ad Italiam adduxisse; unde 
m (^Plusieurs philologues ont parlé de usque hodie eorum , in quibus habitant 
l'influence que le slave aurait exercée vicos, Gepidos, Bulgares, Sarmatas, 
sur les langues romanes ; mais, excepté Pannonios , Suevos , Noricos , sive aliis 
pour levalaque, les rapports ne nous hujuscemodinominibus appellamus. 
semblent pas avoir été assez directs , et, 



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— 222 — 

son caractère ne subit aucune altération fondamentale; c'est 
un travail d'organisation et dé perfectionnement : on ne la re- 
fait point sur d'autres bases. La fixation du vocabulaire est 
soumise à deslois entièrement différentes. La première langue 
lui sert bien encore de fonds, et tous lès mots qui ne concou- 
rent qu'à lier les idées et mettre de l'ordre dans les phrases 
«ont presque toujours conservés (1); mais les expressions qui 
rendent des pensées que la civilisation modifie (2) sont rem- 
placées par de nouvelles , plus en harmonie avec les progrès 
de l'esprit humain et les besoins du temps. Les dernières 
langues qui apportent aux vocabulaires des matériaux y 
exercent ainsi plus d'influence que les autres. 

Lorsqu'un nouvel idiome se forme , on se préoccupe avant 
tout de la commodité des mots , et Ton simplifie l'ancienne 
langue en rejetant les lettres qui ralentissaient la pronon- 
ciation ou l'embarrassaient. Quelquefois, pour donner aux 
mots plus d'anafogie avec le reste du vocabulaire , on ajoute 
des consonnes euphoniques, ou des voyelles qui séparent les 
lettres que leur rapprochement rendait trop dures (3); mais 
le premier caractère de la corruption d'une langue n'en est 
pas moins une simplification tout usuelle. A cette altéra- 
tion instinctive il y en joint une autre plus irrégulière et en- 
core plus involontaire : celle qu'une mauvaise prononciation 
introduit dans les mots, quand elle est devenue assez géné- 
rale pour prévaloir, contre la tradition et l'écriture. Partout 

(1) Les article*, les pronoms, les ver- touques. L'E initial que l'italien ajeat» 
beg auxiliaires, les conjonctions, les pré- généralement aux moU commençant 
positions et les adverbes qui ne sont pas par on S suivi d'one antre consonne 
qualificatifs , viennent en très grande est une conséquence de ce principe. La 
partie du latin. syllabe qui les précédait produisait quel- 

(2) Les antres , celles dont les idées quefots un concours de consonnes trop 
sont de tous les temps et de tons les rude à l'oreille, et d'une prononciation 
lieux , appartiennent presque toujours à trop difficile. Le contraire a lien dans 
l'ancienne langue. Père, mère, pain, eau, les langues fortement accentuées : la 
fruit, Dieu, lune, soleil, un, deux, trois, contraction porte principalement sur les 
etc., sont dérivés du latin. voyelles et les liquidés ; le francique 

(5) On en trouve de fréquents exem~ Mtmimn est de? enu en allemand gfau- 
pies dans les mots que les langues ro- ben ; uuerack$ > werk j duruh , crarcb , 
mânes ont empruntes aux langues teu- etc. 



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— 223 — 

elle corrompt les sons dont la prononciation, plus facile et 
plus simple , n'a besoin d'aucun effort 4e pensée c'est aux 
voyelles et aux liquides qu'elle » attaque de préférence ; mais 
aucune règle ne peut déterminer son caractère : il varie chez 
tous les peuples , souvent même à toutes les époques de leur 
histoire (f). Le seul principe qu'elle reconnaisse , c'est de 
changer des lettres dont le son se ressemble , et beaucoup de 
langues leur en donnent de différents (2); c'est de rendre les 
mots plus conformes aux convenances et aux habitudes de 
l'oreille et des organes de la voix , qui ne sont les mêmes 
chez aucun peuple. 

Les autres corruptions de l'idiome primitif sont amenées 
par l'introduction de mots nouveaux , et elle dépend de cau- 
ses diverses dont on n'a pas assez distingué l'importance. 
Quelquefois c'est une influence toute morale qui les amène^ 
et son action ne s'étend pas à toute la langue. En adoptant 
une religion ou des lois étrangères, on accepte avec elles 
tous les mots spéciaux qui leur sont nécessaires; d'autres 
expressions ne rendraient pas complètement leurs idées , 
souvent même elles les fausseraient en y. mêlant les souve- 
nirs de leur signification première. L'adoption des usages 
d'un autre peuple a des conséquences plus graves pour la 
langue : d'ordinaire elle n'accroît pas autant lg vocabulaire , 
mais elle altère plus profondément la signification des mots. 
Elle leur donne des acceptions différentes , et associe à celles 
qu'ils avaient déjà de [nouvelles idées qui dénaturent com- 
plètement leur sena. Sans être aussi directes, les modifications» 
que produit l'influence d'une littérature étrangère sont peut* 
être encore plus nombreuses. La traduction littérale d'images 
insolites étend le»sen& des mots , et leur introduction dansle 

(1) Ainsi les corruptions amenées par par la quantité des voyelles des langues 

la «navraise prononciation des Franks, celtiques , devaiem l'affaiblir, 

qui remplaçaient presque toujours le (2) u c lîes fagno l change si 

f gothique par le Z , notaient pas les souvent en G, a pris en italien le son du 

memesquecèllesdesautresnauonsteu- €H etde?anl f E eU1 ce hii du S en 

toniques, qui accentuaient fortement le f ran ç a ( g 

latin, et 4e* Gaulois, qui, ai Ton en juge «v • 



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— 224 — 

langage usuel le défigure ; l'imitation des formes de phra- 
ses et des hardiesses que se permet la poésie finit par deve- 
nir d'un usage général, et par ajouter des idiotismes à la 
langue. 

L'action des langues apportées par de nouveaux habitants 
varie aussi avec leur nature. Quelques unes sont si diffé- 
rentes de l'idiome national , que tout mélange est pour ainsi 
dire impossible ; un petit .nombre de mots passe dans le vo- 
cabulaire , et , dès la seconde génération , la langue des co- 
lons disparait. Leur nombre , la classe sociale qu'ils forment , 
leurs habitudes , leur genre de .vie , les idées qu'ils apportent 
et qu'ils propagent , mille circonstances de l'établissement 
d'uiï peuple au milieu d'un autre , agissent d'une manière 
différente sur le développement <8es langues. L'étymologie 
n'est pas seulement , coïnme»on l'a prétendu, une des don- 
nées de l'histoire de la civilisation , c'est avant tout sa con- 
séquence. 

Les conquêtes ellçs-fnèmes ne sont pas un fait uniforme 
dont on puisse déterminer philosophiquement l'influence. 
Presque toujours, il est vrai, la langue mixte, qui sert 
d'intermédiaire , participe plus d'abord de l'idiome du vain- 
queur, puis se rapproche de celui des vaincus, et finit par s'y 
absorber, en laissant des traces plus ou moins nbmbreuses 
de son ancienne prépondérance. Mais ce résultat est soumis 
à des exceptions si différentes , et s'explique si naturelle- 
ment par des raisons qui ne se reproduisent pas toujours , 
qu-'il est impossible de le regarder comme une règle. Avant 
que la guerre ne fût une science , lorsque la victoire appar- 
tenait à la force des bras et au mépris de ta mort, les popu- 
lations barbares devaient vaincre souvent celles que des 
goûts plus paisibles et plus variés avaient' énervgçs ; mais 
quand elles s'étaient établies sur la terre qu'elles avaient 
conquise , l'influence du bien-être , et le besoin du progrès 
que Dieu nous a mis dans la pensée , les attiraient à la civi- 
lisation des Vaincus. Ils adoptaient leurs habitudes et leurs 



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— 225 — 

moeurs ; leur langue devenait impuissante à rendre leurs 
idées ; elle recevait une foute d'expressions nouvelles , s'al- 
térait chaque jour davantage , et disparaissait après quel- 
ques années. Mais ce fait n'a rien de général (1); il dépend 
de la civilisation des deux peuples et des rapports qui s'éta- 
blissent entre eux , des antipathies et des distinctions politi- 
ques qui les séparent, des analogies de religion et d'origine 
qui les rapprochent. Quand la conquête est amenée par un 
déplacement de population , la langue des vainqueurs exerce 
une plus longue et plus profonde influence. Ils se suffisent à 
eux-mêmes , et sont moins intéressés à se faire entendre dep 
vaincus ; l'instinct providentiel qui pousse-Thomme à se rap- 
procher de la femme ne les force plus de modifier leur 
idiome % et leurs enfants grandissent sans que des m£res 
étrangères leur apprennent une autre langue que celle de 
leurs ancêtres. Le rôle qu'ils prennent dans la nation com- 
mune influe aussi sur son vocabulaire ; les fonctions dont ils 
se réservent le monopole , et toutes les idées qui s'y ratta- 
chent , finissent par ne plus s'exprimer que par des mots em- 
pruntés à leur langage (2). D'ailleurs, toutes les langues n'ont 
pas des rapports aussi étroits avec l'histoire , les croyances 
et les mœurs j il en est qui sont moins intimement liées à Ta 
vie na^onale , et le peuple oppose une résistance plus faible 
à l'action des idiomes étrangers (3). 
À cette corruption aveugle, qui marche sans but , en suc- 



(1) Les Gaulois adoptèrent le latin , 
les Bretons l'anglo-saxon , les Armori- 
cains le breton ; le grec , le gallique, le 
basque, se sont conservés au- milieu de 
la langue des vainqueurs. 

(2) Ainsi, par exemple, la plupart 
des mots consacrés ^ la religion sont 
restés d'oaigine grecque ou latine , et les 
termes de guerre Tiennent en grande 
partie des langues teutoniques : banniè- 
re* baron, casque, épée, escadron, tra- 
mée , gonfanon , guelde , hallebarde , 
haubert, heaume, lance, pique , rouda- 
che, sabre , targe, etc. 



(3) Le latin, qui s'était enté sur le 

Î;aolois et n'avait pas de racines pro- 
ondes, n'a point forcé les F ranks de re- 
noncer à leur langue, tandis que les 
Lombards, qui en parlaient une sembla- 
ble, l'ont quittée en Italie, où il était na- 
tional. Un fait pareil eut lieu en Espa- 
gne ; la conversion des Visigoths leur fit 
adopter le latin : aussi ne put-il se pré- 
server de l'influence de l'arabe ; il em- 

Ernntait souvent des mots à son voca- 
ulaire, tandis que l'arabe, qui finit 
par être la langue des vaincus, ne fit au- 
cune concession à l'idiome du vainqueur. 

i5 



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. ~ 226 — 

cède une autre , érudite et prétentieuse ; l'influence des gens 
lettrés remplace celle du peuple. Quelquefois, il est vrai, ils 
adoucissent la langue , la régularisent et la perfectionnent ; 
mais souvent aussi ils dénaturent son caractère, et le but est 
trop variable pour que l'on puisse présumer la nature de leur 
action et en tenir compte dans une théorie. Tantôt, préoccupés 
de l'euphonie , ils transforment les lettres , les ajoutent et les 
retranchent sans autre raison que des vues arbitraires, qui 
changeront le lendemain. Tantôt ils veulent rendre la lan- 
gue plus expressive , et multiplient les flexions et les règles 
de la syntaxe. Ailleurs , ce n'est point la perfection de la 
langue qu'ils se proposent , mais son archéologie , et pour 
que l'orthographe de chaque mot rappelle son origine, ils la 
compliquent d'une foule de lettres qui ne restent pas tou- 
jours muettes. Lors même qu'elle n'est au service d'aucun 
système, l'écriture est une cause inévitable de corruption. 
On cherche à reproduire les sons dont l'oreille est frappée , 
et ses habitudes agissent sur leur appréciation ; chaque peu- 
ple les assimile à ceux qu'il connaît, et les entend diverse- 
ment. La manière de les exprimer diffère plus encore (l) :les 
alphabets n'ont pas le* mêmes lettres; les langues ne leur don- 
nent pas lamème valeur, et l'on est souvent forcé de changer 
les sons pour les approprier aux ressources vocales dont elles 
disposent (2). Malgré ces différences, faire de l'étymologie une 
science , lui donner des règles que l'on applique à tous les 
idiomes , ou seulement à tous les mots d'un vocabulaire , est 
donc une prétention qui méconnaît l'histoire des langues ; 
c'est sacrifier des faits nécessaires à une théorie sans ufiRté 
et sans base. 

Lors de l'établissement des Scandinaves en Normandie , 
aucun monument important ne servait encore de critérium 

(1) Les missionnaires qui ont traduit dans son Allas Ethnographique, il in-, 

la Bible en chinois n'ont pu reproduire dique la patrie des voyageurs dont il 

le nom d'Abraham qu'en récrivant À- reproduit tes renseignements lexicogra- 

pou»l a-mou. phiques. 

|2) M. de Balbi l'a si bien senti, que , 



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— 227 — 

à la langue ; elle se prêtait facilement à recevoir des expres- 
sions nouvelles , et le mouvement littéraire qui ne tarda 
pas à la perfectionner et à la fixer, sinon dans la forme des 
mots j au moins dans leur racine , ne leur laissa pas le temps 
de tomber en désuétude. Les Français ne paraissent avoir 
tenté, sous les deux premières races, aucune expédition ma- 
ritime, et l'on doit croire que leurs connaissances nautiques 
ne le permettaient pas ; les idées qu'apportaient des marins 
ne trouvèrent pas ainsi d'expressions à leur usage , et conti- 
nuèrent à être connues sous leurs anciennes dénominations. 
Les Normands établirent en France la jurisprudence et les 
formes judiciaires auxquelles ils étaient habitués , et dans les 
Coutumes surtout l'importance du vocabulaire est grande : 
c'est la tradition qui fait leur valeur et leur sens ; si elle était 
interrompue par le changement des mots, les idées elles- 
mêmes en seraient modifiées et cesseraient bientôt d'être 
comprises (1). Rien n'indique qu'avant Rollon la littérature 
française eût fait de grands progrès (2), et immédiatement 
après , des ouvrages et des chants se produisent de toutes 
parts : il est donc vraisemblable que la parole figurée des 
Normands frappa les imaginations , et exerça une grande 
influence sur leurs développements. Nous leur devons pro- 
bablement une grande partie des tournures elliptiques et 
des images qui sont passées dans le langage habituel ; re- 
çues d'abord pour leur hardiesse , un usage journalier les a 
insensiblement décolorées. 



Le texte latin de la Coutume de guiae mmuseriptorutn amnis aevidi- 
Normandie imprimé à Caen en 1510 ne plomatum ac monumentorum adhuc tW 
diffère pas de celai qui avait été écrit ditorym, t. VI); voyez aussi J. G ri mm, 
dans le 13 e siècle ; Martène , Thésaurus &eutJçhe Rechtsalterihumer, 
Anecdotum , t. IV , col. 119. Il y aurait (2) L'insignifiauce des fragments de 
nn curieux travail pour l'histoire de la chants populaires qui nous oiit été con*» 
civilisation et du droit français , ce se- servés le prouve d'une manière irrécu- 
rait de rechercher ses rapports avec le sable ; on sait cependant qu'il y avait eu 
Gode des Gràgas. Ludwigt l'a fait en des poètes franks dont les Ganjois avaient 
partie et d'une manière bien inCQPfc? connu les vers : Letabatùr iraperator 
plète dans une dissertation intitulée ; Carolus cum Francigenis poptis, eu» 
L&çi* normanicaefgW&ano-saxonicàë, Gallis bibentibus ; ap. Endlicber , CaU 
cum nolii et commentariis , ap. Reli- Cod. Vindob., p, 296. M 



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^ 228 — 

L'adoption des antres mots dépendit de circonstances trop 
spéciales et trop vite oubliées pour qu'il soit possible de 
l'expliquer par des raisons générales ; il faut que la théorie 
se borne à déterminer par quelques principes soumis à bien 
des exceptions la préférence que Ton doit accorder aux éty- 
mologierque fournissent également des langues différentes. 
Les origines hébraïques sont trop peu nombreuses (1) pour 
que l'on puisse les expliquer par aucune cause et les con- 
trôler par aucune loi ; leur importance est nulle pour l'his- 
toire de la langue , et leur vérité ne repose que sur des res- 
semblances de lettres que devaient amener nécessairement 
l'unité des organes de la voix, et le rapport des alphabets, qui 
en ept la conséquence. De toutes les langues orientales, l'a- 
rabe a pu seul exercer quelque influence (2), parce que 
*eul il n'a pas eu d'intermédiaire ; mais son contact avec le 
français n'eut lieu -que fort tard, et il ne dut lui commu- 
niquer que des mots qui exprimaient des idées nouvelles, 
étrangères aux autres langues (3). D'ailleurs, leurs rapports 
furent de si courte durée et traversés par tant de motifs 
d'éloignement et d'antipathie, que, lorsqu'une origine mé- 
diate est possible (et peut-être n'est-il pas dix mots qu'on 
ne puisse dériver de l'espagnol) , on lui doit donner la pré- 
férence (4). 

(1) Souvent môme les radicaux hé- (3) Nous ne faisons point venir bourg 
braïques sont entrés dans le français par de ^ hé i er a e , ras de 41*! %, 
l'intermédiaire d'une autre langue ;am- <LS* ^ ■■ - - 

si nous ne les avons pas indiqués dans ew# 

notre liste ; nous n'expliquons point cra- (4) Abricot, alezan, almanach, amiral, 
quer par tflS » hacher ( chigailler) par bagatelle, bande , joyau , magasin , ma- 
apH » secouer (eschacher) par pTW > «*c. telas , mesquin , tambour , sain , zéro , 
.(*) Ainsi nous n'indiquons point de etc Quelques mots ont pu être idncto- 
v ' i on mea * empruntés au persan ; mais ils ont 

radicaux éthiopiens (ama esp. de //l/' u > exercé trop peu d'influence sur une lan- 

«rhe, de hlfii-, etc.) on .^criu J» «- ^^eX^IolSJ 
(bander de SPsf , baron de fi|T ♦ , aoive en tenir compte. A la rigueur , 

, ^ „ . e , bande peut venir de «XJu coupe de 

comme de ^T;,fange de 1^, foule ^ ^ ^ ~£ ^ dft 

de ttZf , g«8l« de q^T, salle de ^ maire de ^ el ^ de ^ 



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La plupart des mots dérivés du grec ont été apportés par 
le provençal; quand leurs radicaux ne s'y trouvent pas, 
quand ils manquent dans la langue de la seule province où 
le grec ait été usuel, une autre étymologie est plus vrai- 
semblable. Nous ne croyons donc pas à son influence immé- 
diate sur le français ; nous ne ferions d'exception que pour 
les mots qui auraient été introduits par des savants, et expri- 
meraient par conséquent des idées plus scientifiques ou plus 
littéraires que celles de la foule (1). Quant au prétendu cel- 
tique , il s'est trop éloigné de la source primitive pour que 
l'on puisse y rattacher sérieusement les origines du fran- 
çais. On ne saurait accorder de confiance qu'aux racines qui 
se retrouvent dans tous les dialectes celtiques, et encore ce 
concours ne serait point une garantie pour les mots qui 
pourraient être dérivés du Scandinave (2), ou que l'anglais 
aurait adoptés (3) ; il tirerait toute sa force de la bonté des 
vocabulaires, et , dans l'absence de tout monument authen- 
tique , on a pris pour base des poèmes , sinon entièrement 
supposés , interpolés et refaits à l'aide d'expressions em- 
pruntées confusément à tous les idiomes. 

Le latin est le fonds commun des langues romanes ; l'his- 
toire et la philologie le prouvent également (4). Les popula- 
tions différentes qui se sont établies sur le sol de la France 
l'ont corrompu par leur mauvaise prononciation , elles ont 
ajouté à notre vocabulaire les expressions auxquelles elles 
étaient habituées; mais sa masse est latine, tous les mots 




(1) Cette exception nous semble môme Tient de rana ; pouls, bouillie, de pals; 
si incertaine , que nous n'avons pas cru moure , fruit de la ronce , de morum 
devoir omettre les mots qui se trouvent (dans la glose écrite dans le 12 a siècle , 
dans ces deux catégories. ap. Elnonensia, p. 20, morue est le nom 

(2) Les Scandinaves ont en de nom- de la ronce); etrain, paille, de stramen; 
breux rapports avec les trois popula- mais il pourrait venir aussi de l'islan— 
tions celtiques de la Grande-Bretagne. dais rira, ou avoir été conservé du vieux 

(5) Une foule de mots anglais ont français : 
passé dans les dialectes celtiques. .... 

(4) On en trouve même la preuve dans en l'estrain fu seul laissiez, 

le patois normand : Reine ^grenouille, Romane de flou, v. 8010. 



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— 230 — 

Sont naturalisés que par des circonstances fortuites dont la 
présomption est impossible. Lors donc que nous pouvions 
choisir entre une origine teutonique et latine, c'est la seconde 
que nous avons préférée (1). Nous ne nous sommes écarté 
de cette règle que pour les mots étrangers aux idées que 
notre civilisation hérita des Romains , qui ne se rétrou- 
vent dans aucune des langues sur lesquelles le latin a exercé 
la même influence , ou pour ceux dont la prononciation rude 
et fortement aspirée indique une origine différente. Cette der- 
nière raison ne présente même rien de certain. La corrup- 
tion d'un mot latin a pu réagir sur son orthographe , et le 
rapprocher d'une des formes habituelles aux Allemands: 
aussi ne la croirions-nous suffisante que si les mêmes modi- 
fications ne se retrouvaient pas dans les autres langues sor- 
ties du latin (2). Des mots de forme à peu près semblable, 
et de signiflcation essentiellement différente , ne nous ont 
point paru non plus avoir une même origine ; nous les avons 
rapportés à deux langues quand la diversité de leur accep- 
tion pouvait être expliquée par celle des radicaux (3). Le 
choix entre l'influence des différentes nations teutoniques est 
encore soumis à plus d'incertitudes ; tout autorise à croire 
que leur prononciation (4) et leur civilisation se ressem- 
blaient beaucoup , et il n'est pas de pays roman où plusieurs 
n'aient pu apporter les mêmes mots. Mais l'action Scandi- 
nave a été plus puissante en France que toutes les autres j 
elle s'y est manifestée en temps plus opportun ; et les mots 

(1) Ainsi nous n'avons point admis ve de pins de deux étymologies diffé- 
dans notre vocabulaire cellier, de Jetai- rentes. Le portugais huivar conôrrao 
tari; cher, de kœr; claret, de klaret encore cette origine. Le L s'est , comme 
(vinum) ; couteau , de kuti ; écrin , de on sait , fort souvent changé en I. 
tkrin; fourche, de fork; peinture, de (3) Nous ne croyons pas la môme ori- 
pent; pelle , de pall; peste, de pest; gine à rutlre et à rustique; l'un nous 
roi, de hroi } etc. semble venir de l'islandais ruslr , et 

(2) Ainsi , par exemple , hurler nous l'autre du latin rusticus. Nous avons 
semble plutôt venir iïulfr , loup , que besoin de le répéter encore : pour nous, 
dfcte/ora; l'U Scandinave était aspiré , qui ne voyons dans les étymologies que 
et en espagnol c'est aullar, en proven- des conjectures, les vraisemblances sont 
çal ttdofar, en italien fttotore. On y trou- des raisons suffisantes; cette catégorie 
ve aussi urlare; mais s'il n'est pas cm- est au reste fort peu nombreuse, 
prunté au français, ce serait une preu- (4) Sauf peut-être celle des Franks. 



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— 231 — 

que le français, et surtout le patois bas-normand , ont seuls 
accueillis , nous paraissent plutôt d'origine islandaise (1). 
Quant à ceux qui ont passé dans toutes les langues romanes, 
l'influence que le français exerça sur leur vocabulaire nous 
fait hésiter sur leur étymologie (2); mais nous préférons rap- 
porter à un autre idiome gothique l'origine des mots qui n'ont 
été adoptés que par le provençal ou les autres langues ro- 
manes. Cependant , les relations des Scandinaves avec tous 
les peuples européens ont pu les introduire aussi dans leurs 
vocabulaires , et nous en avons cité quelques uns pour mon- 
trer que ce n'est point le français qui communiqua aux au- 
tres idiomes toutes les expressions d'origine teutonique qui 
leur sont communes (3). 

Il ne faut donc pas chercher, dans la liste suivante , une 
certitude rigoureuse (4); beaucoup de ses étymologies nous 
semblent avoir une grande vraisemblance ; mais nous ne 
croyons qu'à la possibilité des autres. Si nous les avons ci- 
tées, c'est que la plus grande partie n'en appartiendrait pas 
moins aux langues teutoniques, et qu'ainsi que nous l'avons 
dit , ce n'est point une histoire des idées nées sur le sol du 

£1) La même raison nous à fait né- .«cn/ura, arrancare, arrosare, bïatmo , 
gliger toutes les expressions qui appar- dammaggio, meritare , pensivo, rosata, 
tiennent exclusivement aux patois de la tognare, soffrettuso , treccheria.^ On eu 
Lorraine et des Vosges. L'allemand y trouve ainsi beaucoup dans le vieil es— 
exerce une influence trop directe pour pagnol, qui sont tombées en désuétude ; 
ne pas reudre sa - prépondérance plus après, atender (attendre), besa (besace), 
vraisemblable. Nous avons cru devoir endurar, gobe ( plaisant, de gaber ) , 
aussi indiquer les mots oui avaient pé- guarir, guisa , maison , maslo (maie) , 
nétré dans le latin, ou dans le langage menar, mienno (mien), moton (mou- 
usuel des populations romanes , avant ton), orage, paraula, usage, etc. 
rétablissement des Scandinaves en Nor- (o) Nous en avons aussi indiqué quel- 
mandie, quoique nous n'y trouvions pas ques uns pour expliquer les change* 
une raison suffisante pour rejeter leur inents que les mots Scandinaves ont eu- 
origine islandaise. Les Romains entre te- bis en passant dans notre langue, 
«aient des rapports nombreux avec les (4) Nous avons cependant cherché à 
Pannonieus , les Cimbres et les Daces ; ne recueillir que des mots d'origine scan- 
les' Lombards étaient Scandinaves , et , dinave ; notre liste eût été bien nlus cou- 
dés le 3» siècle , les pirates du Nord ra- sid érable si nous avions voulu indi- 
vageaient les côtes de la France; ils y quer les mots dérivés des autres langues 
avaient môme , comme nous l'avons dé- germaniques; voyez le catalogue fort 
ja dit, fait des établissements. incomplet de Stosch, KrUitche Anmer- 

• (2) Nous citerons comme exemples kungen. 
quelques expressions italiennes : alla 



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— 232 — 

Danemark et de la Suède que nous avons entreprise , mais 
l'étude du développement de l'imagination du Nord en Eu- 
rope. Notre but serait atteint si cette liste , quelque dou- 
teuse qu'elle parût dans quelques unes de ses parties , fai- 
sait croire à l'action des populations septentrionales sur la 
formation des langues romanes (1). 

«^s* 

APPENDICE. 
_ 

SERMENT FAIT EN LANGUE ROMANE A STRASBOURG , EN 842, 
( Nithard , HUtortae y 1. III , c. 5 ). 

D'après le fac-similé inséré par*Mh Roquefort dans son 
Glossaire de la Langue romane , /. 1, p. XX. 

Pro deo amur et pro Christian pobto et nostro commun salvament, 
dist di (2) in avant, in quant (3) deus savir et podir (4) me dunat , si (5) 
salvarai eo cist (6) meon fradre Karlo et in adjudha (7) et in caduna (8) 
cosa, si (9) cum om per dreit son fradra salvar dist (10), in o (11) 
quid il mi altresi (19) fazet (13), et ab Ludher nul plaid (14) nunquam 

(1 ) Malgré leur mauvais latin , nous 
ayons conservé, autant que nous l'avons 

u , les interprétations du Dictionnaire 

e BiOrn; il nous a semblé qu'elles 
donnaient plus d'autorité à nos rappro- 
chements. Pour les rendre plus sensi- 
bles , nous avons retranché presque par- 
tout la terminaison des adjectifs et des 
noms. 

(21 De ista die. 

(5) In quantum. 

(4) Posse; Térence a dit polesse y et l'on 
trouve dans les écrivains du moyen âge 
potere. 

($) Sic, le oui des Italiens, est em- 
ployé ici dans un sens explétif; on se 
sert encore quelquefois de oui pour 
donner plus de force à la phrase : 

Oui, oui, vous me suivrez, n'en doutez 

nullement. 

Racine , Jndromaque , acte II , se. 3. 

(6) Hune istum. 

(7) Aide , d'adjuto ou d'adjuvo , qui 
devenait aâjutus au participe; ajuia 
avait la môme signification en provençal. 



(8) 'Chaque ; eadun s'est conservé 
long-temps dans le vieux français; cada 
en provençal ; cada uno en espagnol ; 
eadauno en vieil italien. 

(9) Sic , ainsi. 

(10) Doit , autrefois doist : de debere , 
comme le montre l'infinitif devoir. 

(11) Eo. 

(12) Aussi , alterum sic ; cette forme 
était familière au vieux français; Con- 
quête de V Irlande , v. 606; l'italien a con- 
servé altresi; au lieu de tel on disait 
autel , aliud taie, et altretani (autant) , 
d'alterum tantum; l'allemaud dit : in 
thiu thas er mig to sama duo. 

* (15>-Faciat. 

(U)Pleito signifiait accord en proven- 
çal, elplei avait la môme signification 
en français. On lit dans Villehardoin : 
L Einpereres , eu s'en retournant de la 
gige (danse), en contra cele matinée Au-, 
hertin, ki tout ce malvais plet avoit bas* 
ti. Ils viennent probablement de placi— 
tutn, lieu où l'on plaidait, où l'on fai- 
sait les accords : voyez. Du Gange, s. 
v°Placitum. 



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- 233 — 

prindrai qui mcon vol (1) cist meon fradre Karle in damno sit: 
Si Lodhuvigs sagrament quae son fradre Karlo jurât, conservât, et 
Karius,meossendra (2),de.suopart(3)nonlostanit (4), siioreturnarnôn 
lint (5) pois, ne io ne neuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha con- 
tra Lodhnwig nnn li iver (6). 



HVMNE A SAINTE EULALIE, 

D'après un manuscrit du 9" siècle, conservé dans la 
bibliothèque de Valenciêntnesi Elhohkhsià , />. 6. 

1. Buona pulcella (7) fut Eulalia ; 

3. Bel avret corps , beilezour (8) anima ; 



(1) Par ma volonté. 

(2) Seigneur , de senior. * 
(5) De sua parte , de son côté. : 

(4) Le sens n'est pas douteux , non 
lo stanit signifie ne le tient pas. L'air 
lemand dit gesuor forbrihchit, viole son 
serment ; mais l'étymologie , qui serait 
ici fort importante , est difficile à dé- 
terminer. Nous ne pouvons adopter ni 
le grec ora&>, parce que le provençal n'a- 
vait aucun mot semblable , ni le latin 
sto , qui est intransitif et aurait pris dif- 
ficilement un N. Le vieil allemand tien , 
stan, ne nous semble pas plus probable; il 
n'est presque jamais pris dans un sens 
actif, quoique M. Adolf Ziemann, Mit- 
Ul-hoehdeutsehes WVrterbuch, p. 425 , 
cite einem einen kouf tien , qu'il expli- 
que par die Bedingungen désselben ge- 
gen inn erfùllen. Nous croyons que le S 
est le pronom personnel se réuni au ver- 
be tenir , et qu'il faut lire : non illo se 
tinet , ne s'y tient pas ; on trouve dans 
le vieux français mirer pour se mirer , 
smorir pour se mourir , et nous allons 
voir tout à l'heure une réunion du mê- 
me genre. Peut-être estut a-t-il la. 
même signification ( se tenuit } dans la 
Chanton de Roland, st. LDI , v. 3. 

Sur l'erbe verte estut .devant sun tref , 

Suoique nous le fissions plutôt venir 
'ester , être. 

(5) Mura inde ppssum; le reste de la 

Shrase, returnar int voit, montre évi- 
eraWnt que c'est' l'article qui a été 
réuni h inde. 

(6) Irerimus , ou ivero tj'ifi) ; peut- 



être faudrait-il lire ju er , juxU ero. 
Auireste, on ne peut attacher une gran- 
de confiance à l'orthographe de cefrag- f 
ment ; les inexactitudes sont évidentes. 
Jo (ego) est écrit aussi eo ; non , nun ; 
nul , neuls ; Lodhuvig , Lodhuwig ; ad- 
judha, ajudha, et cette variante est 
d'autant plus remarquable, que le second 
D avait été oublié comme le premier , et 
qu'il est ajouté au dessus de la ligne. Il 
n'y a pas encore d'articles, mais les pro- 
noms personnels sont déjà presque tou- 
jours exprimés. Les flexions des décli- 
naisons sont supprimées en grande par- 
tie , et on ne peut expliquer celles qui 
restent par aucune raison quelconque ; on 
trouve également à l'accusatif singulier, 
fradre elfradra. Les plus régulières vien- 
nent de l'allemand ; Lodhuvig prend un S 
au géuitif et Karlus devient Karlo à l'ac- 
cusatif, et Karle au datif ; mais il reste 
aussi à ce dernier cas Karlo ^ Tous les 
mots sont dérivés du latin ; il n'y a de 
doute possible que pour stanit , dont 
nous avons déjà parlé ; plaeitum , qui 
est employé dans un autre sens par les 
écrivains latins ; eosa (causa ? ) , avant 
( ab ante ? ), et altresi ( alterum sic ? ) , 
que l'on ne saurait d'ailleurs rattacher 
aux langues teutoniques , sauf plaeitum, 
et eosa, qui pourrait venir, par métathè* 
se , de l'islandais sok. Les verbes sont 
constamment rejetés à la fin des pério- 
des , conformément aux traditions cieç- 
roniennes. 

(7) Puella. 

(8) Comparatif formé comme en la-* 
tin , en ajoutant ou? au positif féminin. 



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3. Voldrent l'aveintre (1) li deo inimi, 

4. Voldrent la faire diavle servir. 

5. Elle non eskoltet les mais conseillers 

6. Qu'elle deo raneiet, chi maent (2) sus en ciel , 

7. Ne por or, ned argent, ne paramenz (3) , 

8. Por manatce , regiel (4), ne preiement ; . 

9. Ni ule cose non la pouret omqi pleier (5). 

10. La polie (6) sempre non amast lo deo menestier (7) 

11. E por o (8) fût présente de Maximiien , 

12. Chi rex eret (9) a cels dis (10) soure pagienz. 

13. Il li enorlet (1 1), dont iei nonqi (12) chielt (1 3), 



(1) Peut-être séduire : 

Quar tu penses que J'aim Tristraln 
Par puterie et par avien. 

Romans de Tristan , 1. 1 , v. &73. 

Avien signifie plaisir charnel , et Ton' 
trouve avoutire employé dans le sens 
de fornication ; Ordonnances des Rois 
de France , t. I, p. 252: Marlène , t. 
V , col. 625. En provençal avoutfar si- 
gnifiait commettre un adultère , et un 
mot grossier , en usage encore parmi le 
peuple , semble avoir le même radical. 
Cependant nous aimerions mieux expli- 
quer aveinlre par Vaventare ( eradica— 
re ) que Garpentier cite dans son Glos- 
saire. Dans le Mystère de là vie de Mon- 
seigneur saint Martin , il y a un mot 
dont la signification est devenue diffé- 
rente , mais qui pourrait bien avoir le 
même radical : 

Malle mort te puisse avorter ! 
Ap. Jubinal, Mystèresinédits I,p. xlvii. 

(2) Métathese pour manet ; mm , super; 
il est encore usité dans courir sus. 

(3) De parare, parures. 

(4) De regaliter, impérieusement : 

Precibusque minas regaliter addit. 
Ovidius, Afetamorpho8.,\. II, v. 397. 
Preiement de precamen. 
■ (5) Unquam plicare. 

(6) Puella semper. 

(7) L'étyraologie nous semble fort in- 
certaine ; peut-être faut-il écrire men 
estier : men , moins (mens en provençal} 
et estier que Roquefort explique par 
choisir. On lit aussi dans le (Hossartum 
iYVwiwdeCarpeotier : Estoier, garder... 



Autre gent meteilt avant lor bon vin et 
lo meillor. .. et tu as fait le contraire, 
car tu as estoie lo meillor jusca bores ; 
et dans le Charlemagnes, v.74 : 

Pur set aunz en la tere ester u demurer. 

Nous préférerions cependant le faire ve- 
nir du vieil allemand wet'n, faussement, 
elterron, offenser, renier ; mein-iat si- 
gnifie crime dans le Wigalois, et Ober- 
lin, col. 1021 , explique meinlœtic par 
perjnrus. 

(8) Pro eo, pour cela. 

(9) Erat ; c'est une forme très fré- 
quente , au présent ert. * 

(10) Ab (pour in) istis diobus. Lors la 
belle Euriant et toutte sa route se mi- 
rent a chemin ; Romans de Gérard de 
Nevers. 

(11) Exhortabatar. 

Pour eslrene je vous enbprte 
Fuir d'amour la cru au lté... 

Marot, Etrenne à Jeanne Paye. 

Nous avons réuni enortet , quoique 
M. Willeras en ait fait deux mots , et 

Îue M. Jubinal ait écrit ; Mystères tué- 
Us, 1. 1, p. xlvii : 

Pour a mal fâire t'en orter 
Je me suis tout brûle le cul. 

(12) Ces Latins disaient aussi unquam 
et nunquam ; oneques est encore usité 
dans le style marotique, et nonca avait 
la même signification dans la langue des 
troubadours. 

(13) De chaloir (calere) , importer, se 
soucier : 

De ço qui chclt, quant nul n'en respundiei. 
. Chanson de Roland, st. CLXXIU, v. 57. 



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14. 
15. 
16. 
17. 
18. 
19. 
20. 
21. 



- 235 — 
Qued elle fuiet lo nom christiien. 
EU' ent adunet lo suon élément (1) ; 
Melz sostendreiet les empedementz (2) 
Qu'elle perdesse sa virginitet (3); 
Por os furet morte a grand honestet (4) ; 
Enz en lfou (5) lo getterent , com arde tost (6). 
Elle colpes non avret , por o nos coist (7) , 
Aezo (8) nos voldret concreidre (9) li rex pagiens ; 



v — / — - — v yuy ai i jMlJ-,lVH 

22. Ad une spede (10) li roveret (11) tolir lo chieef 



(1) IHa intus adunat suura animum. 
Roquefort explique ent par plus tôt, 
avant, et le fait venir à'ante; nous avons 
préféré lui donner le sens qu'il a dans 
le Charlemagnes, v. 114: 

La ens ad un alter de sancte paternostre. 
M. Willems, dansl' FAnonensia, p. 22, ex- 
plique lo suon élément par illa sua ele- 
menta; le sens est le même, elle réunit 
toutes ses forces , tout son courage. Mais 
nous ne croyons pas qu'elemenlum ou élé- 
ment se soit jamais pris dans ce sens, et 
la terminaison ainsi que l'article indi- 
quent un singulier, comme le prou- 
vent les empedementz du vers suivant. 
L se changeait souvent en N : les Pro- 
vençaux avaient fait aima d'an ira a 
(voyez aussi almo, Lais d'Eliduc, v. 
976), et la vieille traduction de la Bible 
rend : Appellavitquo Adam nominibus 
suis cuncla animantia, Genèse, c. II, v. 
20, par : Et Adam apela par lour nouras 
totes choses almeles; ap. Roquefort, 
Supplément au Glossaire, p. 1$. Il ne 
serait cependant pas impossible quWe- 
tnent vînt du vieil allemand cite», fort, et 



ïutôt, comme dans : j'aime mieux — 
i il la perdidisset suam virginitatera ; 
îité ne signiûe ici que vertu, inno- 
cence. 

(4) Per eos {empedementz) foret mor- 
tua cum grandi bonestate ; à conserve 
le sens d'avec dans plusieurs phrases : 
soupe à l'oignon, tiré au cordeau , boîte 
à double fond, etc. 

(5) Sed tune in illura focum illam jece- 
runt. Nous avons déjà cité, p. 207, d'au- 
tres exemples d'articles affixes ; lo est 



"""lu wai,iun,( 

muot, courage. L'article devant lepro 
nom possessif s'est conservé eu italien, 
et il s'en trouve quelques exemples dans 



a quelques 
nos vieux poêles : 

Un son compagnon. 

Conquête de l'Irlande, v, 090 
Li tiens Diex ne vaut pas plain bacin d'eve 
chaude. 

rison de laSinagogue et de Sain'e- 



Desputoisi 
rglise. 



. (2) Melius sustinueret; empedementz 
vient du latin impingere; empeindre 
s'est conservé dans le Romans de Brut: 
Tel i iot qui en escaperent 
Et en lors nés fuiant entrèrent, 
Et en mer se firent empeindre. 

(3) Meh du vers précédent a le 



8009 



probablement une faute de copiste pour 
fa; c'est la forme du pronom féminin de la 
troisième personne dans les vers 4 et 9. 

(6) Statim cum ardet ; on dit encore, 
dans plusieurs patois : sitôt comme. 

(7) IHa culpam non habuerat, pro eo 
(cela) nobiscum est ; on dit dans le 
même sens : Dominus vobîscum. 

^ (8) Les Celtes avaient , comme nous 
l'avons déjà dit , un dieu nommé Esus; 
le poëte le met au datif. On déclinait 
souvent en vieux français les noms qui 
avaient une terminaison latino ou que 
les écrivains classiques avaient déclinés ; 
M. Fr. Michel en a cité de nombreux 
exemples dans lo Glossaire de la Chan- 
son de Roland, p. 218. Outre les Ases, 
(iEsir), il y avait en islandais une déesse 
appelée JEsa. 

(9) Vellet ( voudrait ) nos concredere 
(credere cum co, les auteurs classiques 
ne remploient que dans le sens de con- 
fier ) ille rex paganus. 

(10) C'est le premier mol dont l'origine 
teutonique soit certaine : il vient de 
l'islandais spadi ou du vieil allemand 

$2i ad estencore prisdaDS ieseus 

(11) Rogaverat tollero illud caput. 
Rover s'est conservé dans le vieux 
français : 

Si ne U comandai u no H ol ruvet. 

f,v. t50. 



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— 236 — 
23. La domnizelle celle kose non contredist (l), 

84. Volt lo seule (2) lazsier, si ruovet (3) Krist ; 

85. In figure de colomb volât a ciel. 

26. Tuit oram (4) que por nos degnet preier 

27. Qued avuisset de nos Ghristus mercit(5). 

28. Post la mort , et a lui nos laist venir t© 

29. Par souve (7) clçmentia (8). 



(1) Non contradicit, ne s'y oppose 
point , ne fait aucune résistance. 

(2) Du vieil allemand seula, Ame; 
sott/en anglais ; teele en allemand mo- 
derne ; les Latins disaient : linquere ani- 
mant. 

(3) C'est le même mot qoe dans le 
Ter 5 22 , quoique la signification soit un 
peu différente : commander et demander. 

8'fl maint la ou ses cuers 11 rueve, 
Petit d'amors dedenz 11 trueve. 



Lais cTJriilote , v. 188. 

(4) Toti oremus quod pro nobis di« 
gnetur precari. 

(5) Miserîcordiam. 

(6) Le verbe allemand lassen, laisser, 
prend la signification de faire devant un 
infinitif : lassen ko m en , faire Tenir ; 
lassen bauen , faire bâtir. 

(7) Per suavem clementiam, 

Si lor fist à tos commander 
Que soavet a lui venissent. 

Romans de Brut, v. 3802. 

Suef se trouve souvent en vieux fran- 
çais, et nous avons encore suave. Il se- 
rait cependant fort possible que l'inter- 
prétation de M. Wilfems, per suara cle- 
mentiam, fût plus juste que celle que 
nous proposons ; on lit dans la Despu— 
toison de la Sinagogue et de Sainte- 
Yglise : 

Toutes autres figures vers la seue (sienne ) 
effaçon. 

(8) Ce fragment est trop court et trop 
rempli de fautes pour qu il soit possible 
d'en tirer des conséquences positives 
pour la langue. Roteret, v. 22, est écrit 
ruottf* deux vers plus bas; Krist, v. 24, 



devient Chrittùs , t. 27; le M à'omqi, 
v. 9, se cbange eA N, v. 13; faxitar, 
v. 24, perd son Z , v. 28 ; en , v. 6 , a 
conservé la forme latine in , v. 25 ; les 
verbes prennent comme en latin un.T 
aux troisièmes personnes, et il y en a 
deux qui n'en ont pas : pêrdesse , v. 17* 
et arde , v. 19. L'article défini n'accom- 
pagne pas régulièrement les noms : en 
ciel , v. 6 , a ciel 9 v. 25, deo raneiet, v. 
6; on ne peut croire à un fait ex- 
près, car u est exprimé quatre vers 

Ïtlus bas , lo deo menestier. L'emploi de 
'article indéfini n'est pas plus régulier : 
il manque dans le second vers, et se 
trouve dans le vingt-deuxième. Nos in- 
terprétations sont donc nécessairement 
conjecturales. Nous avons séparé arbi- 
trairement des mots qui sont réunis dans 
le manuscrit, et nous en avons réuni qu'il 
avait séparés. Les pronoms surtout pré- 
sentent une foule d'incertitudes qui ont pu 
nous faire tomber dans plusieurs contre- 
sens; voyez les vers 13, 22 et 28. A cesirré- 

Sularités, qui pouvaient tenir à l'enfance 
e la langue, il faut ajouter ceUes du dia- 
lecte local ; il est évident que la répétition 
des voyelles avait déjà le rôle que depuis 
le flamand lui a reconnu ; elle allongeait 
les sons : Maxitniien, v. 11 ; christiien y 
v. 14 ; chieef, v. 22. La langue n'était 

{>lus aussi grossière qu'on aurait pu 
e croire; il y a des intentions eu- 

Ehoniques remarquables : on ajoute un 
• final pour empêcber un hiatus ou 
une élision, v. 7 , 14, 22 et 27. Dans 
ces vingt-neuf vers, il n'y a que deux 
mots, spede et seule, qui appartiennent 
certainement aux langues teutoniques ; 
l'origine de trois autres , aveintre , me— 
nestier , élément , semble douteuse , et 
un seul tour de phrase est allemand. 



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, MOTS ISLANDAIS 

ADOPTÉS PAR LES LANGUES ROMANES. 



àbot ( supplementum ) , abo , patois 
normand ; morceau de bois que Ton at- 
tache aux pieds des chevaux pour les 
empêcher de courir. 11 ne serait pas 
impossible qu'il eût quelque liaison avec* 
àb\t crai signifiait demeure en vieux 
français; l'anglais t 
encore plus, 



\ abode s'en rapproche 



Adalleg (nohilis), adelenc, provençal ; 
illustre. Souvent , à la fin des mots ou 
dans leur composition , les Grecs ajou- 
taient un N, qu'ilsappelaient euphonique: 
ainsi ilsdisaient «vaÇeo g au lieu d aaÇtoc. 
On trouve de nombreux exemples d'une 
semblable addition : lingo vient de Aet- 
l'espagnol manea , de macula; le 

Îrovençal penehenar, de peetinare ; ete* 
•'addition du N semblait si indifférente, 
qu'elle n'empêchait pas la rime : 

A grant tort les apelons Princes : 
Des estoupes et des crevices 
Font mainz Empereors et Rois 
Li Alemant et les Tiois. 

Guiot de Provins, Bibles, v. 175. 

Adan ( pridem , nuper ) , adies , adas, 
Yieux français : 

Romans aves oi adies 

Les uns boinS, les autres malvais. 

Romans des sept Sages , éd. de Keller , v. 9. 
Et Gauvain tôt ades venoH. 

Mulesanxfrain, v. 1064. 
Il avait la signification de Vadesso des 
Italiens , maintenant : 

Por lui merci ades crierai , 
Tant que merci lui otiendrai. 

Chasiels £ Amour. 

Mais, comme Vades provençal, il signi- 
fiait le plus souvent toujours : 

Tuit li physicien ne sont ades bon mire : 
Tuit clerc ne sevent pas bien chanter ni 

bien lire. 

1tomke8,riedesaûUThomas. 



Ha bel oisel, versoui>on pensemeat 

S'eu vole (s'envole) adez sans null 

« contretenir* 

Preu (pren) cest escript : car jeo sai 

.... . . voirement, 

U li coers est le corps fait obéir. 

Gower, Ballade; ap. Warton, t. II, p. 330. 
Un autre mot provençal, adenan , à l'a- 
venir, semble avoir la même origine. 
Afall (calamitas) , afan, provençal : 

O es eferms o a afan agut. 

Poème sur Boëee. 

B pos lo mais aitan bos m'es, 

Bos er lo bes après l'afan. 
Bernard de Ventadour , Non es meranelka. 
Ce mot se trouve dans toutes les lan- 
gues romanes : afan, en vieil espagnol; 
affan, en vieux portugais, et en italien 
afa et affanno. Le français avait changé 
le F en H : 

Ce nonobstant , l'ai tant fait, trait a trait, 
Que je vous en ai ce livre ici extrait, 
Oui commence : Gomme le beau Tristan , 
Etant un jour en un grand triste ahan. 
Pierre Sala, ap. Bu Yerdier, Bibliothèque 
Françoise, t. III, p. 343. 
Le vilain que je port m'a mis 
fin grant travail , en grant ahan. 

Romans du Renard, t. III , p. 338. 
On en avait fait aussi un verbe : 

Se joustice en terre n'estoit , 

Li mondes ahanet seroit. 

Du Provoit cTAquilée, v. 3Bf. 
Brantôme l'emploie encore , Dames Ga— 
lantet, t. II, p. 42 , et enhaner est resté 
dans le patois normand avec la même 
signification. Il peut venir aussi de Pis- 
landais ahrun, ruine, ou d'une espèce 
d'onomatopée métaphorique. Les char-* 
pentiers accompagnent leurs plus péni- 
bles efforts du cri de han, et nous avons 
la.que pendant le moyen fige on conser- 
vait le han de saint Joseph dans une 
bouteille. Nous avons déjà prouvé, p« 
194, que le L se changeait souvent en N, 



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Afalun (deciduus), avaler, vieux 
français : 
Bele Doettelesdegres en avale. 

Romancero François, p. 46. 
A la porte est venus, on li desverroulla ; 
Le pont est avales. 

Romans des fils Aymon, v. 559. 
Dévaler signifie encore descendre, tom- 
ber, dans le patois normand .Voilà pour- 

?iuoi les Pays-Bas s'appelaient en vieux 
rançais Aval-Terre : Li mandoit que il 
venist a lui a parlement a Avauterre, en 
la cité d'Utret; ap. D. Bouquet, t. VII , 

Ïi. 156: voyez aussi Mone, AU-nieder- 
andische Voths-Liieratur,pM; Quellen 
und Fonchungen, t. I, p. 97. Peut-être 
cependant avaler vient-il de aller a val, 
dans un bas-fond : 

Aval s'avale de si a tire droit. 
Romans deGarin li Loherene, ap-Monc, 

Teutsche Hcldensage, v. 19104. 
Et amont signifiait en haut : 
Et moult dévotement a la terre balsie, 
Puis s'est amont dreschies. 

Romans des (ils Jymon, v. 825. 
Avalanche a le môme radical. 
Affell (deflorescere) , effeuiller. 
Ai ( proavus), aïeul ; peut -être une 
contraction dW. 

Alfi (boni genii), alf, rumonsche; 
blanc. Ces êtres supérieurs à l'Humanité 
se trouvent chez tous les peuples de ra- 
co teutonique : Etben, Mlf, Elves; mais 
ils n'ont une origine historique que pour 
les Scandinaves ; voyez le VUlundar-qvi- 
da } st. X, XII, XXX. En Orient, comme 
en Occident , les bons Génies étaient 
blancs , et les autres noirs ; cette distinc- 
tion s'est conservée dans la magie blan- 
che et la magie noire. Il se, pourrait cepen- 
dant qu'ai/ fût venu iïoàyoç , quoiqu'on 
expliquât difficilement par quel inter- 
médiaire il serait arrivé en Suisse. 
Autleg (formosus) , alis, vieux fran- 



Mout est bele, graile , gente et alise. 

Bele Isabcaus, ap, Paris , Romancero 
François, p. 9, 
Ambl (vagus), ambler, vieux français ; 
voler, enlover : 

Ce est un leres, qui en est coustumiers 
De pors embler et de fores cerchier. 

Romans de Garin, v. 9570. 
Emble-tril bien ? Dis ton avis — 
Jade larcin ne fut repris. 

Du Jongleur d'Ely,v.li. 



C'est un jeu de mots : ambler, marcher 
à petit pas , vient à'ambulari. 

Ambt (ofticiuin) , ambassadeur. Am- 
bactus était un mot gaulois : Plurimos 
circa se ambactos clientesque habet, dit 
Cae.ar, De Bello Gallico ^ VI , c. 15; 
et l'on trouve dans la loi Salique, et les 
additions à la loi des Burgondes : Am- 
basciaDoroinica , Ambaxia. Mais proba- 
blement ce n'est pas le même mot, quoi- 
que Alteserra dise, Herum Aquitanica- 
rum 1. II , p. 133, éd. in4°, qu'Ambacli 
signifiait, chez les Gaulois , principum 
comités bello et pace ; le passage de Fes- 
tus est positif : Ambactus apud Ennium 
lingua galïica servus dicitur, et il est 
confirmé par les interprétations des an- 
ciens lexicographes. Le vocabulaire de 
Saint-Gai traduit Àmpaht par Villicus, et 
Tatian , Ampakti Wordes , par Dicner 
des Worts. 

Amma (mater), aina, espagnol; nour- 
rice. Ce mot existait déjà du temps de 

saint Isidore : Stryx haec avis vul- 

go amma dicitur ab amando parvulos , 
undo et lac dicitur praebere nascenti- 
bus ; Origines , l. XII , c.7. Ama signi- 
fiait aïeule en provençal. 

Amot (confluentia), amotino , vieil 
italien ; meule. 

Andra. ( ire ) , andare , italien . 

Anya (renovare), anouillèrc, patois 
normand; vache qui a renouvelé son 
lait , qui a vêlé 

Ar (focus domesticus), aire, patois 
normand; foyer. 

k%L { impetus ) , erre , vieux français. 

Mes saint Lois vint la grant erre 
A belles gens qui le sivirent, 
Et cil en reure s'enfuirent. 
Guiart . Bramhes des royaux Lignages, 
t. II ,v. 163. 
On en avait fait aussi un verbe : 
Erres et si soies haities. 
Romans des sept sages, v. 663. 
Le vieux français errant , sur-le-champ, 
avait le même radical. 

Aros( fons, os fluminis ), arroser ; les 
fleuves arrosent les pays qu'ils traver- 
sent. 

As(unitas),as. 

Asr (hasta), azeona , vieil espagnol : 
Dexaronse matara golpes de azeonas. 
Berceo , Vida de santa Oria, st. 81. 



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— 238 — 



Les lances étaient ordinairement en frê- 
ne ; rien n'est pins commun dans la vieille 
poésie française que lance fraisnine, et 
on lit dans le Romans d'Àgolant .** 

Et puis li ont son roit espie livre ; 

Il fu de frêne , si ot fer aoere. ^ ' 

Â8C signifiait aussi lance en anglo- 
saxon î 

BordhAfenode 
Wand wacne œsc. 
Mort de Byrht-noth, ap. Thorpe, 
Analeeta AngloSaxontca , p. 129. 

Astonne , lance en vieux français , vient 
probablement de hasta. 

- Ata (vis caustica), atir, aatir, atai- 
ner» atarier, atincr, alourner, vieux 
français ; nuire, tourmenter, insulter : 
Sire Bernars , vous m'avez aati 
Que me damez viellart et rassotU. 
Garins li Loherens. éd. de M. Paris, 
t. II, p. 44. 

Assesrïous ontcontralfes 

Et aatis et manacies. 
Romans de Brut, v. 11080. 
On voit dans Sainte-Palaye , Glossai- 
re , col. 6 et 7, qu'aatir s'écrivait aussi 
par un seul A. Le vieil italien atassare 
et le provençal antar ont le même radi- 
cal.* Le vieux français hatie, impétuo- 
sité , en est certainement dérivé : 

Hoc esteit la melle , 

Del matin jusque là vespre , 

Del rei felde ôsserie 

E des Engleis par grant bâtie. 
Conquête de ï Irlande, v. 771, 
C'est probablement aussi le radical d'à- 
tiser. 

Acdig (dives), autig, provençal ; hau- 
tain ; otage. Rien n'est plus commun que 
le changement du D en T. Les vieux Alle- 
mands s'appelaient Teutsch et Deutsch; 
ils disaient tal et dal, Àtorner , qui 
s'est conservé dans dame d'atours : vient 
d'adornare , et vert de viridis; il s'est 
écrit long-temps avec un D , et il pre- 
nait un T au féminin. On changeait ces 
deux lettres quand la rimé l'exigeait : 
Vous êtes Francs sans servitute , 
Plus que n'est le proit d'instituté. 
Eustache Deschamtye. . 
Quelquefois même on ne s'en donnait 
pas la peine , et Vqû écrivait : 

Ja n'entrerai en ceste porte, 
Chevaliers qui vis en estorde. 

Li Chevaliers afBspee. 
Aoca (foramen), auge. Il Bignifle 



aussi œil , et fait au pluriel auga ; pe u t- 
être, malgré Yoculus des Latins et P a ù- 
y en des Grecs , est-ce le radical de l'es- 
pagnol ojo; dans le vocabulaire de Saint- 
Gai, qui est du 7« siè.cle, oeulos est tra- 
duit par augun , et fenesira par auga- 
tora. * 

Austam ( ex oriente), autan. 

Babba (garrire), babiller. Apulée se 
sert de babulus dans le sens de sot , im- 
pertinent. 

Baga (ex ordine turbare), bagarre. 

Bagoi ( sarcina ) , bagage. 

Bara ( dorso naviculam propellere ) , 
bac. 

Bakbord ( sinistrum latus navis ), 
basbord. 

Bal ( fascis , 'sarcina ), balai; boni, 
patois normand , faisceau de baguettes 
pour corriger les enfants ; peut-être de 
bouleau. 

Balaz ( in altum surgit ) , balise , ba- 
liveau. Vestibus igitur spôhatus cura suis 
militibus, simili ter indumentis spoliatis , 
ferens in manu virgam quam vulgariter 
baleis appellamus , intravit Capitulum , 
et confitens culpam sua ni.... a singulis 
fratribus disciplinas nuda carne susce- 
pit ; Mathaeus Paris, H i si or ta Major , 
ad an. 1252, p. 848. 

Bali ( monticulus ) , baille , . vieux 
français ; hauteur fortifiée, tour : 
Les trois bailles du chastel 
Ki sunt overt au kernel, 
uia compas sunt envirun 
défendent le dungun. 
Chastels d? Amour, ap. Warton , 1. 1 , p. 88. 

Et vile baille et le fosse 
Tout environ parfont et le. 
Bomanx dou Chevalier au Lyon, ap. 
lfàbinogion t p.V36. 

C'est là aussi l'origine de bailli , gou- 
verneur ; bailler , donner ; et baillie , 
possession , puissance : 

...MaisjMr tans fu en puer de sa vie 
8e Dex n'en pense que tôt a en bautfe* 
Romans tfAubrili Borgonnon. 
Ces étymologies sont confirmées par un 
mot resté dans la langue : entrebailler 
signifie eu tr 'ouvrir ; bailler une ville, 
c'était ouvrir , remettre sa citadelle. 

Balk (septa) , balcon ; l'italien palco* 
cloison , a la même origine y le Q sq 



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— 240 — 



changeait souvent en P: pasco vient de 
fioçxro; *t*P° de ffTStftw ; le provençal 
orp du latin orbus; le vieil allemand 
peran du gothique bairan ; et les La- 
tins confondaient souvent rabidus et 
rapidus ; plebs est écrit pleps dans 
Gruler, Inscriptiones Antiquae , p. 
CCCLH, CCCCXXII, CCCCLX; et l'on 
trouve plaisier pour blesser dans le 
Bornons de* Saje* , v. 5995. 

Ball( fortis) , vaillant. Sa pronon- 
ciation e t si différente de valant , va- 
leur , qu'on lui croirait difficilement la 
même origine , et le B s'est changé sou- 
vent en V : couver vient de cubare , 
ivre tfebriut , livre de liber , morve de 
morbus , etc. ; d'ailleurs, les deux syno- 
nymes vaillant , valeureux , doivent a- 
voir un radical différent. Le vieux fran- 
çais vallet , varlet , pourrait aussi être 
dérivé du même mot : 

Es°t?ez e , r et DeîdS haStes gfm. 
De l'Empereri qui garda sa chaslee par 

moult temptactons, v. 185. 
Le Romans des sept Sages appelle le fils 
de l'Empereur valeton , v. 353 , éd. de 
Relier, el Benoît dit de. Lothaire, fils 
de Louis d'Outremer , roi de France : 

Baptetez fu li vasletons. 

Chronique rimée , v. 107S9. 
Balld ( strenuus ) , baldo , italien ; 
baude , vieux français. Ordinaut super 
se regem. Alaricum... qui dudum , ob 
audaciam virtutis, Baltha, id est audax, 
nomen inter suos acceperat; Jornandes , 
De Gothorum Origine, c. 29. Que trop 
estoit baude et hardie , selon la coustu- 
me de telle famé ; Chronique de Fran- 
ce , ap. D. Bouquet, t. III , p. 208. Et 
s'en vient baudement contre ces terri- 
bles bêtes ; Merveilles d'Inde , ap. Ber- 
ger de Xivrey, Traditions Tératologie 
ques, p. 390. 

Tais-toî , dist-elle , garce , trop es de parler 

baude. 

Desputoison de la Sinagogue et de Sainte- 
rglite. 

Baudur signifiait courage, ainsi que le 
provençal baudesa : 
Cum decarrat ma force e ma baldur. 
Chanson de Roland, st. CCIV , v. II, 

Band ( vinculum ) , bande , bandeau , 
bander, ruban. 

Bàhdinci ( captivus, mancipîum ) , 



bandit. Le rapport entre la pauvreté et 
la méchanceté se trouve dans presque 
toutes les langues ; Trevtflt en grec , 
Ui en turc , pariau en malaye ; gre- 
din vient du gothique gredus . faim , et 
signifiait primitivement affamé, va-nu- 
pieds , etc. On en trouvera tout à 
l'heure plusieurs autres exemples. 

Bann (auathema) , ban. In terra suae 
ditionis bannum , id est interdictum , 
misit , quod est prohibitio; Dudo , 1. II. 
Il n'est probablement pas d'origine is- 
landaise , car on le trouve déjà dans le 
Capitulare I Caroli Magni , an. 802 , 
c. 40. Il s'est conservé dans mettre au 
ban de l'Empire. 

Bann ( terra ) , ban-liene. De mea 
mensula unam villam , Odonlem nomi- 
ne , cum omni banno suo subtraho ; 
Charte de 1085, ap. Du Gange, Glossa- 
rium Med. Latin , t. I, col. 991. L'expli- 
cation de ban-lieue se trouve dans une 
Charte de Charles le Simple , qu'il cite , 
Id. col. 993 : Et circum ista loca quan- 
tum unius leucae tetenderit spattum , 
neqiie Cornes, neque ulla judicaria potes- 
tas , freda exercendi po testa le m habeat. 

Bann a ( interdicere ) , bannir. On é- 
tendit son acception à tous les ordres de 
l'autorité : Exercitum in auxiïium Sise- 
nandi de loto regno Burgundiae banni- 
re praecepit ; Fredegarius , c. 73. 

A cascuns rova et bani 

Al termine qu'il establi , 

Venist cascuns a son navie 

A Barbefloe en Normandie. 

Romans de Brut , v. 14442. 
On fait le ban que nus ne soit si hardis, - 
hom ne feme , en tote ceste ville ; Ban- 
des Barats de l'an 1257, ap. Boquefort, 
Supplément au Glossaire , p. 36. Nous 
disons encore le ban et Yarrière-ban , 
le ban des vendanges , et dans plusieurs 

Ïiatois on appelle bans la manière dont 
es tambours annoncent les publications 
de l'autorilé municipale. 

Baratta ( pugna ) , baurt , proven- 
çal , joute ; borar , marcher à l'ennemi. 
Le vieux français eu avait fait de&are- 
ter , vaincre : ? » 

A cele gent se combati , 
Sis debareta et venqui. 

Romans de Brut , v. 3449. 



Le même mot existait en provençal : 




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— 241 — 



ardi (clypens) , barde , vieux fran- 
tis ; armure d'un cheval de bataille ; 
on dit encore bardé de fer , et une bar- 
de de lard. s ^ ^ > 

Bar ( puer), Eignaz (consequi) , ba- 
raigne, vieux fi ançais ; celle qui acquiert 
des enfants , et, par suite , qui n'en avait 
pas : Puisque la baraigne plusurs en- 
fantad; Livre des Rois, 1. 1, c. 2, v. 5. 



est aussi devenu en allemand drinken; 
)>acka , danken ; etc. 

Beiskiaz (acerbari), bisquer, patois 
normand ; être vexé sans le faire paraî- 
tre. 



Belg ( saccus) , boulchet, vieux fran- 
çais ; bougette , poche, patois normand; 
boudget , vieux français , sac où l'on 
mettait les comptes de l'administration. 
Bariel ( vas teres } , banel , vieux L se change souvent en D; les Latins 
Irançais; baril. disaient lacrima et dacrima , calami- 

tas et cadamitas ; meditari vient de 
fisÀSTav, moudre de molere; toldre , 
vieux français , de tollere. Ce change- 
ment a lieu même dans les flexions du 
même mot : vaudrai est le futur de va- 
loir, voudrai de vouloir, etc. Au reste, 
l'origine islandaise est fort douteuse; on 
lit dans Festus : Bulgas Galli sacculos 
scorteos appellant. * 



rque. On trouve déjà 



barca, hanL 

Extat eas moris vulgo bareas resonare. 

De Obsid. Paru., 1. I, v. 29.- 
On disait aussi barge en vieux français: 
Et si n'i trueve nef, ne barge , 
Ne nule planche , ne passage. 

De la Mule sanz frm'n, v. 236. 
Bart (barba), Aid (vacuus), ber- 
taudez, vieux français : 
Férus et batus et soillis 
En eroiz tondus et bertaudez. 
De ÏErmite que M'enivra, v. 360. 
Nous suivons la leçon de M. Roquefort , 
Poésie Françoise dans les 12e et 13* siè- 
cles ; M, Méon a imprimé bertoudex dans 
le Nouveau recueil de Fabliaux, 

Basa (interimere), basire, italien, 
mourir ; passer a la même signification 
dans le patois normand , et trépassé se 
rattache probablement à la même ori- 
gine ; très s'ajoutait aux verbes, comme 
aux adjectifs, pour leur donner plus de 
force ; tressaillir , tressauter, tressuer, 
trestrancher. 

Bastard (spurius), bastard, vieux 
français. 

Bast (textura), Enci (sepimentum) , 
bastingue ; terme de marine. 

Bat (cymba) , bateau. 
Baug ( annulus) , bague. 
Bauta ( propellere), botar, espagnol, 
lancer ; bouter, vieux français, pousser : 
A deux mains loins de lui la boute. 
Com plus la boute et plus revient. 
Dolopathos , p. 176, éd. de M. Leroux 
de Lincy. 

Beck (scaranum), banc. Jamais en 
islandais CR ne sont précédés d'un N ; 
mais on le trouve dans les autres lan- 
gues leutonîques : banlc en allemand, 
bmc en anglo-saxon; drecka, boire, 



Belia ( raugire) 3 bêler. On trouve ce- 

f endant balare dans Ovidius , Fast., I. 
V , v, 740 ; balans d'ans VirgHius , 
Georg. y 1. I, v. 272, et belare dans 
Varro, De Re Rust., 1. II, c. 1. Peut- 
être aussi est-ce une onomatopée natu- 
relle; eu Normandie les enfants ap- 
pellent les moutons des bais. 
Belia ( vacca), veel, vieux français: 
Mon veel le miex encressie 
Tuerons por ta bien venue. 

De Cor lois d'Arras, v. 672. 
C'est le radical de vêler, mais il pour- 
rait être une syncope de vitulus. 

Bestia (brutura), beste , vieux fran- 
çais; mieux que du latin bestia. 

Beysta ( ferire ) , bastonner, vieux 
français ; bestancier, disputer ; b estant, 
guerelle ; baston ; le S s'est conservé 
dans l'italien bastone, comme dans bas- 
tonnade. 

Bia (lallare), piailler, piaucer, piau- 
ler, vieux français. 

Bikar ( calix ) , bicchiere , italien ; 
verre. On trouve , dans Festus, bacar, 
vas vinarium, et, dans une glose écrite 
pendant le 9« siècle, bacharium e t expli- 
qué par vas aquarum ; ap. Endlicher, 
Calai. Cod. Phil. lat. Bibl. Palat. Vin- 
dobon., p. 296. 

Ei nu ( ligare) , bander. 
BioR ( cervisia ) , bière. 
Bla { caeruleus), bleu. 

16 



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— ut— 



Blad (folium), Madum , basse lati- 
nité; bîed, vieux français; probable- 
ment on lui donne ce nom parce qie 
pendant long-temps il n'y a que les 
\ soient apparentes. Dans le 
int-Gal plat est expli- 




. (aura levis), blague. 
Blak ( alapa ) , beloce, vieux fran- 
çais : 

LE QUART EN FERANT. 

Tien, vilain, tien ceste beloce. 

Mystères inédits, 1. 1, p. 19. 
C'est un jeu de mots, beloce signifiait 
aussi une espèce de prune. Peut-être 
bloquer, terme de billard, faire la bille 



avec force, la frapper 
a-t-il le même radical. 

Blami (livor), 



dans la blouse, 



Blase, (altfus;, bb 

Blanka (nitescere), blancor, vieux 
français ; beauté ; Roquefort, Glossaire, 
t. I, p. 158. 

Blasvaut (Jividus), blafard. 

Blaut (mollis), blette. 

Bligda (nilere facere) , Mois, vieux 
français ; luisant : 

Chevex ot si blons et si blois , 
Com s'il en fust a lez a chois. 
Rotnans de Parlonopeus de Blois. 
Probablement éblouir a le môme radi- 
cal. 

Blota (maledicere) , plesser , vieux 
français : 

Vers dame Deu moult se plessa, 
De ses méfies se confessa. 

Du Provost d'Aquilée, v. 439. 
Blôk (truncus), bloc ; billot. 

Bofi (nequara, vanus), boufi ; 
vieux français, orgueil ; 

S'el tenoît-on moult a cortois , 
N'ert plains d'orgueil ne de bufois. 

De la Borgoise d'Orliens, v. 19. 
Probablement c'est aussi l'origine du 
vieux français bobert , fier; boban , 
somptuosité ; bombance, et bufet, tape, 
soufflet : 

Du poing li donne tel bufet 

Que il en ûst voler un pet. 
Le second Renard, ap. Roquefort, 1. 1, p. 192. 
Nous avons conservé rebuffer, rebuf- 



Bok (liber), bouquin, Sa terminaison 
est l'article affixe in; le vieil anglais 
bok est également devenu book. 

Bolli ( tin a ), bol ; le Dictionnaire de 
l'Académie le fait venir de l'anglais bowl. 

Bolti (clavus ferreus), boulon; peut- 
être doit-on aussi en dériver bolzone , 
vieil espagnol et italien, trait d'arba- 
. lète ayant un bouton au lieu de pointe. 
Probablement c'est aussi le radical du 
vieux français bouton, ebose de peu de 
valeur : 

He ! sire, imposez lui silence. 
N'avons honte de tant débattre 
A cebergier, pour trois ouquattre 
Vieilz brebiailîes ou moutons 
Qui ne valent pas deux boulons ï 

Farce de Paihelin. 
Bolverk (vallum), bolevercq, 
français; boulevart. 

Bondi ( colonus ) , bonda, bassi 
nité. 

Bor ( terebra ), burin. 

Bora ( foramen) , bore, vieux fran- 
çais, creux , trou ; borro , italien : cis- 
terna, sive putea, quae dicitur Borra 
de Monte; ap. Carpentier, Glossarium, 
t. 1 , col. 596. 

BoRo(ora, latus navis), bord. 

Bord ( mensa ) , bourdes , propos de 
table. Suivant Du Gange, les nourdeurs 
(bordeors) estaient ces farceurs ou plai- - 
santins qui divertissoient les princes par 
le récit des fables et des histoires des 
romans ; ap. Joinville , note , p. 166. 
On sait que pendant les repas il y avait 
des conteurs qui amusaient les sei- 
gneurs. 

Bordi (fimbria), bordure; probable- 
ment broderie en vient par métathèse , L 
qui était fort commune pour le R; cer-,, 
no vient de y.ptvùi , circus de y.pv/.oç , 
et le français en a fait cirque et crique ; 
l'anglais bright vient de l'anglo-saxon 
beorht ; troubler de lurbulare, etc. 

Boro ( tirbs) , bore , vieux français ; 
bourg. Une origine grecque ne serait 
cependant pas impossible; nvpyoç signi- 
fiait quelquefois asyle , refuge fortifié, 
et dans une glose (ap. Endlicher, Cod. 
Vindob.) dont le manuscrit remonte 
au 9 e siècle , burgus est expliqué par ; 
castra. Le Vocabulaire de Saint-Gai Ira- , 



boreois vieux fran- 



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— 24 a 



fait. Nom ayons déjà cité le fabliau de 
la Borgoise d'Orliens. 

BOll (globus), balle, boule, boulet, 
bille. ♦ 

Bra (moroenlo cessare), breniller, 
vieux français; ternie de marine, car-, 
guer ; on appelait broiols les cargues : > 

Les broiols font lacier as mast. 
Romans de Brut, v. 11M4. 

Braga (iosolenter se gerere), bri- 
cart, vieux français : 

Qui parleroit, ce est la some, 

En bauboiant a un haut home, 

On le tenroit pour folbricart. 

Ap. Garpentier, Glottarium, t.I,coî. 643.' 
Bri gueux, vieux français, querelleur:' 
Quoad fréquenta lis tabernarum et alios 
rixosos seu brigosos; Id., col. 642. Le 
provençal breguiol a la môme significa- 
tion, et nous croyons que c'était aussi 
celle du vieux français bragard, que 
M. Roquefort, 1. 1, p. 178, explique par 
gentil , aimable ; bragmarder , vieux 
français, faire l'impertinent. 

Bbagd (luctatio), brague, vieux fran- 1 
çais ; divertissements 

Brak ( oleum rancidom ) , brago, ita- 
lien ; bray. 

Braka (frangere), braquer, vieux 
français , briser le lin ; brèche : patois 
normand, bréke. 

Braka (subigere), brancare, vieil ita- 
lien, dompter. L'âne qui veut effrayer le 
lion dans Straparola lui dit qu'il s'ap- 
pelle Brancaleone. 

Bbcabd (torris), brans, vieux français : 

Plus hiist que brans en fornes embrasée. 

Bornant SAgolant, ap. Bekker, Ferabrat, 
p. HQ. 

Brandon ; abrandar, provençal, embra- 
ser. On ajoutait et l'o» retranchait in- 
différemment les voyelles initiales : ten- 
dre et étendre, muter et animer, ont la 
même signification; colée est devenu 
accolée; mer veiller, émerveiller; mirer t 
admirer, et aceindre, ceindre; avisions, 
vitiônt ; attairt, traire. 

Brah* (temma ensfe),b*ani, vieux 
français : 

Traneiwfc^lufclatesteamapbrant acerin. 

charlemagnet ,v. 745. 
B^^ffrïèattft}, bressiu , ternie dë • 



marine , cordage qui attache la vergue, 
qui la soutient. D 

fra ^"(audax, celer), braidif , vieux 

Mais il furent trop voïantif 
Et de fenr avant braidif. 

Bornant de Brut, v. 
rinAUT ( caUis), route. Le B s'élimine 
quelquefois en p assa nt d'une langue 
dans une autre : raucus vient de fy Ky - 
yoç ; sublilis est devenu sutil en espa- 
gnol; le.provençal a fait aondar à'abon- 
date, et laorar de laborare ; en fran- 
çais taon vient de tabanus, et viorne de 
viburnum. D'ailleurs, le B suivi d'un R 
au commencement des mots était souvent 
ajouté par une mauvaise prononciation : 
pvxvp s'écrivait 6pvnip dans le dialecte 
éohen, et, en y ajoutant également un B, 
nous en avons fait bride. Ce qui prouve 
a justesse de celte étymologie, c'est que 
les Latins appelaient une route rupta 
fia, et que braut a une liaison évidente 
avec bruia briser ; l'idée est la même, 
parce qu elle tient à la nature des cho- 
ses; notre adjectif frayé vient égale- 
ment de fractut. 6 

Bredda (culter brevis), brelte, patois 
normand , terme de mépris pour dési- 
gner une épée; brettenr. 

Bref (epislola), bref. On trouve brève 
dans Vopiscus , et plusieurs auteurs se 
sont servis de brève»; mais libelli ou 
scriptum étaient sous-entendus. Ce n'é- 
tait pas des mots originairement la- 
tins, tandis que les Scandinaves n'en 
avaient pas d'autres , et que le vieux 
irançais donnait ce nom à tout ce nui 
s'écrivait : H 

Quant les brefs esteientluz, 
h la gent les unt entenduz. 

Conquête de l'Irlande, v. 440. 
N'oist de Chevalier parler, 
Ke de proesce oist Ioer, 
Ki en son brief escrit ne fust, 
E ki par an del suen n'eust. 

Bornant de Bou, v. 14492» 
Dans le premier exemple il signifie lettre ; 
dans le second , registre. Nous l'avons 
conservé dans brevet , nomination écrite 
et dans bréviaire , prières écrites; elles 
étaient trop longues pour être apprises 
par cœur. 

Breka ( puerorum more rogitare , 
mendicare), brigare, italien ; briguer! 



ou ,,n 



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— 244 — 



brîccone , italien , mendiant ; bricon , 
Vieux français, coquin : 
> Moult a en toi, mauves bricon, 
Quant tu me tenis por larron. 

De saint Pierre et du Jugleor. 
Peut-être est-ce aussi l'origine de bri- 
gand ; cependant , d'après Adelung, Mi- 
thridatesfl. II, p. 50, brigantii, bri- 
gautes, aurait été le nom que les Celtes 
donnaient aux troupes légères. 

Bridda. (limbum assuere), border; 
broder. 

- Bringa (occlus) ,*brigandine$ vieux 
français , entrasse : Eis qoi leyis^arma- 
turae inecant in galeis, bracebiolis, cru- 
ràlibus , ac sdavonica ( sclavina) quam 
Brigandinam vocant; ap. Garpentier., 
Gloss. , t. I , col. 640. Si Vmdicatiori 
d'Adelung était juste, les brigandines, 
qui étaient plus légères que les autres 
cuirasses, auraient pu être Parme dé- 
fensive des brigands. 

Brisiîig (prqna), braise. 

Britia (in partes dividere), briser. Le 
changement du T en S est fort commun : 
les Kossini de Pytheas sont les Kottini, 
d'après Adelung ; Geschichte der DeUt- 
teken , p. 200; yuaaa , dans le dialecte 
attique , se disait (parra dans tous les 
autres; mesurer vient àe^metiri ; puis- 
sant , de potens; rassàsier , de satiri ; 
friser , du gothique frkan; glisser, de 
l'allemand glitschen , etc. Broutille a 
probablement la même origine. 

Bros (risus), brioso, italien , joyeux. 

Brogd (stratagema , fraus) , bauda ; 
baudia, basse latinité; boisdie, vieux 
français : 

Boisdie et engin doit-on faire 
Por destruirè son aversaire. 

Bornons de Brut, v. 365. 
On écrivait aussi voisdie , veidie : 
Dune li reis se purpensout 
De une veidie qu'a fere vout. 

Conquête de V Irlande* y. 167. 
Nous avons déjà parlé du peu" d'impor- 
tance qu'accordent les philologues au 
retranchement ou à l'add tion du Rj 
nous citerons seulement quelques exem- 
ples : sœur vient de soror ; d&s, *de dor- 
sum; l'italien arato, d'aratrum ; pro- 
pio, deproprius ; l'espagnol quemar, de 
eremare; tetnblar, de tremulare. Quant 
au G , il s'est souvent changé en I : et- 



suyer vient d'estsugare; flairer, de /ra- 
grare; païen, de paganus; plaie, de 
plaga ; roi , autrefois rei, de reg-e. 

Brud ( nova nympha ) , bru , patois 
normand, nouvelle mariée. 

Brudman ( conviva nuptiarum) , bru- 
man, patois normand, nouveau marié. 

Brccga (machinari, insidias struere), 
brujear , espagnol , faire des maléfices ; 
bruja , sorcière ; dans le patois de PAr— 
riége, on appelle les sorcières brues- 
ches. 

Brun (ater), brun. 

Bruni ( incendium ) , burnoier , vieux 
français ; brûler. Le changement du N 
en L est assez commun : orphelin vient 
d*orphanus; licorne, d'unicomis, et le 
vieux français disait aime d' 'anima; 
gonfalon, de l'islandais gunnfani ; vé- 
lin, de venenum. Le même changement 
a lieu dans les autres langues, même 
pour les noms propres. Les^ Normands % 
s'appelaient Lormannos en vieux portu- 
gais; Hieronymus est devenu Girolamo 
en italien, et Bononia, Bologna. Peut- 
être cependant brûler vient-il du vieux 
latin perustulare , que l'on trouve dans 
les fragments de Pacuvius ; l'italien eu 
a fait brustolar , et , par une nouvelle 
contraction , le vieux français put en 
faire*ort**ter. 

Brusk ( scopula ) , brusca , italien ; 
brosse. Il signifiait aussi gramen exsuc- 
cum, sabuletum, et le vieux français en 
avait fait hruce : 

En ceste bruce verraiment 

Lur frez un enbuchement.** 

Conquête de f Irlande; v. Ô97. 

Brtggia ( pons) , brige , bruge , vieux 
français, pont. 

Brynia ( lorica), brnnie , vieux fran- 
çais : 

Il lur a cumandet que aient vestu brunies , 
E capes afublez , e ceintes espees burnies. 

Charletnagnes, v. 635. 
Bo ( boves) , bue , vieux français : 
Li forestiers vos bues enmaine. 

De Constant Duhamel, v. 317. 

Bock (caper) , bue , vieux français : 
S'el sang del bue chiald n'est tempree. 

Traduction dé Màrèode. 
Le vieil espagnol disait buco; bouc; 
bouquin ; dans lé patois ie GourUaols 



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— 24S — 



( Marne), bica signifie chèvre. A ce mot 
se rattachent probablement bucquer et 
burgucr, vieux français : Lequel Thomas 
en ce disant burga et bouta tellement 
icelle femme, qu'il la fist choir a terre; 
ap. Carpenlier, G/oMarium, t.I, col. 652. 

Bucka ( subigere) , bouquer, vieux 
français, embrasser de force. 

Bud (tugurium), borda, provençal , 
chaumière; bourde, vieux français : 
Ne trouverez meshuy ne bourde, ne maison. 

Romans de Lancelot du lac. 
On disait également bors, borie, buron, 
petite maison; en basse latinité, burum 
signifiait chambre. Buron , vacherie en 
patois auvergnat , et buret, maison des 
cochons en patois normand , ont pro- 
bablement le même radical , quoiqu'ils 
puissent venir aussi de bu ( pocora) , ou 
de but (penaria). Eu vieil anglais , bure 
signifiait aussi habitation , chambre. 

Ther nis halle, bure, no bench. 
Ap.Hickes, Thésaurus, 1. 1, P. 1 , p. 951. 
Et byre est le nom des vacheries en ê- 
cossais : 

The croonin' kie the byre drew nigh , 

The darger left bis thrift. 
Water Kelpie, ap. Scott, Minstrelsy oflhe- 
Scoltish Border, t. III, p. 389. 

Bu-fe (pecora), bulle, buglo, vieux 
français : 

Tu sanble un vilains bouvieis, 
Ausi contrefez com un bugles. 

Les deux Bordeor ribaus, v. 40. 
De là vient beugler. L s'ajoutait quelque- 
fois par euphonie : aller vient du grec irs- 
poç (attique, âfspoç ; le provençal plas- 
mar f de a"7r«<xt/.oç ; le français esclan- 
dre, de scandalum, et l'on disait autrefois 
soldomite au lieu de sodomile. Quant au 
changement du F en G, il est assez rare, 
quoique l'islandais ofn soit devenu ugn 
eu suédois; mais le F se changeait fort 
souvent en H , et le H en G. 11 y a eu es- 
pagnol une permutation de même natu- 
re : rafale s'y dît raeha; mais nous ne 
voudrions pas assurer qu'il ait été em- 
prunté au français. 

Beat (sinus ) , bue, but, vieux fran- 
çais ; on retranchait le G ou le T ; qucl- 
uefois même on les rejetait tous les 
eux : 

De sur le bue la teste perdre en deit. 
Chanson de Roland, st. CCXXXVIII, v. «. 



Tote la teste If a du but sevré. 

Romans d'Agolant, v.3T6. 
Jà li eust le chief del bu sevré. 
Chronique de Bertrand du Guesclin. 
C'est l'origine de buste ; G se changeait 
quelquefois en S : frissonner vient de 
frtgere , et le provençal cossirar, de co- 
gitare. 

Bu* ( truncus), bûche. On employait 
presque indifféremment C , CH, K et Q ; 
on écrivait cachier pour chasser, cer- 
kier pour chercher; Campania devenait 
Champagne; cicer, chiche; roc et roche 
sont le même mot ; écorce vient d'écor— 
cher. La permutation avait lieu en pas- 
sant d'un genre à un autre : franc, 
franclie; sec, sèche. 

Bult (tumor, d'après Diez, Grammatik 
derromanischen Sprachen , 1. 1, p. 70), 
bulto, espagnol , enflure. 

Bora (toga rustica) , bure. Ce mot se 
trouve déjà sous différentes formes (bir- 
rus, burra, burrus, byrrbus) , dans les 
écrivains de la décadence, Sulpice Sévè- 
re, etc. ; c'était , suivant le Scholiaste de 
Perse, pallium fimbriatum j voyez Vot- 
sius, s. v° burrus. 

Burdir (robur) , border , vieux fran- 
çais, joûter. 

Busk (virgultum), busqué, bosc, boa, 
vieux français : 

Le cerf aloit par bos , par près , par plains. 

DicLdu Cerf blanc. 
Bois, bosquet' bocage, bouquet de bois, 
ont la môme origine. 

Bossa ( navigiolum) , busse, busche , 
vieux français : * 

Galies et barges et nés, 
Esnesques et dromons fiers, 
Koyes et busses et wissiers. 

Philippe Mouskes, Chronique rimée. 
Le provençal avait aussi bus ; voyez une 
autre citation à Sneckia. 

Buta ( truncare), buter, argot, déca- 
piter. 

Byti (praeda), butin. 

Bttta ( situla ) , bota , vieil espagnol.; 
botte, italien ; bouteille; pot. 

Daggard (pugio) , dague. 

Dain (cer vus), dain. « 

Dal (vallis). Il s'est conservé en Nor- 



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fttandie dans quelques noms de lieu : 
Diepedal, Darnedal, etc. Le Vocabulaire 
de Saint-Gai interprète walles par tal. 

Dalr (uncia argenti), dallero, italien» 
dollar, espagnol. 

Dans (saltatio), danse. 

Deila (dividere), tailler, tailleur, til- 
le, tiller, tiltotte. 

Demakt (adamas), diamant ; probable* 
meut du latin, quoiqu'il ait plus de res- 
semblance avec l'islandais. 

Diup ^ proTundum ) , douve. Le P se 
changeait souvent en V : episcûpus est 
devenu en italien vescovo, et capta , en 
français, chèvre; ripa, rive; saper e , 
savoir; etc. Grégoire de Tours emploies 
doga pour signifier fosse ; mais ce n'est 
pas dans ce sens que le prenaient les é— 
crivains latins qui s'en sont servis. Yo- 
piscus disait , Àurelian. , c. 48 ; Facta 
crat ratio dogae , cuparum , navium et 
operum. Dans le Vocabulaire de Saint- 
Gai, profundilas est expliqué par diufi. 

Docg (canis) , dogue. 

Do rg a (captare, ambire), torca, pro- 
vençal, et teurquette , patois normand , 
lien. Le G s'est souvent changé en G : 
le vieil allemand gamz est devenu ga- 
musa en espagnol , et camoccia en ita- 
lien; le portugais lonc vient de longus, 
et castic , de casligo ; le va la que caru , 
de gero. Le nom du geai est cayo en 
espagnol ; argilla s'y est changé en or- 
cilla , comme notre drague en drèche , 
et Von écrivait en vieux français hau— 
berc et hauberg , go n fanon et con fa- 
non , galice et calice. 

Dosra (morariï, discolo, italien et es- 
pagnol ; discolus, basse latinité; pares- 
seux. On les a dérivés de iï\)(T*o\oç ; 
mais discolus est souvent écrit par un I, 
et sa signification dans VEcbasis, v. 125, 
s'accorde bien mieux avec une origine' 
septentrionale : 

Sed dicere plura retardo, 
Imberbis juvenis, Tullensis discolus urbis , 
Peccatum fateor. 

Dotta (dormitarc) , radoter ; il pour- 
rait venir aussi de Jmtii ( cogitatio ) , 
et aurait signifié primitivement penser 
la même chose, se répéter. 

Dôggya (rigare) , adagar , provençal , 
arroser. 



QdR (hasU) , dard ; 41 se trouve 4*tt* 
Àbbon,l.l, v. 259. 

Draga (tfahere) , draguer \ il détail 
conservé dans plusieurs patois, quoi- 
qu'il ait été récemment emprunté à l'an- 
glais. Dregg signifie en islandais fex , 
sedimentum. 

Dratta (itîlare), trotter* 

Drecka (bibere), trinquer* 

Drepa ( percutire ) , draper i attra- 
per, frapper. Cette dernière étymologie 
nous semble fort douteuse ; nous ne 
pourrions la justifier par aucune analo* 
gic. 

Dril (res abjecta), drille > vieux fran- 
çais, chiffons. 

Dromund ( navis) , drOmont , vieux 
français : 

Lors fait les charpentiers mander 
Por cele barge commencer ; 
De trente piez fu le dromont, 
Li maz en fu droit contre-mont» 

Romans de Blancandin, Ms. 0987, fol» 18*. 
Peut-être cependant vient-il du grec 
S/oo|xwv ; on trtfuve dans Fulgentius 
Planciades, qui écrivait vers 500, dro- 
rao, genus navicellae velocissimae. 

Drygia (parcere) , 'druge, vieux fran- 
çais, éjpargne : 

Certes ce n'est mie de dru g es, 

Que tu es si chetiz et las» 

Les deux Bordeor ribaus, v. 41. 

Dubba (instruere), addobbare, italien; 
adouber , terme du jeu des échecs , irict- 
tre les pièces en ordre ; adouber , vieux 
français, faire chevalier : 

Duc Ay mon nostre père tfautrier nous 

commanda 

Que venissions a court, et moult vous supplia 
Que nous adoubissiez au jour qu'A vous 

plaira. 

Gharlcmagne répond : 

Vous feray chevaliers, ne vous en douiez ja. 

Romans de* Fils Jy mon, v.212. 
Les autres laugues romanes l'avaient é- 
galement adopté : 

Todos son adobados ; quando mio Cid esto 
ovo fablado 
Las armas avien prisan é sedian sobre los 

caballos. 

Poema del Cid, v. 1008. 

Mot fo lo Sarraxi ricamens adobeU* 

Feroorat, Y.103& 



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y 



— 247 



Adub signifiait aussi armes : 

Cuntre le soleil reluisent cil adub ; 

Osbercs ehelmesi getenl grant flambur. 
Chanson de Roland, st. CXXXV, v. 2. 
Nous avons conservé radouber. 

Dverg (nanus), drage, vieux français: 
Ceste fresaude, cestc drage, 

Jetons en mer isn élément. 

Ap. Carpentier, t. II , col. 163. 
Voyez Gervasius Tillebericnsis , Otia 
Imper ialia , ap. Leibnitz, Rerum Brun- 
svicarum Scriptores, t. I, p. 987. T ras- 
go si gni Oc lutin en espagnol. Le V a élé 
rejeté , et le R transposé i on dit encoro 
en Languedoc fa le drac, faire le diable ; 
Roquefort , t. I , p. 410. Peut-être l'is- 
landais n'est-il pas la source immédia- 
te de ces deux mots; mais leur origine 
tcutonique n'en est pas moins certaine ; 
ils viendraient de l'allemand Drake. Ou 
trouve Dracae dans Y Otia Imper ialia 
de Gervasius Tilleberiensis. 

Dcgca ( navis piscalorius ) , dogre , 
vieux français. Le R s'ajoutait quelque- 
fois : ainsi ostreum vient d'oorsov , fron- 
de de funda , perdrix de perdix , trésor 
de thésaurus. 

Dcxd ( coecus ) , duodo , provençal ; 
doudo, portugais, inintelligent. Le L se 
changeait fort souvent en U ; le proven- 
çal avait fait animau d'animal , mau 
de malum ; autre vient d' al ter , chaud 
de calidus, vautour àevullur; sou, fou, 
cou, s'écrivaient naguères avec un L. Ce 
changement avait lieu jusque dans les 
flexions du même mot : falloir, vouloir, 
valoir, devenaient faut , vaut, autrefois 
valt, veut, autrefois velt. 

Ecki (non) , aucun , pas un; on trou- 
ve aussi dans le vieux français nesum , 
nisum; c'est la même idée avec la né- 
gation latine. Les Scandinaves disaient 
eil M, non unum, et ils le contractaient 
en eicki ; c'est certainement l'origine 
d'onc, onques : il n'y a d'ajouté qu'un N 
euphonique. 

Eckill ( pirata j , exiller , essiller , 
cschiller , vieux français , ravager : 

Las or verrai mon pais essillîer, 

Et mes grans tors abatre et pecoier. 
Romans de Garin , v. 0791 \ ap. Mono , 

Teulsche Heldensage. 



Et li esches "fa molt tort assemblez 

Et li avoirs qui la fu conquêtes. 

i H Moinages Renouart. 

Quant Gurloc ot pris son esceo 

A terre volâst estre a sec. 

Roman» de Brut, v. 99Bf. 
Heroult e H Daneiz ont l'eschec despendu, 
Et tant de l'ai tre aveir oomme il orent voulu. 

Romans de Rou, v. 372T. 
Le nom français du jeu des échecs cor- 
respond ainsi à son nom latiu , ludus la- 
trunculorum. 

Egg (acies ferri) , aigu ; aiguilte ; ai- 
guiser. 

Eggia ( stimulare ), aiguillonner. 
Elian ( impetus) , élan ; estes , vieux 
français : 

Graelent munte et valt après 

Parmi le vile a grant eslev. 

lais de Graelent, v. 649. 

Ergi (nefaria libido), orgie. 

Ermalaost ( colobium ) , armilausa , 
basse latinité. Isidore lui donne une au- 
tre origine : Armilausa vulgo vocata , 
quod ànte et rétro divisa , atque aperta 
est , in armos tantura cl a usa , quasi 
arraiclausa , G litlera ablata. ; Origines;, 
1. XIX , c. 22. On trouve déjà armilausa 
daus l'interprète de Juvénal, Sat. VI. 

Eyr faes), airain. Cette étymologie. 
ne semble pas probable. Ou lit dans 
Theod. Prisciaous, 1. 1, c. 9 : Ferri vei 
aeraminis . purgamenta. Cet aeramen 
doit être l'origine d'airain , en proven- 
çal aram ; le rame italien , enivre , 
donne une nouvelle force à celte conjec- 
ture. * 

Eyst (oriens) , est. 

Fadr ( orna tu s ) , faraud , patois nor- 
mand ; le D et le R ont été transposés ; 
le même mot existait dans le vieil an- 
glap: . 

And bis hatire was wele farand. 

Rtfbert Mannyng , Chronical ffist. of 
England. 

Failen (imperilus) , faquin. 

Fall ( lapsus ), dévaler , vieux fran- 
çais:"' 

Trois fois remonte et trois fois dévala. 

Marot 

. Falsa (adulierare)* falso, vieil ita- 
lien, corrompu ; falsifier. On lit dans le 
miges4., \. XXXXVÏlI r c. X , 1. Sfc: Qui 
pondéra aut mensuras falsassenl.Falser, 



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vieux français, a probablement 4a mê- 
me origine : 

Par mon des justice&rai 
Ja por home n'en falserai. 

Dolopatho*. * 
Fausser j'emploie encore dans le senstie 
l'islandais : une cuirasse faussée. 
Famenn (rarus) , famine. 
Fant ( fanaticus ) , fantasque ; fan- 
tastique,; fanlaisie. 
Fardi (fucus), fard. 
F ata (vestire), fatiste, vieux fran- 
çais , poêle. 

F el a us ( indigus pecuniae ) , felun , 
yieux français , dangereux : 
A deux sérpens félons et fiers 

§ui sanG gietent de leus en leus, 
t par la boche leur sait feus 
Combattre te convient aincois. 

Dê la Mule sont frain , v. 888. 
Parmi une forest espesse, 
Mult i ot voie felonesse , 
De verz ramz et d'espine pleine. 
Romans dou Chevalier au Lyon, v. 136. 
Se burte encontre le chevalier si felon- 
neusement , qu'il lui convint vuyder les 
arçons et tomber a terre moult rude- 
njfent ; Romans de Girons le Courtois. 
De là l'expression renfelonir la guerre , 
bellum acerbius getere; fel, félon , fi- 
lou , en sont aussi dérivés. 
* Fell (mons), falise , vieux français, 
falaise; peut-être du vieil aUenfand fe- 
lis. On trouve dans uue glose allemande, 
ap. Docen , Miscellaneen , 1. 1, p. 240 : 
Velisin , ingentissaxi moles. 

FEN^palus) , fen , provençal, fumier 
(quijient lui-même d'humus) ; fane, 
vieux français , fange. 

Ferbynd ( oves quatuor cornubus ), 
farrain, vieux français : 

Bien prept uns lièvres ou uns chevreuls 
Farrains ou serCs, ou atres bëstes. * 
Dolopaihos, p. ^03. 
Fia (odio habere) , fi. On trouve phy 
dans leS écrivains latins ; mais , d'après 
Donatus(ap. Terent Adel., act. III, se. 
III , v. 50) , C'était une interjection d'é- 
tonneraent,ou d'admiration. 

Fiad (dives) , faiticb, vieux français , 
riche, élégant : 

D'onour, de sens si garnie 
Et de si faitich atour. 
Serventois couronné à Valehciennefa 
st. J; ap. Roquefort, Poésie Françoise 



On trouve fetis dans)^ Romans dè ta tysst. 

Finn ( poïilus),.fini. 
Fimma (jnjenire ) ,-finer , vieux fran- 
çais : Bien voulons aucun peu de bonnes 
viandes et de bons vins , si en pouvons 
finer ; Le Petit Jehan de Saintré. 

Fiolld (multitudo) , folta, folla , ita- 
lien ; foule. 
Fladra ( adulari ) , flatter. 
Flaki ( planum quid et latum ), fla- 
que d'eau j on trouve floc en vieux fran- 
çais. 

Flasra ( lagena ), flasee; flascon , 
vieux français ; flacon. Phlasca et fiasco 
se trouvent dans Grégoire de Tours et 
d'autres écrivains du commencement de 
la basse latinité. Hesychius dit : <pAa<r~ 
*wv Sî èa-éi ztâoç ttot^oioi», et la môme 
origine est indiquée par Isidore : Flascae 
a graeco vocabulo dictae ; Origin. 1. 
XX , c. 6. 

Flata ( planus ) , aplatir ; aplanir 
nous empêche de croire à une origine 
latine , et le F s'est quelquefois changé 
en P; l'italien Giuseppe vient deJosephUs, 
l'espagnol soplar de sufflare , et le pro- 
vençal solpre de sulphur. 

Fletta ( diffindere ), flatir,' vieux 
français ^ pousser, renverser : 
Or escutez corne jo fud fous 
E esperduz e entrepris, 
JKe un plain bacin d'ewe pris 
E^sus le perron l'a flati. 
Li Torneimens Anticris t, Ms. de N. D. 
n. 8, fol. 213. 
Fletta signifie aussi nudare, el le vieux 
français l'employait également dans cet- 
te acception : , 
Merci crier ne li vaut rien ; * 
Hors le traient corne un mort chien ; 
Si l'ont sor un fumier flati. 

De la Borgoise dïOrliens, v.497. 
Flock (calerva), floc, flou, vieux fran- 
çais : 

Âpres un moult grant flou de pors , 
Grans ét peux et noirs et sors. 

LiPovres Clercs , v. 148. 
Le C se changeait quelquefois en U. 
co i me dans louer de locare, jeu de /o- 
cus t lieu de U>cu*,pcu depaucus; l'ita- 
lien l'a conservé, poco t giuoco, loco, 
• Flou ( turba ), flo ; flotte, vieux fran- 
çais ; flot : 

Grestiens leur eschieles drescent; 
Le flo d'eus aus cresniaus tes plante. 

Guiart, Branches des royaux Lignages. 



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Snjori ot^negrantflote 
e clerconciaus a la perote , 
Devant les portaus de l'içlise , 
Ou cele ymage esjtoit assise. > 
Gantier deCoinsi, Miracles de Notre-Dame. 

Flod (diluvium), floïs; peut-être ce- 
pendant de ftuctus. 

Flor (superficies), à fleur d'eau, à 
fleur de terre ; effleurer^ 

Flot ( supernatatio navis in aqua ) , 
à flot. 

Flot a, ( supernatare ) , flotter. 

Floti (classis), flotte, flottille. 

Flco (musca), felouque ; les Anglais 
disent aussi fly-boat. 

Fol ( stolidus ) , fol , vieux français. 
Foll était un mot gaulois d'après Du 
Gange ; le celtique breton l'a conservé , 
et on le trouve également dans le vieil 
espagnol ; Milagros de Nuestra Senora, 
St. 89, 195, etc. 

Folk (populus ), folk, vieux français, 
troupeau; afolcar, provençal , attrou- 
per. 

For, particule qui ajoutait une idée 
de mal dans la composition des mots 
islandais*: for-dœmi, for-leggia , /br- 
rada t et que Ton trouve aussi ^u vieux 
français : for "Conseiller , fof-faire, 
for-fait y for-juger, for-mener, for- 
tene , etc. 

Forna (iramolare, offerre), fournir ; 
offrir a subi le même changement. L'O et 
l'OU semblaient si peu différents, qu'on 
les faisait rimer ensemble : 

Oies, signor, por Dieu le créateur, 
Bone chanson, aine n'en oistes meillor.; 
C'est de Guion a la fiere vigor 
Qui de Hanstone tint la terre et l'onour. 

Romans de Guy de Hanstone, 
Fors ( furor animi ) , force ; forcia se 
trouve dans la loi des Ripuaires et des 
Bavarois. 

Fraud (spuma), brô, patois normand. 
On sait que le F se confondait souvent 
avec le V, et celui-ci avec le B j mais on 
a aussi quelques exemples d'un change- 
ment immédiat. Le vieux français bevre 
vient du latin jiber, l'italien bioecolo 
de floccus , bonté de fons , l'espagnol 
abrego à'africus, Estcban de Slephanus, 
et le valaque bagu de ftgere. 

FrbdinnF congelatus), freddare, vieil 
italien, geler; fred, patoil normand, 



froid vit froid te^rtaojwût autrefois 

fred ; frais. 

Fridill (amasius), drille, vieux fran- 
çais: 

_ De nos bons drilles 
' Voilà tout le refrain : 

J'aimons les filles 

Et j'eimons le bon vin. 

Chanson de Henri IF. 

Frio (semen), friolet, patois normand, 
haricots en grain. 

Frisk ( receps), fresco, italien ; frais. 

Frtgd ( voluptas ) , f regare , italien , 
caresser. 

Frjrkna (strenuus), franc,. 

Fur (ignis), feu. Son étymologie est 
fort incertaine; c'est un mot primitif, 
qui devait par conséquent être dérivé du 
latin, et le provençal fioc, l'espagnol 
fuego et le portugais fogo semblent venir 
de focus; on trouve aussi en vieux fran- 
çais fuec et foc : Glamaudo et alla voce 
dicendo : à foc, à foc ; ap. Carpentier, t. 
II, col. 458. Mais l'origine teutonique a 
aussi de fortes raisons*en sa faveur. Fo- 
cus est le radical defouer, et il est dif- 
ficile d'admettre deux changements d'un 
"même mot aussi différents. Le Vocabu- 
laire de Saint-Gai explique ignis par 
fuir; le Romans de Garin, v. 65U, 
écrit fu> et Ton trouve dans^ Marie de 
France v suivant M. de La Rue ( M. Ro^ 
quefort litfu), t. III, p. 54: 
Fire etchaundeles alumez. 
lais del Freisne, v. 819. 

Lô radical de l'allemand feuerelâe l'an- 
glais fire semble appartenir à l'islandais : 
fura, firaf pin, y aura naturellement si- 
gnifié torche, feu. , 

Fylia (pliea ) , falda , espagnol , bâs- 
que^, pli d'un habit. Cette addition du D 
y est assez fréquente : agréable est deve- 
nu agradable; enseigné, ensehada 9 - etc. 

Ga (respicere) , aga, patois normand, 
tiens 1 fais attention. 

Gabba ( deludere ) , - gàbber . vieux 
français. Peut-être gobeliw en vient-il 
aussi; on lit dans Orderic Vital : BaemQii 
quem de Dianae phano expulit (S. Tau- 
rinus) v hune vulgus Gobelmum appellat, 
et dansnne description du pays de Galles, 
insérée par Higden dans sou Polychroni- 
con : 



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— $50 — 



Deth 8k#fl« fendes kyndc 
ButdetbslewMertyn 
Merlyn was ergo no goblyn. 

Gobelin était ainsi un nom populaire du 
Diable ( et cela empêche de loi supposer 
«ne origine grecque , xoGoùoç)* comme le 
Kobold allemand et le Bogie écossais (par 
métalhèse du Bet du G). Le Diable était 
souvent appelé magnus irritor gentium, 
et il semble assez probable que gobelin 
est ?enu de gdbba , comme lutin de /u— 
dere; cela s'accorde avec notre Esprit 
follet. 

Gafa (donom , mtmus) , gabelle; en 
anglo-saxon, gafal signifiait tribut. 

Gafpall (furca), gaffe, vieux français : 
Ung baston, nommé gaffe, ayant un 
croc de fer au bout ; ap. Carpentier , t. 
II, col. 560. 

Gafl (transversum dorons), gafle, 
vieux français, pignon. 
Gàflok. ( spiculum ) , javelot. 

Gacn (victoria, lucruro), gaigrfe; 
gaain , vieux français, gain, gagner : 
E por faire les goanz occises, 
Les grans gaainz e les conquises. 
Benoît , Chronique rimée, v. 348. 
Noz officiers demandent et r' clament 
aucuns droits , parts et portions , es gai- 
gnes ou es pilles faites sur noz ennemis ; 
Ordonnances des rois de France , t III , 
p. 55. 

Gagusemi ( redtlus) , gagnage , vieux 
français , revenu ; gaignage , vieux fran- 
çais, pays ennemi que le droit de la guer- 
re autorise à piller, « 

Gala (canere) , galer, vieux français, 
se réjouir : f 

Despen a raison , ch'est savoirs : . 
Car chil qui gastehtlor avoirs , 
Quant ils n'ont mais que galer, 
Bmbler les fait besoin aler. , 

Adam de Guiency , Distiques de Caton. 
On en avait fait aussi un substantif, gale : 
Soft F aventure bonne on maie , 
Rire ,.plorer, courroux ou gale. 

AlainChartier, Livre des quatre Dames, 

GaHareYèst conservé en italien, et nous 
ayons encore cigale et gala, qui semr- 
blent dérivés du même mot. Gallare était 
déjà connu du temps de Varron ; mais U 
se prenait en mauvaise part , et ne s'em- 
ployait, à notre connaissance* qu'au par- 
ticipe présent : Et Deam ga Hantes varie 



retinebant studio ç «p. Nomfus iïarceHn&, 
Dé Propfietaie Sermonis; voyez auaai 
Ânthol. Latin-, L I , p. 54. 

Ga£a (clamare), héler. CeehMgemeBt 
est assez rare, cependant en espagnol 
kermano vient de germanus , hinojo de 
geniculum, hielo de geiu (on écrivait 
même autrefois gielo ; Âlexandro , st. 
965 , ?. 4 ) ; on disait en islandais gloa et 
hloa, et en vieux français gambais et 
hambais, gouspiller et houspiller. 

Galapim (pusillus), galopin, 
Galeioa (navis aetuaria), galrote, 
galion , galie , galee , galeace, galère , et 
probablement le vieux français calaos , 
chalans : 

Ghalans , banax , nés apresta. 

Romans de Brut, v. 0686. 

Le changement du G en CH a eu lieu aussi 
dans ficher de figere , et chamois du 
vieil allemand gamz ; nous en trouve- 
rons d'autres exemples. 

Galci (patibulum) , colgar, espagnol , 
pendre. 

Galli ( naevus ) , galle» 
Galsi ( effusa et proeax laeUtia } , 
gausser. 

Gama (joculari), gui ma , provençal; 
gambade; gambader. Le B s'introduit 
souvent en français après le M ; nombre 
Vient de numerus , le vieux français re- 
membrer de memorari; asemler, qne 
Ton trouve encore dans le Romans de 
Rou, est devenu assembler, et cette ad- 
dition avait eu lieu aussi en islandais ; on 
disait également gaman et gamban\ 
ainsi que kumbl et kumi , audhumbla et 
audhumla. 

Gard (praedîutn), gsr , vieux fran- 
çais, jardin. Il pourrait venir àn la- 
tin ehors eu hortus ; mais une origine 
teutonique nous semble plus vraisembla- 
ble. On trouve cartin dans la version 
interlinéaire de Kero , et garlo dans le 
Vocabulaire de Saint-Gai ; le nom latin 
de Montbelliard est Mons Belligardus , 
et plusieurs grosses fermes de la Basse- 
Normandie , qui , suivant Dudon , avait 
été partagée au cordeau entre les com- 
pagnons de Rollon, portent encore main- 
tenant le nom de Cour : c'est probable- 
ment son origine dans les*aeceptions où 
il ne vient pas de curia. Cortil en pro- 
vençal signifiait un verger. 



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Gard (fluctus pclagicus, dominium ), 
gord , vieux français ; gordus , basse la- 
tinité , espace où Ton a placé des filets 
pour la pèche. Celte étymologie paraît 
d'autant plus probable , que gardlendi 
signifie locus circumseptus. 

Garm (canis infernorum ), gourmand, 
Mand signifie probablement homme , 
comme dans Normand et Allemand ; 
gourmand est Thomme-chicn ou l'hom- 
me yorace , car tous les animaux vora- 
ces étaient poétiquement appelés garm; 
FiMsvinns-mal , st. XIV. 

Gas>i (anser), ganso, espagnol ; gan- 
se à , valaque ; gans , gante , vieux fran- 
çais. Le S suivi d'un autre S se chan- 
geait quelquefois en N ; roncin est venu 
de rosse ; ensemencer se disait en vieux 
français es se mer, et ainsi , issî. L'oie 
mâle s'appelle encore en patois normand 
gars; le premier S a été changé en R, 
comme dans orfraye , à'ossifragus, et 
le vieux français desur pour dessus y 
varlet pour vaslet. 

Gâta (observare), guetter; agailar, 
provençal ; gai* , vieux français , senti- 
nelle ; catar vieil espagnol : 

Abrio sos oios , catô â todas partes , 
En ti cravo alora, porend* es salvo de mal. 
Poema del Cid, st. 3o3, v. 3. 
Gâta ( semila ) , guet , vieux français ; 
il a long-temps signifié eau courante , 
fleuve; on lit dans le Romans d'Ago— 
tant, v. 555 : 
........ Il otla grant eve passée 

Qu einz ne passa nus homs de mere ne. 

Et v. 360 et 580, il l'appelle le gue. Un 
passage du Charlemagnes , v. 255 , n'est 
pas moins positif : 

Les reliques sunt forz , granz vertuz i fait 

Deus, 

Que il ne venent a ewe n'en partissent les 

guet. 

Le latin vadum s'employait dans le 
même sens : 

Ad vada Neptuni fontes et flumina currunt , 
Etquocuuque potest currere currit aqua. 
Alanus, Liber Parabolorum, c. III, v. 13. 
Mais nous croyons qu'on lui suppose à 
tort une origine arabe ou ^^Ij , 

car Abbo lui donnait d^-jà celte .iccep- 
tion : 

Donec ad alla caput ftcxït Phoebus vada 
L.I, v. 553, 



Nous ne savons si ce changement de si- 
gnification eut lieu parce qu'ainsi que 
l'a dit Pascal , les fleuves sont des che- 
mins qui marchent, ou parce qu 7 en hé- 
breu le même mot T5PT signifie chemin 
et fleuve. Le vieux français guion, guier, 
£uide, guider, se rattache à l'acception 
islandaise : 

Guionsafaitde paîsans. 

Romans de Brut, v. 3031. 
La vie Saint-Morise leur conta uns jogler, 
Qui uns emperere ot commande a guier 
Une ost de chevaliers, ses anemis grever. 
Bomans du Chevalier au Cygne; Ms. du 
Roi , Sup. frauç. n. 640/8 , p. c, fol. 18, 
verso; col. B, v. 7. 
On disait aussi vaier : 

Car nos vos vodrons convoier \ 
Ni aura pmost (?), ne vaier, 
Qui volentiers ne vos convoit. 
Bomanz dou Chevalier au Lyon; ap, 
Mabinogion, p. 141. 

GE[Ri(segrnentum panni triangularis), 
gherone , italien , habit ; gerun , vieux 
français : 

11 garde avant, si a choisies 

Desoz cel arbre les alies. 

Il vint avant, si les quilloit 

Et ses deux gérons en emploit. 

Bomans des sept Sages, v. 1928. 

La gunele fut senz gerun t 

Mais desus out un caperun. 

Tristan, t. H, p. 08. 
On avait fait aussi un adjectif, gerone : 

Et par desore un bliaut gerone. 

Bomans d'Àuhri li Borgonnon, v. l!9 ; 
ap. Bekker, Fer ab ras, p. LXVIII. 

Gestr (hospes), gestre, vieux français, 
allié. 

Gifr (monslrum giganteum) , givre, 
terme de blason ; griffon ; gifr fait gi- 
from dans une de ses flexions : 

Miok em ek gifrom gramastr. 

Ifelga-qvida J, st XV, v. 5. 
Le R a été transposé. 

GtorA. ( fidicula ) , gigue , vieux fran- 
çais : 

Estives» harpes, et sautlers, 
Vieles, gygues et rotes, 
Qui chantoient diverses notes. 
Bomans de la Poire; Ms. 7995, fol. 66, recU 
Probablement le même nom a été donné 
a une danse que l'on accompagnait or- 
dinairement de cet instrument. 

Gild (validus), gel de, gueude, vieux 
français-, infanterie : 



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— 282 — 



Livra lui set cent chevaliers 
Et de la gueude trois milliers. 

Romans de Brut, v. 0516. 
'Notre gelde e nos homs fêtes avant haster. 

Romans de Rou, v. 4332. 
On écrivait aassi joude, et sa significa- 
lion semble plus générale : 
Archers, serjans e joude a pe. 

Conquête de ï Irlande, v. 2587. 
^ Gcimpdr (genus quoddam fimbriaeves* 
tiura ), guimple, vieux français : 
Trueve la guimple ensangl entée 
Gui de novet ert defoulee. 

Fabliau de Piramus et Tiske, v. 067. 
L s'ajoutait quelquefois, ainsi qne nous 
l'avons déjà dit : sanglant vient de sang, 
et l'on écrivait en vieux français riber 
et rt'Wer, riffer et riffler. On suppri- 
mait aussi le M, comme dans le vieux 
français danzelle, donzelle de domini— 
\ ce// a, l'espagnol otono d'aulumnus, le 
portugais dano de damnum, sono de 
somnus : 

Et en vo chiersoit me guiple posée. 
Romans d'Aubri H Borgonnon, ap. Bekker, 
Ferabras, p. 1S9, 

Guimpe, la forme actuelle , se rapproche 
beaucoup plus du radical islandais. Le 
vieux français en avait fait aussi guim- 
pler : 

Ele tumat de tut son atente 
A H vestir e aturner 
E a lacier e a guimpler. 

Lais de Nabarez, v. 8. 
G:nning (allectalio), enging, engigne, 
engiguier, vieux français : 

Ne li vaut en nule manière, 
Enging, ne force, ne proere. 

Dolopathos, p. 180. 
En la ville loin du moslier, 
Ont fait, pour la gent engignier, 
Un hospital plain de contrais ; 
Ainsu'ex barat ne fu mes fais. 
Bible GuioL ap. Roquefort, Glossaire, 
t. I„j>.458. 

Il se trouve encore dans La fontaine, I. 
IV , fab. II. Voyez aussi la citation au 
mot Labba. L'espagnol a conservé in- 
ganar, tromper. 

Glad (splendens), éclatant, éclat. 
Glosa (interpretalio) , glose. Yl^rjcra. 
signifiait un mol d'une langue étran- 

S ère, une expression poétique ou hors 
'usage , qui exigeait une glose. Dès la 
fin du 8* siècle , c'était unius verb'i 
vel nominis interpretalio; Al coin , ap. 



Du Gange, Glossar., préf.^p. xxxvm. 
Gtmegesde gemissemens; 
Tels ert la glose e li sens. 

Benoit, Chronique rimée, v. 9H. 
On en avait fait le verbe glosser : 
Es livres que jadis feseient , 
Assez oscuriment diseient 
Pur ceus ki a venir esteient 
E ki aprendre les deveient . 
Ki puessent Rosser la lettre 
E de lur senle surplus mettre. 
Marie de France , Prologue, v. il. 
Glosa ( evulgare ), gloser : 

Glum ( strepitus ) , gïume , valaque , 
joie. 

Gljesi ( res polita ) , glace ; de là 
peut-être la locution : poli comme une 
glace. 

Godi ( pontifex ), bigot , deux fois 
prêtre, hyppocrite; ou peut-être du vieil 
allemand ot, presque , presque prêtre. 

Gola ( aura frigîda ) , galerne , vieux 
français , vent du nord : 

Si galerne ist de mer , bise, ne altre vent. 

Charlemagnes , v. 38!. 
Les Espagnols disent galerno , et les 
Anglais galé. Cette addition de ne n'est 

f>as sans exemple dans le vieux français: 
a Chanson de Roland , st. CCXXlV , 
v. 5 , dit paterne au lieu de paler, et 
nous verrons tout à l'heure morne venir 
de mor. Il ne serait pas impossible que 
galère vînt de gola, et signifiât un navi- 
re allant à la voile. Nous avons déjà 
indiqué une autre étymologie ; voyez 
Galeida. 

Gort ( jactator ) , gourd , vieux fraçr 
çais : 

Guerre est de Dieu le grand flaeil 
Et le maillet de la justice , 

gui est aux bons paix et conseil 
t terreur au gourd et au uice. 

Robert Gaguin ; Passetemps de ? Oisiveté. 
Gufdusse trouve dans Sulpice Sévère,^ 
dans le poëme d'Abbon , 1. 1 , v. 4». 
Quinlilien dit, Jnst. , 1. I, c. 5 : Gurdos, 

auos nVo stolidis accepit vulgus, ex 
ispania duxisse originein audivi. 

Giufa (scuîpere), graver; gravé , pa- 
tois normand, marqué de petite vérole. 

Gram ( ira tus) , grara, vieux français : 
Gram et dolent en sunt et esbahi. 
Romans de Garin li Loherenc , v. 9631. 



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Gramoier et grains ont Je même radical : 
Li suens maris l'entent, mout se gramoie. 
t Bêle Emmêlas, ap. Paris, Romancero 
François, p. 29. ' 

E quant il l'a oi , s'en fu grains et iriez. 

Romans d'Alexandre. 
Granni( vicinus ) , engraigner , vieux 
français , approcher : 
Li dus Rollans voit la mort qui l'engraigne. 

Romans de Roncevaux. 
H semble avoir une autre signification 
six vers plus bas i 

Sa dolors tote li espant et engraigne. 
Peut-être vient-il de graignor , plus 
grand : r 

i terre , n'i out unkes grai- 
gnor. 

Romans de Rou, v. 1002. 
11 signifierait alors devenir plus grand , 
s'accroître.Nolre première interprétation 
a été adoptée par Borel. Quant à l'addi- 
tion du G , on en connaît beaucoup 
d'exemples : le portugais amargo vient 
a'amarus , l'italien ignodo de nuâus , le 
valaque curgere de currere, et étran- 
ger de stranus. D'ailleurs; cette addition 
ne fait ici que modifier le son du N, que 
le mouiller ; c'est Tégné espagnol. 

Gras ( leguraen ) , gràos, portugais ; 
toute espèce de légumes farineux ; cette 
origine nous semble plus probable que 
le latin g r amen ou l'arabe tmyà par 
métathèse , comme l'anglo-saxon gœrs. 
Dans le Vocabulaire de Saint-Gai erba 
est traduit par gras. 

Grata ( lugere ) gritar , espagnol ; 
reglîeTer! 1 5 Vie " X fraBÇaii î 

Graut ( pulmentum ), grnau. 

Gref ( caelare ) , greffer. 

Greip ( ansa ) , grappin , grappe , 
griffe , agrafe ; grapa , provençal , 
fourche. Le changement du P en F est 
assez rare, cependant on disait en per- 

gan J^H e t J^» , en vieux français 
gripum et griffon , et l'italien far f alla 
vient du latin papilio , du provençal 
parpalho ou du lombard parpalia. 

Grila ( terriculamentum ) , grayle , 
vieux français , espèce de trompe : 
'«U oissiez grayles soner 
— ines et cors corner. 

Romans dé Rou, v. 15135. 



Grima (larva) , grimer. 

Grimm f terribilis ), crieraer, cremer, 
vieux français , craindre. 
Beneit li biers qui crieme Nostre Seigneur . 
Beatus vir qui timet Dominum 

Comm. sur le Pseautier, ps. III. 
Mult creim Normanz e mult les dot. 

Romans de Rou , v. 13004. 
On trouve aussi le substantif criesme, 
ïdem, t. II, p. 44. Une origine latine 
semble peu probable ; c'est trembler 
qui vient de tremere. 

Griot ( saxum ), greto , italien; 
grès. 'Probablement l'espèce de cerise 
dont les noyaux sont fort gros en tire 
son nom de griotte ; dans le patois des 
environs de Caen on appelle les noyaux 
des cailloux. 

Gr.p (raptus), grip, vieux français, 
vol. 

Gripa ( rapere ),.griper, vieux fran- 
çais ; encore usité dans le mot grippe- 
sou ; graper, vieux français : 

Nef ni demeure qu'il ne preingnent ; 
Tout est vendengie et grape. 
Branches des royaux Lignages, t. II , 
V. 3770. 

Grappare est encore usité en italien. 

Gru (mulliludo), groupe ; le français a 
également ajouté un P dans dompter de 
domitare, et le provençal dans dompna 
de domina , sompne de somnium. Dans 
les inscriptions de Gruler on trouve eu- 
phemerus , p. DCXXII , et kiemps . p. 

cxxxvi. 1 

Grufa (cernuare), grufolare, italien , 
allonger le grouin. 

Grugca (faeces commotare) , grouil- 
ler. Le G se changeait souvent en I ; es- 
suyer vient A^ehmgare , païen de paga- 
nus , plaie de plaga ; et quelquefois en 
L, comme l'italien Baldacco de Bagdad, 
l'espagnol esmeralda de smaragdus ; 
Isidore disait déjà : Sagma quae cor— 
rupte Yulgo salma dicitur; Origin,, I. 
XX , c. ïb' ; et salma s'est conservé en 
italien. Nous ne connaissons pas d'exem- 
ples d'une autre permutation de GG ; 
maisGL sont souvent devenus LL mouil- 
lés : cailler vient de coagulare , étrille 
de slrigilis , veiller de vigilare. 

Gul ( flavus ) , giallo , italien. 
Gcll ( aurcum ) , gueule , terme de 
blason, rouge. L'or était rouge pour 



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— m — 



les Scandinaves : raudan skibld... ok 
var dregit a Ieo med gulli ; Laxdœlam— 
ga , c. XXI ; voyez aussi c. LXXVII ; 
Sigur'fyar-qvida II, st. XX et XL ; rau- 
dulï , rougeur, désigue même l'or; Vaf* 
^rudnis-mal , st. XLVII , et Skalda , 
p. 223. On trouve aussi golt-rot dans lo 
Nibelunge Not , et dans le Romans d'Ago- 
lant , ap. Bekker , Ferabras , p. 185 : 

Conquis i ont roge or et blanc argent. 

Gulunn (aureus), jalne, vieux fran- 
çais, jaune : 

Calcédoine est piere jalne. 

Marbode, Pierres Précieuses. 
Il peut cependant venir do galbinus, qui 
est devenu galbenu en valaqne. 

Gunn-Fam (vexillum militare) , gon- 
fanon, phanon, fennion, panon , penon, 
penoncel , vieux français. On trouve 
gundfauon dans le Ludwigslied, 1. 27. 

Gjela { mulcere), cajoler , engeoler ; 
probablement le vieux français galois et 
galant ont la même origine; gaillard 
nous semble plutôt venir de gala. 

Had (contumelîa) , honte. Le suédois 
en a fait han , et l'allemand hohne. Le 
français a également pris le N ; mais il a 
conservé le D sous la forme du T : honi 
ne l'avait plus. Honida , qui traduit 
contumelîa dans le Vocabulaire de Saint- 
Gai, ne laisse pas de doute sur l'origine 
teutonique de honte , honteux, éhonté. 

Hafn (portus), hafnc, vieux français : 
Braz fu de mer, hafne i aveit. 

Lais de Gugemer, v. 182. 
De là vient sans doute havre. Le change- 
ment du F en V est trop commun pour 

Sue nous en citions des exemples, et le 
r «"est changé en R dans eofre , de co- 
phinut ; diacre, de diaconus, et timbre, 
de tympanùm. Cep ndant les Celtes 
donnaient le nom d'Aber h l'embouchu- 
re des fleuves : Aber hritannice dicitor 
locus omnis ubi aqua in aquam cadit ; 
Giraldus CambrensiS ap. Aaeiung, Mi- 
thridatesyt. Il, p. 41. 

Hafrar (aven a), havron, patois nor- 
mand, avoine stérile. 

Haci ( sep tu m ), haie. Nous nous en 
rapportons à l'interprétation d'Ihre , car 
nons n'avons jamais vu Hagi qu'avec le 
sens de poictw ; mais il nous semble plus 
qde probable qu'il existait en islandais 
unmot à peu près semblable. HegninçéM 



gni0e haie; hegna, entouré de haies, et 
en patois normand , le fruit du mespi- 
lus axiocantha , dont presque toutes les 
haies sont faites, s'appelle hague. D'ail- 
leurs on Ut dans V Annales Fuldenses, an- 
no 891 ; ap. Du Chesne , Script. Norm., 
p. iS : Norman ni , devastata ex maxtma 
arte Hlotharici regni regione, prope 
uvium Clyla , loco qui dicîtur Lovon- 
nium, sepibus (more e^rum) munilione 
capta , securi consederunt; et plusieurs 
endroits portent encore le nom de haie : 
la haie de Valogne, la haie d'Ecquetot, 
Saint-Germain-en-Laye (en la haie), 
etc. On sait que les Normands campè- 
rent à l'extrémité de la presqu'île du 
Cotentin ; il reste même des traces de 
leur fossé, nommé le Haguedik, et toute 
la partie du pays comprise entre ce fos- 
sé et la mer s'appelle encore maintenant 
La Hague. Un passage de Benoît ajoute 
une nouvelle force à cette conjecture : 
Cum il ne fussent pas segur, 
Firent une defension, 
Grant fortelesce e grant cloisun. 
Chronique rimée de Normandie, v. 1012. 
Encore maintenant on appelle en pa- 
tois normand un chan p un clos, parce 
qu'il est fermé de haies. 

Hagna (prodesse), mehagner, vieux 
français, nuire : 

Or en est cil saisis qui maint home en 

mehagne. 

Romans du Chevalier au Cygne, Ms. du 
Roi, Sup. français, n, MO/8, p. c, fol. 53, 
verso. 

Il s'agit d une épée. 

Hagr ( artiflcîosus), hechicero, espa- 
gnol, sorcier. ' 

Hagr (.utjlitates), agrê*; ^ent^ètre' 
aussi agrois, bijou* , en vieux frajucais : 

Li.un orent biax palefrois, 
Bêles robes et biaux agrois. 

Romans de l'être périlleux. 
Hall a ( inclinare aliquid ) , haler , 
vieux français , tirer". 

Hallda (tenere), halte; on dit dans le 
môme sens tenir ferme. 

Hallda (iter dirigere ) , hel , vieux 
français , timon , gouvernail: 

Avant le hel si cort senestre ; 
An sus le hel por corre destre. 

k Romans de Brut, v. H 500. 

Hals ( vir fortts ) t hailes, v ieux fran- 
çais : 



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Asez esteit manans e ri chez , 
Amale t francs, hailes, chiches. 

Conquête de l'Irlande, v. 14. 

Halsbiora ( collare loricatum ) , hau- 
berg, vieux français; haubert. Dans le 
Vocabulaire de Saint-Gai , cvllus ( col- 
lum ) est expliqué par hais. 

Hampa (manibus volvere), hampe. 

Haxd (manus), gant; en islandais, 
h and ski , soulier de la maiu. Dans une 
glose du commencement du 9 e siècle, ap. 
Greith, Spicilegium Valicanum , p. 31, 
le vieil allemand anscoguanli est expli- 
qué par manus. Le changement du G en 
Il est rare dans les langues romanes ; ce- 
pendant l'espagnol guerto vient de ftor- 
tus (ou de gard); le français agacer, 
de l'allemand hetzen (italien agazzare), 
et arguer, du vieil allemand arihon , 
d'après Grimm , Deutsche Grammatik, 
t. II, p. 311. 
HandUxi (securis manuaria) , hansart , 
• vieux français , hache d'armes : 

Mon hansart tenoie en ma destre, 
Et mon lévrier a ma senestre. 
Romans de Partonopeus de Blois. 

i 

çaïs 
rait 

Et H Provost le rooilla , 
Sans plus dire au cep Va assis. 
Fabliau de Constant Duhamel. 
Quoiqu'il n'ait plus cette signification , 
nous croyons que cep de vigne est le 
même mot, et qu'il so disait autrefois 
des vrilles; probablement happer et le 
vieux français chiper sont aussi dérivés 
de l'islandais. Le changement du II en G 
ou K n'est pas fort rare : hagi et kagi , 
hnifr et hnifr ont la même significa- 
tion en islandais; l'italien strucciolare 
vient du vieil allemand struhhon, et ca- 
zar, de hetzen; l'espagnol aniquilar 
vient de nihil ou d'annihiler; le hol- 
landais koussen, de l'allemand hosen , 
et naken , de nahen. 

Hara (vilam aegre tolerare) , haron , 
espagnol, mou, paresseux. 

Hard (strenuus), hardi , hardiment. 
L'espagnol l'a aussi adopté : 
Esto lidiare â tod' el mas ardido. 

Poema del Cid, v. 3371. 

On en a fait fardido ; mais ardimienlo 
n'a point pris le h\ Le vieux français 




hardement a d'abord exprimé le coura- 
ge ou un acU de hardiesse : 
Ma proesce et mon hardement. 

Romanz dou Chevalier au Lyon, 
Mabtnogion, p. 138. 

Voyez aussi lo fabliau Du Chevalier a 
l'Espée, v. 925, etc. Mais il a fini par 
être pris dans un sens presque opposé, 
par signifier un stratagème , une tme 
de guerre : 

Honnis sont hardemens , ou il n'a gentillesse. 

Ap. Du Cange, Glossarium, t. I,coI. 674. 
Ardid de guerra a le même sens eu es- 
pagnol. 

Hardneskia ( cataphracta ), harnais. 
La syncope du D n'était pas rat e : cruel 
vient de crudelis ; louer t de laudare ; 
voir, de vider e, etc. 

Harpa ( cylhara ) , harpe , harpeur, 
vieux français : 

Romanusque lyra plaudat Uni , barba rus 

harpa. 

Venantius Fortunatus , I. VII , ép. vu, v. 63. 

Hasl ( ramus coryli, pertica ) , hoise , 
vieux français: 

Ja ni querre baston , ne hoise. 

De Conneberl, v. 228. 

Nous avons conservé houssine; c'est 
probablement le radical de la première 
partie de houspiller ; la seconde vient de 
spilla , dont nous parlerons plus tard. 

Hasta (festinare) , haster , haste, has- 
tif, hastis, hastivement, vieux français: 

Diex! fetllains, com tu es hastive. 

De sire Hains et de dame Anieuse. 

Hata ( odio habere ) , heter , vieux 
français, haïr. 

Haug (collis), hogue , vieux français : 
El sumet de une hoge. 
In summitate tumuh unius. 

Livre des Rois, II, c. h , v. 25. 
Hogue s'est conservé dans Saint-Waast- k 
la-Hougue. 



IIaul 
et le ha 



(aula), halle ; l'aspiration du H 
lia de la basse latinité ne per- 
mettent pas de croire à une origine 
latine. La halle était la maison de ville. 

Haust (autumnus), aust, vieux fran- 
çais, automne. 

Hëfti (manubrium), hef, vieux fran- 
çais , bâton ou faux à long manche. Un 
baston dit hcf,,qui r- 



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fauchon ; ap. Carpentier, t. II, col. 751. 
L'apocope est une des corruptions les 
plus communes î sœur vient de suror; 
bras, de brachium; sol, de solidus. 

HECRi(ardea), agro, espagnol; aigros 
et agronat, provençal : 

Vilans loncs agronats de ribeîra. 

T. de Gui et B. d'Allamanon. 

Qu'ieu aug chantar las guantas e ls aigros. 
B. dcVentadour. 
Hairon ; en danois, le G s'est également 
changé en I. Dans la glose écrite dans 
le 12« siècle, ap. Elnonensia , p. 20, on 
trouve déjà hairum ; c'est aussi l'origine 
d'aigrette. 

Heid (serenus),haitie, vieux français: 
\ Moult par est la dame haitie , 

Et bele chiere fet son oste. 

De la Mule sanz frain, v. 950. 
Ou en avait fait aussi les substantifs 
hait et déliait : - 

Dolens fu Oedes de la prise 
Et de la honte et de l'occise 
Ke Normantont des François fait j 
. Tornelor est a grant dehait. 

Romans de Rou. 
N'en ourent pas tel hait en l'ost, ne hier, 
ne avant hier ; Rois , I. I , c. iv, v. 8 : 
non fuit tan la exultatio heri et nudius 
tertius. , . : „ 

Heim (doraus), ham, vieux français; 
hameau. Dans Ulfilas, heim a la signifia 
cation de vieus, 

Heita ( vovere ) , haiter , vieux fran- 
çais, désirer. 

Her (exercitus), here, vieux français, 
armée. 

Hebbergi ( hospitium ) , herberge , 
TÎeux français : 

Li dus et H soen plus, n'i firent, 

A lor herberges revertirent 

Romans de Rou, v. l&Ûtë. 
On disait aussi herbergage ; Romans de 
la Rote, v. 13827 ; le français moderne 
en a fait auberge. 

Herbergia ( hospitari ) , herberger. 
Charlemagnes , \. 550, 651, etc.; hé- 
berger. 

Herda (indurarc), herdeler, vieux 
français, fortifier : 

Un fosse tist jeter aitant 
Haut e large, roist e grant, 
Pus par a fin ficher 



E par devant hpn herdeler, 
%ir defendreTe passage. 

Conquête de V Irlande, v. 101& 

Hermam ( praeda ) , hernjus , vient 
français : 

Si aiderai le bernois a garder. 

Romans d'Jymeride Narbonne. 
Herrad ( dorainus)/here, vieux fran- 
çais , seigneur 

Hetra (audire), onyr, vieux français ; 
peut-être une syncope du latin. 

Hiala (fabulari), hâbler. L'accent 
circonflexe indique une contraction , et 
l'aspiration du H, qui n'a lieu que dans 
les mots dirivés du grec ou des langues 
teuloniques, empêche de le faire venir 
de fabulari. Nous avons déjà cité plu- 
sieurs exemples de Padditiou du J5 ; on 
disait en vieux français flamme et flambe, 
et le B s'est conservé daijs flamber, 
flamboyant. % 

HiAcw^galea), hialme, vieux français, 
heaume. 

fliALT (pomùm), hait, helt, vieux fran- 
çais, pommeau : 

Bu branc d'acier au helt d'argent 

Romans de Perceval. 
iPsignifiail aussi garde , et se rappro- 
chait* plus du sens primitif de Malt, qui 
vient "probablement de hallda, tenere , 
servare. 

U est vostre espee ki halteclere ad num ? 
D'or est li helz e de cristal li punz. 

Chanson de Roland, st. CIV. v. 13. 
Hiarta ( antmus ), hardiesse. 

Hiord (grex), herde, fierté, vieux 
français :' 

Une herte de cerstroverent. 

Romans de Brut, v. 140. 

Nous avons conservé horde. 

Hisa (funibus attollere), hisser. 

Hiup ( linleuro female*), jdpe. Le H est 
retranché , et 11 est devenu consonne. 
Hiup se trouve 11 rarement en islandais; 
nous ne nous rappelons l'avoir Vu que 
dans des vers d'Aslaug , rapportés dans 
le Ragnar Lodbrgkarsaga : 
I heilagre hîupu . „ 
Yàr hun J>eim Go|?om signud. 
Ap. BiOrner, tfordiska Rampa Dater, p. 41. 

Hlut (pars), lot. Les langues romanes 
n'avaient pas de son qui approchât du 
HL des langues teuton rques ; elles re- 



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— 367 — 



jetaient le H, comme dans Ludovicus, de 
Hiudowicy ou !e L; le vieil allemaud 
hlancha est devenu hanche. 

Hlutà (sortes jacere), lotir, vieux 
français ; lotager, terme de pratique. 
Loti est encore en usage dans quelques 
phrases. 

Hnacki (occiput), nuque. L'islandais 
lui-même rejetait quelquefois le H suivi 
d'un N; il disait indifféremment nyt et. 
hnot, nesla et hnesla, niosa et hniosa. 

Hneppa (vas rotundum), hanap, he- 
riap, vieux français : 

Devons plus volontiers séant 

Que nous ne faisons en estant, 

Et après manger que devant, 

Plein le hanap gros et grant. 

Du Jongleur S Ely, v. 202 . 

Vez quel vuideor de broet 

Et quel humerre de henas. 
Des deux Bordeors ribaus, y. 160. 
L'italien a rejeté le H, nappo; et le pro- 
vençal le remplace par un £, enap. Ce 
qui prouve son origine islandaise c'est 
que dans un glossaire de 155:2, Ms. du 
Koi,n° 4120, craneura (cranium)estex- 
pliqué par hannepier; hneppa signiGe un 
vaisseau rond. 

Hnock (unciolus, uncinusï , nusche, 
nosque, vieux français ; agrafe : 

A vostre femme enveierai do us nuches 
Bien i ad or, matices e jacunces. 

Chanson de Roland, st. XL IX, v. 4. 
Ri ces nosqucs, ri ces anîax. 

Romans de Brut, v. 10690. ' 

Noscla signifiait collier, en provençal. Le 
vieil allemand avait aussi retranché le H ; 
il disait nusca ; voyez J. Grimm, Deut- 
sche Grammat., t. III, p. 449. 

Hol (cavitas), haule, vieux français, 
fosse. Il y a encore maintenant en Basse- 
Normandie la Ilaule de Surrain et la 
Haule de Saint-Laurcnt-sur-Mer. 

Hopa (recedere), hober, vieux fran- 
çais: 

En la ville entrent a grant Dresse 
L'aïd"^ 

Branches des royaux lignages, t. ï, v. 1901. 
Le changement du P en B est assez fré- 
quent : pasco vient de Soa-xe* , et sHpd 
de TTîtÇw ; abeille oVapicula , double 



et le vieil allemand 
burde;perg, berg; etc. 
Hosa ( caliga ) , hoziaux , husiaux , 
hueses , vieux français : 
Li rois se lieve par soi apparilier , 
D'unes grans hueses se fist le jor chaucier. 
Romans de Gérard de Viane, v. 3480. 
Et les husiaux en ses gaubes lacier. 
Romans d'Jubri li Borgonnon , ap. 
Bekker , Ferabras, p. i&4. 

Hofud (caput) , chef, vieux français; 
cefa , valaque; xefe, espagnol. L'aspi- 
ration gutturale du X espagnol nous 
fait croire à une origine teutonique, 
mais le français et le valaque ont pu dé- 
river également du latin; nous avons 
déjà cité des exemples du changement 
du Pen F. 

Hônd (manus' , heu , heudure; poi- 
gnée : 

Et lou pon , et ton heu d'or fin. 
* Li Chevaliers a VEspee, v. 534. 
D'or fu li pons et toute la heudure. 

Romans de Raoul de Cambray. 
Le mot est mal fait , le N a été changé 
à tort en U ; Ton ne peut supposer une 
faute d'écriture puisqu'il y a dans d'au- 
tres manuscrits enhoudée et enheudée : 
Avec lui porta trois espeesj 
Richement furent enheudees. 

Romans des sept Sages t v. 2416. 
Mais on trouve aussi enhendure , dont 
l'origine est claire (inn hendur , dans 
les mains), et hent d'espee , ap. Car- 
pentier, s. v° Scapulus. 

HdsLCR ( rami corylorum ) , coseal , 
vieux français : 

Et lancèrent od côseals 

Od ga vélos et od espees. 

*> Romans de Tristan. 
On donnait aux flèches, comme aux 
lances (askona) et aux boucliers (lind) , 
le nom du bois dont on les faisait. 

Hraufan (fissura , a^ 
vieux français; ternie "de m 
Estrans trerre, hobans fermer. 

Romans de Brut, y. 11487. 

Hreim (sonus) , rime. Le vieux fran- 
çais rime , rimur , grand brait , seaîblè 
en dériver plutôt que de rumor , dont 
ou a fait, rumeur, qui exprime une idée 
contraire ; 

De quinze lius en ot hem la rimur. 
Chanson de Roland, &tLXlV,v.3. , 

«7 




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î/apharèse du H était une conséquence 
de l'adoucissement que Ton cherchait a 
introduire dans le son des mots t on en 
trouve des exemples jusque dans l'alle- 
mand du moyen âge : le ^ieil allemand 
hriwan et hriwison y étaient devenu 
riuwen et riuwesen, 

Hrbinn (rangifer), renne. 

H reins a. (mundare) , rincer. 

Hrim ( gelu ) , frimas. Il y a plus de 
liaison qu on ne le croirait d'abord entre 
le H et le F : hircus et fireus ont la mê- 
me signification en latin ; hala et fala 
en islandais ; hors et fors en français ; 
hablar et fahlar, hacer et facer en es- 
pagnol ; etc. Les changements que la 
première lettre de ce mot a subis en 
passant dans d'autres langues apportent 
une nouvelle preuve à notre opinion 
sur l'impossibilité de faire une science 
positive de l'étymologie ; c'est un H en 
islandais , un F en français , un R en 
sanscrit, un C en grec (xpvjxo?), et un 

B en albanais (/3ptf«)' Le ™ eux fran " 
çais avait aussi le verbe frimer : 

Au tel temps que vois frimer 
Les arbres et blanchoier. 

Gasse Brûlez. 

Hrom (quisquiliae) , hiraudie , vieux 
français : 

Veez or en quel hiraudie 
Il s'ist flueç, entorteQlez. 

Des deux Boxdeors ribau$ , v. 32. 

Hroki (superbia), rogue, vieux fran- 
çais , rude , nautain. 

Haoss(equa), rosse; roncin. Le Vo- 
cabulaire de Saifit-ôaMnterprète equus 
par hroi. 

JHrôcka ( îugire ] , roquer , terme du 
jeu des échecs , faire changer de place 
au Roi. 

Hr&ra (movere) , baire , vieux fran- 
çais , émotion , peine : 

Li mondes fust en grief haire , 
En Ynfier manans. 
Sementoisà la Vierge t st. III , ap. Roque- 
Xort, Poétie Françoise dans les 13« et 
W siècles, p. 379. 

HcFA<<pileus), buve, vieux français, 
ooiffe : 

Robe auroie de drap de soie , 
Fremax d'or , huves, corroies. 
PajtoutéikjsL.w. Roquefort, t. /rf.,p* 391. 



et lui tirèrent par forée sa oeifle ou hu- 
yet, que elle avoit sur sa teste, hors de 
son chief; ap. Carpentier, t. II, col. 792. 

Bon (corbita mali), hune. 

Hurdaras (indigesta moles) , hourder, 
vieux français, maçonner grossièrement. 

Hps (domus) , huoe, huge, vieux fran- 
çaise butte. 

Li Vilain droit à l'uis amaine 
Entres i est et ist de naine : 

Sar droit à la huce au Priex 
[et le Prestre luxurièx. 

De la longue Nuit, v. 893. 
Il signifie ici cellule ; dan» le Vocabulai- 
re de Saint-Gai domus est expliqué par 
huus ; c'est le house des Anglais. 

Hana ( gallina ), benne , vieux fran- 
çais , poule. 
ILêra (cilieiimv) , baire. » 
JAGT(venatio),jangIar, provençal,chae- 
ser. Nous ne pourrions justifiereetteé ty— 
mologie par aucunëanalogie directe ; mais 
le D, qui se confondait si souvent avec leT 
(y agd en anglais), se changeait quelquefois 
en L, et le N s'ajoutait fort souvent, sur- 
tout avant les gutturales. D'ailleurs /««- 
glar ne peut se rattacher à aucune origine 
romane , et on retrouve dans les autres 
langues teutooiquesjo^ et yagd. Eb. vieux 
français jangler signifiait mentir : peut- 
être est-ce dansée rapport au'iifatit 
chercher-l'explication du proverbe : Men- 
tir comme un chasseur, 
Jagxs&ip (navis speculatoria) , yacht. 
Jappa ( iterare ) , japer , répéter ses 
aboiements ; peut-être aussi chapper , 
vieux français , répéter la même prome- 
nade. Nous avons déjà montré la liaison 
entre le CH et le G, et le J, qui se con- 
fondait si souvent avec le G (jaiant et 
géant , jet et get , jeler et geler ) , de- 
vait permuter avec les. mêmes lettres. 
En italien il se change souvent en Gl, qui 
répond à peu près à notre CH, et en 
sanscrit, «Taprès Bopp, Vergleichenée 
Grammatik, p, 18 et 56 , en DSCH. 

Jargan (taediosa iteratio , impuden- 
tia ), jargon. 

Jol (convivium splendiduin ), jolier, 
yieux français, se bien divertir. Use 
prenait plus souvent dans le sens de 
luwuriari ; mais iolivete et jolis avaient 
conservé la significaUon islandaise : Le 
suppliant avoit oy dire <rue la paix esloit 



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— 289 — 



faite, et en éstoil bien jolis et bien aise ; 
op. Carpcntier , t. II, col. 927. 

Kagci (dolîuro) , caque. 
Kal ( dissidium , offensa) , calange , 
chalonge, Vieux français, dispute : 
Sanz chalonge et sanz contredit. 
De la Mule sanz frein, v. 89 et 560. 
On en avait fait aussi un verbe : 
A mult grant tort mun pais me calenges. 

Chanson de Roland, st. CCLXII , v. 4. 
Calunjer est employé dans le sens de 
combattre; Jd., st. CXLV, v. 8. Chal- 
lenge, en anglais, signifie provoquer, dé- 
fier au combat. 

Kal ( olus), col, espagnol ; bricolis ; 
cbou ; caul , provençal , légume. 

Kala (damnum pati), caloir, chaloir, 
vieux français : 



vençal, amasser. Le S était souvent re- 
tranché : âne vient d Wn«J , aumône 
d'elemosyna , pâmer de spasmus. On 
écrivait autrefois meslée, hasie, pasture, 
et le P suivi d'un autre P ou d'un N se 
changeait quelquefois en M ; les Latins 
disaient somnus, au lieu de *o/m«#, de 
sopire; $cappare et scampare, aggrap- 
t la inèrr 



pare et aggrampare ont 
fication en italien. 



ême signi- 



Ne me calsist se puis moruse. 

Tristan, t. Iï, p. 76. 
De ço qui calt ? car ne lur valt nient ; 
Demurent trop, ni poedent estre a tens. 
chanson de Roland, st. CXXXVI, v. il. 
Kalf (vitulus) , galb, vieux français, 
gras. Peut-être est-ce l'origine de la lo- 
cution proverbiale : Gras comme un 
veau ; mais nous ne 'serions pas surpris 
que galb fût d'origine gauloise. On lit 
dans Suetonîus, Galba , c. 5 : Galbas 
a Gallis appellari homines praepingues. 
Il ne reste aucune trace de ce mot dans 
le celto-breton. 

Kani (cymba), canot. 

Kanna (cantbarus), cannelte ; canne , 
patois normand, cruche. 

Kapa (pallium), cape; capotte; capu- 
chon. 

Kapp (contentio), caple, capleis, 
vieux français, bataille : 

De dars i ot grant lancei9 
Et de pierres grant jetées, 
Et d'espees grant capleis. 

Romans de Brut. 
Peut-être aussi est-ce l'origine de coup 
et de capucher, qui signifie frapper en 
patois normand. 

f Kapp ( fervor aniroi), scappata , ita- 
lien; escapade. 

Kappalar f fortiter pugnare), capo- 
lar, provençal ; capler , vieux français : 

De lur espicz bien i fièrent e caplent. 
Chanson de Roland, st.»CCLIV, v. 23. 
ï Kappsam finduslriùs), acampar, pro- 



Kapun( gallus evîratus), chapon ; ca- 
pou , patois normand , lâche ; scaponi- 
re , italien , vaincre la résolution de 
quelqu'un. Il esMifficile de révoquer en 
doute l'origine Scandinave de chapon ; 
du temps d'Isidore , on le nommait en- 
core gallus (de y&.lloç, eunuque), a cas- 
tratione vocatug ; Origines, 1. XII , c. 7. 

Kargr (piger, ignavus) , cangre, can- 
cre , vieux français , paresseux. Le R 
s'est changé quelquefois en N : modorna 
a la même signification en portugais que 
modorra , et il en était de même pour J e 
bas-latin conredium et corredium; te_ 
ner vient de tsjOïjv, donum de Sopwv, 
et le v Maque cunune de eorona i rancu- 
ne se disait en vieux français rancœur ; 
Conrad , Cor ras ; et Ton trouve , dans 
les Inscriptiones de Gruter, pendenda- 
rum pour perdendarum , p. CXX1 ; fon- 
tunatus pour forlunatut , p. CCXXII. 
Peut-être , an reste , cancre vient-il , 
par une métaphore, de cancer; on lit dans 
Henricus Septimellensis, Elegia , De Z)t- 
versitale Fortunae , 1. IV, v. 75 : 
Nam dator ablator cancrum gradiendo 

figurât, 

Quem cancrum faciatdedecus esse suum. 
Probablement kargr est aussi l'origine 
de carguer, raccourcir les voiles , leur 
donner moins d'action. 

Kassi ( scrinîum ) , cassette. 



Kasta ( monere ) , castier, t 
çais : 

L'Empereriz, la saigedame, 
Chastie l'a corn bone famé ; 
Lou fol la saige chastie l'a. 
De fEmpereri qui garda ta chaslee 
par moult temptacions , v. 333. 
Amis , dist-el , or vus casti , 
Si vus cumanoe e si vus pri. 

Lais de Lanval, v. 141. 
Kempa (pugil, athleta), campeon , 
espagnol ; champion. 

Ki al (alveu 
mat ) , cale. 



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— 260 — 



Eus (adulatio ) , giôs , agios , vieux 
français, caresses pour tromper. Les 
changements du K ou du C en G sont 
fort communs dans les langues romanes : 
en français, gonfler vient de conflare 9 
église d'ecclesia , cigogne de cieonia; 
en italien , gatto de eatus ; en espagnol , 
guitarra de eythara , Gallegos de Gai- 
laici , etc. 

Kip ( allercatîo), giffe, patois nor- 
mand /soufflet. 
■ Kiosa (eligere), choisir. 

Kioll (carina), quille. 

Klaxà (clangere), claquer. 

Klampi ( fibula ) , clamp , terme de 
marine. 

Klapp ( palpus }, clappotage. 

Klinka ( obex ) , clinche. 

Klucka ( campana) , cloche ; le vieux 
français disait cloke ; Romans des sept 
Sages , v. 4650. 

Knif ( culter ) , canif. t 

Kock (gallus) , coq. Peut-être cepen- 
dant est-ce une onomatopée naturelle ; 
les Grecs avaient xoxoraç * et les Al- 
banais disent aoy. ; en Basse-Norman- 
die , les enfarits appellent une poule co- 
cotte, et un œuf coco, 

Kol (carbo) , houille. Ce changement 
est rare dans les langues dérivées du 
latin , à qui les aspirations sont antipa- 
thiques; cependant le valaque hérite 
^ient de charta , hore de chorus, et peut- 
être houle est-il dérivé de kolga, fluc- 
tus maris ; mais dans les autres langues 
. le H a fort souvent remplacé le K ihiems 
vient de ^stpa, et humi de pçapat; 
le ' vieil allemand scalh du gothique 
scalks , et jehan d'aikan ; scanco s'est 
changé en scanho, etc. Le Vocabulaire de 
Saint-Gai explique carbones par bholon. 

Kola (lampas), choley, patois de 
l'Isère, lampe rustique ; chaleil , vieux 
français. Le bâton a quoy l'on pend le 
chaleil ou crasset les soirs pour allumer 
en la maison; ap. Carpentier, 1. 1, col. 
4J87. 

Ko m a (venire, appropinquare],cerain, 
chemin ; acesmer, vieux français : 

Dont ont grailles et cors sones 

Et del ferir sunt acesmes. * 

Romans de Brut, v.3185. 
Le .vieux français confondait quelquefois 
prêt (paratus) et prés ( propinquus ) ; 



on en trouve encore des exemples dans 
le patois normand. Acesmer avait une 
autre acception; il signifiait aussi parer, 
embellir ; voyez Shima. 

Kompan ( socius) , compaius , vieux 
français; compagnon. Festus nous ap- 
prend que benna était un mot gaulois 
qui signifiait une espèce de charrette ; 
puis il ajoute : Hinc combennones di— 
cunlur in eadem benna sedentes. Nous 
ne savons cependant si c'est bien ik l'é- 
tymologie de compagnon ; companium 
est dans la loi salique LXVI , 2, et on 
trouve eompaganus dans une inscrip- 
tion , anno 946 , U. C. , ap. Gruter, In- 
script. , p. CCIX. 

KoMPANLEOR^familiaris), compagnon, 
patois normand, aide à Tannée. 

Kon (vir praestans), coms, provençal; 
quens, vieux français; comte, 

Kona ( foemina ) , gouine. Presque 
tous les mots qui désignaient une femme 
ont fini par devenir injurieux : pute f 
garce, fille ; on ne peut l'expliquer que 
par uue dépravation croissante ; ce sont 
les mauvaises mœurs qui ont amené ce 
changement dans le vocabulaire. 

Konv rafe1 (effigies), contrefaçon. 

KoR^exedra), chœur. 

Kort (mappa geographica), carte. 

Kosta (insumere) , costar , espagnol ; 
couster, vieux français. 

Krabbi (cancer), crabois, vieux fran- 
çais; crabe. 

Krabsa (rumpere, dîspergere), craba- 
cer ; crevanter ; crasir, vieux français ; 
écraser: 

Tant en ocient et crabacent 
Qu'en l'Aumacourre les rechassent. 
Branches des royaux Lignages , t. II , v. 
1168. 

' Lors commanda c'on escfllat 
Maupertuis, et tout cravantast. 

Romans du Renari, t IV, p. 397. 
Ne voz lairons né chaste!, ne citey, 
Ne tor de piere, ne riche fermetey, 
Que tuit ne soient par terre crevantey. 

Romans de Ge rard de Fxane, v. 1219. 
"On le trouve aussi en provençal avec le 
même changement du s en T : 
Pre esContastinoble eïs murs escrebantatx. 

FBrabras, v. 117. 
Qui la bucle porrat ovrir 
Sans depescer e sans crasir. 

fc Lai 's de Gugcmer, v. ÇT5. 



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— 261 — 



Peut-être crever en tient-il aussi, par 
la syncope du S ; le sens qu'il a dans nn 
de nos pins vieux poèmes le ferait 
croire : 

Se punie m'en escapet, ne altre en chet del 

rin, 

frunt. 
Charlemagnes, v. 505. 
Un passage du fabliau de Pyramus et 
Tisbe le rend encore plus vraisembla- 
ble ! 

Si escreva le murs fendans, 
Ou la pucelle est enserrée ; 
Fu la maisiere un peu crevée. 

Kras (pulpamentom , mattya ) , cras, 
vieux français , festin , réjouissances. 
Peut-être est-ce là l'origine de l'exprès i 
sion jours gras, jours de réjouissances. 
On lit dans le Compte de Vhospilal de 
Wez de 1350; ap. Roquefort; Supplé- 
ment au Gloss.y p. 101 : 14 s. pour Pacat 
d'un pourchiel, ( avoir ) fait seize jours 
en février pour faire past le cras-delun. 
Nous n'avons trouvé nulle part l'expli- 
cation de ce delun; peut-être est-ce 
lundi : une ordonnance des échevins de 
Douay est datée du delun après le Te- 
phane 1244 ; ap. /d., p. 58. 

Krappi (subscus), crampon. 
Kbassa (perfricare), gratter. 
Kript (ansa), crestin, vieux français, 
panier à anse. 

Kria ( quaeri ), crier ; peut-être aussi 
croasser et le vieux français croisser : 
Tant les sousportoit maltalens 
Qu'ensanle croissoient lor dens. * 
Passion de saint Estevene , ap. Jubinal , 
Mystères inédits , i. I, p. 12. 
Criaillerie, et le provençal crialha, que- 
relle, ont la même origine. 

Kria (petitio), crie, vieux français;* 
criée. 

Krino (gyrus},* crique. 
Kaox (uncus), croc ; crochet.,, 
Krccka (urceus), cruche. 
Krulla (confundere), crouler. 

Kryppa (curvamen), groppa, italien ; 
grupa, espagnol ; crup, vieux français; 
croupe. 

Krjsf ( robustus , fortis ) , grifaigne , 
vieux français : 
Gist amena riches compaignes , 
Fieres, hardies q griflaines. 
t Chronique des Ducs de Normandie. 



La terminaison aine , aigne , s'ajoutait 
quelquefois dans la formation des mots 
français; on trouve dans la Chanson 
de Roland , st. I, v. 3, altaigne, qui 
vient à'allus. 

Kràlla ( movere ) , croller , vieux 
français : 
Il ne se crolle ne remue. 

Dolopaihos , p. 183. 

Sa çent fait la Uere croller, 
Et lor armes resclarcir l'air/ 

Romans du Renart, t. IV, p. 144. 
Kcmpas (mensura), eurapas, vieux 
français , mesure , justesse : 
E fut fait par cumpas e seret noblement. '*" 

Charlemagnes , v. 348. 
Compasser signifiait faire avec un corn- 

{>as , et se disait par métaphore de tous 
es ouvrages qui demandaient des con- 
naissances et du talent; 

Hautecleire avoit a non l'espee, 

. Et dedans Rome fu faite et conpassee. 

Romans de Girard de Viane. 
Puis se vont loger sus le fleuve 
Ou lendemain un pont compassent. 
Branches des royaux lignages , t. II. 
v. 1184. 

Dans le dictionnaire de Biorn, Rask 
donne à tort kumpas pour un mot nou- 
veau; \\ se trouve dans le Snorra Edda, 
La glose ap. Elnonensia , p. 20, l'expli- 
que déjà par circinus.' 

Kcnna (scire), connaître; l'origine 
latine est plus probable : pattre vient de 
paseere , et naître du latin barbare nas- 
eere , que l'on trouve déjà dans Cato , 
De Re Rustica , 151. Le mot suivant 
nous a déterminé à l'indiquer dans cette 
liste. 

Kdnnatt (scientia ) , conte ; conter; 
raconter; cette dernière forme rend 
cette étymologie fort probable ; racon- 
ter signifiait apprendre ce que L'on sa- 
vait : on écrivait autrefois avec un U. 

Kupa (vas rotundum), coupe ; le vieux 
français disait cope. 

Korteisi ( urbanités ) , courteysie , 
vieux français-, courtoisie. 

Kvndill ( lux ), candoille , vieux fran- 
çais : 
Virgile fist un nrireor ; 

Molt Tôt très bien enlumine ; 
L'en en veoit par la cite : 
Li Serghant qui au vin aloient 
Autre candoille ne portaient. 

Romans des sept Sages, v. 3073. 



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— 2ê2 — 



Eo Basse-Normandie , où les paysans ne 
se servent guère que de lampes , on ap- 
pelle la lumière de la chandelle , et Ton 
dit de ces coups qui font passer une vive 
lumière devant les yeux : J'en ai vu mille 
chandelles. Kyudill est bien d'origine 
Scandinave , puisque kendi signifie feu, 
et kinda , nourrir le feu ; mais le fran- 
çais a pu dériver candoille du latïu ; can- 
dela était fort commun dans les derniers 
temps de la langue latine ; ou trouve 
dans Juvénal, Sat. III, v. 184 : 
Me quem JLuna solet deducere vel brève 

lumen 

Candelae, cujus dispenso et tempero filum. 

Labba (reptare), lober, vieux fran- 
çais , ramper dans un sens métaphori- 
que ; lobe, finesse , astuce : 
Trop set feme d'engin . de barat et de lobe 
Home qui la vuelt croire , guile , barate et 

lobe. 

Du chastie Musart, Ms. 1830, fol. 106, 
recto. 

Lag ( ordo , modus ) , laya , espagnol , 
nature, genre. 

Lac (locus depressus ) , lai, vieux 
français, souterrain , cave ; 

Assez i ot kambres et lais. 
Philippe Mouskes, Chronique tintée, 

Land (terra coritinens) , landes; lan- 
dages; terres indivises, communes i 

Ke parmi une gaste lande 

Me mena en Berceliande. 
HuoudeHery, Tovnevmens Anticrist. 
D'après Dudon de Saint Quentin, la Nor- 
mandie avait été partagée au cordeau 
entre les compagnons de Rollon; les 
terres communes, landes, s'expliquent 
par la coutume de rémunérer avec le re- 
venu des terres consacrées à cet usage 
les juges, que l'on appelait à cause de 
cela Lendir menu. Il est probable que , 
comme dans l'Amérique du Nord , on en 
réserva aussi pour les autres besoins de 
chaque communauté* 

Las (laqaeus), lacs; lacet j les se ; 
lasso, italien; laza , espagnol; lascar, 
provençal, lier. Le premier mot que nous 
avons cité montre qu'une origine latine 
est fort possible. 

Lata (linquere), laisser; l'allemand 
lassen a changé aussi en S le T du lelan 
qui se trouve dans Ùlfilas. 

Latun (orichalcum), laiton. 

Lbuuri (lusor), lécher: lechcrie; vieux 
français j 



Et quant la gent lo roi ce *t 
Si bâtent lor paumes et rient , 
Au roi Hanri trestut et dient 
ue mais si haute lecherie 
e fu devant haute home oie. 
la Plantez, v. 196. 
Eslecer, égayer, a la même ofigûs* : 
E il vint as apostles pur euls eslecer. 

Charlsmagnet, v. 474. 
Lepia ( canino more lambere ) , laper. 

Lest (mensura oneris nautici ) , lest ; 
laste. 

Lbstr ( laesus , yitîatus) , Iastar, vieil 
espagnol , souffrir, être malheureux : 
Gomo quier qUe algund poco en esto lastarâS, 
Tu aima pecadora ansi la salvaràs. 

Arcipreste de Hita , Poesias, st. BKXLfH, 
v. 3. 

C'est aussi l'origine du français ladre , 
ladrerie* 

Leysinc ( solutio ), loisir. 

Lidi (socius), leude. Peut-être cepen- 
dant vient-il plutôt de lidda (servus); 
on lit dans le Chron. Moissimeense f an- 
no 780 : Tarn iugenuos quam et lides, 
et l'expression franc-aleu pourrait jus- 
tifier cette dernière étymologie. Dans le 
Vocabulaire de Saint-Gai , membra est 
expliqué par lidi. 

Liot ( deformis ), laid. 

Lista ( marginare), liste, vieux fran- 
çais : 

Vestes me robe qui tote est d'or listee 
Bornant d'Aubri li Borgonnon, af>, 
Bekker } Ferabras , p. 169. 

Bpr est la bucle et de cristal listet. 
Chanson de Roland, st. CCXXYIF, v. 15. 
Le litlato italien, et le lisirat proven- 
çal (Ferabrat , v. 1045 et 2738 ) , ne per- 
mettent pas d'avoir de doute sur Sa si- 
gnification ; mais il se prenait aussi tlanâ 
une acception différente : on trouve son* 
vent danjs les vieux romans palais liste. 
On en avait fait au.*si un nom substantif : 

Un corn prist dunt la liste est gemmée. 
Romans du Roi fforn, ap. Ritson. 

• Lofi (vola manus), lof , avant du vais* 
seau. 

Los ( pendulum quid) , loques. 
Loka (obex) , loquet. 
Lor a (claudere) , colloques. 
Lt?t>(buccina) t laud , espagnol ; luth. 



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— 263 — 



M*»( lanre ) * mave , vîea* français ; 
mauve. 

Magr { macer >, magro , espagnol et 
italien ; maigre. Peut-être cependant 
vient-il du latin , comme macérer. 

Mal ( fibula ) , rtialla ,. espagnol ; 
maile, vieux français; maille. 

Mali ( stipendiutn militant ) , raalbà , 
pfevençal; maailtie , vieox français, 
espèce de monnaie. 

Man (serve» ) , manant ; dans un pays 
où la fortune consistait à avoir des es- 
claves , des serfs , on la désigna natu- 
rellement par un mot dont le radical 
était le même : 

Or et argent , et riche mananUe. 

Romans d'Jgolomt, ap. Bekker, 
Ferabras, p. 169. 
Manen en provençal signifie riche. 

Mar ( equus ) , mar , patois normand, 
fumier de cheval. L'origine de ce mot 
ne nous semble pas certaine ; marc si- 
gnifiait chevaf en gaulois : Unusquisque 
scit a Gallis equum vocari marcam ; 
Pausanias, Phoc. CXtX; et on lit dans la 
lot des Bavarois : Si quis aliquem de equo 
sno deposuerit, quem marc Galli votant. 

Mar ( vir nobilis ) , maire. Maor, dit 
O'Brien, Facolôir GaoidhUge-sax-Bhéar- 
/a, s. v°i steward ; among the Scots wasan- 
ciently the same with Baron. Une origine 
latine (major) n'est pas non plus impos- 
sible ; le litre de maire est donné à une 
femme dès le 12 e siècle : 

Belle Doette prist s'abbaie a faire , 
Qui meut est grande et ades sera maire. 
Romancero François ,p. 48. 

Mara ( ephialtes ) , cauchemare , in- 
corabeus daemo; l'expression anglaise 
( nightmare } et allemande { nachtmar ) 
est aussi dérivée de l'islandais. 

Mark (nota) , marque. 

Mark (limes), marche, vieux français : 
Ot el pais-trois chevaliers , 

. Larrons , robeours grans et fiers -, 
Cele marche ore molt gastee 
Et molt essilie et robee v 

Romant des sept Sages , v. 3738. 
De là viennent aussi l'espagnol comar- 
ca, contrée, frontière, èt le français 
marquis. è 

Marra ( «ignare ) , marquer. 

Marka ( observare ) , remarquer. 

Marskalr ( magister eqnitum ) , ma- 
reschal. 



MARevuf ( ceta ) , mafsema. 

Masa (nogari) , mmer; amuser ; nw* 
sard ; il y. a en Basse- Normandie nue 
montagne dont la vue est fort belle , 
que Ton appelle Museresse. 

Massa (oceidere) , massacrer, massne, 
ma«se d'armes ; matar signifie tuer eu 
provençal et en espagnol. 

Mastr ( malus navis ) , mastro , por- 
tugais ; mastil r espagnol ; mast -, vieeX 
français. 

Mat (cibus), mets; mat, vieux f fian- 
ça», lait caillé. 

Mata (moderariy , fnâter. Probable- 
ment le matée dont se sert Goiart a la 
même origine : 

Non pas comme personnes mates 

Fièrent sus ecus et sus plates. 
Branches des royaux Lignages, t. II, v<£30fc 

Mata (capere), mat, vieux français * 

Me mist ala terre lot plat, 

81 me laissa henteue et mat. 

. Roman* dou Chevalier au Lyon, ap. 
Afabinoyion, p. 140. 
C'est dans le môme sens que Lafontaine 
a dit, Fables, 1. I, f. 18 : 

Honteux comme un renard qu'une poule 
aurait pris. 

Nous y rattacherions aussi l'origine de 
mat , terme du jeu des échecs , plutôt 
qu'à mat, exlremum perictilum. 

Matbnaut (nauta), matelot. 
Mati (aequalb), maliego , vieil espa-, 
gnol, grossier. 
Mbid (arbor), mai. 

JHengi (multitudo) , manti , vieil ita- 
lien; maint; l'anglais a rejeté UQ sans 
prendre le T, many. 

Meria ( contundere ), merrer , vieax 
français : 

De ses denx noms son vis m erra, 
Et tout son cors mist a essil. 

De\l 'ermite fui s'enivra, v* ara. 
Le participe prend un A et pourrait bien ' 
être devenu dans un sens figuré le radi- 
cal de mari , main , marri : 
Plus no puet l'on fait mairir 
Quedo sa levriere ferir. 

Romans des sept sages, v. 980». 
Molt fu li rois corecous et maris. 
Romans de Garin li Loherenc , v. 3041t. 
Marido avait la même signification dans 
le vieil espagnol, Fœma del CWd , v. 



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ifcO, et maréd l'a conservée en an- 
glais. Il ne serait cependant pas impossi- 
ble que merrer et mairir fussent deux 
mots différents, dont le premier serait dé- 
rivé de L'islandais, et l'autre de moerere. 
, Menn ( hommes ),meyne» vieux fran- 
çais: 

De la meyne e de sa gent. 
* Conquête de f Irlande, v. 133. 
Gnlrouve aussi maisnie - 

Andoi orent rices maisnieS , 
• Lor terres ont malt àamagies* 
Bornant de Rou , Ms. 698 ap« Raynouard , 
. Observation* , p. in. • 

Mistr (maximus) * mestre de carap, 
et probablement aussi mestre de cha- 
pelle. Dons le patois normand , Maistre 
s'emploie souvent au lieu de Monsieur. 
Mestre, mestrie, signifiaient aussi, en 
vieux français, savant , science : 

Sul Deus esteachanz e mestre. 

BenoH , Chronique rimee, v. 59. 
Les set arts su , si en fut maistre. 

tf&rbed, Pierres Précieuses. 

L'adjectif s'est conservé dans maistre és 
arts, et une expression absolument sem- 
blable existait en islandais t Thoroddï , 

S* ni vivait au commencement du 11 e siè- 
e , était surnommé runameistari , 
maistre ès runes. 

Middegi (meridies), midi. La syncope 
du latin semble aussi probable , quoi- 
que dans les langues romanes le R se 
retranche moins souvent que le G ; et 
un passage de Varron donne une nouvel- 
le vraisemblance à une origine latine : 
D antiqui , non R , in hoc dicebant , 
ut Praeneste incisum in solario vidi. 

Milt ( lien ) , milza , italien , rate. Le 
changement au T en Z était assez com- 
mun en italien : frinzare vient du go- 
thique fritan ; stronzo , du vieil alle- 
mand strunt , et tcotolare est un dimi- 
nutif de scozzare. L'espagnol melza don- 
ne une nouvelle vraisemblance à cette 
étymologie. Meussa, patois du Jura, a 
gris le S au lieu du Z , et changé le L en 

MiKKV(minuere), mjgnarder. Le N et 
le K ont été changés de place ; le pro- 
vençal amigar a , suivant son usage , 
rejeté le N. 

JIiocba (extenuare), mioche. 



Mion (tennis), mîoot, vieux français t 

gracieux : 
Qant tout ceo voi , et que ieo penserai , 
Cornent nature ad tout le monde surpris, 
Dont pour le temps se fait minote et gai. 
Gower , Le jolif temps de Maij, ap. Warton, 
t. II, p> 338* 
Une fille ot de bel cors gent * 
Qui molt estoit mignote et betai 
De Us Pucelle qui abevra le polain, v. 19< 
BfiONi (vir gracilis), mignon. En celto- 
bretoo, mignoun signifie ami. 

Mis avait la valeur d'une négation 
dans la formation des mots : miselldri , 
misbruka , misgat , et nous avons aussi 
mésallier, mésestimer y mésuser ; dans 
plusieurs autres mots : mépris, mécomp- 
te^ méconnaître, le S s'est perdu com- 
me dans décréditer, qui vient de discré* 
dit. 

Mor (fruticetum) , morne. 

MoRDR(caedesfurtiva), mordre, vieux 7 
français ( Gaffe, V. 21901 ) ; meurtre \ 
on disait aussi mordrir, murtrir: 

Mais Dex ne veutque je fuise mordris. 

Romans cTJubri U Borgonnon, fol. XXL 
On le trouVe aussi dans le Romans des 
sept Sages , Ms. du Roi, 7069 , fol. 184. 

Mot (concursus), émeute) se mutiner* 

Môj; (filius) , mfgiu , mesciu , vieux 
français, jeune homme robuste; ils 

Ê ouïraient venir aussi de megin , forces 
n* patois normand, ftlset signifie ufl 
petit garçon. 

Mugi ( multitudo ) , mucha, espagnol ; 
mucchio , italien , beaucoup ; macca , 
italien , abondance ; amas, monceau. 

Mcssa (eucullus), aumusse; almutias 
est de la basse latinité; 

Mustard ( sinapi ), moutarde. Peut- 
être est-ce un mot nouveau; nous ne 
nous souvenons pas de l'avoir reacontré 
dans un vieil écrivain. . ' " 

Mcstëri ( templum ) , rausler , mous- 1 
tier , vieux français} mostero, vieil ita- 
lien j monastère. 

Nakinn (nudus), nacbe, naîges, vieux 
français , derrière t 

Fui deci , si feràs que saines ; 
Ou tu auras parmi les naiges 
D'une grosse aguille d'acier. 
Les deux Bordeorsribaut,** 175* 
Nudit s se prend quelquefois dans le 
même sens. 



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^•tfatfu ( nympha ) , nonnane , nonne , 
Vieux français, jeune fille consacrée à 
Dieu. 

Nb (non), ne; il peut venir aussi de 
»«f , comme le « du vieux français ve- 
nait de aie. 

Nbbbi (rostrum aviûm) , nebbe, vieux 
français, bec. 

NBFi(ramus ramiltae), neveu. Nous 
avons cité cette étymologie , parce que 
le F se rapproche bien plus que le P du 
son du V ; mais nous n'en croyons pas 
moins que neveu vient de nepei. On le 
trouve écrit nepveu en vieux français , 
nebt en provençal (Ferabrat, v. 2201), et 
la forme latine s'est conservée tout en- 
tière dans népotisme. 

Nofto (septentrio), nord* 

pBLATA.(pastillum), onlie, vieux fran* 
ouïs; oublie. 

Odal (praedium hereditarium) et àll 
(totum), allodiuro, basse latinité; alleu , 
Tieux français , possession héréditaire. 
TSP*./*? Sentit Màgni Régit, p. 
458, ed. de Thorkelin, et Grimm, Deut- 
ttohe Recnttallerthumer, p. 265 et 492. 
On i a vouluy rattacher l'étymoïogie de hi- 
dalgo ; mais il nous semble une abrévia- 
tion de hijo de algo, ou de hijù dai Go- 
dot, ' 

Orlog (fatum) , horloge. 

Ol (cervisia), aile, bière sans hou-* 
Wen. 

^Packa (sarcinas colïigere) , empaque- 

Pagki (volumen) , paquet. 

Pakta, (pignoraxi) r panir, vieux fran- 
çais , prendre des gages. Le T était fort 
souven^éliminé : aiguë vient à'acutut • 
chaire, de cathedra ; saluer, de salutai- 
re ; vouer, de botare. 

£antsari ( lorica) , panaera, italien . 
cuirasse. ' 

Para (segmentnm carnis), braon, 
Vieux français : 

Un braon tranca de sa quisse -, 

Larder le fist et bien rostir. 

Romani de Brut, v» 14658» 

Parruk (galericulum), perruque. Une 
origine Scandinave nous semble fort in- 
vraisemblable ; c'est une idée trop raf- 
finée. ^ 

Part (proprium) , par** 



PBROAHENT(membrana), parchemin. 

Perla (margarita), perle. 

Pi ara (stimulare), piquer. 

Pilaqrins (peregrinus, religiosus), pè- 
lerin. ' r 

Pilts (s'tola muliebris), plisson, vieux 
français; pelisse» 
Pipa (fislula) , pipe. 
Pissa (mingere), pisser» 
Plao (emolomentum), placques, vieux 
français , espèce de monnaie. 

Plaoa (tract !çç) , plag, pleti , pleito, 
provençal ; plaid , plet , vieux français , 
accord: . 

Li reis al cunte asura 
Que sa fille a lui durrâ, 
Quant il lui veudroit en aie 
En Irlande de sa baronie.* 
Quant fini unt ioel pleit. 

Conquête de Ç Irlande, v. 36§» 
PlacUum a le même sens dans les lois 
des Barbares.; on le trouve aussi dans 
Pline, 1. XIV et XV; mais il y est em- 
ployé dans une acception différente : il 
signifie opinion, Soyjxa. 

Plata (lamina), plate, vieux français i 
Tuit cel espuer fud cuvert et adubez de 
plates . d'or ki ert très fins e esmerez ; 
Rois, \. III, c. 6. C'est peut - être aussi 
l'origine de plastron , en anglais breast- 
plale,ei de plat, quoique ce dernier 
mot poisse être également dérivé de 
rtlazvç, et que pla signifie uni en pro- 
vençal. 

Plats ( spatium ) , plaza , espagnol ; 
place. 

. ' Plocka (decerpere) , éplucher. 

Pou (saccus) , poque , vieux français ; 
poche. 

Pris ( pretium) , prix. 

Prisa (laudare), priser. 

Prof ( probatio )., preuve. Ce mot 
pourrait cependant être d'origine latine f 
ptoba est pris dans cette acception par 
Ammianus Marcellinus, c. XXI, et Qm'n- 
tilien a employé probatio dans le même 
sens : Haec omnja generaliter kioxîiç 
appellanl , quod etsi propria interpre- 
taiione dicere fidem possnmus, apertius 
tamen probationem interprelammur ; 
Intl. orat., I. V, c.10. 

Prof (tentamen), épreuve; probatio 
a eu quelquefois aussi cette signification : 



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— 266 



Atbtetar iim probetto ; Ciaero , DeOfflo. , 
1/ 1 , c. 40. Geiumae récusant limae pro- 
bationem;Plitrius,ffûf. JVat t ,l.XXXv&, 
«.13. 

Prof a (experiri ) , éprouver. 

Prud (urbanus) , preud , prus, vieux 
français , vertueux, loyal. Quoique le 
changera en t du B en D ne puisse être 
Justifie par aucune analogie de pronon- 
ciation ni d'écriture, une origine latine 
ne- serait pas impossible ; pendant le 
moyen âge on appelait les qualités d'utf 
preux chevalier probitates; prend ,prude, 
sé prenait- toujours en bonne part : 
Si vous dirai tel es nouvel es . 

Sui aus maies famés sont bêles, 
t aus preudes famés pesanz. 
De la Chinehefache , y. 3» 
"Voyez aussi lé Fabliau de la malé fusette 
qui conchia In preude Feme , ap. Barba* 
«foy l - U» p. 92y éé. deMéon. 

Pw*r (pnlvis-), poudre ; poudrière, 
vieux français , tourbillon de poussière, 

Pumpa (exantlare) , pomper. 

Posa (sponsa) , épouse ; peut-être aussi: 
du latin ; on trouve spuse dans le Lais 
<f£Wduc,v. 1087. 

Put a (raeretrix) , putain. 11 paraîtrait 
««pendant , ainsi que noos l'avons déjà 
dit , que ce mot aurait été pris d'abord 
en bonne part : on trouve maie putain. 
dans le Plutarque d'Àmyot, t. Il, p. 207, 
éd. de Clavier. 

Qveda (dicere) , quider , vieux fran- 
çais , dire, d'après Roquefort, Glossaire 
de la Langue Romane, s. v° Qaedende ; 
t. II, p. 414. Nous ne l'avons jamais vu 
dans ce sens, pas plus que le verbe qua- 
der cfité par M. Bergmann ; nous ne le 
connaissons qu'avec l'acception de pen- 
ser, et nous le croyons une contraction 
de cogitare. On trouve aussi çolo en vieil 
italien ( mal eoto , ap. Dante ) , xucrv&p 
en albanais, et cuida , soin , préoccupa- 
tion, en provençal. Quota (disait) s est 
conservé en anglais., 

' Qoitta (Kberare), qui! ter, vieux fran- 
çais ; quitte, quittance, quitus, acquitter; 
cbito, vieil italien., repos. 

Rabba (joeulari) , rabbater, vieux 
français : 

O Esprit donc; bon feroit , ce me semble , 
Avecque» toy rabbater toute nuict ! 

Afarot , Epigramme XII. 



Onappelaitleslutinsrabats.Voyez Gabba. 
C'est aussi l'origine du vieux français 
rabardel, tapage, cris de joie ; 
Li chevalier Anticrist font 
Le rabardel par grand déduit. 
Li Tbrneimens Anticrist, fol. 217, r° t col. 2. 

Racki (canis) , roquet ; racaille , com- 
me canaille vient de canis. 

Rackr (fortis) , rancar, vieil espagnol , 
vaincre , poursuivre l'ennemi : 
Quando enlran in campo non se quîeren 

rancar. 

Poema de Mexandro, SU LIV, v. 4. 
On en avait fait aussi un substantif , ar- 
rancada, Poema del Cid, v.594, 1167. 

Rad (ratio) , r adresse , vieux français , 
raison. 

Rad (navis) , radeau. Nous n'avons 
rencontré ce mot que dans VEgihsaga , 
p. 434 , et le vers est fort obscur ; il ne 
serait pas impossible que radeau vînt de 
l'allemand ruder, rame , et signifiât un 
navire allant à la rame. 

Radvis (prudens), ad visé, vieux fran- 
çais, prudent; adviser, vieux français , 
réfléchir. Ce dernier mot s'est conserv 
dans le langage constitutionnel de l'An- 
gleterre : le Roi dit qu'il advisera au . 
bills qu'il refuse de sanctionner. Raviser 
s'est conservé comme verbe réfléchi. 

Rafa (vagari) , raver, vieux français , 
courir, marcher au hasard. 

Raka (radere), raguer, vieux français , 
encore usité au participe passé ; racler. 

Ram (fortis) , aramio , vieux français. 
Nous ne l'avons vu employé que dans 
l'expression bataille aramie , bataille 
rangée : 

Ki son anemi trovo en bataille aramie. 

Roman* 4e Bov,f.wg&+ 
Ram signifiait aussi rotuttus, et pour- 
rait être l'origine de rari, nom du befter 
en vieux français, qui s'est conservé 
dans le patois normand; le Vocabd— 
laire de Saint-Gai écrit ram, et l'on dit 
encore dans la Hague: fort comme un 
ran ; marran ( mauvais ran ) était hs ' 
nom que l'en donnait au mouton; 

Ran (spolium), rançon. On ajoutait 
quelquefois cette syllabe dans la forma- 
tion de» noms français : hameçon vient 
de kamue, enfançon d'enfant, cuisson 
de cuire, etc. Le mot suivant ne permei 
pas de conserver de doutes sur cette 
étymologie. 



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tUfttA* (praodalwmdus}, rançonner* 

Ras (cursus), raise, vieux français» 
incursion ; ras, bouillonnement de l'eau 
produit par deux courants ou deux ma- 
rées qui se rencontrent .avec force : ras 
dé la Hague, ras de Rarfleur, ras de 
marée. 

Rata ( in aliquem casam cader e)* ra- 
ter, 

Racst (sonus clarus) et Hbugià (vi- 
brare ), rotnhenge , rotruhenge , vieux 
françaià, àir, refrain- : 

Et« estait si affaitiez 

De dire lais, et noviax sons, 

Et rotrubenges et chansons. 

Lais de f oiselet, v. 83. 
11 avait pris aussi un R dans le vieil al- 
lemand rotruwange ( Tristan, v. 807-7)". 
Cette citation prouve que M. Zi émana, 
Mittelkochdeutsthes WVrterbuch,?. 329, 
s'est trompé; en l'expliquant par Sang- 
weise znr Roten. 

REFiAz(vulpinari), refaire, patois nor- 
mand, attraper. 

Rbgist (index), registre. 

. Re da (moveri), rauda, espagnol, tor- 
rent ; randir, vieux français : 
Tan con chevax M pot randir. 

Ià chevaliers a VEspoe, v. «f 0. 
Le substantif randon était surtout fort 
usité: 

Têts lut en vint volant de grant ràndon. 
Bornant d'Agolant, 
II avait 1* même forme en proveuçal : , 

Pus tost cor de rando no vola esparvier. 

Ferabras, v. 173. 
On trouve aussi randonnée : 

. Sanc issir de plaies ouvertes 

A grant randonnée et agoutes. 
Branches des royaux Lignages, t. II, y. 3619. 

Roita (collectb) , rouie, vieux fran- 
çais : 

Maiz lunge esteit la rute arrière» 

Romans de Rem, v. 10837* 
Ainsi comme nous en alions a pie et a 
cheval, une grant route de Turs vint 
hurler à nous ; Join ville , Histoire de, 
saint Louis. En slave rota signifie com- 
pagnie. 

. Renta (foenns), rente. 

Rstt (jus), dret, vieux français; droit. 
Sans le mot suivant , nous ne l'aurions 
pas compris dans cette liste. 



Retxa (jus in aHquwffl exeqni j, rei* 
ter, viettx français; 

Le fiz Estepbeneplfeya sun guant, 

Al rot le tendi memtenant t 

De quantque lui saverat reUer, 

Lui vodrat Robert adresser 

En sa curt mult volenters. 

Conquête de- 1 Irlande, r. Ml/ 
Arrêter, faire arrêter, ont la même eri-* 
gine, ainsi que le provencat reptar, -ne* 
cuaer. 

Rifa (lacerare), riffer, rifrer, vient 
français : Cil crièrent a halte voix, si se 
trenchrerent si came fud tur usages, de 
cultels, e riflerent la charn jusque H fu- 
rent sanglez (ensanglantés) ; Rois, 1. III , 
c. 18> v. 28. 

Rifaz ( se invicem lacerari ) , rifar , 
espagnol, se disputer. 

Rik (potens ), riche, vieux français i 
IA amiralz est riches e puisant. 
Chanson de Roland, st. GXXII, v, 9* 
Et y eut maint riche coup feru entre 
i celles parties ; Monstreiet, t; II, fol .'40, 
v°. Rico bn espagnol et rie h en catalan 
avaient quelquefois le même sens : Los 
richs hemens eren aixi anemenats, no 
perser rich&o tenir molts bens, sino 
per esser. de clar liuatje y poderosost 
Bosch, Titols de Uonor de dathalunya, 
p. 320. 

Ringull (homo mentis non compos), 
ringaille, vienx français, gens inutiles, 
valetaille : 

Totes ses nez- a bien garnies; 
De bonne robe et de vitaille ; 
Dedens mis tote la ringaifiê. 

Romans de Rrtst, v. 8M. 
Ript ( stragulum ), rideau. Le P suivi 
d'un T était fort souvent éliminé ; on 
écrivait autrefois : ptisànne , achepter, 
bapiesme t e script. 

Rita (scripiura), dritat, provençal, 
justice ; la Provence était un pays de 
droit 'écrit. 

Rock ( coins }, rocca , roccia , italien ; 
roca, rueca, espagnol , quenouille. 
ÏIocr ( amiculum), rochet. . 
Rox (turbo), roce, espagnol, nté* 
lange, frottement. . 
Rolla ( volumeu ), rôle. 
Rota (eruere), rot, vieux français : 
Maint chevalier a le terre verse 
Et maint haùberc et rot et desafre. 
Romans tfÀubri li Borgonnon, for. 113. 



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On disait aussi corroute: 

L'estolre en ont corroute des bians dis 

IBtlor mencoigne etadjouste et mis. 

Roman* de Garin U Loherenc. 
On en a dérivé aussi le provençal rota , 
et le français déroute, vau-de-route. 

Rottâ (glis), rat. 

ROnd (clypeus], rond; c'était la 
forme ordinaire aes boucliers. Les Ci- 
gains appellent un cercle rundo ; mais 
on ignore trop complètement leur lan- 
gue et son histoire pour en tirer quel- 
ques conséquences. Le petit nombre de 
mots que nous connaissons semble in- 



Sigda (falcula gramen secare) , segar, 
espagnol ; scier. 

Sigla (navigare), sigler , vieux fran- 
çais : 

Tant siglereûtDaneiik'en la terre arrivèrent. 

Romans de Hou, v. 1081 . 
La gent Artur a joie aloient, 
Bon vent avoient, bien sigloient.' 

Bornant de Brut, v. 11533. 
On disait aussi singler : 

La neif Tirent qui vint singlant, . 
Si cum li flos veneit muntant. 

Lait de Gugemer, v. 909. 



diquer des rapports avec le sanscrit et L'espagnol avait adopté aussi le N , sin 
^français : aïisi schoc signifie chou; . ^ar , et nous disons encore cingler; le 



barpy grand ; pommya, pomme ; etc. 
ÏIOsk ( strenuus ) , risquer. 
Rulla (cylindrus), rouleau. 
Rumba (procella pelagicar), trombe. 
Rgpla (spoliare), rallier. 
Rqst (radis), ruiste, vieux français: 

Sie ce se vient as ruistes cops donner 
ait saurai bien paiens agraventer. 

Romans d'Jymeri de Narbonne. 
Il se prenait en provençal dans le même 
sens : 

A Golafre n'an mot gran ruste colp donat. 

Ferabras, v. 4079. 

C'est probablement aussi l'origine de 
rustre tt de rustaud. 

Rtlla (voiutare) , rouler. 

Rtm (mugire), bramer. 

Rx&i ( vindicta ) , racbe , vieux fran- 
çais; rage. 

Sa (is), ce; ça> 

Sa* (succus), sève. 

Saka (nocere), saccager. 

"Sal (atrium), salle; salon. 

Salât (lactuca saliva), salade. 

Saup (jusculam), soupe. 

Sauf (potus), super, patois normand , 
humer. 

Selleri (apium), céleri. 



S s'est changé en C , comme dans un, 
exemple précédente 

Signa (cruce signare),se signer. Cette 
expression semble bien d'origine sep- 
tentrionale : signad signifie benedictus , 
et signingar, characteres magici. 
Signet (sigillum), signet. 
S il a. (sulcare), sillonner; sillon. 
Sin (suns) , sien. 

Sir a (dominos), sire. Peut-être ce- 
pendant sira n'appartient-il pas à l'is- 
landais primitif, quoique nous sachions 
par le témoignage de saint Augustin que 
sihorra était un mot gothique, avec qui 
le senher provençal semble avoir quel- 
que liaison. Il faudrait- alors dériver 
« sire de xvpioç ou de senior , dont le 
français a fait sieur et seigneur. Cette 
dernière étymologie parait d'abord peu 
vraisemblable; il semble que Ton n'au- 
rait point donné à Dieu le nom de Senior, 
si Ton avait compris la signification que 
les Romains y attachaient, et nous savons 
par Joinville, p. 57 et 39, que saint Louis 
invoquait Dieu en lui disant : Beau Sire. 
Biais un passage de Gautier de Coinst 
laisse peu de doutes sur son origine la- 
tine : 

La sainte famé 1er respent 
Qu'ele n'aura james baron , 
Ami, n'espous, se celui non 
Qui sires est de tôt lou monde. 
De TEmpereri qui garda sa chastêe par 
moult temptaetons, v. 2789. 



c / .\ j »m> i m Voyez, sur l'origine de ce mot, Rask, 

Sbm (ut), comme; devant IE et FI le Àn % itning m faandskan eller nor- 

G et le S ont encore le même son , et la dUk Pornspr toet, p. 70;Zahu, Ul/Uas, 

cédille n est pas ancienne. • - — • - 



Sicd (faix), s ga, italien ; scie. 



p. 80,'etGrimm, Gôtting. An%eig. y WS&, 
p. 471. 



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Skafin •( strenuos ) , scaphion, vieux 
français , voleur de grand chemin. 

Skâk (ludus latrunculorum), échecs. 

Skaka ( quatire ) , escacher , vieux 
français ; secouer. Il signifiait aussi no- 
cere, et peut être, le radical de choquer: 
le patois normand lui donne encore le 
sens de heurter, 

.Sraj. (paiera), esquele, vieux-français; 
écuelle. ' 

Skamta (dividere) , escanteler , vieux 
français, mettre en pièces : 

81 valt ferir Escreiniz de Valterne, 

L'escui del col li freint e escantelet. 
Chanson de Roland, st. XCVIII, t. 4. 

Skar (circulas qui uno ictu falcis me- 
titur), escoirre, vieux français ; équerre. 
Dans la glose, ap. Elnonensia, p. 20, 
sçuera est expliqué par angularia. 

*Skari (agmen), scarre, vieux français : 
Bellatorum acies quas vulgari sermone 
scaras vocamus; Hmçmar (mort en 842), 
CPpera , t. II, T>. 1581 Peut-être cepen- 
dant vient-il de scala. En valaque, le L 
s'est changé en R, scari , et Ton dit en- 
core échelonner des troupes. Escadron a 
la même étymologie. 

Skarn (sordes), escarnir, vieux fran- 
çais , insulter : 

Cil e celés qui l'esgarderent 
L'escanûrent malt e gaberent 

Lais de Gracient, v. 189: 
Srarr ( gladius) et Ajbali. (usualis), 
scarsahi , vieux français , rasoir. 
Skebardi (navis), ga barre. 

Skenkia £infandere vinum poculo), 
chinquer, vieux français ; échanson. 

Skera (scindere, mactare), squarcia- 
re, italien ; eschequerer, vieux français : 
Et li eus ert eschequerez 
Autresi grant corne un portaus. 

Du toi Chevalier, v. 278. • 
Descirer, vieux français , déchirer ; de— 
cireure, vieux français, blessure; peut- 
être aussi escars. 

Skilling (solidus), escalin, vieux 
français , pièce de monnaie; il nous sem- 
ble cependant probable que shilling est 
on mot nouveau. 

Fxima (splendere), ascemer, vieux 
français , parer : 

Einsi vestue et ascemee. 

Dolopathos, p. 173. 



A Skip (navis) , esquif; eschipper, vieu* 
français , embarquer : 

A Korkeran est eschippes , 

À Corkeran en mer entra. 

Conquête de ï Irlande, v. 225, 
Dans le Vocabulaire de Saint-Gai, nwis 
est traduit par scef. 

Skipa ( ordinare ) , esquipar, vieil es- 
pagnol ; équiper. 
Skira (abluere, mundare), écurer. 

SxoPAZ*fmaIedicere, injuriari ) , esco- 
pir, vieux français, couvrir de crachats : 
Moult fu escopizetmoilKez 
Feras et bâtas et soi! lis. 
De F Ermite qui s'enivra, v. 559. 
Escopir signifie encore ortwftvr, uuu ie 
patois normand. 

Skorda (fulcire), escorar, espagnol 
et portugais , amarrer. . • • 

Srot (diversorium, caupona), escot, 
vieux franeais. 

Skotta (currere), eskauz, vieux fran 
çais, course, fuite : 

Fui s'en sunt par la montâmes 
Les Norwichefe e par la plaine; 
Leseskauz as ne» turnerent , 



Conquête de l'Irlande , v. 2475. 
Srrollt (strepitus), escroisj vieux 
français, éclat, déchirement de tonnerre : 
Quant il ot ce dit , si cria une voix ausi 
corne une busine , et quant ele ot crie, 
si vint uns escrois si grans de haut , k T il 
me fust avisqne le firmament feust chus; 
Romans du Saint- Graal. 

Sxrufa (cochlea), écrou. 
Srrjbmia (déforma re), esgrumer, vieux 
français : 

Lf heaumes fu de pierres durement aornez, 
If an puet riens esgrumer, tant fu il plus irez. 
Romans des Saisnes. 

Esgruner avait la même signification , et 
peut-être escremir, escrimer, ont la mê- 
me origine : 

Et le ber se défient, qui bien sceult escremjr 
De son bon brancd acier. 

Livres du roy Charlemaine. 
Egrimer, en patois normand , signifie 
égratigner. 

S*VFA^rejicere) f eacouvers, vieux 



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frauçais ; rester , criblures, Roque- 
fort , Glostaire,t. I , p. 508. 

Srum ( spuma ) , éçume. 

Skuta (lifourmca ) , escoi , vieux fran- 
çais : 

La mer passèrent a nez et a escois. 

Romans de Garin li Loherenc , v. 21665. 
Le provençal escoi s'en rapproche en- 
core davantage. 

Slbncia (projicere) , eslingue, sieux 
français, fronde, flèche ; élinguer, patois 
normand, lancer, jeter. 

Smak ( mm ) > aemague r pieu* &an - 
çais. 

Sweltà (fusio metallorum ), smalto , 
italien ; «smarlto, espagnol ; émail. 

Snak ( anguis), chenille. On a séparé 
les deux premières consonnes par une 
voyelle , comme dans Kanut de Knut , 
. smaque de smak , et remplacé le son 
dur du S par celui du CH.«Ce change- 
ment ay ait lieu assez fréquemment: 
tufan se disait chupar en espagnol; 
tlahta, scJiiatla en italien; scintilla, 
ichinleia en va laque ; en yjeqx français, 
on écrivait indifférexnment dans quel- 
ques dialectes des deux manières ; on 
faisait même rimer le S avec Je <3H : 

Su'il lor rendra lor serviphe 
olt largbement a lor devisé. 

Roma%$ des sept Sage* y. 457. 
Snak a pu donc se prononcer chenok, et 
en ajoutant un des diminutifs, qui étaient 
alors beaucoup plus communs que main-* 
* tenant, quoiqu'il nous reste encore fau- 
cille, flottille, mantille et peccadille, on 
a formé chenille. Peut-être Voruga pro- 
vençal vient il aussi de l'islandais 
orm serpent, et ruga ridé. 

Snapi (gnatho), chenapan. 
SNE.CX1A (Dristis), esneke, ssnesqye, 
yieux français, vai$seau léger : 
Es busches sont les chevaliers, 
Et es galeesîes archiers, 
. El les esnesqueset les nez 
.portent les tentes et les trez. 
Romans d'Jlhis. 
JSiuall (celer ), sgello, italien r jgnnl , 
isnel, vieux français : 

Ws serrai si légers e ignala e ates. 

ChatUmagnes,\.6V& r 
Saint Pois en ot raolt grant angoisse* 
Tornez s'en est isnel le pas. 
Du Vilain qui conquit Paradis par plel. 



Dans le Vocabulaire de Saint-Gai, Snet 
est expliqué par ropustus ; mais dans une 
glose du 9* siècle, ap. Greith , Spicile- 
gium Vaticanum , p. 52 , isnel canes 
est traduit par velox vasallus. Il a dans 
le Ludwigslied, 1. 54, le sens de fort: 
Snel en koen : dat was hem aengeboren. 

Sok (res), cose, vieux français: 
Qui les viegnesekeure ains que li cose empire- 

Adans d'Arras, Chronique rirnée, v. 269. 

Une origine latine (causa) est fort pos- 
sible ; mais cette transposition de let- 
tres est fort commune dans toutes les 
langues ; elle semblait si naturelle aux 
Scandinaves , que les scaldes rem- 
ployaient quand la versification le de- 
mandait ; ils disaient sigyn pour signy, 
stirdr pour stridr; Olafsen, Om garnie 
Nordens Digtekonst , p. 126, Les noms 
propres eux-mêmes n'eu étaient pas 
exempts. Alexandrie s'appelait On sui- 
vant saint Cyrille, Opéra, t. II, p. 274, 
et No d'après saint Jérôme , Opéra, t. 
III, c. 1294, Notre Roland est devenu 
Orlando en italien, et Roldan en espa- 
gnol. Argur et ragur ont la même si- 
gnification en islandais, engrolar et en- 
gorlar en portugais. Frasques et farces 
sont évidemment le même mot; pot se 
disait lopi en provençal; uopy-t} est de- 
venu forma en latin ; ^ct^a , lac ; fo— 
Hum ou fvWov leaf en anglais, etCiul- 
lo d'Alcamo a écrit grolia pour gloria : 
I slommi nella grolia. 
Poeli del primo secolo, t, ï, p. 8. 

Sortna (nigrescere) , sorn, proven- 
çal, sombre. 

Soknas ( desiderium ) , sogna , vieil 
italien ; sogne , vieux français ; soin ; le 
G a été conservé dans soigner. 

Spa ( praesajïire ) , spiare , italien ; 
espiar, espagnol ; espier, vieux fran- 
çais; espionner. Peut-être leur origine 
est-elle latine et viennent-ils de spicere, 
que Ton trouve écrit dans Plaute , a spi- 
cere , ou de spectare, 

Spaoi ( ensis) , spada , italien ; spede 
dans la glose, ap. Elnenensia; spee, 
vieux français ; espadon : 
Trancherai lux les testes od ma spee furbte. 

charlemagnes, t. 633. 

Spalha est pris dans ce sens par les 
écrivains de FEmpire. Tacite' dit des 
Bretens : Si aïKfiliaribus résistèrent, 



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— mi — 



gladiis ac pïiis legionariorum ; si hue 
verterent, spathis et hastis auxiliarium 
sternebantur ; Annal. I, XII, c. 25. Ce 
passage nous apprend déjà que, sinon le 
mot, au moins la chose qu'il désignait 
n'était pas romaine ; mais le témoignage 
de Vegetius prouve l'un et l'autre à la 
fois. In prima acie dimicantes , prin- 
cipes vocantur. Haec erat gravis arma- 
tura ; qui habebant cassides , ocreas , 
scuta, gladios majores, quos spathas vo- 
cant , et alios minores quos semispathas 
nominant; De Re Milit. 1. II, c. 15. Les 
Gaulois ne devaient pas connaître cette 
espèce d'arme, puisque César n'en parle 
pas ; le radical à'épée appartient ainsi 
très probablement aux langues germa- 
niques. 

Spanna ( spithama raetiri) , espan , 
vieux français ; empan. 

Spara (parcere), sparagnare, italien; 
épargner. 

Spaung (lamina), espingle, vieux fran- 
çais. 

Spengia (laminis confirmare) , espin- 
gler , vieux français. 

Sperra (repagulum), sbarra, italien ; 
barre. Barra était un mot gaulois d'a- 
près Du Cange , s. v° ; Pline parle d'une 
ville de ce nom, HiU. iVol., 1. III , c. 17. 

• Spialla (loqui) , épeler. 

Spiallari (collooutor), piaillar4. 

Spik (lamina) , pique ; piquet. 

S pilla (depravare), piller; gaspiller. 
Pilare est emplpyé dans ce sens par 
Ammianus Marcel. , 1. XXXI, c. 2, et on 
lit dans Festus : Pilare et compilare 
sunt qui graecae o ri gin i s pu tan t. Nous 
croirions volontiers à l'origine latine 
de piller, car pUare se prenait quel- 
quefois dans le sens de premere : 

Pevcutit r atone hastam piknn prae pondère 
frangit. 

Hestius , ap. Serv. eAJeneid, h%U, v.t«l„ 
Et piler a cette signification dans le pa- 
tois- normand. 

Spillir ( praede*) , mlUrd ; on trouve 
aussi piiatrix dans Titiuius* an. Nosnius, 
p. 259. 

Spiot (hasta) , spiodo , italien ; épient 

Spiss (aromata), épice. 

' Spori ( calcar ) , anoure , vieux franV 
eais; éperon. 



Sprirlà (membra conculire) , esprin- 
guer , vieux français : 

Chaseuns les sa tousete , 

Notant a la mosete , 

S'en vont espringant en housiaus. 

Chanson, ap. Roquefort, Poéiie Fran- 
çoise,?. 368. 

Stada ( mansio ), estada , espagnol , 
habitation. 

Stall ( sedes ) , stalle ; estai! , vieux 
français ; étal ; faldestueil , vieux fran- 
çais; fauteuil; le vieil allemand était 
valt— stuol. Une origine latine semble 
peu vraisemblable , quoique le Vocabu- 
laire de Saint-Gai explique êtabulus 
( stabulum ) par si al. 

Stiara (deturbare) , asticoter. 

Stiett (ordo , basis) , stietto , italien , 
race , espèce ; assiette. 

Stiga (scanderc) , stage ; étage. 

Stimpill (typus) , estampille. 

Stimpla (imprimere) , stampare , ita- 
lien. 

Stiorborp (dextrum latus navis), tri- 
bord. 

Stiori (gubernator) , estriman , vieux 
français , pilote : 

E esturmans e nés faldront. 
Romans 4e Rou,v. 1261i. 
Souvent, en islandais, mon, homme, 
termine les noms de métier. On trouve 
aussi estirmens; Romans deBrut,y.U9à^ 

Stofa (coenacolum hypogeum), stufa, 
Italien ; estuve , vieux français. 

Stock (baculus) , stocco y italien i es- 
taca, espagnol; estoc , estake, estache, 
vieux français. 

Veez-vus celeestache que le palais gustent ? 

Charlemagnes , v. 521. 

Puis le lièrent a l'estaicbe 
Et lui erachierent au visage. 

Passion de saint Etienne , ap. Jubinal , 
Mystères inédits , 1. 1 , p. 389. 

Stoll ( multitudo ) , stuolo , italien , 
troupe, multitude. Nous n'avons vu stoll 
pris en ce sens que dans la composition 
des mots : skipa-stoll , navium multitu- 
do , classis. En provençal et en portu- 
gais sfal, et toi en naïade * lignifient 
flotté. 

Stolt ( aunerbus ) , estolt , estout , 
vieux français , hautain ; il n& vientpaa 



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272 — 



de ttuliui , la signification est trop diffé- 
rente : 

Et il respondi doucement , 
Non pas a voiz dure n'estoute 
À mon cors, oe sai-ge sans doute ; > 
Povez-vousbientolirla vie; ; 
Mais l'ame n'ocir ez-vous mie. 
Branches des royaux Lignages , t. II, 
v. 1364. 

Striali (radius) , strale , vieux fran- 
çais , rayon ; strié ; peut-être cependant 
Tient-il de striatus. 

Strid (bellum), estrif , vieux français, 
Combat : 

Un poi loignet de Damiete, 
Près de la devant dite illete, 
Ou l'un des oz l'autre ataine, 
Est grand l'estrif sur la marine. 
Branches des foyaux Lignages ,i. II, v. 909. 
Le changement du D ou du T en F ou 
en V est fort rare; cependant lesÉolïens 
disaient ylarou pour ©Aarat , ovyao. 
pour oO0a/>. Les Latins ont fait fores de 
Gupctt; assouvir peut venir du gothi- 
ue gasolhjan; soif vient de sitis , et 
ans quelques «manuscrits bled est écrit 
bief. On trouve d'ailleurs écrit estri 
sans F : 

Tant i a guerres et estris 
Et tant i avez anemis. 
Partonopeus de Biens , fol. 131 , recto , 
col* S , v. 19. 

Strid (angor animi), estri ver, vieux fran- 
çais, être vexé , se fâcher. Doîgnes a'rfous 
eawes que nous en beuvons. A ceci res- 
pôndit Moyses : Pourquoi estrivez-vQus 
.contre moi , et pourquei temptez - vous 
. nostre Seigneur; Vieille traduction de 
la Bible, Exod. t c. XVII, v. 2. 

Mainfrois, qui descendi de lui, cuida régner, 
Ensi qu'il avoit fait, et au pape estriver. 

Adans d'Arras , Chronique rim$e, v. 283. 

Faire estriver s'est conservé dans le pa- 
tois normand. & 

Stdr ( moeror ) , estur, estour, vieux 
français, combat; on dit encore en Bas- 
se-Normandie : faire de la peine , pour 
faire du mal. Estour semble d'abord 
n'avoir signifié qu!une attaque , un as- 
saut : 

A Rollant rendent un estur fort e pesme 

(pessime). 
Chanson de Roland, st. CL V , v. 7. 
Benoît disait encore estor champel en 



bataille; métis on a dit pins 'tard èsiàr 
campai , et d'autres passages sont aussi 
clairs: 

Et Olivier et vos me serviroîs, 
O mon neveu dan Rollan le Courtois, 
Et m'oriflambe en estor porterois. 
Romans de Gérard de Viane, v. 3603. 
C'est probablement le radical d'étourdi : 
les grandes douleurs accablent et étour- 
dissent. 

Stydia (fulcire), estay, vieux français; 
étais ; étayèr. ^ 

Sud (meridjes), sud. 

Sulla (miscere), souiller. 

Scnd ( natatio ) , sonder. On sondait 
autrefois en plongeant. 

Sapa (sorbere), souper. , 

- Sur (acetum) , sur; suret, patois nor- 
mand, oseille,, 

Sûsfdolor), souci. 

Svalla (profundare) , avaler ; on dît 
encore de quelqu'un qui dépense sa for- 
tune qu'il la mange. 

Sveit (comitatos), suite. 

Sverm ( tnrba ) , sciame , italien ; es- 
saim. 

Sari (juramentum), serment 

Tabl (alea), tables , vieux français : 

Allouant demandent dez et tables. 

Bornons de Brut, v. 10836. 
Grégoire de Tours et Frédéçaire parlent 
déjà du jeu des tables , qui , ainsi que 
nous l'apprend Joinville , se jouait avec 
des dés. Une vieille romance , citée par 
Cervantes, nous apprend que ce jeu était 
connu en Espagne : 

Jugando esté & las tablas Don Gayferos, 
Que ya de Helisandro esta oblivado. 

On trouve aussi en allemand %abel-spil; 
Kuonrades von Yizzeburc, Trojanischer 
Krieg , fol. 40. Nous disons encore les 
tables de trictrac. 
Tad (fumus) , tai, vieux français : 
E l'a flatiesans délai 
Enverse en un si poant tai. 

Li Torneimens JnUcrist: . 
Les changements du D ou du T en I sont 
rares; cependant rayon vient de ra- 
,dius;\e vieux français cratre, de cre- 
dere ; le portugais pxaia , de prato ; le 
provençal laire , de latro , et paire , do 



I 



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— 273 — 



palet ; veriugei signifie vertu de Dieu , 
de l'allemand ou de l'islandais god, et le 
vieux français beffroy s'écrivaU aussi 
hejflroit. On disait en bas-latin belfredut 
eiberfredut: Ingentem machina m quam 
berfredum vocitaot contra munitiohem 
erexit, et copiose béfiicis apparatibus 
instruxit ; Ordericus Vitalis, HitU Ec- 
oles. , 1. VU!. En italien, c'est baiti- 
fredoj 

Tar (nisus), tache. 

Tak (plevritis), tac, patois normand. 
U en meurt comme du tac est une locu- 
tion vulgaire en Normandie, d'après 
Pluqnet, Conte t populaires , p. 96. 

Taha.( tangere ) , attaquer. Il pourrait 
venir du latin , qui rejetait le N dans plu- 
sieurs de ses flexions , du grec Gi<p&> , 
du gothique ieka , eu de l'islandais Ipoka. 

TAP(vigor), taper; t*pe. 

Taska (pera ) , tasca , italien , bourse. 

t Tefia ( morari , impedire) ,. deveer, 
vieux français , refuser; empêcher : 
Tut en rang en après fu la harpe livrée : 
A chescun pur harper la harpe est 

. - , • commandée 
Et chescun.! harpa s vileins soit qui devee. 
Bornant du roi Hom. 
Tbik (prodigium), tece, vienx fran- 
çais, exploit : 

Le» teces Artur vous dirai , 
Noiant ne vous en mentirai. 

Bornant de Brut, v. 9280. 

Tblgu (ascia), talloce, vieux fran- 
çais, hache : 

Depuis vèiz en Esposse 



Le. roy Jacques meurdrir 
D'espee et de talloce. 
Ghastelain, Recollection, an, Riteon, 
Ane. Songt and Bal. , 1. 1, p. U6. 

Taloche signifie en patois normand un 
coup vigoureux, et talhs, en provençal, 
une faux ou une fourché. ' 

Telia (numerare), taglia , italien, 
impôt, rançon; taille , vieux français; 
taillable. Deiling ( distributio) pourrait 
aussi être le radical. 

Temia ( subigere ) ," timon. 

Tiarga (clypeus) , tlrge. H 

Toa ( laniâçium ) , toie, vieux fran- 
çais ; laie ; toaille , toute espèce d'étoffe 
de laine: 



Et fut sa lete entortillée 

Très ordement d'une touaille 

Qui moult estoît d'horrible taille. 

Bornant de la Bote , v. 141. 

Mais cele fist avant covrir 

Les pastez soz une touaille. 

Du Pretire et de la Dame, v. 36. 
En provençal , toalha signifiait un lin- 
ceul. Chaucer s'est servi aussi detowaile 
dans le sens du français, et Kuonrad von 
Vizzeburc de Iwchele. Il ne semble pas 
probable que tous ces mots différents 
soient dérivés de lela. 

Toga (ducere), louer, vieux français ; a- 
toar, espagnol; conduiredans un meilleur 
mouillage Le G a été syncopé ou changé 
en U; nous en trouverons tout à l'heure 
d'autres exemples. Si ce n'était un terme 
de marine, nous regarderions comme 
"i probable une origine latine; les 

igements eussent été les mêmes. 
Toli (instrumenta) , olil, vieux fran- 
çais, outil; peut être d'utile , quoiqu'on 
trouve en anglais tool. 

Topp (cirus), toupet, touffe. Topp 
signifiait tête en vieil anglais : 
And hent the thefe by the toppe. 
Metrical chronicle, ap. Warton, 1 1 , p. 99. 

Torf (gleba), tourbe. Le même chan- 
gement se trouve dans les autres lan- 
gues : en espagnol , abrego vient d'a/W- 
cut , trebol de trifolium , soplar de suf- 
flare ; en italien , bonté de fonte. 

Tortys (fax), tortis, vieux français; 
torche. 

TôFim (instrumenta magica), chif- 
es. A l'exemple que nous venons de ci- 
ir du changement du T en CH nous 
ajouterons nocher de naula , et flèche 
du vieil allemand flitz , l'espagnol mo- 
cho de mulzen, et l'italien goccia du la- 
tin gutta ; le C y a , comme Ton sait, le 
son de TCH. Un changement presque 
identique a eu lieu en anglais : l'anglo- 
saxon tifer est devenu cipher. Le mot 
italien est aussi cifera. 

Trafali (labor), travail. La liaison 
du F et du V est si étroite en français, 
que plusieurs adjectifs terminés en F au 
masculin prennent le V au féminin : 
bref devient brève; captif, captive; vif, 

lîu (se ostentare 
eut est assez i 

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en grec ttotï et îroxa ; en latin , foe- 
tus et foecundus , î'raïtt* et iracundus; 
en français, trou et creux; en valaque, 
hebeulu et ftefceucw. Annoncer vient de 
nunftart; l'italien poscia de posiea , 
dur ma de turma , faneiullo à'infantu— 
lus; le provençaUWôttc de *rtftu(um; 
le portugais arcere tfardere , et le vala- 
que tecium de ftïio. Ce changement a 
lieu jusque dans les inscriptions ; dans 
G ru ter , Inscriptiones antiquae , Ifwna- 
lïwi est écrit Munacius , p. DLIII1 , et 
Domilius, Domiciui , p. DCLXXX. 

Trappa (calcare) , treper, vieux fran- 
çais ; trépigner ; 

Mult les veissiez démener, 
Treper et saillir et chanter. 

Bomans de Rou. 
Probablement c'est aussi l'origine du 
vieux français trabecher, tresbuchier, 
trubucer ; renverser. 

m Vortf* orfcoll abatte et tree*to*ièr. 
Aetna** de Gérard de fïane, Y. 1330. 
Et le palais verser , vers terre trubucer. 
f . Charlemagnes, v. 6Ww 
Trabucar signifiait aussi en provençal 
précipiter ; trébucher ne se prend pîvfe 
«Uns ta même acception. 
. Tràcll ( malum daemonium ), drôle ; 
troler. 

Tue (tignutn ) , tre , tref , très, vienx 
français , poutre : 

Relancent bat trez et chevrons 
. Vers le flo de gent qui aproehe , 
' Et lessent courre aval le roche. 

Branches des royaux lignages ,t. tl f 
v. 168& 

Et en ceîlui camp avoit nne egfize de 
Saint-Nicholas , et moult de cens qui 
fuyoient entrèrent en l'eglîze j et H autre 
montèrent sur l'egfize tant qu'ils rom- 
pirent H tref et chairent; Aime, Ysloire 
dèli Notifiant , p. 305. En rumonsche , 
tre signifie un pressoir. 

TREjnA(filum lineum), tref, tre, vieux 
français , voile de vaisseau : , 
Tendez trefs et mata. 

Le Malheur de la France. 
Mariniers sallent par ces nés, 
Et desplient voiles et très. 

Bomans de Brut, v. «1488. 
i\ signifiait aussi tente : 
Vftudtttoute tfor i portent, e treiede sei» 

blanc. 



frap avait la infinie signification en pto* 
vençal. 

Trbfill ( lineum collare ), tret , vieux 
français : 

Tretotarrief son chaperon. 

Dolopathos, p. 160» 
C'était un ornement, une parure. Tre- 
fiftïer, vieux français , ouvrier qpi fait 
des chaînes ; nefille signifie encore ruban 
de fil, en patois normand. 

Tregi ( moerôr, irapedimentom ), tra- 
cas* 

Ïrita ( volutari), treti, vieux fran- 
çais , arrondi : 

Front ot plara et sorcils tretfs. 

Dolopathos f p. 171. 
TaocJUnter), truage, vieux français ; 
trou \ trocar, provençal : trotter. 

Tromit (litnus), trompette. Le P 
s'ajoutait quelquefois après le M ; ainsi 
dompter vient de domitare , et les Pro- 
yençaux.disaient êompna pour domina, 
sompnium pour somnium. Il ne serait 
cependant pas impossible que IrompsU* 
vînt de trumba 9 

Tmj ( fidns ) , dm, vieux, franfaia > 
ami : 

S'avons perdu , et je et vous assez 
Amf s et drus , et parens et privez. 
Bomans de Guillaume au Cor Nés , 
Ma. du M y 6908. 
Le Vocabolorio degli Âcademici délia 
Cru'sca , 2* éd. , s'est trompé sur la si- 
gnification de drvdo; il ne se prend f>as 
toujours dans un sens désbonnôte. 

Tru (fides) , trutset, vieux français , 
charge. 

Trcïîla ( confuftderê) , trahie i vieux 
français , et encore usité dans le pato» 
normand , bêche pour tourner la terre» 

Trctoa ( tympanum ) , trombone; 
trompe ; toute espèce d'instrument 
bruyant. Le P remplace quelquefois le 
Ë ; on en trouve un exemple frappant 
dans les flexions des verbes latins «crt- 
bere et nubere ; eu provençal , subilus 
est devenu soptes, et dubitare , doplar. 

Txcss (sarcina), trousse; trousseau ; 
trusset , vieux français, chargé : 
Iâ mai e lisumer sunt garafz e trusse*. 

Ghartmaanes, v. 240. 

Détrousser, voler, a le même radical. 



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— â7S — 



Tvaga (mandaté, lavare), tovaglië, 
italien; tohalla, espagnol; touaille, vieux 
français : 

Jupiter, ce dit , le tarait ; 
Et Phebus la toaiile avoit 
Et se penoitde l'essuyer. 

Romans de la Rote, v. 6643. 
La mère Dieu d'une touaille , 

2 ni blanche est plus que fleur de lys, 
a grant sueur d entour son vis, 
A ses blanches mains li essuie. 

Gautier de Coinsi, Miracles, 1. 1, c. 10. 
Voyez aussi Joa. 
Tomba (cadere) , tomber. 
Tumba (ruere) ^tomber, vieux fran- 
çais , danser, sauter : 

Veritez est , bien le savez , 

gu'on aprent la chievre a tomber 
t les estorniax a parler. 
De la Damiselle qui ne vol eneuser son 
ami , v. 24. 

'tomba re avait le même sens dans la 
basse latinité : Joculator qui sciebat 
tombarë; ap. Carpentier, Glossarium , 
s. v°., Tumban avait le même sens en 
anglo-saxon , et Ghaucer a donné une 
acception semblable à tombUtiere. 

Tonna (dolium), tonne; tonneau; ton- 
nelle. 

Turna (invertere), tourner. Tornare 
existait dans la bonne latinité , mais il 
n'était pas employé dans ce sens : Idque 
ita tornavit ut nibil effici pessit rolun- 
dius; Cicero, Univ. VI ; on ne le iui 
trouve que dans VEdicium Rotharis. 



Vag (floctus) , vague. Le Vocabulaire 
de- Saint-Gai explique gurges par uuag, 

Vahri (cautela), arrhes. Le V était 
souvent rejeté ; rivus est devenu ruis, 
ruisseau , et pavone , paon ; i'itaUen 
faenta vient de favenlia, et le vieil espa- 
gnol paor de pavor. 

Val (optio) , balance. En espagnol , et 
peut-être même. en latin (on trouve dans 
fes vieux monuments bendidit, boces, 
berum , bixit\, il n'y avait entre le B et 
le V qu'une différence purement ortho- 
graphique, et, sans être aussi étroite, 
cette liaison existe dans les autres idio- 
mes : brebis vient de eerqfice , courbe de 
«•weoj en italien on trouve aussi boce de 
voce , boto de voto. 

Tara (cavere), garer ; parer. Le Y is- 
-taadaj» H k Vf goUlique > ayant un son 



beaucoup plus aspire que^e T des Ian*> 
gues romanes, durent être soumis à bien 
plus de mutations que les lettres dont la 

§ renonciation était semblable dans les 
ifférents idiomes; ils sont remplaces 
par le B , le F, le G , le H , le P, le V, et 
quelquefois entièrement supprimés : ainsi 
que nous l'avons déjà dit , leur change- 
ment en G est plus fréquent que tous lea 
autres, mais le P ne les remplace presque 
jamais. Cependant l'exemple que nous 
venons de citer n'est pas le seul : les La- 
tins disaient calvilur et calpUur, et les 
Italiens yespertilio et pipislrello; le pro- 
vençal corp vient de corcut, et le vieil 
espagnol eipdad de civitas. 

Vard (custos), varde, vieux français; 
garde. 

Varg (lupus\ varou , patoisnermand ; 
garou , vieux français; loup-garou. Il est 
certain quevargut était un mot gaulois; 
le témoignage de Sidonius Apollinarisest 
positif : Unam feminam quam forte var* 
gorum , hoc enim nomine indigenas la- 
trunculos nuncupant ; Opéra, 1. VI, ép. 4. 
Mais cette signification n'a rien de com«i 
mun avec le garou du vieux français ; 
au contraire , l'acception que lui don- 
naient les vieilles lois des Barbares s"ë% 
rapprochait beaucoup : Wargus sit , hoc 
est expulsus; Lex Rtpuaria, tit. 87. $i 
quis corpus jam sepultum effoderit, aut 
expoliaverit , wargus sit; Lex Salica t 
tit. 57 ; c'est une sentence de mise hors 
la loi. La loi anglaise disait également 
de certains criminels qu'ils avaient une 
tête de loup. Cette origine scandinavé , 
ou du moins teutonique , est encore con- 
firmée par un passage de Gervasius Til- 
leberiensis , Olia Imperialia ; De oc u lis 



apertis post peccatum, ap. Letbnifcz, Re~ 
rum Brunsvicarum Scr ip tore s :\ia\miA 
fréquenter in Anglia per lunatione* ho- 
minesinlupos mutari, quod hominum 
genus Qerulfos Galli vocant ; Angli vero 
Wer-wlfàkunl : wer enim anglice virum 
sonat, trt/ lupum. Quant à celte duplica- 
tion, loup-garou, croyait qu'elle don- 
nait une nouvelle farce aux substantifs 
et |es élevait à une sorte de superlatif; 
on en trouve une preuve bien frappante 
dans le Grimnis-mal , st. XXXI : les 
Dieux y sont appelés menskir menn , 
hommes humains. Quelquefois ce n'était 
qu'une simple répétition, J^io (en-per- 
san) turtur Çen latin ) , mic-mâc ( dn 



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— 276 — 



sanscrit et fVf^, qui signifient 

également mêler; c'est le mêli-mêlo 
du patois normand). Mais on préférait 
réunir deux mois différents ayant la mê- 
me signification, comme l'islandais Gull- 
veig ( personnification de l'or ; VOlu-spay 
st. IX et X ) , y-bogi , kaldakul ; l'alle- 
mand meisterges&nger (meistcr signifiait 
aussi chanteur ; voyez G rira m , Ueber 
Meister Gesang, p. 102-104); rontart- 
sche , lind-orm , hagedom ; le français 
habit-ve$te, etc. Ii arrivait même que les 
deux mots appartenaient à deux lan- 
gues : heimkynni (islandais et .ançlo- 
saxon ) , capitaine ( latin et islandais ) , 
Meinardus Vulpes (français et latin), ver- 
glas (français et allemand), fontaine 
(arabe et latin). Ce mot ne signi- 

fiait autrefois que de l'eau : 

Vin ou fontaine i entrast plein galon, 

Romans d'Agolant, v. 447. 
En cigaîn , hani est le nom d'une fon- 
taine, et fon se prenait en provençal dans 
la même acception;. 

V sr( fortis ) , vassal. Du Cange fait 
venir vassal du celtique gwas , compa- 
gnon, suivant ; ce mot ne se trouve point 
dans la liste des mots celtiques qu'Ade- 
lnng a insérée, MUhridates, t. II, p. 
40-77 ; il y a seulement genatos , gnaws , 
auquel il donne la signification de fils et 
qui ressemble beaucoup au knab des 
Allemands. Quelques citations vont jus- 
tifier , sinon notre étymologie , le sens 
que nous donnons à vassal : 

Apres parla Ogier , H bers al cor vasal. 
Romans de Roncevaux, cité, Chanson 
de Roland, p. L. 

Devant as s'en aloit cantant 

De Carlemane et de Rolant 

Et d'Olivier et des vassaus 

Qui moururent a Raînscevaus. 
Romans de Rou , t. II , p. 214. 
f Un haut baron courtois et sage , 

Et plein de si grant vasselage , 

Îue son cors et ses faiz looient 
uit cil qui parler en ooient. 
Branches des royaux lignages r t. II, v. 91 77. 

Et avoec che qu'il eutcuer et cors de vassal ; 
Me- vit onqnes de lui nus prmche plusloial. 
Adans d'Arras , Chronique rimée , v. 4i. 
Mes se je puis, sire Vassaux. 

Romanz dou chevalier au Lyon, ap. 
Mabinogion, p. 140. 
Ferir irrum vassal ment 
E checun communalment» 
Conquête de f Irlande , v. 677. 



Un vers du Romans de Rou est plus po- 
sitif encore. Il s'agit "d'Alexandre et de- 
César, et Wace les appelle : 

Cil dui vassals ki tant cunquistrent. 
Au reste nous ne parlons que du sens 
que lui donnaient les poètes ; il en avait 
un différent dans la langue de la féoda- 
lité, que fixe un passage du Moine de 
Saint-Gai : Quando vester eram vasajlus, 
post vos, ut oportuit , inter commihto- 
nes raeos steteram ; nunc aulem vester 
socius et. commilito, non immerito me 
vobis coaequo ; ap. Pertz, Mànum. Germ. 
Hist., t. Il, p. 755. C'était le fils de Louis 
le Débonnaire qui parlait à son père , a- 
près que Charjemagne le lui avait de- 
mandé et l'avait attaché à son service : 
il est évident que Ton était vassal du 
seigneur dont on relevait , et que tous 
lés vassaux du même seigneur étaient 
pairs, commrlitones. 

Vat ( aqua ), Kridda (condire), was- 
crus, vieux français, cuit à Peau : 
Lor tierz mes fu de chos wascrus. 

Du Provost d'Jquilee, v. 179. t 
Veina (lamentari), geindre. 
Veisa ( palus putrida), vase. 

Veitsla (beneficium fiduciamm), vas- 
selage. 

• Vella (fervor), ola , espagnol ; houle. 
Nous avons déjà indique une éty- 
mologie de boule; mais celle-ci nous 
paraît plus', probable. L'U, étant as- 
piré en islandais , devait être souvent 
précédé eu français d'un H : c'était le 
seul moyen de reproduire sa prononcia- 
tion. Vissant, port près de Calais, s'ap- 
pelle Huisent dans le Romans de Garin, 
et l'on a ajouté un H à huit, huître, hui- 
le, huis, hurler ; œuvre s'écrivait autres 
fois huevre, et œufs, hues. C'est une 

{>reuve incontestable de l'influeuce des 
angues teutouiques sur le français. 

Vetia (consueludo) , winage, vieux 
français , toute espèce de droit et d'im- 
pôt; venoage, droit sur le vin ; venoube, 
droit sur les marchandises; venue, sai- 
gné», prise d'eau à uue rivière; ve- 
nelle, sentier, droit de passage. 

, Ver (raansio), veriel , vieux français, 
pâturage. Cette étymologie nous semble 
fort suspecte; elle ne conviendrait qu'à 
un peuple pasteur. , - 

Vfi& (pisçalorius) , Not (sagena), ver» 



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— 277 — 



not , vieux français , filet pour la pê- 
che. * r 

Ver (vir), bers, vieux français; baron. 
On a voulu le faire venir du baro des 
Latins; mais Cicéron lui donne toujours 
le sens de fou ou d'imbécile; Fin. II, 
25 ; Ad Famil. IX , 26 ; Ad Aliic. V, II. 
Une origine gauloise est aussi impossible. 
Nous «avons par lé vieux Scholiaste de 
Perse, Sat. V, v. 138, que baro signi- 
fiait en gaulois un domestique de sol- 
dats, un goujat. Il est d'ailleurs certain 
que baron a d'abord signifié homme : Le 
bar no es criât per la femna , mas la 
femna per lo baro ; Sauvages, Diction- 
naire Languedocien , s. v?. 
Et Richart le petit qui ot cuer de baron. 

Romans des quatre Fils Aymdn, v. 403. 

Poramor Deu, vos pri, saignos baron. 
Si ce vous duit, escoter la lecun 
De saint Esteuve leglorieus bar un. 
Planctus sancti Slephani, ap. D. Marténe, 
Deantiquis Ecclesiae Rttibus, 1. 1, p. 281. 
Il prit facilement le sens d'époux : 
Et a baron prengne son frère, 
Qu ele a gete de tel misère. 
De ÏEmpereri qui garda sa chaste par 
. moult temptacions, v. 2784. 
La sainte lame lor respont 
Qu'ele n'aura james baron , 
' Ami, n'espous, si celui non 
Qui sires est de tôt lou monde. 
Gautier de Coinsi, Id., v. 2789. 
Encore maintenant les femmes de la 
Basse-Normandie appellent leur mari 
leur homme, et la signification de fem- 
me a reçu une extension semblable. 
Tout porte à croire que baron ne devint 
Un titre d'honneur que lorsque la féoda- 
lité eut soumis les masses à un seigneur , 
lorsque le vassal ne fut plus sui juris, 
mais l'homme d'un autre. Baronie se 
prenait également dans deux sens diffé- 
rents : 

Li Reis al cunte asura 
Que sa fille a lui durra, 
Quant il lui vendroit eu aie 
En Irlande de sa baronie. 

Conquête de l'Irlande, v. 362. . 
Francoiz sont fier et de grand baronie. 
. Romans de Gérard de Viane, v. 3335. 

Veria (tunica), verre, vieux français, 
toison de brebis; verne , vieux français, 
paré; ver; vair. On a supposé qu'il venait 
de viridis, et désignait la couleur verte; 
mais Huon Le Roy a fait un lai intitulé : 



Le vairs Palefrois. D'autres savants le 
dérivent de varias (Roquefort, Glossai- 
re; Fauchet, Origine des Armoiries, 
ch. 2) , et le vair est pour eux toute 
couleur mélangée. Cela Semble encore 
une erreur; on lit dans le fabliau De Gom- 
bert et des deus Clercs; 

Les iex ot vairs corne cristal. 
Du Cange croyait que le vair était la 
même fourrure que le gris , et Chaucer 
a traduit le vair qui se présente si sou- 
vent dans le Romans de la Rose par 
graie , gris , y. 546, 862, etc. ; mais les 
passages suivants prouvent qu'ils se sont 
trompés : 

A schip with grene and gray , • 
With vair , and eke with gnis. 

Sir Trislrem , c. Il , st. 24. 
Faucons avez sus perche et vair ej gris. 
Bornons de Garin li Loherenc , v. 9281. 
Il nous semble probable que vair. dési- 
gnait toute couleur qui servait à parer ; 
voilà pourquoi dans le Romancero Fran- 
çois, p. 47, la belle Doette .dit en ap- 
prenant la mort de son ami : 

Par vostre amor vesterai-j e la baire ; 
Ne sor mon cor n'aura pelice vaire. 
On l'aura dit naturellement de tout ce 

3ui était brillant comme les yeux , ou 
ont le mélange des couleurs faisait 
ressortir l'éclat : 

Les oelz ot vairs comme façons mue. 
Romans de Gérard de Viane , v. 641. 
De tantes colors i avaty 
Que nus bons dire nel savo.it. 

Dolopathos , p. 173. 
Yersicoloribus et pompaticis vestibus ; 
Viucentius Bellovacensis, Spéculum His— 
toriale, 1. XXIV, c. 174; et l'on voit dans 
Trilhemius qu'on imposait comme péni- 
tence aux nobles : ut Variura, griseum , 
ermeliniun et pannos coloratos non por- 
tent; Annalium Hirsaugiensium Tomi II 
ad ann. 1202. Àu reste rien n'est plus dif- 
ficile à déterminer que le sens des mots 
qui désignent de* couleurs; bloi signifiait 
blond, jaune , bleu et blanc : 
Les iez ot vairs , les caviaux Mois. 

Romans des sept Sages, v. 746. 
Le ciel est cil qui nous rend 
La bloe coleur qui s'estend 
A mont en l'air , que nous veons 
Quant airs est purs environ. 
Osmond de Metz , Jmajes du Monde* 
Comme vair , il avait pris un sens indé- 



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— m 



pendant de la couleur , et signifiait lmV 
sànt: 

€bevex ot si Wons et si Moi* 
Corn s'fl en fust alez a ebois. 

Romans de Partonopeus de Blois. 

Peut-être cependant , comme nous l'a» 
vons déjà iodîquéj vient-il de bligda. Dana 
les chants populaires suédois, le $char- 
laçh est tour à tour rouge, vert et bleu; 
1b pen était bleu et noir comme le blar 
islandais. La pourpre est bise dans le 
Aomans de Tristan y y. 2701 ; noire 
dans le Romans de Perceval , verte dans 
le fabliau de Gautier d'Arepais , et Ton 
en trouve ailleurs de blanche , de grise , 
de rousse , de sanguine , de vermeille et 
de bleue; le lupLTzpwç des Grecs et le 
coceum des Romains avaient aussi des é- 
pitbètes fort différentes. M. Ellis , ap. 
Waf'ê Fabliaux , t. II , p. 227, a sup- 
posé qu'il pouvait être question d'étoffes 
à reflets (gorge de pigeon) ; mais Fin-: 
dustrie n'était pas assez avancée pour 
permettre d'adopter sa conjecture, et 
Ton trouve, dans le Romans d'Aubri li 
Borgonnon, un bon vert elme bis e| 
l'esçu d'asnr bis. 

Verpa ( conjtcere ) , gerpir , guerpir , 
vieux français : 

Tant fu esbahie la simple 

Que sous l'arbre gerpi sa gimple. 

De Pyramus et Tube , v. 648. 
On lui donna bientôt un sens métapho- 
rique : Res proprietatis gurpivit atque 
projecit ; Cane il. Francoford. , apno 
794 , c. 3. Dans quelques locutions nous 
prenons encore jeter et rejeter dans le 
sens de repousser , abandonner. 
Aler m'en vofl en France, la terre lor guerpiz. 

Romans de Rou, v. 2192. 
Si ont Humbert gisant guerpi. 

Romans de Brut, v. 856. 
Il est au reste fort possible que guerpir , 

S ris dans cette acception , ne soit pas 
'origine islandaise ; ce passage semble 
le prouver : Deo promitlat aunquam se 
habiturum uxorem neque cooeubinaro ; 
et si tune eam habuerit , mox ei abre- 
nuntiel, quod lingua Francorum gurpire 
diermus ; Concil. Biluric. , anno 103! , 
c. 6; ap. Labbe , Nova Bibl. manuscri. 
Librorum, t. II , p. 786. 

Vest (occidens), ouest ; le Y est deve- 
nu voyelle. 



Yettuc (re&niniU), vétille. 

Vibl (fraus) , guille , guileor , guiller, 
vieux français : 

Guille n'est en nul leu tant ofciere, 
Lasontcorone etseigiior, 
Tuit li plus mestre guileor. 
Guyot de Provins , Bibles, y. 924. 

Pou de dames sevent guifler , 
Ains vueflent loiaument doner lor ancre* 
Arts <F Amour. 

Yigk ( hastae genus ) , vrigre , vieux 
français : 

H lor lancent e lances , e espiez , 
S wigres, edarx, e museras, e agiet, e gieser. 
Chanson de Roland, 8A. GUI, y. 9. 
V«da ( frustra laborare) , se guiuder. 
Vota (ergata), vindas, vieux français; 
guindeau, terme de marine : 

U un s'esforeent al vindas: 
Li autre al lof et al betas. 

Romans de Brut, v. H 490. 
Vinhà ( laborare ) , gain ; noua avons 
indiqué une antre étymologie. 

Vis (sapiens) , avisé ; aguisado , vieil 

espagnol, juste, raisonnable : 

£ nos vos ayudaremos queasi esagaisado. 

Poema del Cid, y . 445. 

On en avait fait aussi le verbe euveiser : 
Un juvencels noroement 
Resevera co nostre présent 
Pur anveiser et pur aprendre 
Quant il i pora m eux entendre. 

U Donnât des Amans;*?. Michel, Tristan, 
1. 1, p. 68. 

Le Vocabulaire de SainL-Gal explique 
sapiens par uuixxo. 

Visa (carmen) , enveisure, envoisier, 
vieux français : 

Beaux m'est printans au partir de février, 
Ke primerole espanit el boscafoe \ 
A -dont me vient fin talent d'envoisier 
Plus k'en iver au félon tans sauvaige. 

Gilles le Viniers, ap. Roquefort, Poésie 
Françoise au 42* siècle, p. 78. 

Il feist a envis deffendre ne deffaire 
Tournois, f est es, ne jeus, ains les faisoit 

a traire, 

Menestreux envoisier, hiraus crier et braire. 

Adans d'Arras, Chronique rimée. 
Enveisure n'a pas conservé ce sens re- 
streint ; il s'est dit par métaphore de la 
joie et des divertissements de toute es- 
pèce ; 

Raconter vueil une aventure 
Par joie et par envoiseure j 



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Elle n'est pas vilaine a dire, 
Mais moz por la gent faire rire. 

De la Pucelle qui abevra lepolain , v. 1. 

Visa (consueludo), guise. 

Visa ( ostcndcre , alium raonstrarc ) , 
voiser, vieux français, faire des para- 
des, donner des échantillons de son ta- 
lent : Item , que nuls menestrours ou 
iruneslreUes, ne aprentiz quelque il 
soient, ne voisent aval la ville do Paris 
pour soy présenter a feste ; Estienne 
Ûoileau, Etablissements des mes tiers de 
Paris. Montre se prend dans le même 
sens. C'est probablement l'origine du 
vieux français, degoiser : 

Es haults rochers la Paisse solitaire 
Habite et vît : que si on l'apprivoise, 
Et nuict et jour, s' elle voit clair, degofse 
Un chant fort doulx, et si ne se peult taire. 
Oiseaux de Béton , ap. Roquefort, SuppL 
au Gloss. p. no. 

Il est resté dans le palois normand. 

Visa (certitudo\ il m'est avis, vieux 
français, il est à ma connoïssance ;Per- 
ceforest , vol. II, fol. 93, verso. 
Uns des marchies de Mes ce m'est avis. 

Romans de Garin li Loherenc,v. 9929. 
On écrit presque toujours avis ou advis, 
et son acception s'est modifiée; on rem- 
ployait ordinairement pour exprimer 
une illusion ; luy fut advis était syno- 
nyme de il lui parut : La Demoyselle fist 
ung cerne autour du buysson et entour 
Merlin... et quant il s'esveilla, il luy fut 
advis qu'il estoit enclos en la plus forte 
tour du monde ; Romans de Merlin. 

Vur (sagax), guiscart , vieux fran- 
çais. On lit dans Turpin, Uistoria de 
vita Caroli Magni et Rolandi : Cui 
propter sensus agiles, animique vigo- 
rem, cognomen Guiscardus erat. 

Vitt (vitio notatus), guito, espagnol , 
vicieux. Nous ne croyons pas à une ori - 
gine latine, car il est fort rare que le V 
latin se change en G; cependant on 
trouve dans VAlexandro, st. 2005, v. 3, 
golpe de vulpes ; agileto vient A'avus; et 
l'on dit vomilo el gornita. 

Ulfk (lupus), hurler. L'aspiration du 
II nous empêche de rroireà une origine 
la line ; ululare était d'ailleurs entré 
dans le vieux français sous une autre 
forme : 



iilequis'enivra*v.W, 

vcc luidemourerent si chien , 
t et braient coin fuissent enragict. 
Bornant de Garin, v. 9700. 
Ulpa (toga), houpelande. 




Vofua (spectrum), vouvre. 

Voga (audere), vogar, portug; 
provençal; voguer. Sa premièro sï^ 
cation lui est restéo dans la locj 
proverbiale : Voguo la galère. 

VofiREK (maris rejectamenla ), va- 
rech. 

Voladr (egenus), voleur. 

Upp (sursum), hop, vieux français. 

Urri (canis) , ahuri ; aussi interdit quo 
le serait un chien. 

Usli (praedator), uslague, vieux fran- 
çais : 

El siècle n'a siforz larrons , 
Corn sont uslagues et galiot 

Gautier de Coinsy, 1. II f c. 7. 
Le G nous ferait croire qu'il est venu de 
l'anglais outlaw; la signification qu'il a 
dans les vers cités se rapproche plus du 
vieil allemand uzliule , étrangers à la 
commune, au pays. 

Utar (extra) , outre. 

Ygr (férus), ogre, vieux français : 

E d'ogres sunges les defent 

E defantosmes ensement. 
Marbod , Pierres précieuses, vieille traduc- 
tion. 

C'est l'origine de l'Ogre , qui joue un. 
grand rôle dans la poésie des eufants. 

|?egn ( bellator, dux militum), thanus, 
basse latinité; capitaine. Biôra l'expli- 
que par homo liber, mais ce n'est cer- 
tainement pas sa signification primitive; 
on lit dans le Kraku-mal , st. XXIII : 

Hrockve ei ]>egn fyrir ]?egn. 

Que le guerrier ne recule devant aucun 
guerrier; et une inscription, ap. Olaus, 
Monumenta Danica t p. 203, laisse en- 
core moins de doute : Oster J>i ris|?i stin 
}?ensi oftir Guta fa^ur sin herjjen gujïen 
]?iagn; Osterthi a élevé cette pierre à la 
mémoire de son père Guta, habile chef 
de son armée. 



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JrtA&A (molestare) , taquiner. 

1p\L (tabulatum), tuile. 

Jnlicr (fori), tillac. 

)?ora (movere) , toucher. B-a conservé 
l'acception islandaise dans tocsin, qu'on 
écrivait autrefois toc-teing ; la cloche de 
H tour s'appelait iignum pendant le 
moyen âge : son nom indiquait son 
usage. 

JtoftHA (prolixus senne), tirade. 



Juiunc (tomtra, praeiîura), trumatu, 
patois normand , tapage , dispote. 

]>rykgia (trahere) , traîner ; le G a été 
retranché > comme dans aouit d' augus- 
tes, lier de ligtre , pareœ de pigritia. 

]>RjBLA (servire) , travailler. 

Sà (semper) , ae , provençal , toujours. 

&DUR (anas), Dbn (plumée), édre- 
don ; l'iEdar est connn en histoire natu- 
relle sous le nom d'Eider. 



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DES RAPPORTS* LITTÉRAIRES 

DES POPULATIONS EOROF^ÉEWNES PENDANT LE MOYEN AGE. 

Longtemps avant l'invasion de l'empire romain , les 
Barbares célébraient dans des vers les exploits de leurs 
aïeux (1) , et Ton ne peut douter qu'ils n'aient apporté avec 
eux leurs traditions (2) et l'amour des chants populaires (3). 



(1) Célébrant carroinibus an tiquis(quo- 
rum unum apud illos memoriae et anna- 
lium genus est) originem gentis condito- 
resque; Tacitus, Germania, p. 1. Ca- 
niturqoe ( Arminius ) adhnc barbaras a- 
pud gentes , Graecorom annalibas iguo- 
tus , qui sua tantum mirantur; id. , -4»- 
nales, 1. II. Quemadmodum et in priscis 
eorum carminibus pene bistorico ritn in 
commune recotitur ; Jornandes , De Go- 
thorum Origine , c. IV. Le témoignage 
d'Elien ( Varias Historiae, 1. XII , c. 25) 
n'est pas moins positif, et Ton pourrait 
en citer nue foule d'autres. Les Gaulois 
avaient aussi des poëtes nationaux : 
BftjoSoe , àorôoe irotpa. Toùoitocç , dit 
Hesvchius , s. v° ; et Strabo , L IV, c. 4 , 
parle également de leurs bardes. 

(2) Barbara et antiquissima carmina , 
qnibus veterum regum actus et bella ca- 
nebantur, scripsit memoriaeqne man- 
davit ; Einbard , Vita Caroli Magni , c. 
XXIX , ap. Pertz, t. U } p. 458. 

' ...Quae veterum depromunt praelia regum 
Barbara mandavit carmina litterulis. 
Poeta Saxo , ap. Leibnitz , Scriptoreë rerum 
Brunivicarum, 1. 1 , p. 168. 

Voyez aussi Tbegan, ap. Schilter, Scrip- 
ioret rerum Gennanicarum , c. XIX , 
p. 74. Asserius dit d'Alfred , dont il était 
contemporain : Saxonjcos libros recitare 
et maxime carmina saxonica memoriter 
discere, alusimperare... non desinebat; 
Annaletrerum gettarumAElfredi,p. 43; 
un passage de Beovmlf , y. 1728, n'est 
pas moins positif : 

Hwilum cyninges ]?egn , 
Guma gilp-hl«den , 
Cridda ge-myndig , etc. 
Voyez aussi Warnefrid, De Ge$tU fcm- 



gobardorum, 1. 1 , c. XXVII ; Albéricus 
Trium Fontium , Chronicon, anno 869. 

(3) Ante quos etiam cantu majorum 
facta, modulationibus citharisque cane- 
bant ; Jornandes , c. V. 

Nos tibi Versiculos, dent barbara carmina 
leudos, 

Sic variante tropo laus sonat une viro. 
Venanttus Fortunatus, l.VII , ép.VHI. 
Ludgero oblatus est coecus> qui a vici- 
nis suis valde diligebatur, eo quod esset 
affabilis , et antiquorum actus et regum 
certamina beue noverat psaltendo pro- 
mere; Altfrid, Vita S. Ludgeri , 1.11, 
§ 5. Contigit jocùlatorem ex Longpbar- 
dorum gente ad Carolum (magnum) ve- 
nire et cantiunculam a se compesitam... 
rotundo in conspeclu suorum cantare ; 
Chronicon Monatlerii Novallen$i$ , ap. 
Muratori , Rerum Italicarum Scripto- 
re$, t. II , P. h, p. 717. In yulgari tra- 
ditione, in compitis et curiis hactenus 
auditur; Otto Frisingensis , Chronicon, 
1. VI, c. 15. Populares etiam nunc ad- 
huc notae fabulae attestari soient et caii- 
tilenae yulgares; Norbertus, Vita Ben- 
nonii, ap. Eckard,(7orptt« Uittoricum, 
t. II, col. 2165. Suivant Aventinus, An- 
nale $ Boiorum , p. 130 , Attila était en- 
core, vers 1520, le sujet de. chants : Pa- 
trio sermone, more majorum , perscrip- 
ta ; nain et adhnc vulgo canitur et est 
popularibus nostris , etsi litterarum ru— 
aibus , notissimus. 

bar wœs gidd and gleo , 
Gomela scylding , 
Fela fricgende, 
Feorran rente, 

Beowulf, v. 4208. 
On lit dans le catalogue des livres de 



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— 883 — 

Les incursions des Normands à l'époque la plus florissante 
de la poésie Scandinave lui donnèrent une nouvelle force et 
le répandirent encore davantage. Les usages du Nord et la 
quantité des scaldes autorisent à croire qu'il s'en trouvait 
toujours quelques uns dans les grandes expéditions mariti- 
mes , et l'on sait que le poëme de l'un des plus fameux fat 
composé à Rouen (1). Si Alfred n'avait été bien habitué à la 
poésie du Nord , il n'eût point osé pénétrer dans le camp de 
ses ennemis sous le déguisement d'un scaide (2). Soixante 
ans «près , un roi danois s'habilla aussi en ménestrel pour 
observer l'armée d'Ethelstan , et ce fait est encore plus si- 
gnificatif que le premier : on ne peut plus l'expliquer par les 
connaissances d'un homme renommé pour sa science; il 
suppose des rapports intimes entre la langue et la poésie des 
deux nations (3). Sans être aussi précises, les preuves de 
l'influence Scandinave sur le développement de la littéra- 
ture française ne sont pas moins évidentes : à la bataille 
des Dunes, un seigneur normand, Raoul Tesson, avait pour 
cri de guerre Tor ie (4) ; dans une chanson de Gaces de 
Brilles, contemporain de Thibaut, comte de Champagne, 

il est question d'Odin : 

... 

Gasses de sa mesestance mande 
En France Odin, por Dieu que l'on dit xw fà). 

Sindleowsouwa ( depuis Reichenan ) , (2) En 878 , logçjf , 4M* Croyl. Hit- 

dressé par Reginbert en 821 : In vige- ioria, p. 809; Guilielmna MaiioesJju- 

simo primo libeHo continentar XII car- rienaia» \. Q , c. 4. 

mina tbeodiscae linguae formata ; J. (3) Guil. Malmeab. , l. H , e. 6; royex 

Grirom, Lateinische Gediehte de$ X und anau passhn , .Egilsage, Qunlavg Qr*f> 

XI Jh. , p. yu. stungasaga, ai Torfaeua, Orcadt^m Bi*- 

(1) Sigrainr (Sighrath) , d'après Pe- toria, préface, 

rinskjold , cité par M. de La Rue , Estais (4) Que Thorme soit en aide! 

historiques sur les Bardes t. I,p.l2l. Rom*** dé Rou , v.WOfc 

SssibleTe itl^cTi^lZ:. tt e^ssion est d'autant ph,, re- 
reste, les poëteaacandinaveTavaien né? «W« b k <I ue *>™< •«/ éla ' 1 V™ 
cessaient des rapport antérieurs al **J™» a " tt ^ of 25? 
vec la France, puisque les plus anciennes "g" d * Z'xl'^l ^LI'h^I il 
traditions poétiques en parlent : ( Val- ctc > W *™> wt danS Ie 
land ) YObmdat-qtid* , introduction ; Ch *r 'magnes x. ; 
Helreid Bfjpihildar, st. II ; (Valneskr) Utre Deu *ii?! odes* «Ml ««1er. 
Gu<lrunar-tvi4* U , $i A XXEVI. #S) JW« du Roi de Ha**** , *j V 9 



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^ m — 

Et un passage du rQi»ao de Guillaume d'Orange ( ou au 
Cor Nés) n'est pas moins positif; au moment de transporter 
Renaut à Avalon , les fées disent : 

Et se il Yeut portons Tencore avant, 
En Odierne , la fort cité manant ; 
Ou se il veut , enquore plus avant 
Si qu'en la cit Loquiferne le grant (1). 

Il est impossible de ne pas reconnaître là des souvenirs de 
la religion Scandinave : arn signifie en islandais foyer, ha- 
bitation, et le Valhalla , le paradis du Nord, était appelé 
l'habitation d'Odin (2). Si les monuments de notre vieille lit- 



p. 957. C'est malheureusement tout ce 
que La Ravallière en a publié ; il n'indique 
même ni le folio ni le numéro du manu- 
scrit , et nous wons vainement parcon- 
fu le manuscrit de Ca4gé , in-8<> : aussi , 
quoique le sens le rende fort probable , 
ne sommes— nous pas sûr qu*l s'agisse 
du Dieu Scandinave. On trouve dans le 
roman provençal de Gérard de Rossillon 
un baron nommé Odin; un autre appèlé 
Ode$ figure 'flans le Romains d'Agolanl, 
•4 -ta Chanson de Roland, st. 219, parle 
de Jeux seigneurs bretons nommés Oe- 
dun et Oiun. Une foule d'autres témoi- 
gnages montrent que les souvenirs de la 
religion Scandinave no s'étaient pas en-' 
fièrement perdus. Nikar est un des noms 
d'Odin , et un des noms populaires du 
Diable en Angleterre est Old Nick ; en 
suédois on dit encore : Far tiU Odins (Va 
au Diable ) ; Geijer , Svea Rikes Httfder, 
1. 1, p. 267. Les A ses, qui étaient souvent 
appelés, d'après Snorri, les auteurs 
des enchantements ( galldra-smidir ) , 
ne sont point restés étrangers aux idées 
du moyen fige sur les fées , et on a trou- 
vé dans l'île d'Ely un bouclier d'argent 
ayant une inscription magique en carac- 
tères runiques , prpbablement pour ren- 
dre invulnérable celui qui le portait ; ap. 
Htekes, Thésaurus ling. Septentr. , dis- 
sert, épist. , p. 187. C'est probablement 
aux souvenirs de la puissance magique 
des runes que se rattache une expression 
fort commune dans les vieux romans : 

Tint Durendar* , son riche bran letre. 

Romans ffiJgotani, fol. MK. 



Et trait l'espee , dont li brans fu lelres. 
Romans d'Aubri U Borgonnon, fol. 141. 

Ab tan el mes sa ma al bran que fo letrate. 

Ferabras, v.3574. -* 
Il la vit belle et de Mires dorée. 
Romans de Gérard de Viane , Ms. du R. 
n° 7498» , fol. 124, COl. S , V. 39. 
Sa mère , une devineresse 
E une fort enchanteresse , 
L'aveit issi aparillies, 
D'arz enchante e primseignez, 
£ sur lui tant caractes fait , 

8ue ja d'armes n'en fust sanc trait; 
e coup de lance , ne d'espee , 
Ne fust sa char entamée. 
Benoit, Chronique rimée , v. 707. 

Il s'agit de Bier (Biôrn ) Cgste de fer, 
fils de Ragnar Lodbrok et d'Aslaug ; 
Cette coïncidence est d'autant plus re- 
marquable , qu'on trouve des armes en- 
chantées dans le Saga de Ragnar Lod- 
brok ; ap. Bi Orner , Nordiska Kampa 
dater, p. 40. Les idées si répandues pen- 
dant le moyen âge sur les guerriers in- 
vulnérables semblent ainsi venues du 
Nord; elles ne peuvent se rattacher à 
Acbille. 

(4} Le Roux de Lincy, Livre des Lé- 
gendes, p. 248. 

(2) Dans le même poème on trouve : 

Dit Loquifer : De ça vous ai veu ; 
ReHnquis Deu, le malves roi Jhesu, 
Et si aore Mahomet et Gahu. 
Ap. Michel, Chanson de Roland, p. 194. 

Çe Loquifer est certainement une rémi- 
niscence de Loki , qui., en sa qualité de 



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— 284 — 

térature avaient tous été publiés ou même analysés , les su- 
jets qu'elle recherchait jetteraient quelque jour silr son his- 
toire ; ils manifesteraient les influences qui ont favorisé ses 
développements ; mais , malgré les encouragements du Gou- 
vernement et l'attention què le public commence à lui ac- 
corder, nous n'en connaissons encore qu'une bien faible 
partie. Il s'y trouve déjà cependant deux poëmes qui se rat- 
tachent à l'histoire du Nord (1), et tous deux remontent 



puissance malfaisante , engage à renier 
fe christianisme ; plus tard il prit un ca- 
ractère plus humain : dans le Romans 
d'Âymeride Nar bonne, Ms. du Roi, 2734, 
il est 

• Le greignor home qui fust desouz le ciel, 

et Renouart au Tynel le tue ; mais il n'en 
conserve pasrooins encore quelques traits 
de sa première nature. 11 possède un 
baume qui ferme ses blessures, et les 
anges descendent du ciel pour guérir 
celles de son adversaire. On sait que le 
moyen âge. faisait des démons de toutes 
les divinités païennes : 

H ah ai I habai ! je suis venus ; 
Saluz vous mande Belzebus, 
Et Jupiter et Apollin. 
Le Salut d'Enfer, ap. Jubinal, Jongleurs 
. , et Trouvères, p. 43. 

Perdu avons Mahon , et Tervagant , 
Et Apollin , et Jupiter le grant. 
Romans d'Agolani, ap. Bekker, Ferabras, 
p. 170. 

Les Sarrasins sont même appelés la jent 
Apolin; ap. G arin li Loherenc,v. 27 103; 
et, dans le vers 1744 du Marchaunl's 
Taie de Chauccr , Plulou est le roi de 
fayrie. 

On Jovyn and Plotoun , 
On Astrot and sire Jovin , 
On Tirmagaunt and Apollin, 
He brak hem scolle and croun ; 
On Tirmagaunt, thatwas heore brother, 
He lafte no 1 vm hole with other, 
Ne on his lord seyut Maboun . 

The King of Tars , ap. Ritson , Ancieni 
engleish metrical Romancées , t. II. 

Probablement sire Joviu est ici Tempe— 
rfeur Jovinien , mis , comme Néron (Noi- 
rou) , parmi les divinités païennes (voyez 
M. Fr. Michel, Romans de la Violette, 



p. 72, note 2); sa méchanceté était cé- 
lèbre dans le moyen âge ; voyez le Gesta 
Romanorum , c. 59, et V Orgueil et Pré' 
somptionde l'empereur Jovinien , mo- 
ralité à 19 personnages, Lyon , 1584. 

(1) Havelok le Danois (publié en An- 
gleterre par M. Madden , et réimprimé 
à Paris par M. Fr. Michel ), et Dan Hom 
(resté manuscrit) , que nous ne connais- 
sons que par les analyses de M. de La 
Rue, t. II, p. 251-257; Tyrwhitt, 
Chaucer,i. IV, p. 68 ; Watton, 1. 1, p.40, 
et la version anglaise : Horn childe and 
maidenRimnild ; ap. Ritson, Ancien* en- 
gleish metrical Romancées, t. III, p. 282» 
11 nous semble probable que le Romans 
des Saisnes ou de Guiteclin (Wittekind) 
deSaissoigne, Ms. du R„ n° 8 2.729 et 6*985, 
se rattache aussi à ouelque tradition du 
Nord; mais nous le connaissons trop 
imparfaitement pour oser l'affirmer. Il 
y avait , aussi un .Romans, de JBonart 
de Saissoigne, fort célèbre pendant le 
moyen âge , qui avait probablement la 
même origine, et Ton ne saurait douter 
que Wade, ses merveilleuses aventures 
et son bateau Guigelot , ne soient venus 
de Scandinavie : voyez la monographie 
que M. Michel a publiée, et J. Griinin, 
Irmenstrasse und IrmensUule , p 48 et 
64. Les romans d Ogier le Danei ont cer- 
tainement recueilli une foule de tradi- 
tions septentrionales , et le nom du poè- 
me de L and rie, que chantaient souvent 
les trouvères , sèmble indiquer une ori- 
gine teutonique : 

Je ne vous comment mie de Landri ni 

d'Auohier; 

Ains vous comment les vers d'Alexandre le 

fier. 

Romans d? Alexandre. 
Videntes càntilenam de Landrico non 



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— 385 - 

aux premiers temps de -notre poteie^ lorsqu'elle était le plus 
naïve , et , si l'on pouvait parler ainsi , le plus originale (1). 

La plupart des étymolojjies nous semblent si incertaines, 
elles reposent sur des présomptions si souvent arbitraires et 
des inductions toujours si hypothétiques , qu'on ne devrait 
jamais en faire la base d'un raisonnement sérieux ; au lieu de 
conclure la parenté des idées de la ressemblance 4es mots , 
il faudrait établir la généalogie des expressions par celle 
des idées; mais , lorsque les n\ots sont des images , lorsque 
leur sens figuré résulte d'une manière particulière d'envisa- 
ger les choses , il est difficile de ne pas voir dans la traduc- 
tion littérale qu'en font les nations étrangères une forte pré- 
somption , sinon une preuve , qu'elles avaient auparavant 
emprunté les idées : ainsi, par exemple, Tcomvç vient de 
ttoteiv, faire; il a un sens indépendant, et appartient vérita- 
blement atix Grecs ; mais poetà n'a pas de sens à lùi , c'est 
un mot pris dans une langue étrangère , auquel rien de latin 
ne se rattache, et nous nous croirions suffisamment autorisé 
à penser que , dans le principe , l'idée qu'il rendait , la chose 
qu'il nommait , n'était pas non plus nationale (2). 11 y a plus 



placere auditoribus , statim incipiunt de 
Narcisso cantare (.probablement le Lais 
de Narcisse , ap. Barbazan , Fabliaux , t. 
IV, p. 143] ; quod si nec placuerit , cail- 
lant de alio ; Pierre de Paris , Verbum 
Abb%eviatum t c. 27 ; ap. Roquefort, Etat 
de la Poésie française , p. 217. Peut- 
être cependant s'agissait-il de saint Lan- 
dry, évêque de Paris, qui avait servi de 
sujet à plusieurs légendes ( Le ,Beaf , 
Dissertations sur l'histoire, t. II, p. 
Lxxvn-Lxxxvii ) , on de Landry , fils de 
Badon , comte de Nevers , le héros d'un 
chant populaire latin ; ap. Mabillon , 
Ânalecta, t. III, p. 558. 
• (1) Nous citerons encore deux faits 
.qui semblent montrer quelle réputation 
la poésie Scandinave avait conservée en 
Angleterre : le ménestrel d'Edouard II 
arait été surnommé roy de North ( Ans- 
tis, Regisler of Ihe Order of Ihe Garler, 
U II , p. 303) ; dans le King Estmere , v. 
190 , le poêle se vante d'être 



Corne ont of the northe countrye j 
(Ap. Percy, Reliques, 1. 1 , p. 6».) 

et Ton trouve dans plusieurs au très balla- 
des des expressions semblables ; peut-être 
cependant ne doit-on les entendre que du? 
nord de l'Angleterre , dont les poètes a- • 
vaient beaucoup de réputation. Une idée 
du House of Famé de Chaucer est plus 
significative : il place le palais de la Re- 
nommée sur une montagne de glace toute 
couverte de noms; ceux qui sont ait 
midi sont perpétuellement fondus par le 
soleil , mais ceux du nord restent ineffa- 
çables. 

(2) Voilà pourquoi toutes les nations 
européennes dont la littérature s'est for- 
mée sur le patron des littératures an- 
ciennes ont emprunté .au grec et au 
latin le nom qu'elles donnaient aux poè- 
tes , tandis que celles dont la poésie se 
développait spontanément au milieu du 
peuple leur taisaient un mot nouveau 



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— 286 — 

de rapports qu'on ne le sup^bse généralement entre les pen- 
sées et les mots qui les expriment, ou les images quilesfigu* 
rent ; l'imagination cherche à retrouver un sentiment dans 
son expression, à donner aux idées des noms quilesreprésen^ 
tent , ou du moins les rappellent. Rime ne peut donc être uû 
mot vide dç sens, qui doive sa valeur au hasard d'une con- 
vention arbitraire ; trop de langues Afférentes l'ont adopté 
pour* qu'a n'y ait pas, entre sa racine et l'idée qu'il exprime, 
niae relation nécessaire. Les philologues qui l'ont dérivé dé 
rhythmus n'ont point réfléchi que le rhythme était une idée 
savante, étrangère au peuple (1) : ce n'est pour lui qu'un sen- 
timent instinctif dont il ne se rend pas compte , et d'ailleurs, 
le rhythme s'applique au vers tout entier, et la rime seule- 
ment à la On ; le mot mentirait à son idée , et ne rappellerait 
pas même sa propriété caractéristique, la consonnance. Sans 
prétendre qu'il vienne de l'islandais , parce que /iretm y si- 
gnifie son , on peut au moins affirmer que son étymologi* 
se rattache à quelque radical dont le sens et la pronoacia- 
lion étaient semblables. 

L'application de trouver au travail du poëte ne Murait' 
être une idée provençale : les troubadours ne trouvaient 
rien ; il n'y a dans leurs vers ni action ni pensée ; leurs te»* 
timents sont si monotones, qu'ils semblent des conventions 
poétiques , on dirait les souvenirs d'une leçon dont on ne 
sait plus que la lettre ; loin d'être originaux, ils ne sont pas 
* même vrais. Les troubadours (2) étaient plutôt dtes musi- 

qui exprimait des idées différentes. Les devons cependant dire qne Chancer ■ 

critiques érndits du moyen âge recon- employé mahe dans le sens de composer 

naissaient eux-mêmes cette différence ; des yers, Complaini of Fmhm, v. 82. 
Al quai yo no llamaria decidor, o trû- (1) Nous devons cependant reconnaître 

vador, mas poeta; como sea cietto que qde r%Mmtt* se prenait quelquefois cora- 

si alguno en estas partes del Otaso me- me rime dans le sens de poëinè ; voyex 

reciô premio de aquesta tri un f al è laurea l'inscription du chant allemand de Hlud* 

goirlandà loando à todos los otros , este rig : Rithmus teutonicus de piae ÊÊtm&- 

fue ; £1 Marqués de Santillana , Caria al riae Hludvico rege ; ap. Khumentia, p.7> 
Condeslable deA>orlugal , ap. Sanchez , (2) On disait mène d'Elias Fonsalada t 

Coleccion de . poe$iat catlellanas wnie- . ' Mi bon trobaire , mas noellafre fo> 
riores al tiglo XV 9 W I , p. Nous Ap. RaynaWd , i. V, p. tf*r * 



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— m — 

dans que des poètes , et use pareille expression n'a pu êtrê 
créée que pour une poéçief hardie , impatiente 4e mouvez 
ment et de nouveauté , comme celle des Scandinaves (1)» 
Nous ne voudrions pas encore dire que les P/ovençaux (2) , 
les Français (3) , les Espagnols (4) , les Portugais (6) , les^ Ita- 
liens (6) , les Allemands (7) et les Anglais (8) , la leur avaient 
empruntée; mais il nous semble certain qu'elle fut d'abord 
employée par un peuple dont l'imagination avait les même* 
habitudes (9). Les Islandais appelaient souvent des vers 



(1) On la trouve dans le HVfod-laum 
d*Egil î 

J>uit hrâdr of fann. 

St. II, v. 8. 
(3) . E ja trobaire no-s laisse. 

Rambaut d'Orange , ap.- Rayneuard , 
t.V, R .408. 

Pistoleta si fo can taire d'En Amant de 
Jtfarvoill... e pois venc trobaire e fez 
cansos corn avinenssons $ ap. Raynouard, 
t.V,p>549. 

(5) Ne ja ne toe ferai trovor 

De mile riens en mon Vivant , 
Ou vilain mot soist arrivant. 
Lais d'Aristote, v. 84. 

On lient le ménestrel a sage 
Qui met en trover son usage. 

• Ap. Barbazan , Fabliaux et Contes, t. III . 
. p. 398. 

Oiez bons vers qui ne sont pas frarin , 
Ne les trouvèrent Gascon ne Angevin. 
Bornons de GuiMaum d'orange* 
'■ (*) Qualesquier decidores è trovado- 
rës... , agora fuesen Gastellanos , Anda- 
Juces , è de la Estramadura , lodas sus 
obras componian en lengna gaRega è 
portuguesa ; Carta del Marqués de San- 
tilkma , *p. Saûchez , 1. 1, p. LVH. 

Et porque mejor de todos sea escucbado , 
FàblarvOs ne per trobas è cuento rimado, 

Arcipreste de HRa, st. V. 
A l'appendice dû tome second de Mayans, 
Origenes de la lingua espanola , il y a 
un 'ex trait d'un Libro de la artede Tro- 
var f par Enrique de VHlena. Jofre de 
Fo*a a fait aussi un livre intitulé Con- 
hnuaciûn de Trovor. 

(8) E por.que m'ora quftey de trobar* 
'- ftoymentoê de hnm amcionero in*** * 



On y trouve aussi ttobador pour poêle, 
fol. 91 recto, 101 recto, etc. 

(6) Poichè tl piace , Amore , 
Che eo deggia trovare. 

Federigo II, imperadore; ap. Poetidel 
primo secolo, 1. 1 , p. 54. 

Nova canzon trovata. 
Messer Polo , Ibid. , p. 132^ etc. 

(7) Dis bispel ist zemerkene blint , 
Svvas nu davon geschehe, meister, 

dasvint. 

Walther, ap. Manessen , Sammlung von 
Minnesmgern , 1. 1 , p. 106. 

Lihte vinde ich einen vunt , 
pen si vunden hant, die vor mir sint 

gevvesen « 
Ich muos us ir garten tmd ir spwuchen 



Marner, ap. Td. , t. II , p. 172. 
Phant a été employé dans le même sens 
par Vizlan von Rivien ; ap. Docen ,\5ft«- 
cellaneen, t, II, p. 28^. On en trouvé 
de nombreux exemples dans le Tristan 
de Goltfried von Strasburg , v. 4623 , 
18962 , etc. ; et Oberlin cite un passage 
d'une vieille Bible allemande : Derseîb 
(Jubal) was orlhaber und vinder auf 
saitten spil ; Scherzii Glossarium , col. 
1168. Les Flamands avaient aussi dans 
leurs collèges (caramer) poétiques un de- 
gré qu'ils appelaient vinder; et Dante 
s'est servi a invenir e dans le sens de 
composer : Quidquid redactum sive in- 
ventum est ad vulgtfre prosaicum; De 
Vulgari Eloquio, 1. 1 , c. 10. 

(8) Fehelçleth me therof no fynder $ 
Her bokes ben my shewer. 

Life of Jlexander. 

(9) L'expression de Bernart d'Auriac , 

Gufllem fabre sap fargar, 

. (Ap. Raynouard , Ut, p. 61.) * 



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htima , des sons (1> : c'étaitja conséquence pour ainsi ditfe 
naturelle d'une versification qufrqposaitlsur la «onsonnance 
de toutes les syllabes accentuées ; mais les peuples dont la 
prosodie était soumise à des principes différents ne pouvaient 
accorder la même importance. aux sons, ni par conséquent 
leur associer la même idée, et cependant, presque tous ceux 
de l'Europe moderne ont désigné leurs vers par une expres- 
sion semblable (2). Ce n'est pas là sans doute une preuve 



ne saurait être non plus provençale : ce 
n'était pas dans une société aristocra- 
tique, tout occupée d'amour et des jouis- 
sances d'un luxe anticipé , que pouvait 
venir l'idée d'emprunter au métier du 
forgeron une image de la noble profes- 
sion du troubadour. En Scandinavie, au 
contraire, où une civilisation au berceau 
et' l'amour des combats avaient élevé 
l'industrie du fer assez haut pour que 
les plus. .grands personnages se lissent 
forgerons ( ypyei le Vtilundar-qvïda ) , 
nue telle expression était naturelle ; il 
n'était pas besoin d'une imitation étran- 
gère pour appéter les poètes lioda mt- 
dir, forgerons de poésies ; Olafsen , Om 
garnie Nordens Diglkonst, p. 247; f>tf- 
lundr s'employait aussi -quelquefois dans 
le sens de Torgeron , et Bioru Skardsson 
dit d'Egil Skallagrimson : Egill var hinn 
mesti runavolundr; Edda, t. II, p. 492. 
Nous n affirmerions pas avec autant d'as- 
surance que les Allemands n'ont point 
employé d'eux-mêmes wirken pour ver- 
sifier (Otfrid, Evangelienhar monte, c. I, 
v. 87, etc.); il a sans Joute de grands 
rapports avec Pislaudais yrkia, c-'est le 
même sens naturel et la même acception 
figurée , pour tous deux la poésie est le 
travail pâr excellence ; mais une pareille 
expression pouvait se reproduire chez 
tous les peuples qui y attachaient une 
grande importance, une plus grande que 
ne le faisaient probablement les Alle- 
mands ; les Anglo-saxons disaient fers- 
yrcan. 

(1) J.Griram dit même, ÂUdeutsche 
M«istergesang , p. 164, que ikald, le 
radical de skalld, poëte , et skœlda, ver- 
sifier, signifie également son : sa grande 
érudition philologique ne nous permet 
pas de croire qu'il se soit trompé , mais 
nous devons dire que les dictionnaires ne 



l'indiquent point, et que nous nH avons 
rencontré dans aucun livre islandais. 

(2) Frauenlob a donné a se hall en, 
sonner, faire du bruit, la signification de 
chanter, célébrer ; et Hein rien von Me— 
kelenburg (ap. Docen, Miscellaneen , t. 
II, p. 285), aîusi que plusieurs minnesin- 
ger cités par. Grimm (ÂUdeutsche Meis- 
tergesang, note 189 ) , l'a employé dans 
le même sens. 

Quant flors et glais e verdure s'esloigne , 
Qu'eil ofsel nosent un mot soner. 
Gaces de Brulles; M s. de Gangé , in-8°, f. 109. 

Et de geste cante nous ont - 
En sons auvernas et gascons. 
Torniemens AnUcrùi, ap. de La Rue , 
1. 1 , p. lxvi. 

Pour conforter ma pesance 
Fais un son. 

Poésies du Roi de Navarre, t. II , p. 90. 

Lors commença a chanter . t . son ©l'a- 
mour; Roman des Sept Sages, app., 

p. 99. 

Or faites pais /seigneurs , ne faites cris ne 

sons. 

Et je vous chanteray une bonne chansons. 

Romans des fUs Aimon, v. 11. 

Et je cuide que il n'eust 
De son , ne parler ne seust. 

Roman x dou chevalier au Lyon, ap. 
. Mabinogion, p. 138. 

No pogra sonar mot qui Ih des xv regnatz t 
Tant era l'emperayre corrosos et iratz. 

Ferabras , v*. 3805. 
Per esbaudir mos veas 
Due s fan irat car ieu non chan, 
Non mudarai deserenàn , 

8u'ieu non despley 
n son novelb , qu ete esbaodey. 
PeireRogier, ap. Galvani , Osservasioni 
suUa poesta de' Trovatori, p. 40. , 

Laonde egli incoraincio si dokemente 



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— 289 — 

d'emprunt suffisante , puisqu'on trouve déjà la même figure 
chez les Romains (1). Mais cette coïncidence donne plus de 
force aux présomptions qui résultent des autres (2). Les poè- 
tes latins ont quelquefois employé dictare dans le sens de com- 
ponere (3); mais cette signification lui était trop peu habi- 
tuelle pour qu'on y rattache l'origine d'expressions si répan- 
dues dans les langues du moyen âge (4) : elles viendraient 



suonando a canlar (la Rallata diMico da 
Siena)questo suono; F 
rone , jour X , nouv. 7, Rime se prenait 



, Decame- 



quelquefois par la même raison dans le 
sens de poème : 

Mon songe mis en rime } la rime avez oie: 

Desputoison de Synagogue et de Sainte 
Yglise. 

a del su duelo componer una rima. 
Berceo , Duelo de la Virgen Maria. 
Dan Felyp was maystir in that tyme , 
That y began this englyssh ryme. 

Robert Mannyng, Manual ofsins. 
Une autre coïncidence nous semble digne 
de remarque : les Islandais appelaient 
visa (vers) un poëme, et les deux idio- 
mes de la France donnaient la même si- 
gnification a vers : 

Qu'oui non troba ni sap devezio, 
Mas sol lo nom entre vers e chanso. 
Aimeric de Peguilain, ap. Raynouard, Poésie 

des Troubadours, t. II, p. 178. 
Chantan volgra mon fin cor descobrir 
Lai on m'agr'obs que fos saubutz mos vers. 
Folquet de Marseille, ap. Diez, Poésie 
der Troubadours, p. 312. 

8 chantar m'esprent talenz 
m vers dont sui dolenz , 
e serai obedienz 
uni en Limosi. 

Guillaume, comte de Poitiers. 
Pendant le moyen âge, on prenait quel- 
quefois versus dans l'acception de stro- 
phe ; verset s'emploie encore dans le 
même sens , et on le donnait aussi en 
vieux français à vers : 

Dont commensa Lambers a flabloier 
Et a chanter hautement sanz dongier. 
A chascun ver li fait le vin baîHier. 
Romans d'Jubri li Borgonnon Ms. B R 




Voyez aussi Berle aus Grans Pies , préf. , 
p. xxvn. On se servait quelquefois de 
sonet dans le même sens; Daude de Pra- 
des, ap. Rochegude, Parnasse Occila- 
m'en , 1. 1 , p. 86;.Peire Rogier, ap. Ray- 
nouard, t. III, p. 54; Romans de la Rose, 
v. 709. Au reste , le carmen des Latins 
et le laoidh des Irlandais avaient celto 
double signification. 

(1) Os magna sonaturum. 

(2) Nous ne parlons pas des rapports 
qui existent entre mot et poésie , ils sont 
trop naturels et trop répandus pour qu'on 
les attribue à une nation quelconque ; 
Hitûç des Grecs et le qSL» des Persans 
avaient déjà celte double signification. 

(3) Horace, Sat., I. l f s. 4, v. 10 ; 
Perse, s. 1, v. 52. 

(4) On les trouve déjà plusieurs fois 
dans Otfrid ; voyez Docen, Miscellaneen , 
t. I, p. L 2I7. Hroswitha dit dans la pre- 
fac 1 de ses comédies : Dîctando imitari; 
et Bcnvenuto da Imola s'exprime ainsi 
dans son commentaire sur le Secunda 
Cantica de Dante : Et hic nota, quod 
olim fuit solummodo dictamen littérale, 
tara in prosa quam in métro. Postea forte 
a ducenlis annis citra (il écrivait vers 
13fi0) inventum est dictamen vulgare, et 
fuit in principio inventum pro ifiatcn'a 
amoris ; a p. Muratori , Antiquitates Ha- 
Hcae, t.I,*col. 13-27. 

Yeu trobera plazer 
E déliée en dictar, 
E-m volgra esforsar 
De far bel s dicta mens... 
Trobanlosbels dictais. 
Gujraut Riquier, ap.Diez, Poésie der 
Troubadours, p. m. 

19* 



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^ m - 

plutôt de l'usage de réciter les vers, qui devint assez général 
pour qu'on ait exprimé par le même mot le récit et la compo- 
sition (1). Peut-être l'influence Scandinave expliquerait-elle 
aussi une contradiction qui a souvent embarrassé les cri- 
tiques et rendu fort incertaine la manière dont les jongleurs 
récitaient les poëmes. Les vieux poëtes allemands disent 

ÏX^msagen oder singent 



IX rey, li prince et K courtur, 
Cunt (e) , baruu e vavasur, 
Ayment cuntes , chanceurs e fables , 
E bon diz qui sont delitabies. 
I>enys Pyram , ap. Turner, History, U IV, 
p. 263. 

K'en romani ai turne et dit. 
Marie de France, Fables, épilogue, v.2. 
On connaît aussi le Dictie du Chancelier 
Philippe , le Biei du Baritel ,\c DU de 
Droit , le Dit des Philosophes , les Dits 
on Dities de, Vatriquet , etc. Cantigas, 
serrânas , è dieiçes Portuguescs è Galle- 
gos ; Caria del Marqués de Santillana , 
ap. Sanches , 1. 1 , p. j^vih. Gonzales de 
Castro... , dixe asaz bien , è ûio estas 
canciones; Id. , p. lix. Gran decidor; 
Id. , p. lx. Pendant te,14» siècle, dich- 
ter et spreker avaient cette signification 
en flamand*; Hoffmann Ton Fallersben , 
Eorae Belgicae , pars sexta , p. 301. 
Venditour du vieil anglais avait certai- 
nement la même origine-, ainsi que le 
dictes dont s'est servi Widville , comte 
dn Rivers : Dictes or sayings of Philos 
sophers. Robert Mannyirg a dit égale- 
ment dans le prologue de sou Chronical 
Bistory : 

I mad nogbt for no disours, 
* Ne for seggers no barpours. 
Èoune avait même la signification do 
•vers , ohanson : 

I wasat Ertheldoune, 
With Thomas spak y thare, 
Ther herd y rede in roune , 
Who Tristrem gat and bare. 

Syr Triêirem, ch. I , st. f. 
On le prenait aussi dans l'acception de 
chant : 

Lenten ys comewith love to toune, 
With blosmen ant with briddes roune. 
Ap. Rilson ,+incient Songs andBallads, 

t.l,p. ea. 



(1) Nous avons déjà cité, p. 281, n.3, 
l'exemple du poète fombard qui récitait 
ses vers au milieu d'un cercle de Franks.; 
on lit dans Rhaesus, Catnbrobritannicae 
linguae Institutiones y p. 148 : Soient 
enim frequentissime Cpmraeornm rhap- 
sodi, sive recita tores poetarum, carmina 
in publicis conventibus accinere. Tous 
les scaldes récitaient eux-mêmes leurs 
vers, et Grimm a remarqué qne la dxch- 
\en allemand ne se présente que rare- 
ment dans les monuments antérieurs an 
14* siècle , "AMdeutuhe Meistergesang f 
p. 145. Quoiqu'on trouve, beaucoup plut 
tard , à la vérité , Dichten und sagen , 
ap. Manessen , Sammlung von Minne— 
singern, t. I, p. 189 /celte élymologie 
nous semble plus probable qne ci'lle qui 
se rattache à l'anglo-saxon dihlan, pré- 
parer; an grec rwyjtv, construire, et 
à l'islandais dikta /.dont la signification 
est la même; nous croyons cette dernière 
expression moderne. Quant au fatisle 
(poëte) du vieux français, nous le fe- 
rions-bien plutôt venir derislandais/ato, 
habiller, que de «part es tv, parler : nous 
doutons que yvxivtw ait jamais été pris 
dans ce sens, et un mot populaire ne 
peut avoir une origine si savante. 

(2) Disent et chantent : Ruolandes 
Liet, v. 135 ; Kutrun , v. 666 ; on môme 
chantent et disent : Sammlung von Jfiaw 
uesingem, 1. 1 , p. 51 : 

Singe and say in romanee and rymeC 
Robert Manning, Chronical Biêtory, p. Me\ 

(3) Disent ou chantent : Wolfram von 
Escbenbach , Partirai , y. 71H7, 12429 ; 
etc. Peut être* cependant, cette différence 
d'expression tient-elle h denx manières 
vraiment différentes de réciter les vers % 



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— 291 — 

rien dans les passades oïi ces expressions se rencontrent ne 
pe*t justifier leur différènce; on est obligé de supposer que 
l'habitud««ÉfcrécHer les versavaitété introduite ou du moins 
répaÉtfuepar un peuple chez qui le même mot signifiait à la 
fois chanter et parier, On concevrait alors que , dans Ite 
doute , les traducteurs ou les imitateurs eussent presque in- 
différemment réuni et séparé ces deux sens. Le qveda islan- 
dais les a tous les deux, et cette supposition semble (fautant 
plus probable qu'Einbard nous apprend que Chari^tty^gJ* 
demandait à un messager qui lui apportait des lettres ï r wt$i 
canerent hae litterae? et que chantera conservé cette si- 
gnification dans quelgues phrases populaires (1) . 

Les noms des différentes espèces de poèmes méritent sur- 
tout de fixer l'attention. Il est rare que leur emprunt à des 
langues étrangères ne soit point amené par leur imitation , 
ou du moins leur influence ; ici fétymologie est presque de 
l'histoire. Notre vieille littérature n'eut point de composi- 
tion poétique plus répandue et plus célèbre que le lai; son 
nom se retrouve , suivant les philologues , dans presque tous 
les idiomes de l'Europe (2) , et les témoignages qui lui don* 
lient une origine bretonne ont jusqu'ici paru trop positife 
pour qu'on ait <feé les révoquer sérieusement en doute. S3. 
cette opinion était fondée, les Bretons auraient certaine- 
ment exercé une puissante influence sur le développement 
4e Ja littérature moderne , et comme aucun monument de 

Chaucer dit , dans le dernier livre de française : giu partir signifiait propoier 

Troilut and Cretteide , y. 1796 : l'alternative: 

And redde where so tbou be , or élite songe. Li prinches Hues respondi * 

(1) Que nous vient-il chanter? etc. *°!^ m 'T£*î 

Le Joe partir des troubadours et des . 0rdeneê *> £ * wa/m€ » v • 45 * 

trouvères a certainement été imité par En islandais liod, anglo-saxon 
les Allemands, car ils l'ont traduit Httè* • leod, allemand lied, dialecte suisse ttedli, 

niemeni : latin barbare» leudus irlandais laoi ; 

Diefrhmdehabenmfreinspil probablement une même signification a 

«eteitetvor. ' fait confondre deux mots différents. Il 

Sammlung von SUnnetingem , ne nous semble pas impossible que le 

t»I;p.itt. i a des Espagnols et des Portugais te 
On ne peot denier «n'A ne soH d'origine rattache au même radical. 



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— 292 — 

leur ancienne poésie n'est parv&iu jusqu'à nous; au motos 
dans sa forme primitive , ii serait impossible de reconnaître 
ni les caractères ni les limites de leur action, et on pour* 
rait l'attribuer à un peuple* qui n'en aurait exercé aucune. 
Cette question se présente donc en première ligne dans l'é- 
tude de l'histoire littéraire du moyen âge, et son importance 
oblige de la discuter avec quelque étendue. 

Un fait est d'abord digne de remarque , c'est que les lan- 
gues galloise et armoricaine n'ont aucun mot qui prisse 
servir d'autorité à une origine celtique ; les recherches de 
savants, stimulés par les besoins d'un système, sont restées 
inutiles (1), et M. Owen, dont l'opinion reçoit un grand 
poids de ses travaux philologiques , n'a pas craint d'avancer 
dans le Cambrian Bioqraphy que les lais s'appelaient en gaé- 
lique mabinogion. Le dictionnaire irlandais d'O'Reilly n'in- 
dique non plus aucun radical de lai {2) ; mais on trouve 
dans celui d'O'Brien (3) laoi et laoidh, vers, poëme, et 
Walker l'a répété d'après lui (4). Malgré la conscience 
qu'O'Brien a mise dans son travail , nous ne pouvons lui 
reconnaître ici aucune autorité ; il avoue dans la préface 
s'être servi d'ouvrages postérieurs au 13 e siècle, et rien 
n'indique le temps où ce laoi est devenu gallique. On sait 
seulement que les autres dialectes ne le connaissent pas; il 
n'a dû ainsi s'introduire dans l'irlandais qu'après sa sépara- 
tion de la langue-mère , et ne peut avoir été emprunté par 
les langues romanes, avec qui l'irlandais n'avait aucun con- 

(1) M. Wolf , JahrbUcher ftor wissens- nerait plus de vraisemblance à noire 

ckafiliche Kritik, 1834; t. II , col. 243. opinion* sur le sens primitif de lai. 

On trouve seulement dans le dictionnaire (2) Le seul jnot dont puisse s'autoriser 

kymri d'Owen : liait , son , toix ; mais la croyance que nous combattons est 

ce n'est pas évidemment le même mot , laoF, a'hymnist : nous ne savons s'il si- 

il se prononce ty~a««; et, puisque la gnifie l'auteur d'un hymne ou le musi- 

transmission aurait eu lieu par la tradi- cien qui le chante. Hymnist n'est pas 

tion orale, c'est la prononciation et non dans le dictionnaire de Johnson, 

l'orthographe qu'on eût cherché à re- (3) Focalôir Gaoidhilge - tax — 

produire. Liais se dirait d'ailleurs bien Bhéarla , s. v°. 

mieux de la musique que des paroles (4) Ellis, Spécimens of early english 

d'un poème , et cette étymologie don- metrical Romances , t, I , p. 35. 



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— 293 

tact il). L'origine brçloni» des laisne résulte donc point 

de l'étymologie de leur nom , et puisque la perte des origi- 
naux a rendu toute comparaison impossible, cette opinion 
devrait au moins reposer sur des témoignages incontesta- 
bles. Il est vrai que Marie de France nomme plusieurs fois 
des lais bretons comme ses sources (2); mais on sait que 
l'esprit historique qui dominait la poésie du moyen âge fai- 
sait une loi de citer quelque autorité à l'appui de ses récits. 
Les romanciers français et provençaux invoquaient le té- 
moignage de prétendus manuscrits de Saint Denis , les poètes 
italiens en appelaient à la Chronique de Turpin pour des faits 
dont fort souvent elle ne parlait pas , et rien ne prouve que 
Marie ne se soit point aussi réclamée de poèmes qui n'exi- 
staient pas. Les détails des Lais de Lanval et de Graelent se 
retrouvent dans les Mille et une Nuits (3), et il est difficile 
d'admettre qu'elle les eût empruntés à un original breton. 
D'ailleurs, les lais étaient déjà connus dans la littérature 

(1) La môme raison nous dispense de re des amours de Gamaratiaman et de la 

nous occuper du dialecte erse ; d'ailleurs, princesse Badoure des Mille et unéNuilt; 

le dictionnaire de Shaw n'a aucune va- les Trois Bossus et le Sacristain de Cluny, 

leur quand il ne copie pas celui d'O'Brien, du Petit Bossu; les Trois Aveugles*, des 

et le glossaire d'Armstrong a été rédigé Frères du Barbier; le Jugement sur les 

eur le texte. d'Ossian , dont on ne peut barils, de l'Histoire d'Ali Cogia: leCheval 

soutenir sériêusem*en\ Panliquifé. * de fust du C/wro«<te*d r AdenesetdelHis- 

{2)OEw>res, t.I, p. 50, 250,400, etc. toire de Valentin et Orson , c. XXf 

Un lais en firent li Breton. ŒklïS? ?*!? * dl }^ oés \ et Tro «' 

LaisdeHaoeloc etc. badourt, t. Il , p. M7, qu'on le Irouve- 

, oe um>eloc > etc. auss| dan8 un poëme provença i de <fc er _ 

■ (3) Dans l'histoire de Péri Banou, Ce nar< l dèTreviez, antérieur à la fin du. 

n'est pas une rencontre fortuite, car on 12 e siècle), du Cheval enchanté des Mille 

trouve beaucoup d'imitations orientales et un J° ur * » ou du X e conte du Singha- 

dans les poésies des trouvères : le Man- *ana-Doalr\ntati ; probablement c'est 

teau mal taillé semble imité du -Miroir du aossi * a source du Cheval de bronze de 

prince Zeyn Alasnam ; la Dame qui at- Spagna, du Clavileno aligero de Don 

trapa un prêtre , un prévôt et un fores- Q^ijote, et de cette allusion du Squire'i 

4ier , de l'Histoire de la belle Arouya ; le Tale de Chaucer : 
Lai d'Aristote, d'une des fables du ch. IV 

du Panlcha- Tantra. Deux aventures du Th L e î T ?* 1 ^ 118 bo ^ se ° rbrass 

roman si populaire de Pierre de Pro- On which the Tartar king did ride, 

vence et de la belle Maguelon ne ( l'enlè- Une origine classique ne serait cependaut 

veraent du sachet de cendal par un oi- pas impossible : Bellérophon avait un 

ffrfiSfi^V 1 ? lreS0r ca , chè d * An * des chevai ailé » et Phryxus traversa la mer 
bards d oUve)sontempruntée» àl'ttstoi- Noire sur le bélier à la toison'd'oK 



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~— m — 

française; près (fan siècle avant elle (1), Wace disait eû 
avoir fait plusieurs (2) le témoignage de Marie elle-même 
rend te doute impossible : 

Quant de lais faire m'entremet 
Ne voil ublier Bisclavcret ; 
Bisclaveret ad nun en Brelan 
Garwall l'appelent li Norman 3). . 

Et Von connaît une foule de laisfl) qui n ? °nt pu être com- 
posés primitivement en Bretagne ; ils supposent des cornais* 
sances historiques et mythologiques qui étaient également 
étrangères à ses habitants (8). L'existence réelle des lais 
bretons ne serait donc pas une preuve suffisante que tes 
Normands les avaient imités ; on ne saurait pas même à qui 
appartiendrait l'antériorité, et toutes les eons&juences qu'en 
ont*voufu tirer quelques critiques (6) manqueraient encore 
do base» 

Le nom de lais se donnait à des poèmes de toute espèce , 
à des chants joyeux (7) et des chansons d'amour (8), 
comme à des cantiques sacrés (9) , à des fables (10), des élé- 
gies (11) et des aventures héroïques (12) : leur caractère spé? 
ciai n'était donc pas dans le sujet (13), et on ne saurait non 



(1) Journal des Savants, iSVl^.Gii • •• 

et 612. Le livre Ovide u il ensegne 

(2) De La Rue, Hecherehes historique* Cornent cascuns t'amour tesmégne. 
*ur les Bardée, t. I , p. 180. LaiedeOugemer, y. »5. 

(3> Lais du Bisclaveret , 1. 1 , p. 178. (6 ) MM. ElKs , de La Roe , etc. 

Renaut, «on contemporain, dit aussi dans (7 ) .14 y a dans les œuvres d'Alain Cbar- 

le Lais d'Ignaures : tier une pièce intitulée Lais de Plaisance. 

François, Poitevin et Breton, m On les appelait Laie d'Amour, 



L apelentle Lai del Prison. { 9 j Poésies du Roi & Navarre , t. II, 

(4) Les Lais de Narcisse, d'Aristote, p. 156; Roquefort, De la Poésie fron- 
ts» deux Amants, du comte de Tou- çoise dans les Xll* et XI IP siècles, p. 
loose , etc. UQ) Le Lais de l'Oiselet. 

(5) Il ne porra James morir ! U\) Ciétait même là leur caractère es- 
S^yii 01 Jîfî. ^2Pî isiea E ' sentiel, suivant Lévôque de la RavaiUère; 

nnïtSui ÎSefSSS^L^ du Roi ** N***™, 1. 1, p. 205. 

Durs sont li nerf , dures les vaines < Â a\ a* r>^~i+—-- 

Qui de vif sanc sunt tûtes plaines. i 12 ) £ au Chevalerie. 

Laie firwmee, v. 90. J 13 ^ 008 en , ™ e . P reuve ir ' 

La caumbre ert paintetut entur ; Pensable dans le La» le Fratu ; 

Venus , la Dieuesse d'amur, We redetb oft and findeth ywrite, 

Fu Uesbk» mis en la peinture. And this derkes wele it wite r 



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— m — 

plus le chercher dans la forme. L'esprit des fabliaux était le 
même (1) et leur versification absolument semblable. Dans 
un temps où les jongleurs étaient si multipliés et les manu- 
scrits si coûteux et si rares , la forme du récit acquit néces- 
sairement une grande importance ; elle semblait inséparable 
du vers (2), et devait être regardée comme le caractère es- 
sentiel de chaque espèce de poésie. Faute d'une différence 
plus intrinsèque , on est ainsi réduit à supposer que les lais 
se distinguaient des fabliaux par une espèce particulière de : 
déclamation ou d'accompagnement (3). Cette supposition 
n'est point d'ailleurs dénuée de preuves : les poëtes parlent 
souvent du chant des lais ; celui de Graelent est transcrit dans 
un manuscrit de la Bibliothèque royale (4) de manière à être 
noté à tous les alinéas , et aucun témoignage n'autorise à 
croire que les fabliaux aient été chantés ; leur nom semble 
même venir du vieux français fabler , parler, qui s'est 
conservé dans l'esparnol f 5) « et le roman nrnvpnnl 

d'unité et le sentiment dominait davan- 
tage dan» les vers destinés à être cban- ' 
tés; les autres s 1 occupaient beaucoup, 
plus du stylé ; ils étaient plus naïfs , plus ' 
spirituels , plus goguenards. 

(4) No 7989 ». 

(5) Fablar, hablar. Dans son DicHe 
du Chancelier Philippe, Henri d'An- 
dely lui donne une autre élymologie : 

Por ce qu'il est de vérité 
Ne l'apeie mie fablek 

Mais cela ne nous paraît qu'un jeu de 
mots, quoiqu'on le trouve dans plusieurs 
autres poèmes : 

ftaouls de Houdaing, sans mençonge 
Qui cest fablel fîst de son songe. 

Songe d'En fer. 
En fabliau doit fables avoir; 
Si a il, ce sachiez de voir, 
Por ce est fabliaus apelez 
Que de faubles est auriez. 

Romans de" TruberU 

Seignor. après le fabloier 
Me vueit a voir dire apoier. 
Du Convoiiox ei de l'Envient, ap. Méon, 
Nouveau recueil de Fabliaux, t; I, p. 91. 



Layes that ben in harping 
Ben vfotmd of ferli tbmg. 
Sum beth of wer. and some of wo , 
8um of joye, and mirthe also, 

Ônd sum of trecherie and gile, 
f old aventours that fe! while , 
And sum of bourdes and ribaudy, 
And many ther beth of faery, 
Of al thinges that men seth 
Maist o' love forsoth yai beth. 
Ap, Scott, Mincir elsvof Oie ScoUish Border, 

(1 ) Le Lais d'A ritlole , le Lais de l'Om- 
bre, etc. Généralement cependant les 
fabliaux avaient quelque chose de plus 
léger et de plus plaisant; nous en expli- 
querons tout à l'heure les raisons. 

(2) Asonar (rimer) signifiait même, 
dans la vieille langue espagnole, mettre 
en musique : El quai ( Mosen Jorde de 
Saut Jorde) compuso asa* fermosas co— 
6as , las quales él mismo asonaba : ca 
fue musico excellente; Caria del Mar- 
qués de Santillana, ap. Sanchez, Colec- 
cion, 1. 1, p. lvh. 

(5) Cette différence ne pouvait cepen- 
dant être la seule , la forme du récit a- 
gissait sur son esprit. Le ton avait plus 



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— ■ 296— 

de Gérard de Ronssillon les oppose aux chansons (1)^ 
II est difficile de déterminer, à raiàe.deletfrs acceptions 
postérieures, la signification primitive des mots: toute règle 
d'induction -est impossible ; les modifications du vocabulaire 
changent de caractère et de tendance suivant l'esprit de» 
peuples, la période de leur développement et les événe- 
ments de leur histoire. -Elles Vagissent même pas unifor-: 
mément sur tous Jes mots j chaque cl asse a , pour ainsi dire, 
son vocabulaire spécial, et celle qui exerce le plus d'in- 
fluence sur la formation de la langue augmente le sien au 
détriment des autres;' elle leur emprunte incessamment de» 
métaphores qui finissent par ne plus avoir qft'un sens pro* 
pre. Ainsi, par exemple, la poésie qui domine à l'origine 
des peuples s'approprie une foule d'expressions quî ne lui 
appartenaient pas; elle prend à la danse sa grâce et son 
mouvement, à la peinture ses couleurs et ses pinceaux, à 
la musique son harmonie, son rhythme, ses accents (2), et 
tous les mots qui lui appartenaient originairement conservent 
leur acception première ; elle est seule à exprimer ses idées 
par des paroles figurées (3). Toutes les fois donc que ses ex- 
pressions techniques se retrouvent dans le vocabulaire d'un 
autre art , on peut conclure sans autre preuve que c'est la 
poésie qui a étendu leur signification , et que, dans le prin- * 
cipe, elles lui étaient étrangères; il est inutile de consulter 
l'histoire de^ la langue pour savoir que chant , chanson , 
ariette, refrain, etc. (4), n'avaient d'abord qu'une accep- 
tion toute musicale. Ce vers du Partonopeus de Blois : 

Li rossignous ses lais orgamie, 

( 1) Qui sap chanso ni fabla; ap. Sainte- le vieux flamand (ghighe), un instrument 

Palaje , Mémoires sur l'ancienne Cheva- k vent , et par suite la musique que Pou 

Ierie, t. I, p. 49. y jouait : 

(2) Peut-être même note : ~ Toz les deduiz li font oir 
Et el saUeiPc et en la rote £? r com paet home resjoir, 

Sai-ge bien chanter une note. Gigues et harpes et vieles. 

Le* deux Bordeors ribaue, v. «13. Dolopathos. 
(S) Gigue , espèce de danse , signifiait (4) Era es fenitz lo Ihibres ela cansos, 
cependant en vieux français, comme dans Ap. Raynouard , t. II , p. 285, 



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297 — 

on ce passage du Lais de l'Oiselet : 

^OFsignot (î ) , melle, (2) ne-mauvis , 
Ne l'estournel , ce mlest avis , 
Çbans d'aloe ne de kaléndre (âj, 
N'estoit si plaisans à entendre 
Cbme iert li siens , bien le sachiez, 
Et si estoit si affaitiezX4) 
De diredais, et noviax sons, . * 
Vf rotçuhenges (5) , et chançotfa, 
Gigue, n$ harpe, ne viele, 
Ne vâucissent une cenele (6) , 

prouveraient suffisamment qu'un lai ne pouvait, dans le 
principe , désigner lin genre quelconque de poëme (7). Mais 
cette idée s'écarte tellement de l'opinion reçue , et sa jus- 
tesse importe tant à l'influence de la poésie Scandinave, que 
nous croyons devoir lui accorder quelques développements/ 
On trouve déjà dans Venantius Fortunatus (8) un passage 
fort significatif : Sola saepe bombicans (9) barbaros leudos (10) 



(1) Rossignol. 

(2) Merle ; on dit encore'méfe dans le 
patois normand. 

(3) Cigale. 

(4) Instruit. 

(5) Refrain. Le vers 10826 du Romans 
de Brut ne laisse pas 4e doutes sur sa 
signification : 

Rotnianges et noviax sons. 

(6) Fruit de l'aubépine. 

(7) On mnlti plierait ces^preuyes à Pin- 
fini: 

Haut chant délectable et plaisant , 
Chascun oiseau aloit faisant, 
Lais d'amour et sous très courtois 
Cbantoit en son petit patois. 

Roman de la Rote, 

M'es bel , quant aug delz auzelhos, 
Refrims e chans e lays e sos. 

Ap. Raynouard, t. V, p. 219. 

He lovede moche to here the harpe. 

Next bis chaumber, besyde hys'stooV, . 
Hys barper's chaumber wés ïast tber by. 



Many tymes , be nystyz and dayya» 
He had solace of notes and layys. - 

Robert Mannyng, Manual ofsins. 

(8) Carmina, prol. p. 50, éd. de 1617. 
1,9) Rombilans. On lit dans Phitome- 
na, v. 56 : 
Rombitat ore legens munera mellis apis* * 

Bombiians yient de bombus , dont un 
vers du poëme de Lucrèce montre clai- 
rement le sens : 

Aut reboant raucum retrocita cornua 

bombum. 
Liv.IV,v.om 

(10) Ce n'est- pas le même mot que lai, • 
quoique sa signification soit absolument, 
semblable : il yient de ludus, que l'on 
trouve écrit dans quelques inscriptions 
loidus. 11 y avait dans les, 10 e et 11 e siè- 
cles des poëmes latins qui «'appelaient 
Ludus et Jocui ; J. G ri m m., Lateinisehe 
Gedichte des X und Xi Jh. y p. xvn. Le 
vieil allemand avait les deux formes lied 
e| laieh , leich > de l'islandais leik , jeu, : 



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harpa relidebat (1). Leudus n'est évidemment que de la mu- 
sique instrumentale. Le témoignage de Marie de France 
n'est pas moins formel j elle dit dans son Prologue : 

M'eptretemis de lais assembler, ' 
Por rime faire e reconter ; 

et dans le Lais del Freisne', 

Le Lai del Freisne tus dirai 
Sulunc le cunte que j'eo sal (2 ). 

Denys Pyram s'est chargé d'expliquer ce que ces expres- 
sions pouvaient avoir d'obscur : Marie.. . 

Ki en rime fist et basti 

Et composa des vers de lais (3). . 

Ainsi elle ne traduit pas des lais , comme on l'a si souvent 
répété y elle compose des parole» sur de» airs qui existaient 
auparavant. Un passage du Lais de Gugemer est plu» po- 
sitif encore : 

Les contes que je s ai verais 
Duut li Bretun unt fait les la%$; 
Vos conterei assez briesment 
El chief de cest comencement (4). 

Ainsi les conte» servaient de matière aux lai» (S); et, com- 

(1 ) Le sens de relidebat est évident Rue , noua avons préféré sa version , 

d'après ces vers d-'Ausone : parce qu'elle est répétée t. III, p. 65. 
. . . Brevius oihil est née plenios istis: (5) Mous ajouterons quatre antres pas* 

Quae nnnata probant, aut innrmàta relîdunt. sages aussi positi fs : 

Epis*. XXV, v. 48. L'aventure de Grattent 

On ne sait d'après quelle interprétation Y 118 *r«i si que Jeo l'entent : 
M. de La Rue a pu dire , 1. 1, p. 46, f ÎKS»^ 
comparait en chantant. * E les notes a retenir; 

ff) OÉuvre,, 1. 1, p. 138. ¥ , J?" * 4 ' 

(5) De La Rue , t. 111 , p. 56. La ver- r^^^lLÎ^n^S^ 

Ki en ryme fist et basti Cil ki de lais tindrent l'escole 

Et compensa les vers de lays. I>e Nabarez un lai notèrent 

Ap. Tristan, 1. 1, p. cx*ro. Bdesun nun le lai nouèrent, 

(4) De La Rue , 1. 1, p. 17. On Ut dan» *** de ^tSS^J^' ' ***** 
l'édition de M. Roquefort : t J^^'Jt m.- 

twv«# u n»**»» L. e n Y i.t InBreytenebiboldtime 

pont li Breton ont fait /or lais. This layes were wroughl to seithe OuVrinïe. 

S^ÎSL a J?îf 8 80ienl J nd j j « n « m « lt La»le Prein , ap. W. Scott, Mmstrtty, 
uopnaie* du» Ueuvrage de M. de La . ^ m -, p.ii; ' 



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— 29* — 

me si Marie avait craint qu'il ne restât quelque doute sur 
leur sens purement musical, elle termine en disant : 

De ce&t conte k'oi avez 
Fu G^^mer le lai trovex 9 
Qu'Iran fait en harpe e en' rote, 
Boine en est a oir Wnoie. 

Trouver, comme nous l'avons vu, signifiait dans le moyen 
âge , inventer , imaginer; on ne f eût pas dit d'un conte qui 
existait déjà : un lai exprimait donc une autre idée , et puis* 
qu'on le faisait sur la harpe et sur la rote (1) , c'était né- 
cessairement un air (2) , un accompagnement, qui devint 
assez célèbre pour désigner aussi les paroles , mais ne s'ap- 
pliquait dans le principe qu'au travail du musicien (3). Les 
témoignages sont si clairs et si nombreux , qu'il est aussi 
inutile qu'impossible de les rapporter tous. On lit dans Dan 
Horn : 

Horn sette him abenche , 
Is harpe he gan clenche , 
He made Rymenild a lay (4) ; 

(1) On avait même des lais pour cha- Latoderotes^denouvieles, 
que espèce d'instrument : Et autres mélodies bieles. 

■oit ot a la eort jugleors , f p ^^M A f?! # ' ? * 

Chanteors. estrum»teors; fel^„?r^5il^ lls i^. 

Mult poissiez oir chançons , 8° e un9 Yrols doucement note ; 

Rotruanges et noviax sons' ftout le S0D J ne ens 83 

Vieleures , lais et notes , de VEspine, v. 48& 

tais de vielee, lafe de notes (rotes) , An harponr made a lay 

Lais de harpe et de fretiax. That Tristrem aresound he ; 

Romans de Brut, y. 10033. The harponr y ede oway , 

Le manuscrit de la Bibliothèque de l'Ar- Who Setter can lat see. 

senal (n° ni , Bel.-Lettres) est encore „ _ *T ? rf !2 m, l f- h st ' W - 

nlus Dositif • Harpours m Bretaine afterthan 

pms posiiit . Her 5 how tbi8 merwaile ^ 

Yfteurs de lais et de notes And made herof a lay of gode likeing, 

Et de vielles et de rotes. And nempned ît aller the king. 

A P .LeRo««ideLiiiey, J Br tt U.II, ï ,«l. l&V^iï^fa'm*.' 
Et un passage du Tristan le confirme Orpheo, à la fin. 

encore : (3) Gela explique ce vers d'une vieille 

Detuiestamenzsontlamestrie f*™» JH^?; * iM 

Et de trestute chanterie ,• aeulsehe Bluter, t. II , p. 14o : 

Volt sont de lais e de note , Mani is the sorwfol song ie sigge unon mi 

De yiele sout e de rote. bok. 

T. II, p. 917. La musique était plus importante que 

(i) Asses aves oi chançons ,es paroles , c'était elle qui était notée 

Et Ions respis et nouviausrsons dans le livre . 

Dire fables et rotruenges à (4) Ap. Percy , Reliques, t. ï, p. 



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— 300 — 

et dans le Lais du Cbevrefoil : 

Por les paroles remembrer 
Tristam ki bien saveit harper 
En aveit feit un nuvel lai (1). 

Le lai anglais d'Emare indique aussi clairement un sens 
musical : 

. This is one of Britagne layes 
That was used by olde dayes (9) ; 

et un fragment du Roi Horn est tellement évident , qu'on ne 
comprend pas comment M. de La Rue a pu rapporter un 
passage aussi destructif de son système : 

Kant ses notes ot fait, si prent son amunter, 
Et par tut autres tuns fait les cordes soner ; 
Mut (3) s'esmerveillent tuit qu'il la sot si manier, 
Et quant il ot ce fait commença a notter 
Le lai. dont Orains dit de Batolf haut et cler (4) , 
Gum sunt icil Bretons de tel fait custumer (5). 
Apres en Instrument fait les cordes chanter, 
Tut issint (6) cum envers Ta voit dit en premier, 
Tut le lai leur a dit, n'en vot ren retailler (7), 
Eh ! Dieu , cum li oiant le purrunt lors amer (8). 

La publicité des vers exigeait l'intermédiaire de rhapso- 
des ; cette nécessité d'une tradition orale avait , ainsi que 
nous l'avons déjà dit, fait acquérir une grande importance à 
la manière dont ils étaient récités ; la musique était devenue 
partie intégrante de la poésie (9). Chaque modulation avait 

lxxxvii. Hojrn s'assit sur an banc , il se 
mit à accorder sa harpe, et fit un lai à 
Rymenild. 

(1) Marie de France , OEuwes, t. I, 

S. 398,: Tristam, qui savait bien jouer 
e la harpe, avait fait un air aux pa- 
roles pour que la mémoire les retint plus 
facilement. 

(2) Rilson,* Ânciçnl engleish metrical 
Romancëes, ap. de La Rue , 1. 1 , p. 12. 
C'est un de ces lais de Bretagne qui é- 
taient en usage au temps jadis. 

(3) Moult (multum) , beaucoup. 

(4) Glarus , illustre. 

(5) Coustumiers. 
* (6) Ainsi. 

(7) Retrancher. 



(8) Aimer. Ap. de La Rue, t. II, p. 257. 
Il est évident, d'après le KUnig Roiher, 
v. 171-175, que le leich allemand -avait 
une liaison étroite avec la harpe; on 
trouve aussi dans le Nibelunge Not , st. 
8085 , leichtpielen. 

(9) Les premiers poëtes espagnols met- 
taient eux-mêmes leurs poésies en mu- 
sique; nous avons môme encore celle 
qu'Alouso el Sabio avait faite à ses vers ; 
Paleographia Caslellana , p. 72. Les 
troubadours étaient également composi- 
teurs : Elias Gairel ben escrivia motz e 
sons (ap. Raynouard, t. V, p. 141); Ri— 
chart? de Barbesieu trobava avinenmen 
motz e sons ; Jd. , p. 435. 



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sôû nom , et quelques unes jouissaient d'une véritable célé* 
brité. Guillem de Berguedan disait : 

Chanson ai comensada , 

Que sera loing chantada ; 
En est son veill antic, 

Que fetz Not de Monçada (1) ; 

et Ton pourrait citer plusieurs témoignages semblables (2). 
Les Bretons étaient fort renommés pour leur talent de com- 
positeurs ; les vers de Dudon de Saint-Quentin ne nous per- 
mettent pas d'en douter (3) , et Giraut de Cabriera ou Ca- 
breira , disait par reproche à un jongleur : 

Non sabz fenir 

Àl mieu albir, 
A tempradura de Breton (4). 



(1) Ap. Raynouard, t. H, p. 167 : J'ai 
commencé une chanson qui sera chantée 
au loin; elle est sur ce vieil air que fit 
Not de Moncada. 

(2) Tel est, par exemple, celui d'Uc 
de Saint-Cyr : 

Bf essonpet , un sirventes 
M'as quist e donar lo t'ay, 
Al pus tost que yeu poyral 
El son d'En Arnaut Plagues. 
Ap. Raynouard, t. IV, p. 388» 
On lit dans le Famout Chronicle of king 
Edward /, parPeele : Enter theharper 
and siog lo the tune of Who list to lead 
a souldiers life ; et Nicholas Bretons 
nomme aussi deux airs dans sonWoorkes 
of a young Wit : Old lusty gallantet AH 
floures of the broome. 
. (3) Ap. Duchesne, p. 68. 

Enceltens surent tuit la harpe bien manier: 
Cura plust est curteis nom , tant plus sot del 
mestier. 

Romans du RoiHorn, ap. de La Rue. t. II, 
p. 256. 

II s'agit des Bretons; on donnait même 
leur nom aux instruments de musique : 

Et sons nouveaulx de contretaille 
Aux cbalemeaux de CornouaiUe. 
Roman* de la Rote, v. 3991. 
Et dans le Temps pattour do Guillaume 
de Machault on trouve flauste brehaigne 
(ap. Roquefort, PoésieFrançoise, p.106), 
que Ton doit probablement lire flauste de 
Bretagne : car brehaigne n'offre aucun 
sens , et le yers a un pied de moins. Les 



Bretons devaient avoir une grande repu* 
tation comme musiciens , car le Bornant 
de Guillaume au Cor Nés dit que les fées 
firent... 

Et son vertyaume muer en un Breton 
Qui doucement harpe le lay Gramon. 
Ap. Le Roux de Lincy , Livre det Légendes . 
p. 249. 

Gfirres dit, nous ne savons d'après quelle 
autorité, que les Français avaient peu de 
disposition pour la musique : Allleultche 
Votks-und Meisterlieder, p. lviii. Cela 
rendrait encore plus probable notre opi- 
nion sur la signification des lais bretons. 

(4) Ap. Raynouard , t. V, p. 167 : Ta 
ne sais pas finir à mon plaisir suivant la 
modulation des Bretons. Un passage du 
Romans de Flamenca ne nous laisse pas 
de doute sur la signification de tempra- 
dura : * 

Apres si levon II juglar ; 

Gascus si volo faire auzir. 

Adonc auziras retentir 

Cordas de raanta tempradura. 

Le yieux français temprer avait le même 
radical ( probablement lempore) : 

La pucele a i dune sa harpe ben tempree. 
Lors prent la harpe a sei ^ si comence a 

temprer. 

Romans du Roi fforn, ap. de La Rue • t. II , 
p.256et257. 

Li uns atempre sa viele , 
Cil flauste, cil chalemele. 
Li Chevaliers a FEspee, ap. Le Grand d'Aus • 

S, Fabliaux, t. I, âpp. p. il, éd. de 
enouard. 



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Que l*s lais aient été véritablement composés par des Bre- 
tons, ou que, par une de ces figures si communes pendant 
le moyen âge, on les ait appelés bretons parce que la mu- 
sique était cultivée avec succès en Bretagne (1) , peu im- 
porte à la question littéraire ; il serait également impossible 
d'y trouver une preuve de l'influence que la poésie armo- 
ricaine aurait exercée sur le développement de la littéra- 
ture française. 

Lai signifiait primitivement mélodie; il vient de l'islan- 
dais lag (2) , dont la signification était la même; le G s'est 
changé en I , comme dans païen depaganus* plaie de plaga, 
rei de rege, l'anglais play du saxon plegan, etc. On en 
peut d'autant moins douter, que le même changement a eu 
lieu dans deux langues romanes pour une autre acception 
de lag , ordo , modus , natura ; espagnol et portugais , laya, 
espèce, propriété, nature (3). Lecheor, teccator, vient 
aussi de l'islandais leika, jouer; l'interprétation de Roque- 

(1) Une preuve évidente que les lais lag est nn mot d'origine asiatique ; en 
bretons n'étaient pas des lais faits en v i enx persan , i&aIAJ signifiait chant y 
Bretagne se trouve dans un fragment du .j » j» « * i 
Tristln deM. Douce : et celle «"incidence est d'autant plus re- 

marquante , que J avait la môme signi- 
fions lais de harpe vus apris, _ .. ~ ... . 
Laîs bretuns de nostre pays. ficahon . On sait d'ailleurs que les Scan- 
dinaves avaient apporté en Angleterre 

(2) L'anglo-saxon ghgg , musique, nne màn ^ re particulière \ie chanter; 
dont on a fait gligman y gleeman , me- Geraldus Cambreusis , Cambriae Det- 
nestrel, doit avoir la môme origine ; le G ertpfto , c. XHI. Une foule d'autres té- 
devant L n'est souvent , comme le CH, mo ighages prouvent le goût que les peu- 
qu'un signe d'aspiration, et le ghggur p leg du Nord ava i enl p 0nP i a musique; 
(Jflatus), que Junius, Eiymologtcum An- l'empereur Julien parle dans son Aft'to- 
glicanum s. v<> Glee lui ^donne pour ^ )y) ^ Bfirbares ^ 

aŒ^Sl CTh ? Ad^ «ne lettre de Théo, 

pîs l'avoir rencontré. Le vieux français ^1^?^ 
glay confirme encore notre étymologie L U \ P- 8 ^ 4d : V rm ™P* • V" 

aeL c'estprobablementlemômemot, Jharedum, artesua doctum, panter des- 

•fil se disait des accents de joie et de ^nmm expetitum quiore mambua- 

tristesse , du glapissement des chiens , J ue consona voce cantando glonam vat- 

du son des instruments de musique, en trae potestatis oWecteU . . , . 

ua mot de toute espèce de bruit "comme . M s'employait déjà en landais 

dan? ces vers d'Eustache Deschamps : dans A £ sen9 d « v f 8 : ™>»* 

— « . i P ar,é du fomyrdalag , et on appelait /»- 

Mais ffovsetmoy ehanson ne Ilay frulag l'espèce de vers dont Eystein s'é- 

Fors seuWt quelechant ou eucu. ^ ^ ^ u Lilia f T Johan . 

Voyex Roquefort , douaire de \a langue naeus , Huloria eccletiattica Idandiae 4 



mme 9 i. I, p^êlet 69$. probablement t. II , p. 398. 



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— 303 — 

fort (1) , Vossius (2) , et saint Isidpr (3), (gulosus, de ïyx**), 
est cèrtamement une erreùr. 

Devant le Roy, devant sa cour, 

Sont maint jogleur (4) et maint lechour (5% 

Sergent, garçons et leceor, 
Damoiselles et jogleor 
Forent servis mont richement ; 
La ,ot maint rice garnement (6). 

Lecheor avait le même sens que le jacuiator de la basse 
latinité (7) et le ludio des Romains ; la>raison de son change- 
ment de signification est clairement indiquée dans ces deux 
vers de Philippe Mouskes : 

Às leccours, asmenestreux, 
Qui sont auques luxurieux. 

Pendant le moyen âge , il y avait de tels rapports entre 
le poëte et le musicien , que souvent la langue ne les distin- 
guait pas ; les ménestrels (8) étaient appelés des tabours (9), 
et plusieurs trouvères sont connus par des noms qui ne 
convenaient qu'à des joueurs d'instruments (10). Une autre 

11) Glossaire. (9) Ménage, Dictionnaire ilymologi- 

âi-De Vitiis sermonis. gue de la langue françoise, s. v° Jtyé- 

3) Liber glossarura. nestriers. 

4) Jogleur s'est pris long-temps en (10) Jean l'Orgueneux, Baudoin l*0r- 

Jort bonne part ; nous n'en rapporterons giieneur, Arnoult le Vicieux, etc. Le 

3ue deux preuves. Raymbert de Paris, Vielcor, ou plutôt peut-être le Vieleor, 

it au commencement de son Roman* chante alternativement avec le Juglet 

des Enfances Ogier : dans un roman manuscrit, cité par 

IUymbertlafist(lageste)aladureeouralgej <*tfrres, Altleutsche Volkslieder, p. lix 

Jouglierres fut, si vesqui son eage, (par erreur xlix). Vieler est même era- 

Gentisfaonis fut et trestout son kgnaige. ployé pour chanter, dans une chanson 

Berceo dit h nn Saint qu'il célébrait : de C° ,in Muset : 

Ca ovi grand tatiento de seer tu joglar. Quand j'ai devant li yiele 

rida deSanto Domingo de Silos, v. 776. Pour avoir ramour el 8011 S™. 

m Du Jongleur d'Bly, prol., v. 9. 11 * vail dit <* ans ,e coa P ,el précèdent : 

(6) Romans de Dolopathos 9 Ms. du J'alai a H elpraelet 
Roi , fonds de S aint-Germain , n° 1 672. Atout la viele et l'archet ; 

(7 ) Joc-leor , et avec le N euphonique, Si li ai chante le Muset 
joncieor, jongleur. Jucautu «gni6e en- Par & m amour * 

«ore en valaque , sauteur, danseur. DansunfragmentduIWrfowde M. Beuoe 

(8) La môme confusion en a fait des vieleur désigne- an ménestrel , et 4ts 

ménestriers. chanteurs des rues se nomment encore 



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— 304 — 

expression évidemment venue du Nord se trouve dans te 
début du Petit Plet : 

Beau duz seignors, pour vous dedure , 
Vus cunterai une enveisure* 

C'est un composé de l'islandais visur, vers , qui signifie his- 
toire en vers. Il est donc impossible de refuser sa croyance 
à l'action littéraire des Scandinaves (1) ', puisque la plupart 
des noms vulgaires des poètes et des mots techniques de la 
poésie sont dérivés de leur idiome. 

Malgré la nullité du commerce et de l'industrie (2), mal- 
gré un système social qui attachait l'homme à la terre, et 
les dangers des voyages , qui semblent leur avoir ôté à la 
fois leurs moyens et leur but , les relations des peuples 
étaient nombreuses pendant le moyen âge , et le choc in- 
cessant d'idées contraires ne neutralisait pas leur influence. 
Long-temps ce fut la guerre qui , chassant devant elle les 
populations vaincues, les dispersait au loin et mêlait leurs 
idées et leurs traditions à celles du reste de l'Europe ; puis 
le christianisme, avec ses colonies de missionnaires, avec ses 
pèlerins (3) et ses moines qui voyageaient de monastère en 

thleux dans le patois d'une partie de la Your sbetes shal be of cloths of Rayne. 
Basse-Normandie ; il y a aussi en Allé- T ^ squire ofLow Degree. 

magne un poëte connu sous le nom de 

Reinmar der Fideler, et le Vision ofPier- gf clotbmaking she taodde swiche an haunt , 

ce 4* Noiâman, fol. 436, appelle les Shepassed hem of Ipresand of Gaunt. 
ménestrels gieweman. Canlerbury Taies, prol. , y. 449. 

{1) Une foule d'indices témoignent à Ail in a woodman's jacket be was clad 

-quel point ils avaient frappé les imagi- OfLincolnegreene,belayedwithsilverlace. 

nations : ainsi, par exemple, JVoroû, Spenser, Faery çtiee*. 

Normand , signifiait en vieux français _ _ , m . . . ^ 

fier, orgueilleux, et l'on avait ajouté £ e dra .P d « Tartane (Du Gange, s. 

aux litanies : A furoro Normannorum Tartarium), u de Tortona ( Skmner, 

libéra nos , Domine. v °) » n'était pas moins célèbre , et 1 on 

. ... ... ,i, trouve aussi cites fort souvent le pailes 

f (*) Il est d'ailleurs probable qu on I a de Fri88 left é é de Tolède et { £ cuir 

fort exagérée ; les romans et les poèmes de Cordoue 

du moyen âge nous apprennent que (3) Ils travcrâaieIlt l'Europe en tous 

beaucoup de -villes étaient renommées ^ |a iélé le§ a , ail égalent* No- 

pour leur industrie , et qu'on recher- tre-Dan e^e-LoreUe , è Saint- Jacquea- 

ebatt curieusement leurs produiU : de-Compostelle, au Mont-Saint-Mfchel 

Pyapres d'Antfech , samis de Romanie. et au tombeau de Thomas Becket à Can- 

Romans d'Alexandre, torbory. 



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— 305 — 

monastère, mit en contact toutes les intelligences actives; 

Plus tard, des vassaux cherchèrent une protection contre 
leur seigneur sur une terre plus libre ; des bourgeois gênés 
dans l'exercice de leur profession , ou rançonnés par une 
fiscalité trop avide , y transportèrent leur industrie et 1ers 
superstitions. Les Juifs, toujours menacés de la confiscation 
et souvent repoussés comme un peuple maudit de Dieu , 
promenèrent çà et là leur existence nomade , cherchant par- 
tout à cacher leur origine par l'affectation des mœurs étran- 
gères. Enfin, les croisades réunirent: toute l'Europe sous 
une même tente, et des fatigues, des souffrances, des es*- 
pérances communes , disposèrent les esprits à la sympathie ; 
pour calmer les ennuis de l'exil , chacun racontait les sou- 
venirs de sa patrie et abrégeait les longues marches et les 
veillées militaires en redisant les chants qu'il avait appris 
au foyer de ses pères. De telles raisons suffiraient sans 
doute pour ne point regarder sans examen des ressemblan- 
ces, même éloignées, comme des rencontres fortuites aux- 
quelles un historien ne doit accorder aucune importance -> 
mais il en est d'autres plus générales encore et plus puis- 
santes, qui ne permettent pas de croire que des coïnciden- 
ces si répétées n'aient point été produites par un désir d'i- 
mitation (1), ou des réminiscences involontaires. 

(1) L'imitation était d'ailleurs dans les Ok ]?ottiska ]>u ]?a]>orrYera. 

habitudes des poètes, ils la poussaient ^ tVz > recAa , «. LXI, et Harbar%-liod , 
jusqu'au plagiat ; nous n'en citerons que * st> xxv. 

quelques exemples. _ . , . , 

Les deux premiers vers du serventois de 

Sa nam oj'ins sonr Hues de la Ferté , Rotnancéro françoiê , 

Einnœttr vega. p. 182 , 

]>o hann œva hendr Je chantaisse volontiers liement 

Ne haufut kembdî Se je trouvaisse en mon cuer l'ochoison , 

Adur a bal um bar se trouvent textuellement dans une des 

Baldurs andscota. chansons du Chastelain a> Couçy. 

rVlU'*pa,Bl.JXZl. A la costume del pais 

Assis sont h baron entor» 
On retrouve textuellement ces vers (sauf Cascuns en Tordre de signor. 

1- -r e i „. . „ . . ^^i^. Li senescax Kexavoit non; 

le 3* , dont les variantes ne semblent V estus d'un vermel siglaton, 

même qu'orthographiques) dans le Yeg- Cil servi al mangier le roi» 

tam$-v>ida , st. XVI. MU damisiax avoit a soi 

20 



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— 306 — 

A la suite des princesses qui contractaient des alliances 



Qui estoient vestu (Termine; 
Cil servoient de la quisine : 
Sovent aloient, et espes, 
Escueles portent et mes. 
Beduer, de l'altre partie, 
Servoit de la hôtellerie? 
Ensamble lui mil damisiax t 
Vestusd'ermines, gensetbiax, 
As nés d'or portoient le vin , 
A copes, a nanas d'or fin. 

Bornant de Brut, v. 10738. 

A la coustume del pais 
Assis se sont trestot entor, 
Cascuns enl'ordene des'onor. 
Cristal devant le roi servi 
Et maint gentilhomme avoec loi 
Qui tôt furent v es tus dermine; 
Cil servirent de la quisine : 
Sovent aloient , et espes , 
Escueles portent et mes. 
Belduians, de l'autregpartie, 
Servi delà botellerie: 
Ensamble o lui molt damoiseaus, 
Vestus d'ermine , gens et beaus, 
O coupes et od nés d'or fin , 
Et o nanas portent le vin. 

Romans de Cristal et de Clarie, v. 6828 , Bf s. 
de l'Ars. 283, in-fol. B. L. • ap. Le Roux 
de Lincy, Brut, t. II , p. 108. 

Face non trovo , e non bo da Car guerra ; 

E vol sopra '1 cielo , e giaccio in terra ; 
E nulla stringo , e tutto '1 mondo abbraccio. 

Ed ho in odio me stesso , ed amo altrui. 

Petrarca , SoneUo , C1V. 

E non he pau , e non tinch quim guarreig ; 
Vol sobrel cel , et non movi de terra ; 
E no estrench res, e totlo morfabras. 
Hoy he de mi , e vull altri gran be, 
Sino amor, dons aço que sera ? 

Mosen Jordî (antérieur à Pétrarque) ; ap. 
Beuter , Cronica gênerai de toaa 
Espana, épit. dédie. 

Daz er sicb do braite " 
]Ne cristio sich bereiten, 
Si sigen vaste in diu lant : 
Die heiden huben selbeden brant 
Chunrat, Ruolandes liet, p. 9. 

Daz er sicb do braite 

Diu cristenheit sich bereite 

Bin in der heiden lant : 

Beidiu roup unde brant 

Erhuben die heiden. 
Strickaere, Rhvthmus de Caroli Maftni 
expeditionehispanica ; apud Schilter, 
Thésaurus, t. II , fol. 9 b . 

8u'essamen trembli de paor, 
un fa la fuelha contra 1 ven. 
Bernart de Yentadour; ap. Raynouard,t.IU, 
p. 45. 



Mi fan en aissi tremolar 
Cum fai la fuelha lo forte vens. 
Pons d'Ortafas ; ap. Raynouard , t. V, p. 363* 
Mis arreos son las armas, 
Mi descanso es pelear, 
Mi cama las duras penas , 
Mi dormir siempre velar. 
Ap. Duran , Romancero de Romance» 
Caballerescos , p. 14*. 
Ces quatre vers se retrouvent textuelle- 
ment dans la romance de Moriana y et 
moro Galvan; ap. Id. , p. 10 b . 

The tane was buried in Mary's kirk , 

The tother in Marie's quair; 
And out o' the tane there sprang a birk 

And out o' the tother a brier. 

And tbae twa met , and thae twa plat, 

The birk but and the brier; 
And by that ye may very weel ken 

They were twa lovers dear. 
Prince Robert; ap. Scott, Mfinstrelsyoftke 

Scottish Border, t. III , p. 63. 
Lord William vas buried in St Marie's kirk 

Lady Marearet in Marie's quirej 
Out o' the ladvs grave grew a bonny red rose , 

And out o the knight's a brier. 
And they twa met , and they twa plat, 

And fain tbey wad be near ; 
And a' the warld might ken right weel, 
' They were twa lovers dear. 
Th '4 Douglas Tragedy; ap. Scott, Id., 
t. II, p. 224. 

Det var Spanielands honning 
Der han de L0nbreve saae, 

Saa tog ban ud den liden kniv, 
Skar dem i Stykker smaa. 

Syr Tender af det hvide s#lv 
Dem skatted Din fader fra mig : 

Men otte Tonder of det rode Guld 
Vil jeg ikke bave for Dig. 

tZnud of Myklegaard, st. X et XIII ; ap. 
Danske Viser fra Middelalderen , t. IV, 
p. 18. 

Der var Islands konge , 

Der han udi Brevet saae. 
Saa tog han ud en liden luur, 
Og skar det istykker smaa. 
8y v Tonder af det hvide selv 
Dem skattede Din fader fra mig, 
Otte Tender af det rode Guld 
m Vil jeg ikke have for Dig. 
Torkild Trundeson, st XlXXHI et 
XXXXVIIjap./<f.,p. 192. 
Billebrand tjente pa konungens gârd, 

Udi lunden — 
Och der tjente han uti femton runda Sr 
For den hen had' trolofvat i sin ungdom. 

Hillèbrandi ap. Stenska folk-ff$or, UÏ t 
p. 5. 



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— 307 — 

étrangères s'empressaient des poètes et des aventuriers ; ils 
venaient tenter la fortune à leurs cours, et cherchaient à se 
concilier leurs bonnes grâces en leur rappelant lés tradi- 
tions de la patrie commune, et les chants qui avaient bercé 
leur enfance. Souvent ils excitaient la réprobation popu- 
laire par leur cupidité et la différence de leurs mœurs ; mais 
les idées qui animaient leurs poésies, les images qui les co- 
loraient, lés événements dont elles conservaient le sou- 
venir, ne restaient pas sans influence sujr les développe- 
ments littéraires. Dès Tan 1000, le mariage de Constance (1) 
avec Robert attira une foula de Provençaux à la cour de 
France (2), et, 150 ans après, l'union d'Eléonore d'Aquitaine 
avec Louis VII, puis avec Henri, duc de Normandie et roi 
d'Angleterre, répandit dans toutes les parties du territoire 
français les mêmes connaissances poétiques, sinon lés mêmes 
habitudes d'imagination et les mêmes tendances. Les fêtes 
qui se célébraient à l'occasion des mariages , ou plus tard , 
quand les fils des. princes étaient reçus ch'eValiers (3), étaient 
annoncées d'avance, et des jongleurs accouraient des pays 
les plus lointains (4) y briguer des présents et de la gloire (5). 

Rosa liHa tjente pa konangens gard (4) Le Romans de Flamenca nous dit 

Medtfran och med dygd— . qu'a «ue cour (une fête) , 

Och der tjente hon uti âttarundaar E part los jonglars eissamen 

J vinnenval, jTinnenvalbâde-Rosof Q" era plus de mile. V.C. (quinze cents). 

och liljor 0n J trouve aussi "un témoignage de laf- 

LillaR0ia;*j>.Id.,p.H6. flnence des noble» : 

» ... o w ^ o - Trastotz nostres amix mandate. 

Herr Redebold ban rider pakonungens gard Etals enemixperdonate. 

Uti ldndom~- Non sai d'aisi (de Nemonrs) en Alamainha 

Och der tjente han uti atta âr «. Negun baron qiîte ja i remainha , 

Densor^rmigU^imiaungd.». fc'*^™,»*** 

Bert Redebold ;*p.Id.,V III, p. 76. ; 

Lesverspairs sont un refrain qui, à pro- £ a ?* L !f lal Jf ll 2 n . ^ 

prement parler, ne fait pas parti» d« * a, P h >. ^J* da "S""? 1 *? de Sai ™ 

ballades Augustin, donnée à Cantorberv en 1309, 

(1) Fille de Guillaume I, comte de i! u '? ™ l P as m ï™ de si * mi Jl e ëo "^ 
t^tâg?^ TaîUefer ^ W^Ze^ïo? ÏÙlfe 
- R_adulphusGiaber;ap.D«chesne, ^tït: 



(*)B 
t. IV, i 



p 38 F ' *' ' gentos et ultra; ap. Mu ra tori, Rerum 

(3)' Alla corte del Po di nostra Donna ****4c*rum Scriptorei, t. XIV, col. 1U1. 

in Proenza s'ordinô una nobile corte, (*) Timpana cum citharis, stivisque 

quando il figlioolo del conte Raimondo si fr^qw Mn,m% hdo » 

fece cavalière, ed intitô tutta buona gen* Ac à"edH insignisduxpraemiajnaxhna mfmis. 

te ; Cmto NûveUe oniiche , bout. 61 . Ponizo Monachus, ri ta MatMMê, 1 1, y. 9. 



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— 308 — 

L'esprit des vieux Scandinaves ne tarda pas à agiter toute 
l'Europe; ce n'était plus partout qu'entreprises fantastiques 
à force de courage , que merveilleuses aventures tentées 
pour leur folie , et mises à fin par une audace plus folle 
encore (1). Une fois cet ébranlement imprimé aux imagina- 
tions, elles ne retombèrent plus dans leur repos; il y a plus 
de suite et d'ensemble dans l'histoire de l'humanité : il leur 
fallut sans cesse de nouvelles excitations. Quand on ne pou- 
vait faire de l'héroïsme par monts et par vaux , on voulait 
au moins écouter celui des autres et se passionner à ses 
récits : un immense besoin de contes et d'histoires se. ré- 
pandit partout et s'étendit dans toutes les classes. Dès le 12« 
siècle, par souvenir aussi peut-être d'une coutume islan- 
daise^), l'hospitalité >e payait ; en Normandie avec des 
nouvelles: 

Usages est en Normandie, 
Que qui herbergiez est^u'il die 
Fables ou chansons a son oste (3). 

Robert de Bruni*e ;(Manhyng) nous apprend que, cent ans 

Au matin, quant il fu grant Jor, col. 831 . Uiie foule de témoignages prou- 

Furentpaieli jougleor; vent le cas que l'on faisait des poètes ; 

Li un orent biax palefrois, on | es vo jt servir de messagers aux roi» 

Beles robes et biaux agroisj / mkinagaga c . 118} et pénétrer le soir 

Tuit furent paie a lorgrej *ran, v. 1568) ; ils s'asseyaient a la table 

Li plus povre orent a plente. du seigneur , au dessous du chapelain ; 

Romans de VAtre périlleux. Parzival, v. 974. 
vvnrfrpilvfl had iriftes of Kolde , M No, » s citerons, entre autres, la ro- 

Sffi^d^^ft^^ manisque conquêt. de la Sicile et de la 

* , r Calabre , la vie tout entière de ce Don 

Komonet oftyr Ipomedo». wMmt ? Cœur-de- 

Voyez aussi le Jfibelunge Not, st. 4-2, Lion, et les craneries du siège de Con- 

1314, 1417 et le Wigalois, v. 1680. La s umtinopIe. 

cour d'un gentilhomme doit estre def- Miiller, Ueber der Ursprung der 

fermée a toutes gens; mesw^rs.me- uùndischen Historiographie , p. 46 > 

nestriers, heraux doivent trouver les . - kq 

cours ouvertes : et si y doivent manger, ' * . 

et avoir de l'argent, car c'est la coustu- (3) Jehans le Chapelains, Lt begre- 

me ; Romans de Guerin de Montglaive ; tains de Clugny. Fables est ici , comme 

an W. Scott, Sir Tristrem, p. 170. dans l'exemple que nous avons déjà tait 

L'histoire confirme le témoignage des remarquer, l'opposé de chantons; ce 

romanciers : voyez Anstis, History of sont des récits qui se parlent ou se eban- 

the Order of the Garter, t. II , p. 303 , tent. Une confirmation de ce passagej se 

etMuratori, Antigutiates Hoinae , trouve dan» Le FMUm duPwrc Ctor*. 



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plus tard (1), le même amour des récite régnait en Angle- 
terre: 

' For many bcn of swychc manere , 
That talys and rymys wyl blethly here ; 
Yn gamys and festys at the aie 
Love men to lestene trotevale <2).; 

et un poëte allemand du 15 e siècle débute en disant : 

Wollt ihr fremde Mahr, 
Die vor Zeiten und eh' gescheh (3). 

Les moinçs se récitaient des vers pendant les repas et les 
veillées d'hiv.er (4) ; Hroswitha composait ses poésies pour 
les religieuses' de son monastère (5) , et l'un des phis vieux 
et des plus, curieux monuments de la littérature du moyen 
âge , le Waltharius (6)', est certainement adressé à des moi- 



(1) En 1303. 

(T) Ap. Warton, 1. 1, p. 63. Car plu- 
sieurs sont de tel goût , qu'ils écoutent 
volontiers* les contes et les ▼ers : dans les 
réjouissances et les fêtes, on aime à en-' 
tendre raconter à la taverne des vérités 
et des- fictions. Un passage du Vision of 
Pieree Ihe Plowmann, fol. xxvi', est 
anssi significatif : 

lam occupied every day, holy day.and other, 
Withidle taies at the aie. 

Les seigneurs se racontaient aussi des 
histoires et des fabliaux : 

Les chevaliers ki en la ntef snnt , 
Si gardent leur seignnrEdmund; 
En le-batel sont entre o li , 
Si parolent pur l'ennui , 
As esches s jouent et as tables 
Et dient respiz et content fables. 

Denis Pirain , vie de saint Edmond; ap. de 
La Rue, Et sait historiques sur les Bar- 
des, U&h P- *04. 

(3) Vous voulez une histoire étrangère 
qui soit arrivée dans les temps les plus re- 
culés; Der edle MGringer; ap. Biischiog 
und van derHagen, Sammlung deulscher 
Volktlieder. On y trouve des renseigne— 
monts précieux sur .la -matière des poé*> 
sies populaires; Wàlter Scott en a fait 
une imitation. 

(4) VilaS. Meinverci, c. 52, ap. Mu- 
ra tori x Scriptores Rerum Italiearum. 
t. II, P. H r p. 7. 

(5) 4*andersheim, Opéra nuper a Cette 
inventa, 1501, in-folio. 



(6) Les savants ne sont point d*accord 
sur son âge ; Fischer le faisait remonter 
jusqu'au 6* siècle , mais on ne varie plus 
que du 9* au 10*. Il nous semble certain 

Sue plusieurs auteurs y ont travaillé à 
es époques différentes.' Scripsit (Ecke- 
hardus I) et in scolis nie tri ce magistro, va- 
cillantêr quidem x quia in afiectione non iii 
habitu erat puer, vitam Walthafii ma- 
nu fortis, quamMagontiae posili, Aribone 
archiepiscopo jobente, pro posse et nosse 
nostro corre'ximùs; Eckehardus IV. ap. 
P.ertz, Monumenta Germaniae Historien, 
t. II , p. 118; Eckehardus I mourut le 14 
janvier 973', et Eckehardus IV- naquit 
vers 980 et mourut en 1036.- L'envoi de 
Geraldus à l'évêque Erckambald indi- 
que aussi certainement une collaboration 
quelconque'; on peut alors s'expliquer 
les contradictions du poërae et de renvoi: 

Raucellam nec adhuc vooem perpende, sed 

aevum 

Utpote quae nidis nondum petit alta relictis. 

TTaltharius^ y. t4M. 
L 'auteur est un jeune homme., et dans, 
l'épître à Erckatahald c'est un vierllard : 
FÏexus-longaevi dum stringit in ampla diei. 

V/20. 

Quae tibl decrevit de larga promere cura. 

V. 10. 

Geraldus avait , comme Eckehardus IV , 
longuement corrigé l'œuvre d'Eckefoar- 
dus I. La première édition fut faite en 
1780 et 1782 par Fischer, Déprima ex- 
pédition*. AUUae m G allia»; Jtfolter en 



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— 310 — 

Des (1). Mais ce fut surtout dans le nord de la France que 
se répandit l'amour de la poésie ; on lisait au peuple le di- 
manche des vies de Saints en vers (2) , on lui prêchait des 
sermons rimés (3), et les religieux eux-mêmes passaient 
leur temps à composer des fabliaux et des chansons (4). 

Quoiqu'il ne s'en trouve aucune preuve directe dans les 
vieux historiens , le nombre des scaldes et leur empresse- 
ment à courir les aventures ne permettent pas de douter , 
ainsi que nous l'avons déjà dit, que plusieurs n'aient suivi 
l'expédition deRollon et ne se soient établis aussi en Nor- 
mandie (S). Dès les premiers temps de la conquête > les rois 
d'Angleterre eurent des ménestrels attachés à leur per- 

donna une seconde en 1198 , BeitrUge 
xur Geschichte und Literatur,' p, 212 ; 
• ét J. Grimm vient d'en publier une troi- 
sième , Lateinische Gedichte.det X und 
*/JA.,p.3. 

(1) Il commence par ce vers ; 
Tertia pars orbis, Fratres, Europa vocatur, 
et les moines s'Appelaient frères* 

(2) On en connaît de"Waçe 1 Gervais 
de Saint-Maxeuce,Éeranger, Guillau- 
me Herman , Jehan de Hovedene , Char- 
dry, Gauthier de Coinsy ,* Rutebeuf , etc. , 
et une feule d'anonymes; Ta -Vie de teint 
George», de teint JotaphaZfdes Set Dor- 
mant , etc. ; il y en a aussi plusieurs B. 
R. n<> 1659 , Fonds de Saint-Germain ; 
«0 7209, in-fol.; a° 1f9$*; n° , et 
dans Je manuscrit de la Bibl. de l'Arse- 
nal , n<> 285, .Belles-Lettres françaises. Il 
en existait aussi dans les autres langues , 
quoiqu'elles y fussent -moins répandues, 
et surtout moins populaires. Nous cite- 
rons en . provençal le Planph de tant • 
Esteve, ap. Raynouard, t. H, p. 146; 
les Vies de sainte Enimje, ap. Raynouard, 
Lexique roman, t. 1 , p. $49 ; de saint 
Trbpnime, Id. , p. $71; de saint Hono- 
rât , IqZ. , p 5T3, etc. ; en espagnol celles 
de. sauto Domingo de Silos,, de san Mil- 
lan , de santa Cria , et le Mârtirio de san 
Lorenzo par Bercetr, la vie anony me de s*an 
Udefonso , âp. Sauchez , Colecàiôn^ t. I , 
p. 116; en allemand , XeLeiden derHeiU 
Margareta , par Hartwig von der Hage ; 
en flamand, le Leuen van den H. Francis- 
eut, par Maerlant ; en anglais, The Live 
vf teinte Maregrete , ap. Hickes, Tkeiau- 
rut , 1. 1 , P. i , p. 224, et plusieurs au- 
tres citées par Warton, 1. 1, p. 14-20. 



Le premier livre imprimé à* Yalenciennes 
est intitulé Oarai, o Trobet les qualet 
Iraclen de la't hors dé la taoratittima 
Fer ge Maria, termone provinciali, auc- 
tore Bernardo Fenollar. L« preuve que 
ces Vies étaient faites four, être récitées 
dans des églises se trouve dans la Vie an- 
glaise -de sainte Marguerite; elle com- 
mence par ce vers : 

Ofde ant yonge i. preit ou onre folies for lo 

lete, 

et finit ainsi : 

Far seînte M aregrete love, of us ha ve mercie; 

Amen, amen, checun die amen. 
Cette dernière ligne est évidemment du 
français y et montre l'origine -de ce poè- 
me, sinon de cette-espèce de poésie. 

(3) H nous en reste encore un de Gui* 
chard de Beaulieu;. M. Jnbinal en' a pu- 
blié un anonyme, en 1354; naus savons, 
par M. de La Rue, qu'Etiepue de Lang- 
ton en avait fait plusieurs , et le Man. 
Aruridel n° 292 , du British Muséum r en 
contient deux ; Âltdeuttehe BlMtef^ t. II, 
p. 145. 

(4) Voyez Warton, t.l, p. Odon 
Rigault , -archevêque de Rouen , en blâ- 
ma sévèrement deux bénédictins de Caen, 
enl250. 

(5) On sait d'ailleurs qu'il y avait ên 
Normandie une foule 'de jongleurs , dans 
les* premiers temps-'de-Télab'lissement des 
Scandinaves : 

A jingleors oi a m'effance chanter 
Ke li dus Willame fit jadis essorber, * 
Et al jconte Riouf 11 dous oils crever, 
EtwAnquetil le pros fist par engien tuer 
Et Bauted'Espaigne o un escuier garder. 
Romans de R9U, v. 2108. 



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sonne (1), comme leurs ancêtres en avaient eu dans leur an- 
cienne patrie (2). L'humeur voyageuse des poètes Scandi- 
naves était si profondément entrée dans leurs habitudes (3), 
peut-être aussi dans les nécessités de leur profession (4) et 
de leur talent, qu'ils durent reprendre leurs courses en 
Normandie, et y réciter encore leurs v.ers de bourgade en 
bourgade (5). Quoique l'amour de la poésie eût créé des 
rhapsodes dans l'Europe du moyen âge ainsi qu'en Scandi- 
navie et en Grèce , il semble donc probable que les jongleurs 
furent une continuation des scaldes. Dès lé 8 e siècle (6), 
un poëme anglo-saxon nous les montre-parcourant les diffé- 
rents pays et répandant partout leurs, vers (7)j comme les 
rhapsodes grecs, on les appelait aveuglés (p?fyav), pour 
indiquer sans doute qu'ils répétaiènt les traditions que leur 
apprenait la^voix publique (8). Sans eux point de plaisirs 

IU étaient irîèmê fort populaires , puis- 
que les seigneurs qui ne les protégeais 



~ , piégeaient 

pas encouraient la haine publique dès le 
temps de Richard 1 , 61s de Rollon : 
We lessoit en la cor jugleor, ni garchon ; 
La cort en fu tornee a graht destrucion : 
Raoul en deservi mainte maleichon. 
; • 73.,y..3835. 
fi) Vdyez Percy, Reliques , t. I , p. 
XXxu et seq.; W. Scott, Essays, t, I , 
p. 183 ,' n. 4. Philippe-le-Long avait un 
ménestrel appelé .Pierre Touset ; voyez 
aussi de La Rue., t. I , p. 114. Dans les 
EslablisserAents des mesliers de Paris, 
par Estieene Boiloau (en 1321), il y a 
une espèce de charte des ménestrels , et 
le premier qui la signe est Pari set , me- 
neslrel le Roy. 

(2]f Les autres souverains en avaient 
aussi quelquefois; dans son Cleomàdes, 
Adenez prend le titre de ménestrel du 
duc Henri de Brabant : 

Ce livre de Cleomades 
Rime-je le roi Adenez , 
Ménestrel au bon duc Henry. 
Valriquet de Couvins se qualifie sire de 
Veriol et ménestrel du comte de Blois. 
Une foule de seigneurs normands -avaient 
Aussi des ménestrels attachés à leur per- 
sonne; de La Rue; t. I,-p. 251-53. Il y 
en avait également à ta courûtes rois 
anglo-saxons , . . 

*Hro"J)-gare8scôp, • 

Beotôulf, v. 8116 i 



et des princes allemands , 

Min herre tegeliche hat in dem hove sin 
Zwelwe, die ze prise fur mich singent verre. 

Kutrun, v. 1622 • 
ils conservaient encore cet usâge pen- 
dant le 15 e siècle; Meidinger, Verylei- 
chendes Wifrlerbuch , Intr. , p. xi. 

(5) 'Egilssaga et Gunnlaugasaga, pas- 
sim; Olaf Helgasâga , c. 140; Knyltin- 
gasaga-, c. 19, etc. 

(4) ILs étaient historiens autant que 
poètes , et ne pouvaient parler des hom- 
mes et des choses qu'après les* avoir vus. 
. (5) On voit 4 dans* une foule- de vieux 
romans , Garins li Loherenc , etc. : 

Cil jongleour qui vont par le pays 
N'en sevent riens. 
C'était le charlatanisme du temps. 

(6) La date' n'est pas certaine , mais 
ç est l'opinion qui nous parait la plus 
probable. 

(7) *Swa scri^enae 
Ge-sceapum hweorfaS 
Gleo-men gumena 
Geond grunda fela , 
Jyearfe secgaS. 

Traneller's Song, éd.de Kerable, v,269-73- 

(8) Herman von Fritsch'elar disait au 
milieu du 14 e siècle, dans lè Leben der 
Ûeiligen : 

Die blmden singent uf der Btrazzenj 



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dans les fêtes (1) ni d'éclat dans les cours (2) ; les dames leur 
gardaient leurs plus doux sourires , et les seigneurs leurs 
plus riches présents (3). C'est un jongleur qui le dit lui- 
même : 

Flabel sont or molt encorse (4) , 
Maint deniers en ont emborse 
Cil qui les content et les portent : 
Quar grant confortement rapportent (5) ; 

et le poëme anglo-saxon que nous citions tout à l'heure va 
bien plus loin encore : 

Simle suS o)>]>e norS 
Surane ge-metaS 
Gydda gleawne, 
Geofum un-hneawne , 
Se )# fore duguj>e wile 
Dom a-raeran (6). 



et on Ht dans le Titurel , fol. 164 : 

So singent uns die blinder* 
Daz Sifrit hurnin wœ're. 

Le ménestrel écossais Harry est commu- 
nément appelé Blind Harry. On connaît 
en France Lambert l'Aveugle, et en Italie 
il Cieco da Ferrara (l'auteur du Mem- 
briano), Psicolo Cieco d'Arezzô, et il Ç*a- 
co d'Ascoli,* qui n'était cependant pas un 
poëte populaire; le poëte Frison Bernlef. 
était aussi aveugle: Grimm , DeuUche 
Sagen, t. II , xii \ Schlôzer , p. 62. Ai 
blind a» a harpèr était un proverbe an- 
glais ; voyez Lily , Sajppho and Phao. 

Cofivmo. O my dear Mosca, do's he not 

• . perçoive us. 

Mosca. No more than a blind harper. 

Bep/onm , rolpone , act. I , t. III , p. 196, 
éd.deGifford. ' v 9 

Nor woo in jrhyne, like a blind harper 's sang. 

Shakspeare, Love' 9 Labour lost, act. V, 
se. 9. 

And than gan he to go , like a glewemans 

bytch 

Sometyme asyde , and sometyme azere. 

Fition of Pierce the Plowman, toi. «6. 
Peut-être cette appellation est-elle d'o- 
rigine Scandinave; on trouve dans 'Je 
Gettpeki Beidrekt Konungt un poëte 
nommé Gettom Blhidi. 



(1) Mufatorjr Aptiquilalet Italicae, 
t. U, col. 843. 

(2) Elias CaireVet Folquet de Romans 
séjournèrent petitiarit quelque tentas à la 
cour de rempgreur Frédéric II ; délie de 
Galeaz Visconli était remplie de. trouba- 
dours ; Muratori , Rerum Ilalicarum 
Scriptores, t. XIV; Croniea.di Çefèna, 
année 1324. 

(3) Ils ne craignaient même pas de les 
provoquer; Sosteguo df Zanôbi dit dan* 
la Spagna : 

Ch'ora vi piaccia alquanto por la mano 
Avostre borse, e farmi dono alquanto, 
Che qui bo già finito il quinto canto. 

Quadrio assure en avoir vu un manuscrit, 
dont l'écriture était certainement du 14* 
siècle ; Stotia e Ragione d'ogni poetia , 
t. VI , p. 548. Le Romans de Fierabras 
d'Alexandrie et le Livret de Charte— 
maine se terminent par ces deux vers : 

Dieu vous garisse tons qui l'avez escoutee ! 
Si que pas ne m'oubli qui la vous ai chantée. 

(4VCourus,- recherchés. 

(5) Ap. Barbazan, t. III, p. 409. 

(6) Traveller's Song , v. 275 : Qu'ils 
viennent du midi ou du nord , si leurs 
lais sont beaux , celui qui veut élever sa 
renommée au dessus des autres seigneurs 
le reconnaît par de magnifiques* récom- 
penses. 



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— 313 — 

Voyageant sans cesse la harpe à la main, et s'arrètant par- 
tout où ib trouvaient des intelligences pour les'éclairer ou 
les entendre, les jongleurs étaient comme une presse vi- 
vante qui rapprochait les nations les plus diverses par les 
mêmes plaisirs et les mêmes émotions} disciples et maîtres 
tour à tour, ils unissaient toutes les intelligences dans un 
vaste réseau de poésie, et faisaient des croyances et de la 
littérature de chaque peuple la tradition et les idées de l'Eu- 
rope entière. Par la réponse que Riquier suppose qu'Alfonse 
de Gastille fit à sa requête , on voit que les troubadours 
étaient fort répandus en Espagne (1) et en Italie (2). Les 
poètes français n'étaient pas moins nombreux en Provence; 
il nous reste des chansons où ils parlent de leur voyage (3), 
et les troubadours se plaignent eux-mêmes «de la quantité de 



(1) Atsi es a cordât 
Per Espanha de <3 
Perque pot hom t 
Als noms que s 

Ap* Diez, Poésie der Troubadours, p. 316. 

La poésie espagnole avait de tels rap- 
ports avec !a provençale, que le marquis 
de Santillana ( ap". San chez, Coleceion 
de poesias Ca$tellana$,t.\, p. lvi), l'ap- 
pelle Limousine. Ils s'étendaient jus- 
qu'à la langue. Bernart d'Auriac dit, en 
parlant d'une guerre des Français avec 
les Espagnols ; 

Et auziran dire per Arago 
Oïl e nenil en luec d'oc e de no. 
Ap. Raynouard , t. IV, p. 241. 
Alfonse II et Pierre III , rois d'Aragon , 
ont même fait tous les deux des vers pro- 
yençaui ; Poésies des Troubadours, t. 
III, p. 18; Poètes français antérieurs 
à Malherbe , t. I , p. 229. Hugues de Ma- 
taplana , Raimond Vidal , Girard de Ca- 
brera , Pons Barba , etc. , étaient Cata- 
lans. 

(2) Hom los apel bufbs 
Co fa en Lombardia. 

Ap. Diez, p. 347. . 

Plusieurs célèbres troubadours étaient 
Italiens : Bartolome Zorgi était né à 
Venise, Bonifaci Calvo à Gênes , Sgrdel 
h Mantoue et Albert de Malaspiria dans 



son marquisat. Folgore di San Gemî- 
niano nous apprend que c'était l'usage en 
Italie de 

Cantar, danzar alla prorenzalesca. 
Poeti delprimo secolo, U II, p. 175. 

Dante dit, Convilo,p. 95 : Que si i (mal- 
yagi uomini ditalia) fanno vile lo parlare 
italico, et preziqso quello di Provenza. Et 
le goût du provençal était si répandu , 
que cette indignation patriotique ne l'em- 
pêcha pas de mettre dans la bouche d\Ar- 
naut Daniel plusieurs tercets en langue 
provençale; Purgatorio, c. XXVI, st. 
47-49. Dans le 14e çièçle , le peuple l'en- 
tendait encore si bien , que l'auteur du 
Cento Kovelle antiche cite en original 
un canzone d'un troubadonr. L'italien 
devait être aussi bien connu en Proven- 
ce , puisque Pétrarque , qui vivait h Avi- 
gnon, et était amoureux d'une dame 
languedocienne, ne l'a jamais célébrée 
daqp une autre langue. 

(3) Quant parti sui de Provence 
Etdutems félon, 
Ai vôloir que recommence ' 
Novele chanson. 

Perrind'Ançecort; ap. Roquefort, État de 
la Poésie françoise, p. 63. 

. Aq repairier que je fis de Provence 
'S'esmut mon cuer un petit de chanter. 

Poésies du Roi de Navarre, 1 1 , p. 231. 



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— 314 — 

Bretons (1) et de Normands qui parcouraient leer pays (2) # 
Les trouvères passaient incessamment de France en Angle- 
terre ; ils y retrouvaient la même langue, les mêmes mœurs, 
jusqu'aux mêmes seigneurs 9 et Roger de Hoveden nous 
apprend que Richard I (3) avait fait venir des jongleurs de 
France pour chanter ses exploits (4). Ils étaient si répandus 
en Italie , que les magistrats rendaient contre eux des or- 
donnances de police et leur défendaient de stationner sur 
les places publiques (5). Les minnessinger allemands avaient 
aussi l'habitude, sinon la passion des voyages (6), quoique 
peut-être ce fût moins pour eux une occasion tle répandre 
leurs idées que de recueillir celles des poètes étrangers (7). 



(1) Probablement des musiciens ; et 
nous ne serions pas surpris que normand 
signifiât des chanteurs, ce qui donnerait 
encore bien plus de poids à notre opi- 
nion. 

(2) Van ertàan duy e duy c 
Date më*que joglars suy, 
Car es Bretz o Normans 

E vey en tans 
Perqu'es aïs pros dompnajes. 
. Ap. ftaynouard , t. V, p. 380. 
Un passage du roman de Flamenca mon- 
tre que la littérature des trouvères était 
fort populaire en Provence : 

L'us (i»glar) viola lais del Cabrefoil , 
E l'autre cel de Tintagoil: 
L'us cantet cels dels Fis Amanz , 
E l'autre cel que fes Ivans. 
L'expression viola lais confirme encore 
ee que nous avons dit plus haut sur le 
sens priiriitif de lai. 

(3) Ou son chancelier, suivant Tyr- 
Whitt; Chauccr, t. IV, p. 62. 

(4) De regno Francorum cantores et 
joculatores moneribus allexerat , ut de 
• illo canerent in piateis ; p.. 103, 

(5) Ut cantatores Francigenarum in 
piateis comunis ad cantandum mqrari 
non possent ; ap. Muratori , Antiquitales 
Italicafi, t. II, c. xxix, p. 16. Celtè or- 
donnance fut rendue en 1288 par le Ma- 
gistrat de Boulogne. 

(6) On- voit encore en 1666 un meis- 
tersangér , Christian Bâfrer , aller en 
chantant de. Nuremberg à Kopenfrague, 
et recevoir' partout une hospitalité em- 
pressée; Grimm , Meisterqesanp, p:33. 



(7) Autune littérature ne fut moins 
originale pendant le moyen âge que celle 
de l'Allemagne : elle ne marche que d'i- 
mitations en imitations. Après les Scan- 
dinaves, dont le Nibelunge ftot et le Kut- 
run s'approprient les traditions , elle 
imite les Français avec une si infatigable 
constance , qu'il n'est peut-êtf> pas un 
seul vieux poème français dont on ne 
connaisse quelque version allemande, 
depuis le lienàrd jusqu'aux cycles de 
Charlemagne et>d 1 Ar.tus. Puis, ce qui 
semble plus étonnant encore , la poésie 
sôuabe s'efforce de calquer" celle des 
troubadours ; l'empereur - Frédéric I 
(Rothbart) composa des vers romans : 

Plas mi cavalier francez, 
E la donna Cathalana , etc. 
Ap. Nostradamus, Histoire et Chronique de 
Provence, p. 132. 

Les imitations du comte Ruodolf von 
Niuwenburg sont incontestables, et il 
n'est plus permis de croire à 1 originalité 
detMinnelieder, depuis qu'une immense 
quantité de ressemblances ont été signa- 
lées par Gorres , ÂUleuttche Meislerli*- 
der, Introd*, et. par Diez, Poésie der 
Troubadours, p. 261-262, note. H est 
cependant certain que , ne fut-ce qu'à 
cause de l'Emp'ereur, l'AIIoma^ne exerça 
sa part d'influence sur ié développement 
européen. Dans âne chanson d'Audefroy 
d v Arras (RbMancéro François, p. 21)* 
Argentine se réfugie* à sa cour quand, 
elle est chassée par son mari , et non à 
celle* du. roi dé France ; le douzième cou* 



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— 315 — 

Un des plus célèbres, Walther von der Vogehveide, diatlt : 
Ich han lande vil gesehen (1 ) ; 

un autre, Reinmar von Zweter (2) , devait avoir visité la 
Scandinavie , puisqu'il célèbre Erich von Tennemarke (3) , 
et Rumelant adressait des vers à un scalde et chantait le 
meurtre du roi Harald (4). Les rapports entre l'Allemagne 
et la Provence étaient certainement directs et fréquents ; 
Wolfram von Eschenbach dit de son Parzival : 

Von Provénz in Ttltschê lant 
Die rechte mère siat gesant (5); 

et plusieurs troubadours parlent de l'esprit vulgaire des Al- 
lemands (6) et comparent leur langue à l'aboiement des 
chiens (7). Lès longues luttes de l'Allemagne avec l'Italie 
avaient tellement familiarisé les minneginger ayecson idio-* 
me y gtte, dès les premières années du 13« siècle , Thomasin 
von Zejrklàre composa un livre en italien sur les mœurs des 

plet montre encore plus évidemment Meistefgetang, p. 166, car nous n'avons 

1 autorité et le respect qui s'attachaient pas eti l'occasion de consulter' le recueil 

au nonvde l'Empereur : de.Srttller. ' . " 

Plain sunt de grant bonté, d'onor et de (5) A p. van der Hagen und Bilsching , 

largesse, Grwvdrùt , p. 108. Les véritables trfl- 

Valor qui lor defent malrestie et paresse di lions sont venues de Provence dîfcs la 

Lessempntetc^ndoitetapreritetadresse, terre d'Allemagne. 

Tant qu a l'Empereour servent par lor . 

proesce. w) Aramanstrob.deschausitzevaans. 

Ce passage est d'autant plus remarqua- ' Peire Vidal j ap. Diez, Poésie, p. »r. 

ble, qu'Audefroy écrivait vers 1300, à Té- /->•«,'' , v. , • * 

poque la plus brillante de la maison. de W.Bkw parlera semblalairar de cans. 

Souabe. Id.,Jocctf. 

,v WtonrtungvonMifmetingern, 1. 1, taréntd'Alaiiiaîgna... 

*Mu£ àl ™ï l ™ de \l à Vï „ , Abfersargotar... 

(2) Il figure ainsi que Walther dans le . Lairan , quant se sembla 
StngerkriecufWarlbwre., ^'unscansenrabiatar. 

(3) Einkunigderwolgekrœnetgat,ete. PelredelaCaravanaî ap.Raynouard,t.IV, 

Sam. v. Min. ,'Lll, p. i&. p. 197. 

Nous savons aussi , par les versée Tan- . Erasme appliquait la même expression 
huser, qu'il avait visité l'Espagne, VIta- aux Anglais : Nobis latrare videntur 
/?\ if -. c ^' v.- ~ wius quam loqui; ap. Jortin, t. II , 

(4) Nous citons ce fait d'après <Jrimm, p. 193. . 



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— 316 — 

coûbs (1). La part des Espagnols dans le développement eu- 
ropéen ne peut se prouver par des témoignages aussi posi- 
tifs ; mais il semble probable que les idées orientales se sont 
répandues en grande partie par leur intermédiaire (2), et 
Ton ne saurait croire que celles qui leur étaient propres ne 
s'y soient point mêlées. D'ailleurs , si rares que soient les 
faits, ils ne manquent pas entièrement ; les meilleurs criti- 
ques reconnaissent l'origine espagnole du cycle des Amadis; 
deux passages du Milagros de nuestra Senora de Berceo dé- 
peignent le Mont-Saint-Michel de Normandie avec une exac- 
titude qui suppose une connaissance personnelle ou une tra- 
dition oculaire (3), et une foule d'expressions (4) et d'imita- 



(1) C'est lui-même qui le dit dans son 
Wehche Gast : 

*■ Alsoicbhanvorgesait 
An mefnembucb von defHufschait 
Daz ich welihischen han gemachet 

(a) Ce n'est pas seulement è cause de 
leur position géographique-, mais de 
leurs connaissances et de leur goût pour 
la littérature orientale. Lors.de la prise 
de Càlëanasor en 998, il y eut , suivant 
les historiens , une apparition qui chan- 
tait alternativement en espagnol et en 
arabe : Almanser a perdu son tambour 
à Calcanasor ; et cette croyance ne se fût 
point établie , si ce n'eût pas été un usa- 
ge populaire. Plusieurs manuscrits espa- 
gnols sont écrits en caractères maures- 
ques (voyez Notices et Extraits des Ma- 
nuscrits, t. XI) , et les poêles préfé- 
raient souvent l'arabe à leur propre idio- 
me, d'après Eichorn, AUgemeine*Ge- 
.schichteder Cultur und Lileratur y %: I, 
p. 121. Sanchez va plus loin eucore : A 
poco mas de- un siglo de su conquista , 
losChrislianos que quedaron càutivos de 
l>s Moros, olvidado su propria lengua, 
ni bablaban , ni* leian, ni escriblan sino 
en la arabiga ; Coleccion depoesias cas- 
t'ellanas anteriores al siglo XV. V. aussi 
Aldrete,ap. Id. t 1. 1, p. 48, et du Cange, 
Préf., p. xxvi, g 31. Le Cancionero de 
Romances Morescos serait d'ailleurs à lui 
6«ul une preuve suffisante de l'influence 
de la poésie arabe sur les Espaguois*. 



(3) San M igael de laTumba es m grand 

monasterio 

El mar lo cerca todo,eIli iace in medio. 

St. 317. 

Cerca una marisma, Turâbaèra 

clamada, 
Faciase una isla cabo la orellada , 
Fqcie la mer por ella essida é tornada 
Dos veces en el dia, ô très à la vegada. 

St.433. 

(4) Ainsi, par exemple, en provençal 
et en français les dérivés de tnagister 
avaient Conservé un sens général. Cepen r 
dant il se limita quelquefois en français; 
maître est synonyme de médecin dans le 
Romans de Cleomades (ap. Warton, t. I, 
p. ccxji) , et maestro a la même signifi- 
cation dans le Poema de Âlexandro, st. 
1691 ; maestria signifie même aussi mé- 
decine , remède ; Vida de Santo Domingo 
de Silos , st. 589. En allemand , au con- 
traire, meister désignait un poëte (Tris- 
tan, 4616; titurel, st. 2395), et maes- 
tria nous semble pris dans le même sens 
par l'auteur de Rey Âpollonio ( ap. Cas- 
tro, Bibliotheca espanola, t. II, p. 504) ; . 
il commence son-poëme par ces deux 
vers : 

Conponer hun romance de nueva maestria * 
Del buenr Rey Apolonio é de su cortesia. 
On lui donnait aussi quelquefois celte 
acception en français : 

.. Viez une nouvel estoire 

C'pn doit bien avoir en mémoire ; 

Long temps a este adirée 



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tions (1) indiquent des rapports qu'on ne peut expliquer par 
l'influence des Provençaux , parce qu'il ne s'en trouve au- 
cune trace dans leur littérature (2). 

Un autre fait concourut puissamment à l'unité de la poésie 
européenne : la supériorité de la langue française fut una- 



Mais or l'a ans malstre trouvée 
Qui l'a translatée en roumanz . 

Romant du Renard; ap. Catalogue de La 

FalUere, t. II, Belles-Lettres, p. 189: 
L'Arcipresle de Hila nomme ses fables 
enxiemplo , et les poètes allemands du 
moyen âge (Boner, Strickœre; etc.) appe- 
laient les leurs bispel : le mot est diffé- 
rent , mais l'idée est la même. Les Pro- 
vençaux avaient adopté le mot et l'idée 
des Latins , fabel ; Peyre Cardinal , ap. 
Raynouard , t. «IV, p. 566. Nous devons 
cependant dire que l'interprète de Saint- 
Irénée a pris exemplàr dans le sens de 
typus, figura, et que, dans son livre 
imprimé en 1480 , J Hérolt ( Discipulus ) 
appelle ses fables ou plutôt ses histoires 
exempta. Ce qui semblerait confirmer l'o- 
rigine teutonique de cette signification 
donnée à enxiemplo, c'est que les Anglo- 
Saxons traduisaient TroLpxfioh} parftto- 
tpell , qui est certainement le bey-spiel 
des Allemands, et ils ne paraissent pas a- 
voir emprunté cette expression , car ils 
rendaient aussi sùayy sXtov par god-spell. 
Dans la vieille langue espagnole, les 
contes s'appelaient frantiat , et cette 
expression avait certainement été inspi- 
rée par une connaissance directe de la 
littérature française, qui en était extrê- 
mement riche. 

(1) C'est surtout dans PArci preste de 
Hita que l'on trouve des preuves de l'in- 
fluence des trouvères : la guerre de Dona 
Quaresma avec Don Carnal est imitée de 
la bataille de Karesme et de Cbarnage , 
ap. Barbazan , Fabliaux , t. IV, p. 80, 
ou du Ms. 274 bis , B. R. , fonds de Notre- 
Dame, fol. 25, recto (le même sujet a 
été aussi traité en italien, Tragicomedia 
di tquadrante Carnaval et di Madona 
Quaresma, Brescia , in-8°). Les stances 
1202-1208 rappellent des vers cités par 
Roquefort , Etal de la Poésie françolse , 
p. 106-131, etc. Quant aux rapports 
avec les Provençaux , ils sont trop nom- 
breux el trop avérés pour qu'il soit Dé* 



cessaire de nons y arrêter ; voyez, entre 
autres, Velasquez, O ri gènes de lapoe- 
. sia castellana , p. 49 et seq. , 123, etc. , 
trad. a Hem. de JDiez. 

(2) Les'autres peuples sont restés trop 
étrangers au développement de la poésie 
européenne, ou n'avaient pas une vie 
assez originale et assez- indépendante 
pour que nous ayons à nous en occuper ; 
nous nous bornerons à dire que les Bra- 
bançons avaient , dès le commencement 
du 14 e siècle, des collèges de poésie com- 
me en Provence el en Allemagne (Wil- 
lems, Aen de Belgen, et van Wyn, 
Avondstonden, 1. 1, p. 299, 346 et seq. ; 
on sait , au reste , que dans les grandes 
villes de l'Orient les conteurs de profes- 
sion sont réunis en corporation , et re- 
connaissent un chef décoré du titre de 
scheihk-elmeddah , maître des conteurs 
de café ) , et qu'à en juger par une tra- 
duction a\\emànâe(FurstWladimirund 
dessen Tafelrunde , Leipsifc , 1829) , les 
traditions romantiques auraient aussi pé- 
nétré dans la poésie russe. Tschuzilo, le 
dompteur de dragons , paraît inspiré par 
Srgurth Fafnisbani, et Ton croit recon- 
naître dans la Table ronde de Wladimir 
(voyez aussi Kartaus dans le Russische 
Volksm&hrchen , p. 208) une imitation 
de celle du Roi Artus ; mais le traduc- 
teur anonyme s'est donné de si malheu- 
reuses licences, qu'on ne saurait accor- 
der aucune confiance à son travail, et 
d'ailleurs la table ronde n'est pas une ex- 
pression qui appartienne au cycle d'Ar— 
tus. Dans la ballade anglaise Sir Cau- 
line, ap. Percy, Reliques, t. I, p. 43, 
on trouve , P. n , v. 111 : r 

Out every knighte of his round table 
Dld stand both still and pale. 

Mathieu Paris appelle les tournois hasti- 
ludia mensae rotundae; voyez aussi Ro- 
quefort, Glossaire, t. II, p. 595; et 
Dugdale , Baronage of England , qui est 
encore plus explicite. Il parle des fêtes 
que Roger de Mortimer donnait à Kenil- 



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— 318 — 

nimement reconnue (1), et lai donna une popularité uni- 
verselle; alors, comme aujourd'hui, elle servait d'instru- 
ment et de centre à la civilisation, et de passeport à toutes 
les traditions. Sans doute les conquêtes des Gallo-Normands, 
l'empressement orgueilleux qu'ils mettaient à l'y établir (2) r 
leur renommée chevaleresque si puissante sur l'imagina- 
tion des peuples , les lohgues expéditions dès croisades, où 
la bravoure leur assurait le premier rang , quand il ne leur 
appartenait pas parle droit de leur naissance, contribuè- 
rent à la répandre; ndais il y avait dans sa facilité à saisir 
toutes les idées, et sa clarté à les rendre, un caractère pro- 
videntiel qui la destinait à sa mission d'initiatrice et d'inter- 
médiaire de tous les progrès. Avant la conquête de Guil- 
laume , le français était déjà la langue des rois d'Angleterre 
et de leurs grands barons (3) ; le Saxon Ethelred II faisait 
élever ses fils èn France (4) , comme , 150 ans plus tard, le 
Normand Henri II (S). Sous la domination de la maison 
d'Anjou, il devint, pôur ainsi dire, la langue .nationale; 

irorth , à l'occasion de la chevalerie -que Molt ot en la salle Barons , 

venaient de recevoir ses trois fils : And 5* si fu ,a Relne ensemb,e i 1 

there began the round table , so called SASSÎ Uï' ^fiSST e ' 

i *u«» «u„ «,k«. i« Mainte bel e dame courtoise, 

by reason that the place wherein they Bien parlant en langue françoise. 

practised those feats was a strong wall 

made in a round forme; voyez aussi Du (2) Montais et lingua, quocunque venire 
Cange, s. v°. Au reste, il est impossible -, . . 4 J i ?® ban *j 

de në pas reconnaître une foule f imita- Informant propria, gens effioaturut 

tions: outre le Bova Karolovitsch , dont r .„ _ , , ~ ... , , . 9 

nousavonsdéjàparlé,laPouleaukœufs dit Guillaume de la Pou.lle , le chantre 

d'or (a P . Dietrich, Ruuuche Volksmahr- de ,I e ™ ft ex .P lo,t * ei ! S ; ci \ e el en U K alie - 

«fa», p. 125) se trouve aussi dans les JA^rJ^ ^J"? 

contenu comte de Caylus et dans ceux (Edwardo Confessore) et sub alus Nor- 

deMusausîEjneljan, le Fou (14. p. 171), "annis mtroductis... Fraucorum mores 

rappelle le Pervonto du PentameroJ] m mnUl * ,raila ? 1 » ga«<c««n.«dioma om- 
iourl c 5*etc magnâtes m suis curns tanquam 

(l)W D riI,'d cdeNorm«Ddie, dit TJÏÏ^jT^l^TiXhF T 

itml'Urtanu.: i "riTcheL t IH S" 

c ^„„_^, . . yvI „ *wo , voyez aussi lui dnesne , 1. ni , p. 

a^rAWn'çota, 370, ett. IV, p. 842. 

_ j .. i . , « W»tl*m,. p. 172 , 174. 

On regardait la connaissance du fran- 
çais comme une preuve de bonne édu- (5) Du Ghesne, t. JII, p. S65; Ingutf 

cation ; ainsi , dans son Romans de Lan- dit même qu'on prêchait le peuple en ro- 

eelot du Lac, Chrestien de Troyes ajoute man à la fin du 11* siècle ; Manillon , 

à la description de la cour d'Arti» : Ammalet Ord* & Beneàiçti , I. LXX. 



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— 319 — 

au milieu du 13* siècle, les rois publiaient encore en fran^ 
çais les proclamations qui intéressaient le peuple (1). Quatre* 
vingts ans après , c'était la seule langue admise dans l'ensei- 
gnement des écoles (2) ; l'usage de l'anglais était interdit 
aux élèves, même pendant l'heure des récréations (3). Les 
ballades destinées au peuple étaient elles-mêmes écrites en 
français (4), et encore à la fin du 14« siècle, des poètes re- 
nommés désertaient leur langue , la langue à laquelle ils 
devaient leurs succès, et adoptaient celle des trouvères (5); 

Sans être aussi nombreuses, les preuves de la popularité 
du français en Italie sont assez convaincantes pour ne lais- 
ser aucun doute. H n'avait point à y lutter contre l'attache-* 
ment à un idiome national > dans le 13 e siècle , on y comptait 



(1) L'engagement d'accorder toutes les 
réformes , que prit Henri III, le 18 octo- 
bre 1259, était en français; ap. Rymer, 
Foedera, p. 378. 

(2) Children in scole, ageiîst the usage 
and raauir of ail others nations , beeth 
compelled to levé hire owne langage , 
ànd for to construe hir lessons and hir 
thynges in frenche ; Trevisa , Transla- 
tion of Hygden's Polychronicon ; ap. 
Boucher, Glossary, p. 39, 40. Thus 
corne* lo ! Engelond into Norraannes 
bonde* and the Norraansne couthe speke 
tho bote her owe speche , and speke 
frenche as dude (did) at om , and hère 
chyldren dude also teche; Robert of 
Gioucesler, p. 364, éd. de Hearne. Le 
français^ était devenu tellement usuel, 
que, suivant Mathieu. Paris,, sub anno 
1095 , Quasi homo idiota esse't, qui lin- 
guam gallicam non noverat., ac proinde 
régis conciliis interesse non poterat. On 
déposséda même un évêque , en 1078 , 
parce qu'il ne savait pas le français; 
Mabillon , A et a Sanclorum Ordinu S. 
Benedicti , t. IX , p. 858. 

(3) On lit dans un statut du collège 
d'Oriel à Oxford, de 1528 : Si qua inter 
se proférant, colloquio latino, vel saltem 
gallico, perfruantur.Un règlement sem- 
blable existait au collège d'Exeter en 
1530 ; ap. Warton , 1. 1 , p. 6. 

(4) On en connaît une sur la mort de 
Simon de Montfort , à la bataille d'£-> 



yesham , en 1263 ( ap. Ritson , Aneient 
Sangt and Ballad$ l t. I , p. 15) , et une 
autre sur la Commisrioun da Traylle- 
bastoun vers 1306 ; Id. , p. 22. 

(S) Gower, le célèbre auteur du Çwn- 
fetsio amdntis , écrivit en français cin- 
quante ballades et un ouvrage sur l'ex- 
cellence de la virginité et h dignité du 
mariage , intitulé* Spéculum Amantis ; 
Warton , t. II, p. 335 , 536 , et de La 
Rue , t. III , p. 268. Les poètes anglo- 
saxons restés fidèles à leur langue tra- 
duisaient ou du moins imitaient les poë— 
mes français : nous n'en citerons qu'un 
exemple ,* mais, il est fort remarquable; 
ce n'est ni un conte nr une tradition , 
mais une satire. L'original du poème 
publié par Hickes, Thesauru$, 1. 1, P. i, 
p. 231 : 

Fur In see , bi west spaynge . 
Is a lond ihote Cokaygne , 

est dans Barbazan , t. IV, p. 175. La re- 
nommée de la langue et de la poésie 
françaises n'empêchait pas non plus les 
trouvères de traduire les poêles anglais; 
Marie de France dit dans l'épilogue de 
ses fables : 

£ur amur le cumteWiUaujae, 
e plus vaillant de cest royaume, 
M'entremis de cest livre feire 
E de l'angleiz en roman treire. 



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— 320 — 

jusqu'à quatorze Jangues particulières qui se divisaient en 
plus de mille dialectes. Aussi Brunetto Latini écrivit-il sou 
Trésor en français (1), et il déclare au commencement qu'il 
le préfère à l'italien, parce qu'il est plus répandu et plus de- 
lictable (2). Dante lui-même, malgré ce que son patriotisme 
avait de farouche , n'hésite pas à le reconnaître dans des 
termes qui rendent son aveu encore plus significatif. La 
langue d'Oil, dit-il (3) r , est si universellement populaire, 
qu'elle réclame, cdinme lui appartenant, toutes les tradi- 
tions qpi courent parmi les peuples. 

Les Allemands la préféraient aussi quelquefois à leur 
Idiome national (4): en 995, le discours d'ouverture d'un 
concile allemand (5) fut prononcé'en français par un évêque 
allemana (6). Le Romans de Rou dit d'un ambassadeur de 
l'empereur d'Allemagne : 

Cosne sout en thioiz et en normant parler (7) ; 



t. XXIV, p. 669. Dans la seconde moitié 
du lie siècle , la célèbre Mathilde, com- 
tesse de Toscane , tenait déjà à honuenr 
de parler français ; Donizon , ap. Mura— 
ton , Rerum liai. Script. , t. V, p. 365. 

(3) Allegat ergo pro se lingua Oïl , 
quoa propter soi faciliorem ac delecta- 
biliorem vulgarilatem qui cq nid redac- 
tum sive inventum est ad vulgare pro— 
saicura , suum est ; De Vulgari Eloquio , 
1.1, c. 10, 

(4) ChroniconÂbbatisUspergensis{$&t 
Conrad de Lichtenau), anno 937. Pour 
remplir leur mission, il fallut que les re- 
ligieux que saint Hugues, abbé deCluny, 
envoya en Allemagne sussent le fran- 
çais ; Vita S. Morandi ; ap. Lambecius, 
Comment, de Bibl. Caetarea Yindobo- 
nensi, t. II, p. 892. 

(5) AMouson-sur-Meuse. 



(1) H se trouve à la Bibliothèque du 
Roi, dans les manuscrits n?« 7066, 7067, 
7068 et 7069 ; ce fut Bono Giamboni qui 
le traduisit eu italien. 

(2) Et se aucuns demandoit pourquoi 
chis livre est escrit en rourçans selon la 
raison de France... , je diroie que ch'est 
pour deus raisçns : l'une pour donner la 
matière plus ostendible a tous vertueux 
et nobles corages... ; l'autre pour ce que 
la parleure Françoise est la plus gracieuse 
et delictable de tous autres languages, et 
par conséquent la plus commune entre 
tous les princes chrestiens. Le Vénitien 
Martino da Canale écrivit aussi sa Chro- 
nique de Venise en français : Parce que 
la langue françoise cort parmi le monde 
et est plus delitable a Wfb et a oir que 
feule autre; Notices et Extraits des Ma- 
nuscrits , t. V, p. 270. Vers 1150 , Henri , 
beau-frère de Guillaume I , roi de Na- 

ples , retnsa de se mettre à la tète des (&) VMque de Verdun, dont le nom, 
affaires parce que : Francorum linguam Ay V om 8 J mble indiquer une origine 
ignorabat , quae maxime necessana erat demuÀe ; Concilia, t. IX , p. 747. 
in curia; Falcandus ? cité dans les Mé- 
moires de l 1 Académie des Inscriptions, (7) V. 2377. 



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et le Bomans de Garin H Loherene , de cplalre Allemands de 
Metz : 

Riche home furent et searent bien romans (l). 

Un passage du Romans de Berte aus Grans Pies est plus po- 
sitif encore: * 

Tout droit a celui temps que je ci vous devis V * 
Avoit une coustume eus el Tyôis pais, 
Que tout li grant seigneur, li conte et li marchis , 
Avoient entour aus gent françoise tous dis 
Pour aprendre françois leurs filles et leur fils (9). 

Aussi n'est-ce pas seulement dans les romans imités des 
trouvères que se trouvent des mots empruntés à leur lan- 
gue (3), on en reconnaît dans les poèmes qui par Jëtir esprit 



(1) V. 20346. 

(2) St. V, p, 10. M. Mono se trompe 
en disant, Teutsche Heldentage, p. 243, 
que l'expression Thyois désigpe toujoun 
les habitants des Pays-Bas et du Bas- 
Rhin ; Adenez parle ici de la Hongrie, et 
le vers do Bornant dejiou que nous ve- 
nons de citer n'est pas moins évident ; 
nous "en donnerons encore trois preuves. 
Ou liïï^p. de La Borde, Eitai tur la Mu- 
tique, t. II) dans une chanson du comte 
de Bar, retenu en Allemagne par Othon, 
qûi fut depuis l'empereur Othon IV : 

• A nos parens ét a toz nos amis 
Avom-i-nos mile bone atendance , 
Parcoi soions hors du Thyois pais. 

Le sens est d'autant plus évident, qu'elle 
est adressée au duc de Brabant, dont il 
réclame l'intervention. Un passage du 
Romans de Brut n'est pas moins clair : 

Manda Braibençons et Flamens, 
Mandâ Hanuieft et Lorens, 
Manda Frisons, manda Tiois. 

V. 40507. 

Tioit désigne certainement un peuple 
différent , et son sens n'est pas plus dou- 
teux dans ces vers sur la bataille de Bo- 
vines : 

•4 

,8us quoi (le char) ... 
Seoit«l non de l'Emperiere 
Le dragon, l'aigle et la baniere; 



François contre terre tout versent. 
Quant Tyois'qui entour conversent 
v oient le dragon trebuchier 
Et l'aigle dore descruchier. 

Guiart, VI, p. 305, éd.,de If. Buchon. 
Il faut cependant reconnaître que M. 
Mone n'a eu que le tort de donner trop 
de généralité à son opinion. On lit dans 
la Bible-Guiot, v. 175 : 

A grant tort les apelons Princes : 
Des estoupes et des orevices 
Font matnz Empereors et Rois 



Li Alemant 



Empereors 
et li Tiois ; 



et dans une viè manuscrite de saint 
Remi : - ' 

Toringe estolt adonc nommée 
La terre qui or "estnommee , 
Tiesche terre. 

La poésie française était même cultivée 
en Allemagne (HUtoire littéraire fala 
France, t. IX, p. 173); Brunon, arche- 
véqne de Trêves de 1101 à 1123, l'aimait 
et s'y exerçait souvent : GaHicano co- 
thurno exercltatus ; Yvon , ÈpUtolae , 
note, p. 246. 

(3) Parlieren , refloit , sainte , schan- 
tait , schanze , etc. ; dans le Trittan de 
Gbttfried il y a jusqu'à des vers français 
entiers que le public allemand devait 
certainement entendre : 

Chiveilir. damesele; 

Ma Munde Isot , ma bele. 

ai 



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- 322 — 

et leur sujetj appartiennent le plus évidemment à l'Allema- 
gne (1). 

La popularité du français ne s'étendait pas seulement chez 
ses plus proches voisins (2), il s'était répandu dans l'Europe 
tout entière ; pendant le 13 e siècle, il resta, pour atpsi dire, 
une langue usuelle à Gonstantinople (3), et en 1300 on le 



Les noms du Grave Buodolfont conser- 
vé leur forme française, Gilot, Bonifait, 
Beatrise , et l'on y trouve walschè mile , 
f.H,1.21,etid.,1.16: 

Dp vant here ein halp brot 
Bas man da heizet gatlelf 

on trouve cependant waslel brede dans 
Châucer, Canterbury Talet , prol. , v. 
147. 11 y a aussi beaucoup de mots fran- 
çais dans le Ruolande* Liet de Chunrat 
et l'Aventure Krone de Heinrich von der 
Turlin. Ce~roman ( les aventures de Ga- 
"wein),. 

* 

ÎMe er in tutsche zung 

Von franzoyse bat gerichtet, 

est imité dejÇhristian de'Troys, et ne 
semble pas avoir été connu par les au- 
teurs de l'Histoire littéraire; voyez 
t. XV, p. 246. 

(1) Ainsi, dans le Nibelunge Not , ko- 
vertiure , garzun , qui se retrouvent , le 
premier dans le Klage, v. 1453, et le 
second dans le Pitrolf, v. 9569; dans 
le Rabenschlacht , schevolir ; dans le 
Sehwagen-Spiegel, galopper, etc. Il y en a 
encore plus dans les poèmes qui se ratta- 
chent à d'autres cycles; dans le fyille- 
halme von Or an se, zoye (joie) et pensen ; 
dans le Trvjanischer Krieg de Kuonrad 
▼oh Wirzeburc, zimer (cimier) et pa- 
villon , etc. On remarque aussi beaucoup 
de mots français dans les poésies latines 
des 10 e , 11 e et 12 e siècles , dont les au- 
teurs étaient probablement des moines 
allemands ou brabançons : dans VUni— 
4 bot, auricuiae (oreillers), tonna ; dans le 

Ruodlieb , boga (bague) , causa (chose) , 
gamba, parafredus (palefroi), truta 
(truite); dans YEcbasis, folios, frivo- 
lum , torta panis; dans le Reinardut 
Vulpes, anus (anneau) , brancus, bu,rsa, 
compater (compère), emenda (amende), 
pensare, rasorium, temo (timon), etc. 
On en trouvé égalemefti on grand nom- 



bre dans les poésies flamandes du moyen 
âge : dans le Ferguut, assaut, v. 278; 
asselieren , v. 4202 ; batseleer ( bache- 
lier), v. 5119; bliaut, v. 4224 ; campioen, 
v. 4259; cartel ; v. 4224; coverture , v. 
12 j craihiert (crier), v. 2502; crupiere 
(croupe), v. 5987; deduut (déduit), v. 
90 , 1990 , etc. ; dans les plus vieilles 
pièces dramatiques (a^ffforae Belgicae, 
P. VI), boken (bucquer, v. fr.) , ciere 
(chair) , desterier, gai, pas, peis, preus, 
staminé (estamine) , tripe, vihaert (vieil- 
lard), etc. La poésie flamande a, comme 
on sait, beaucoup imité la poésie des 
tronvères : le Betnaert-de Maerlant a 
une source française, ainsi ijue le FlorU 
ende Blanjsefloer de Diederiç van Asse- 
nede (ap. Horae Belgicae, P. \\\),Caerl 
ende Elegast (W. P. IV ), Lanlsloot ende 
dieseone Sandrijn, Renout vafy Mantai- 
baen (Id. P.V); et le Ferguut, que vientde 
publier M. Visseher, est certainement 
une imitation des Aventures de Fregns 
par Guillaume de Normandie 4 Bfs. jB. 
R. , n° 7595. Les imitations des romans 
carlovingiens étaient si nombreuses, que 
Maerlant disait, à la fini du 13 e siècle : 

Die scone walsebe vateche poeten, 
Die meer riraen dan si weten, 
Belieghen groten Carel vele 
In sconen worden ende bispele. 

Ap. Hoffmann von FaUenleben , Horae Bel* 
gicae,V.l,p.M. 

(2) L'eâpèce de renouvellement de 
l'Eglise d'Espagne , qui eut lieu à la fin 
du 11* siècle, fut amené en grande par- 
tie par des moines français ( Rodericus 
Ximenes, Res in Bispania gestae, l.VI, 
c. 26 , 27, 28) : ils durent y répandre la 
langue et les idées de leur patrie. On y 
parlait encore français dans le 14* siè- 
cle; Histoire littéraire de la Frjapce, 
t. IV, p. 279. 

(3) Histoire littéraire* t. XVI, p. 
159. M. F* Michel * metné publié* on 



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parlait à Athènes et dans la Morée (1). L'invention du Des* 
corts, de ce poëme où se mêlaient et s'enlaçaient quatre ou 
cinq idiomes différents (2), prouverait à elle seule le goût 
du moyen âge pour les langues étrangères, et la connaissance 
qu'on en avait acquise (3). La communication intellectuelle 
des peuples les plus éloignés n'était donc pas seulement un 
hasard, bien invraisemblable, sinon ii 



circonstances favorisaient son activité et son étendue. La 

■ • 



poëme grec sur Arlus et les Chevaliers 
de la Table ronde; Tristan, t. Il, p. 
27-4, et M.Visscher en a donné une autre 
édition ; Ferguui, p. 198. Nous ne savons 
si c'est le même que celui dont parle Cru- 
siug, Turco-Graecia , p. 489 ( âtSa^cu 
liarluri, probablement Régis Arlun ); 
mais nous connaissons un poëme en vers 
grecs sur Bertrand du Guesclin, impri- 
mé à Abbeville en 1487, et Du -Gange en 
cite un sur Apollonius deTyr, probable- 
ment imité du français ou de l'allemand ; 
Gtossarium ad Scriplores mediae et in- 
fimae graecitatis. Index auctorum, t. II, 
p. 36 , col. B. 

(1) Muntaner ; ap. Du Cange, Glossa- 
rium , préf. , § XVII. 

(2) Pasquier, Becherches de la France, 
h VII, ç. iv ; Sainte-Palaye, Mémoires 
de l'Académie, t. XXIV, p. 672; on en 
trouve deux exemples ap. Raynouard . 
t. III, p. 133 et 396. 

(3) Le Roman de Flamenca dit d'une . 
femme : 

E saup ben parla r bergono, 
Franc es, e Mes , e breto. 

La Curne de Sainte-Palaye a publié 
dans les Mémoires de l'Académie des In- 
scriptions , t. XXIV, p. 671 , une pièce 
de Rambaut de Vaqueiras, poêle pro- 
vençal du 15* siècle, qui peut montrer 
jusqu'où allait l'abus et la diffusion des 
connaissances philologiques ; nous eu 
citerons seulement la dernière strophe : 
c'est un amant hors de lui qui s'adresse 
à sa maîtresse : 



Prov. 
Ital. 

iranç. 



Bels cavaliers , tant es cars 
Lo vostr onratz senhoratges , 

Sue cada jorn m'esglayo. — 
o me lasso ! Que faro , 
Si sely, que j'ey plus chera , 
Me tua , no sai pourquoy ? 



CataL Ma dauna , fe que dey bos ! 

Ni pe 1 cap sanhta Quitera ! 
Espag. Mon corasso m'avetz trayto 

E mout gen favlan furtado. 

« Beau chevalier, tant m'est chère votre 
honorable seigneurie, que chaque jour 
redouble mes inquiétudes. — , Hélas 1 
malheureux , que ferai-je , si celle que 
j'aime le plus me tue, je ne sais pour- 
quoi ? Madame, par la foi que je vous 
dois et par la tête de sainte Quitère, vous 
m'avez arraché mon cœur et l'avez dé- 
robé par votre doux langage. » On trouve 
aussi du français mêlé avec de l'anglais : 

Mayden Moder milde , 

Oyez cel oreysouni 

From shome thou me shilde, 

E de ly mal feloun ! 

Ap. Warton, t.I, p. 90. 
C'est en Italie que ce mélange , qui con- 
duisit plus tard à la poésie macaronique, 
était le plus répandu ; Daute lui-même 
composa une chanson en trois langue» 
alternant à chaque vers : 

Ahi faulx ris per qe trai hâves 
Oculos meos , et quid tibi feci , 
Che fatto m' haï cosi spictata fraude. 

Ap. Crescimbeni , Istoria délia volgar 
Poesia, p. 17. 

On y entremêlait jusqu'à de l'hébreu : 

. . . F ti saluto 

Bramoso molto intender quale 

H or sia il tuo stato , ch' a Dio piaccia 

Ch' egli sia : e yfQ e felice. 

Ciro Spontone ; ap. Crescimbeni, Comentari 
ail' Istoria delta volgar Poesia, p. 32t. 

Ce mélange avait lien même dans le 
drame; voyez II Pantalone imbertonao 
de Giovanne Briccio, et surtout I Poeti 
rivati de Giacomo Ricci. 



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— 324 — 

curiosité agitait le9 Imaginations ; l'amour de l'inconnu et 
du merveilleux était devenu une passion universelle ; des 
milliers de jongleurs voyagaient incessamment pour le com- 
merce des idées, et un idiome rendu vulgaire dans tonte 
l'Europe par les succès littéraires et guerriers de la France 
leur servait d'instrument d'échange (l). Si les traces ne sont 
pas plus nombreuses, c'est que la poussière des bibliothè- 
ques couvre encore une partie des monuments <jue nous 
avons hérités du moyen âge , et que le temps en a dévoré 
une autre (2). Si on les cherche en vain dans ceux que le 
hasard nous a conservés (3) , c'est que l'imagination de cha- 
que peuple se mêle aux traditions qui lui sont étrangères; 
c'est qu'elle ajoute aux faits des circonstances qui les lui 
approprient (4), ou donne aux mêmes idées des noms na- 



(1) n n'en servit pas'seul ; le proven- 
çal , pois l'italien et l'espagnol , lui dis- 
putèrent la suprématie , et , ce qu'on ne 
peut s'empêcher de remarquer, c'est que 
toutes ces langues durent leur popula- 
rité passagère à l'influence des Français. 
Ce n'est pas depuis cinquante ans seule- 
ment que , si nous osions le dire avec les 
paroles de Bossuet ,. les peuples de l'Eu» 
rope s'agitent et la France mène. 

(2) Ainsi le Grave Ruodolf, dont nous 
parlions tout à l'heure, est certainement 
imité du français { G ri mm , Introd. , p. 
28; Histoire littéraire, t. XV, p. 179- 
193 ) , et l'original ne nous est pas par- 
Tenu. Les sources du Romans de Garin 
sont probablement d'origine germani- 
que ; la plus grande partie des noms ont 
une forme allemande , et le vers 10784 
coufirme cette conjecture : 

Si eon ele est a Coloigne en escrit. 

Noos ne connaissons cependant pas de 
poëme allemand sur le même sujet. 

(5) On devrait, d'ailleurs, ajouter beau- 
coup plus d'importance à la commu- 
nauté des idées qui naissent des influen- 
ces de l'histoire ou de la nature exté- 
rieure , et sont, pour ainsi dire, locales , 
qu'à la ressemblance de faits qui se re- 
produisent incessamment sous des noms 
différents; Ainsi , par exemple , il y a 



dans les romans d'Ogier, de Parcival et 
de Tristan , une couronne qui fait per- 
dre la mémoire tant qu'elle reste sur la 
tête , et dans tous les trois elle n'en tom- 
be que par hasard. Cette coïncidence ne 
nous semble pas une preuve suffisante 
d'imitation ; tous les poëtes pouvaient 
symboliser la volupté par une couronne 
d'oubli que la volonté ne savait point 
repousser , et qu'un accjdent ^finissait 
toujours par arracher du front. AU con- 
traire, la louange du brigandage, qui se 
trouve dans le Rinaldo espagnol et un 
épisode du cycle du Cid, est si contraire 
à la civilisation catholique et légale de 
l'Espagne ( le genre picaresco ne se dé- 
veloppa que sous le despotisme de Chér- 
ies V) , qu'elle ne peut en être originaire. 
Nous en dirons autant du songe cmî ap- 
prend à Doua Atyla la mort de son mari ; 
cette lugubre intervention du Ciel est 
inconciliable avec le caractère oriental 
qu'y avait pris le catholicisme , et c'est le 
seul exemple que nous connaissions d'u- 
ne superstition admise par la poésie re- 
ligieuse , raalgfé la défense de la reli- 
gion. Il est inutile d'insister ici sur les 
cinq grandes classes de romans qui for- 
ment comme le fond de toutes les litté- 
ratures européennes du moyen âge. 

(4) Ce travail a lieu même dans les 
imitations dont il ne change pas le ca« 



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tionaux , qui les rendent plus populaires (i) et les défigu- 
rent (2). L'esprit de vérité historique qui préoccupa toute 
la poésie du moyen âge ne permettait pas, d'ailleurs, d'a- 
vouer une tradition orale , toujours suspecte d'exagération 
ou de mensonge | on supposait des témoignages écrits, des 
livres, qui déguisaient l'origine réelle des imitations les 
plus serviles (3). Ce n'était que pour des sujets dont la vé- 
rité était authentique que l'on ne reculait pas devant un 
aveu qui ne pouvait plus compromettre leur popularité. 
Ainsi l'auteur espagnol de TÀlexandro reconnaissait que 
l'écriture ne lui avait point transmis tous les détails de 



ractère : ainsi tous les événements de la 
romance espagnole de Lantarote, 

NUnca fuera caballero, etc., 

citée dans le Don Qui joie, part. ï, e. 
15 (ap. Duran-, t. IV, p. 22), ne se trou- 
Tent pas dans le roman français de Lan-' 
celot du Lac. 

(1) Le poëme allemand Etxelt Hof- 
haltung, par exemple , est certainement 
composé dans l'esprit des romans de la 
Table ronde ;. le sujet de Jocaste et 
d' Œdipe a probablement four ni le fond 
de 4a romance anglaise de Syr Degore et 
<hr Gregoriujtuf demSteine de Hartmann 
ton Ouwe ; cette dernière version devait 
môme être fort célèbre, puisque (d'après 
sir Walter Scott, Trislrem, p. 54, éd. 
de Paris) le manuscrit connu sous le 
nom d'Àuchinleck contient The legend 
of the PopeGregory; on le trouve aussi 
dans un chapitre du Getta Romanorum. 
La première partie de Huon de Bor- 
deaux ressemble beaucoup k YOtnit al- 
lemand , et des savants ( Moue , For- 
schuhgen, 1. 1, p. 14) ont cru reconnaî- 
tre uue grande liaison entre le Romani 
de Rou ei le poëme de Kutrun. 

(2) Les jongleurs, corrompaient aussi 
les traditions les plus répandues ; les 
poëtes s'en plaignent fort souvent : 

L'estoire en ont corroutê des biaus dis 
Et lor mencoigne et ajouste ët mis. 

On voulait d'ailleurs que les traditions 
•uséënt un sens moral, et enJes chan- 
geait pour les .approprier au besoin in- 



stinctif de justice, qui était s! puissant 
pendant le moyen âge : ainsi , dans le 
cycle à" 1 Alexandre y Darius devenait un 
usurpateur et un méchant roi , et .soji 
ennemi , le fils de Nektanébô , roi d'E- 
gypte, et l'héritier légitime de l'Empire 
'persan. Parfois aussi des souvenirs lo- 
caux contredisaient tous les' témoignages 
de l'histoire : la mémoire de Louis XI 
est restée populaire eqTpuraine,, et celle 
de Henri. IV est en. exécration dans la^ 
Franche-rConjté. Celte dernière cause 
d'altération devait se produire fort sou- 
vent chez des peuples différents , qui , 
n'ayant pas les mêmes intérêts, basaient 
leurs jugements sur dès motifs prêt que 
toujours opposés. 

(5) Aisicumditzrescrihsqueesels 

mostiers. 
Gérard de Bouillon. 

Ricordami alcuna voila aver letti i frah- 
ceschi romanzi; Boccacio , Fiammeltoj, 
1. VII, p. 255, éd. de 1596. Le vers 55 
du roman provençal de Fèrabra» prouve 
évidemment que les troubadours recon- 
naissaient l'autorité de la poésie fran- 
çaise, et voulaient y rattacher leurs œu- 
vres : 

A San -Denis, e fransa, fo lo rolle trobatz. 
Les poëtes allemands citent aussi souvent 
des livres comme leur source : 
Wir daz-buoeh hoeren sagen. . 

Rabenichlacht, st. 112, 151. 
Alzo wir ez hœren lesen. 

Wolfdieirich, p. 908. 



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_ 326 - 

son poëme (1) , et plusieurs poètes allemands du cycle d'Àr- 
tus s'appuyaient franchement sur des traditions orales (2). 

Sans doute , cependant, on ne doit pas non plus conclure 
une imitation d'une de ces analogies qu'avec un peu de per- 
sévérance l'esprit de système finit toujours par découvrir. 
Il y a des idées qui n'ont pas plus de patrie que d'auteur, 
l'initiative elle-même n'en appartient à personne ; sem- 
blables à ces plantes qui ont grandi çà et là sur tous les sil- 
lons d'un champ et fleurissent sous le même rayon de soleil, 
toutes les intelligences d'une époque les pensent à la fois. 
Les inductions n'ont doac un caractère suffisant de vrai- 
semblance que lorsqu'on retrouve dans les coïncidences qui 
leur servent de base la marque de la civilisation ou de l'hi- 
stoire d'un peuple. Si même ces ressemblances étaient iso- 
lées, si, toutes multipliées qu'elles fussent, elles nè s'accor- 
daient pas avec l'esprit général de la littérature , elles sem- 
bleraient plutôt les imitations fortuites de quelques individus 
que le résultat nécessaire d'une influence universelle (3). 

(1) Unas facianas suelen las gentès retraer, 
Non yaz en escrito , è es grave de 

. . créer. 
8k2i4i. 

(2) Rechten ifieTB , dit Wolfram Ton 
Eschenbach dans un passage que nous 
ayons cité, p. 515; Der tihte diz maere, 
Jtcctn, v.50; et Wirnt von Gr&veuberg 
s'exprime encore plus clairement dans 
son Wgalois; v. 11686-90. L'auteur du 
poëme anglais de Syr Tr y amour d'ii aussi, 
v.316; 

And as it is in Eomaynes tolde. 
On trouve des expressions sembla- 
bles dans les poëmes qui appartiennent 
aux autres cycles : Die seltsâéme mere , 
Gregoriu» ufSteine, v. 5; Die seltzene 
rnete,Der arme Heinrich, v. 5Ô; le 
Jfibeltmge Not commence par ces^ers : 

Uns isUn alten maeren wunders vil geseit 
Yonhelden lobebœrenvon grozer kuonheit. 

Voyez aussi st. 571 et 1447. 
Ht gihorta dhat seggen. 

Hildebrand»lied,hL 



La tradition est quelquefois réunie aux 
livres; Piirolf , st. 10663 ; Raben- 
schlacht, st. 98. • ' 

(5) Dans une pièce française intitulée 
le» Souhait» , on lit , ap. La Ravallière, 
Poésie» du Roi de Navarre, t. II, p. 259 : 

Et je souhait autretant de bon sens , 
£ de mesure , corne est en Salomon. 

et dans une provençale d'Elias Cairel , 
qui porte le même titre; ap. Kaynouard, 
t. V, p. 350 : 

Et ieu agues atretan de bon sen 
E de mesura cum ac Salambs.- 

On ne peut rien conclure de général 
d'une semblable traduction y et il en est 
de môme des passages suivants : 

D'une chose ai grant désir, 
. Que vos puisse tolir 
Ou emblier-un douz baisîer, 
Par si que si corroder 

Vosencuidoie, 
Volentiérs le vos rendroie. 

Poétie» du Roi de Navarre, i. II, p. 



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C'est ain#4j?ns * es c h ants populaires de deux nations qu'il 
faut cherché^ trace de leur liaison littéraire ; chaque rap- 
port équivaut alors presque à une preuve. La poésie ne pé- 
nètre dansâtes traditions d'un peuple qu'à force d'imperson- 
nalitéet de réalité; ce qu'elle exprime, ce n'est plus l'ori- 
ginalité capricieuse d'un poëte , mais le développement naïf 
d'une société qui accomplit sa destinée. Les chances d'er- 
reur n'en sont pas moins encore, il est vrai, bien nom- 
breuses ; partout la nature humaine est la même , partout 
l'homme s'agite dans sa pensée et tend au progrès par ses 
propres forces, et la critique la plus circonspecte reste ex- 
posée à prendre des rencontres toutes personnelles pour des 
produits de l'histoire (1). Si multipliées, si frappantes que 

Gran talan ai qu'un baisar 
Li pogues tol'ro emblar, 



i pueys s'en iraissia , 
Voluntiers la li rendria. 

Peirol; ap. Raynouard, t.*V, p. 282. 
Per dol ni per plurarno er ja recobra tz. 

Ferabras, v. 5011. ■ 
Mais en duil n'a nul recovrier. 

Romans de Row, v. 5390. 
En plorer n'a nul recovrier. 

Idem, v. 15562. 
Li oisiax dist en son latin. 

Lais de l'Oiselet, v. 158. 

E cantïvo li augelli 
Ciascuno in suo latino. 

Dante, Rime, canz. IV. 

Si cum l'albres, que per sobrecargar 
Fraing si mezeis e pert son fruig e se. 

AimericdePeguilain; ap. Diez, Poésie der 
Troubadour s, p. 278. . 

Com' albore , ch' è troppo caricato 
Che frange e perde sene e lo suo frulto. 
Amorozzo ; ap. Poeti del primo secolo, t. II, 
p. 77. 

Les deux tentons de Maerlant et le Min- 
nenloop de Claes WiNems ( voyez Huy 



»... 

d'amour proposée disentée et résolue 
dans le fragment qui nous i 
de Rhodane et Sikkon par Jan 

(i) Nous croyons, par exemple, que 
les cinq grands cycles qui ont occupé 
l'imagination de presque tous les peu- 
ples du moyen âge sont des emprunts na- 
tionaux; mais il n'en est pas ainsi de 
leurs branches (par exemple le Tristan ; 
voyez les recherches de M. F. Michel 
sur sa~ grande popularité) , ou des ro- 
mans que l'on cherchait à y rattacher, 
comme Florie et Blanche flor ,donl les poè- 
tes ont fait naître Berte aux Grands Pieds, 
mère de Charlemague : on retrouve ce 
sujet dans presque toutes les littératu- 
res. Il existait un roman en vieux fran- 
çais dont M. Paris a publié un fragment 
dans le Romançèro françois , p. 55 ( Ms. 
du Roi , n° 6987, in-fol.) : c'est le prin- 
cipal sujet du Filocopo de Boccace; et 
Ton connaît deux autres poèmes italiens, 
Florio e Bianei florio , 4», 1485, sans 
lieu d'impression , et VAmore di Florio 
e di Biancafiore par Dolce. La version 
espagnole Flores y Blancaflor a été im- 
primée à Alcala en 1512 , et traduite 
plusieurs fois en français (en 1554 et 
en. 1755 ). Konrad Fleck en a fait un 



decoper, Rymkronik van Melis Stoke , poëme en vieil allemand, Flore unde 
t. JI , p. 55) ne sauraient non plus prou- Blanscheflur ( ap. Millier , 



ver l'influence de la poésie provençale altd. Gedichte, t. II) , 
sur les développements de la poésie lia- encore un livre popul 



Sammlung 
et l'on connaît 

: . 



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soient ces coïncidences , leurs causes demeûreût encoreln- 
certaines (1), et une . intelligence philosophique hésitera 



Kunigliehen fursten Florio, onnd von 
éeyner tieben Biancefforo'; Mets, 1499. 
H y aVaH aussi des versions anglaise 
{Florice and Blmcheflour; ap.W. Scott, 
&r Tristrem,, p*j&7 ; nous, ne la croyons 
pas publiée) , grecque (en Vers îatn bi- 
ques barbares; ap. Nessel, Cntalogus 
eodd. mss. graecor. Bibl. Caet. Vindob., 

I. 1, p. 342), flamande^Ffortf ende Blan- 
cefloer, par Diederich van Assenede, 
âgé Hoffmann yon Fallerslebén Horae 
Jftlgipae , P. III), et islandaise ( Flores 
vk Blonxejlor, ap. Nyerup, Om almin— 
delig Moerskabs Lœsningi Danmark og 
Itorge igiennem Âarhundreder, p. 112). 
B en existait une autre vieille version 
par Ruprecht d'Orbent r nous ne savons 
dans quelle langue; Konrad'Fleck dit 
dansle poëme allemand* : - . 

Es bat Ruprecht von Orbent 
Gedichtet in welseben 
Mit rimen (und) umtevelschen, 
J)as ich in tttschen^plen han. 

L'histoire d'Amys et Amylion était* en- 
core 'plus répandue : nous connaissons 
en latin untooëme par Radulfe Tortaire 
(Ms. du Roi, -uoi3550 et 3718) et une 
légende; ap. Âcla Sanctorum , Octob. , 
i.VI,p.l24, et Gèsttf Romanorum, c. 116 
(on la trouve aussi mentionnée dans le 
Spéculum hiitopiale et Te Chronicon 
d'AlbericusTriumFontiura, P* i, p. 108). 

II. y a un *oman en vieux français ( Ms. 
du Roi, n° 7227 5 ; nous ne savons si c'est 
la version du British Muséum dont parle 
Warton, 1. 1, p. 92), un poëme alle- 
mand de Kuonrad von Wirzaburc (voyeff 
Orimm , Der arme Heinrich, p. 187 et 
•uiv.), une version italienne ( MilaDO, 
4513 , In-4°) , plusieurs romances an- 
glaises ( Weber, Metricat Romances, t. 
II, p. 359; Evans, Old BaUcrds, 1. 1, 
p. 77; Walter Scott parle d'une autre, 

3ue nous croyons différente: ap. Sir 
'ristrem , p. 35 ) , un petit poëme is- 
landais (Nyerup, Moerskabs Lœming, 
p. 156), une ballade danoise (ibidem),. ét 
une vieille moralité ; française (Man. de 
Cangé, ii* 14, fol. 1; c'est probable- 
ment celle dont parle Beaucbamps ; His- 
toire du Théâtre françois, p. 109 ). 
(1) Nous nous bornerons h indiquer 



quelques rapprochements, .qu'il serait 
facile de multiplier presqu'à l'infini -iit 
nous y attachions une importance réelle*. , 
La ballade danoise Herr Ri boit (Qansée 
Viser fra Middelalderen , t. III ,* p. 327) 
se retrouve en Ecosse ; Tbe Douglas Tra- 
gedy ( ap. Walter Seott , Minstreley of 
the Scoiiiih Border, t. II, p. 112), et eu 
Angleterre ; The Child of Elle ( ap. 
Percy, Relique» of ancieM English poe-r 
Iry, t. I, p. 112). Nous en connaissons 
trois versions suédoises : Hillebrand T 
Svemka Foljp-Visor, 1. 1, p. 5 ; Herr Re- 
debold,7d., t. III, p. 76, et Kung Val- 
lemo , Id. , t. III , p. 81. Les éditeurs du 
Danske Viser fra Middelalderen, t. III , 

S. 435 en indiquent une version isl an- 
aise manuscrite ( Biblioth. Magn<&an. , 
no 147, in-8° J, et elle se rattache évi- 
demment à l'histoire de Sampson èt de 
H j Ides vida que raconte te Vilkinataga. 
Stolt Ingeborgs.Forklœdning* ( Danske 
Vitet, l. IV, p. 116) est le même sujet 
que.StoIts Botelid Stalldrang (Stenska 
Folk-Visor, t. II , p. 20) et The famous 
Flow.êr of serving raen (ap. Ritson; An- 
cient Songs and Ballads, t. II , p. 145). 
Rosmer Havmand ( Danske Viser, t. I , 
p. 218 et 225 ) se trouve dans le Stenska 
Folk-Visor, t. III, p. 156, et ap. Jarnïe- ' 
son, Popular Ballads, t. I, p. 215; 
t. II, p. 202. Il dit, t. I, p. 217, que 
c'est le même sujet que la ballade du 
King Lear, a.ct. III , scèn. iv : 
Child Rowland to the dark town came , etc. 
Nous ne savons d'après quèlle autorité ; 
les plus savants critiques , entre autres 
Drake [Shakspedre and his Timè, p. 285, 
éd. de Paria) , semblent ne connaître que 
les trois, vers cites par Edgar. La bal- 
lade suédoise Ben lîednLka Konùngsdot- 
tera i Blômstergarden ( Svemka Folk- 
Visor, t. II, p. 73) existe- aussi en alle- 
mand (ap. Docen ; Miscetlaneen , t. I f 
p. 263), et en hollandais (ap.. Wolff; 
Proben ÂUholla'ndimhe Volhslieder, p. 
. 82). Les aventareâ.du Waltharius manu 
foriis se retrouvent dans leVUkinasàgo, 
chap. 84-87. Der Winsbeoke (ap.. Be- 
necke ; Beytràge %ur Kenntniss der ait- 
deutschen Litteraiur, t. II ) a une ana- 
logie évidente arec le poëme publié par 



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~ 329 — 

toujours à reconnaître l'action d'un peuple sur un autre 
dans des ressemblances que devaient amener l'unité de l'es- 
prit humain et la loi de ses développements. Avant de se 
croire autorisée à en conclure aucune influence littéraire , 
elle y veut trouver un caractère spécial qui indique claire- 
ment leur patrie. 

Les peuples ont la vanité de s'approprier les traditions 
qu'ils empruntent à leurs voisins : aussi, lorsque, par excep- 
tion , elles conservent la mémoire d'événements étrangers, 
est-il à peu près certain qu'elles ne sont point nées sur le sol 
national, «L'origine allemande des ballades danoise : 

Der ligger et slot i Qsterrig (t) , 

et suédoise : 

Det ligger en slott i ôsterrik (2) , 

semblerait évidente quand l'original ne serait point parvenu 
jusqu'à nous (3). L'influencé des anciens Scandinaves sur 



Ritson, How the vrim man taught fais 
son , et plusieurs fabliaux français. Les 
ballades écossaises Laidley Worm of 
Spindlestonheugh et Kempion (ap. Scott; 
Minslrelsy , t. III , p. 26 ) ont beaucoup 
de ressemblance avec YOrlando inamo- 
ralo du Bojardo, L H, c. 25 et 26 : 
Poich'ebbe il verso Brandimarte letto , etc. 

La même tradition se trouve aussi en 
Allemagne ( Die Brautschau , Magde- 
burg , 1796 , et G ri mm , Deutsche Sagcn, 
1. 1 , p. 363 , traduction française). Del- 
rio ( Disquisitionum magicarum Itbri 
VI ) raconte la même aventure et la met 
à Bâle , et Mande ville (Voiage and Tra- 
vaile) là fait arriver dans une île de la 
Grèce. On nft saurait méconnaître des 
rapports entre la romance espagnole El 
Con.de Dirlos (ap. Dur an Romancero de 
Romances Cahallerescos , t. I , p. 23) et 
là ballade populaire sur Heinrîch der 
Liiwe von Braunschweig (Wahrhafle 
Jfeschreibung von den grossen Ilelden 
1 Herzagen tteinriçh dem LiSwen) 




124, trad. française, rapporte un évé- 
nement semblable, que l'on trouve égale- 
menljdans l'Edle Môringer ( Bragur t A. 
III, p. 402). 11 existe aussi quelques coïnci- 
dences remarquables entre CondeClaros 
(ap. Duran, Romancero de Jiomances Ca- 
hallerescos , t.I, p. 62), sir Cauline (ap. 
Percy» Reliques , 1. 1 , p. 42 ) et la Gis- 
munda du Decamerone y jour IV, nouv. I. 

(1) Àp. Nyerup, Udvalg af Danske 
Viser, t. 1, p. 57, 

(2) Svenska Folk-Viior, l. H, p. 62. 

(3) Es liegt ein schïoss in Oesterreich, etc. 
DesKnaben fFunderhorn, 1. 1, p. 220. 

Nous en dirons autant du Buovo d'An- 
lona ( Volterra , d'après Villani , Croni- 
che, 1. 1, c. 55; le Reali di Francia , 
l. III, c. 17, le met en Angleterre); il a 
certainement la même source que le 
Beuves de Banslone de Pierre du Ries 
( nous* ne connaissons d'imprimé que le 
roman en prose, Beufues danihonne, in- 
fol. goth. sans date, chez Vérard, à Pa- 



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— 330 — 

la poésie du Nord pendant le moyen âge ne saurait donc, 
être contestée (1) ; les plus belles et les plus vieilles ballades 
célèbrent des éyénements qui se rattachent à leur histoire. 
Le sujet deflabbr et Signe (2) se retrouve dans Saxo Gram- 
maticus (3); d'autres documents encore plus anciens nous 
ont conservé le nom de ses héros (4), et les critiques le plus 
justement renommés font remonter sa popularité jusqu'au 
commencement du 13 e siècle (S). Ces rapproch^mJ^t^ppiit 
encore plus significatifs quand ils perpétuent des croyances 
mythologiques, frappées de discrédit et de proscription ; il 
faut que l'influence de la poésie sur l'imagination publique 



Sir Revis of&amptoun (ap. Ellis, Spé- 
cimens ofearly english metrical Roman- 
ces , t. U, p. 97) et un Bova Korole- 
vitschi ap^ Dietrich , Russische Volks- 
mahrchen , p. 68. H y avait aussi un 
Buovo d'Antona , en vers provençaux , 
que l'pn conserve en manuscrit crans la 
Bibliothèque du. Vatican ; Crescimbe ; iii , 
cité par Fèrrario , 'Sloria degli anlichi 
Romanxi di Cavalleria , t. II , p. 176. 

(fVNous citerons encore deux passa- 
ges du Romans de Gqrin : 

DedensColoigne fu li rois Anseis ; 
Repairies ert d'outre l'eaue qou Ring, 
Cunbatus fa as Saisnés de Lutis 
Et as Conraans et. as Outre-marins. 
Y. 90455; ap. Mone, Teutsche Heldensage. 

Or chevauchent Danois 
A Salefraite , qui le cuident ardoir, 
Et a Coloigne le venront aseoir. 

V. 20727. 

Suivant M. Abraham {Dê Çarmine quod 
ihscribitur Brulus, p. 92) , l'usage de 
s'embrasser en trinquant existe encore 
çn Islande, et on lit dans le Brut , v. 
lUâ : 

Et de boivre plain on demi 

Et eutrebaisier lui et li. 

Une preuve bien évidente de l'influence 
du Nord se trouve dans le Garin li Ijo- 
herenc ; Begon de Belon , qui a des sen- 
timents élevés et délicats , puisqu'il dit : 

Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un 

pays. 

T. U , p. 218, éfl. de M. Paris, 
ouvre avec sou épée la poitrine d'un en- 



nemi qu'il vient de terrasser, lui arrache 
le cœur, et le jette au visage d'un de se* 
parents : 

Tenet, vassal, le cuer vostre cuisin; 
Or le povez et saler et rôtir. 

Ce sont bien là les mœurs guerrières et 

féroces des Scandinaves. 

\2) Hafbur og Signe, Danske Viser 
fra Middelalderen, t. III , p. 3; Habor 
oèh Signil, Svensha Folk- Visor, 1. 1 , p. 
157. 

(5) t . VII , p. 128 x éd . de Stephanius. 

(4) Ynglingasaga , c - 25 ; Snorra- 
Edda, p. 192 et 208, éd. de Rask. 

(5) Sandvig, Levninger of Middelat- 
âerens Diglekonst; Stephanius, Notae 
uberiores in Historiam Saxonis G?rom— 
maticij p. 160, la recule encore davan- 
tage , et Messen dit , Sveopentaprolopo- 
lis, p. 62 : De Haboris et Signes vulga- 
tissimis amoribus , plurirais ante seculîs 
concinnata et pubhca cantio. Le sujet 
du Mimmeriog Tand ( ap. Danske Viser, 
1. 1-, p. 100) est aussi dans Saxo Gram- 
matiçus, 1. m, p. 39, et il est impossible 
de ne pas reconnaître Hilda et les évé- 
nements auxquels il la mêle (l. -tf, pas- 
sim ), dans le vieux poème allemand de 
Kutrun ; voyez Buscbmg, W Gchenlliche 
Nachrichten , t. H, p. 174. Nous recher- 
cherons dans un chapitre à part l'origine 
de la tradition du iïibelunge Nul ; nous 
nous bornerons ici à renvoyer à un ar- 
ticle important de Grimm sur lesrap- 
ports'de la poésie allemande et Scandi- 
nave; Studien bon Daub unà\ Creu%er 9 
U IV, p. 75. 



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— 331 — 

aux 

soit bien puissante pour résister au changement des reli- 
gions et sauver de l'oubli des idées réprouvées par la raison 
du pays. Un des poëmes les plus bizarres de l'Edda , le plus 
inintelligible peut-être, est le Thryms-qvida, et il est impos- 
sible de ne pas le reconnaître dans des chants qui restèrent 
populaires dans tout le Nord (1). Leur forme elle-même 
donne une nouvelle autorité aux inductions que l'on tire 
de la ressemblance des idées; les traces d'allitération sont 
plus visibles dans la version suédoise que dans la plupart 
des autres ballades (2), et témoignent d'une antiquité plus 
reculée. Cette coïncidence ne saurait s'expliquer par un de 
ces hasards sans portée parce qu'ils sont sans cause ; il se- 
rait facile de la confirmer par plusieurs autres (3), emprun- 
tées aux autres littératures (4) , ou même aux légendes 
chrétiennes (5). 

Souvent ces rapports sont amenés par des idées si étran- 
gères à la civilisation du pays (6) et si contraires à la nature 



(i) La version suédoise a été publiée 
dans Vlduna , cah. VIII , et la danoise, 
dans le recueil de Syv; Kjœmpe Fi- 
ser, part. I , n° 22. Nous ne connais- 
sons que la traduction allemande de W. 
Grimm ( Altddnische Lieder, p. 141 ), 
et la première strophe rapportée dans le 
Danske Viser fra Middelalderen , t. V, 
p. 60 ; il en existe aussi une autre ver- 
sion , probablement norvégienne , citée 
par Grimm; /d.,p. 521. 

) Nous en citerons seulement la prê- 
che : ■ 

Thorkar Ait ter i sina s'àle , 
Himmar af sin fard, 
TTolltram bar min guldhammer ragit, 
Detvaren usel fard; 

Thorer rdmjer falan sin i T&aame. 

(S) On trouve, par exemple, dans le 
Runernes Magt ( Danske Viser, t. I, p. 
502) des souvenirs du Runa Kapilule, et 
ce ne sont pas les seuls : il y a sept bal- 
lades danoises sur le même sujet ; voyez 
aussi Rudbeck , Âllantica , t. III , p. 45. 
(4) La ballade éc< 



Kinioch . 



d Etin 



225, se rattache évidemment au Snorra- 
Edda, p. 80; UMand, Thor, p. 128. 

(5) Nous citerons le Legenda aurea , 
chap, 2 : quoiqu'il soit bien moins poé- 
tique que le Veglams-qvïda, la ressem- 
blance est frappante. 

(6) Dans le Vilkinataga , c. 55, par 
exemple , on exige comme rançon la 
main droite et le pied gauche; la même 
singularité se retrouve dans le Ifelden~ 
buch de 1509, v. 549, Y Histoire de Gi- 
glan et de Geoffroy de Mayence , c. 17, 
et la strophe X de Herr Helmer Rlaa; 
Danske Viser fra Middelalderen, t. IV, 
p. 252. Et de la tombe monseigneur 
Tristan yssoit une ronce belle et verte et 
bien feuillue qui alloit par dessus la chap- 
pelle , et descendoit le bout de la ronce 
sur la tombe de ta royne Yseult et en- 
troit dedans. Le virent les gens du pays 
et le comptèrent au roy Marc. Le Roy la 
fîst coupper par troys foys , et quant il 
Ta voit le jour fait coupper, le lendemain 
estoit aussi belle comme elle avoit aul— 
treffois este; Tristan , Chevalier de la 
Table ronde, Paris, gothique, sans date, 




— 332 — 

humaine, qu'on ne saurait y voir les conséquences d'un déve- 
loppement historique qui se serait reproduit chez des peu- 
ples différents, mais les indices d'une imitation arbitraire (1)* 
La constance des affections conduisait à prolonger leur durée 
au delà de la vie ; tous les amants trouvaient cette poésie là 
dans leur cœur, et la croyance à un principe immortel se ma- 
térialisait d'elle-même dans l'idée des revenants. Pour s'ex- 
pliquer la généralité de ces superstitions poétiques , il n'est 
pas nécessaire de recourir à des emprunts littéraires- Mais 
rien n'est plus opposé à ce besoin de justice, et de foi dans la 
Providence, qui anime la poésie populaire, que la pensée 
de faire sortir un mort de sa tombe pour y traîner sa maî- 
tresse, coupable seulement de l'avoir aimé d'un saint 
amour, et cependant il se trouvait une ballade sur ce sujet 
chez tous les peuples du Nord avant que la Lénore de Bflrger 
lui eût donné une popularité universelle (2). Cette coïnci- 



col. a. Non seulement cette Idée .se re- 
trouve dans ions les romans de Tristan , 
elle est aussi dans Lord- Thomas and fair 
Annet ( ap. Percy, Reliques of ancient 
english poetry , t. lit, p. 296), Prince 
Robert ( ap. . Scott , Minsirelsy 6f the 
Seottish Border, t. III, p.- 59) et The 
Douglas Tragedy; Id. 9 t. II, p. 224. 

(1 ) Il est , par exemple , fort étrange 
que la tradition de toute l'Europe ait fait 
un magicien de .Virgile ; ce fut sans 
doute à cette réputation qu'il dut son rôle 
dans La Divina Comedia. Nous citerons, 
entre»autres , Let merveilleux- faits de 
VirgUle, Paris, sans date *goth., in-4°; 
Boke ofthe lyfe of Virgilius, Ànwarpe, 
••.•d. , goth. , in 40; Een Schone Historié 
van Virgilius, Amsterdam, 1552; Ger- 
vasius Tilburiensis , Otia Imper ialia, 
ap. Leibnitz, Seriplores rerum Bruns-, 
vicensium , 1. 1 , p. 963 et 1001 ; Vin- 
centius Burgundus (Bellovacensis) , Spé- 
culum historicité, p. 193; Alexa'nder 
Neckam , De Naluris rerum , 1. VI .; 
Gesla Romanorum , c. 57 et 120 ; Bans 
Sachs, t.I, p. 347; Gower, Confessio 
Amantis, 1. V, fol. xciv; Caxton , Troye 
Boke, 1. II, c. xxii ; Yergilius Saga, d'a- 
près. Nyerop, Moerskabs Lœsning , p. 
203;etc.On lit daw le Fausse Christopfc 



Marlow trois vers qui ne permettent pas 
de douter que le magicien Virgile ne soit 
le même que te poëte : . 

There saw we.learaed Maro> golden tomb, 
The way he eut an english mile in length 
Thorough a rock of stone in one nîghrs * 

space. 

On lui avait donné aussi un caractère 
entièrement différent dans la Tragédie 
de saint Martial de Limoges : il est as- 
socié avec les prophètes qui viennent 
adorer le Messie dans. sa crèche; ap. 
Lebeuf , Dissertations sur l'histoire , t. 
II , p. 65. Son témoignage est invoque 
comme une autorité dans le Mysterium 
fatuarum Virginum : 

Vates, Màro , genlfliam 

Da Christo testimonium. 
Wright, Early Mysieries, p. 02. 
Voyez sur cette tradition,, Dobener, Des 
deutschen Milt'elallers Volksglauben , t. 
H, p. 188; San Marte, Wolfram von, 
Escjhenbach, t. I , p. 655, et Dunlop , 
History of Fiction , t. II , p. 130. 

(2) Aage og Else, ap. Danske Viser fra 
Middelalderen , t. I , p. 210.; Sweet 
William's Ghost, ap. Percy, Reliques y 
t. III, p. 473 : la vieille, ballade alle- 
mande a été publiée par Arnim et Brçn— 
tâuo, Des Kuaben Wunderlwrn, t. II, 



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j 



_ 333 — 

dence devient plus frappante encore par des ressemblances 
dans la forme de toutes ces versions ; elles sont trop évi- 
dentes pour que personne puisse les contester (1), et se re- 
fuser à y reconnaître la preuve d'une origine commune. 
Quelquefois le fait qui sert de base à la tradition est faux, et 
l'on ne saurait supposer que des nations différentes de 
mœurs et de croyances se soient entendues pour se trom- 
per ou pour mentir. Ainsi, par exemple, l'observation la 
plus attentive a vainement cherché dans les habitudes de la 
tourterelle des indices de celte fidélité que lui attribuaient 
les poètes du moyen âge (2) ; on ne comprend l'unanimité de 



p. 19 j et Mfll.Çrimm ont recueilli les 
traditions Kindewnd Haut Màhrchen, 
t. III, p. 77. Il en exfste une autre ver* 
sion danoise dont nous ne connaissons 
que les trois vers qu'OEhlenschlager a 
insérés dans sa tragédie dePalnatoke, et 
une version suédoise dont M. Geijer a 
cité trois yers dans son Introduction au 

Sremier volume du Svenika Folk-Vùor. 
ous ne sarons si la ballade russe de 
Zhuskovsky est imitée de Lenore ou in» 
spirée par une tradition nationale. 

(1) Maanen skinner, 

Dodmand griner, 

Vorde du ikke rœd ? 

Idtmna de Grater, 1812, p. 60. 

MSnan skiner, 

Dttdman rider, 

Âr du inte radder ën , Bolla ? 
C'est presque une traduction littérale ; les 
yers allemands sont plus différents : 

Es stehn die stem am Himmel , 
Es scheint der Mond so hell , 
Die Todten reiten schnell. 

Probablement les éditeurs du TFunder- 
hom les ont arrangés, car ils se rappro- 
chent bien plus des textes Scandinaves 
dans une autre version allemande : 

Der Mond, der scheint so belle; 
Die Todten reiten schnelle , 
Feins Liebchen , graut dir nient» 



(2) Turtur inane nescit amare x 
Nam semeLuni nupta marito 
Semper adhibit (sic) , 
Nocte'dieque juncta manebit , 
Àbsque marito nemd (neminenV) 



Sed vfduata , si caret fpso , 
Non tamen ultra nubet amico ; 
Solavolabit , sola sedebit, 
Et quasi vivum semper tenebit, 
Operiensque casta manebit. 

Phitiologus, De Turture, Ms. B. R. v 

n° M29. 

Il est an moins da 9* siècle, puisque le 
manuscrit est de ce temps ; Sinner, Cata~ 
logus cod. mon. Bibl. Bem,, t. I,o. 136. 
Le Phiiiologuè, qui n'â jamais été impri- 
mé , devait joiiir d'une grande popularité 
pendant le moyen âge , car on le trouve 
souvent cité : 

Naturas Phisologus exponendo ferarum , 
Quarundam quae sit allegoria docet. 

Eberhard, Làboriniut, P. III, v. 87, ap. 
Leyser, Hiitoria poetarum et poematum 
medii awi laUnorum , p. 830. 

Sicut ubi amisso thalami consorte per agros 
Sola volât Turtur, nitidis nec potat in undis 
Ne comitis priscî tristetur imagine visa, 
Nec virjdi postbac fertur considère trunco. 

Baptista Mantuanus , Parthenteeê 
Marianae Lib. II. 

Or vous dirons d'un autre oisel , 

gui moult parest cortois et bel, 
t moult aime et moult est ameiz» 
. Le plus sejorne en bois ramez ; 
C'est la torterele dont parlons , 

?ui tant aime son compaignon. 
a femele au malle s'asamble, 
Tousjors sont dui et dui ensamble, 
Ou en montagne, ou en désert) 
EUe par aventure pert 
La femele son compengnon. 
Jamais puis en nule saison 
N'iert bore qu'ele ne s'en dueflle j 
• Jfapujftiousverdour, nesor fueWe, 



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— 334 — 

ce préjugé qu'en admettant qu'une puissante influence , ré- 
pandue dans toute l'Europe , leur fit accepter à tous une 
même tradition populaire (1). On n'en est pas même tou- 



• Qrii le puisse, ne se serra ; 
Tousjors son pareil atendra , 
Savoir s'a li retoraeroit; 
Aautrenes'ajosteroit, 
Por rien qui peust avenir j 
Tant se voetloiaument tenir î 

GttiUaume de Normandie, Bestiaire, B.H. 
fonds de Notre-Dame, n° 193, fol. 73 b, 
col. a. Guillaume le traduisit en 1206 

De bon latin ou il le treuve. 

Onques Turtre qui pert son coopaignon 
Ne remest jor de moi plus esbahie. 

Chastelain de Coucyi ap. de U&or&e /Essai 
sur fa Musique, t. II , p. 3W. 

Mais Vuelh mon cor pessan blezir, 
Tos temps serai Tortres ses par. 
Gavaudan le Vieux; ap. Raynouard, t III, 
p. 160. 

Si ch' !o non credo mai noter gloire, 
- -Jïô convertire mia'disconfortanza 

• In allegcanza di nessun conforto. 

Soletto , corne Tortora vo' gire , 
S61 partire mia vita in disperanza , 
Perarroganza di cosi gran torto. 
Fra GuHtone , Poett del primo secolo, 1. 1 , 
p. 103. 

. Çuando las ares del deio 
Con cantos sus penas crecen, 
Y buseandb su querido 
La Tôrtola se entristece. 
Ap. Dur an. Éomancero de Romances 
doctrinales, p. 83a. 

Si no es la Tortolica 
Que està viuda y con dolor. 

Ap. Idem, p. 158 a. 

Que ni poso en ramo verde, 
Ni en prado que tenga flor, 
Que si ballo el agua clara 
Turbia la bevia yo. 
Ap. Grimm, Sitoa de Romances viejos, 
p. 310. 



Vermeit der griinen frëidenziïi, 
Unde wonte stetecliche bi 
Der durren sorgen aste. 
Gottfried von StrasbUrg, Gedicht von der 
Minne, v.248. ' 

Ir freude vant den durren zwich , 
Als noch diu Turteltube tut ; 
Diu bet je den selben mut , 
Swenne ir an trutschaft gebrast 
Ir triwe chos den durren ast. 

Wolfram von Escbenbach, Parçifal, v. 1682. 



Tortoulla gemidora , 
Depuesto al casto desden , 
Tàlamo hizo segundo 
Los ramos de aquel ciprés. 

Gongora, Romance, 

Der refnen Durteltuben art 
Det er tiffenliche schin , 
WanerwkObdemlêi«V#m 



Saa sttrgelig vil je» levé min tijd 
. Alt som en T urtelaae ; • 

Hun hviler aldrig paa grSnnen green, 
. Rendes been ère ait saa mode, 

Hun driklter aldrig det vand saa reen 
. M en rorer det forst med fôder. 



Kjœmpe Viser, p. 496. 

Turtur es der tortelduven name , 
Een reine voghel enn becamè, 
Dat sere minnet sijn ghenoot , 
Alst so es dat het blivet doot 
Dat si nemmermeer enkieset 
Ghenoot na dat-si verlieset , 
Aliène vlieghet si , als men ons toghet 
Enn up telghe die sijn verdroghet, 
Sit si mit rouwen bevaen. 

Maerlant , Besiiaris. 

Nous devons ces dernières indications k 
l'érudition de M. J. Grimm , Altdeutsche 
WMder, t. III, p. 40et 41. On retrouve la 
même croyance dans une foule de livres 
populaires en prose, Gesta Romanorum, 
c. 16" ; Dialogué Cteaturarum, d.78; etc. 

(t) Le germe se trouve à la vérité dans 
Anstote, Hisloria de Ànimaiibus, 1. IX, 
c. 7, et dans Aelien , De Ànimalium na- 
tura, 1. III, c. 44; mais il fallait que 
l'esprit poétique le développât, et la tra- 
dition était devenue populaire avant que 
leurs œuvres fussent connues. Un passa- 
ge d'Ulysses Aldrovandus nous semble la 
résumer d'une manière complète : Tur- 
tur, si mon alterutrum contingat , a se— 
cundjs nuptiis abslinet, et quod reli- 
quum est fitae sine conjuge perpetuo 
agit, solusque volât et quant 1 plurima 
etiara moèroris plena pf opter conjugem 
vita runeltim exempla edit;, omniaque 
facit , quaeàd luctum speclare et ad vi- 
ac solitudinem exprimendam 



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— 335 — 



jours réduit à des inductions que malgré leur vraisemblance 
une incrédulité systématique peut contester encore ; il y a 
eu des poëtes qui ont reconnu formellement leurs emprunts 
et indiqué leurs sources. Chunrat avoue que son Ruo landes 
Liet est imité d'un poëme français (1 ) ; il se vante même de 
n'y avoir rien changé (2), et la publication de la Chanson 
de Roland a prouvé la vérité de son assertion. Le Lais del 
Freisne de Marie de France (3) , et une version anglaise 
dont Walter Scott a publié un fragment (4), conviennent 
également de Jeur origine bretonne (5) ; peut-être cet aveu 
n'est-il qu'un charlatanisme littéraire , mais l'unité du point 
de départ n'en serait pas moins constante : des mensonges 
ne se rencontrent point ainsi , et l'étrangeté du récit auto- 
rise mieux encore que l'identité des noms à rapporter à une 
seule source les ballades écossaise (6) , suédoise (7) et da- 
noise (8), qui célèbrent la même aventure. 



aptissima videantur; atque ideo fron- 
denti ramo non amplius iusidere Ira— 
dunt ; nec ex lympido fonte bibere , ne 
coaspecta in aqua imagine sua conjugis 
esse ratus ejus reccrdetur, et novosdo— 
lores inde percipiat; sed siccos truncos 
eligere et aquam lurbare ; Ornithologia, 
t. II, p. 512. Le chant du cygne offre un 
exemple semblable : tous les poëtes en 
parlent, et aucun observateur n'a pu l'en- 
tendre , sauf Mongez , qui ne dit ri eu de 
son chant de mort, et n'en est pas moins 
démenti par les meilleurs naturalistes ; 
voyez Valmont de Bomare et le Nouveau 
Dictionnaire de» Sciences Naturelles, 
Nous citerons, entre autres, les poëtes 
suivants : Gilles de Viez-Maisons , ap. 
Fauchet, Recueil de l'Origine de la 
Langue française, p. 147; Mazzeo di 
Ricco da Messin a , Poeti del primo se- 
colo , t. I, p. 322; Peyrols, Poésies de» 
Troubadour» t t. III , p. 271 ; Heinrich 
von Veldig, ap. Mannessen Sammlung 
eon Minnesingem, 1. 1, p. 20; Galfrid 
de Monemuta , Vil a MerUni, v. 1355, 
et l'auteur anonyme d'une romanes es- 
pagnole , ap. Dur an , Romancero de Ro* 



(2) Ich haize der phaff Chunrat ; 
Àlso iz an dem bûche gescribin stat 
In franezischer zungen ; 

So han ich iz in die latine bedwngen , 
Danne in die tutiske gekeret. 

Ruolandes Liet, p. 310 , v. 8. 

(3) Ich nehander nient an gemeret. 

/rf.,v. 15. 

(4) Minslrelsy oflhe Scottish Border, 
t. III, p. 37. 

(8) Le Lai del Freisne vus dirai 
Sulunc le cunte que jeo sai. 
Eu Brelaine jadis aveient 
Dui Chevaliers , veisin esteient , etc. 
Quant l'aventure fu seue 
Cornent ele esteit avenue , 
Le Lai del Freisne en unt trove ; 
Pur la Dame l'unt si nume. 

Ac herkeneth Lordinges sothe to sain, 

I chil you tel Lay Le Frain. 

Bifel a cas in Breteyne 

Whereof was made Lay Le Frain ? 

In inglichefor to tellenywis, 

Ofaneasheforsotheitis: 

(6) Thomas and fair Annie, MinstreU 
»y of the Scottish Border, t. III , p. 39. 

(7) Skon Anna, Svenska Folk-Vitor y 
t. I , p. 24. 

(8) Skjone Anna, Panske Vi$er fra 



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— 336 — 

. Peut-être la pauvreté des documents qui nous sont parve- 
nus ne nous permet-elle pas d'acquérir une connaissance du 
moyen âge assez complète pour affirmer que chacune de ces 
ressemblances ne pouvait se produire naturellement, et té- 
moigne de l'influencé que les différentes nations ont exercée 
lés unes- sur les autres; leur force est dans leur nombre et 
dans leur ensemble (1). Mais il n'en est pas ainsi de la poésie 
savante que répandirent chez tous les peuples lè savoir-faire 
des artistes , et ce que , faute d'un nom plus jiwt^i|wi ap- 
pellerons l'esprit de société, la volonté de plaire aux seigBfcurs 
et aux dames. Les imitations n'ont plus ce caractère dte gé- 
néralité; et, si l'on pouvait parler ainsi, de naïveté, qui leur 
donne une si haute importance historique ; mais, elles sont 
évidentes , même dans les langues dont l'esprit et les formes 
Içur opposèrent le plus d'obstacles ; elles prouvent qu'au 
moins les esprits éclairés connaissaient ïes littératures étran- 
gères, et leur empruntaient des modèles et des idées. 

E s'ieu ancjornfuigaysniamoros, 
Er non ai joy d'amor, ni non l'esper, 
NLautres bes no m pot al cor plazer, 
- Ans mi semblon tug autre joy esmai : 
Pero d'amor lo ver vos en dirai ; 
No m lais del tôt , ni no m'en puesc mover, 
Ni sps no vau , ni no puesc remaner ; 
Àissi cnm sel qu'en mieg de l'albr' estai , 
Qu'es fan poiatz que non pot tornar jos, 
Ni sus no vai , tan li par temeros (2) ! 

Folquetde Marseille; ap. Ray noua rd, t. III, p. 157. 

Gewan ich ze minnen ie guoten vvan, 

Nu han ich von ir vverden trost noh ^edingçn, 

Middelalderen , t. IV, p. 159. Il existe écrite en trochées , et le? sentiments, le» 

aussi des rapports frappants ayecla Gri- mœurs et le sujet, confirment pleine- 

selidis da Decamérone. ment les inductions que Yùn doit tirer 

(1). Nous ferions cependant quelques d'une forme de yersification si conCrtire 

exceptions : The Spanish Lady 'sCove , au rhythrae des ballades anglaises, 

ap. Percy, Relique* , t. II , p. 156 r sem- (2) Si je fus jamais gai e\ bien aimant. 

Me ayoir une origine espagnole ; elle est maintenant je n'ai m joie d'amour,-!» 



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— 337 — 

Wan ich envveis , yvie mir suie gelingen , 
Sit ich si mac vveder lassen noh han. 
Mir ist als dem , der uf den boum da sttget , 
Und niht hober mac, und da mitten belibet , 
Und ouch mit nihte vvider komen kan , 
Und also die zit mit sorgen bine vertribet (1). 

Ruodotf ron Niuwenburg, ap. Manessen, 1. 1, p. 8 (2). 

Be m fetz amor l'usatge del lairo , 

Quant encontra selhui d'estranh pahis, 

E'1 fai creire qu'alhors es sos camis , . 

Tro que li dis : « Belhs amicx , tu me guida. » 

Et en aissi es manta gens trahida 

Qu'el men$ l'ai on pueis lo lia e'1 pren ; 

Etîeu puescdir atressi veramen, . . 

Qij'ieu segui tant amor com li saup bo , . . ' * 

Tan mi menet tro m'ac en sa preizo (3). 

Perdigon, ap. Raynouard, t. III, p. 348.* 

Ladro mi sembra Amore poi che fese 
Si corne fel ladrone /a sovente , 
Che se in via trova quel d'altro paese 
Fa i creder cfrel fal cammin certamente, 



espérance, et nul autre bien ne peut 
plaire à mon cœur; toute autre joie me 
semble importune. Mais je tous dirai la 
vérité sur t'amour; il ne m'enchaîne pas 
tout-à-fait , et cependant je ne puis m'y 
soustraire ; je n'avance pas , et me sau- 
rais non plus retourner en arrière : sem- 
blable à celui qui , parvenu au milieu 
d'un arbre , est arrivé si baut qu'il ne 
peut descendre , et ne monte plus , tant il 
le trouve téméraire. 

• (1) J'ai gagné , à vous aimer, de dou- 
ces espérances ; mais je n'obtins jamais 
de vous ni consolations ni véritables 
gages. Je ne sais ce qui doit arriver, puis- 
que je ne pujs ni vous posséder, ni vous 
laisser : il m'advient comme à celui qui , 
monté dans un arbre , ne saurait s'élever 
plus baut et reste au milieu ;«t, ne pou* 
vaat non plus redescendre , passe ainsi 
son temps dans les inquiétudes. 

(2) On pourrait citer une foule d'au- 
tres imitations de Ruodolf. 



Mir ist als dem , der da bat gewant , etc. 

(Ap. Manessen, ttf.), 

est également imité de Folquet ; 

Sitôt me soi a tart aperceubutz , etc. 

(Ap. Raynodard, t. III, p. 185); 
Mil sang v vande ich mine sorge krenken, etc. 
(Ap. Manessen, 1. 1, p. 9), 

l'est de 

En chanten m'aven a membrar, etc. 

Ap.Raynouard, t. III , p. 189} etc. 
(S) L'Amour a vraiment eu pour moi 
les procédés du brigand : quand il ren- 
contre un voyageur étranger, il lui Fait 
croire qu'il est hors de sa route, pour 
qu'il .lui dise : Mon cher ami , conduis- 
moi. Bien des gens se sont laissés pren- 
dre ainsi , alors il les mène là où il Tes lie 
et les garde captifs; et je puis dire , 
aussi vraiment qu'eux , que j'ai suiv* 
l'Amour tant qu'il l'a voulu, et qu'il ne 
m'a conduit que pour me retenir dans 
ses fers. 

22 



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£ înganna tfùelto, che sua guida presé^ 
Promettendol menar seguramente : 
£ menai* là o' no i vallon difese, 
E poî ri '1 prende > e traitai malamente, 

Sembiantemente mi deven d'Amore, 
Che lui seguii , credendo di lui bene - y 
Ello mi prese > e 'n tal îoco m'addusse > 

É si mi stringe, ch' V non ho valore , 
Che di nulla sollazzo mi sovene : 
Meglio mi fora, che morte mi fusse (1). 

Messer Polo, Poeti del primo secolo, t. 1, p. 128 

Les inductions tirées d'un esprit on d'un caractère étrangers 
à la littérature nationale, et de formes grammaticales qui ne 
trouvent leur explication que dans les idiotismes des autre» 
peuples, exigent des développements d'histoire littéraire et 
un commentaire philologique, qui nous éloignèraienttrop de 
notre but. Nous nous bornerons à citer une chanson portu- 
gaise dont la ressemblance avec la poésie des troubadour» 
nous semble incontestable (3) : 

Par Deus ay, doua Leonor, 

Gran ben vus fez nostro Sennor (4), 

(1) Je tiens l'Amour pour an brigand, (S) Son antiquité et sa grande rareté 

puisqu'il agit comme un perfide brigand nous serviraient d'ailleurs d'excuse. Le 

qui se trouve sur le passage du voyageur manuscrit, qui remente an 15* siècle, 

étranger, et lui fait croire qu'il est hors est moins ancien que l'idiome ; il a été 

de sa route afin qu'il le prenne pour imprimé à Paris en 1823 , par sir Ch» 

guide ; il lui promet de le mener à son Stuart of Rotbsay, et tiré seulement à 

But , et le mène là où le courage est in- vingt-cinq exemplaires , dont aucun n'» 

utile : alors il le saisit et le maltraite. Il été mis dans le commerce. Nous avons 

m'est advenu ainsi de l'Amour : je l'ai cru devoir ponctuer, et ajouter des apo- 

auivi , espérant beaucoup de lui , et il strophes où il y avait des voyelles éh— 

m'a pris et m'a conduit dans un lieu où dées. 

je suis si bien enchaîné, qu'il n'est force (4 j Tj ne roma nce espagnole commencé 

au monde qui me puisse être de quelque également par le refrain : 
assistance; mieux vaudrait pour moi être J T 
mort. vete, amor, vete f 

m On peut voir dans l'ouvrage de Mira que amanece. 

Galvani , Oaervazioni sulla poetia de' A P* $uran , Romamçero de Rowumcee 
Troeatori, une foule de rapports 4e dœlrtnaki, p. 168. 

forme de Dante (p 458-481) et de Pé- c'est une bizarrerie du musicien, à U- 

trarque ( p. 481-483 ) avec les poêles quelle le poêle est resté étranger, 
provençaux. " 



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~ 339 — 
Semror, paracedesassi 
Tan ben que nunca tan ben vi; 
E gran vertud* vus digi 
Que non poderia mayor. 
, Par I)eus ay, dona Leonor, 
Gran ben tus fez nostro Sennor. 

E Deus , que vus en poder tert , 
Tan muito tus fezo de ben, 
One non soub' el no mundo ren 
Per que vus fezesse melior. 
Par Deus ay, dona Leonor, 
€ran ben vus fez nostro Sennor. 

En vos mostrou el seu poder 
Quai dona sabià fazer * 
De bon prêt , e de parecer, 
E de falar fez vas , Sennor. 
Par Deus ay, dona Leonor, 
v Gran ben vus fez nostro Sennor. 

Corn' antr* as pedras bon rubi, 
Sodés antre quantas eu vi, 
E Deus vus fez por ben de mi 
Que ten comigo gran amor. 
Par Deus ay, dona Leonor, 
Gran ben vus fez nostro Sennôr (1). 



(i) Fragmentot de hum Caneionero 
tnediio, fol. 78, recto : 

Par Dieu, ô Dame Léoiror, Notre 
Seigneur fui bien prodigue pour fous. 

Vous me sembfez si belle , à Dame , 
pue jamais je n'en vis d'aussi belle, et 
je tous dis une grande vérité , telle que 
je n W sais pas de plus vraie ; par Dieu , 
ô Dame Léonor, Noire Seigneur fut bien 
prodigue pour vous. 

Et Dieu , qui vous tient en sa puissan- 
ce, vous combla si généreusement de ses 
dons , qd'il n'est rien au monde qui 
ptnsseaiouter à votre mérite. Par Dieu, 
ô Dame Xéonor , Nôtre Seigneur fut bien 
prodigue pour vous. 

En vous créant, Madame, sa puis- 
sance montra tout ce qu'il était capable 
4f réunir en une dame de mérite , de 



beauté et d'esprit. Par Dieu, 6 Dan» 
Léonor, Notre Seigneur fut bien prodi- 
gue pour vous. 

Comme brille le bon rubis au milieu 
des perles, vous brillez entre tontes cel- 
les que j ai jamais vues, et c'est pour 
moi, qui suis épris de tant d'amour; que 
Dieu vous a créée. Par Dieu, d Damè r 
Leonor, Notre Seigneur rat bien prodi- 
gue pour vous. 

M. Raynouard, Poétie de» Trouba- 
dour», t. VI , p. 385 , cite une pièce de 
Camoens, composée dans le même es- 
prit : 

Dalindeza vossa, 
Dama,quemavé, 
Impossivel ne 

SluegUardarsepoSM 
efaata&Uittossa 



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— 340 — 

Nous n'insisterons pas non plus ici sur des rapports de ver- 
sification , trop contraires cependant au génie des langues 



Ver-vos hum sô dîa ,' 
Quem se guardaria 1 

Melhordeveser 
Neste aventurar 
Ver, e naô" guardar 
One guardar e ver. 
Ver, e defender 
Muitobom séria , 
Mas quem podria ? 

Plusieurs pièces espagnoles se rappro- 
chent aussi beaucoup de la "poésie pro- 
vençale : 

Coando el rignroso invierno 
Desnuda las verdes plantas 
De sas flores*, y ennqueee 
De nieve. yeïp y escarcha, • 
Contempla Aurelitf, un pastor, - 
De su pastora las causas , ; 

8ue por favor suyo ban sido 
ulces , tiernas , regalâdas ,• 

Y en un momento /en el aima, 
Los celos tocan â fuego , 

Y las memorias al aima* 
Revuelve en su humHde pecho 

La fe de sus esperanzas , 
Haciéndola por defensa 
Castillo . torre y alcâzar. 
Haciendo alarde de todo 
De favotes y palabras , 
De rebato acuden todos . 
Desden , Qlvido y mudanza ; 

Y en un momento . en el aima, 
Los celos tocan â fuego , 

Y las memorias al aima. 

El tiempo brève y alegre, 

?ue cuando esperan se alarga , 
e favorece , uiciendo : 
Sufre , padece y aguarda. 
Mas los fiè*ros enemigos 
Le envisten y sobresaltan , 
Paraacudir âlapresa # 
Temor, recelo y desgracia; 

Y en un momento , en el aima , 
Los celos tocan â fuego , 

Y las memorias al aima. 

Nous ajouterons une autre romance, que 
les critiques croient du 12 e siècle : 



Amara yo una Senora , 

Y améla por mas valér, 

8uiso mi desventura 
ue la hubiese de perder i 
Irme quiero â las montanas 

Y nunca mas parecer, 

Y en la mas âspera de ellas 
Mi vida quiero hacer. 
Tan triste que no se naiie 
Conmigo mngun placer, 
Porque mis graves dolores 



Puedan contino crecer, 
Con los animales brutos 
Me andafé triste â pacer t 
Paciencia si la hallarë 
Me habrâ de sostener, 
Pues vida cen tanta gloria 
No la pude merecer, 

Sue la muerte mèrecida 
e deja por ne me ver 
Tan penado y tan perdido , 
Cual su mal no puede ser t 
El menor mal que yo tengo 
Mucho mas es de temer, 
Y asi voy donde no espero 
Por siempre jamas votver. 

La versification dé cette pièce est aussi 
fort remarquable ; elle est monorime , 
et ce n'est pas une simple assonance , 
mais utfe rime véritable. On en connaît 
quelques autres exemples : 

Dejad los libros un rato , 

Senor Licendado Ortiz , 
du Romancero gênerai, rime.en i%, et 

Tendiendo los blancospanoa 
Sobra el florido ribete, 
deGongora,'enefe. 

Pour trouver des rapports entre l'esprit 
de la poésie italienne et celui de la poésie 
provençale , il ne faut qu'ouvrir au ha- 
sard IPoelidel primo secolo et Le Rime 
de Pétrarque. On reconnaît aussi de 
grandes analogies entre les chants des 
troubadours et ceux des trouvères , sur- 
tout du ctiastelain de Coucy.Jfous cite- 
rons comme exemple les .trois couplets- 
suivants : " 

Quant li estes et la douce saisons 
Fan fôille et flore et les près reverdir, • 
Et le dois cbans des menus oisillons 
Fait a pluisors de joie sosvenir ? 
Las ! chascuns cante , et je plore et sospir. 
Et si n'est pas droiture ne raisons : 
Ams c'est ades tote m'entencions (a) , 
Dame, de vos honorer et servir. 

Se j'avoie le sens tfot Salemon* , 
Si me feroitamors por foll tenir : 
Car trop est malle et cruex sa prisons, 
Si me la faut essaier et sentir : 
Si ne me veult a son eus (a) retenir , 
Ne enseingnier quelle est ma gansons. 
Car j'ai ame longuement en prudonr* 
Et amerai iosjours sans repentir. 



'8 



Mes intentions. 
Service. 



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pour s'être produits naturellement (t). Les troubadours , 
qui disposaient d'un idiome sonore , dont les terminaisons 
étaient moins variées , devaient attacher une toute autre 
importance que les trouvères à la répétition des mêmes ri- 
mes: ils les ramenaient d'ordinaire à toutes les strophes, et 
nous retrouvons la même affectation dans quelques pièces 
françaises , où l'harmonie et la liberté du poëte étaient sacri- 
fiées sans doute à des désirs d'imitation (2). Avec la forte 



Merveilles n'ai dont vient ceste oquoisons, 
Qu'elle me fait a tel dolor languir. 
C'est par ce (a) qu'elle croit les félons, 
Les losengiers, que Diex puis malcir (6) ! 
Tote lor peine ont mise en moi trair. 
Mais ne four vaut lor mortex t raisons , 

Suant le saront quex iert li guerredons, 
arae , de vous qui aine ne seu mentir: v . 

GOrres a iridiqué, ÀUteulsche Yolkt-und 
Meislerlieder, introduction, p. xlix (lix) 
et lxi , deux chansons françaises , con- 
servées à Home dans le manuscrit n°1725 
de la bibliothèque de. la reine Christine, 
qui rappellent l'esprit des minnelieder ; 
il n'en cite malheureusement que le pre- 
mier couplet : 

>uant flors /et glais. e verdure s'esloigne, 
u'eil ôisel n'osent un mot soner., 
outla froidor chasque crient etressoigne , 
Très qu'au brau tens qu'il soloient chanter; 
Et'par ce chant que ne! puis oublier 
Le bon amour dont Dex joie me doigne , 
Car de li sont et viennent mi penser. 

Celle-ci est de Gaces de Bru lies et se 
trouve à la Bibliothèque Royale , Ms. de 
Cangé , in-8°, f. 109 ; mais îious igno- 
rons l'auteur «le la suivante. 

. Quant revient la seson 
Que Ferbe reverdoie , 
Que droiz est et resou ' 
Que l'en déduire dpie , 
Seuls alofe, 
Sipensoie, 
As noviaus sons que ge soloie. . 

Il est probable aue cette dernière chan- 
son était fort célèbre, car on lit dans la 
B^le Guyoi : 

(a) Il y a un pied de moins ; peut-être faut- 
il lire tee où icen : nous ne savons comment 
M. Fr. Michel a édité ce passage. 

(6) Maudire. 



De Troye la belle Doete 
Y chantoit cette chansonnette : 



Quj 
Qui 



uant revient la saison 
le l'herbe reverdoie. 



(1) Nous montrerons leur nombre et 
leur importance dans une histoire des 
formes de la poésie en Europe, que nous 
espérons publier dans quelques mois. 

(2) Poésies du Roi de Navarre, t. II, 
p. » i ju , 24 , 55 , eic. nous citerons en- 
core dea chansons du comte d'Anjou , 
«p. de La Borde , Essai sur la Musique , 
t. II, p. 155; de Simon d'Àthtes, p. 158; 
du- comte de'Bar, p. 161-, et des pastou- 
relles du d'JO de Brabant , p. 172 et 175. 
Plusieurs chansons' sont écrites sur deux 
rimes : celles du chastelain. de Coucy , 
ap. de La Borde , p. 260 , 262 , 268 , 294 ; 
de Jean Errars, ld. , p. 185; de Quenes 
de Bethune , Romancéro François , p. 
89; du vidame.de Chartres, Jd., p. 115, 
et Bele Eramelos, Id,, p. 28. D^autres 
sont eu stances monorimes , et le refrain 
ne rime avec aucun autre vers : Belle 
Doette, Id. , p*46; Bele Erembors , Id. , 
p. 49; Belè Yolans r M. , p. 55. De La 
Borde ; Essai sur la Musique , t. II , p. 
506 , en cite une anonyme , où les der- 
niers vers de tous les couplets riment en- 
semble. Mais celle dont la versification 
se rapproche le plus des formes proven- 
çales a été publiée par M. P. Paris, dans 
le Romancéro * François , p. 66 ; nous 
croyons devoir la reproduire : 

1 

Gaite de la tor ! . 
Gardez entôr 
Les murs , si Deus vos voie ; 
Cor sontasejor 
Dame et seignor, 
Et lairron vont en proie. 
( La Gaite corne.) \ 
Hu et bu et bu et hu! 



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— 342 — 

accentuation et les voyelles sourdes de l'allemand, la poésie 
ne pouvait se préoccuper d'un retour de sons, dont l'oreille 
s'apercevait à peine , quand il ne lui était pas désagréable , 



-Jel'aived 
La juz soz la coudroie, 
Ha et bu et hu et ha 2 
A bien près l'ocirroie. 

* 

{La Dame à ton Amant.) 

D'un dous lai d'amor 
De Blancheflor, 

Comjtains , vos chanteroie ; 
j.Nerastiapeor , 

♦Dèttraitor 

Coi je jedotteroie. « 
(La fSOite eorn$.\ 
Hu et bu et ha et bu! .' * 
Je l'ai veu . 
La juz soz la coudroie. 
Hu et bu et bu et hu ! 
A bien près l'ocirroie. 

3 

(La Dame.)', 
Compains en error 

Sui, qu'en cesttor 
Volentiers dorrairoie. 

(L'AmanU) 
N'aies par (?) peor, 

Voistatoisqr 
Qui aler vuet par voie. 

(LaGaite.) 
Huethu et nu ethu! 
(La Dame.) 

Or soitteu, 
Compains , a ceste voie. 
( La Gaite.) 
Hu et hu et hu et hu ! 
(L'Amant.) 

IKenaiseu 
Que nous en aurons joie. 

4 

(LaGaite.) 
Ne sont pas plusor 

Lirobeor, 
ïTen a qu'un que- je voie , 
Qui gisfenla flor 

Soz covertor, 
Cui n'omer n'oseroie. 
Hu et hu et bu et bu ! 
Je L'ai veu 
M jut soz la coudroie 
Huethu et huethu! 
A bien près l'ocirroie. 



5 

(La Gaite.) 
Cortois a 



Qui a sejor 
Gisez en chambre coie, 
N'aies pas freor, 

Que tresqu'a jor 
Poes démener joie. 
Hu et huethu et bu ! 
Je l'ai veu 
La juz soz la coudroie 
Hu et bu ethu ethu! 
- A bien près l'ocirroie. 

6 

(L'Amant à la Gaite.) 
' Gaite de la tor! J 
Ves mon retor. 
De la ou vos ooie :' 
D'amie et d'amor. 

A cestûi jor 
• Ai ce que plus amoie. 

(LaGaite.) 
Hu et hu et hu et hu ! 
(L'AmanU) 
. Pou ai-je eu 
En la chambre de joie. 
(LaGaite.) 
Huethu et huethu! 
(L'Amant.) 

. Trop m'a neu 
L'aube qui me guerroie. 

7 

(VAmant.) 
Se salve l'onor 

Au Criator 
Estait, tôt tens vodroie 
Nuit (eistdel jor; 

Jamais dolor 
Ne pesance n'auroie. 
(La Gaite.) 
Huethu ethu et bu! 
(L'Amant.) 
Bien ai veu 
De biaute la mongole. 
(La Gaite.) 
Huethu et huethu! 
(V Amant:) 
C'est bien seu; 
GaHeadeu,tote voie. 



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— 343 — 

et les minnesinger recherchaient les effets musicaux des 
troubadours et reproduisaient jusqu'à leurs puérilités (1). 
Mais les poëtes n'avaient plus rien de naïf; ils ambition- 
naient avant tout le métier de versificateur , et rien n'indi- 
que avec certitude s'ils se sont créé eux-mêmes des diffi- 
cultés à plaisir , ou s'ils ont emprunté aux poésies étrangères 
des bizarreries que la différence des langues rendait encore 
plus misérables et plus étranges. 

Chacune de ces preuves fût-elle insuffisante pour établir 
les rapports littéraires du moyen âge et l'influence de tous 
les peuples sur les développements de la poésie européenne, 
leur réunion aurait une force qu'à moins de nier la philo- 
sophie de l'histoire , il serait impossible de méconnaître. 
Nous avons cependant voulu la confirmer encore par des 
recherches qui portassent sur un livre tout entier , et empê- 
chassent de supposer qu'une érudition que nous ne pouvions 
pas mettre au service de nos idées avait laborieusement 
découvert quelques analogies produites par des hasards qui 
ne se sont pas renouvelés. Nous avons hésité entre le Gesta 



Romanorum et le Deeamerone; la popularité dont ils jouis- 
saient pendant le moyen âge, et leur nature, qui se prêtait 
si complaisamment à l'imitation , nous les recommandaient 
également. Si nous nous sommes décidé pour le dernier , 
c'est qu'il nous eût été difficile d'ajouter beaucoup à des 
travaux récents sur le Gesta Romanorum (2) , et que l'es- 



(1) On trouve dans les poésies de Der 
Tugenthafte Schribcr, ap. Manesscn , t. 
H , p. 10i , un exemple de rime répétée , 
cl de rîmes liées aux strophes suivantes 
dans celles de Kristan von Lupin, ld. t 
p. 16. La pièce où riment alternative- 
ment les cinq voyelles ( ap. Diez , Poésie 
der Troubadours, p. 101) , a été imitée 
par plusieurs minnesinger (ap. Manes- 
*?n, 1. 1, p. 157; t. II , p. 181), et la 
rime en écho de Wizlau (ap. Millier, 
"~lvii ) avait été employée par Jaufre 
' ^aynouard, t. III, p. 97. On 
ûeurs et- 



de Gilles le Viniers , dont la mesure est 
semblable; ap. de La Borde, Essai sur 
la Musique , t. II , p. 230 , et Roquefort , 
Poésie Françoise y p. 74 et 75. 

(2; Warton, History of english Poelry, 
t. I , p. clxxvii-cclxix ; Douce, Illus- 
trations on Shakspeare , t. II, p. 553- 
428, et surtout Swan , Gesta Romano- 
rum; London , 1824. Boccacc a aussi été 
l'objet de beaucoup de travaux, où nous 
avons trouvé une foule d'indications qui 
nous auraient échappé : M an ni , Jsloria 
del Decamerone; Legrand d'Aussy ,Contès 
et Fabliaux des 12* et 13« siècles ; Dun- 



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pace qu'il nous était permis de consacrer à des recherches 
aussi étrangères au fond de notre sujet lés eût rendues trop 
incomplètes (1). 



DES SOURCES DU DECAMERQNE 
ET DE SES IMITATIONS (2) . 

PREMÏÊR JOUR. 

La seconde nouyeSe se trouve dans Bebelius, Facetiae , 
p. 21 , éd. de Tubingue, 1570 ; Manni en a publié une autre 
rédaction latine, extraite d'un commentaire inédit de Ben- 
yenuto sur Dante; elle est aussi dans Ernst und Schimpf, 
fol. 61 , éd. de Francfort, 1563. D'après Le Novetle iHte- 
rarie di Firenze, année 1574 , col. 545 et suiv. , elle aurait 
aussi de grands rapports avec une note de ÏAventuroso 
Ciçilianp de Bosone da Gabbio , roman publié pour la pre- 
mière fois , à Florence , en 1830. 

La troisièflpie est imitée du Gesta Romanorum, c. lxxxix, 

Lop, History of Fiction, t. II, p. 222-553, qu'on les imitât. M. Relier s'occupe d'ail- 

el Schmidt, Beitrâge zur Geschichle der leurs d'un travail spécial sur les sources 

romantischen Poésie, p. 1-117. du Getta Romanorum et les imitations 

(1) -L'édition de 1488 contient 181 his- qu'on en fit pendant le moyeu âge. 
toires, et beaucoup qui se trouvent dans (2) Il nous a semblé inutile de parler 

plusieurs manuscrits n'y sont pas iinpri- des imitations postérieures au 17 e siècle; 

mées. Il paraîtrait même, d'après les elles ont vraisemblablement été Faites 

critiques , qu'il y aurait eu sous le même sur des livres et non d'après la tradition ; 

titre deux ouvrages différents; et nous nous n'indiquons point les nouvelles qui 

irions beaucoup plus loin, nous ne voyons se trouvent dans le Palace of Pteasure 

dans le G esta Romanorum, comme dans de W. Paynter, quoiqu'il y en ail soixante 

plusieurs recueils du même genre, qu'une dans le premier volume ; elles sont bien 

collection de traditions populaires , qui plutôt traduites qu'imitées. Nous ne par- 

variaient suivant le siècle et la patrie des Ions point non plus de la version en ol- 

rédactëurs : au contraire, le Decame- tava rima de Brugiantino (Venise, 1554), 

rone ne contient que cent nouvelles qui des nombreuses traductions qui Turent 

s'y retrouvent toujours dans 1e même or- faites dans toutes les langues de l'Euro— 

cte , et il en est beaucoup de con tempo- pe, ni des imitations que Tutti a publiées 

raines, dont l'intérêt était trop local pour sous le nom de Sansovino. 



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— 348 — 

ou àa Novellino antico, nouv. lxxii; elle se trouve dans 
Ernst und Schimpf, fol. 8 (1). Lessing s'en est servi pour 
son Nathan der Weise. ^ 

La cinquième est tirée du livre -troisième de YHistorià 
regni Neapolitani par Santorio , archevêque d'Urbin ; ap. 
Manni , p. 158!, et Aidé Mannucci, Léttere Volgari , 87 , éd. 
de Rome, 1592. 

La neuVièfte est tirée du Novellino antico , nottv. 
xxxxvm. . 

DEUXIÈME JOUR. 

La première nouvelle a été: traduite littéralement dans 
Ernst und [Schimpf, fol. 9. 

La seconde se trouve dans leGësta Romanorum, c. xvhi , 
et Jacobus de Voragine, Legenda'aturea , hist. xxxn; Hans 
Sachs en a tiré un conte, 1. 1, p. 357, ainsi que La Fontaine, 
Contes, 1. h , cont. 5; Jonson, Fletcher et Middleton sem- 
blent aussi s'en être servis pour leur Widow (2). 

La quatrième a été mise en vers par Hans Sachs, t. II , 
P. m, p. 323. 

La cinquième se trouve dans Ernst und Schimpf., fol. 35. 
Elle a quelque rapport avec le Fabliaus de Boivin de Pro- 
vins ; ap. Barbazan, t. III , p. 357. 

. La sixième a fourni à Hans Sachs le sujet d'un conte , 1. 1, 
P. h, p. 330, et d'une comédie, t. IV, P. h, p. 62. Mrs. 
Àphra Behn en a tiré un incident de sa comédie The Rover, 
qui se retrouve aussi dans Blurt , master Constable, de Mid- 
dleton. Elle a quelques ressemblances avec le Primo Cantare 
di Carduino, publié par Lami, Novelle letterarie, année 
1755, col. 129. 

(1) Cette parabole était fort répandue Béthanie; les vieux romanciers anglais 
_ dans le moyen âge; yoyez Schraidt, Die ' l'appellent quelquefois Julian , the good 

Màhrchen des Straparola, p. 356. Swift herhorow; et on lit dans Ghaucer, Can- 

s'en est encore servi dans The Taie» of a terbury Taies, prol. , 558 : 
Tub. Manni cite une imitation en jjers Se int Julian ne was m his contrée,- 
français , imprimée à Dublin en 1721 . H is table dormant in his bail alway 

(2) La légende de saint Julien semble Stode redy covered ail the longe aay. 
se rapporter à Simon , l'hôte de Jésus en 



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— 346 ^ 

La septième a été imitée par La Fontaine, 1. n, cont. 
14 (i). 

La huitième roule probablement sur quelque aventure 
contemporaine; mais Boccaçe y a mêlé beaucoup de rémi- 
niscence?. Les plus curieux incidents se retrouvent dans 
Plutarque, Vita Demetrii, § xxxviu; dans le Gesta £0- 
manorum, c. xlj la dernière nouvelle de l'appesdice du 
Novellino antico, et un çonte oriental du Rosenôl de M. de 
Hammer, t. I, p. 242. 

La neuvième est tirée d'un manuscrit publié en partie par 
Novelle letterarie, an. 1756, col. 673, 17*8 et 1769. 
L'imitation qui en avait été faite dans le Westwords for 
Smelts est la source du Cymbeline de Sbakspeare. On re- 
trouve la même liistoire dans un poëme de Ruprecht von 
Wurzburg, Von*W€tn Kaufman; dans le Romans de la Vio- 
lette, et ap. Jones, Relies ofthe WeUch Bords , t. II, p. 19. 
Elle a été dramatisée par Hans Sachs , t. III, P. 11, p. 21 , 
et abrégée par l'éditeur A'Emstund Schimpf, fol. 10. Hey- 
wood s'en est aussi servi pour son Challenge for Beaut y; ap. 
Dodsley , Old Plays, t. YI, p. 323. 

La dixième a été imitée par La Fontaine, 1. 11 , cont. 8. 
La fin se retrouve dans l'Histoire d'um Tailleur et de sa 
Femme, des Contes Turcs. 

(I) Bfanni et Dunlop lui ont trouvé de bare. On donnait par extension ce nom 
grandes ressemblances ( similissimo , dit à toute la côte d'Afrique opposée à l'An- 
Wanni ) avec une des histoires de YEphe- dalousie et au royaume de Grenade ; 
êiaca de Xénophon , probablement celle mais il n'appartenait qu'à une des pro— 
d'Anthia et d'Abrocomis ; mais nous n'a- viuces les plus septentrionales du royau- 
vons pu en reconnaître que dans l'esprit me de Fci , communément appelée bas- 
ées deux récits. Le fond de cette non- bat; De llsle l'appelait encore Alçarve 
▼elle est d'ailleurs historique ; voyez dans sa carte. Guarb devait avoir en 
Novelle letterarie di Firenze , 1754 , col. vieux français le même sens qu'en ara— 
209 , 225 , 251 et 273. Garbe ( occident be; on lit dans Rabelais , 1. iv, c. 43 : 
en arabe) est l'Algarve avec l'article L'an g loue le siroch, l'aultrele beeh 
arabe préfixe, Algarbia en latin bar- Ç sud-ouest ) , Taullre le guarbin. 



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TROISIÈME JOUR. 

La première nouvelle a été imitée par La Fontaine * 1. h , 
cont. 16 (1). 

La seconde a quelques rapports avec le Dolopathos, nouv. 
v; le Novellino anticô, nouv. xcviii; une aventure de Y His- 
toire du très noble chevalier Berinus, et deux nouvelles de 
ser Giovanni (Pecorone , jour, ix, nouv. i) , et de Bandello 
{Novelle\ Part, i, nouv. 25). Elle a été imitée par La fon- 
taine, 1. h, cont. 4. 

La troisième a été imitée par Massuccio , Novelle, nouv. 
xxx j BéBelius, Fqcetiae 9 $, 96 j Bonaventure des Périers, 
Contes et nouvelles Récréations, nopv. cxiv, et La Fontaine, 
1. v, cont 3. C'est la source où ont puisé, avec plus ou moins 
d'altérations , Jfarston , ParasHaster\ or the Faivn; Dori- 
jBfxm , La Femme industrieuse; Lopez de Vega , ha Discreta 
eriamorada; Molière , L'Ecole des Maris, et Otway, The Soi- 
dier's Fortune. Ben Jonson y a. pris un incident de TheDevil 
is an Ass , 4ju'opt également emprunté Fane , dans Love in 
the Dark, et Mrs Céntlivre, dans The Bnsy-Body. 

La cinquième a été imitée par La Fontaine , 1. iv, cont. 
16 , et a fourni un incident à Ben Jonson, pour le commen- 
cement de The Devil is an Ass, et à Mrs. Cenlliyre pour The 
Busy-Body, act. II , scèn. i. 

La sixième a été imitée par Giraldi Cinthio, Hecathom- 
mithi, déc. iv, nouv. 4, et par La Fontaine, 1. 1, cont. % 

La huitième est imitée de Jehan de Boves, Fabliau du 
Vilain de Bailleul, Ms. du Roi n° 7218; on la retrouve 
dans Bandello, part, n, nouv. 17; dans Grazzini (il Lasca), 
Nqvelle, t. II, p. 117, éd. de 1793, et dans La Fontaine, 
1; ïv, cont. 7. Soutbern y a pris une partie du sujet de 
•on Fatal Mariage, et elle en a servi aussi à une pièce du 
théâtre de la Foire. 

(1) Bonifacio Vannoii a prétendu que velle et di parlare gentile anteriore al 
le sujet se trouyait in uno libro di no- Boccacio , teUere mi$ceUane* , p. 580. 



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— 348 — 

La neuvième a quelque ressemblance avec Straparola, 
Notte Piacevole, nuit, vu, fab. 1 ; c'est la source de la co- 
médie de Bernardo Àccoltî (l'Uniço Ariosto), intitulée Vir- 
ginia , et A'All's tvell that ends well de Shakspeare; elle se 
trouve dans Ernst und Schimpf, fol. 8. 

La dixième a été imitée par La Fontaine , 1. iv, cont. 10. 

QUATRIÈME JOUR. 

' L'introduction est imitée du Liber Barlaam et Josaphat, 
attribué à Johannes Pamasçenus , p. 878 , éd. de 1575 , (ap. 
Boissonade , Anecdota Graeca, t. IV ) j de Discipulus ( Je$n 
Jïerolt), Promptuarium Exçihplorum, exeinp. xxiv ; du Do- 
lopathosde 'Herbert (lj, du Nôvellino anûco, nouv: 13* 
Elle a de grands rapports avec l'épisode du Ramayana, 
intitulé : la Séduction de Richyasringa (ap< Ctaézy , Sacoun- 
tala, p. 278), et a été imitée par CJornazzano j Proverbi, 
prov. ix ; Hans Sachs, t. IV, î*. 11, p. 125 , et lia Fontaine, 
1. m, cont. 1. 

La première nouvelle est probablement tirée-d'ûh -manu- 
scrit delà Biblioteca Riccardiana, publié par Lami, Pfo- 
velle leilerarie, année 1755, col. 241. EMç a été traduite en 
latin par Leonardo Aretino (ap. Man.ni , p. 247) , puis imitée 
en tercets par Micaële Accolti, et en vers élégiaques par 
Philippe. Béroald. La première imitation allemande est de 
Niclas vpn- Wyle; une seconde se trouve dans Èrnstund 
Schimpf, fol. 45, et Bûrger lui doit le sujet dé Lenardo und 
Blàndine; William Waltèr l'a mise en octaves anglais , The 
amerous History ofGuiscarde and Sygismunde (1532, in-4°), 
et Dryden l'imita de nouveau dans son poëme, Sigismunda 
and Guiscardo; Parabosco, I Diportï, nouv. K), Ta racon- 
tée de nouveau en prose , et Annibal Guasco en octaves 3 
nous ne la connaissons que par ce qu'Meri a dit , Lettçre, 

(I) D'après Schmidt, Beit%&ge zur Geschichte det ronuuUischen Poésie, p. 29, 
qui l'appelle à tort Hébert, 



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— 349 — 

p. 34, éd. de Trévfee (1603). Fleqry la traduisit en Vert 
français, d'après la Yersion d'Aretino (Paris, 1493, fol.) 
Les Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque , t. X , p. 277, 
parlent aussi d'une imitation française faite par un anonyme, 
en 1520. C'est le sujet de Tancred and Gismunda (par cinq 
anonymes , et revue par Robert Wîlmot) , ap. Dodsley , OU 
Plays, t. II, p. 153; de The cruel Gift, par Mrs Centlivre, 
du Fùrst Concreti de Hans Sachs, t. I, p. 236, et de cinq 
tragédies italiennes , par Antonio da Pistoia , Ottavio Asi- 
nari, Pomponio Torelli, Ridolfo Campeggi et Girolamo 
Razzi. • ■ 

La seconde a quelque rapport avec un incident de YHi- 
storia Alexamiri Magni de Preliis, et une histoire racontée 
par Josephûs, 1. xvm-, c. 13; elle a été imitée par Mas- 
succio, Novellitio, U I , nouv* 2 ; par l'auteur des Cent Nou- 
velles nouvelles,- nouv. 14, et par La Fontaine, I. u, cont. 
15. C'est le sujet de Malet des Contes Persans, dt Y Amant 
Salamandre et du Mari Sylphe , de Marmontel. 

La quatrième a été imitée dans un poème anonyme , No- 
vella di Cerbino ; nous ne le connaissons que par le Novelle 
letterarie di Firenze, an. 1755, col. 161. 

La cinquième a été imitée deux fois par Hans Sachs , sous 
la forme épique (t. I, p. 325), et dramatique (t. II, P. m, 
p. 198). Roccace avait pris son sujet dans une romance 
perdue , dont il cite encore deux vers (1). 

La sixième est tirée de Spiiri, Istorie Bresciane, ap. 
Bfanni, p. 293. , 

La septième a été imitée par Hans Sachs , t. I, p. 328. 

La huitième a été imitée par Straparola, nuit ix, fab. 4; 
Randello , Part. I, nouv. 20 , et Hans Sachs , 1. 1, p . 323. 

' La neuvième est, sous d'autres noms et avec des circon- 
stances un peu différentes, V Histoire du sire de Coucy et de 

' (\) EHe a été refaite depuis, et se poifaéal Lorenzo de 1 Medici e Politia^ 
trouve dans le Canioni a Ballo , corn- *o , Firewe , 1568. 



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— 3S0 — 

ladùtne déFayél, ap. Barbazan, Conter et Fabliaux dés i& 
et 1^ siècles, t. IV, p. 296, éd. de 1808; leLaisd'Ignaures, 
par Renaot (1); Y Histoire du chastelain de Coucy; Thé 
Knight ofCourtcsg, ap. Itftson, t. III, p. 193; une nouvelle 
de la Reine de Navarre (Heptaméron , jouïn. vti, noùv. 10); 
Gabriellede Vergy, par Dubelloy (2); ete. Boccace semble 
avoir tiré sa nouvelle d'un récit en provençal conservé dana 
là Bibliothèque Laurentienne de Florence, que Manni a 
publié , Isioria del Decamerone, p. 308; les conversations 
y sont dialoguées , et on la prendrait volontiers pour un 
roman, si on ne lisait dans Y Histoire littéraire de France > 
t. XIV, p. 213, que les mêmes circonstances sont racontées 
en tète des poésies de Gabestaing, dans le Ms. 3204, de là 
Bibliothèque du Vatican (3). On la trouve aussi, ap. Millot, 
Histoire des Troubadours, t. I, p. 143-149; et Ton raconté 
en Allemagne la même histoire du chevalier de Brenn- 
bergef . • 

La dixième a été imitée par Parabosco , / Diporti, novîT. 
rv, et par Giraldi Ginthio, déc. m, nouv. 3 et 10 j Hans 
Sachs en a fait une comédie , t. III, P. n, p. 435. 

CINQUIÈME JOUR. 

La première nouvelle a été traduite en latin par Beroald, 



(1) L'histoire devait être déjà bien ré- 
pandue, puisque Reoaut termine son lai 
en disant : 

François, Poitevin et Breton, 
L'appellent le Lai del Prison. 

(2) Nulle part la dame de Fayel n'est 
nommée , et V Histoire de la chaslelaine 
de Vergi gui mori por loialment amer 
ton ami # est tout à fait différente : on 
ne s'explique celte confusion que par la 
renommée que leur avait donnée le dé- 
noument lugubre de leur amour. On lit 
dans le Decamerone, jour, m , nouv. 10 : 
Diones e la Tiammetta cominciarono a 
cantare di raesser Guiglielmo e délia 
dama del Vergfu. Une vieille ballade 
montre clairement qu'il ne fafit pas la 



confondre avec la dame* de Fayel : 

H ester, &dfth, Pénélope, HeUine, 
Sarre , Tisbe , Rebeque et Sairy, 
Lucresce, Vseult, Genevre, chastelame 
La très loial nommée de Vergy, 
Rachel et la dame de Fayel , 
Onc ne furent sy precieulx jouel 
D'oiraeur, bonté, senz, beauté et valour, 
Con est ma très doulce dame d'onnour. 

Ap. Fr. Ilichel, Tristan, 1. 1, p. lxxxvhi. 

(3) Il est cependant remarquable que 
la manière dont Pétrarque en parle ne 
s'accorde point avec les circonstances dé 
la nouvelle : 

*_••*••• OoelGugBeliiio 
Cbe per oaatar balftov ési suri discerna 

7Y(ù*tV*Jmort, ç. iv, v. 84. - 



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— 351 — 



et imprimée à Paris, en 1499; Hans Sachs y a pris le sujet' 
d'un de ses contés , té I, p. 321 . Dunlop nous apprend , t. II, 
p. 287, qu'elle avait été imitée dans des stances anglaises 
publiées en 1870, et Dryden Tamise de nouveau en vers; 
Gimon and Iphigenia, Works, t. III, p. 256. 

La seconde a été imitée par Giraldi Cinthio , déc. h , 
nouv. 6. 

La quatrième est imitée du Lais de Laustic , par Marie de 
France, Œuvres, t. I, p. 314, ou d'un poëme anonyme en 
octaves, intitulé La Lusignaca, ap. Lami, Novelle lette- 
rariedi Firenze, an. 1755, col. 33 j c'est le sujet du Ros- 
signol de La Fontaine. 

La cinquième se trouve , suivant Dunlop , dans l'Histoire 
de Faenza , par Tonducci, et a d'assez grands rapports avec 
Ylncognita de Goldoni. 

La sixième se retrouve dans l'épisode d'Olindo et Sofro- 
nia; Gerusalemme liberatct, c; n, st. 26. 

La septième a été imitée par Giraldi Cinthio, déc. u, 
nouv. 3; elle a fourni à Hans Sachs le sujet d'une histoire , 
1. 1, p. 335, et d'une comédie, t. II, P. m, p. 84; Beaumont 
et Fletcher en ont tiré leur Triumph of Love (1). 

La huitième est tirée d'un passage de la Chronique d'Hé- 
linand , cité par Vincentius BeHovacensis dans son Spéculum 
historiale, 1. xxix, ehap. 120. C'est, au reste, l'histoire du 
vieux chasseur dont on trouve déjà des traces dans l'Odyssée, 
1. xi, v. 572, et qui était si répandue pendant le moyèn 
âge; voyez ci-dessus , p. 118, n. 4, etGrimm, Deutsche 
Sagen, 1. 1, p, 248, Deutsche Mythologie, p. 515. Elle a été 
imitée par Hans Sachs , 1. 1, p. 339, et mise en vers anglais 
par Tye, en 1569 , et par Dryden, Théodore and Honoria, 
t. III, p. 241. 

La neuvième a été imitée en français par La Fontaine , 




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\ 



398 — 

h m, cont, 5, et en allemand par Hagedern, h II, p. 283. 
Elle a fourni à Dî-evetière une partie du sujet de Le Faucon 
et les Oies de Boccace. 

La dixième est tirée d'Apulée , Metam&rptoseon, 1. ix , 
p. 291, éd. de 1688} %He a été imitée pair Morlinus, No- 
vellae, nouv. 31 et $3. 

SIXIÈME JOUR. 

La quatrième nouvelle est, suivant Schtnidt, empruntée 
à un conte oriental de Nussreddin Hatscha; c'est le sujet 
d'une bouffonnerie de Hans Sachs, t. II, P. iv, p:223. 

La dixième est la source d'une bouffonnerie dè Hans 
Sachs, t. II, P. iv, p, 198. 

SEPTIÈME JOUR. 

La 'deuxième nouvelle est "tirée d'Apulée , Metamorpho- 
*eon, 1. ix, p. 269, ou imitée du Dict du Cuvier, ap. Bar- 
bazan , t. III , p. 91 ; on en trouve une imitation dans La 
Fontaine, 1. iv, cont. 14. 

Laquatriiane est tirée de Petrus Alfonsus, Disciplina Clç* 
ricalis, hist. xiii, p. 53, éd. de Schmidt; elle se trouve dans 
Le Chastoiement d'un père à son fils , ap. Barbazan , t. II , 
p. 99; ap. Legrand d' Aussy , Fabliaux , t. III, p. 146, éd. 
de 1829; dans le Romans des Sept Sages, hist. vi, p. 35, 
éd. de Le Roux de Lincy (1) ; dans le Romans des Sept Sages, 
v. 2104, éd. de Keller j dans Adolphus, fol. 66, fab. Vi, 
d'après Leyser, Historia poetarum latinorum medii aevi 9 

(i) Nous croyons inutile d'étendre nos in- publiée plusieurs fois ; Sieben Weisten 
dications à toutes les traductions ou Meister, Augsburg , 1488 ; Die Bysiorie 
plutôt les rédactions différentes du Livre van die seven wise manhenvan Romen, 
de$ Sept Sages; il en existe dans presque Delf, 1485; Li compassionevoli Avve- 
toutes les langues de l'Europe moderne ; nimenti d'Erasto , Vinegia , 1 542 ; ity- 
nous citerons seulement les suivantes : toria del principe Erasto , hijo ïïel «iu- 
le Dolopathos dUerbers, une autre ver- perador Dioclexiano ; Amberes, 1573. Il 
sion en vers français publiée en 1836 par y a aussi une version islandaise (Nyerup, 
M. Keller, et plusieurs en prose ; une Om almindelig Moerskabs Lœsning , p. 
traduction en vers anglais , ap. Weber, 152) , une suédoise ( Sandvig , Suhmske 
Metrical Romances , t. m, et une se- Samlinger, t. I, p. 99), une^danoise 
« conde en vers écossais par J. Rolland , (Relier, Roman des Sept Sages, intr. , 



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— 363 — 

p. 2018; dans le Rentier de Hugo von Trynberg (1); dans 
VAMeulsche Blàtter, t. I, p. 154; et, suivant Legrand 
d'Aussy , dans le Passa-Tempo de 9 Curiosi , p. 102. Hans 
Sachs lui doit le sujet de sa farce Bas Weib in Brunnen, t. II, 
P. iv, p. 48, et Molière celui de Georges Dandin; Bibbiena 



La cinquième est imitée, avec de grands changements, du 
Chevalier qui' fist sa famé confesse; ap. Barbazan, t. III, 
p. 229. Elle se trouve dans les Cent Nouvelles nouvelles, 
nouv. txxvm ; dans Ernst und Schimpf, fol. 79; dans Ma- 
lespini , Ducento Novelle, nouv. lxxxï, et dans La Fon- 
taine , 1. i, cont. 4. Hans Sachs en a fait un Divertissement 
de carnaval , et Davenport en a tiré le fond de sa co- 
médie The City Nightcap; ap. Dodsley, OldPlays, t. XI, 
p. 318. 

xième est tirée du WNTin, 



(Voyez Schmidt, Pétri Alfonsi Disciplina Çlericalis, p. 127), 
ou de son imitation, ap. Barbazan, t. II, p. 85. Elle a été 
imitée par Gast, jkrmones Convivales, p. 21; p*r Le Pogge, 
Opéra, p. 489 , éd. de 1638; d'Ouville , Cordes, 1. 1, p. 204; 
Bandello, P. u* nouv. 11; Parabosco, nouv. xvi; Stein- 
howel, Esopus, fol. 101 , fab. x, et Hagedorn, Poetische 
Werke, %. II, p. 154. C'est le sujet de la Farce du Poulier, 
(Paris, 1837), et du Divertissement de carnaval de Hans 
Sache , Die listig Bulerin , t. IV, P. m, p. 9. Combinée avec 
la huitième nouvelle de la même Journée , elle a fourni à 
Beaumont et Fletcber le fond de leur comédie Women 
pleased. Ravenscroft en a tiré aussi un incident de The Lon- 
don Cuckolds. Probablement elle était fort répandue en 



f. xwii ) 9 et une en grec vulgaire une nouvelle édition, 2uvtmt«?, 1«Î8 ! , 

( Mv&oloyoîov 2vv0 wra, Venise, 1805). ou plutôt le roman hébreu, "UT^D *hm 

Toutes' ces traductions semblent se rat- Venise 1544. 

tacher à VHidoria seplem Sapientium de ' ' 

dam Jehan* , moine de Haute-Selve, qui (1) Nous ne connaissons que la réim- 

iroitaU lui-même le roman grec d'An- pression de Bouterwek, Geschichte der 

dreopulos , dont M. Boissonade a publié cUmdchen Poetie, 1. 1 , p. 260. 

23 



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— a» — 

Orient, car eHe se trouve aussi dans YBUopadtea, L II, 

fab. rc 9 p. 66. 

La septième est imitée da fabliau de £a Bargeoise cPOrv 
/ien*, ap. Barfoazan, t. III, p. 161. Elle a aussi de grands rap- 
port* avec la fable nr d'Âdolpbus , ap. Leyser, p. 2013; on 
conte provençal de Ramond Vidal, ap. Rayneuaïd, t III, p. 
908, et une vieille romance espagnole , ap. Poesku e*co§Ua* 
de nuestros cancioneros y romancero* antiguo* , t. XVII, 
p. 178. On en trouve des imitation» dans Frischlin, Fch 
ceîiae; Hermotimus, Ad Bebelii Facetta* , p. 3131; Cent 
Nouvelles nouvelles, nouv. lxxxviii; Apologie pour Héro- 
dote, t. II, p. 294, éd. de 1735; d'Où ville, Contes, t. 1, p. 
186 ; La Fontaine , 1. 1, cont. 3 ; Ser Giovanni , il Pecorone, 
jour. III, nonv. 22; etc. On retrouve aussi le même sujet 
dans The City Nightcap de Davenport, Love in the Dark de 
sir Fane , The London Cuckolds de Raveaseroft , et le 
Comudo y Contenîo de Rueda. 

La huitième est certainement venue de l'Orient. On la 
trouve dans le Pantcha-Tantra , p. 76 , traduction de Pahbé 
Dubois; Kalila and Dimna, p. 106; le Livre des Lumières f 
p. 76; VHUopadem, p. 131 ; le Bahar-Danush , t II» p. 82. 
Cfest te sujet du faWiau Des Cheveux coupé*, ap. Legrand 
«FÀussy, t. II/p.fl40; on le retrouve dans le Cent Nouvelle* 
nouvelles, nouv. xxxviii ; le Novelle amorosedegli IncogniH, 
neuv. xxin ; ap. Campeggi , Novelle, nouv. i , et Haas Sacha, 
t. II , P. iv , p. 133. tyassinger en a tiré la dernière scène do 
quatrième acte de son Guardian; Beanmont et Fletcherlui 
doivent aussi la scène rv de l'acte III de Women pleased. 

La neuvième est imitée du Bahar-Danu&h (1) , t. II, p. 64. 
Elle a aussi de grands rapports avec le premier conte d'A- 
dolphus , ap. Leyser , p. 2008 , et le fabliau de Guériu* La 

(I) Boccace ne l'a pas imité directe- temps répandues en Orient : neaieôàp 

ment, puisqu'il ne fat composé qu'an mi- de contes que Ton retrouve dans les plut 

Ken du 17* siècle; mais les traditions vieux recueils ne permettent pas d'en 

qui y sont recueillies étaient depuis long* douter. 



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Dame qui fait accroire à son mari qu'il a révé. C'est à l'une 
de ces rédactions que Chaucer a emprunté son conte du 
Marchand (Canterbury Taies, v. 9089), que Pope a imité 
sous le titre de January and May, Le même conte se re- 
trouve dans Melander, Jocorum atque Seriorum libri II, 
et dans d'Ouville, Contes, t. I, p. 133. Durfey y a pris un 
incident de sa comédie, The Royalist. La Fontaine Ta imitée 
ainsi que la nouvelle précédente dans La Gageure des Trois 
Cotmnères f l n,cont, 7. 

... 

BUKlfcMB JOEÏfc 

La première nouvelle est imitée du Fabliau du Bouckier 
dtMbeville, par Eustace d'Amiens; ap. Barbaaan, t. 
p. £ Ëbaucer y a pris le sujet de The Shipmannes Tale> 
y. 13930. EHe a beaucoup dé ressemblance avec Y Anse* 
tenalis du Pogge , et les Cent Nouvelles nouvelles, bout, 
xviiî; La Fontaine Ta imitée * Lu, cent & 

La seconde a quelque ressemblance avec te Fabliau du. 
Prestre.etde la Borne, ap. Barftazan, t. IV., p. 18t. 

La troisième a beaucoup contribué à répandre l'idée po- 
pulaire du pays de Coceagne^ que Boccace avait peut-être 
prise dans le Fabliau de-Coquaigne, ap, Barbazan, t. IV, 
p k .175 (1). O» là retrouve dan* Bans Sachs, 1. 1, p. 1092; 
dans ira peëme en dfatecte sicilien, LaCuccagna conquis- 
tain ; dans la comédie de Le Roids Gbeejayne, par LegraiwL 
Le pays âe Goceagne est aussi mentionné dan» une pièce en 
vieR anglais, ap. Btokes-, Thesaums, t. Ij Jfc i> p. 231 : 

Fur in sec, W west spayagd 
Is ajond ihote Cokaygae. 

La quatrième est tirée du Fabliau du Prestre et cfM#- 

(1) Ménage dit à tort dan* son Dtc- était on mot nouveau dans la langue 
iéonmaite, U l t p. 305, que eocagm françabe. 



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-^386 , 

«m, ap. Barbazair, t. IV, p. 427. Elle aété imitée par Ban- 
déllo, Part, n, nouv. 47. 

La sixième a été imitée par Le Pogge, Facetiae, p. 460, 
et se trouve dans Ernst und Schimpf, fol. 74. 

La septième a quelque ressemblance avec l'histoire de . 
Fabrhse dans le Diable boiteux. \ 

La huitième a été imitée par Masuccio, Novellino, 
nouv. xxxvi, et Parabosco* I. Deporti, nouv. v. Dunlop, 
t. H, p. 327, indiqué plusieurs autres imitations que nous 
n'avons pu, reconnaître ; nous citerons entre autres l'his- 
toire d'Arouya des Contes Pet$ans > et celle de ïloussuqi, 
ap. Scott, Bahar-Danush , t. III, app. 

La dixième est iflwtèe.de Petrus Alfonsus, Disciplina Çieri- 
calis, Wst. xiv ; du Castoiementf&p. Barbazan,.t. ï|,.p. 10Tj> 
du Gesta Romanorum , chap. cxvm,pu du Cento Novelle 
antiche, nouv. lxxiv. Elle , a* certainement une origine 
orientale , car elle se trouve dans Car donne, Mélanges de 
Littérature orientale, 1. 1, p. 62. Hans Sachs y a pris le sujet 
<F un Divertissement de carnaval, t. III , P. p. 40, etSac- 
chetti Ta probablement imitée, ÏÏoveliejWw.çxçyiii. , 

NEUVIÈME J OÇR» . •* . • ... 

La première nouvelle a été imitée deux fois par Haçs 
SaehSj t. II, P. iv, p. 199, et t. V, P. n, p. 26 j elle se 
trouve dans Ermt und Schimpf , fol. 42 , et la .ballade éço*- , 
çatee The Pryoris and her three Wpoyrs, ap- Jamieson p 
Popular Battads andSongs, U II, p. 249, en a probablement: ■ 
été tirée. 

La seconde a été imitée par La Fontaine^, 1. iv, cont. 8. 
La troisième a été imitée par Giraldi Giraldo , Novelle , 
nouv. y. 

La sixième est imitée du fabliau de Jean de Boves , De 
Gombert et des deux Clercs , ap. Barbazan, t. III, p. 238. 
On retrouve le même sujet dans Chaucer , The Rêves T&le^ 



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— 367 — 

V. 3919; et une autre vieille imitation en vers anglais est 
- attribuée à Andrew Borde (ap. Warton, t. II, p. 267). 
La Fontaine en a tiré son conte Du Berceau, Lu, cont. 3. 

La huitième est probablement celle dont La Fontaine di- 
sait avoir tiré Le Faiseur d'Oreilles, I. n, cont. 1; mais il 
n'y a de ressemblance que dans l'esprit des deux contes , les 
aventures sont complètement différentes ; la source de La 
• Fontaine est la nouv. m des Cent Nouvelles nouvelles, et' 
la nouv. xi des Contes dé Bonaventure des Périers. 

La neuvième a fourni le sujet d'un Divertissement de car- 
naval à Hans Sachs, t. III, P. in, p # . 60. 

La dixième est tirée d'un fabliau de Rutebéuf, De la Da- 
~ moiselle qui vouloit voler en l'air, ap. Barbazan, t. IV, p. 
271 ; elle a été imitée par La Fontaine , 1, iy, cont. 11. 

* DIXIÈME JGtoR. * 

La première nouvelle est tirée du roman de Barlaam et 
Josaphat,?. 26, verso, trad. de Jean de Billy, ou ap. Joban- 
nes Damascenus, Opefa, p. 824, Le même récit se trouve 
dansVincentiusBellôvacensis, Sp^az/am historiale, lib. xiy; 
le Gesta Romanorum, cbap. xcix et cix, et le Cento Novelle 
antiche (Novellino antico) , nouv. lxv. C'est à une de ces 
sources qu'ont puisé Gower, Cmfessio Amantis, fol; 96, éd. 
de 1532, et Straparola, nuit xn, fab. 4. L'auteur d'Erttrf .< 
und Sckimpf, fol. 13, a abrégé cette nouvelle, à laquelle 
Shakspeare doit un incident du Mer chant of Venice. 

La troisième est tirée, suivant Schmidt, p. 103, d'un conte 
arabe , Le Libéral Hatem , son Frère jumeau et leur Mère ; - 
nous ne le connaissons pas, mais il se trouve dans là Suite 
des Mille et une Nuits, t. III, p. 270, trad. de M. Trébutien, 
.un petit conte qui prouve qu'un Hatem-Thaï était fort cé- 
lèbre pour sa libéralité. 

La quatrième refait d'une manière bien supérieure une 
histoire que Boccace avait déjà racontée dans le Filocopq, 



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— 388 — 

p. 241, éd. de 1551 5 die a été imitée par Hm Sachs, t. 1* 
p. m 

La cinquième est dV>rigine orientale ; c'est le 9 e conte de 

Sultane de Perse et des Vizirs > et dans tes Contes Turcs des 
quarante Vitirs, p. 299. Boccace avait déjà traité aussi ce 
sujet dans le Filocapo,^. 209, «t il est probable que c'est 
du Démmèrone quv Chance* a tiré The Frankelébtes Taie, 
quoiqu'il prétende travailler sur un tai breton (1). Beaumoûi 
«t Fletchery ont pris le sujet de The TrUtoiph tf Love , dans 
Four pièces m a One. Bojardo semble aussi s'en être servi 
pour le douzième chant de son Orlànda Innamorato. 

La septième a ^été imitée par Hans Sachs , 1. 1, p. 319, ét 
par Giraldi Giraldo, noov. y. 

Là huitième semble d'origine orientale; on la trouve sous 
le nom de Scbebib et Giafar, dans le Cabinet des Fées, 
t. XXXVIII, p. 162, et sous celui d'Histoire de Naz-Rayyar , 
ap. de Cayltrs, Œuvres badines, t. VII, p. 208. C'est la se- 
conde histoire de Petrus Alfonsus ; le Fabliau des deux bms 
Amisloiux , ap. Barbazan , t. II, p. 52, etle sujet dn poôme 
Athis et Profites, par Alexandrie de Paris (tonds <de Gasgé , 
n° 73). Discipulus ( Herolt ) lui a donné «me pince dans le 
ISermones de Sanctis, dise, xxij ïr. BandéHo , BeroaW et 
le cardinal NoMi l'ont traduite en latin; Walter , Lydgate 
V. (diaprés Warton, t.I,p. 241), Edward Lewicke et T. EI- 
1i<tt (Poetical Deetâneron, t. 1T, p. 84) l'ont imitée en toi***» 
glais; dans le Dr«^cn,t. I, p. 47, Graff mentionne un vieux 
poème allemand, Athis und Profil, sur la même histoire. 
Nous citerons, parmi les Imitations dramatiques, Gésippe eu 



, (1) La manière dont il en parle rend 
"son récit pins que suspect : 

Thise oM gentil Bretons in hir daves 
Of diverse aventures maden laves , 
mmeyedinkXrfirti breUmUmge. 



And on ot hem bave I mTemembrance, 



Whicb I shal sayn with good will as I can. 
La première langue des Bretons ne pou- 
vait pas se conserver dans des traditions 
. littéraires , lorsque le peuple ne s'en ser- 
vait plus , et Chanter ne pouvait se rap- 
peler une aventure rimée dans un idie— 
me que* certainement il no savait pas. 



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— 389 — 

les deux Amis, par Hardi ; Gésippe et Tite , ou les bons Amis, 
par Chevreau; Damon and Pithias, par Richard Edwards ; 
Friendshipof Titus and Gesippus, par Radcliffe; Von zween 
Romern > Tito Quinto und Gisippo , par Paul Messerschmidt 
(Strasbourg, sans date), et Thitus und Gisippus, par Hans 
Sachs, t. III, P. h, p. 7. 

La neuvième semble imitée de YAventuroso Ciciliano, 
de Bosone da Gubbio; ap. Novelle letterarie, anno 1754, 
col. 545 et suiv. Elle a servi de sujet à J. Ayrer pour sa 
vingt-deuxième comédie (Tieck, Deutches Theater, t. I, 
p. xxi) , et Green s'en est également servi pour la conclusion 
de son Philometa; Edward Lewicke et Goldsmith Font . 
mise en anglais. 

La dixième se fonde sur une histoire réelle. D'après Phi- 
lippo Foresti, De pturimis claris scelestisque Mulieribus, c. 
xiu, ci Duutuci, /±u finie o u jiyuiiiiine y i. ni , vrriaeiuia «li- 
rait véritablement existé en 1025 , et son histoire serait 
écrite sous le nom du Parement des Dames. On est même 
allé jusqu'à dire qu'elle se trouvait dans la bibliothèque de 
M. Foucault. Quoi qu'il en soit, Boccace n'en était pas l'in- 
venteur, car Pétrarque lui dit, Opéra, p. 540, éd. de 1581, 
qu'il l'avait entendue long-temps avant d'avoir vu le Déca- 
nter one, et dans son Lais del Freisne Marie de France ra- 
conte sous d'autres noms une aventure toute semblable ; 
OEuvres, t. I, p. 138. Pétrarque traduisit en latin la nou- 
velle de Boccace , De Obedientia et Fide uxoria , et lui dédia 
sa traduction. Lud. Dolce la retraduisit en italien, Luigi 
Alamanni en fit le sujet d'une nouvelle, et un poëte la raconta 
de nouveau en octaves; ap. Manni, p. 621. Il ne paraît pas 
qu'il y ait eu de fabliaux français ; nous ne pourrions cepen- 
dant pas assurer que l'imitation d'Olivier de la Marche et les 
deux versions qui se trouvent dans la Bibliothèque du Vati- 
can, d'après Greith, Spicilegium Vaticanum, p. 85, ne soient 
pas en vers. MaisLegrand d'Aussy assurait avoir vu plus de 
vingt récits différents en prose , remontant tous au 14 € siè- 



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— 360 — 

cle, t. II, appendice, p. 16. Le lai de Marie, ou son ori- 
ginal, furent imités en vers anglais, ap. W. Scott, Mins- 
îrelsy, t. III, p. 37; mais Chaucer tenait le sujet de The 
Clerkes Taie de Pétrarque lui-même , et un anonyme l'a 
traité de nouveau dans Gualterus and Grisalda (1). Les allu- 
sions de Shakspeare dans le Taming oj the Shrew (2) , et de 
Cotton dans The complète Angler (3), prouvent que l'histoire 
de Griseldis était fort répandue de leur temps. C'est le sujet 
de la ballade populaire, The Nut-Brown Maid y et de Henry 
and Emma , de Prior. Elle se trouve dans le recueil que Ta- 
bart a publié en 1809 , Popular Stories , t. I , p. 87 , et on la 
représente souvent en Angleterre sur les théâtres de marion- 
nettes (4). Elle est traduite dans Ernst und Schimpf, fol. 25, 
et fait le sujet d'un livre populaire en Allemagne (5) et en 
Hollande (6). Le Mystère de Griselidispar personnaige (7) re- 
monte à 1396. Dekker, Chettle et Haughton se sont réunis 
pour composer un drame sur la même aventure (ap. Dodsley, 
Old Plays, t. III , p. 7 , éd. de 1816), et Radcliffe a fait égale- 
ment une comédie intitulée Patient Griseld. Apostolo Zeno 
et Goldoni ont mis aussi la nouvelle de Boccace en drame ; 
c'est la source d'une pièce suédoise de Fr. de Halm, et d'une 
des plus belles comédies de Hans Sachs ; Die gedultig und 
gehorsamMarggràjîn Grhelda, 1. 1, p. 246. 

(l)Iwoll voutéDatale, whichthatl (5) SvhOne anmuthige Historien von 

FrS±p p ^:£»pSet:. xreKrfi&f^l^ 

Canterbury Taies v 7902 *anr. Perrault en a fait aussi , comme ou 

/a x „ . ' ^ , un conte populaire. 

(S) For patience ahe will prove a second rr 

Grissel. (o) De vrouwe Pétrie t ofte dry voudtge 

Açt. II , scén. 1. Historié van Helena de Verduldige, Gri- 

($) Weintheconntrydonotscorn seldisdeZagtmœdige, FlorentinadeGe- 

Our walls witb ballads adora trouva. Antwerpen , 1621 . 

Ofpatient Grissel and the lord ofLorn. (7) Une ré i mpressioiI a été faite *n 

(*) Wàrton , t. U , p. 251 . 1852. 



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— 361 



VÔLUND LE FORGERON (1). 

Pour etpri&er l'excellence d'une épée, les poètes du 
moyen âge disaient qu'elle sortait de la forge de Yôlund (2). 
Cette image se trouve dans les plus anciens monuments qui 
nous soient parvenus ; elle était usuelle en Scandinavie (3) 
comme en France (4), *en Angleterre (5) comme en AUe- 



(1) La plus grande partie des faits 
contenus dans cet essai avaient déjà été 
réunis , par MM . Depping et Fr. Michel , 
dans une dissertation sur le même sujet 

iVéland le Forgeron, Paris, 1833); par 
ïuller {Sagabibliothek, t. II, p. 154- 
175 ) , M. Fiun Magnussen (Lexicon My- 
thologicum, p. 850) , et M. W. Grimm 
(.Deutsche Heldensage , y. 14, 20, £1, 
29,178etpassim). M. OEhlenschlœger a 
traduit en danois les aventures de Vëlund 
(Skandinaviske Litteraturselskabs Skrif- 
ter , 1809 , p. 555-405) , depuis il les a 
mises en vers , et M. Simrock a composé 
un poëme allemand sur le môme sujet: 
Wieland derSchmièd, Bonn, 1835. 

(2) VVlund en islandais ; TValandus 
dans YHistoria ponti/icum et comitum' 
Engolismensium (auctore incerto) ; JVie- 
landus dans le Waltharius-, Guielandus 
dans le Vita Merlirti de Gottofredus de 
Monemuta ; Galannus dans le Gaufredi, 
ducis Normannorum , Historia , par 
Jobannes Monachus ; Weland en anglo- 
saxon ; en vieil allemand TVielant , et 
peut-être fVelint dans quelque tradition 
qui ne nous est pas parvenue ( c'est le 
nom que lui donne le Vilkinasaga ; qui 
était rédigé en grande partie sur des tra- 
ditions allemandes, et l'on trouve un Wi- 
lint dans le Tristan de Gottfried von 
Strasburg, v. 16555); en auglais fVay- 
land et Weland; en danois Valland (an. 
Bring, Monumenta Scanentia , p. 301 ) , 
Ver land (Danske fi ter fra Miadelalàe- 
ren, 1. 1, p. 4, 21 et 28), et VerlofUp. 
Huiler , Sagabibliothek, t. II, p. 250); 
en suédois Vallevan {Svenska Folk- Visor, 
t. II, p. 174 ), Videladt (dans la petite 
Chronique en vers de Laurentius Andra- 
son. U estasse* remarquable que le père 



d'Attila (Etiel) s'appelle Valeravon, ap. « 
Jornandeas c. 14, et Valleradet; WeU*- 
chronik, ap. Âltdeuttche WMder, t. II, 
p. 11 7).; -et Vealind dans les ballades des 
îles Féroë. Il parait, d'après une note de 
Péringskjoid dans son édition du Ft7- 
kinâsaga , qu'il y avait en Norvège des 
chants populaires sur Vëlund, qui ra- 
contaient d'autres aventures que les tra- 
ditions allemandes ; mais nous ne savons 
si son nom était différent. Le vieux fran- 
çais avait changé le V en G : il en avait 
fait Galons. 

(5) VVlundar-qvida , ap. Edda, t. II, 
p. 3-24; Vilkinasaga, c. 18-31 , et le 
Hamdis-mal y fait allusion dans sa 6* 
strophe. 

(4) Nous ne croyons pas que les aven- 
tures de Vbiund aient été connues en 
France, mais on en parlait souvent 
comme d'un habile armurier. M. Fr. 
Michel en a cité une foule d'exemples 
dans sa dissertation , p. 82-94 , et ils 
ont été réimprimés dans VAUdeutsche 
Blaster, t. I , p. 36. La reproduction des 
textes serait _ ainsi inutile ; nous nous 
bornerons à indiquer les noms des ro- 
mans où ils se trouvent : Raoul de 
Cambray, Ogier li Danes , Fierabras 
d'Âlixandre, Garin de Monglave , Le 
Chevalier au Cisne, Godefroi de Bouil- 
lon, Le Livres de Buelin de Bourdialx 
et du roy Âbron , et La Fleur des Ba- 
tailles, Doolin de Maience. Noos ajoute- 
rons qu'il est cité dans le manuscrit de 
Bruxelles du Garin li Loherenc , v. 
6611 ; ap. Mono , Teutsche Heldensage, 
p. 98. 

(5) 11 est déjà nommé dans le Beowulf, 
v. 904 ; dans le fragment d'un poëme 
anglo-saxon, ap. Gonvbeare, Illustra* 



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magne (1) et en Italie (2). Aucun fait purement historique 
ne peut servir de fondement à une popularité aussi étendue, 
et d'ailleurs les [poëtes font vivre Vôlund dans des pays di- 
vers (3) et à des époques différentes (4). Ce n'est pas un 



tions of ançlo PoHrsj , jk 240; 
dans la traduction de Boethius , De Con- 
tolatione Philosophie* Utârt V, anglo- 
saxonniee redditi ab Alfredo , p. 162 , 
éd. de Rawlinson, et dans fforn chUde 
and maiden Rimnild, ap. RHson, Au- 
cient engleish metrical Romancent, t. 
III , p. 295. M. EUis dit qu'il en est aussi 
fait mention dans le Minstrelsy of the 
scotHsh Border; mais M. Priée n'a' pu 
l'y trouver (ap. Warton, 1. 1 * p. uv ), et 
nous n'avons pas été plus heureuxque lui. 

(f) On -sait, par l'appendice du He\- 
dcnbuch, qu'il y avait de Vieux chants 
allemands sur Vôlund ; mais il ne nous 
en reste pins que d'assez récents sur la 
première partie de son histoire, dans 
Apollonius von Tyrland et Friedrich 
von Schwaben, ap. Bragur, t. VI, p. 
204. Vtflund est encore mentionné dans 
une foule de vieux romans; nous cite- 
rons seulement Pitrolf unnd Dietlaib, 
v. f56-lS0; Dieirich von B«m, st. 
LXXX; Rosengarten tu Wormt , st. 
CCXCV; Alpharts Tod, st. CCLX1I, 
et Ecken Ausfahrt, st.XCI; ap. Hel- 
denbuch , éd. de M. van der Hagen. 

(2) Dans// Fiore délia Cavalleria; ap. 
Terrario, Storia ed Analisi degli anticki 
romanzi di Cavalleria» t. III, p. 292. 

(3) Ein hertzog yratd vertriben von 
zweyen Riszen die gewunnen jm syn land 
ab. Do kam er zuo armuot.Vnnd darnach 
kam ertzuo kunig Elberich vnnd ward 
syn gesell. Vnnd war auch ein Scbraid m 
dem berg zuo Gloggensachszen ; Helden- 
buch de 4509, app., fol. 185. Les sa- 
vants pensent généralement que le Glog- 
gensachnen était une des chaînes du 
Caucase ( voyez Grimm , Deutsche Hel- 
densage, p. 288) , où il 8e trouve en- 
core , suivant D'Ohsson (Des Peuples du 
Caucase, p. 22 et 175), une peuplade 
fort renommée pour son habileté à fa- 
briquer des armes ; mais M. van der Ha- 
gen croit que c'était une montagne de la 
Basse-Saxe [Nordische Heldenromane, 
1. 1 , p. 69% La tradition anglaise le fait 
travailler dans le Berkshire (Wise,Zett*r 
to Dr. Mead conceming soins anHgw* 



Mes in Berkshire, p. 37)4 1* Montons 
d'Ogier li Danes met sa forge , tantôt 
dans Tilede WascontB. R., fonds de La 
Vallière, n° 78, fol. 256, v°, col. i, 
v. 7) , et tantôt Tdans l'Ile de Persois (fol. 
268, v« , col. ii, v- 22). On la supposait 
en Orient , à cause de la grande réputa- 
tion dont les armes orientales jouissaient 
pendant le moyen âge : 

In der hmern India 
Da!st«ner flabtejstal» 
Daz hat von gokle rotin mal 
Und ist so herte, daz ez den stein 
■Rehtesnidet als ein zein. 

ir*galois,Y.4VH. 

En Suède il y a aussi , dans le district 
de Kinnevald,nne caverne que l'on croit 
Tatelier de Vitfund? Geijer, Svea Rihes 
BOfder, 1. 1, p. 118 et 504. Une autre 
contradiction est encore plus significa- 
tive : le VMunèar-qvida en fait un Aif 
(Alfa lio^i, st. X, v. 3 ; Vin Alfa, st. 
XII , v. 8 , et st. XXX, v. 6) , une puis- 
sance élémentaire ( voyez ci-dessus, p. 
108), appartenant an système mytholo- 
gique des anciens Scandinaves , et dans 
le Romans de Garin de Monglave c'est 
un bon chrétien qui marque ses épées du 
nom de Jésus : 

pois a trait le nu branc qui bons fu et letrez, 
Des haus nons de Jhesus i ot escris assez ; 
Li bons fevresGalans, li mieldresqui fu nez, 
Cil le flst et forja , saciez de-verites. 
B. R. , fonds de La Vallière , n. 478 , 
fol.8B,T», col. 2, v.46. 

(4) Les personnages qui figurent dans 
la tradition Scandinave de Vôlund ap- 
partiennent trop peu aux temps histori- 
ques pour que Ton puisse fixer leur date ; 
mais les sources allemandes font de son 
fils le compagnon de Dietrich von Bern 
(Théodoric de Vérone). Un fragment pu- 
blié par M. Fr. Michel , dans son Tris- 
tan, t. II, p. 181, le fait contemporain 
du Christ; il dit qu'on lisait sur l'èpée de 
Galvain : 

Ieo su forth , trenchant e dure, 
Galaan mefyth par mult grant cure. 
Catorzeanz JhuGristh, 
^lantGateaniine toron** fffe 



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personn 



— 363 — 

réel , c'est une de ces personnifications si com- 

, 1 Q nA A c iû nnnnlnirn ffiiî noiit nvnir en raienn at 

5 la poésie populaire , qui peut tivun sa raisuii ev 

sa base dans l'histoire d'un peuple, mais qu'il a transmise à 
d'autres qui ne les connaissaient pas. Cette tradition n'a 
point pris naissance chez ceux qui ne rattachent aucune idée 
à la conception de ses personnages , aucun événement réel 
à leur histoire , ni aucun symbole à leur nom ; ils l'ont né- 
cessairement reçue, et Ton ne saurait méconnaître l'in- 
fluence de la nation qui l'a créée et répandue (1). 

Le poëme de l'Edda est le plus complet de tous: il expose 
la suite des événements dont on ne trouve ailleurs qu'une 
connaissance partielle ou imparfaite; au lieu d'allusions 
énigmatiques et d'idées plus obscures encore, il raconte des 
faits positifs. Son analyse fera suffisamment connaître toutes 
les croyances du moyen âge sur Vôlund. 

Du temps que Nidud régnait en Néricie (2), Vôlund, fils 
d'un géant et petit-fils d'une femme marine (3), vint chasser 
avec ses deux frères auprès d'un lac, pendant que trois 
Valkyries s'y baignaient. Ils enlevèrent les vêtements de 
cygne qu'elles avaient laissés sur les bords (4), et ne les leur 



El le Romans de Godefroi de Bouillon 
lui fait tantôt fabriquer Tépée d'A- 
lexandre : 

Celi ot Alixandres qui le mont conquesta 
Et puis Tôt Tolomes, puis Macabeus Juda, 

et tantôt graver sur ses épées des carac- 



Lettres i ot escrites, qui dient en romans. 

5£1) Quand cette influence ne serait 
oint immédiate, elle ne perdrait rien 
e sa certitude : ainsi, par exemple, 
quoique le christianisme ait été surtout 
propagé par des gentils , l'action du 
peuple hébreu sur ceux qui l'ont adopté 
n'en est pas moins incontestable. 

(2) La Néricie était en Suède; le Pt/- 
kinasaga fait régner Nidud ( Nidung ) à 
i Danemark. 

l circonstances ne sont pas 




sorciers et des fées en animaux était fort 
répandue pendant le moyen âge, et qu'el- 
le est probablement d'origine Scandina- 
ve , quoiqu'on en trouve dVs traces chez 
les Grecs, les Latins et les Celtes. Ora- 
culi Numinis gallici antistites perpétua 
virginitate sanctae, numéro novem esse 
traduntur. Gallicenas vocant putantque 
ingeniis singularibus praeditas, maria 
ac ventos concitare, seque in quae ve- 
lint a niina lia ver 1ère ; Pomponius Mêla , 
De Situ orbis, 1. III , c. 0. Les Valkyries 
étaient fort souvent représentées sons la 



forme d'un cygne ( voyez Saxo Gram- 
maticus, 1. VI; Subm, Om Odin, p. 
284 , et Fomaldar SUgur, 1. 1 , p. 186) ; 



et les traditions des autres peuples nous 
montrent souvent aussi des jeunes filles 
soumises à la même métamorphose ; 
voyez VHitloire de Mélmine; Kinder-* 
und Bausm&hrchen , n«*y ^ 




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— 364 — 

rendirent qu'après les avoir forcéès de les épouser (1). ku 
bout de neuf ans, les Valkyries se renvoïèrent, et, au lieu de 
courir après sa femme , comme ses frères, Vôlund l'attendit 
en se livrant aux travaux de la forge. Les richesses qu'il 
acquit excitèrent la cupidité de Nidud. Accompagïi&de guer- 
riers armés, il le surprit pendant son sommeil , lui lia les 
pieds et les mains, et l'emmena dans son royaume. Il l'y 
retint dans une Me déserte , le força de travailler pour lui , 
etj craignant qu'il ne voulût se venger, lui fit couper les 
jarrets. Un jour que les fils de Nidud étaient venuinAms son 
atelier, Vôlund les tua tous deux et donna à leur sœur 
Baudvild leurs dents arrangées en collier , à leur mère leurs 
prunelles montées en bague , et à leur père une coupe faite 
avec leur crâpè. Qufelqué temps après, Baudvild étant allée 
le prier de raccommoder un anneau , il lui fit violence (2) ; 
puis il se fabriqua des ailes, et s'envola après avoir appris 
sa vengeance à Nidud. 

Par son origine et une partie de son histoire, Vôluud 
était ainsi un personnage mythologique , et il est impossible 

l'explication du premier vers de la stro- De ci HT me 9jÊÊaAjm^. ' 
phel476 du NibZlung* Noi : . . L*"duBtscUneret,Y.H. 

i «s ,.fj„.fl nA , Cette tradition ; était , comme nous P»- 
Si»webtens.mdieTogeleyorimufderaaol. TonsdéjidU p à | a Bre- 

Dans une confession, qui semble volon- tagne et à la Normandie ; on la trouve 

taire , une sorcière écossaise a fait con- en'Italie dans Lo Serpe du Pentamerone, 

naître les paroles dont elle se servait j. II, c. 5, et en Allemagne dans leDer 

pour reprendre la forme humaine : Geraubte Schleier du Volk$m&hrcheji de 

„„„ . anA . » t * D „- A , Miwaus. Elle existait aussi en Orient 

Butlshallbewoman evennow— y avait probablement pris naissance ; 

Hare, bare, God send thee care! au moins l'exil des Dieux sur la terre , 

Ap. Walter Scott, LeUer» on Demonology, et leur métamorphose eu animaux, sem- 

p. 308 , éd. de Paris. blent y avoir été leur punition ordinai- 

(1) On croyait généralement qu'en ™; voyea YÀtiatic Researches, t. III, 

enlevant les habits ou la peau des sor- P^ff? 3 * , , 4 , 

ciers, on L» forçait de conserver leur (?) Il T « dan8 . le te *. le une «JF**" 

forme actuelle : P ud ^ d'expression qui montre le res- 
pect des Scandinaves pour les temmes ; 

Di mei , par Dey , u sunt vos dras ? — dil ge olement : Vôlund lui fit prendre 

ttff&SlïSB' un breuvageenivrant pour qu^e s'en- 

Edeceofeusseapareeus, dormit sur son siège. — Maintenant, 

Bisdaveret sertie a tuz-juis; s' écria-t-il , toutes mes douleurs sont 

James n'avertie messucurs vengées. 



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— 363 — 

de n'y pas reconnaître une personnification de l'industrie, 
qui, plus forte que les circonstances, maîtrise les grands de 
la terre et soumet à son empire jusqu'aux puissances supé- 
rieures à l'Humanité. Cette idée était trop simple , le pro- 
grès des arts la rendait trop naturelle pour qu'elle ne se 
produisît point dans les autres mythologies ; les analogies 
éloignées que l'on doit y rencontrer ne sauraieat donc prou- 
ver un emprunt, \ulcain était aussi une personnification du 
feu artistique (1) : comme Volund, il était boiteux et tra- 
vaillait dans une île (2) ; et ce qui permet de croire que son 
% mythe avait pénétré dans le nord de l'Europe, c'est qu'il 
était fort répandu (3), et qu'un desancêtres de Volupd s'ap- 
pelait Vilkinus. Mais ces coïncidences ne sont point suffi- 
santes pour rattacher la tradition Scandinave â la mythologie 
grecque : l'infirmité de Vulcain tient à sa naissance (4), à 



[1) 'To re^vixov izvp ;DiogenesLaer- 
lius , De Vitis Philo sophorum , I. VII, 
c.147. To S& 7rup KfyKtorov ôvoptacrai, 
vofxwavrsç p,£7«v sivat 6êov y Diodo- 
rus 'Siculus, Hntofia liomana , l. I, 
c/12. 

Quo ambulas, ta qui Volcanum in oornu 
concuisum geris ? 
PJautus, JmphitruQ, v. 18È. 

Ab ignis jam majore vi ac violentia Vul- 
canus dicîtur ; .Varro, De Lingua latina, 
p.76, éd. de 1826; voyez aussi Héraelides 
Ponticus,ap. Gale, Opuicula mythologie 
ca 3 p . 445', Vossius, De Origine Idolatriae, 
1. 1, p. 328, et Gyraldus, Syntagma Deo- 
rum , p. 444. La croyance à la vie du 
feu remonte à la plus* haute antiquité ; 
elle existait déjà chez les Egyptiens : T o 
Vyp 9*jpov eppv^ov , ap. Hérodote-, 
I. III,, c 16; Cicéron s'est même servi 
d'une expression encore plus frappante : 
Iguis animal; Dénatura Deprum, 1. III, 

c.u: 

(2) Dans les îles de Lemnos , de Li- 
para et de Strougyle. 

(5) L'Agni des Indous avait de grands 
rapports avec Vulcain, et ou le trouve 
* en Egypte : Vocant eum AEgyptii 



riis ÂEgyptiorum , sect. VIII , c. 5. Il 
avait un temple àMemphiS, suivant Hé- 
rodote, l. H, c. 121, et Cicéron lui donne 
une origine égyptienne , De Nalura Deo- 
rum 1 1. III, c. ££. Peut-être, quoique 
nous la rattachions de préférence à TO- 
dinisme , la superstition si populaire 
pendant le moyen âge du Nbdfyr ( ignis 
fricatus de ligno , Capit: Carlomanni , 
ap. Baluze , 1. 1 , p. 148) est-elle un der- 
nier souvenir du culte de Vulcain. Ut 
populus Dei paganias non facial, sed 
omnes spurcitias gentilitatis abjiciat et 
respuat... sive illos sacrilegos ignés quos 
nedfratres (ISiedfyr, Nodfyr, suivant les 
interprètes) vocant; ap.Labbe, Conci- 
lia , t. VI , col. 1555. 

(4) AÙTcep oyrntz^oLVOç ys-yovsv jjletk 
notât flsotffiv 

TToâa? , ôv rey-ov olvzyi. 

tip.vpi$cu 9 Xpvoç siç A*7fo>.).wva, 
v. 516. , . 

Et les expressions de Ylliade ( ^ w )iov 
iovra) , 1. XVIII, v. 397, ne sont pas 
moins claires; il y avait cependant pr 





— 366 — 

son idée elle-même , et celle de Vôlund à la barbarie fortuite 
d'un roi ; Pun était le Dieu de l'industrie , ses ouvrages n'a- 
vaient rien de terrestre (1) , il n'y avait rien de l'homme 
dans son histoire , et l'autre est la représentation de l'in- 
dustrie humaine. Sur tous les autres points, leurs traditions 
diffèrent, et le nom de Vilkinus est trop récent dans le mythe 
de Vôlund (2), on le retrouve trop souvent dans les anciens 
monuments du Nord pour qu'on en puisse tirer aucune 
conséquence (3). Dédale a aussi quelque ressemblance avec 
Vôlund , on en faisait également le représentant de l'art an- 
tique (4) et on lui attribuait l'art de voler. Comme Vôlund, 
il appartenait plus à la fable qu'à l'histoire (S) ; peut-être 
même n'était-il dans le principe qu'un mythe (6), et fut-on 



1.1 , c. in , que Vulcain devint boiteux en Fulko. Si Ton admettait lè rapport de ce 

tombant du ciel. Vilkinus avec Vulcain, 11 nous semble- 

(t) Iliade, 1. U, v. 130; 1. XVffl , Y. rait encore fort possible que son- intro- 

417 ; Apellodore, 1. H, c. îv et v ; duction dans là tradition de Vôlund eût 

chyle et Mimnerme, ap. Athenaeus, 1. été amenée par le changement des mœurs 

XI , c. xxxix. Nous ne connaissons d'ex- qui fit mépriser de plus en plus la ruse , 

çeption que pour le bouclier d'Achille et la signification du nom de Vôlund en 

( Iliade , 1. XVIII , v. 369-61 7 ) , la cui- vieil allemand ; Wialand , le trompeur, 

rasse dé Diomède ( Jd. , 1. VIII , y. 195) , Vulcain était dans le moyen âge en fela- 

et la coupe du roi des Sidonieus (Odyi- tion étroite avec le Diable. 

" ' X \ Vh? îi? \ x\'m Ù a ' »er t«rfel vil chomen, 

passage de 1 Iltade , 1. XVIII , v. 400 , Her rjietreichensi her nameju 

semble cependant le représenter sous des Und fûrten jn'von dan ' 

couleurs différentes : IndenperkzeFulkan. 

* , . WëUchronik , ap< AUdeuitche milder, . 

TflO'i itoLp mcteveç ^oOzruov t.II,p,i3SL 

8at3a).a ico)Xa , Viel schier wart et gesohant , 

n***.^». w «»,, w »r fl'Aiv/./. Die tiefel vurten in ze hant 

y.oùmymç Te xou bpttovç^ dit Welkhronik, ap. idem, t. III, p. «83. 

Év trou y^ayvpe*. (4) On lui attribuait les anciens ou- 

fî) Les vieilles traditions seplentrio- ywge» dont on ne connaissait past'au- 

nale* ne le connaissaient pas; Muller, ***** probablement à cause de son nom : ; 

Sagabibliothek , t. II , p. 184 ; on le trou- ùatùaùsoçsiwifaïli&Ustemeni travaillé* 

Te pour la première fois dans le Vilkina- et fait nar Dédale* 

saga, (5) Thésée , Minos » et plusieurs autres 

(5) Dans son Novae Saxenum hitto- personnages mêlés à ses aventurés r soùù 

riae Progymnaimala t Albinus nomme encore plus fabuleux qu'historiques , et 

un roi des Alains Filkinus; M. Mone on le faisait vivre à des époques dtflFaW- 



en a cité plusieurs autres exemples, renies; Heyne, Antiquior arttiim ij^er 

Teuttehe Heldemage , p. 95 ; nous ajou- Graecos Htstoria , ap. Opuscula Aeaàan 

torons seulement que Frodoardus, Hit* mica , t. V, p. 341. 

loris* Eccleriae Remenmt , 1. IV, c. &, (6) Voyes lu dissertation cUée dans 1* 



paris d'un archevêque d* Reiass appelé BSÉe^récédeaiei 



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— 367 — 

conséquent à sa première idée en célébrant des fêtes en son 

iiuuimur ^1 ), mjvo aiiaïujjits moins» irappanies au premier 
abord pourraient avoir plus de force réelle : un proverbe 
attique nous apprend qu'on associait quelquefois une idée 
criminelle à l'industrie de Dédale (2), et les labyrinthes, qui 
rendirent surtout son nom célèbre , s'appelaient dans la poé- 
sie Scandinave habitations de Vôtund (3). Deux parties im- 
portantes de son histoire ont ainsi d'assez grandes analogies 
avec celles de Vulcain et de Dédale , et nous ne voudrions 
pas affirmer qu'une tradition confuse et presque effacée ne 
les avait point réunies en Scandinavie , comme elles sem- * 
r été en Grèce (4). Mais , nous l'avons déjà dit, la 
i des arts industriels était fort commune (5) , 
a pu se produire dans le nord comme 
irope. Les ailes qui permettent de tra- 
rs ne sont pas une coïncidence plus significative : 
ce n'est ici que l'expression fort naturelle de la dernière 
puissance que puisse atteindre l'industrie humaine; et quant 
a la ressemblance du nom de Vilkinus avec celui de Vulcain, 



(1) Pausanias, Tnçin^oç ïlsptn- 
ywiç , 1. IX , c. 3; Dtodore de Sicile va 
jusqu'à dire qu'on lui rendit les honneurs 
divins, 1. 1, p. 109. 

(2) Ev 7ravrt puOw xat to AaiScàou 

(3) Vôlundar-hus ; Lilia , st. XCII. 
Nous ajouterons une autre coïncidence 
remarquable : quand on déposait un 
bïoc de fer dans l'île de Lipara, où la 
tradition faisait habiter Vulcain , on le 
retrouvait le lendemain , travaillé com- 
me on le désirait ( voyez le Scholiaste 
d'Apollonius ad Ârgonaulicon , 1. IV, 
v. 761 ) , et Wise dit , dans la lettre que 
nous avons déjà citée : At this place 
( dans le Berkshire ) lived formerly an 
invisible Smith (Wayland) , and if a tra- 
veller's horse had left a shoe upon ihe 
road , he had no more to do , than to 
bring the horse to this place with a pièce 
©f money, and leaving both there for 

p he might corne agaiu, 



and find the money gone, bat the horse 
shoed. 

(4} Au moins nous semble l-il que le 
Ta)/)?, qui était en relation avec Minos, 
d'après Suidas, t. III, p. 288, est une 
abréviation de Dédale ( on trouve dans 
une variaute d'Apollodore : ol Sa Tccu- 
/sov «Otov lsyo\Jt7tv , et Ton sait que 
Taupoç désigne souvent le Minotaure , 
comme ap. Plutarque , ®t)<tzvç , c.15); 
et il avait d'évidents rapports avec Vul- 
cain; voyez Apollodore, 1. I, c. 9, p.102, 
et Heyne , Observationes adÂpollodorum. 
p. 8<J, éd. de 1802. 

(5) Smiles dans l'île d'Egypte , les Tel - 
chines dans l'île de Rhodes, Kaveh le 
forgeron en Perse; voyez d'Herbelot, s.v. 
Gao. Pendant le moyen âge, Salomon 
était aussi une personnification de l'in- 
dustrie ( voyez les nombreuses preuves 
citées par M. Fr. Michel, Véland le For- 
geron, p. 80), et c'était une tradition 



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368 — 

le hasard peut trap facilement la produire (1) pour qu'on 
lui accorde une grande importance. D'aillevrp , if se rattache 
à la tradition Scandinave. des idées qui lui sont si spéciales, 
que f même en lui supposant une origine étrangère , on ne 
saurait, là où on le* retrouve , méconnaître l'influence de la 
poésie septentrionale. 

La nationalité d'une tradition n'a point dexaractères po- 
sitifs qui la fassent immanquablement reconnaître ;|mais plu- 
sieurs indices différents équivalent presque à une preuve ; 
et ils se trouvent tous réunisdans «elle de Vôlund. Les prin- 
* cipaux personnages' ont un nom qui exprime en islandais 
l'idée qui ressort de feur vie (2) ; quelques uns. ont une exi- 
stence historique (3) ; l'action se passe eik Scandinavie, 
plusieurs localités en ont conservé un incontestable souve- 
nir (4) ; les événements ont tous une causé , et les person- 
nages un commencement et une fin (5). Là* tradition était 
assezjrépandue pour avoir laissé des traees-dans la langue (Ç)^ 
et la civilisation Scandinave l'a visiblement marquée de son 
empreinte (7). Ce n'est point seulement par la barbarie des 

également reçue en Orient, d'HerJielôt, dans on document de 1085 de Canut IV 

Bibliothèque Orientale, s. v° Soliman; On trouve en Danemark un* lieu' appelé 

Reinaud, Monuments arabes du cabinet Sevestafrr (Mone , Teutsch^Heldensage , 

de M. le. duc de Blacas , t.I, p. 162. p., 46 ). -Il y a -encore en Scanie un en-* 

(1) Nous en citerons une preuve oui se, droit appelé Villands-Berret (. domaine 

rattache à cette tradition : dans l'île de de Villand ) , dont le propriétaire porte 

Ceylan, les habiles ouvriers et les ar- un marteau dans ses armes; Orimm , 

tiates sont appelés velender ; Joinville , Altdnnitcke Lieder, p. 492. 

On the religion and manners ofthepeor (5) Nous ne voulons pas dire une leur 

«/« «f renia** , an. Àsiatic Researches, biographie soit complète-; mais le peu— 



pie of Ceylan, ap. Asiatic Researckes, biographie soit complète-; mais i . 

t. VII , p. 348 , éd. de Calcutta. pie est dans toutes ses traditions beau- 

" (2) Vôlund vient de vel, adroit, fertile, coup plus préoccupé des idées aue de» 

et lund, intelligence ; Nidud de nid, faits j bientôt la signification de rensera- 

envie méchanceté. ble ne lui suffit plus, et il établit une 

(3VV5lund épousa réellement Baud- liaison morale entre toutes les aven- 

vild après la mort de Nidud; Suhm, tures : Vbiund est puni pour avoir forcé 

Bistorie af Denmark, t.I, p. 317; il la Valkyrie de l'épouser, et la wuauté de 

prétend aussi que son père Vade régnait Nidud retombe sur sa tête, 
en Ostrogothie pendant le 6« siècle. (6) Vôlund était devenu nom substan- 

(4) On montre son tombeau près d'Ei- tif, et signifiait habile ouvrier ; Hamdis* 

sebeck Mill , eri Scanie ( Brlng, Monu- mal, st. VI 7 Beimskringla,%. V, p.-|00 ; 

menta Scanensia , p. 36 , 302, etc. ) , Niflungasaga, c. XXIV; Suhm, JTH- 

et à Vallev-by , dans le Jutland ( Pon- tisk Historié af- Denmark ,*t. ni, p. 387 5 

toppidanus, Danske Atlas, t. IV, p. 425) ; Edda , t. II , p. 895. - 
N&ud rayait retenu à S*vastath, et (7) Une tradition popalairei est biaritt 



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— 369 — 

mœurs de Nidud et la férocité recherchée que Volund met 
dans sa vengeance, mais par les circonstances qui expli- 
quent son caractère et sa vie. On en faisait un Alf pour 
donner une causé à sa, puissance supérieure, et. l'histoire 
ajoutait une nouvelle force à cette raison mythologique; 
les Alf étaient probablement les habitants de la Finlande , 
qui s'étaient acquis une grande renommée par leur habileté 
à fabriquer les métaux. Dans les idées d'une civilisation 
différente, les travaux manuels auraient inspiré , sinon de 
l'antipathie (1) , au moins quelque mépris; un héros-for- 
geron n'était possible que dans un pays où la langue et les 
mœurs se réunissaient pour rendre v sa profession plus re- 
levée (2). Smidr ne signifiait pas seulement un forgeron, 
mais un homme habile , un artiste (3); c'était un nom si 
noble, que les scaldes, qui tenaient le plus haut rang dans la 
considération publique, étaient quelquefois appelés Lioda- 
Smidir, forgerons de lais. Une telle idée est naturelle aux 
peuples dont la civilisation est au berceau ; quand la divi- 
sion du travail n'existe pas encore, chacun est obligé de 
subvenir à ses besoins , et se livre tour à tour à chaque 



oubliée lorsqu'elle n*esl pas nationale , . 
que son sujet et sa signification ne sont 
point en harmonie avec les moeurs et les 
idées du peuple, et celle de Volund s'est 
'conservée dans les Chants populaires de 
l'ancienne Scandinavie : 

Sida aflede jagh i det sinna 
. *Vio>eIadz Ja^er med en Mœrinne. 

taurëntius Andrason, chrUnika. , 

Y erland heder han fader min , 
En smed var han saa skjan ; 
* Ëodild hedte min moder , 

. En knngedatter vén. 
Danske riser fra Middetaldefen , t.- 1 , 

p. 28/ ■.♦*•: 
En souvenir de son origine , les. poètes 
donnaient pour armes héraldiques au-fils 
de Vôluhd un marteau et des tenailles ; 
/dero , p^ 4. 1 ; * 

(1) Pour rendre Ogier le Danois ridi- 
ile, Rabelais dit qu'il est dans les enfers 



c. Xxx. Nous devons cependant dire que, 
probablement par la même raison , les 
attributs de l'industrie n'étaient pas an- 
tipathiques à l'antiquité ; voyez les mé- 
dailles de Thessalonique ( les Cahires ) , 
ap. Mionnet , Description de médailles 
antiques y 1,-1 , p. 490. Néron se ût même 
graver un maillet sur sa toge ; ap. Mion- 
net , Supplément , t. III , p. 134. 

" (2) L'office de forgeron du palais était 
dans le pays de Galles une haute charge 
qui donnait le droit de s'asseoir dans la 
salle du palais ( juscalhedrae); Wotton, 
Leges Jf 'aUïcae, 1. I, c. xuv, p. 67. Les 
Irlandais avaient aussi un forgeron par- 
mi les grands officiers de la couronne; 
W. Temple, Essays, P. IV, p. 546. 

(3) Landnamabok, I. II, c 19; 1.111, 
c. 14; 1. IV, c. 12 : smid signifiait a— 
dresse, dextérité , et smida , faire , con- 



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— 370 — 

espèce d'industrie ; alors , la mésestime des travaux manuels 
est impossible. D'ailleurs , l'amour de la guerre donnait aux 
belles armes la plus haute importance, et Ton ne méprise 
point les instruments d'une industrie que l'on prise avant 
toutes les autres (1). Peut-être même se rattachait-il aux 
forgerons quelque idée de puissance supérieure; leur tâche 
semblait dans le principe d'une invincible difficulté, et, 
comme les Nains , qui étaient eux-mêmes presque tous for- 
gerons (2) , ils vivaient dans des cavernes et des habitations 
souterraines (3). Une autre circonstance de l'histoire de 
Vôlund s'explique également par les opinions des Scandina- 
ves ; ils n'estimaient que le courage physique , et n'auraient 
plus admiré sa vengeance, s'il avait eu recours à la ruse 
quand la force et la violence ne lui étaient pas impossibles - 
aussi le Vôlundar-qvida lui faiMl couper les jarrets, et ce 
fait, qui ne se retrouve dans les poésies d'aucune autre na- 
tion (4) , suffirait pour donner une grande vraisemblance 
à son origine septentrionale. L'immense renommée de Vô- 
lund dans tout le Nord n'est pas une preuve moins convain- 
cante (S). Lorsqu'une tradition ne ressort pas de l'histoire 
et de la civilisation nationales,, elle n'acquiert jamais une 
popularité aussi étendue que les autres, et nous savons que 
Vôlund [était réputé le plus adroit et le plus célèbre des 



(1) Les guerriers les plus riches et appelle encore les êtres surnaturels 

les plus puissants se faisaient un titre Bergsmed , forgerons de la montagne; 

d'honneur de leor habileté à forger les Qdmann , Bahusïtlns Seskrifning , p. 

métaux : nous citerons pour exemple 19^ 

je Reigin du ^ngoiaga c. 23. Dans (3) Landnamahok \ m n e . f 9. . 
le Kbnig Uoiher, v. 2029 , le géant As- ).( . . ' . ' .„ . 
prian forge aussi des fers de lance. C'est (*) « e ** «■» dans le Ft ttwaïajfl 

la même idée qui donnait chez les Grecs ^^^VS^S^ 1 
de la noblesse au métier de cocher ; dans 



à une source allemande. 



les poèmes homériques , les plus illustres (5) Danir ok Sviar tunnu a)? (at) f 

guerriers conduisent des chars. Il se gia liieraf margar sôgur ; ap. Millier, 

retrouve encore quelque trace de ce sen- Sagabibliolhek , t. II, p. 296; et I on 

timent en provençal : fabre, forgeron, trouve dans une autre préface*, 1. c. : 

signifiait l'ouvrier par excellence. Norraener menu hafa saminaiifœrt noc— 

~\) Snorra-Edda, p. 54, 48, 130, 554: kurn part soghunnar (sogunar), çnn su ml 

" est instruit par deux nains ; VU- med qvedskap 



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— 371 — 

hommes (i). Le peuple ne se bornait même pas à répéter un 
seul récit de ses aventures ; leur souvenir se conservait dans 
des versions différentes (2) , et des traditions si répandues 
sans être uniformes ne peuvent se rattacher sans preuve 
positive à une source étrangère (3). L'histoire de Vôlund 
était, il est vrai, connue de fort bonne heure en Allemagne , 
puisqu'il est déjà cité dans le Waltharius (4) , qui fut certai- 
nement rédigé sur d'anciennes poésies germaniques (5); mais 
la forme de son nom (Weland) semble indiquer une autre ori- 
gine : l'E ne s'employait que fort rarement dans le vieil al- 
lemand, et ne devait pas se trouver dans un mot national (6). 
Le Vilkinasaga nous a conservé la version des sources alle- 
mandes (7), et une foule des circonstances qu'il raconte 
sont inconnues aux poésies du Nord; le nom de Vilkinus 



(1) Hann er allra raanna hagastr ok 
vidfrœgaslr ; Ni/lungasaga , c. XXIV. 

(2) Ok to (J>o) a]> (al) nockut breg- 
dîst at qvaïdi um mannaheiti , edr a}>- 
burda, )>a er ei underligt svo raargar 
soghur (sôgur) sera fesser hafa sagt, 
enn J>o riis hun nœr af einum efn ; Ft7- 
kinasaga, préf. ; ap. Millier, Sagabiblio- 
thek , t. II , p. 297. On en a même une 
preuve frappante dans les poésies alle- 
mandes: il est fort souvent question de 
miminc , Pcpée de Vôlund ( Eneit , v. 
5694; Pilrolf, v. 176; Alpharts Tod, 
v. 450; Rabenschlaeht , st. 901, v. 6); 
et quoiqu'elle ne soit pas mentionnée 
dans les sources Scandinaves , on ne peut 
douter qu'elle n'ait joui aussi dans le 
Word d'une grande célébrité , puisque 
mimung était une des appellations poé- 
tiques de ï epée ; Snorra-Edda, p. 214. 
Miming se trouve aussi dans la vieille 
poésie anglaise s 

It is tbe make of Miming. 
Jffom Childe; ap. Ritson , t. III , p. 29B. 

(3) La tradition de Viilund devait mê- 
me être fort aucienne dans le Nord si 
Geijer et Millier ne se sont point trom- 



chez les Goths , n'était pas autre que Vi- 
deke , ou Vidga , 61s de Vbïund. 

CI) Et nisi duratis wielandia fabrica giris, 
Obstaret. 




Nous avons prouvé qu'il remontait au 1G« 
siècle. 

(5) Mone, Archiv der Gesellschaft j*r 
Ultere deuische Geschichtskunde , t. II . 
p. 92. 

(6) Cette raison n'a pas cependant une 
grande force en faveur de l'origine Scan- 
dinave : car Weland pouvait venir du 
gothique , du frank ou du saxon , où l'E 
était fort commun , et M. Grimm dit que 
l'on trouve Wialant dans les plus vieux 
monuments. 

(7) ]?esse sagha (]?essi saga) er sain- 
mansett epter ( eptir ) sôgu ]> vdskra 
manna, enn sumt af Jïeirra kvœdum 
(qvœdum) ; préf. , ap Millier, Sagabib. , 
t. II , p. 297. ]?at er nu aftekid i sbgum 
)>ydeskra manna, c. CLXV. Ok sva er 
sagt i ]>ydeskum qvœdura , c. CCCLXIII 
)>at seigia Jjydskermenn, c. CGCLXXXU. 
Le Vilkinasaga est de la fin du 14« siè- 
cle, suivant Mùller, t. II , p. 511 , et plus 
vieux au moins de cent ans, d'après 
M. W. Grimm, Deutsche Hel dent âge , 
P-liS. 



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— 372 — 

lui-même, du chef de la famille, leur est, ainsi quenotw 
l'ayons déjà dit, complètement étranger. Mais le temps a 
détruit beaucoup de traditions Scandinaves (1) , et nous sa- 
vons d'une manière certaine que l'auteur du Vilkinasaga en 
a recueilli plusieurs ; son propre témoignage nous apprend 
que Vôlund était connu en Scandinavie (2), et il en a fait 
le théâtre de toutes ses aventures. On ne peut donc tirer de 
son livre aucune raison positive de croire à l'origine alle- 
mande de l'histoire de Vôlund; ies traditions des deux pet- 
pies y sont mêlées sans qu'il soit possible de les reconnaître. 

Les premières traditions des peuples sont presque tou- 
jours empreintes de merveilleux, l'imagination etfpïique 
par des superstitions tout ce que l'intelligence ne comprend 
pas; mais chaque progrès de la raison dépouille tostÉsi&te- 
ment le fait historique ou l'idée populaire des croyances 
mythologiques qui s'y associaient. Les traditions dont la 
forme est la plus simple , dont les événements et les idées 
sont les plus naturels , ont dû ainsi se former postérieure- 
ment aux autres; elles appartiennent à un temps où le be- 
soin de vérité avait déjà remplacé l'amour du merv^Itetrx. 
Cette considération suffirait pour faire rejeter une originè 
allemande. Dans les poèmes qui nous sont parvenus , Volund 
D'est pas un être surnaturel (3) , mais un armurier fort ha- 
bile (4), qui n'exprime plus aucun mythe et dont les aven- 
tures étaient devenues si obscures , qu'il faut pour les com- 



(1) Voyez ci-dessus , note 2, p. 371. n'est justifiée que par le Yilkinasaga et 

(2) Vidga Tar son Velints, bess er ,e *** x et il est cfcrtafa 
v«..*n„: A ..ï-»ii» v»i„.^. vin,;- n . n ~- . qu'une foule de traditions sur Vôluna 
cZ^XI^hÏZ^ ** perdue.; M. Grimm a même dît , 
Bernent de» homme/du Nord .a «er,?* » »f°« ™T™ ^t^X&lF" 

de l'Empereur; un manuscrit islandais l^U.-^^Sé^ul^!^. 

i Mima* i tï „ J iift\ i „ j- dans les superstitions de la vieille Alto— 

<-"f • Î^SAPj P-Fil^ ' •,l d ' 8l !T* ™«°« ; Oeifcke Mythologie , p. 2«. 

des Français et des Flamands, etlon ( | } j raitde sépées («{roJ>, t.IMÎ, 

trouye plusieurs fois cette expression des casques (Dietrichvon Bern, st Ml) * 

dan. ler.rt.no.osa , c XVII et XXIV ; des cu ^ s ( irMmrim . t. Wlj J 

*T »" C *TS- V" 1 ? aro " ^ ^ eld est toujours , comme dans le 

(5) L'opinion que noua avançons ièi fabroruni tuperlalivu$. 



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— 373 — 

prendre remonter aux traditions du Nord(i). L'appendice 
du Heldenbuch le fait travailler avec le Roi des Nains (2) • et 
un vieux poëme le désigne par un des noms que le peuple 
leur donnait habituellement (3). On reconnaît là un dernier 
reste de l'idée mythologique que les Scandinaves attachaient 
aux forgerons (4), et l'intervention d'une femme marine 
pour sauver son fils du danger qui le menaçait (5) est une 
conséquence évidente de la généalogie que la tradition lui 
supposait en Scandinavie (6). Les poètes eux-mêmes , qui, 
pour augmenter J'intérêt qu'inspire leur héros, lui prêtent 
si volontiers une origine nationale, ne cherchaient pas à le 
Allemagne; ils acceptaient le 



scène de son histoire , et quand, pour la rendre plus signifi- 
cative, ils venaient à changer la patrie de quelques acteurs 
secondaires, ils leur en laissaient une étrangère (8). 

Des raisons plus fortes encore ne permettent pas de croire 
que Vôlund ait originairement appartenu à la poésie anglo- 
saxonne. Deux peuples n'inventent pas, chacun de leur 
côté, une tradition aussi complexe ; cette coïncidence ne 
fût-elle pas impossible 9 au moins les personnages ne seraient 



(1) Nous devons dire , à l'appui de no- 
tre opinion , que les savants les plus dis- 
tingués s'accordent à regarder la tradi- 
tion de Viilund d'origine Scandinave ; 
voyez Geijer, Svea Rikes Ilafder, t. I , 
c. 5, et Grimm , Creuzers v>nd Daubs 
Sludien, t. IV, p. 85. 

(2) Do kara er (Wielant) zuo arrauot. 
Unnd darnach kam er tzuo kunig Elbe- 
rich unnd ward syn gesell. 

(3) Ainen swartzen koch ; ÀpoUonim 
von Tyrland, v. 198. 

(4) Cette superstition pouvait cepen- 
dant réguer aussi en Allemagne : il y a- 
Yait près de Muuster un forgeron mysté- 
rieux, appelé Grinken-Schmidl; Grimm, 
Deutsche Sagen , 1. 1 , p. 276 , trad. fran- 
çaise. 



(5) Dans le Rabenschlackt, v. 964-974. 



suédoise : Tho kora til honora en Haffru t 
hans fadher fadher modher ok togh ho- 
nora ok fôrde honom til sâlandh ok war 
ther longa stundh. Cette femme marine , 
Haffru, ressemble beaucoup aux mau- 
vais génies des Arabes (c^A^Àfr), Hafrit. 
(7) Er saz in Azzaria , 

Von Tolet zweinzec mile, 

Er haet ouch e der wile 

Der swerte mere geslagen. 

Sinen namen wil ich iu sagen : 

On le faisait vivre à Tolède , parce que 
les épées qu'on y fabriquait avaient une 
grande réputation. Il est probable que 
son nom est d'origine Scandinave; les 
Scaldes appelaient les épées hold Mimir, 
chair de Mimir. On ne peut au moins eu 
supposer une allemande : Mima, Mirai- 




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— 374 — 

pas les mêmes , et malgré les changements que 
amener la différence de la prononciation < 
obligé de reconnaître l'identité des noms anglo-saxons et 
Scandinaves. Les vers où Alfred cite l'ignorance où Ton était 
en Angleterre du tombeau de Vôlund , comme une preuve 
de l'incertitude de la gloire et de l'oubli qui s'attache aux 
plus grandes célébrités (1), montrent bien qu'il n'était pas 
d'origine saxonne. Le peuple n'est frappé que de ce qui se 
passe sous ses yeux et l'intéresse; ses traditions sont son 
histoire ; lors même qu'il les emprunte à une nation étran- 
gère , ou les apporte de sa première patrie , elles ne cou- 
les localisant. Un scalde n'aurait point parlé comme Alfred ; 
les différentes parties de la Scandinavie montraient à l'envi 
la forge et le tombeau de Vôlund (2). D'ailleurs , cette 
tradition ne peut être venue d'Angleterre : ses habitants 
n'exercèrent d'influence sur les peuples du Nord qu'après 
leur conversion au christianisme , et la langue du Volundar- 
qvida est trop chargée de figures qui doivent tout leur sens 
à l'ancienne religion, pour lui être postérieure. La forme du 
nom anglo-saxon de Vôlund (3) semble plutôt venir du vieil 
allemand que de l'islandais (4); mais les noms se modifiaient 
presque toujours en passant d'un peuple à un autre (S) , 
et Ton ne peut tirer aucune conséquence rationnelle des 
changements qu'une corruption ignorante amenait au ha- 
sard. Les rapports des Anglo-Saxons avec la Scandinavie 
étaient d'ailleurs bien plus suivis; leur langue avait plus d'a- 
nalogie avec son idiome et leur poésie a conservé d'incon- 
testables témoignages de son influence. Un fait particulier 

• T ..:.L. 

(1) Hwœr sint nu bœs wisan (3) Weland. 

Welandes ban , (4) Voyei Grimm, Deutschê Grom- 

]>aes goldsmi]>es, mùttk , 4. II , p. 342. 

j>e ww geo marostr J?> J; tradition «rai noua occupe, 

Bodiu*, p. 162, éd. deRawHnsoo. . Vi,lund ***** et Baudvtld, «ont de- 

(2) Voyez la note 3, p. 362, et la note yenus en «nglo-saxon Wehmd y Nibtd 
4, p. 368. H&adokMi ap. Ceajbeare, p. 24ft* 



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— 375 — 

confirme encore ces probabilités : l'auteur (1) 
fort ancien (2) où il est parlé de Vôlund 
un Danois (3). On ne saurait même douter qu'il ne connût 
le poëme de l'Edda ; les événements sont les mêmes, et plu- 
sieurs expressions sont si étrangères à l'anglo-saxon qu'elles 
ont dû être empruntées à une source islandaise (4). Toutes 
les présomptions paraissent donc se réunir pour faire croire 
que la tradition anglaise était originairement Scandinave. 

vieux monuments français pour que l'on puisse remonter 
à leur source avec quelque certitude ; mais , si l'on s'c 
rapportait à de fortes vraisemblances, 
ment dans le Nord. D'abord, on sait que son nom fut ap- 
porté par les Normands (S), et quoique dans la plus grande 
partie des poëmes où il figure ce ne soit plus qu'un simple 
armurier , que l'on croyait le frère de tous ceux qui avaient 
acquis quelque renommée (6) , plusieurs allusions s'expli- 
quent si naturellement par la version Scandinave , que la 
connaissance en est plus que probable. En France, la civi- 
lisation était antipathique aux travaux du forgeron , elle le 
méprisait lui et son industrie , et un poëme parle de la gloire 
que Galans s'acquit par les armes (7); ce n'était pas une idée 



(1) Deor , probablement jjorr ou 
}?ordr. 

(2) Il se trouve dans un manuscrit 
qui ml donné à la cathédrale d'Oxford 
au milieu du 11 e siècle. 

(3) Ces vers en sont la preuve : 

Sœt ic by me sylfum 
Secgan wille , 

ic hwile waes . 
Heo Dening a scop. 

Ap. Conybeare , p. 242. 

(4) Nede t par exemple, liens, naudir 
dans le VUlundar-qvida , st. XI ; eaûen , 
enceinte , aukiii ; Id. , st. XXXIV. Nous 

ndant dire que cette dernière 



p. 2M , 243. 

(6) Il est frère de Dionises dans le 
Romans du Chevalier au Cygne , de Mu- 
nifîcans et Hanisars dans le Fierabras 
d'Alixandre ; ils s'appellent Magnificans 
et Ainsiax dans le Fierabras en prose 
( Murificas et Àurizans dans le poëme 
provençal, v. 10-28 et 1051); M. G ri mm , 
Deutsche lleldensage, p. 57, a conjec- 
turé que cet Ainsiax était le roi des Mains 
Elberich , ou Alberich. 

(7) Lettres i ot escrites qui dient en romans 
Que Galans le forga , qui par fu si 

vaillant. 



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— 376 — 

française, elle est Scandinave comme la descendance d'une 
fée que lui donne un autre roman (1). A ce dernier fait, à 
la croyance du moyen âge à la méchanceté de tous les êtres 
qui devaient le jour à une puissance supérieure à l'Huma- 
nité, se joignirent la mésestime qu'inspirait la ruse à un peu- 
ple enthousiaste du courage, et l'atrocité de la vengeance de 
Vôlund (2) , et il devint une personnification du mal , une 
créature malfaisante qui n'inspirait que de l'horreur. C'est 
au moins la seule explication plausible que nous connais- 
sions du Gerland ou Garlain dont il est question dans le Ro- 
mans de Garin li Loherenc (3). Ainsi que nous l'avons déjà 
dit, le R s'introduisait quelquefois dans la racine des mots, et 
on le trouve aussi dans la forme danoise du nom de Volund (4). 
Au reste, quelque opinion que l'on ait de cette conjecture , 
l'origine septentrionale de ce Gerland n'en semble pas moins 
incontestable ; dans une vieille histoire islandaise (5) , un 
Nain , forgeron comme les autres , et fort célèbre par son 
astuce et sa méchanceté , s'appelle également Gerlant. 



OGIER LE DANOIS (6). 

Les traditions d'un peuple ne se forment point au hasard j 
les plus fabuleuses s'appuient encpre sur des faits réels; les 



(1) Quant l'espee aDoolin fut forgée 
et esmoulue, et que la mere a Galant eut 
dit ses oraisons dessus , elle la seigna et 
conjura comme celle qui estoit ouvrière 
de faër (enchanter); La Fleur det batail- 
le*, Doolin de Maience, fol. XXIX, éd. 
de 1501. 

(2) La signification de son nom n'y fut 
peut être pas étrangère : il pouvait ve- 
nir de M, caractère, naturel , et cel, 
ruse, astuce; le vieil allemand Wialand, 
trompeur, confirme cette étymologîe. 

(3) Ja fustes-vous du linaige Garlain, 
Et Sus Hardre, qui mourdri son 

parafai, 



Et son signor, et son cousin germain , 
Et son filleul estrangla a ses mains, , 
Et li Diable l'enporterent a plain ? 
Ap. Mone, Teulsche Heldentage , p. 98. 

Il èst fort remarquable que Valant signi- 
fie le Diable en vieil allemand. 

(4) Verlan J et Verlof. 

(5) Samson Fograsago, c. XXXIII. 

(6) Une foule de savants ont recherché 
l'origine de la tradition d'Ogier, mais 
sans mettre dans leurs investigations 
cette critique sévère qui peut seule con- 
duire à des résultats sérieux. Nous cite- 
rons, entre autres, Bartholinus, De Bol- 



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— 377 — 



plus vraies expriment des idées qui n'ont de fondement que 



dans la civilisation et la poésie du pays. Sans ce double ca- 



ractère , elles s'oublieraient bientôt , comme les mille évé- 
nements qui passent chaque jour, et les inventions qui n'ap- 
partiennent qu'à leur auteur, parce que rien de général ne 
s'y rattache. Une tradition ne peut donc se naturaliser chez 
une nation étrangère qu'en subissant des modifications qui 
la lui approprient ; les noms prennent des formes plus en 
harmonie avec les exigences et les habitudes de la langue ; 
la scène des événements est changée, ils se localisent dans 
leur nouvelle patrie , et souvent l'idée première est rem- 
placée par une autre entièrement différente (1). Rien n'est 
ainsi plus difficile que de remonter à la source d'une tradi- 
tion répandue chez plusieurs peuples ; chacun y a ajouté 
des circonstances nouvelles , qui ont profondément modifié 
son sens primitif. A ce titre, il n'en est point dont l'origine 
doive présenter plus d'incertitude que celle d'Ogier le Da- 
nois , car aucune ne fut plus populaire (2) \ aucune ne fut 

gero Dano ; Pasquier, Rechercha , p. Iemagne , et 70 ans après sa mort le 

601 , 605 , 611 , 701 ; Eckard , Origines Moine de Saint-Gall le confondait avec 

Guelphicae, t. I, p. 44; ReifFenberg , son grand-père : Ut ipsi (Nordmanni) 

Nouvelles Archives historiques des Pays- eu ni nuncupare solebant , Martel lus Ca- 

Bas t t. VI, p. 26 ; Panizzi, Bojardo ed rolus; Gesta Caroli , 1. II, c. 22. Selon 

Ariosto , intr. , p. 86; Vedel Simonsen , 17 Reali di Francia , il avait le même 

Udsigt over Nationalhistorens œldste og âge qu'Ogier, et que son aïeul Doolin de 

mœrkeligste Perioder, t. H , cah. u , p. Mayence, d'après II Fiore délia C&valle. 

42 ; Mone , Quellen und Forschungen , ria ; VAnnolied (de 1160 à 1183) va plus 

p. 99, et Anzeiger fur Kunde der teu- loin encore : il ne distiugue plus ses ex- 

schen V orseit , t. V, p. 63. Une analyse ploïls de ceux de César, 

delà tradition française se trouve dans (2) Sa renommée était répandue de 

la Bibliothèque des Romans^. IV, p. 42, fort bonne heure , puisque , dès le temps 

et t. V, p. 7. de Philippe-Auguste, Guillelmus Brito 

(1) Il faut ajouter à toutes ces causes lui comparait les héros dont il voulait le 

de corruption l'ignorance des rhapsodes plus exalter le courage : 





Ap. Galvani , Osservationi sulla poesia Baron , dist Karles . nobile chevalier. 

de' Trnnninri n Q7 li A„ <.•!..« 



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fat adopté* par tm awri grand notrfwre^de nations (1). 

Le joar de sa naissance , le* fées douèrent Ogier des plus 
brillantes qualités; quand il fat entré dans l'adolescence , 
son père , le roi de Danemark , l'etfvoya eri otage à la cour 



<Ne ni a nut qpi en veflle estre premier, 

Ne mes qu'un seul , li bous Danois Ogier. 

Roman* tfJgplant, v.86. 

Cil qui a coup l'actent (sic) , asseur est 4e sa 

fin. 

lieuvre*duRoi Charlemaine, ap. Michel , 
Charlemagne, p. lxx. 

Albericu* Trium Fontium dit de lui dans 

son Chronicon, P. 1, p. 144 : De hoc ca- 
nitur in cantilena quod immensa fecit 
memorabilia. Son histoire* était déjà fort 
populaire dans le 12 e siècle; Adenez lui- 
même nous l'apprend au commencement 
de son roman : _ 

Li rois Adans ne veut pas endurer 
Que li estoire d'Ogier le vassal ber 
Soit corrompue. 

Enfance* Ogier le Daneis» 

On le chantait dans les batailles pour 
exciter le courage des soldats (Guiart, 
Branché» aux royau* Lignage*, 1. 1, v. 
1909), et les; poètes le citeut comme un 
des héros les plus braves et les plus po- 
pulaires du moyen âge ; voyez Notice* 
des Manuscrits, t. V, p. 105; Roquefort, 
De l'Elat de la Poésie françoise,n. 504, 
et Du Cange,ap. Viltehardouin, p. 224. 

(1) On connaît , en français , les En- 
fance* Ogier le Danois , par Adenez, et 
un autre roman, sous le môme titre, par 
Eaymbert de Paris (voyez Y Histoire lit- 
téraire de la France, t. VIII, p. 594); 
il y a dans le British Muséum un poëme 
intitulé Le Livre de Ogeir de Danne— 
marche (Warton, 1. 1, p. 139), qui sem- 
ble différent. Un autre poëme, intitulé 
Visions d'Oger le Danois au royaume de 
féerie, a été publié deux fois sans nom 
d'auteur (en 1542 et en 1548). Le roman 
en prose a été imprimé sans date, en ca- 
ractères gothiques, à une époque assez 
ancienne, puisqu'on connaît une réim- 
pression de 1520. Nous indiquerons, en 
italien , Il Libro del Danese ( Venezia , 
1511), par Girolamo Tromba da Noce— 
ra, et La Morte del Danese (Ferrara , 
1521), par Casio de Narni ; en flamand, 
Oghier van Danemarc, par Jan deClerk; 
en allemand, deux poèmes anonymes 
(ap. Adetong, NaehHchimvon Attdeu- 



téchen Gediehten, 1. 1, p. 28; t. H, p. 

92), qui sont certainement imités : 
Minstrele singen in iren gesang 

Uss dem welsch von wort zu wort , 
Nit gemnseht, als teh es hort. 
Ap. Gervinus, Geschichie der deuischen 
DieMung, %.lï,n. M. 

MM. Hoffmann ( Borae Beîgicae , P. i, 
p. 60) et Mone {Niderl&ndische Lilera— 
tur, p. 39) pensent , sans raison suffi- 
sante , que leurs auteurs n'ont connu les 
originaux que par l'intermédiaire de la 
traduction flamande ; on pourrait même 
conclure le contraire du commentaire 
de Barthias su* le vers de la Philippidè 
que nous t enons de citer : Notas (O gé- 
ras) fabulis gallicanis, etiam in Germa- 
niam translalis; mais nous ne savons 
sur quels témoignages s'appuyait son as- 
sertion. Le roman en prose française fut 
aussi traduit en allemand (en 1571) par 
Ronrad Egenberger von Wertheim ; nous 
ignorons si c'est lui ou quelque autre écri- 
vain qui, suivant Boldvanus (Bibliotheca 
kistorica, p. 254) , s'est servi pour son 
travail de la version danoise*. Elle fut faite 
par Cbristen Pedersen, au commence- 
ment du 1 6« siècle, et vient d'être réimpri- 
mée par Rahbék, Danskog Norsk Natio- 
nalvœrk, 1. 1, cah. H et 10. Il y avait aussi 
une tradition islandaise, OtgeirDanske; 
ap. Nyerup , Om moerskabs Lœsning , 
p. 99. Nous ne- connaissons, ni en Angle- 
terre, ni en Espagne de poëme spécial sur 
Ogier ; mais il figure dans le roman* an- 
glais intitulé Sir (Huel, et il est cité dans 
YHisloria del Conde Fernan Gonxalet, 
qui remonte au moins à la fin du 14" siè- 
cle, et le Romance del Marquée de Jfan- 
tua; ap. Dnran, Romancero de Romem- 
ces caballerescos, P. i, p. 51. Cappidnt 
Stauriensis, prêtre frison , avait aussi écrit 
la vie d'Ogier, d'après Suffridus Pétri, 
De Sertfttoribus Fritiae, décadcVII, c.3. 
Voyez , sur la littérature d'Ogier, Bru- 
net, Manuel du Libraire et Nouvelle* 
Recherche* bibliographique* ; Melzi, JN- 
Miogra/la dei Romanxi d'italia, et Nye- 
rup, Maanednkriftei #rif, mare 1795. 



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— 379 — 

de Charlemagne. Ami des paladins, il repoussa avec eux les 
invasions dës Sarrazins; puis , indigné comme eux des fai- 
blesses et des injustices.de l'Empereur , il prit part à toutes 
leurs révoltes et s'y fit remarquer par son obstination et son 
courage. La fée Morgane , éprise d'amour pour lui , l'enleva 
et le conduisit à Àvallon , où le Roi Artus l'accueillit avec 
empressement, et ils y vivent ensemble dans d'éternels plai- 
sirs. Une fois seulement il l'a quittée ; monté sur le cheVal 
Papillon, il est revenu sur la terre et doit y revenir encore, 
si les dangers de la chrétienté l'exigent. 

Telles sont les circonstances principales de la tradition 

des conjectures qu'elles autorisent, qu'il faut retrouver son 
origine. D'abord , la renommée poétique de Charlemagne 
tient à l'influence réelle qu'il eterça en Europe ; tousses 
paladins doivent leur célébrité à la part qu'ils eurent dans 
les événements de sa vie, et Ogier est étranger , il n'est mêlé 
qu'accidentellement à son histoire, et quel que soit son cou- 
rage, il n'y paraît jamais qu'en seconde ligne, pour une 
cause qui n'est pas la sienne. Ses aventures sont d'ailleurs 
trop merveilleuses pour avoir une base historique \ elles 
sont trop peu liées au cycle de Charlemagne pour lui devoir 
leur naissance , et il en est lui-même trop indépendant. On 
le rattachait également aux cycles de Thêodoric (1) et d' Ar- 
tus .(2); on en faisait le héros d'un de ces romans fantasti- 
ques dont la scène se passait en Orient (3) ou d'une pieuse 
expédition en Palestine (4) , et la plupart des événements de 

. «ytfîpytM fewfcf. « <C[ ' nt pigilnjri f^gp »#M (4tr 

(1) Dietrich von Bern : c'est le pivot sé par le soudan de Tabarie; il se bat 
du cycle germanique ; voyez, sur sa liai- avec le roi de Babylone dans le Saga af 
son avec Ogier, Diderik og Olger Dan- Karla Magnuses ok Koppum hans ( Wan- 
ske; ap. Danske Viser fra Middelalde- ley, ap. Hickes, Thésaurus , t. III * p. 
ren, t. I, p. 55. 514), et Montevilla a raconté ses aven- 

(2) Voyez Van der Hagen et Buscbing, tures dans l'Inde; voyez le Muséum fur 
LUerarischer Grundriss xur Getchi- Mtdeutsche LUteratur , t. I, ç. 270- 
chte der deutsche Poésie, p. 118. 276, et le roman en prose française. 

(3) Dan» le Sir Otuel, Ogier est bleg- (4) Roleyinck, Fasciculus Temporum, 



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— 380 — 

sa vie expriment des idées entièrement étrangères aux to- 
raans cariovingiens. Si on lui a donné un rôle dans les que- 
relles de Charlemagne avec ses grands vassaux , c'est que 
la poésie aspife fatalemènt à une utopie ; fc'e$t qu'elle pro- 
teste toujours au nom d'une idée contré le fait f qu'elle est 
nécessairement du parti de la révolte, et que , {>ar son indé- 
pendance de l'Empereur, Ogier pouvait se faire le ch^m- 
piôn des droits de la. féodalité sans, encourir le reprbche de 

félonie. 

On reconnaît tout d'abord de grandes ressemblances entre 
cette tradition et le Chant de Helgi (1) , et un examen at- 
tentif les rend encore plus évidentes et plus significatives. 
Le nom est le même ; le L se perdait souvent en passant en 
français (2)-, et il. s'est conservé dans les noms islandais et 
danois d'Ogier (3); plusieurs écrivains latins l'appellent 
Holgerus (4), et, ce qui donne beaucoup de force à cette 
conjecture , Helgi était un nom fort commun en Scâûdina- 



siècle VI ; Nauclenns (Jean Vergen), Ms- Quem gens illa cahens prisea vocat nuhc * 

tnorabiliumorrmifœlaiii Comment arii r • •Os%enin. 

t. II, c. 28:Pantaleon, Protographia. Metellus Monachus , Quirinalia ; jm> 

Heroum lotius-Germaniae, P. 11, p. 43; gamshis, gckonû anUquae fomus U\, 

^d r [ffu,p Q iTT, DeScriptoriàu, Frùiae] Pmi, P . 134, éd. dqBasnage. 

déc. VI, c. 2. Dans le roman en prose * (3)(Nyenip, Ommoerskabslœsning, p. 

française, les Templiers sont môme re- 99 î Danske jimr 9 t. I, p. 4,* 33, 49, fit 

, présentés sous les plus odieuses couleurs. Rahbek, Dqnskjog Jforsk Nationaltœrjtf 

(1) Voyez ci-dessus, p. 142. t.I,passim. 

• (2) Alfeeric ou Elberic est devenu 0- . (4) Là dissertation de Barlbolinys est 

béron ; lynce, once ; etc. D'ailleurs, le intitulée De Holgero Dano ; Sadolinus a 

L se changeait quelquefois en R , et les dit, dans son Epigrammata de Régibus 

Espagnols disaient Urgel ; il devenait fianiae : 

fort souvent un I, et on peut l'avoir Doctiloquis Gallis Olgerus dicitur idem, 

transposé avec le G, Ogier, Son nom De quo tu t Lectoiygallica scripia leges. 

s'écrivait quelquefoisavec deux G (ou J), et on ) it dans des ve fort anci cilés 

comme en ,lalien : dans sa dissertation, p. 183 : • 

TutestduCliarlequantqueOggerdespent. * Gloria Danorum 

Proverbe* de Fraunce; ap. Fr. Michel , Daciaeque decus, 

Charlemagne, p. 1U. Progenies regum , 

. ( voyez aussi le Chronieon Moisiacense ; , Dacus Ho, geru8. 

ap. Pertz, Mon. Ger. Ht st., t. I, p. 295) Le Chronieon Sancti Martini Colonien- 

' et nous sarons que , dans le 12* siècle, sis écrit aussi son nom avec un L , Of— 

la forme de son nom avait déjà subi gerus; ap. Pertz, Monument» 9 t. Il, 

plusieurs modifications : p. 214. 



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— 381 — 

, et quoique celui d'Opter ne s'y rencontre jamais (2), 
. ile de Normands sont appelés Ogerus dans les premiers 
temps de leur établissement en France (3). La popularité 
dont la tradition d'Ogier jouissait en Danemark, pendant le 
moyen âge , semble indiquer qu'elle y était nationale (4), et 
son surnom ne permet pas de conserver le moindre doute sur 
son origine (S). Vainement s'est-on efforcé de lui trouver 



(1) On le trouve dans presque tous lés 
saga ; voyez le Landnamabok, table des 
noms d'homme , p. 457 et 458. Il y a 
aussi dans le Snorra-Edda , fab. LXV, 
un roi Holgi , qui donna son nom à la 
Halogîe, une province de Norvège. 

(2) Il y a cependant dans le Landna- 
mabok, p. 356, un Ogur qui y ressem- 
ble beaucoup, et le nom à'Oddgeir n'é- 
tait pas non plus inconnu des anciens 
Scandinaves ; /d., p. 58. 

(3) Dans le catalogue des nobles qui 
reçurent directement des domaines de 
Guillaume le Conquérant (ap. Hisloriae 
Normannorum Scriptores antiqui, à la 
fin), il y a un «Ogerus Jîrito et un Ogerus 
filius Ungemar. Au .reste, on le trouve 
aussi avant leur établissement; voye* 
Chronicon Fontanellense » .an . 841 et 
850; GalUa Christiana, t. IJ, col. 665; 
t. IV, col. 231 ; t. XII, col. 381, et ap. 
Pertz , Monument*, t. II, p. 124, 153, 
600 ; etc. Il ne serait même'p'a'simpossi- 
ble qu'une nouvelle corruption de son 
nom en eût fait Olivier, où le L s'est 
conservé ;*au raoins les romanciers, n'en 
parlent-ils qu'assez* tardj et Auda/fem- 
me de Roland, qui, d'après la tradition, 
est sœur d'Olivier (elle dit à Charleraa- 
gne, dans le Romans de RonceyaUX : * 

DroizEmpereres. par les Sains Deu, merci ! 
Car me montrez le cors de mQn.ami 
Et d'Olivier, mon frère , le hardi. 
De Renero Oliverus et Aida nati sunt^ 
Albericus Trium Fontium , Chronicon , 
P. I, p-115; voyez aussi la Chanson de 
Roland r \e Homans de Guiteclin de Sais- 
sùigne; etc.), est la soeur d'Ogier dans 
TépUaphe gravée sur son tombeau-, dans 
l'église Saint-Faron de Meaux. Il y dit 
Roland 



e conjugîumlibi do . Rolande 
nque raei socialis fc * 
îbillon , Actq Se 



ororfs, 




Âuda était d'ailleurs un nom Scandina- 
ve (Landnamabok, P. u , c. 9, 15, Vilki- 
nasaga , c. 52 et*91); mais il était aussi 
connu des Franks , puisque Lazius et 
Bruschius ont décrit le tombeau â'Âda , 
aneilla Christt, soror Caroli Magni. 

(4) Nous avons déjà cité trois vieux 
chants, et le peuple conservait aussi plu- 
sieurs traditions en prose; ap. Thiele, 
Danske Folkesagn, 1. 1, p. 23 et 168. 

(5) Il est souvent appelé Dacus; mais 
on sait que ce nom signifiait Danois 
dans les écrivains du moyeu âge, et peut- 
être aussi dans l'antiquité , car, dans le 
livre second de sa G.èographie, Ptolémée 
fait habiter aux Aayxwvî? le sud de 
la Scandinavie : nous en citerons seule- 
ment quelques preuves. Northraanni pré- 
cédentes de Scanzia insula, quae Nortb- 
vega dicitur, in qua habitant Gothi el 
Huni atque Daci ; Gesta Normannorum 
in Franc ia t a p. Du Chesue, HisL Norm. 
Scriptores, p. T. Dans le second livre 
dô Dudon,les députés des Normands di- 
sent aux Français : Dam* sumus, Dacia 
adveçti. Alberîcus dit , dans sa Chroni- 
que (P. i., p. 114) : Isla -vero antiqua 
No r ma nia ultra Daciam versus Norvve- 
glam sita est. Polydore Virgile appelfo 
Rollôn homb Dacus, el la même expres- 
sion se trouve dans son épitaphe ; 

Ducentem fortes regem multasque cohortes 
* Devicit Daciae congrediens acte. * 

- Ordericus Vitalis; ap. Du Chesne, p. K6T, 
Les rois du Danemark s'intitulaient rois 
dès Dacés; Stephanius, Notae ad Saxo- 
non, p. 27 ; Suhm , KritUk Historié; 
t. I, p, l^O; voyez aussi Pertz» Monu-* 
menta, t. I , p. 552, et Dudo, ap. Du 
Chesne, p. 65, 64, 76* 412], etc. Da- 
nois se dit encore maintenant 4amCKÏH 
en russe, et Dach en lapon; Rask, Lap- 
pisk Spràglœre, p. 66. Cette confusion 
doit se rattacher à quelque traditioft po- 



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— 382 — 

une-aatre explication (i), les tentative» son t restées bussi ian- 
tMes qnç celles qui ont vont» le rattacher à l'hfetoiré réeHe 
du Danemark (2). Toût indique ^u'ûgier eôfc un personnage 



pulaire, car on. Ut dams FazeUus, De 

ïiû Siculis, 1. VI, c. 2 : Hodie peritiDa- 
niam, taïgas Daeiam appeïlaat. 

(2) Suivant Eck'ard (Franeia Orien- 
tait, t. I, p. 632), il tiendrait do frank 
Degen, qui se disait en saxon Thaegn 
et Than, dont on aurait, fait Thanus et 
plus tard Danus; mais cette conjecture 
ne. repose sur aucune autre raison qu'une 
certaine ressemblance de lettres que 
produit fort souvent le hasard. Le saxon, 
que Ton ne parlait pas en France, où fut 
certainement le centre de la nouvelle tra- 
dition d'Ogier-, ne pouvait modifier son 
surnom, et nous avons vu qu'on l'appe- 
lait Dacut aussi souvent que Danus. 
L'explication de 17 Reali di Franeia 
est encore moins admissible. In questo 
tempo venue una lettera*nella corte di 
Carlo , mandata d'Àfrica ad Uggieri ; la 
quale moHo lo biasimava perché egU si 
era battezzato, e in certe parti diceva : 
Uggieri, lu es damnés de l'aima ; cioè 
tu sel dannatodeir* anima. Diqueste pa- 
role, Uggieri se .ne rideva e mostro la 
lettera a Carlo, e mottegiando uno dice- 
va ail' altro : Tu es damnés ; e per 
questo, qtfando il Papa battezzô. Uggieri, 
©Çli voile esser chiamato Danese, ma la 
ptù parte lo çqjara.avji Danese Uggieri) 
è non gli mancô mai questo nome; I. VJ y 
C; 49. Quand on consentirait à croire 
qu'un Africain écrivait en roman ,* ou 
serait arrêté par une contradiction' évi- 
dente : la lettré qui lui disait :'Tu et 
damné t y parte qu'il S'était fait baptiser, 
lui aurait fait prendre à son baptême le- 
nom de Danese. Le comte de Tressan a 
prétendu {OEuvres, t. VHI, p. 48) qu'on 
appelait Ogier, le- Danois, parce qu'il a- ' 
Tait corfqufs le Danemark ; c'est un sou-' 
Tenir de l'hUtoi're romaine, mais une 
conquête aussi imaginaire Saurait du 
exercer d'influence sur une tradition eu- 
ropéenne, et Ogier avait reçu son sur- 
nom bien avant, qu'elle fût inventée. 

(2) 'Ogier est déjà appelé Dàniae dux 
dans le Chfonica* Saneii Martini; ap. 
PertL A. IL p. 214. Il est dux de Dane- . 
inarche dm&\fÇharUmagnet s V. 51 9, et' 
roi. des Da ces dans une foule* d'histo- 
riens: j AlbejiçuaÎJiflUJ Pentium, Chro* 



nicon , P. i, p. HA; Yinpentius BeUova- 
censis, Spéculum Historïale, * I. XXIV, 
c. 15 ; Furnerius, Annales Frisieae.i. IV; 
Sabellicus, Enneades ab orbe conditae, 
1. VIII, p. 589. On a même voulu le re- 
trouver dans l'histoire : c'est Hemin?, 
d'après Hvitfeld, ï)anmarckis Rigis 
Krônnickey t. I , et Olaus , suivant Sa- 
dolinus et Saxp Grammaticus , L IX. 
D'autres le font seulement du sang 
royal, 

H$o del buen rey de Dada, 
Romance del Marqué» de Mfantna, y. 95, 

et lui donnent pour père Gorm , roi du 
Jutlaud (Munter , Geschichle der Kinfuh- 
rung des Chrislenthums , t. I, p. 257), 
probablement le Gormund qui infesta 
l'Angleterre pendant le 9* siècle et fut 
vaincu et converti par Alfred (ap. Rit- 
son, Dissertation on Romance , p. 25) ; 
ou Goltfried , roi de Danemark (Suhni, 
Kritisk Historié, i. IU, p.. 587, et YHi- 
itoria de la régna Sebilla , ap. Fer. 
Wolf, Ueber die alt-franzësischen Bel- 
dengedicht, p. 152), le même sans douta 
que feGioffredo que lui denue pour père 
// Fiore délia Cavalleria, et le Gau- 
frois du roman de Raymbert. H est pro- 
bable- que • ee Geoffroy ou Godefroid est * 

* celui qui .remporta des succès sur Char- 
lemagne, et dont les enfants furent exi- 
lés (Einhard, Annales, ad annum 827; 
ap..Pert2, L II; p. 450). Un autre Gode- 
froid est aussi fort mêlé à notre histoire ; 
mais il est -bien postérieur, puisqu'il ra- 
vageait-la France en «86; Annales Ve- 
daslinae,' ad hune annum. J/I Reali di 
Franeia lui donne pour père Gûalfa— 

* driano, roideGétulie et ( de Sarats;mais 
cela .tient certainement à une méprise 
de l'écrivain» L'/f Fiore délia Cavalier** 
fait son nèrerôi de Danemark; et de 
Mauritanie (ap. Ferrario, Steriàjed Anav 
listdegli antichi romanii di Cavofr» 
leria, *. III, p. 295), ét S y avait éVidem-' 
ment deux Mauritanies , puisqu'il- àp-r 
pelle Carabeu, rfrjdi Tunisi e di Bfaurv* 
tania ; I6idem t p. 295, Voilà sans doute 
pourquoi on surnommait aussi Ogier l'A* 
frreain ; mais nous ne savons a quoi rat- 
tacher TorigtnVastfti'ïïue-que lai donne 



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— 383 — 



poétique et que son invention n'appartient pas à la France (1). 

Comme lui, Helgi«st doué à sa naissance (2), et l'éclat de 
sa bravoure (3) le rend digne de l'amour d'une Valkyrie (4); 



le Fierabras en prose : Oger le Danois, 
de Asie, p. 24, éd. de Lyon. S'il fallait 
croire Ogier un personnage entièrement 
historique , nous le prendrions plutôt, 
avec Pantaléon et Stéphanius, pour un 
Roi de mer. Voyez, sur les royâulés du 
moyen âge , Thierry, Lettres sur l'His- 
toire de France, let. VII. 

(1) Dans la plupart des romans il ne 
figure point par-mi les pairs , non plus 
que Gannelonde Mayence et Naymes de 
Bavière; Marineus Siculùs (Obra de las 
cosas mémorables de Espana, 1. IX) l'ap- 
pelle Norman d in us (trad. la t. ap. Schot- 
tus, flispania illustrala, t. I), Les an- 
ciens romans disent qu'il était né outre T 
mer (Romans de Gaydon ,• v. 7 ) , et on 
lisait sur son épée, qui était conservée a 
Meàux : DeGothis; ap. Mabillon, An- 
nales^ Ord. S. Benedicti, 1. XXVII. Ce 
n'était pas d'ailleurs le seul Danois que 
les poêles Gssent vivre à la* cour de Char^ 
lemagne; Le Lieuvres du roi Charte- 
maine cite aussi Gyeffroy de Dan ne- 
marche ; ap. Fr. Michel, Ckarlemagne , 

p. LXXVIt. 

(2) Helga-qvida /, st. VI; Helga- 
qvidall, gt. II-V : Celle nuict que l'en- 
fant fut né , les damoiselles du chasteaù 
Je mirent en- une chambre a part. Et a 
l'heure de minuicl, vindrent en la cham* 
bre ou estoit l'.onfatii six belles dames 
richement habillées, lesquelles on nom- 
me faées; Roman d' Oger. le Dannoys , 
prologuev Tutto era pronto pel baltesi- 
mb del fanciu.Uo; quando improvisa- 
meute apparse nella caméra sei dame di 
sorprendente belleza ; Il Fiore delta Ca- 
vâlleria. . • 

.(3) Helgî domina les autres héros, 
comme' le frêne au magnifique feuillage 
domine la ronce ; voyez ci dessus, p. 1 17. 
La prima di esse (dame) lo prese fra le 
breccia, lo baciô, gli mise la mano sul 
cûore, e gli disse : io ti dbuo che ahbi 
ad esse re il più ardito cavalière del tuo 
tempo ; Il Fiore delta Cavalleria , an. 
Ferrario, t. III, p. 284. Gloriande dit 
dans le prologue du roman français : Je 
te J " 
a 




que tu soys le pins hardi chevalier qui 
soit durant ton vivant. 

(4) Les Valkyries ont probablement 
exercé -quelque influence £ur les fées du 
moyen âge. On les appela Fata, proba- 
blement de fatum; c'est le nom des 
Parques dans une médaille de Dioclétien 
(ap. Keightley, Taies and popular. Fie— 
lions, p. 540). Mos erat antiquis super 
fgturis liberoruin evcntibus Parcarura 
oracula consul tare , dit Saxo Gramma— 
tiens , p. 112. Un écrivain français du 
14 e siècle n'est pas moins significatif : 
Les fees ce estoient deables qui disoient 
que les çens estoient destinez et faes les 
uns a bien, les autres a mal, selon le 

cours du ciel ou de nature quar fee, 

selon le latin , vaut autant comme desti- 
née, fatatrices vocabantur (ap. Le Roux 
de Liocy, Livre des Légendes , p. 240), 
et un passage de Procope (De Belto Go- 
trhicoy 1. 1, p. 575, éd. du Louvre) est po- 
sitif : t« rptu <j>ocra ; ovt&j yap Pw- 
[LOLtoL tuç poipaç vsvofuzafTi xa^Eiv ; 
voyez aussi le dictionnaire de Schneller, 
s. v. Fata (nous devons cependant recon- 
naître que l'on trouve Fatuae, dans les 
anciens auteurs , avec une signification 
entièrement différente : Qui Faunos, qui 
Fatuas, civitatumque Getiios... reveren- 
tur ; Arndbius , Àdversus Génies, il I). 
Voilà sans doute pourquoi on les voit si 
souvent figurer trois ensemble; le Tre 
Fate, Pentamerone, jour III, c. 10 ; Mac- 
beth, ac t. I, se. i et in ; Nibelunge Not, 
st. 1475-148&; Romans de Brun de la 
Montaigne, Ms. du Roi, n° 79894, fol. 
21; Saxo Gram., loc. cit. ; etc. Mais, 
comme nous l'avons déjà dit, p. 87, les 
prophètesses Scandinaves ne se bornaient 
pas à prédire l'avenir; pour se faire, 
mieux accueillir des parents , elles ne 
présageaient que d'heureux événements ; 
elles parurent douer l'enfant, et l'on 
croyait que tous, leurs dons se réali- 
saient. Gredidisti q.uod quidam credere 
soient, ut illae, quae a vulgo Parcae 
vocantur (c'est encore 




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— 384 — 

tons deux ite sôrit accueilli a1rec;empressemeiit flans l'au- 
tre monde (1) ,* èt reviennent à cheval sur la terre (2). La 
croyance qu'Ogier reviendrait défendre la chrétienté , si ses 
dangers l'exigeaient, tient sans. doute aux dogmes de la 
religion Scandinave sur les Einheriar (3), et il est im- 
possible de né pas reconnaître le ValhaUa dans nie d'Aval- 
lôn..LaTessemBlançe dés noms est une des moindres rai- 



facere quod. creduritiir , id estr dura ali— 

Jais homo nascitufyettuuc valeant illum 
esignaré ad hoc quod velint?Borchard 
(mort en 1024); ap. Grïmm, Deutsche 
Mythologie, app., p.xxxviit. Utte prenvç* 
remarquable de la croyance à.laioute- 

{missance de leurs paroles se trouve dans 
e Grotta-saunjgr, une des plus vieilles 
poésies islandaises; ap. Illustrations of 
Northern Anliquiliés, p. 437. Un pas- 
sage emprunté à un roman que nous au- 
rons, occasion de citer bien plusieurs 
fois, parce que les souvenirs Scandina- 
ves y sont^lùs. apparents que dans les 
..autres, confirmera tout ce que nous ve- 
nons de dire.» 

A«è (ermine'que li ènfes fu nei, "• 
Filz Mailtefer, dont vous oy ayez , # 
Cpustumeravoiént les'gens, "par. ventes; 
Et en Provenoe et en autres régnez*, •.* • 
Tables metoient et sièges orderiez , 
Et sus la table . iij . blans pains buletez , 
. Iij . poz de vin et ,iij . henas dé tes -, 
Et par encoate iert4t-enfes posez. 

. lii . fees vinrent por l'enfant revider. 

Puis sont assises a la table, au souper,. 
Assez troverent pain et char et vin cler. 
Quant ont maineie , si prisrent a parler j . 
IMst' l'une a Vautre : Il nous convient doner 
A cëst enfant èt bel. don-prêsenter . 

Guillaume au Çor Net; ap. Le Rou* de 
.'. . Lincy.,.£M>re des Légendes , p. 287. 
H nous semble aussi que les différentes 
significations des Valkyries, gue l'onre- 

. gardait tantôt comme des êtres supé- 
rieurs à l'Humanité , tantôt comme de 

. .simples femmes soumises à toutes les 
passions des autres , ne sont pas restées 
étrangères aux croyances sur? les amours 
des. fées pour de simples «Urtels. I<es 
dictes faes se mettent en fourme de très 
belles femmes, et en ont plusieurs hort-. 
mes prises pour mèiïliers ; Jean cTÂrras, 
Romans a\e Mélusine, %». du Roi ,n° 



7555, fol. 2, recto; -voyez Je Romans de 
Parfenay (Melusine, en vers, cité par 
Du Cange,. Qloss. t, lit* col. 3031, le Lais 
de Laiival, Je Lait de Gfaelent, le Ro- 
mans de Parfonopeus de Blois, la tra- 
dition espagnole de la fée-Pied-de-Bicbe 
avec D. Diego Lopez , etc. ; nous devons 
dire cependant qu'un fait .semblable se 
trouve danS l'Histoire dePeri-tBanou des 
'Mille et une Jlaiis. 

• (1) Odin offre à Helgide partager 
l'empire du ValhaUa avec lui dans une 
interpellation du Helga-qeida; III , -el 
Artus, le souverain d' A vallon , n'ac- 
cueille pas moins bien Ogier dans les 
romans français ; sa sflfcur, |a fée Hpr— 
gane, était môme la. maîtresse d Ogier, 
qui- se trouvait ainsi son beau-frère. 

(2) Vôyez ,• sur le retour de -Helgi, ci- 

• dessus, p. £i 18. _ •• „ , 

(3) Les Einheriar étaient, arqii que 
.'nous l'avons déjà dit, des héros que les 
. Ases admettaient dans le ciel pour qu'ils 

-les ■ aidassent à' repousser Tes. Géants; 
.voyez- le Snorra-Bâda, p. 72. Qn croyait 
ou'iis intervenaient aussi 'quelquefois 
dans les combats. des hommes; Grim* 
nis-m'al, st. h. C'est lfc certainement 
1 origine de* la croyance du retour d'Çk 
gier (voyez* se» romans; le Morganf- 

• Maggiore, c. 'XXVHJ.; Ihiéfo,.' Dansée 
Folksagn, t.4, p. 23, 468), de Siegfried 
(Sigurth,* np. Philander -Vdn Sittewald 
(fooschetosch) Gescfrichte, p. *32)., de 
Charlemagne (àp. M on in , JTissertdtion 
sur It Roman de Roncevaux^j* 73V de 
Frédéric Barberousseiap.Thôms, sxajfk 
ând Légendt ofGfirmany et Kornraafip, 

.De.MirdimlisjMortuorum , p. 122),. dés 
' trois "libérateurs delà Suisse (ap. Grimai, 
'Deutsche Sa'gen , \: 1 , pi 464 , traduction 
française) > et d'Artue ( ap, Holinshe*, 
. I. V, c. 14 ; Pètrùs Blesensis r Ejei€tvléé, 
hVll , tioticestle* Manuscrits t.* VIII, 



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— 385 — 

sons (1). Leurs toits sont également couverts d'or (2) et sur- 
montés d'un aigle (3); tous deux sont distincts du ciel et 
divisés en habitations différentes (4). Les morts entraient 
seuls dans le Valhalla; l'île d'Àvallon était l'ancienne sé- 
pulture des rois bretons (5), et on la croyait éloignée de la 
terre des vivants (6) et habitée par des morts (7). Celui-ci 
ne s'ouvrait que pour les élus de la religion Scandinave , 
celle-là s'appelait aussi Mont-Salvaez (8) ; l'un était la de- 
meure des Dieux, et l'autre celle des puissances supérieures 
à l'Humanité (9); 



p. 306) ; on avait même gravé surdon * 
tombeau : 

Bic jacet Arturus, rex quondam , rexque 
futurus. 

Peut-être le géant Einbeer (ap. Aventin, 
Bairische Chronik, p. 283), que les en- 
nemis prenaient pour le Diable en per- 
sonne, doit-il son nom moins à sa signi- 
fication ( une armée) qu'au souvenir des 
Einberiar. Il ne serait cependant pas 
impossible que la tradition classique ait 
eu quelque part dans ces idées ; le peu- 
ple d'Athènes ne croyait pas non plus à 
la mort d Harmodius ; voyez la scolie de 
sa chanson, ap. Athenaeus, Deipnoso- 
phittae, 1. XV, c. 15. 

(1) Voyez ci-dessus, p. 101. 

(2) Glads-heimr heitir enn fimti, 
]>ars hin gullbiarta > 

Valhaull vid of ]>rumir. 

Grimnis-mal , st. VIII , v. t. 
Ades reluit corn fournaise embrasée; 

Ni avoit pierre ne fust a or fondée; 

La couverture m a or tregetee. 
Romans de Guillaume au Cor Nés , ap. 
Le Roux de Lincy, Livre des Légendes , 
p. 348. 

(3) Ok drupir aura yfîr. 

Grimnis-mal, st. î, v. 6. 

Sus . j . pomnel fu l'aygle d'or fermée. 
Romans de Guillaume, loc. cit. 

(4) Le ]>rudheimr, l'Y-dalir, le Vala- 
skialf, etc.; Grimnis-mal, st. IV, V, 
VI, etc. : 

A A vallon , nostre cite vaillant, 



Et se il veut , portons F encore avant 
EnrOdierne, la fort cite manant, 
Ou se il veut , enquore plus avant, 
Si qu'en la cit Loquiferne la grant. 
Romans de Guillaume, loc. cit. 

(5) Qlàstonbury, à deux lieues de 
Wells, dans le Sommersetsbire. 

(6) Cent lieues est outre la mer qui fent, 
dit le même roman , et dans un autre 
manuscrit , 

Cent Hues est outre l'arbre qui fant. 

Od li s'en vait en Avalon, 

E nus n'en oi plus parler. 

Lais de Lanval, v. 638. . 
La fée qui conduit Thomas le Rimeur 
dans le pays des fées lui dit : 

' Tak thy levé , Thomas, at sone , and 
mone, 

At gresse , and at evwy tre , 
Thfs twelmonth sali you with me gone, 
Medyl erth you sali not se. 
Romance of Thomas the Rymer, ap. Scott, 
Minslrelsy, t. III , p. 183. 

(7) Je suis Artus dont on a tant parle , 
Renoart frere , ce sont la gent fae, 
Qui sont du siècle venus et trespasse. 

Romans de Guillaume au Cor Nés. 
.... Folke that were thidder ybronght 
And thought dead and were nought, 

dit le Romance of King Or/îeo, et on voit 
ailleursquele royaume de féerie était là, 
Where living land waslefl behind. 

(8) Dans le Lohengrin; il s'appelle en 
provençal Monlsalvat. 

(9) La gent faee est ilueques manant. 

Laiens converse la'gent qui ert faee. 
Romans de Guillaume au Cor Nés. 

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— 386 — 

servé à Odîn (1), et une partie d'Àvallon s'appelait Odierne, 
qui signifie en islandais le foyer d'Odin (2). C'est Artus qui en 
fait les honneurs (3) , et on voit aussi des Einherianreeevoir 
les guerriers dans le Valhalla (4). Les héros s'y battaient 
ensemble (3) , leurs blessures y étaient merveilleusement 
guéries (6), et aussitôt son arrivée à Àvallon , Renaut se bat 
avec Kapalu (7) dont le nom vient certainement de l'islandais 
Kappi, héros, et les murailles sont bâties de pierres dont le 
simple contact guérit toutes les blessures (8). A ces analo- 
gies, trop nombreuses pour ne pas être des imitations , se 
joint un autre fait qu'on attribuerait difficilement au ha- 
sard: Artus est conduit à Avallon par The Quene of North 
galys (9); on n'y arrivait ainsi que sur un vaisseau du Nord* 
et c'est une indication de son origine qui nous paraît irré- 
cusable : un des caractères de la poésie populaire est d'ex- 
primer les idées par des faits, et les faits par des métaphores. 

La tradition d'Ogier nous semble ainsi venir primitive- 
ment du Nord; mais elle ne put acquérir une aussi grande 
popularité en" France sans se rattacher à l'histoire (10) , et 
Ton ne doit point s'étonner d'y trouver , mêlés à l'ancienne 
fable , les souvenirs d'une foule d'événements réels (11)* 



(1) 0]>instun, Vaf\rudnii mal , st. 
XLI, v. 2 ; Grimuit-mal , si. IX et X. 

(2) Âm, foyer, habitation ; le même 
mot se retrouve dans Loguifeme (voyez 
note 2, p. 283), l'habitation de Loki. 

(3) Le roy Artns est contre lai aie. 

Romans de Guillaume au Cor Net. 

(4) Dans VEirik-drapa , Sigmund et 
Sinfiotli reçoivent Eirik dans le Valhal- 
la; ap. Muller, Sagabibliothek , t. II, 
jy. 575. 

(5) H auggvaz hveriànn dag. 

Fafyrudnit-mal, st. XLI, v. 3. 

(6) Vaf\rudnit-mal, st. XLI ; Snor- 
ra-Edda, fab. XXXV. 

(7) Romant dé Guillaume au Cor 
Net ; ap. Le Roux de Lincy, p. 251 255. 

($) Li mur en sont d'une granl pierre lee, 
Il n'est nus hons , tant ait la char 

navrée, 



Si cele pierre pooist fere adesee, 
Qu'ele ne fust tout maintenant: sanee. 
Bornant de Guillaume au, Cor Net. 

(9) Dans le Morte Arthur, de CaUon. 

(10) Ogier eut Meurvin de la fée Mor- 
gaue ; Meurvin fut père d'Oriant. Hélias, 
fils d'Oriant , a été chanté par les poètes 
sous le nom du Chevalier du Cygne , et 
Ida, fille d'Hélias, épousa Enstache, 
comte de Boulogne, et fut mère de Go- 
defroid de Bouillon. 

(11) M. W. Grimm est allé lui-même 
beaucoup trop loin, en disant , Ruolan- 
det Liet , p.cxix : Geht Monta ta weit 
wenn er bei Ogier nn4 Olivier Znsam- 
menhang mit gescbichtlichen Personen 
nachzuweisen sueht. Il y a, dans l'expli- 
cation de la poésie comme dans celle de 
la mythologie, une lutte entre le mythe et 
l'histoire ; la vérité nous semble dans leur 
conciliation , dans l'expression de l'idée 
par an fait approprié à si destination. 



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— 387 — 

Ogier est dans les roiwws a» des adversaires tes plus <dto* 
gereux de Char lemaçne , et bous savons qu'un de ses guet* 
riers , nommé Ogerius (1), se retira à ta cour de Deôderiii9 r 
avec la veuve et les enfants de €arfona», et prit une part 
activa à la guerre des LomBards avec les Franks, C'est bien» 
TOgier des romans, car Raymbert fait marcher m héro$ 
à la tète des soldats de Desijer, roi des Lombards*, omttiemm 
ancien Empereur (2f). Il délivre Rome du jo4»g (tes païens (3), 
et dans on poëme de Metellus, qui vivait vers 1160, Ocea» 
rius , l'Ogier des romanciers (4) i en chasse les Barbares (S)* 
Les romans nous disent qne sa tante (matertera) avait 
épousé le roi des Bavarois (6), et l'Occarius que nous citions 
tout à l'heure était de haute famille , Bourguignon par son 
père et Bavarois par sa mère (7). Le fils d'Ogier est tué par 
un des enfants de Cbarïemagne , irrité d'avoir été battu 
aux échecs (8), et l'histoire raconte que pour le même 

(1) Otgarius on Autkârius. Karloma- piscopus, et quintus Leodiensis, fait yir 
nus... defunctus est Salmontraco ; uxor n obi lis, fifius régi» Ba variée. BU ter état 
eius cum duobus filiis et Otgario mar- matertera Ogeri, ducis de Dauamarchia ; 
chioue ad Desiderium regem, pat rem Chronicum magnum Bel gicum^^. Pon- 
sniim, confagil; Ânnale$ Lobienset , aj*. toppidanus, Qesta et Vesligia Danvr%m> 
Pertz, t. II, p. 195; voyez aussi CAro~ t. I, p. 548. 

nieon Meissiacense, a p. Pertz, t. I, p. (7) Extiteruat duo fratres Dobilissimi, 

295; Monacfaus Sangallensi», G esta Ca- Principes Noricorara , Alfeertus et Oc— 

rolt, ap Pertz , t. Il, p. 759 ; Albericus karius, 'alto sanguine progeniti , paire 

Triufli Foniium, Chronicon, P. i, p. 107, Burgundi et inatre Bavari; Fragmen- 

et Mabillon , Annale g OrdùsAs &. Ben,, lum (anonyme), ap. Campus, t. IV, p. 

UII, p. 221. 751, éd. de Basnage. 

(2) Dan son Romans de$ Enfance* (g) Ceïe nutt ra Baudoin ieftg«ntfre) 
Ogier, B. R., n«* 2709-7608 , * 1 fonds Li plus beaux effes de la crestiente , 
de La VaUtère, n° 78. ^it a Laon Tu au I»emn lue , 

Ï;. X " el * n ? ; e8 i môm ? ,0 J; tolé J : Ou'eo deux les yeulx li feist vouler. 

Histoire d'Ogter le Dannots, Dm de ffa* rafeati en (sic) paiement liste. 

Bannemarcke, qui fui l'un des doute Rartn&ert, Romans des Enfances Ogier, 

Fers de France ; lequel , avec le secoure Ws. B. R. , fonds de La Vàffiére , n 8 78 , 

et ayde du roy Charlemaigne, chassa le* ï>* *7« Ws, verso , col. B , r. 15. 

payent hors de Borne et remit le Pape Carlotto amava il giuco derô s***-! 

en son siège. chi, e Baldotino (le fils <POgi»r), cbe lo 

C4)QuemgensiHaeaneiispriscaToeatnano per «ccelenza, facera sovente se- 

Osigerunu colw usa partit*. Un giorno che Garlot- 

Çuirinalia.ao.C^mu^Zectienis Jn^i^ lo era vivamente adirato per aver per-» 

Tomus lit ,V.u. duto tre partit©, Baldovino fece uu le- 

(5) Ibidem. gter sorriso. NeMo stesso punto Carlotto 

(6) Les historiens eux-mêmes le di^- si alza furioso, prend e il pesante seao— < 
sen* : ÇerbaUusy tascsaima» «patins E- chieB*d?0B0> gli dà un ootpe iarnbil* 



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— 588 — 

motif un deâ fils de Pépin tua également le fils d'Occa- 
rius (1). Il n'est pas jusqu'à sa disparition de la terre qui 
ne s'explique par la renonciation au inonde d'un Otkarius, 
célèbre capitaine de Charlemagne, qui se fit moine àMeaux, 
dans le Monastère de Saint-Faron (%). Mais aucune de ces 
circonstances ne tient à l'essence de la tradition ; il n'en est 
pas une seule qui ne se grossisse de quelques allusions his- 
toriques , et les accessoires que les préoccupations de cha- 
que génération lui font ajouter à ses récits ne peuvent rien 
prouver contre leur origine. 



DE L'ORIGINE 

DE LA TRADITION DES NIBELUNG (3). 



Une tradition ne devient populaire que parce qu'elle remue 
l'imagination de tout un peuple , et un fait matériel n'a ja- 



salla testa , e lo getta morto roi roolo ; 
// Fiore délia Cavalleria , a p. Ferrario, 
t. III, p. 502. Le roman en prose fran- 
çaise raconte le même événement dans 
le chap. XVI. 

(l) Nempe tener filins extitit, 

Urbanosqne sales intra genns tura 

puer imbibit. 
Huic ludo tabnlae Régis erat filius 

obvius 

Donec doctior bic obtinuit promptius 
aleara. 

Rixam victus agit corde partis forte 
potentius 

EtRochojaculansmortifere...(vulnus) 
adegerat : 

Sublatum puerum conseqnitur mors 
properanûor. 

Metellus, Quirinalia, ap. Canisius, t. III. 
P. il , p. 134 , éd. de Basnage. 

Le même fait est également rapporté 
dans le fragment que nous avons déjà 
cité, n. 7, p. 587. 

(2) Sa conversion (profession) est ra- 
contée dans un M 8. (B. R., fonds de S» 
Germain latin, n° 1C07 ) que Mabiljpn 
t publiée ; Acta Sanciorum Ord. S. 



Bened., siècle IV, P, i. A la fin du 43« 
siècle, les historiens le confondaient 
déjà avec POgier des roman». Après 
avoir parlé de fa défaite de Roncevaux, 
et de tous les paladins qui avaient été 
tués, Albericus Trium Fontium dit : A- 

Sud Belinum Olyverus, Gandeboldus, 
igerus... et alii multi positi sunt ; mo- 
do vero Ogerus dicitur esse in Abbatia 
PharoiiisMeldis; Chronicon, P. i, p. 149. 

(5) Elle se trouve dans VEdda et dans) 
un poème islandais bien postérieur, le 
Gunnars-slagr (Edda , t. II, p. 1000); 
Saxo Grammaticus en parle dans le 15* 
livre de son Histoire ; plusieurs ballades 
danoises en ont conservé le souvenir 
pendant le moyen âge (Darnke Viier, 
1. 1, p. 96, 109-138), et le peuple des île» 
Féroë la chante encore de nos jours; ap. 
Lyngbie , FœrVùke Qvœder om Sigurd 
Fofnertbane og han$ Àet. Mone a publié 
un fragment d'un poëme néerlandais 
qui appartient au même cycle ( Quellen 
und Forschungen, 1. 1, p. -148-154), ei 
plusieurs passages du Beowulf et de la 
chanson anglo - saxonne du Voyageur 



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— 389 — 

mais cette puissance. Il eàt trop local, trop individuel, et 
demande un trop long temps pour que l'on comprenne les 
conséquences qu'il renferme et qui en sortiront un jour. 
Toute tradition contient ainsi nécessairement une idée 
assez profonde pour être générale , et assez claire pour être, 
sinon comprise , au moins pressentie. Les noms ne sont que 
des mots sans autre valeur que celle qu'elle leur donne, 
et les faits ne servent qu'à la mettre en scène. Mais en pas- 
sant d'une génération à une autre, elle se grossit d'une 
foule de circonstances qui ont fixé l'attention du peuple et 



semblent aussi s'y rattacher. On a im- 
primé à Upsal, en 1836, un poëme sué- 
dois sur la même tradition , Sigvrd och 
Brynhilda, dont nous ne connaissons 
pas l'auteur. La version allemande qui 
nous est parvenue a été rédigée pro- 
bablement de H80 à 1220. Bodmer 
l'a attribuée à Marner, un minnesin- 
ger qui n'était certainement pas un 
poëte populaire : Adelung à Kuonrad von 
Wurzeburc , qui ne vivait qu'à la fin du 
15 e siècle, et Ton a des manuscrits plus 
anciens. Selon Millier (l'historien), Tau- 
leur serait Wolfram von Eschenbach, et 
il y a dans ses poëmes des allusious en- 
vieuses au Nibelunge Not; M. Zeune 
suppose que c'est Klingsor, parce au'il 
était Hongrois et pouvait connaître mieux 

3ue personne les lieux où le poëme se 
énoue ; mais rien n'indique que Kling- 
sor ait jamais écrit pour le peuple, et 
l'opinion de MM. deSchlegel ne s'appuie 
pas sur de plus fortes présomptions. 
Quoique Henrich von Âfterdingen soit 
un poëte illustre dont on ne connaît 
aucun ouvrage, et le Nibelunge Not un 
poëme célèbre dont l'auteur est resté 
inconnu , ce n'est pas une raison pour 
attribuer le Nibelunge à Heinrich von 
Afterdingen. Pour qui l'examine sans 
préventions nationales , tout décèle de 
vieilles ballades corrompues et rema- 
niées par des rhapsodes de différents 
siècles et de pays différents, puis ré- 
.unies en un seul ouvrage par un arran- 
geur plus érudit en poésie que grand 
poëte. Le poëme débute par indiquer 
comme sa source de vieilles histoires 
{allé mnre, st. I), et ce n'est pas une fic- 
tion, ainsi qne d'autres indications sem~ 



blables, comme nous le verrons tout à 
l'heure; on retrouve môme les traces de 
la poésie populaire dans la brusquerie 
des débuts et des transitions , qui sup- 
pose une connaissance générale du su- 
jet. Il serait facile de montrer une 
foule de répétitions sans nécessité, et 
sinon des contradictions positives, au 
moins des différences d'esprit, de mœurs 
et d'expression, qui ne permettent d'ad- 
mettre l'unité du poëme que sur un té- 
moignage formel et décisif; et Ton ne 
saurait en alléguer nn seul, si vague et 
si hasardé qu'il puisse être (voyez Lach- 
mann, Ueber dieunprungliche G estait 
von der Nibelunge Not). Ain« l'action, 
qui languit au commencement , devient 
rapide à la fin ; les caractères changent ; 
à une langue assez pauvre succède un 
style coloré et nerveux ; ici les héros se 
tutoient grossièrement, là ils se parlent 
avec toute les formes de la courtoisie 
chevaleresque. Dans la première partie, 
le nom de Nibelung est donnée à des 
Nains, et dans la seconde aux Burgund. 
Le poëte dit, dans la seconde strophe, 
que Kriemhilt était une belle femme 
pour qui beaucoup de braves guerriers 
perdirent la vie, et s'il eût chanté sa 
vengeance, cette indication eût été in- 
utile et maladroite : elle affaiblissait la 
.sympathie et la pitié qu'inspiraient ses 
malheurs. Le Klage , qui est au moins 
aussi ancien et s'appuie sur la même 
tradition, reconnaît lui-môme qu'elle 
avait été déjà rédigée : 

Ditze alte mœre bat ein tihtœre an eto buoeh 
schriben. 

Y. 10. 

et il y a de nouvelles reprises, en sous- 



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— m — 

qu'il y rattache sans Intelligence ; les noms se modifient , Us 
prennent «ne signification allégorique, ou empruntent à 
des événements réels une importance qiie dans le principe 
ils n'avaient pas. Souvent donc il est impossible de trouver 
dans l'histoire l'origine de la tradition : l'histoire n'est que 
son enveloppe; ce n'est point elle qui l'a faite, c'est la tra- 
dition qui «'en est servie (1). Mais quand l'imagination du 
peuple vient à changer, l'idée première s'oublie, et le* faits 
<p l'exprimaient acquièrent plus d'importance ; l'hisse 
m'est ptas seulement l'enveloppe , elle devient la tradition 
elle-même. Les j>lus vieilles traditions sont ainsi les plus 
mythiques; les autres se rattachent à des événements J#i*v 
toriques , ou cherchent à éveiller l'intérêt par la nature ©t 
l'enchaînement des faits (2). Les raisons qui donnent un 
autre caractère aux nouvelles traditions modifient les 
anciennes ; elles les rajeunissent , les approprient aux 
nouveaux besoins de l'imagination publique , et ce qui 
frappe d'abord dans la comparaison du Nibelunge Mot 
avec les chants héroïques de l'Edda , c'est que tous les 
éléments mythiques de la version Scandinave manquent 
dans la version allemande (3) , et qu'il n'est pas nn 

œuvre dans le tome TV du Litder Saal moins nécessairement de § renées rts- 

de M. von Lassberg. semblantes. 

(1) Ainsi, par exemple, H est possible (2) Une application rigoureuse ée 

quil y ait dans les aventures de Si- ces idées à la forme actuelle d'une tra- 

furtb des faits empruntés à l'histoire de dition conduirait fort souvent à des er- 

iegbert, et que La rivalité de Frédégon- reurs. l'ne vieille tradition peut avoir 

de et de Brunehaut ne soit pas restée été beaucoup plus changée par une 

étrangère à celle de Brynhild et de Gu- nouvelle rédaction qu'une autre plue 

drun. Personue ne pense qu'une Ira- récente, et il n'en est peut-être pas >uue 

dition se conserve pendant des siècles seule qui nous soit parvenue dans «a 

sans aucun changement, et que les ad— forme primitive, 

ditions qui s'y mêlent soient sans liaison (3) Le Trésor qui porte malheur ; la 

avec l'histoire ; mais les rapports avec Valkyrie Brynhild et son sommeil magi- 

des événements réels que Ton parvien- nue ; Fafntr, l'homme serpent , proba- 

drait à découvrir ne prouveraient rien, blement parce qu'il garde un trésor, et 

ni pour la nature de la tradition, ni que cette transformation était fort eom— 

pour son origine. On sent, d'ailleurs, mune en Orient ; voyez le Sohahmameh , 

qué, si différents qu'ils soient, des noms distique £40, éd. de M. MohL Nous ne 

usités chez des peuples qui avaient l ha- parlons pas ici de ces prétendus mythes 

bitade de leur donner un sens philologi- que des imaginations ingénieuses décou- 

que, et parlaient des langues dont les ra- vrent dans les faits les plus simples : 

«eaux étaient Jes mêmes, n'a» ont pas arec un peu de bonne volonté on en trou- 



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— m — 

seul fait historique important qui ne s'y retrouve (1). 

L'importance que prennent les événements influe sur la 
nature de la tradition d'une manière bien plus profonde ; 
l'imagination ne se contente plus du récit pur et simple 
d'une histoire , elle veut une action intéressante dont toutes 
les circonstances la tiennent en éveil (2) et s'enchaînent pour 
arriver à un dénoûment qui la satisfasse. Les caractères 
prennent de la consistance; ils deviennent plus individuels, 
plus saillants, se mêlent plus intimement à l'action, et don- 
nent une raison à des événements qui ne s'expliquaient que 
par des hasards mystérieux , ou l'intervention d'une puis- 
sance plus mystérieuse encore. Tout devient logique, tout 
remonte à une cause que la raison approuve, et aboutit à la 
fin qu'elle juge nécessaire. Chaque événement partiel aspire 
à plus d'importance ; il se grandit au détriment des autres, 
et, sans disparaître, l'unité de l'ensemble se fait moins 
sentir. Les traditions primitives ne s'inquiétaient point de 
leur cadre; elles restaient vagues, indécises, aussi insou- 
ciantes de la géographie que de l'histoire ; seulement, quand 
un fait était trop merveilleux , elles Téloignaient pour ôter 
au peuple toute raison positive de lui refuser sa croyance (3). 

vera toujours. Ainsi M. Mone ( Binleit- pur. Le Nibelunge Not se préoccupe bien 
«no in das Lied der Nibelangen) a vu plus de l'effet. Ainsi , dans l'islandais , 
dans le poëme allemand une traduction , Sigurth emporte son trésor sur son che~ 
sous d'autres noms, du système mytho- val , et il lui faut , dans la version aile- 
logique des Scandinaves : Sigfrit est mande , 144 chariots. Le Volsungasaga 
Ballaur; Dtetrich, Thor ; Etzel, Odin; fait tuer 20 cavaliers huns dans la 
Hagne, Loki, etc. M. van der Hageny première bataille, et le Nibelunge Not 
reconnaît au contraire le mythe de la 7000 : le poëte a voulu frapper davaii- 
mort et du péché par la femme et par tage, et il ne s'est pas souvenu que l'on 
l'or; Eddalteder von der Nibelungen, se baUait dans une salle de banquet, 
intr., p. zvi et Die Nebelungen und Pour rendre son sujet plus terrible , il 
ihre Bedunlung , p. 67. * fait venir 10000 Burgùnd à la cour 

(1) Le mariage de Gunnar avec Bryn- d 'Etzel ; il oublie que la tradition leur 

hild, trompée par les artifices de Si- faisait passer la rivière dans un seul ba- 

ffurth ; l'assassinat de Sigurth par son teau. Rien n'est plus opposé que ces 

beau-frère , excité par Brynhild ; le ma- préoccupations d'effet littéraire à l'esprit 

riage de sa veuve avec Atli; le massacre naïf de là vieille poésie populaire. . 

des Kibelung à la cour d'Atli, qui les (3) L'action de l'Iliade n'est pas en 

avait invités à y venir. Grèce; tout ce qu'il y a d'extraordinaire 

<2) On serait déjà autorisé à conclure tel de merveilleux dans l'Odyssée arrive 

l'antériorité de la version Scandinave, de à l'ouest. Quand l'action revient à l'est, 

ce que le récit y est plus simple et plus le naturel et le simple recommencent. 



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— 392 — 

Daqs leurs formes modernes, au, contraire, les moindres 
circonstances se fixent , se déterminent ; pour mieux res- 
sembler à une réalité , tout précise sa date et le lieu de sa 
scène ; pour inspirer plus d'intérêt , tout cherche à se rat- 
tacher à l'histoire et au sol de la* patrie. 

Ces considérations générales prouveraient suffisamment 
l'antériorité de la version islandaise (1) , car tous les carac- 
tères qui appartiennent à une vieille tradition se retrouvent 
dans les poèmes de 1 Edda , et le Nibelunge Not n'a conservé 
que les autres. Mais l'influence de la Scandinavie sur la 
poésie européenne y est tellement intéressée , que nous 
avons cru nécessaires des développements qui pour un fait 
de moindre conséquence nous sembleraient inutiles. 

Dans la tradition Scandinave , Sigurth (Sigfrit dans le Ni- 
belnnge Not) est un forgeron (2) , un manœuvre, une person- 
nification de la force brutale (3) sans moralité et sans intel- 
ligence. Il tue Fafnis, parce que Reigin le lui dit , et Reigin, 
parce que les oiseaux le lui conseillent; c'est par des sug- 
gestions étrangères qu'il délivre Brynhild (Brunhilt dans 
la version allemande) de son enchantement, et il l'oublie, 
elle et la- foi qu'il lui a jurée , sitôt qu'il a vu Gudrun (Kriem- 
hity dans le Nibelunge Not). 

Le breuvage magique que lui donne' sa mère pour le 
rendre parjure est dans les idées de l'Orient (4) j mais il 

La scène du cycle de la Table ronde est 42* siècle , prouvent évidemment qu'il 
dans un coin de l'Angleterre ( c'est une n'y en avait aucune qui fût satisfaisante, 
des raisons qui nous rendent leur origine (2) Dans le Hilrnen Seyfrid , st. IV et 
bretonne fort suspecte) ; les romans car- V; la même raison en avait fait un géant; 
lovingiens se passent en Espagne et dans Freher, Origines Palalinae, P. 11, p. 61. 
l'Orient, et les pot; mes allemands sur (5) C'est la seule que d'abord Ton 
Dietrich von Bern presque' toujours en comprenne et Ton admire : Hercule est 
Italie; Amadis de Gaule est d'origine aussi fort peu moral et encore moins 
portugaise , etc. " intelligent ; il se laisse éternellement do- 
(1) Nos raisonnements ne peuvent miner et conduire par Eurysthée, qui ne 
s'appliquer à la tradition en elle-même, cherche que sa perte et lui donne les 
mais à la forme sous laquelle nous la conseils les plus perfides, 
connaissons ; nous devons seulement (4) Dans Sacountala, c'est aussi la 
dire qu'elle ne pouvait se conserver magie qui rend Duschmanta parjure, et 
long-temps que par la popularité de sa l'on croyait aux sortilèges des vieilles 
forme, et que tous les remaniments qui femmes. La mère de Gudrun avait con- 
cilient heu en Allemagne , à la' fin du servè son caractère dans la version alle- 



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— 393 — 

n'était pas nécessaire pour sa nouvelle alliance ; il n'a ni 
la conscience qui tient à une promesse , ni la délicatesse qui 
rend Adèle à un sentiment. Le sang du serpent, qui lui donne 
l'intelligence de la langue des oiseaux, est aussi d'origine 

blement aussi de sa méchanceté , car tous les conseils des 
oiseaux sont pernicieux ; ils lui font tuer Reigin pendant 
son sommeil , et commencer avec Brynhild des rapports 
qui deviennent la cause de sa mort. Toutes les circonstances 
de son histoire annoncent ainsi des temps fort anciens , et il 
n'en est pas de même dans la version allemande. Ce n'est 
plus seulement un guerrier plein de force et de courage : 
il s'est baigné dans le sang d'un serpent, et sa peau est de- 
venue dure comme de la corne ; une feuille qui s'est trouvée 
entre ses deux épaules l'a seule empêché d'être invulné- 
rable tout entier (2). Son caractère de héros primitif s'est 
perdu ; il veut épouser Gudrun, qu'il ne connaît pas, parce 
qu'elle est riche, et a recours pour tromper Brynhild à des 
artifices presque aussi étrangers à des temps barbares qu'à 
son idée première (3). 

mande ; cHe explique an songe; Nibe*- souvenir d'Achille. Le Snorra-Edda> p. 
lunge Not, st. 14. Dans les chants de 144, savait déjà que Sigurth était invul- 
l'ile Féroé, c'est Gudrun (Gurin) elle- nérable, et le Volsungaiaga , c. xi, le 
même qui est devenue une enchante- dit également de Siufiotli. 
resse. Probablement le peuple l'aura (5) D'ailleurs, Sigurth est appelé le 
confondue avec une fée malfaisante ap- Héros danois , il a été élevé en Dane- 
pelée Guru en Norvège, Gyre en Ecos- mark ; et si son origine était allemande, 
se, et Goor en Allemagne. on ne comprendrait pas la préférence 

(i) Cette croyance se retrouve dans que les poètes Scandinaves lui auraient 
Saxo , 1. v, p. 72, et M. yau der Hagen accordée sur Dietrich , qui était bien 
a dit dans l'introduction de son Edda- plus populaire que lui en Allemagne 
-iieder von der Niebelungen , qu'elle était (voyez le Chronicon Quedlinburgeme , 
aussi répandue en Grèce. Il est fort' re- dont le passage serait bien remarquable 
marquante que , malgré sa disparition g il ne ressemblait pas tant à une glose ; 
du Nibelunge JSot , elle soit restée dans Thideric de Berne (une forme romane) 
les traditions populaires de l'Allemagne ; de quo cantabant rustici olim , dans le 
an. Qrimm, Deutsche Sagen, t. I, p. \\* siècle ^ lë Chronicon Vrspergente y 
238, trad. française. Probablement le p. 85, et ces. deux vers que Kriemhilt 
peuple a retenu ce que les rhapsodes ne adresse à Dietrich dans le Hotêngarteh : 
trouvaient plus assez rationnel. _ * ... _ « ^ ^.«i^u 

(i) Le P-Well. Klage „ e connais- " ^^td^? 
sent rien de ces deux circonstances, que 6 A i 

nous ne croyons pourtant pas dues au et ne paraît dans Y Edda que dans le 



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— 394 — 

Gudrun n'est pas moins changée. Dans fEdda , c'est une 
faible femme qui regrette son mari pour les plaisirs de sa 
couche , le pleure, «t n'a pas le courage de se tuer ainsi que 
Brynhild sur sou bûcher. Comme dans les mœurs d'une ci- 
vilisation primitive, elle lui préfère sa famille, accepte une 
composition pour son meurtre (1) , l'oublie (2) , s'oppose de 
tout sou pouvoir à la B&ort de gcs frères (3) , et ne devient 
féroce que pour les venger (4). Dans le Nibelunge Not sa 
conception n'est plus la même; ce que les poêles veulent 
peindre , c'est la force de l'amour , la fureur où il peut 
porter une âme sauvage; c'est l'influence d'une idée étran- 
gère aux premiers temps de la civilisation sur un esprit qui 
leur appartient encore ; c'est une impossibilité et un contre- 
sens. €ette femme dont la violence est si exagérée , la vo- 
lonté si grossière et si implacable, qui médite froidement 
sa vengeance pendant des années entières, et accepte un 
second hymen pour venger son premier mari , ne saurait 
appartenir à une tradition primitive. Son nom seul l'indi- 
querait; en le rendant allégorique , on a cru doa&ner de la 
vraisemblance à son caractère, et on l'a appelée du noaa 
qu'avait d'abord porté sa mère (5). 

Le caractère de Brynhild est aussi bien plus antique ; c'est 
une Valkyrie, endormie d'un sommeil mystérieux, dans un 



GudrwMur-ifùida III , st. V (j>io}>rek), et 
encore n'est-il pas certain que ce toit le 
héros de Bern. Cette préférence serait 
d'autant ptas étonnante, que Dietrich 
était fort souvent chaulé par les Danois 
pendant le moyen âge [Danske Viser, 
1. 1 , p. 3-34, et ) ; on y fait al- 
lusion dans une vieille chanson suédoise, 
Reddaren Tynne,ap. Sven$k Foïk-Viior, 
1. 1 , p. 32 , et les poésies populaires de 
l'île Féroé le eélèbrent encore mainte- 
nant , Fœrlfiske Qvœder, p. 274 et suiv. 

(1) Gudrunar-qvida il, st. XVI-XX. 

(2) Gudrunar-qvida //, st. XXI- 
XXIII. 

(3) Drap Niflungo; Àtla-qvida> st. 
Ylll; Affamai, st. III. 



(4) Cette circonstance ae *e trouve 
même que dans les deux AUa , qui 
n'ont passété versifiés sur la même tra- 
dition que les autres poëmes. Ou cher- 
che , dans des interpolations , à expli- 
quer aon changement de caractère , en 
supposant que Sigurth lui fit manger Je 
cœur de Fafnir, et il l'avait tué bien 
avant de la connaître. Si la tradition pri- 
mitive *vait parlé de sa férocité, les 
croyances populaires l'auraient acceptée 
sans difficulté , et on ne lui aurait point 
donné une raison impossible. 

(5) Kriemhftlt, de grimm, cruel , fé- 
roce , et hUd , guerriére % Saxo la nomme 
Grimilda ; sa mère s'appelle Uote duos 
le poème allemand. 



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- 39S — 

palais entouré d'une flamme magique (1). Elle couche trois 
nuits avec Sigurth sans manquer à la chasteté (2) , et après 
son mariage, quand elle a perdu sa puissance surnaturel- 
le (3) , il lui reste encore toute l'énergie de sa volonté. Elle 
veut la mort de Sigurth, parce qu'il a manqué à la parole 
qu'il lui avait donnée, et se tue après s'être vengée. Elle est 
devenue dans le poème allemand un personnage de che- 
valerie; tout le merveilleux a disparu, la puissance de son 
esprit n'est plus que de la force physique , et la vengeance 
qu'elle poursuit contre Sigurth n'a plus d'autre cause qu'un 
sentiment de chasteté exagérée que les femmes des telnps 
barbares ne connaissaient pas. Une fois vengée, elle retombe 
dans une nullité si complète, qu'il n'en est plus même ques- 
tion (4) ; dans un autre poëme elle reparaît seulement pour 
pleurer son époux (S), et cette nullité, cette faiblesse en- 
core plus contraire à son caractère , ne peuvent s'expliquer 
que par des idées bien postérieures aux premières tradi- 
tions (6). La conception de Hagne (Hôgni dans l'Edda) ap- 
partient encore moins à une imagination primitive ; c'est 
l'idéal du vassal, prêt à tout pour son seigneur, et lui obéis- 
sant) comme un chien à son maître , quoiqu'il soit plus fort 
dans les combats et plus intelligent dans les conseils. Quel- 
ques traits de son caractère paraissent des souvenirs d'une 
tradition plus ancienne. Il abuse impitoyablement de sa 
force (7); il est avec Kriemhilt insolent jusqu'à la grossièreté 
et dur jusqu'à la férocité. Peu lui importent les moyens, 



(1) Sigur^ar-qvida J, st. XIV, XV. W Hagne en parle seulement 

(2) Brynhildar-qmda 7/, st. XIX ; sL 1728 ' 



t une fois, 
1 



I, £ IV etV. Ce nesl el gS^S^ °™> 



Sigur]>i 

>que bien plus tard , dans le Voliunga- (h) Le Klage , qui esT'pouriant un des 

<saga et dans des poèmes rédigés sur des plus vieux poèmes, ne connaît presque 

traditions plus récentes , qu'il est ques- rien de la première partie du Nibelunge 

tion de leur Bile Aslaug. JVof ; il s'appuie certainement sur des 

(ôj Dans l'introduction de Brynhil- traditions du cycle de Dietrich, que l'ab- 

OH^^Li (3p * ' tl *L> P ? 94 1> 8ence tolale de IMément mythique et 

~ut i'obii- même de tout merveilleux empêche de 



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— 396 — 

. ce qui l'inquiète ce «ont les résultats. Il assassine lâchement 
Sigfrit par; derrière. Dans ses moindres embarras, il ment 
sans scrupule , et pour se venger de Kriemhjlt tranche la 
tète de son enfant au milieu d'un banquet. Mais toute sa 
conduite avec Volker et Rûedeger n'en est pas moins em- 
preinte d'une élévation et d'une noblesse inconnues aux 
peuples dont la civilisation en était encore à ses premiers 
développements. II y a même dans son caractère et dans son 
histoire la marque d'une composition fort habile : c'est une 
fatalité immuable qui conduit tout , mais elle n'est point ex- 
térieure comme celle des Grecs ; c'est Hagne lui-même qui 
lui prépare les voies; sa prévoyance et son courage , tout ce 
qui pouvait détourner les dangers de sa tète , est précisé- 
ment ce qui le pousse à sa perte. 

Il est inutile de chercher dans le personnage d'Àtli (Etzel 
dansleNibelungNot) les rapports historiques qu'on a voulu 
y découvrir (1) , on n'en trouve pas d'autres qu'une ressem- 
blance de nom que devait amener l'analogie des langues. 
Àtli est la représentation du Roi; mais il est bien plus anti- 
que dans la version Scandinave. Il veut venger la mort de 
sa sœur (2), et ne recule devant aucun obstacle. Tour à tour 
perfide et violent , il montre toujours la dignité des temps 
barbares , la force du caractère et le courage du crime. 
Mais dans le poëme allemand c'est un vieillard imbécile , 
mené comme un enfant par sa femme , qui pleure quand les 
Nibelung punissent ses plus fidèles guerriers de sa perfidie, 
et n'a pas même assez d'énergie pour s'armer d'une épée et 
combattre avec eux. 

L'idée mythique qui sert de noyau aux traditions primi- 
tives est restée le pivot de la version islandaise : c'est la 
croyance au malheur que le Trésor appelait sur la tête de 

(1) Attila, roi dés Hons; voyez ci-des- (8) Dans les -éeux Atla, il vent s'etn- 

sus, p. 128 et 133. C'était si bien un nom parer du Trésor des Nibelung ; mais ils 

allégorique, qu'on le donnait même à sont rédigés sur des versions posté- 

Thor;FranBfagnussen,2>«tcc*AtytàoJ., rieures. 
p. 908. 



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son possesseur (1). Des traditions plus récentes l'ont expli- 
quée par la malédiction d'un nain , à qui la violence allait 

le ravir (2) ; mais elle avait une cause plus profonde. Presque 
partout les fleuves reçurent un culte, et l'or se recueillait 
dans leurs eaux (3) ; on le regarda comme une propriété du 
Dieu, que lui arrachaient de sacrilèges spoliateurs , et on ac- 
cueillit aisément l'idée de sa colère et de sa [haine (4). Les 
fréquentes querelles qui dans ces temps de violence trou- 
blaient les familles pour le partage de leurs richesses, les 
meurtres qui les ensanglantaient (5), et les nombreux acci- 
dents qu'amenaient les dangers de la pèche de l'or à une é- 
poque où l'industrie et la navigation étaient si peu avancées, 
la confirmèrent encore (6). Le souvenir de cette croyance 



(1) Celte idée d'une malédiction atta- 
chée à une chose, et frappant tous ses 

{>ropriétaires, était fort répandue dans 
e Nord : c'est une épée dans le Herva- 
rarsaga , une chaîne d'or dans YYnglin- 
gasaga , un anneau dans le Holmveriar- 
saga , ap. Bartholinus, Antiquitales Da- 
nicae, p. 502. Le sens du mythe n'était 
plus compris , on ne s'attachait qu'à son 
côté matériel. Il se retrouve dans toute 
sa pureté dans llndouslan ; ap. Poher, 
1. 1, p. 591. 

(2) Andvari, dans le Sigur'fyar-qvtd* 

I/,8t.V. . . 

(5) On l'appelait, dans la poésie is- 
landaise, le feu de l'eau , la flamme du 
fleuve; Skalda, p. 129 Les noms que 
Ton donnait aux objets naturels étaient, 
comme nous l'avons vu, fort souvent si- 
gnificatifs ; les fleuves étaient de l'eau 
qui coulait, et le radical de renna, 
cours d'eau , en islandais ( yljjj en 
persan , pesiv en grec , rinnan en go- 
thique, rin en anglo-saxon), les fit 
souvent désigner par le nom de Rhin , 
Rhône, etc. C'est là sans doute, bien 
plutôt que les parcelles d'or que l'on 
trouvait quelquefois dans le Rhin, la 
raison des métaphores, dont les Scaldes 
se servaient pour désigner l'or, le métal 
éclatant du Rhin , Snorra-Edda, p. 154; 
la flamme du Rhin , Mttller, Sagabiblio- 
ihek, t. Il, p. 476. Peut-être aussi, 
comme nous l'avons dit, p. 44, doivent- 
elles leur signification à la tradition des 



Nibelung. Au reste, le Rhin était fort 
célèbre dans l'ancienne poésie du Nord ; 
Grimnit-mal, st. XXVII, VAtla- 
qvida , st. XXVIII , l'appelle même 
Atkunn , visité çar les Ases, et les Ger- 
mains lui rendaient un culte ; Tacitus , 
Annales, 1. V, c. 17. 

(4) Voilà pourquoi Andvari , le pre- 
mier possesseur du Trésor , habitait le 
Svartalfaheim ( Snorra-Edda , p. 136) , 
le séjour des Alf noirs, des mauvais 
esprits. C'est probablement par suite de 
la même idée , que les serpents, l'image 
des ennemis des Dieux, gardaient si 
souvent les trésors. 

(5) L'idée de la funeste influence de 
l'argent était si répandue en Scandina- 
vie, que la lettre runique fé , argent , 

signifiait , en poésie , cause de discorde ; 
on lit même dans la pièce de vers sur le 
nom des runes, qui ne contient que des 
vérités proverbiales: Fe velldr frSnda 
ro gi. — L'argent crée des discordes dans 
les familles. On a vu aussi que le F0- 
lu-tpa , st. XIX et XXII , attribue à 
l'or le premier meurtre, et tous les 
maux qui affligent l'Humanité. 

(6) Peut-être le nom de Nibehtng, 
Niflung, enfants des ténèbres ( de l'is- 
landais Nifl , qui ne se trouve plus que 
dans quelques noms mythologiques , 
Niflheim , Niflhel, ou de l'allemand JVf- 
bel, Nebel), s'explique-t-il par ce motif 
etna-t-il qu'une signification allégori- 



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— 398 — 

est resté dans ïes versions allemandes (î) ; mafs, soft qu'on 
ne la co&prît plus suffisamment, on plntôt que le poète Tait 
sacrifiée au* exigences de la composition littéraire , la fa- 
talité qui poursuit les possesseurs du Trésor n'y est plus que 
mentionnée; c'est la vengeance de Kriemhilt qui domine : 
tout autre ressort aurait détruit l'unité du poëme* 

Malgré une recherche visible, tes circonstances da ma- 
riage de Brynhild sont aussi bien moins probables. L'Edda 
dit seulement que Sigurth et Gunnar (Gunthere dans le Ni- 
belunge Not) changèrent de forme. Le sens est clair: il fal- 
lait traverser des flammes, prouver à Brynhild, qui avait 
juré de n'épouser qu'un homme qui ne connaîtrait pas ta 
peur (2), qu'elle ne manquerait pas à son serment, et Sigurth 
satisfait à cette épreuve sous les habits de Gunnar (3). Mais 
le Nibelunge Not s'est plu à multiplier les difficultés, et elles 
n'ont plus rien de naïf ; c'est l'imagination qui les crée à 
plaisir, et les fait surmonter par des moyens qui n'ont pas la 
simplicité qui caractérise les poésies primitives. Sîgfrit ne 
triomphe de Brùnhilt qu'avec une cape qui te rend invisible 
et une ceinture qui augmente ses forces. Il les trouve toute» 
lés deux dans le Trésor desNibehmg, et, dès qu'il n'est pas 



que, au lieu de la valeur historique dition des Nibelung et celle de Jesow; il 

qu'on a voulu loi donner. Nous devons est au moins assez singulier que leur 

cependant reconnaître qu'on le tronve nom s'y trouve.- 

souvent dans les vieux romans Wal- Id ^ pecorls Nephelei veUera Grajo 

thariuê, v. 555; Ckamon de Roland, ReddetnoloV^ 

st. CCXIX, v. 6; Ruolandes Met, p. Valerius Flaccus, Argonautictm, 1. 1 , v. m. 

967 v. l7;Strickœre^p.^';G«rmW (1) Niblun^es hort : 

tbherene , v. 8597 ; Gérard de Vtane, D ar um sien von den Heunen hub 

v. 1653 ; Nyerup, Om almindelig moer- jammeriieher mot* 

tkabs Lœming, p. 90, etc., et ils l'avaient Anjnancfiem Beki viel kuhne,dieda wurdeu 

sans doute emprunté à l'histoire : voyez _ erschlagen. 

le continuateur de Frédégaire , ch. 109, HUrnen Seyfrtd, st. XIT et XY. 

et Mabillon, De Re diplomatie*, p. 147, Peut-être le vers 100 du Etage y fait-il 

265, 602% Si notre conjecture était Ton- aussi allusion ; mais nous n'oserions pas 

dée, on comprendrait pourquoi le poëme l'affirmer. 

allemand donne le nom de Nibeluog aux (2) Dans l'introduction du Brynhil- 

pessesseurs du Trésor , quels qu'ils dar-gvida I; ap. Edda, t. II, p. 194. 

soient, d'abord, aux Nains r puis à Sig- (5) C'est même la version du Fœ- 

firit, qui l'avait conquis, et enfin aux riJische Qweder, p. 156. Il y avait une 

Burgund, qui le lui avaient pris. Nous, espèce d'enchantement, appelé Seidr, 

avons déjà dit qu'on avait cru reconnal- qui donnait la puissance de prendre la 

tre quelque ressetujdanee entre la !**<- fouine que l'on voulait. 



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— 39» — 

ntriquemeat composé <For , l'idée mythique qui s'y attachait 
est perdue et la tradition n ? a plus de sens. Ce merveilleux 
n'a d'ailleurs rien d'antique; il appartient à la mythologie 
allemande és moyen âge. Dans les traditions populaires, 
c'est avec mie cape que les Nains & rende»* invisible* (1) , 
et la ceinture qui i&ttltiptie les forces se trouve dans^ un au- 
tre peëme allemand de la fin du 15« siècle (2). 

Le dénotaient est amené dans les deux traditions par des 
moyens différents. Dans l'Edda (3) , c'est l'amour de te fa- 
mille (4), le devoir de venger la mort violente de se» pa- 
rents (5). Grunnar avait causé par sa tromperie le suicide der 
BrynhM, et Atli ne pouvait la laisser impunie (6), Le ressort 
du poëme allemand est bien plusr moderne : c'est la supé- 
riorité de l'amour conjugal sur l'amour de la famôle (7) , et 



(f) Deulickv Sagen , 1. 1, p. 270, 27S, 
273, 276, trad. française. Peut-être ce- 
pendant cette croyance est-elle d'origi- 
ne Scandinave ; deux passages de l'Or- 
varoddssaga et du Stiornu Odda Drau- 
tni fap. BarthoKuus, Antiq. Danicae, p. 
26 j) parlent de secrets magiques pour 
se rendre invisible , et le Tarnchappa du 
Ifibelunge Noi ressemble beaucoup au 
Hulishialmr de VAlvis-mal, un casque 
qui cache. Tarn signifiait cacher, dans 
l'allemand du moyen âge. Au reste, 
Temploi de cette cape ne se trouvait 
certes pas dans une vieille tradition 
elle amène une lutte entre Brtinhilt, et 
Sigfrit , qui veut la forcer à consommer 
son mariage r et ta scène se passe en 
présence du mari, qui entend tout et ne 
voit rien ; Nibelunge Not, st. 613-627 et 
782-784. 

(2) Le Nain Laurin en a une sembla- 
ble dans le Klein Rotengarten ; peut- 
être cependant est-ce nn souvenir de celle 
de Thor ou<FHippolyte; ap. ApoUodor-e, 
MibKotheca, l.II, c. 5. 

Jô) Sauf, cependant , VAtla-qvida et* 
tia-mal, qui sont rédigés sur des tra- 
ditions différentes, et se rapprochent 
beaucoup plus sur quelques points de la 
version allemande. 
(4) La liaison entre les frères et les 



sœurs était si étroite dans le Nord, que* 
l'on regardait les enfants de sa sœur 
comme les siens propres; Tacitus, Ger- 
mania, g XX. 

(5) 11 était si sacré, qu'on ne pouvait 
en hériter avant d'avoir vengé leur 
mort. Voyez ci-dessus, p. 117, n° 1, et 
lhre, Glossarium Suio-Goihicum , s. v» 
wigarfwe, t. H, col. 2009. 

(6) Dans Y Oddrunar-gralr , st. XTX, 
les Giutong (Nibelung) lui offrent même 
une composition. La tradilion Scandi- 
nave était fidèle à cet amour de la fa- 
mille; quand Gudrun voit l'existence* 
de ses frères menacée , elle s'arme , et 
vient combattre avec eux : Aila-mal. sW 
XLVI. 

(7) C'est un sentiment et un fait dus 
au christianisme : avec l'esclavage de la 
femme, la dignité du mariage est impos- 
sible. Gudrun est bien plus fidèle aux 
mœurs antiques en acceptant nue corn- 

Iiosition et en oubliant son mari. Voye» 
e Helga-qvida Hundingébana //, gt. 
XXXIII, ci-dessus, p. 116-117. Un an- 
tre indice d'une origine fort ancienne, et 
même orientale, se trouve dans YOddru- 
nw-gratr, st. XIX; Gunnar, qui veut é* 
pouser une autre sœur d'Atli, lui offre 
une forte somme d'argent : c'est encore* 
l'achat de la femme. 



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— 400 — 

ce ne fiât que dans le moyen âge qu'il devint le plus sacré de 
tous les liens et domina tantes les autres affections» 

Dans l'Eddà , on ne perd jamais l'ensemble de vue , un 
même esprit anime tout, et les détails appartiennent tous au 
même temps ; on reconnaît dans chaque chant un fragment 
d'une seule tradition que les poètes n'arrangent point, mais 
qu'ils acceptent dans toute sa rudesse et son unité primitives. 
Dans le poëme allemand, au contraire, l'intention d'être lo- 
gique est évidente : on veut tout justifier , trouver une rai- 
son à tous les événements ; on se préoccupe moins des sen- 
timents et des idées que de leur cause. Leur vérité elle- 
même ne suffit plus : on les exagère pour les rendre plus 
poétiques, on les encadre pour les rendre plus saillants , et 
Ton pose des caractères primitifs au milieu de la pompe des 
fêtes et des dévoûments de la vie féodale (1). Jamais une 
inspiration naïve n'aurait attaché une si grande importance 
à des mœurs extérieures et au besoin d'une idée morale vi- 
sible ; jamais elle n'eût matérialisé ainsi la punition, du cri- 
me (2) et sacrifié une Vérité profonde à une réalité Bènsible 
et mesquine. L'unité elle-même est détruite : on distingue 
deux traditions , aussi différentes par leur esprit que par 
leur forme. La première partie est bien plus lyrique que la 
seconde : le ton calme , épique , impartial , de celle-ci , té- 
moigne déjà de poètes bien moins naïfs; mais, quoique pos- 
térieure par l'esprit de la composition, elle est plus ancienne 
par le sujet. Le mépris fastueux de la mort que les Nibelung 
déploient à la cour d'Etëel , leur grandeur physique bien 

(1) Dans les caractères si poétiques de Do sprach der alte Rfldebrant : ja geniuzt 

Hagne et de Riiedeger; tous les rapports ^ - „ . . sisnitat, 

de ce dernier avec les Nibelun* sont si m slahen torste. Swazbaltmir 

même empreints de l'espritde la cneva- Swle er ^^elben brabte m angesUiche ' 



not» 



(2) Sigfrit est puni pour avoir racon - Iedoch so wil ich recfaen des kttenen 
té ses rapports avec Brunhilt ; Dietrich Trongsres tôt. 

nonit Hagne et Guuthere de la mort de Nibelûnge Not, st. 2312. 

Sigfrit, et Hildebrant punit Kxiemhilt Ce gai le prouvé évidemment, c'est que 

par une idée abstraite de justice : Etzel ne venge pas sa mort. 



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— 401 — 

plus que morale , les cadavres que le poëte se plait à àmon- 
celer jusqu'au plafond de la salle, cette mare de sang qui 
monte au genou des guerriers et apaise leur soif, tout cela 
appartient évidemment aux temps barbares. Sans doute les 
traditions qui servent de base à la seconde partie s'étaient na- 
turalisées avant les autres (1) , et , en leur donnant une nou- 
velle forme , les poètes respectaient les faits et les caractères; 
tandis que, plus libres avec des traditions étrangères, tout en 
conservant le cadre et l'esprit de leur première version (2) , 
parce qu'ils n'étaient plus que de grossiers rhapsodes , sans 
originalité et sans connaissance de leur art (3), ils y mêlaient 
les idées de leurs contemporains (4). Quoi qu'il en soit, on ne 
peut croire que les traditions soient passées de l'Allemagne 
en Scandinavie (5), et à moins de supposer sans aucune 
preuve que les deux peuples les avaient également apportées 
d'Orient (6) , on est forcé de reconnaître l'influence de la 



(1) Elle se raltacbe an cycle de Die- 
trich, qui, comme nous l'avons vu, n'é- 
tait pas connu en Scandinavie. 

(°2J La forme lyrique de la première 
partie nous semble une preuve évidente 
de son origine étrangère. L'esprit calme 
et impartial des Allemands arriva promp- 
tement à la forme épique; elle est déjà 
fortement marquée dans le Bildebrandi- 
lied , et on la retrouve dans tous les 
poëmes que leur division en strophes 
semblait préparer à une poésie passion- 
née. Il faut nécessairement quil y eût 
dans le sujet du Nibelunge, tel qu il ar- 
rivait au poëte, un élément différent qui 
ne pouvait être qu'étranger. C'est d'ail- 
leurs dans la première partie que s'est 
conservé tout ce qui semble d'origine 
orientale, non pas seulement dans les 
idées , mais dans les faits : ainsi , par 
exemple, Sigfrit y chasse aux lions ; st. 
878, 879. 

(3) La forme du Nibelunge Not est 
sans aucune valeur ; les rimes sout d'une 
pauvreté misérable , et la langue man- 
que également de flexibilité et d'harmo- 
nie. Il doit toute sa réputation an vieil 
esprit teutonique dont il est empreint, 
et qu'on voulait réveiller eu Allemagne 
pour repousser la domination de Napo- 



léon ; le Kulrun , et surtout VAlexander 
de Lamprecht , ont infiniment plus de 
valeur littéraire. 

(4) Dans les chants Scandinaves, tous 
les héros sont payens , et Odin lui-même 
y joue un rôle ; tandis que, à l'exception 
des Huns , ils sont tous chrétiens dans 
le Nibelunge Nol : les seigneurs ont des 
chapelains, et les reines se disputent le 
pas pour aller à l'église. Le poëte fait 
tuer Sigfrit par un étranger : dans YEd- 
da , le meurtrier était son beau-frère ; 
mais il craignait de révolter des mœurs 
déjà plus policées. 

^5) MM. Grimai eux-mêmeeent recon- 
nu (Ueber deultche Runen , p. 161, et 
Altdaniche Lieder, p. 4S50) que la ver- 
sion Scandinave était , dans quelque» 
points importants, plus ancienne et plus 
originale que la tradition allemande. 

(6) C'est l'opinion que Millier a soute- 
nue dans le second volume de sa Biblio- 
thèque des Saga. Nous croyons qu'une 
critique sérieuse adopte difficilement des 
conjectures qui ne s'appuient sur aucune 
base, môme quand rien ne les contrarie ; 
c'est prendre le possible pour le réel. Mais 
on ne peut admettre que la même poésie se 
soit développée d'une manière si parfai- 
tement semblable chez deux nations ans- 

26 



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poésie islandaise sur les premiers développements de la 
poésie allemande (1). 



DES IMITATIONS. 

Dès le 5 e siècle la vie s'était retirée de la littérature an- 
tique , on ne trouvait déjà dans ses images que des mots 



si différentes et aussi voisines. Il est 
d'ailleurs certain qu'il y avait deux tra- 
ditions : non seulement elles font tuer 
Sigurth , l une dans un bois, et l'autre 
dans son lit ; mais les écrivains du Nord 
les connaissaient toutes les deux { J>yJ>- 
T erskir menn segia sva at J?eir dr«pi 
hann uti i skogi ; Edda, t. II, p. 255. 
Wb-verskir menn segia Sigurd drepinn 
hafa verit uti i skogi ; Noma Gfitssaga, 
c. VIII), et un vieux poëme qui ne nous 
est pas parvenu (te Gudrui\ar-qvida 
inn fomi) avait adopté la version alle- 
mande. Aux preuves que nous avons 
déjà données de l'influence Scandinave, 
nous ajouterons que dans le Kutrun elle 
est visible dans plusieurs aventures et 
dans l'esprit de certaines parties, par 
exemple le combat entre les armées de 
Hartmut et de Helel, et qu'il y a des ex- 
pressions étrangères à l'allemand usuel 
et littéralement traduites de l'islandais : 
ce sont des synonymes poétiques indi- 
qués par le Kenningar. 

(1) Il ne semble pas possible que la 
tradition de Sigurtb ne fût pas connue 
en Scandinavie pendant le 9" siècle : 
une expression du Biarka - mal (rogr. 
fiïiflunga, ap. Snorra-Edda, p. 155) lui 
doit son origine, et, si on ne peut en dé- 
terminer la date d'une manière certaine, 
on sait au moins qu'eu 1050 il était dé- 
jà ancien, et se chantait au commence— 
ment des batailles pour animer le cou- 
rage des soldats; S n or ri, Beimskringla, 
t. II, p. 347, 348. La tradition primitive 
allemande ne nous est pas parvenue; mais 
-Saxo GrammaticBS nous apprend qu'eu 



Saxe (l'ancienne Saxe , qui touchait au 
Holstein , et où l'on parlait la même 
langue qu'en Scandinavie ; voyez ci— 
dessus, p. 43 et 44) elle était fort célèbre 
en 1152, et sous la forme qu'elle a dans le 
Nibelunge Not; c'était Kriemhilt qui cau- 
sait la mort de ses frères : Tune canto* 
quod Canutum saxonici et nominis et 
ritus amantissimum scisset... speciosis— 
simi carminis contextu notissimam Gri- 
mildae erga fratres perûdiam de indu— 
stria memorare adorsus; I. VIII, p. 239. 
La langue de la version actuelle ne 
permet pas de la croire antérieure au 
13 e siècle, et cette raison décisive est 
encore confirmée par plusieurs autres. 
Il est question d'objets de luxe que le» 
Croisades introduisirent en Europe , el 
de pays qui n'étaient pas connus aupa- 
ravant et ne pouvaient pas l'être : le Ma- 
roc (st. 355) n'existait pas avant le H* 
siècle, et Vienne (st. 1102, 1301) ne fut 
fondée qu\n 1162. L'évêque Pilgerio 
• (st. 1236) était certainement mort bien 
des années avant qu'on le fit contempo- 
rain de personnages qui avaient yécu 
plus de cinq cents ans avant lui, et il fut 
évêque de 971 à 991 ; il est parlé des 
Polonais, et l'histoire de Ditmar de Mers- 
burg les nomme pour la première fois 
en 1018. Il est donc impossible «de croire 
la version actuelle pins ancienne, et ce- 
pendant on y rencontre une foule de 
mots : chemendle, elch, michel r recken, 
verch, etc., qui n'appartenaient déjà 
plus à la langue du 15 e siècle ; ils avaient 
été conservés dans des ballades populaw 
res que le Nibelùng* Not s'est appro-* 
priées. 



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r 



~ 403 — 



vides, auxquels ne se rattachait aucune pensée; ses pensées 
elles-mêmes n'étaient plus que les derniers sons d'un écho 
qui ne s'adressait qu'à la mémoire. La littérature chrétienne, 
au contraire , s'emparait de toutes les émotions de la so- 
ciété ; elle apaisait tous les besoins des intelligences , et en 
provoquait de nouveaux ; toutes les questions qui passion- 
naient les esprits en partaient et revenaient y chercher leur 
réponse. Déjà frappée de mort par les croyances et les ana- 
thèmes du christianisme, la poésie payenne reçut donc le 
dernier coup de sa littérature. Mats si étroite que fût la 
place qui lui était restée dans les traditions populaires, la 
poésie chrétienne ne pouvait la remplir. Elle se préoccu- 
pait trop exclusivement des idées pour se mettre à portée 
d'intelligences à demi barbares; son principe l'obligeait de 
professer tant de dédain pour les sens , que les imaginations 
matérialistes du peuple ne savaient par où la saisir (1). 

Faute d'aliment , elles durent ainsi s'amortir , mais elles 
n'en étaient que plus disposées à se soumettre à la domina- 
tion de celles qui avaient grandi sous de plus heureux 
auspices, dès que les événements les mettraient en contact - 
C'est une loi providentielle , la loi qui fait la puissance des 
grands hommes sur leur siècle : partout la force morale do- 
mine la faiblesse et entraîne la foule à sa suite; toujours les 

{ï) Ce spiritualisme explique l'opi- les satisfaisaient des besoins réels, qui , 
niâtre attachement du peuple pour les sans elles, seraient restes en souffrance, 
superstitions païennes; la poésie catho- Voyez, sur les innombrables superstitions 
lique ne lui offrait rien qui pût eu tenir du moyen ôge, le sermon de saint Eligius, 
Heu : sa seule ressource était de les bap- ap. d'Achery, Spicilegium , t. V, p. 215 ; 
User y de remplacer les noms payens par l'Indiculus super sliiionum à la suite du 
des noms chrétiens, Vénus ou Freya par capitulaire de Karloman , de 743 (ap. 
la Vierge , et Pluton par le Diable. Les Leptînas); V Evangile des Q tenoilles, et 
ecclésiastiques eux-mêmes avaient don- Griram, Deutsche Mythologie , app. p. 
né Fexemple: la Vierge de réglée de xxix-clxii. C'est là certainement la 
Sainte-Agnès, hors de lîome, est une cause de tous ces fréquents retours au 
ancienne statue de Gérés. Le Kyndil- paganisme qui indignaient tant les Con- 
messa est d venu la Chandeleure; l'eau ciles. Celui d'Orléans disait encore, en 
bénite est l'eau lustrale ; les cierges sont 553 : Catholici qui ad idolorum cultum, 
des restes de r*adoralion du feu, etc. non custodita ad intesrum accepti gratia, 
D'ailleurs, le peuple ne renonce à ses revertuntur , vel qui cibis idolorum cul- 
coutumes et à ses croyances les plus in- tibus gusti illicitaepraesumptionis utun- 
diflerentes que par de puissants motifs, tur, ah Ecclesiae coetibus arceantur ; ap. 



ettoutici rengageait à les conserverai- Labbe, Concilia, t. IV, col. 1782. 





âmes fortes font reconnaître leur souveraineté par les antre* 
et les marquent de leur empreinte (1). N'eût-on aucune 
autre raison de le penser que le fait de leur rencontre (2) , 
il est impossible que les peuples du Nord n'aient pas exercé 
sur les populations romanes une profonde influence , parce 
que leurs imaginations étaient plus actives, plus vigoureu- 
ses; parce que le spectacle d'une nature où tout respirait la 
destruction et la force, parce que les habitudes d'une yie 
d'aventures et de dangers les avaient exaltées (3). 



(1) Mon génie étonné tremble devant le 
w ° sien, 

a fort bien dit Racine ; c'est le secret de 
la contagion d'un fanatisme quel qu'il 
soit : sanguis martyrum semen chrislia- 
norum. Peut-être y a-l-il là une grave 
raison contre la publicité de certains dé- 
bats judiciaires et le principe de la li- 
berté de la presse. 

(2) Dès la fin du 5 e siècle , Sidonius 
Apollinaris, l. VIII, let. 6, parle des 
incursions des Scandinaves en France et 
.dans le reste do l'Europe ; elles se mul- 
tiplièrent tellement pendant le neuvième, 
qu'il est prcsqué impossible de les indi- 
quer toutes ( voyez le Romans de Rou ; 
Pontamis, Fer. Danic. Hisl., p. 105, éd. 
,de 1631 ; Muratori, Antiq* /fa/.,t. 1 , p. 5; 
Deppiug , Expéditions maritimes des 
Normands , et Augustin Thierry, His- 
toire de la conquête de l'Angleterre); et 
en 1193, Ingeburge ou Isemburge, fille 
de Waldemar I , roi de Danemark , épou- 
sa Philippe-Auguste. Les populations de 
l'Europe occidentale qui ont eu le moins 
de rapports directs avec les Scandinaves 
sont celles de la péninsule Pyrénaïque, 
et cependant ils ont élé nombreux. Une 

Îtrincesse norvégienne épousa même dans 
e 15« siècle ( 1256-1257 ) le frère d'Al- 
phonse X , roi de Castille. Voyez Lange- 
beck, Rer. Dan. Script., t. I, p. 513, 
554 , 552; Rodericus Toletauus, Hist. 
.Arabum, c. xxvi; Abulteda , Annal. 
Mudem., t. II, p. 178, note de Reiske, 
168; Ponloppidanus(Bruckstadl), Gesta 
Danorum extra Daniam, t. I,p. 156-179, 
et le mémoire de M. Werlauu, Skandi- 
naviske LitteraturselskabsSkrifter , t. X, 
1814. Les rapports intellectuels ne tar- 
dèrent même pas à devenir plus étroits: 
les savants islandais allaient étudier, dès 



le 12* siècle, en Saxe, à Cologne et à 
Paris ; Hungurvaka, p. 76, 90, 158; et 
cent ans plus tard , il y avait dans cette 
dernière ville un collège pour la nation 
suédoise (danoise? ); Rtths, UnterhaX— 
lung fur Freundealtd. und al In. Getch, 
und Literatur, p. 112. 

(3) Ces questions d'influence n'ont jus- 
qu'ici été traitées que dans un esprit sys- 
tématique, et par conséquent étroit ; on 
ne s'est pas assez souvenu que l'histoire 
n'est que l'échange et le développement 
des idées de tous les peuples ; on reconnaît 
facilement les rapports généraux , mais 
les préciser dans une image ou une pen- 
sée particulière, et faire la part de chaque 
influence diverse , est presque toujours 
également impossible. Ainsi , par exem- 
ple, M. Price, trompé sans doute par l'ap- 
parence orientale ue quelques noms, et 
une tolérance vraiment étonnante dam 
un poëme religieux, a supposé une ori- 
gine arabe au Roman de Parceval ( War- 
ton. 1. 1, p. 24, note) ; et il semble certain 
qu'il a été inspiré par le mysticisme chré- 
tien. On doit même croire que ses sources 
sont latines , si Ton ne veut révoquer en 
doute, sans aucune preuve, le témoi- 
gnage de Wolfram von Eschenbach lui- 
même; Panival , l. XVII , v. 469: 
Kyot der meister wis 
Diz mœrebegunde suoehen 
In latinischen buoehen j 
et il avait auparavant, 1.1* v. 827-50, 
reconnu formellement que Kyot et meis- 
ter Cristian de Troys étaient ses origi- 
naux; d'après quelques critiques (en- 
tre autres LachmannVils auraient eux- 
mêmes travaillé sur des traditions pro- 
vençales. La même difficulté se présente 
pour le Vilkinasaga ; il avoue son. ori- 
gine allemande : Jtessi saga er ein af ht- 



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~ m — 

Souvent on a cherché des preuves d'influence ou ellear 
ne pouvaient pas être ; on prenait pour des analogies acci- 
dentelles les développements spontanés de la nature hu- 
maine (1). On ne reconnaissait seulement pas que lés litté- 
ratures agissaient les unes sur les antres d'une manière 
différente aux différents périodes de leur histoire. Il est une 
idée que l'homme trouve toujours dans son intelligence, 
c'est qu'il n'est pas d'événement qui ne scAt déterminé par 
une cause , un sentiment que lui révèle constamment sa 
conscience ; c'est que toute action porte avec elle sa ré- 
compense et sa peine. Quand l'horizon du poëte a grandi , 



nom stoerstum sôgum, er glërdar h a fa 
v«rid i ]?y»kri tungu , préface de l'édition 
de Peringskjbld , sôgum jpydeskra man- 
da, c. 165; J?yd ? kurn qvœdum , c. 251, 
565; etc. M Finn Magnussen ( Edda, t. 
III, p. 85-2, note), va jusqu'à dire qu'il 
est traduit de l'allemand , et cependant 
il s'appuie aussi sur des traditions Scan- 
dinaves ( Danir ok Sviar kunnu at segia 
heraf margar sttgur enn sural hafa beir 
faerl i qvaedisin; préf. raanus. ap. Miïllcr, 
Sagab } y II, p. 296), et la grande 
quantité de noms latins qui s'y trou- 
vent, Oslacia, Fertilia, Odilia, Vil- 
kinus, Mas, Osantrix, etc., ne permet 
guère de lui refuser une source la- 
tine. Souvent l'embarras est plus grand 
encore i le môme sujet èsl traité presque 
à la fois par tant de nations différentes, 
qu'on ne sait à laquelle attribuer la- prio- 
rité ; ainsi, par exemple, l'histoire de 
Pierre de Provence et de la belle Mague- 
loune, qui semble une fiction orientale, 
a été populaire jusqu'en Danemark; Rah- 
bek, Dansk og Norsk National vœrk, t. 
111, p. 55 et suiv. L'histoire de Pépin, 

2ii i affronte un lion pour ramasser le gant 
'une femme , se trouve dans une foule de 
romans et de chroniques du moyen âge ; 
Mônachus Sangallensis, c. 25, le R>mans 
de Merle , etc.; et elle est aussi dans V His- 
torié de las guerras civiles de Granada , 
par Perezdellita, p. 405, et cette histoire 
était, si l'on en croit le titre, sacada de un 
libro arabigoy traducida encastellano. 
L'histoire du visir Caversha,des Mille et 
uti Jours (jour 21), est celle dePolycrate, 



qne l'on trouve déjà dans Hérodote , 1. 
III, c. 59-44; et quoique l'esprit du For- 
tunatus rende fort probable son ori- 
gine Scandinave , les traditions allemand 
des, italiennes et françaises, viennent cer- 
tainement de l'espagnol. 

(I) Les ordalies ont dû se produire 
spontanément chez tous les peujftes qui 
croyaient à l'intervention toute-puissante 
de la Divinité dans les affaires humaines; 
on les trouve à la fois chez les Indoos 
( Manava-dharma-sastra , 1. VIII, st. 
114 et 115; l'épreuve de Sida dans le 
Ramajana ), les Perses ( l'épreuve de Si-, 
javesch dans le Schah Nameh), les Scan- 
dinaves ( Gudrunar-qvida III, st. VII, 
VIII; Egilstaga, p. 275, etc.), sans qu'K 
soit possible d'admettre aucune trans- 
mission , excepté pour les Grecs et les 
Romains, dont la religion répugnait à 
cette action extérieure de la Divinité. 
Les historiens qui ont donné aux orda- 
lies une origine chrétienue ( entre autres 
Finn Johannaeus, Histor. eccles. Islande 
1. 1, p. 25 ), ou païenne (Schrock, Christ- 
liche Kirchengeschichte , t. XXIII, p. 
257, etc. ) , se sont également tromp s. 
Peut-être devons-nous une superstition 
populaire aux formes usitées dans les 
ordalies Scandinaves. Elles avaient lieu 
dans un champ entouré de baguettes de 
noisetier plantées dans la terre, on les 
appelait même combats dans le champ 
du noisetier; et encore maintenant en 
Normandie on croit une vertu magique 
aux baguettes de noisetier : on trouve 
avec elle les sources, les trésors, et l'on 
guérit la lièvre quarte. 



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— 406 — 

quand il comprend l'histoire , il ne croit pins à là nécessité 
de resserrer l'action de la Providence aussi étroitement que 
dans les unités d'un drame classique ; mais tant qu'il reste 
naïf, qu'il fait de la poésie parce qu'il est poète , sans ar- 
rière-pensée et sans but , il veut retrouver dans le monde les 
préoccupations de son intelligence, et exprime ses idées avec 
des faits. Plus tard sans doute, il les racontera commejcm 
chroniqueur, sans s'occuper de leur signification apparent 
parce qu'ils sont vrais; mais d'abord, il ne les adopte fpt 
parce qu'ils répondent à sa pensée. Aussi n'est-ce point dp* 
les sujets qu'il faut chercher les preuves d'une influence 
extérieure sur la poésie populaire ; les noms ne sont pour 
elle que des mots , et de vagues souvenirs , un instinct d'or- 
gueil national plus vague encore , font préférer au peuple 
ceux de son histoire (1). Quand il en a été autrement , c'est 



(4) On ne peut douter que les Frankg 
n'aient eu des héros nationaux : Item 
barbara et antiquisshna carmina , quibus 
veterum actus et bella canebantur scrip- 
sit (Carolus Magnas) memoriaeque man- 
davit,ditEinhard, Vita CaroliMagni,c. 
$9. Le poëte saxon est encore plus expli- 
cite, Annale» Caroli Magni, 1. V, y. 117 : 

Vulgaria carmina magnis 
laudibus ejus avos et proavos célébrant; 
Pippinos, Carolos, H)adowicos et 

Thedoricos, 

Et Carlomannos Hlothariosqae canant 
L'ouvrage français qui nous semble a- 
voir retenu le plus des anciennes tradi- 
tions dans le fond du sujet et dans les 
détails est, sans contredit , le Romans 
de Garin li Loherenc (Loherain dans 
l'édition de M. Paris). Il conserva 
long temps sa popularité, car on Ut dans 
Millet et Amys, c. 63 : « Il est assavoir 
que ceste histoire icy a esté extraicte de 
1 une des trois gestes du royaulme de 
France ; et ne furent que troys gestes au 
dit pays, qui ont eu honneur et renom- 
mée : de quoy le premier a esté Doolin 
de Mayence; l'autre Guèrin, qui «*< *i 
grande renommée; la tierce si a esté de 
Pépin , qui fut roy très puissant, duquel 
est y ssu le roy Charlemaigné, qui flst 
tant de Vaillance. » Peut-être n'est-il pu 



un seul de nos vieux romans où Ton ne 
retrouvât quelque fragment des tradi- 
tions carlovingiennes; nous n'excepte- 
rions pas môme le Romans du Renart, 
dont les noms nous paraissent emprun- 
tés à d'anciens chants historiques. Quand 
la poésie populaire n'est plus aussi pro- 
fondément mythique, elle attache une 
idée à tous les noms, elle veut qu'ils 
soient significatifs. Si elle n'en a pas in- 
venté pour les animaux principaux com- 
me pour le coq, Chanleclairs ; la poule, 
Pinte; le limaçon , Tardins ; le mouton 
Bélins, etc. , on peut affirmer que ceux 
qu'elle leur donnait avaient une valeur 
qu'ils ne tenaient pas de leur étymolo- 
gîe. Ilj a fallu certainement une raison 
pour que le nom de Aenard se substi- 
tuât au vieux français Goulpil ; la popu- 
larité des poésies ne saurait l'expliquer : 
elles sont trop spirituelles ettrop érudites 
pour avoir été assez répandues, et il est 
trop singulier que les noms des animaux 
soient des noms d'hommes, qui se repro- 
duisent dans toutes les branches et tou- 
tes les langues, pour qu'on l'attribue au 
hasard ou à une imitation servile. Des 
deux noms de l'âne, l'un, Balduinus, Bau- 
douin, est resté dans le patois de nos 
provinces, et La r ontaine s'en est servi 
plusieurs fois dans ses fables {Les Ani- 



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— 407 — 

qu'il ne trouvait pas dans son passé les faits qui lui étaient 
nécessaires, ou que le renom qui environnait déjà les héros 
de la tradition étrangère était lui-même une cause d'in- 
fluence (1). Lorsque les idées viennent à changer , les an- 
ciennes traditions, qui ne sont plus assez flexibles pour se prê- 
ter aux nouveaux besoins du poète , se transforment et dispa- 
raissent. Parfois encore , une autre cause plus secondaire 
amène la rénovation des sujets poétiques : de nouveaux hé- 
ros, plus nationaux, ou mieux favorisés par les circonstances 
du moment , préoccupent les imaginations et supplantent 
ceux des premiers récits (2). On ne doit donc pas s'étonner 
si les héros du Nord ont presque entièrement disparu de la 
littérature des populations romanes; tout ce qu'on y peut 
chercher , c'est la preuve qu'ils ne lui sont pas demeurés 
inconnus, et l'esprit de la poésie Scandinave. 

Cet esprit, il est impossible de le méconnaître, dans les plus 
vieux poëmes qui nous soient parvenus, à l'impassibilité d'un 
récit où le poëte n'apparaît nulle part en personne , à un 



maux mal a de s de la Peste, etc.) ; l'au- 
tre, Fromont, se trouve dans le Garin, 
dont nous parlions tout à l'heure. Le 
nom de Reiuardus devait être fort ré- 
pandu et réveiller des idées de courage 
et d'adresse, puisque la poésie populaire 
le donna à Renoart de Montauban , le 
symbole des luttes de l'aristocratie et de 
I esprit de liberté contre le pouvoir ma- 
tériel de la royauté. Le seul qui puisse 
embarrasser est celui du loup, Isengri— 
mus ; mais on le trouve dans plusieurs 
documents diplomatiques des 7 9 et 8 e 
siècles(ïïïone, Aeinardus Vulpes,y. 506), 
et le loup dit lui - même , dans une des 
plus anciennes branches qui nous soieut 
parvenues : 

Ab antiquis cognominor Isengrimus. 
Reinardus Vulpes, 1. 1, v. USi. 

Dès le commencement du 12 e siècle, un 



appellare lupos ; Gailia Chrittiana , 
t. II, col. 620. Cent ans après, il y avait 
en Flandre un parti nommé les Isen- 
grins ; Marlène, Amplissima Collectif) y 
t. VI, p. 505. La popularité des noms 
avait certainement précédé la poésie des 
animaux , et , puisqu'elle ne s'explique 
point par l'histoire contemporaine, on est 
obligé de supposer une base dans de vieil- 
les traditions populaires ; voilà sansdoute 
pourquoi M. Mone a cru de la fin du 9* siè- 
cle un poème qui ne remonte pas à 1 150. 

(1) Ainsi, par exemple, on ne sait dans 
l'histoire de quel peuple furent pris ori- 
ginairement les héros du Nibelunge Nol ; 
Hildebrand, qui devint si célèbre dans la 
poésie de toutes les nations germaniques, 
était certainement un Frank , et la poé- 
sie, sinon l'histoire, faisait d'Artus un 
roi breton. 

(2j Voilà pourquoi les héros du cycle 



èvêque de Laon reuomraé i our ses tra- Carlovingien ont hérité partout de la 

hisons était appelé Isengrinus, et l'au- popularité des anciennes traditions na- 

teur du récit, qui ne comprenait pas la tiouales, et ont eux-mêmes été rempla- 

tradition, ajoute : Sic enim aliqui soient ces par les Amadis. 

" "V" . .'■ " ; " : ' * 



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Goos 



— 40Ô — 

besoin de mouvement et de désordre qui agite tous les per- 
sonnages , à une exagération qui pousse tout à sa dernière ' 
limite , et se complaît dans la frénésie morale et le déploie- 
ment de la force physique , comme dans l'état le plus naturel 
et le plus digne d'un bomme (1). Sans doute, ces caractères 
ne sont point particuliers à la poésie Scandinave ; ils ont d& 
se produire dans les premiers développements de l'imagi- 
nation de tous les peuples , quoique peut-être avec moins 
de relief et de profondeur (2). Mais ce fut du Nord que soi^ 
tirent les derniers Barbares qui se superposèrent sur les po^ 
pulations de l'Europe occidentale , et le joug de la domina* 
tion romaine pesait sur elles depuis trop long-temps , les 
habitudes d'un luxe prématuré les avaient trop énervées, 
pour qu'elles eussent conservé l'esprit énergique de leurs 
ancêtres. Ses souvenirs eux-mêmes avaient dû s'effacer 
assez pour ne plus pouvoir imprimer tant de mouvement aux 
imaginations; ce serait déjà beaucoup que d'avoir préparé 
l'action de la poésie Scandinave et accru son influence. 

L'esprit des poèmes héroïques ne se perdit pas entière- 
ment; mais ils n'avaient en eux aucun principe de vie , ni 
l'intérêt qui fixe les récits dans le souvenir, ni la significa- 
tion profonde qui impose aux rhapsodes le respect des moin- 
dres expressions ; et les progrès journaliers d'une langue 
ébauchée de la veille rebutaient la mémoire »ar les ar- 
chaïsmes d'une forme vieillie , et la fatiguaient à suivre la 
tradition à travers de continuels remanîments. Bientôt 
l'impassibilité de la chronique ne suint puis a îa poésie , elle 

(I) On en trouve des exemples frap- france une année entière; tout le JTitif 

pants dans le Waltharius manu fortis; le Lear de Shakspeare, et plus particulière* 

poëmed'ErnoldosNigellus; la Chronique ment encore la scène VII de l'acte 111 , 

de Notker, connu sous le nom de M on a- où Cornwall arrache les yeux de Glo- 

chos Sangallensis; le Buovo d'Ântona , ces ter, et les écrase sous ses pieds; etc. 

surtout l'horrible supplice de Brando- (2) Le climat glacé de la Scandinavie 

nia, que son fils fait enfermer dans une donna l'habitude de la souffrance aux 

muraille, de manière à ne lui laisser que corps, et par conséquent de la dureté et . 

la tête de libre et à prolonger sa souf- de rftpreté aux esprits. 



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aspira à devenir morale (1) , politique (2) , savante (3) , et 
l'on ne peut chercher la raison des analogies que dans la 
ressemblance des connaissances littéraires (4) , des théories 
religieuses et des mœurs sociales. Les sujets prirent ensuite 
de l'importance; ils voulurent intéresser l'imagination par 
le merveilleux et l'imprévu; puis, enfin, un nouveau mo- 
bile se développa sous Faction immédiate des idées chré- 
tiennes , auxquelles s'associa encore la poésie Scandinave : 
on chercha par le pathétique des situations , l'exagération 
des actions et la violence des passions, à intéresser aussi la 
sensibilité. L'imitation s'attacha alors aux sujets; elle re- 
produisit les aventures, leur enchaînement, leur imprévu, 
tout l'extérieur du drame, et, plus tard, quand l'art fut 
passé tout entier dans l'exécution, elle changea une der- 
nière fois de procédés : ce n'est plus ni dans les idées , ni 
dans les faits, mais dans la forme, qu'il faut chercher les tra- 
ces de l'influence que les différentes littératures exerçaient 
les unes sur les autres. L'action Scandinave allait s'effacant 

m 

de plus en plus; rien ne pouvait la renouveler depuis la 
conquête de la Normandie , l'imagination du Nord était 
morte. Aussi ces derniers rapports sont presque étrangers à 
notre sujet, et leur nature les rend trop individuels pour 
qu'ils autorisent aucune conséquence générale. Mais ils ont 
l'avantage de ne pouvoir être méconnus , et ajoutent à la 
force des autres en prouvant qu'ils n'étaient pas des rencon- 
tres fortuites, mais le résultat nécessaire du contact des lit— 

(1) Elle fit l'utopie de la société che— mine : la poésie s'efforce d'abaisser le 
valeresque dans le cycle de la Table ron- roi devant les grands vassaux ; elle fait 
de, et de la société chrétienne dans les du libéralisme à la manière du temps, 
poèmes du Saint-Gréal. (5) Dans les romans d'Alexandre et de 

(2) Dans le cycle Carlovingien. C'est la Guerre de Troyes. 

là l'explication des différences fonda- (4) Beaucoup des romans savants ne 

mentales entre les versions allemandes sont pas cependant rédigés sur des sour- 

et françaises. En Allemagne, c'est le be- ces grecques ou latines , pas même sur 

soin d'unité et de force qui se fait sen- Dares ou Valerius; Veldecfc dit, dans son 

tir; la première vertu poétique est, après Eneidt , et Kuourad von Wtirzeburc , 

le courage , la fidélité à son seigneur, dans son Trojaniscker Krieg 7 qu'ils é- 



En France, au contraire, c'est l'esprit crivaient d'après des livres en langues 
d'opposition et ^indépendance qui An- vivantes, mUche. 



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r- 410 — 

tératures et de la succession des peuples. Une fois acquises 
à FHumanité , les idées ne disparaissent plus de son histoire; 
il en est de l'impulsion qu'elles impriment aux esprits, 
comme de l'oscillation des eaux : en s' éloignant de leur point 
de départ , les traces s'aggrandissent et s'effacent ; mais eltes 
subsistent encore, lorsque le regard ne les aperçoit plus (1). 



DE LA POÉSIE ANGLO-SAXONNE (3). 



Lorsque , après avoir été séparés par des destinées diffé- 
rentes , deux peuples sortis d'une souche commune sont 
remis en contact par les événements, l'historien est exposé 
à prendre pour les effets de l'influence qu'ils exercent l'un 
sur l'autre des développements dont le principe avait été 
déposé dans leur vie , et n'attendait que des circonstances 
favorables pour se produire. Mais l'erreur serait ici de peu 
d'importance ; la poésie Scandinave , comme nous l'envisa- 
geons, est plutôt la poésie originale des populations du 
Nord qué celle d'une localité et d'un temps. Quand même 
les vraisemblances nous auraient trompé sur l'origine im- 
médiate de certains traits de la poésie anglo-saxonne , leur 
caractère septentrional n'en serait pas moins incontestable , 



(I) H est loin de noire pensée de re- 
garder comme des imitations toutes les 
analogies que nous allons, indiquer: 
Quand, au lieu déjuger l'esprit et les ten- 
dances de la composition, la critique 
▼eut décomposer l'inspiration , elle erre 
nécessairement de conjecture en conjec- 
ture. Avec un peu d'érudition, on prou- 
verait que le génie le plus original n'est 
qu'un plagiaire ; nous en citerons seule- 
ment deux exemples. On a souvent .cité 
ce beau vers de Kacine : 

Gemment en un vil plomb l'or pur s'est-il 

changé ? 

Guiot de Provins avait dît, dans le mê- 
me sens : 

Li argens est devenuz pions. 

MUs t y. MO. 



S'il est un ouvrage que Ton croie ori- 
ginal, c'est le Don Quixole , et Chaucer 
en avait traité le sujet avant Cervantes 
dans le Rime of Sir Thopas ; c'est évi- 
demment la même inspiration , la môme 
idée , et beaucoup de détails se ressem- 
blent jusqu'à l'identité. 

($) Depuis quelque temps, on s'est beau- 
coup occupé en Angleterre de la littéra- 
ture anglo-saxonne; MM. Conybeare, 
Tborpe, Ingram et Kemble, ont publié k 
peu prés tous les manuscrits importants: 
voyez le Bibliotheca Ànglo-Saxonica de 
MM. Wright et Fr. Michel. Malheureu- 
sement les études ont eu jusqu'ici une 
tendance plutôt philologique que litté- 
raire ; on rétablit la pureté des textes 
sans s'inquiéter de l'histoire et de la cri- 
tique des idées; 



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et les conséquences des rapprochements que nous aurions 
établis ne perdraient rien de leur valeur. Les premiers émi- 
grés du Nord qui s'établirent en Angleterre y trouvèrent 
une population renommée pour sa poésie, et le Beowulf (1) 
ne permet pas de douter qu'elle n'ait agi sur les habitudes 
de leur imagination (2). En condamnant les expressions 
mythiques qui lui étaient si familières , en adoucissant ce 
qu'il y avait de plus âpre dans les sentiments et de plus sau- 
vage dans les idées, le christianisme les modifia plus pro- 
fondément encore (3); puis l'érudition éveilla des désirs 
d'imitation , et enleva à la poésie , sinon toute sa naïveté , 
quelques nouvelles traces de sa première patrie (4). C'est 
ainsi dans les chants du peuple dont les mœurs résistèrent 
plus obstinément à l'esprit du christianisme , et dont l'ima- 
gination était trop naïve et trop ignorante pour se soumettre 
à l'influence des littératures étrangères, qu'il faut chercher 
l'origine et les earaetères de la poésie anglo- 



(1) Les événements sont du 5* siècle ; 
mais il semble probable qu'ils ne servi- 
rent que long-temps après de base à un 
poëme. L'auteur était un chrétien qui re- 
mania une ancienne tradition. La rédac- 
tion actuelle ne peut être antérieure au 
7* siècle, et, malgré l'opinion de Junius, 
nous pensons, comme Hickes, qu'elle 
ne remonte qu'au 9*. En lui donnant 
une date antérieure, il serait impossible 
de comprendre comment aucun écrivain 
saxon, pas même Alfred , qui s'occupa 
avec tant de zèle de la littérature de son 
peuple, n'en aurait point parlé s'il l'avait 
connue , on l'eût ignorée si elle avait 
existé. On ne peut cependant la suppo- 
ser plus récente , puisque Sharon Tur- 
ner, HiUoryof the Ànglo-Saxom, t. III, 
p. 287 , assure que le manuscrit est du 
iO* siècle. 

(2) Les poésies ossianiques, tout ar- 
rangées qu'elles aient été , nous sem- 
blent donner une idée plus exacte dés 
chants des bardes que celles qui ont été 
publiées sous le nom de Taliesin, Aneu- 
rin , Lly warch Heri, ete. {Myvyrian Ar- 
chaiology of Wales), et nous retrouvons 
dans le Beowulf l'apparition des esprits, 



les querelles et fanfaronnades des héros, 
l'amour poétique de la Nature, un cer- 
tain ton sentimental, des expressions 
vagues et indécises, des événements lais- 
sés à dessein dans l'obscurité, etc. 

(3) Presque toute la poésie anglo- 
saxonne est religieuse; le plus vieux 
poète dont on connaisse le nom et le 
temps, Cedmon, qui vivait dans la se- 
conde moitié du 7« siècle, avait versifié 
une paraphrase de la Genèse et de l'Exo- 
de , l'histoire de Daniel, et des hymnes 
sacrés. Il y aurait de curieux rappro- 
chements à faire entre ses idées, ses 
images, et jusqu'à ses expressions , et 
celles de Milton. 

(4) Ce n'est pas seulement l'influence 
de la Bible qui est reconnaissante , mais 
celle de la littérature classique ; le ton 
épique du Beowulf n'est point la narra- 
tion naïve des anciennes poésies popu- 
laires : l'auteur ne raconte pas comme 
un témoin , il compose son récit en 
poète; et les épisodes du chantre de 
Hrothgar semblent inspirés par l'imita* 
tion de Virgile. 

(5) Presque tout ce qui nous est par-* 
venu d'important appartient malheureu* 



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— 412 — 

Elle n'était pas seulement entrée dans les goûts du peu^ 
pie , elle était devenue une habitude de tous les jours; dans 
les fêtes, la harpe faisait le tour de la table, et tous les 
convives étaient obligés de chanter quelques vers (1). Cet 
usage n'eût été naturel aux Anglo-Saxons , il n'aurait pu 
être un produit spontané de leur histoire , que si la vivacité 
de leurs sentiments et l'impatience de leur imagination leur 
eussent fait un besoin d'expressions plus passionnées que 
celles du langage usuel , et leur poésie manifeste un esprit 
entièrement différent. Ce qui la caractérise , c'est l'absence 
de profondeur, quelquefois même de pensée; c'est l'em- 
phase , l'affectation d'un style elliptique et brisé , des répé- 
titions sans raison, des métaphores et des périphrases si répé- 
tées, que les idées disparaissent sous les mots. Ces derniers 
défauts se trouvaient déjà dans la poésie Scandinave ; seu- 
lement, comme il arrive dans les imitations , ils ont été exa- 
gérés , et l'inspiration enthousiaste , le sublime sauvage qui 
les expliquaient, ont disparu (2). 

On ne saurait trouver une raison à ces analogies dans les 



sèment à la poésie érudite et chrétienne ; ille (Cœdmon) ubi appropinquare sibi ci- 
peut-être n'en faut-il excepter que le tharam cernebat , surgebat a média 
Beowulf; lepoëmedu Voyageur, ap. Kem- coena ; et Alfred ajoute, dans sa version, 
ble, Beowulftp.ZZI ; la Bataille de Finns- une expression encore plus frappante : 
burh. Id., p. 238, et les chants que la Aras he for sceome, il se levait par 
Chronique saxonne nous a conserves sur honte , parce que, comme le dit Bede,' 
la victoire de Brunanburh , p. 141; sur 1. c. : Nil carrai nu m aliquando didicerat. 
la mort du roi Edgar, p. 160, et celle C'est probablement un souvenir des lut- 
d'Edouard , p. 255. Pour reconnaître tes poétiques en usage dans le Nord; 
l'influence de la poésie Scandinave, il ne voyez le Gunnlaugasaga , p. 112. C'est 
faut que comparer le Chant de Brunan- encore le sujet d'un vieux poëme aile—' 
burh , dont nous allons donner la Ira- mand , Der Singerkriec uf Wartburc. • 
duction , avec le chant allemand sur la (2) Les admirateurs les plus passion- 
victoire que Louis remporta en 881 sur nés de la poésie anglo-saxonne convient 
les Normands (ap. Elnonen$ia y p. 7), et nent eux-mêmes de son infériorité. The 
cependant la langue dans laquelle il est Anglo-Saxon poetry... has not the stoty, 
écrit ne permet pas de croire qu'il fût nor the strong imagination of the Nor— 
lui-même resté complètement indépen- thern... 1t is strong heroic feeling in the> 
dant de la vieille poésie du Nord. mindof the writer, but more expressed 
(1) C'est Bede qui nous l'apprend , by violent words than by the real eBFu- 
Hûtoria Eccletiasttca Anglorum , lib. «ion or détail of the genuine émotion; 
IV, c 24 : Unde nonnunquam in convi- Sharon Turner, History of the Anglo- 
vio, cum esset laetitiae causa decretum Sax<mt> t. III , p. 275-276. 
ut oumes ner ordinem cantare deberent, 



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— 413 — 

caractères généraux, et, pour ainsi dire, instinctifs, qui se 
reproduisent à l'origine de la poésie de tous les peuples. 



Les poètes anglo-saxons n appartiennent plus à ce 
période , ce sont déjà des artistes ; on le reconnaît à la pau- 
vreté de leurs pensées, à la froideur de leurs sentiments, 
à l'habileté de leurs transitions , et à la recherche avec la- 
quelle ils travaillent leur style. L'existence des vieilles poé- 
sies ne saurait d'ailleurs être contestée; les historiens disent 
que Dunstan apprit les chants païens de ses compatriotes (1), 
et le roi Edgar défendit par une loi expresse de les chanter 
dans les banquets (2). Il est possible que quelques uns fus- 
sent d'origine bretonne , quoique les mœurs et les croyances 
différentes des vainqueurs , leur civilisation au moins aussi 
avancée, et la rapidité avec laquelle se répandit leur lanfrue* 
le rendent peu probable; mais on ne saurait douter avec la 



ire apparence de raison que beaucoup n'aient été ap- 
portés du Nord. Le Beowulf montre quel intérêt les Anglo- 
Saxons avaient conservé pour les traditions de leurs ancê- 
tres , et leur poésie est pleine d'expressions et d'images qui 
ne permettent pas de méconnaître l'influence qu'ont exercée 
les Scandinaves. C'est leur mythologie qui lui fournit une 
partie de ses appellations (3) et de ses figures (4) ; lorsque 
son vocabulaire s'écarte du langage de la prose , c'est pres- 

me Âsk, Vëlu-spa , st. XV, et les poêles 
anglo saxons se sont quelquefois servis 
à'.Esr , qui signifiait également frêne , 
et avait à peu près la même prononcia- 
tion , pour exprimer le genre humain 
et le masculin , etc. 

(4) Les Scandinaves, qui vivaient dans 
un état de guerre perpétuel , appelaient 
naturellement les hommes, les guerriers; 
et, malgré leur esprit pacifique , les An- 
glo -Saxons ont souvent d signé un 
homme par la même figure, secg , rinc. 
Voyez une foule d'analogies dans Ihre , 
Glossarium Suio-Gothicum, préface, 
p. ".0, 54, el Thorkelin , De Danorum 
rébus gestis seeuli lll et IV, p. 269- 
299. 



(1) Sharon Turner, Hislory of ihe 
Anglû-Saxons , t. I, p. 240. 

(2) Wilkins, Leges Ânglo-Saxonicae , 
p. 83. 

(5) De Baldur, fils d'Odin , les Anglo- 
Saxons ont fait baldor, chef, seigneur ; 
Beowulf, v. 4852 , 5150 ; Judith , pas- 
sira , etc. Tvr, un des Ases, Mgis- 
drecka, st. XXXVII-XL, etc., est de- 
venu un prince par excellence , tire ; ils 
ont même appelé Dieu, torht (resplen- 
dissant) Tyre. Thurs est le nom d'un 
géant Tpryms-qvida, st. V, VI, etc., et ils 
ont donné aux géants le nom générique 
de \yrs , Beowulf, v. 846 ; Hickes, An- 
glo-Saxonica Grammatica , p. 207. Les 



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— 414 — 

cpie toujours à l'islandais qu'il emprunte ses néologismes (1) 
et la richesse de l'anglo-saxon prouve suffisamment que le 
poète songeait moins à exprimer ses idées qu'à satisfaire les 
habitudes de l'imagination de ses compatriotes. 



LE CHANT DE LA VICTOIRE DE BRUNANBURH (9). 

Le roi Athelstan, le chef des comtes , qui donne des bra- 
celets d'or aux braves, et son frère Edmond , le prince du 
sang royal (3) , le plus illustre des guerriers, ont livré ba- 
taille à Brunanburh (4) avec le tranchant de leurs épées ! 
Les fils d'Edouard ont brisé l'enceinte des ennemis et abattu 
leurs boucliers (5) avec le tronçon de leurs haches (6). Tel 
est le courage (7) qu'ils héritèrent de leurs aïeux, que tout 
pirate les trouve prêts à défendre sur un champ de bataille 
leur terre, leurs biens et leurs foyers. Ils ont pressé l'enne- 



(1) L'indication d'un petit nombre 
d'exemples ne pourrait rien signifier, et 
bous ne pouvons accorder des pages en- 
tières à une question aussi accessoire; il 
nous faut donc renvoyer à Thorkelin, 
1. c, et à Hiekes, Thetaurut Lingua— 
r%m Seplentrionatium, t. I, p. 101-134. 

(2) Les historiens ne sont point d'ac- 
cord sur l'année où fut livrée cette ba- 
taille ; plusieurs la mettent en 936 et en 
937. La Chronique saxonne, qui nous a 
conservé ce poëme, la place en 93S. 
Nous avons traduit sur le texte publié 
par H. Price dans son édition de War- 
ton, t. I , p. lxxxvii; mais nous ayons 
cru devoir adopter quelques unes des 
variantes de M. Ingram, Saxon Chroni- 
cle, p. 141, et de Wheloc, Jd„ p. 555. 

(3) JE$eling ne signifiait d'abord 
qu'homme noble , et c'est dans ce sens 
qu'on le trouve employé dans le Beowulf, 

5, 66 , etc. ; mais il finit par être ré- 
servé aux princes du sang royal , et de- 
vint leur titre d'honneur. 

(4) Brunborh , dans le Chestershire , 
d'après Gibson, Ad Chron. Sax. Expli. 
SMMnffMÉfn Loeorum , p. 17 ; suivant 
M. Ingram, 1, c, Brumby. 



(5) Hea\>o~linda, Linda avait la même 
signification que le Scandinave Lind; 
VOlu-tpa , st. L ; Rigt-mal,sl. VIII ; £fer- 
varar$aga 9 p. 190 ; Olafsen,0m Norâem 
garnie Vigtekomt , p. 85 ( bouclier, de 
lind, tilleul, comme loruvm , de /o- 
rum , et cuiratie , de cuir), lise trouve 
employé dans le même sens dans le 
Beowulf, y. 4676. Hectyo peut signi- 
fier qne les Normands avaient de plus 
grands boucliers que les Saxons, ou, ce 
qui nous semble plus probable, que, 

{tour combattre, les ennemis élevaient 
eurs boucliers ; il donnerait ainsi pins 
de force poétiqaie à aa am ss u 

(6) M. Priée traduit, relics-of haromers 

g. e. swords). Nous ne voudrions pas af- 
rmer qu'il se trompe ; mais une sem- 
blable périphrase ne nous parait pat 
dans 1 esprit de la poésie anglo- 
saxonne. 

(7) M. Price traduit geœ&ele par no- 
hility; nous croyons qu'il se trompe : 
geas&tU est neutre et n'a rien de com- 
mun avec le féminin o\elo; c'est l'eiplé. 
tif ge et Mis* islandais , nalura, anima* 



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— 415 — 

mi ; les clans écossais et les bandes de la flotte sont tombés, 
promis à la mort (1). Depuis l'heure du matin où le soleil , 
se levant dans sa magnificence , fit resplendir sur les cam- 
pagnes le flambeau de Dieu, du Seigneur éternel, jusqu'à 
ce que la noble créature se fût inclinée sous l'horizon , la 
terre ruissela du sang des combattants. Il tomba là bien des 
guerriers , le corps hérissé de flèches ; bien des héros du 
Nord, frappés à travers leurs boucliers : de nombreux Écos- 
sais tombèrent , moissonnés par la bataille. Tant que dura 
la journée , la vaillante élite des Saxons de l'Ouest poursui- 
vit la race ennemie à la trace ; tout ébréchés que fussent les 
sabres , ils abattaient les fuyards qui restaient aux derniers 
rangs. Les guerriers de la Mercie n'épargnèrent personne 
dans le rude jeu des lances 3 tous ceux qui, cherchant nos 
rivages , avaient traversé la mer avec Ànlaf (2) , sur le pont 
d'un vaisseau , étaient réservés à la mort des combats. Cinq 
rois dans la fleur de la vie se sont couchés sur le champ de 
bataille , sous l'étreinte de l'épée. Là gisent aussi sept comtes 
d' Anlaf ; les cadavres des soldats , des matelots et des Écos- 
sais, sont innombrables. Là fut mis en fuite le chef des Nor- 
mands 1 il n'y avait plus de salut pour lui et les derniers res- 
tes de ses hordes que dans le flanc de ses vaisseaux. Il les 
poussa lui-même sur les vagues, jaunies par le sable, et sauva 
sa vie en s' éloignant du rivage (3). Sans sa fuite précipitée, 
>, malgré sa prudence et ses cheveux gris, Constan- 



(1) Fœge, mox moribundus ; Bddae 
Glossarium, t. II , p. 618. 

(2) Quoiqu'il fût impossible de citer 
aucun texte anglo-saxon à l'appui de 
cette interprétation , on Ta crue autori- 
sée par l'islandais mylia; d'ailleurs , les 
différents traducteurs n'avaient proposé 
jusqu'ici aucune version admissible. An- 
laf, ou plutôt Olaf, était roi d'Irlande , 
suivant les historiens anglais. M. Price 
s'est trompé en le croyant chrétien : Si- 
raéon Dunelm dit positivement le con- 
traire , De Gett. Beg. Anal., ap. Twisden, 
p. 155. Dans le Saga crEgil , quittait 



de son expédition en Angleterre, il est 
appelé (c. 51-55), Olaf Raudi (le Rouge). 
Les Annales d'IJIster le font fils de God- 
fred ; Adam de Brème appelle son père 
Gundred, et Y Olaf Tryggvasonars aga> 
Kenred. Tout est, an reste, bien incer- 
tain dans son histoire : VEgiluaga le dit 
roi d'Ecosse. 

(3) Nous avons vu , dans le texte, une 
allusion à l'usage qu'avaient les Nor- 
mands de tirer leurs vaisseaux sur le ri- 
vage , et nous n'avons pu expliquer au- 
trement l'épithèle fealone donnée à la 
mer. *. 



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— 416 — 

tinus (1) n'eût rem' son pays. Peu lui importait d'avoir à 
raconter les hauts faits des glaives (2); tout ce qu'il lui res- 
tait de parents et d'amis était tombé aux rangs les plus pres- 
sés de la mêlée (3). Le jour des premières armes de.son fils, 
il l'a laissé sur le champ du carnage , déchiré de blessures ; 
dans les veillées de sa vieillesse, il n'aura personne à qui 36 
vanter du cliquetis de son épée. Fuyant, ainsi qu'Anlaf , avec 
les débris de sa bande , comme lui il oubliait ses jactances; 
ils ne songeaient pas à dire qu'au jour du jeu du san^avec 
les enfants d'Edouard, quand se poussèrent les bannières 
et se croisèrent les lances , quand se heurtèrent avec fracas 
les boucliers des combattants -, ils furent les meilleurs ou- 
vriers de la bataille. Restes ensanglantés des dards, les 
Normands se sont sauvés dans leurs vaisseaux ferrés (4) ; 
couverts de honte, ils ont cherché à regagner Dyffin et 
rYraland(5), à travers une mer battue par la tempête. Le roi 
et le prince sont aussi retournés dans leur pays j tous deux, 
ils sont rentrés dans la terre des Saxons de l'Ouest , triom- 
phants de leur victoire. Ils ont laissé derrière eux s'ébattre 
sur des cadavres le milan fauve (6) , le noir corbeau au bec 



(1) Constantinus était roi d'Ecosse et (6) Pada est expliqué dans les anciens 
beau-père d'Anlaf. vocabulaires par crapaud , et la signifi- 

(2) La môme idée se trouve dans le cation de l'islandais padda confirmait 
Krakumal , st. XIX. Guiart a dit éga- cette inlerprétation ; mais il signifie ici 
lement dans la Branches des royaut très probablement un oiseau de proie. 
Lignage$y y. 953 et 2644 : Un autre exemple s'en trouve dans Ju- 

Nus n'i pense ores a vantances. * ilh ' P- 24 ' el V ? n cile ™ fécond 

iiu 9 uip C u B « V i na Tai. MU vc B dang j e manugcril d^xeter. C'est le 

' (3) Le poëte vient de dire que Con- sens adopté par Price , 1. c. , p. xcix , 
stantinus avait les cheveux gris , il n'est Thorpe , Analecta , p. 131 , et Bosworth, 
donc pas élonnant qu'il parle des amis Dicltonnary oflhe Anglo-Saxon Lan* 
et des parents qui lui restaient : à son guage, p. 520. M. Kemble l'explique 
âge, il avait dû en perdre beaucoup, dans son Glossaire { Beowulf, p. 255) 
•M. Price, qui n'a pas compris la pensée par vetlit, tunica. Son opinion a pour 
du poëte , a basardé une interprétation elle l'analogie des autres langues germa- 
que nous ne croyons justifiée par aucune niques où paida, peda, ont la même si- 
autorité, gniûcation ; mais il nous a été irapossi- 

(4) Le texte dit cloués. Probablement Jble de l'appliquer ici d'une manière rai- 
lles voyages aventureux des Scandinaves sonnable , et M. Grimm , dont l'immense 

les avaient forcés de donner à leurs érudition philologique est une autorité 

vaisseaux plus de solidité que ne le fai- imposante , a déclaré dans sa Grain— 

Baient les antres peuples. maire, t. III, p. 447, que le gothique 

(5) Dublin et l'Irlande. paida n'existait pas en anglo-saxon. . 



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— 417 — 

de corne , le vautour au plumage sombre (1) , et l'aigle agile 
à dépecer sa proie ; derrière eux se répurent l'insatiable 
vautour et le loup tavelé, ce vautour affamé des campa- 
gnes. Jamais , si l'on en croit les plus vieilles traditions, cette 
île n'avait vu tant de guerriers renversés par Tépée , depuis 
le jour où, venus de Test à travers de larges mers, les An- 
gles et les Saxons, ces rudes moissonneurs des batailles, 
domptèrent le courage des Wealas (2) et conquirent la terre. 

HILTIBRAHT ET HADUBRAHT (3). 
J'ai entendu dire que Hiltibraht (4) , et son (ils Ha- 



(1) Les deux adjectifs fauve et brun 
sont donnés au même substantif, à trois 
vers de distance. Cela peut rendre notre 
interprétation douteuse , quoiqu'il ue 
s'agisse ici que d'une distinction entre 
deux oiseaux de proie de la même fa- 
mille, et que l'anglo-saxon Mac signifie 
également noir et jaune; voyez ce que 
nous avons dit sur les couleurs pendant 
le moyen âge , p. 277 et 278. 

(2) Les Welches. Les peuples du 
moyen âge se désignaient réciproque- 
ment par ce nom. Les vieux poêles al- 
lemands disaient avoir traduit àuwalsche 
tous les ouvrages empruntés à une lan- 
gue étrangère vivante ; ou trouve même 
dans le Gregorius uf Sleine de Hart- 
mann von Ouwe , v. 7 : 

Ez ist ein waelchs lant, 
Equitania gênant 

Les Welches étaient les Barbares des 
Grecs et des Romains , les des Hé- 
breux , et les Jotun des Scandinaves. 

(3) De Hildebrando antiquissimi car- 
minis teutonici Fragmentum, fol. 1830: 
c'est le fac-similé du manuscrit. Nous 
avons consulté les traductions d'Eckard, 
Francia orientalis, t. I , p. 864; de 
"Weber, Illustrations of Northern anti- 
quities, p. 217 , et de Millier, Sagabi- 
bliolhek, t. II, p. 270, que nous ne 
croyons pas même approximatives $ 
mais il nous a malheureusement été im— 

Îossible de nous procurer celle que 
IM. Grimm ont publiée à Cassel en 



4812, et le Traité que HT. Lachmann a in- 
séré dans les Mémoires de l'Académie 
des Sciences de Berlin : nous n'en con- 
naissons que quelques leçons réimpri- 
mées par M. Wackernagel, Deutsche* 
Lesebuch, col. 63, 2 e édition. Nous le 
regrettons d'autant plus , que le sens de 
plusieurs passages nous paraît douteux , 
et que nous n'en hasardons l'interpréta- 
tion qu'avec une grande défiance. Le 
manuscrit est de la première moitié du 
9* siècle, et, suivant MM. Grimm , la 
langue est plus vieille de cent ans. 

(4} II semble assez vraisemblable qrie 
Hiltibraht ou Hildebrand était d'origine 
franke ; Eckard dit, Francia orientalis y 
t. 1, p. 321 : Certum ergo apud me est , 
Chiidebrandum fratrem germanum Ca- 
roli ducis ( Karl Martel) fuisse ; et , ce 
qui nous paraît plus décisif que les con- 
séquences tirées de rapprochements his- 
toriques, on trouve dans un manuscrit 
du 15 e siècle, cité par Grimm, Deutsche 
Heldensage , p. 283 : 

Ich pin das guot alter gênant 
Von Franckreich fater Hilleprant 

Hildebrand figure dans presque toutes 
les fictions chevaleresques de l'Allema- 
gne , Pitrolf , Siegenot , Dietricbs 
DrachenkUmpfc, etc. ; dans le Nibelunge 
Not , il est, comme nous l'avons vu, une 
espèce de personnification de la justice, 
st. 2191-2514; et l'on ne saurait douter 
qu'il n'ait été célèbre aussi en France et 
en Italie. Eckard dit , 1. c. : Virtus Ghil- 



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— 418 — 

dubraht (1), se défièrent à outrance. Les héros choisi- 
rent le lieu du combat entre les deux armées, ils revêtirent 
leur cotte de mailles et bouclèrent leur épée (2) sur leur cui- 
rasse (3). Comme ils marchaient au combat, Hiltibraht prit la 
parole : c'était l'espritle plus prudent (4), et le plus courageux 
des guerriers ; il demanda en peu de mots à son ennemi, qui 
était son père (5), quel était son rang dans son pays (6) : De 
quelle famille es-tu? Si tu es de noble race (7) , et que tu ré- 



debrandi adeo plaçait cantoribus galli- 
eis et germanicis veteribus, ut eu m, sa b 
Hildebraadi vetuli nomiue, fictionibus 
suis romanensibas insérèrent ; et Arnold 
Lubec écrivait vers 1200, 1. VII, c. 18, 
qu'il y avait près de Vérone un château 
fort, quod ex longa antiquitate urbs 
Hildebrandi dicitur. Il en est question 
dans un vieux poërae français, Âlldeul- 
iches Muséum, 1. 11 , p. 512 , et Ritson , 
Ancient engleish melrical Romancées, 
t. III , p. 274 , et peut-être n'était-il 

Sas non plus inconnu dans l'ancien 
ord; voyez VOlaf Tryggvasonarsaga , 
p. 353 /éd. de Skalhot. 

(1) Hiltibraht et Hadubra'nt étaient 
dans l'origine le même nom ; voilà sans 
doute pourquoi Hiltibraht est appelé 
constamment le vieux, même dans les 
passages où cette épithete semble con- 
tredire Tidée du poëte , comme dans le 
Dietrichs Flucht , v. 2537 : 

Hildebrand deralte, 
Der kuene und der balde. 

(2) Les différentes traditions ne s'ac- 
cordent point sur le nom de l'épée de 
Hiltibraht ; le Dietrichs Drachenkilmpfe 
l'appelle Freise, YÂlpharts Tod Brin- 
nig , et le Vilkinasaga Lagulf. 

(5) Le texte dit ubar Hringa , ce 

3u'on ne peut entendre que de la boucle 
e la cuirasse , des courroies qui l'atta- 
chaient. 

(4) Il est fort probable que le renom 
de sagesse que toutes les traditions re- 
connaissent à Hiltibraht vient de l'épi— 
thète qu'on lui avait donnée pour le 
distinguer de son Gis. 

(5) « Sigurth cachait son nom , car on 
croyait communémeut , dans les temps 
reculés , que les paroles d'un mourant 
avaient une grande puissance quand il 



attachait une malédiction an nom de 
son ennemi ; » interpolation en prose du 
SigurJ>ar-qvida II , Edda, t. II, p. 169. 
11 eût alors été bien mutile 4e le deman- 
der ; mais la superstition diminua et 
l'orgueil aristocratique se développa. On 
lit également dans Y Iliade, 1. VI, y. 
125 : 

Ttç 8s <x\> i<xe«, ^e/nore, xaraOwcwv 

et dans le^ Waltharius, v. 585 : 

Die , Homo , quisnam 
Sis ? aut unde venis , et quonam pergere 

tendis? 

Un passage de VOtnii und Wolfdietrich 
indique clairement la raison d'une telle 
demande. 

Nu dar, ritter edele, nu sagent mir iuvern 
namen* 

Daz ich iuch da bi erkenne , des dnrfet ir iuch 
nit sebaraen, 

dit Otnit , p. 80^; il ne voulait' se battre 
qu'à bon escient , s'il n'y avait pas de 
honte à se commettre avec son ennemi , 
et la réponse de Wolfdietrich indique 
un changement de mœurs : 

Daz war ein zageheit, 



Vas haut ir des ze fragenne ? daz ist mir an 
iuch zorn. 

La chevalerie et la bravoure faisaient 
une loi d'accepter le combat contre tout 
venant. 

(6) Nous avons cherché à conserver 
l'amphibologie du texte , hversin fater 
h van in folche ; au reste , ce passage est 
corrompu, il y a deux vers qui ne sont 
pas liés par l'allitération. 

(7) Ckind, enfant de race : 



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— 419 — 

pondes à une de mes questions, jfc saurai que penser de l'autre : 
toutes les généalogies des peuples me sont connues. Hadu- 
brabt, fils de Hiltibrabt, répondit : Mon nom est Hadubraht. 
Des vieillards instruits, qui sont morts depuis long-temps, 
m'ont dit que mon père s'appelait Hiltibrabt. Jadis, fuyant 
la baine d'Otacbre (1), il se retira à l'est avec Theotrih et 
beaucoup de ses guerriers. Il laissa, dans un pays agité, une 
femme enceinte , un enfant pas encore né , une terre sans 
héritier, et il s'en alla à l'est (2). Tant que le malbeur frappa 
Theotriji , il atteignit mon père avec lui. Il n'avait pas un 
seul ami , mais sa haine contre Otachre ne s'apaisa pas ; il 
resta le guerrier le plus dévoué de Theotrih. Il combattait 
aux premiers rangs et cherchait toujours les batailles ; il 
était connu des braves. Je ne crois plus qu'il soit en vie. 
Sage Irmin (s'écria Hiltibrabt), oppose-toi du haut des cieux 
à un combat entre d'aussi proches parents (3) ! Alors il dé- 



Bomfaiten daz schone kint. 

Grave Ruodolf, f. 6 , 1. 3. 

Pas kint sprach ; Brucbstuck einer Vor- 
EschenbaChischen Bearbeitung der Titu- 
rel, publié dans le Jahrbtocher der Lite- 
ralur, t. VIII ; Ânzeige-Blalt , p. 33. Il 
en est de même dans plusieurs antres 
langues: citd a cette signification, dans 
la Chronique Saxonne , p. 182, éd. d 'In- 
gram. Spenser appelle le fils d'un rot, 
Child Tnstram, Faerie Queen, 1. V, c. 
n, st. 8, et dans une vieille ballade 
citée dans le King Lear, act. III, se. iv, 
Roland est appelé Child Rowland. V In- 
fante espagnol a le même sens; notre 
enfant avait autrefois une signification 
semblable , Enfants de France , et Ton 
en trouve d'autres exemples duns les 
vieox écrivains : 

Ensembr od els . XV. roilie de Francs, *- 
De bacbelers que Caries cleimet enfans. 
Chanson de Roland, st. CCXXX, v. 7. 

Le fils de l'Empereur est appelé enfant 
dans le Romans des Sept Sages, v. 720 , 
712, 742, et on dil de lui , v. 749 : 
Bien avoit cbiere de baron. 

Joinville a dit également dans la Vie de 
saint Louis , p. 124 : Le roy me demanda 



se la royne et les enfans estoient haities. 

(1) Le Chronicon Urspergente t p. 85, 
donne quelques renseignements sur cet 
Otacher et les événements auxquels ce 
fragment fait allusion : Non solum vul- 
gari fabulatione et cantilenarum modu- 
la lion e nsitatur, verum etiam in qui bus- 
dam chronicis annotatur : scilicet quod 
flermenricus , tempore Martiani priuci- 

Çis , super omnes Gothos regnaverit , et 
heodoricura, Dielmari filium, patrue- 
lem suum, utdieunt, instimulante Odoa- 
cre, item, nt aiuitl , patruele suo, de 
Veroua pu! su m , apud Àtlilara , Hunno- 
rum regera , exulare coegerit. Les mêmes 
faits sont également racontés dans le 
Chronicon Quedlinburgense. 

(2) Ce passage est fort difficile ; nous 
croyons cependant que le texte du ma- 
nuscrit et l'analogie des langues autori- 
sent notre interprétation. 

(") Le sens et les défectuosités do 
rhythme rendent une lacune fort proba- 
ble. Peut-être ce passage ressemblait-il 
beaucoup à V Iliade, l.III, v. 276-80 : 
Zey 7rarsp... H*Xtoç, v^ets 1 pupxvpot 



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tacha de son bras (1) des anneaux à l'effigie impériale (2) f 
que lui avait jadis donnés le Roi qui commande aux 
Huns (3) : Je te les donne maintenant avec plaisir (4). — Un 
homme n'accepte que les présents qu'il doit à sa lance , l'épée 
contre l'épée. Tu es trop prudent 9 vieux Hun ! Au Heu de 
me tromper avec tes paroles , combats-moi avec ta lance. 
Tu n'es pas plus vieux qu'habile à me tromper. Des navi- 
gateurs m'ont dit que djms un combat à l'ouest , sur les côtes 
de la mer des Wentils(5), Hiltibraht, le fils de Héribraht(6), 
est mort. Hiltibraht, fils de Héribraht, répondit : Je vois 



(1) L'usage des guerriers de porter 
de riches anneaux est établi par une 
foule d'autorités: 

Hic torque aurato circumdat bellica colla. 

Sflius Italiens, 1. XV, y. 256. 

Armillas centura , de rubro quippe métallo 
Factas , transmittam , quo nomen régis 

honorent. 
TTaltharius,Y.6H. 

Voyez aussi y. 1189; AEneidot Lib. IX, 
t. 559 ; Scriptoret Rerum Boicarum, t. 
II, p. 7. 

A une pice de sun laz 

Un gros anel li lie al braz; 

De fin or i aveit un unce. 
Marie de France , Lais del Freisne, y. 137. 
On se donnait sa ceinture et ses brace- 
lets comme une preuve d'attachement: 

Oivsvç psv Ç6>or»?|0a SiSov. 

7/tod.,l.VI,v.2l9. 
Samuel, 1. 1, c. 18, y. 3; Egilssaga, etc. 

(2) Notre interprétation de cheisu- 
ringû s'appuie sur la signification de 
casering , drachme , monnaie en anglo- 
saxon ; voyez Griram , Deutsche Gram- 
matik , t. II , p. Ô50. 

(3) Peut-être s'agit-il ici d'Attila : Fa- 
iriosa intrr omnes gentes claritate mira- 
bilis, suivant Jornandes, c. 54; ou ap- 
pelait même les bracelets les plus riches, 
a* roiHae pannonicae ; Waltharius , y. 
263. 

(4) C'est une allusion au droit de dé- 
pouiller les vaincus ; cet usage est dési- 
gné plus loin en termes encore plus 
clairs. Il existait déjà chez les Grecs : 



Iliad.,\.V,y.6i7. 

On le trouve aussi chez les Anglo-Sa- 
xons, Beoumlf, y. 2420-28 ; chez les 
Franks : 

Tum super occisos ruit,et spolia verat omnes. 

Waltharius, y. 908; 

et même chez les vieux Espagnols , car 
on lit dans une romance de Rodrigo : 

Bien diferente de aquel , 
gue antes entrô en la pal ea 



Rico de joyas , que al ôodo 
Diô la Victoria diestra. 



Victoria diestra. 

(5) Les Vandales ; W. Grimm, Deutsche 
Heldensage, p. 25, a tort d'expliquer 
d'une manière générale la mer des Van- 
dales par la Méditerranée ; elle a eu di- 
verses significations suivant leurs éta- 
blissements différents : c'est tantôt l'O- 
céan, tantôt la Méditerranée (voyez les 
exemples rapportés par Oberhn, Scher- 
z(i Glossarium , col. 307 et 1983), pro- 
bablement même la mer Baltique ; voyea 
Snorri, Heimskringla, t. I, p. 39, et 
Arpus, Themis Cimbrica, p. 193 : Van- 
dali, ut est apud Procopium, ad flfaeoti- 
dem paludem, seu mare Balthicum, ve— 
teres habuerunt sedes. 

(6) Le père de Hiltibraht ne parait 
d'une manière certaine que dans le Wolf- 
dietrich et l'appendice du Heldenbuch; 
ce n'est pas le Herbrand, dont parle le 
Vilkinasaga, c. 110 , ej Ton ne sait quel 
est le Herebrant, chevalier à Bern, men- 
tionné dans teJHetrichs Drachenkdmpfe, 



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à ta soif de combattre (1) que tu as un bon maître , puisqu'il 
ne t'a pas encore banni de cette terre (2). Ayez donc pitié 
de moi, Dieu tout-puissant, et que ma malheureuse destinée 
s'accomplisse ! Pendant trente étés et autant d'hivers (3) j'ai 
erré hors de mon pays. Lorsque la mort ne me menaçait point 
dans une ville, je menais la vie vagabonde des bracon- 
niers (4) , et voilà maintenant que , si je ne lui ôte pas la vie , 
un guerrier qui m'est cher va me percer de son épéeet m'a- 
battre avec sa hache. Si cela excite ton courage, tu peux 
facilement conquérir la dépouille d'un guerrier renommé par 
son courage, et voler comme butin ce qui t'appartient par 



(1) Le texte dit seulement hrustim, 
Rustungen, dispositions. 

(2) Ce passage nous semble le plus dif- 
ficile de tout le fragment. 

(5) Le texte dit : Soixante hivers et 
étés. L'âge de Hadubraht montre le sens, 
et plusieurs autorités ne permettent pas 
de conserver le moindre doute ; dans le 
manuscrit anglo-saxon, connu sous le 
nom d'Exeter, on lit : 

Seodric ahte 
Srihlig wintra 
Mœrioga burg. 
Gonybeare, Illustrations, note, p. 341. 

Le fragment du Hildebrandtlied publié 
dans le Beldenbuch in der Ursprache , 
P. 11, p. 219, est aussi positif : 

Fan Pern in landen waren 
Vil manchen lieben tag, 
Das icb in dreissig iaren 
Fraw Gut icb nie enpflag. 

Une autre rédaction, dont un fragment 
a été recueilli, /<*., p. 254, fait durer 
l'exil deux ans de plus : 

In«wey und drysig iaren frauw Otten ich nie 
gesach. 

Cette manière de compter le temps nous 
semble au reste remarquable. Les Scan- 
dinaves l'indiquaient par le nombre des 
hivers ( Oddrunar-gralr, st. V ; Vôlun- 
dar-qvida , st. III), et c'était aussi Tu* 
sage des Anglo-Saxons (Beowulf, v. 292, 
441 :>, etc.), des Anglais {Geste of King 
Horu ; ap. Warton, t. I, p. 41), et pro- 
bablement de toutes les nations germa- 



ques ; Ulphilas, Lue, II, t. 42 ; Matth. % 
IX y t. 20 y etc. Dans le Vafyrudnis- 
mal, s%. XXVII, l'hiver est nommé avant 
l'été ; Voyez Lachmann , De Computa- 
tione annorum per hiemes. Une autre 
coutume des Scandinaves a laissé plus de 
traces parmi nos ancêtres : ils croyaient 
la nuit antérieure au jour, et le soleil 
postérieur à la lune ; aussi comptaient- 
ils par nuits, et non par jours : A ]>rig- 
gia natta fresti, dit l'interpolateur du 
Helga-qvida Baddingskiata^i. XXXV; 
et c'est ce qui a lieu aussi dans nos 
vieilles lois (Lex Salica, lit. LVII ; Con- 
stitutiones Caroli Magni, , tit. II) et nos 
anciennes formules judiciaires (cowi— 
paroir dedans 14 nuictx ). Encore 
maintenant , on compte par les nuits le 
temps que les condamnés passent en 
prison. Cet usage se montre encore plus 
clairement en anglais , où Ton désigne 
une semaine- par sept nuits, senight (se— 
ven), et quinze jours par fornight (four- 
teen ), quatorze nuits ; quia noxdiera post 
se trabere videbatur , dit Keysler , An— 
tiquitales septentrionales 9 p. 198. Nous 
ne pouvons cependant affirmer que cette 
bizarrerie soit due à l'influence Scandi- 
nave, puisque les Gaulois avaient la 
même coutume ; Gaesar ,'De Bellq Gallico 
Comrn., 1. VI. Voyez Tychonius, Prae- 
rogat. Noetis prae Die, et Eusebius, 
Praep. Evangelica,}. 1, c. 10, 

(l)Sceolantero y les archers ; les out- 
law que les ballades de Robin Hood et 
VIvanhoë de Walter Scott ont rendus 
si populaires. 



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— 422 — 

ton droit (1). — Puisque tel est ton désir d'en Tenir ans 
mains, quexejui qui t'en détournera soit le plus lâche des 
habitants de l'Orient (2) ! Commence le combat, voyons qui 
de nous se glorifiera de son butin et emportera deux armu- 
res. Alors ils s'éloignèrent avec leurs lances (3); elles vibrè- 
rent rapidement dans leurs mains, et s'enfoncèrent dàns les 
boucliers; puis leurs haches tranchantes (4) s'enlacèrent en 
criant, leurs boucliers éclatants (S) volèrent en pièces; leurs 
plaques de bois rétrécies (6)ne couvraient plusieurs flancs (7). 



f 

le 



(1) Comme son fils, il était son héri- 
tier. La réponse de Hadubraht manque : 
c'est le pére qui reprend la parole. 

(2) Les hommes de l'Orient peuvent 
également désigner les Saxons par op- 
position aux Westphaliens, ou les Ostro- 
goths par opposition aux Visiçoths ; 
~|>eut-étre, comme Hiltibraht avait vécu 
long-temps avec Théodoric de Vérone 
(Bern), cette dernière signification est- 
elle la plus vraisemblable. 

(3) Asckim, parce que les meilleures 
lances étaient de Trône (asek) ; Sainte— 
Palaye , Mémoires sur l'ancienne Che- 
valerie, 1. 1, p. 325. Its staff (de la lan- 
ce) was commonly formed from the ash- 
tree ; Mill, History of Chivalry , 1. 1, 
p. 66 : 

Et prent une lanche dé fraisne. 
Marie de France, Lais de VEspine, y. 435. 

(4t)Staimbort ne nous semble pas pou- 
voir signifier une hache de pierre, ainsi 
que l'ont cru plusieurs interprètes ; c'est 
la hache à deux tranchants , l arme fa- 
vorite des nations du Nord : 

Ancipitem vibravit in ora bipènnem 
Istiusque modi Francis tune arma fuere. 

Waltharius, v. 915. 
Gestant ensem, clypeum etsecurim cu- 
jus ferrum crassum est , et utrinque acu- 
tum; Procope, De bello Gothico, 1. H, 
c. 25. 

Ktog Richard I understond 

Or he went out of Englond , 

Let him raake an axe for the nones 

To break therewith tbe Sarasyns bon es. 

The head was wrought right wele ; 

Therein was twenty pounds of steel. 

Romance of Richard Cœur de Lion, y. 2197. 

Voyez aussi Sidon. Apollinaris, Carmina, 

1. V; GregoriusTuronensis,l. H, c. 27; 

etc. Chludun a sans doute le même radi- 



cal que l'anglo-saxon hlud , sonore , re- 
tentissant : le ch est le signe d'une aspi- 
ration familière aux Franks.\Nousdefons 
cette dernière interprétation à Eckard. 

(5) Bvilte teilti , mot à mot boucliers 
blancs. Nous n'avons point traduit litté- 
ralement , il nous a semblé peu proba- 
ble que le hasard eût donné la mémo 
couleur à leurs boucliers; si c'eût été une 
tradition de famille (et nous croyons avec 
Suhm que les armoiries ne devinrent 
héréditaires que beaucoup plus tard), 
elle leur eût servi de signe de re- 
connaissance. D'ailleurs , nous ne cou* 
naissons aucune autorité pour supposer 
un bouclier blanc à Hiltibraht , sauf 
peut-être le Dietrichs Draàhenkampfe, 
p. 93 b , qui lui fait porter une roue dans 
un champ d'hermine. Le Vilkimmtaga, 
c. 154 , dit qu'il était rouge ; suivant la 
Wotfdietrich . p. 225»>, il y avait drige 
wolfe von golae rot. . . in eine felde griene, 
et siddendes Heg jpaa Hald , d'après la 
ballade danoise, Tumeringen , st. X ; 
Danske Viser fra Middeîalderen , t. i , 
p. 5. Hvitte nous semble ici avoir le mê- 
me sens que le levxoç des Grecs , et 
l'expression blanc dans la poésie d'une 
fouie de peuples; ainsi, par exemple, 
chez les Serbes , blanc signifie également 
tout ce qui est distingué ; Talvi (Thérèse 
Robinson), Yolkslieder der Serben 9 1. 1, 
p. 160 et passim. 

(6) L'exactitudedenotre interprétation 
nous semble fort douteuse , mais nous la 
préférons à toutes celles que nous con- 
naissons. Dans une glose du commence- 
ment du 9* siècle , le haut allemand 
guanbe est expliqué par venter; ap. 
Greith , Spieilegium Vaiicanum , p. 32. 

(7) Le reste du combat, la victoire du 



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— 423 — 



REGINA ANCROJA (2). 

Le père et le fils se sont défiés à outrance ; pleins d'impa- 
tience tous deux, ils ont pris du champ au hasard, et se 



vieux Hiltibraht , sa reconnaissance par 
son fils et son retour près de sa femme , 
sent racontés dans le Vilkinataga, c. 
376-578. Pe« de sujets ont occupé plus 
souvent l'imagination des poëtes ; nous en 
connaissons trois autres rédactions alle- 
mandes dont les courts fragments (l'un a 
huit vers, le second vingt-deux, et le der- 
nier vingt-neuf octaves) ont été publiés 
dans le Heldentmch in der Ursprache , P. 
il , p. 219-234,, et une vieille ballade po- 
pulaire (Eschenburg, Denkm&ler altdeut- 
scher Dichtkunst, p. 459 ) , qui a été 
imitée presque littéralement en danois 
(Kœmpe-Vi$dr y p. 63, éd. de 1692); Mone, 
Allniederlandische Volkt-LUeratur, p. 
236 , cite un Wijse van den ouden 
Hillebrant , mais Hue donne aucun dé- 
tail * et nous n'avons pas la certitude qu'il 
chante la même aventure. Un tel sujet 
ne pouvait être traité dans l'antiquité 
classique, où l'on avait droit de vie et de 
mort sur ses enfants,* nous n'y connais- 
sons pas d'antre combat entre un père et 
un fils que celui de l'OtSiTrovç rvpu\- 
voç, y. £00, et comme H devait arriver 
avec des mœurs qui empêchaient de com- 
prendre le pathétique d'une situation 
semblable , tous les détails sont écartés, 
et c est le fils qui tue son père Nous a- 
vons cru devoir ajouter une traduction 
des morceaux les plus remarquables où 
le môme sujet a été traité en différentes 
langues, moins encore pour signaler 
quelques rapports entre les littératures 
qui semblent le plus étrangères, que 
pour montrer avec quelle réserve on doit 
admettre que les ressemblances soientdes 
imitations. Dans la cinquième aventure 
du poëme en vieil allemand , Dietlqip 
unde Pilrolf, il y a aussi un combat 
entre un père et son fils , v. 5635-5705 , 
mais nous n'avons pas cru devoir le tra- 
duire, lis ne se connaissent ni l'un ni 
l'autre, ils se rencontrent dans une mê- 
lée , et le margrave Rudeger les sépare 
sur-le-champ , araut qu'ils aient couru 



aucun danger. Dans la "Bataille d'Mes- 
chans, une des branches du Romans 
d'Aymeri de Narbonne , B. R. Ms, 2734, 
Renouart au Ty nel se bat contre son père 
Desramez; mais ils se connaissent fort 
bien , se battent par fanatisme religieux, 
et sont séparés clés les premiers coups. 
Dans le Hussisehe- Volksmtlhrchen de 
Dietrich, il y a, p>{231, dans l'histoire do 
Jeruslan Lasarewitsch , le combat d'un 
père avec son fils; mais la forme a si 
peu de mérite, que nous nous sommes 
abstenu de le traduire. On trouve aussi 
dans un lai de Marie du France une 
rencontre entra un père et un fils , mais 
elle a lieu dans un tournois , et c'est le 
père qui est vaincu; il n'y en a pas 
moins quelques ressemblances : 

Di mei cument ad nun ton pere ? 
Cura as-tu nun , ki est ta mere ? 
Savoir en voil la vérité. 
Mut ai veu . mut ai erre , 
Mut ai cerche en autres ter es , 
Paf turneimens e par gueres , etc. 

Laisde Milun, ¥.437: 

(2) Le style et la versification de ce 
poëme prouvent son antiquité ; il nous 
semble au moins contemporain du Buo- 
vo d'Anlona , quoique peut-être le dia- 
lecte florentin, daus lequel ce dernier ou- 
vrage est écrit, lui donne seul une appa- 
rence plus moderne. A moins d'une in- 
terpolation que rien n'autorise à suppo- 
ser, le Buovo fut certainement composé 
après 1313 , puisqu'on y lit : 

Dante , cbe scrisse , non come bisogna. 
Mais Ginguené , Histoire liitéraire d'I- 
talie, t. IV, p. 182, nous paraît avoir 
conclu trop légèrement d'un passa- 
ge de Villani , 1. 1 , c. 55, qu'il lui était 
antérieur. Villani dit seulement : « Secon- 
da che si legge iu Rotnttnzi , quindi fu il 
buono Buovo d'AntOna » , et rien a* indi- 
que qu'il ait voulu parler du Buovo qui 
nous est parvenu; le pluriel Romanst 
montre même que la tradition était po— 
pslaire, et il est fort possible qu'on ait 



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sont penchés sous leurs boucliers. Charlemagne disait : Si 
le Ciel me pardonne mes fautes, qu'il vienne à mon secours; 
et la pieuse Reine a dit : Renaud est le plus brave chevalier 
qui soit au monde, et le comte Roland n'a que de la lâcheté 
dans le cœur (1). 

A peine chacun, l'élevant àu dessus des plus vaillants 
guerriers, eut-il conclu en disant : Rapportez-vous -en au fils 
d'Àymon, il aura bientôt vaincu cé mécréant , qu'il accou- 
rut pressant de l'éperon son bon cheval (2). La rencontre 
eut lieu au milieu de la lice , les lances frappèrent sur les 
boucliers. 



s 



continué à la mettre en vers après Villa- 
ni. La rédaction actuelle ne peut cepen- 
dant lui être postérieure de beaucoup , 
uisqu'un manuscrit de la bibliothèque 
lu Vatican est daté de 1 580; Schmidt -, 
Jtatianitche Heldengedichte , p. 81. Il 
est probable que la Regina Ancroja était 
aussi un sujet populaire , car elle est ci- 
tée dans IlLibro chiamato Leandra y âoni 
nous connaissons une édition de 1508. 
h'Ancroja et le Buovo sont les seuls 
poèmes italiens du cycle Carlo trâgien, 
restés anonymes ( sauf cependant il Li- 
bro chiamato Dama Rovenza, qui n'est 
pas fort ancien , et peut-être La Regina 
Anthea que nous ne connaissÔns pas) ; 
le t>rs chants commencent , ainsi que ceux 
de La Spagna (par Sostegno di Zanobi de 
Florence; Quadrio dit en avoir tu 
un manuscrit du 14* siècle), par des 
hymnes et des invocations à la Sainte 
Vierge et à Dieu. La plus ancienne édi- 
tion que nous ayons Vue indiquer est de 
1499 , Venise , in-folio ; celle dont nous 
nous sommes servi a été imprimée -a 
Milan, en 1510 , et n'est point mention- 
née par les bibliographes; Quadrio, t. 
IV, p. 546 ; Schmidt , p. 107 ; Ferrario , 
t. IV,. p. 17, et même la réimpression 
fort améliorée que M. Melzi en a donnée 
en 1830 ( Bibliografia dei Homanzi e 
Poemi cavallereschi Ilaliani) , ne la 
connaissent point. Elle est m al heureuse - 
meut pleine de fautes de toute espèce et 
sans aucune ponctuation. Ses,défectnô- 
sités, et les difficultés naturelles d'un 
style del lutto rozzo % suivant Ferrario', 
Storia edÀnalisi degli antichi Romanxi 
di Cavalier ta , 1. 111 , p. 27 , et d'un pa- 
tois provincial que nous croyons vénitien, 



nous auront peut-êtré fait tomber dans 
plusieurs contresens. Nous citerons le 
texte de la première strophe, comme 
excuse des erreurs que nous aurions 
commises ; c. IV, st. v : 

E diffîdati in trambi doi si sono 
Padre e figliolo con molta rouina 
Prese del campo han in habandono 
Soto li scudi ciaschadun si china 
Dicea carlo man se dio perdono 
Me facia e disse la sancta regina 
Rinaldo el mior ho m chel mondo sia 
Et Conte orlando e pien di codardia. 

Ces bibliographes écrivent Anehroja; 
mais daps notre édition on trouve An- 
croja, et- c'est aussi l'orthographe adop- 
tée par le Leandra :' 

Anchor quell' honorata et fiera Ancroia. 
En revenant de la Terre-Sainte, Renaud 
s'était arrêté dans un château apparte- 
nant aux Sarrasins. Il y devint ramant 
de Constance , femme du roi de la con- 
trée , et en eut un fils , nommé Guidon 
le Sauvage , à qui sa- mère révéla' sa 
naissance , et remit un anneau pour se 
faire, reconnaître par son père. Guidon 
vint le chercher en France. Voulant se 
montrer digne de lui , il avait défié les 
chevaliers de Chaflemagne , et en avait 
déjà vaincu plusieurs quand Renaud se 
présente pour soutenir son défi et l'obli- 
ge de se battre avec lui. 
• (1) Renaud avait obtenu , à force d'in- 
stances, que Roland le laissât combattre 
Guidon à sa place. 

(g) C'est l'epithète du cheval dans tous 
les poèmes du moyen âge; elle revient 
incessamment comme ces adjectifs qui 
font, pour ainsi dire, corpr avec les son- 



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— 428 — 

Le choc fut si impétueux, qu'ils volèrent en éclats, et que 
le.fer pénétra jusqu'à la cuirasse. Ils* ne vidèrent point les 
arçons ; mais , malgré leur aplomb , la violence du coup les 
renversa sur la croupe de leuflTchevaux. Tous les specta- 
teurs firent une prière au Ciel , et le comte Roland fut lui- 
même frappé d'étonnement. 

Ils étaient restés si fermes sur les étriers, que leurs lances 
se brisèrent. Renaud invoqua le Tout-Puissant, et le païen 
ne se sentit pas moins de courage que lui. Tous deux, ils sai- 
sirent la poignée de leur épée ; au lieu de révéler sa nais^ 
sance, l'inconnu tira la sienne du fourreau, s'élança, la 
pointe haute , sur son père, et le frappa sur son casque. 

Le feu et la flamme en jaillirent 3 la violence du coup et de 
la douleur fit plier Renaud jusques sur le cou de Bayard (1), 
puis il se redressa, tant étaient grands son courage et sa 
force ! Il jeta sur son fils un regard de colère, et , flamberge (2) 
à la main , il se précipita sur l'étranger, qui provoquait in- 
cessamment ses coups (3). ! ' ! 

Alors l'étranger se dit : Je sais maintenant que ma mère 
ne m'a point trompé ; mon père est vraiment le meilleur 
chevalier du monde; mes coups ne menaceront plus ses jours, 
je veux seulement voir si je ne pourrai résister à ses atta- 
ques , et gagner quelque honneur de ma rencontre avec lui. 
Il serra son épée, et poussa son bon destrier contre son père. 
; ' ' • • 

stantifs dans les chants populaires , et E forte fremetava et istridea ; 

semble indiquer que les traditions d'une Che fe tremare el eore ad chi l'odea. 

même poésie primitive s'étaient répan- Voyez sur l'histoire de Bayard le Ro- 

dues partout. ma ns de Maugis , Les Quatre Filt Ay- 

(1) Cheval de Renaud , dont le nom mon , et Schmidt , Anmerkungen çu 

Tient probablement de boy , ou bayan ; Straparola , p. 270. 

les poètes du moyen âge disaient cfu'il (2) Futberta ; Bojardo et l'Arioste Ja 

était fée, et qu'il ne lui manquait que la nomment framberga; dans les romans 

Sarole pour être un homme. Durante français, elle s'appelle floberge ou fro^ 

a Gualdo ajoute encore au merveil- berge. 

leux ; on Ut dans le chant second de son (3) Nous ne sommes pas sûr de notre 

Leandra, fol. 13, éd. de 1508 : interprétation.; voici les deux derniers 

Quando Bayardo intese tal parole , yers : 

L'aer fada tremare , la terra et î'acque ; Che con fusberta in man. feri lo strano 

Paria che ne tremasse el cielo , el sole , Che richiamo m ocban aman amano. 

Perho che quel caval per arte nacque. 



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— 426 -r- 

II fit rouler dans la poussière la tète de lion qtii ornait 
son cimier (1), et découpa tout son bouclier en lanières (2) j 
la terre était jonchée des mailles de sa cuirasse, et la galerie 
de son casque était brisée. Dieu tout-puissant , s'écria Ro- 
land, que seulement il ne tue pas mon cher cousin ! 

Ce payen-là est un noble guerrier ; oh ! que n'est-il notre 
frère d'armes ! Je défierais tous les Sarrasins de résister à 
son courage et à sa force. Renaud se précipita au galop dur 
son fils, et levant son épée sur son casque : Mécréant félon, 
lui criait-il, croyais-tu me traiter eomme mes amis ? 

Alors il le frappa à la visière ét incelante de son casque. 
Un nuage s'étendit sur les yeux de l'étranger, et il se pencha 
sur la bride de son cheval ; puis il se raffermit dans les ar- 
çons , saisit son épée à deux mains , se lève droit £ur ses 
étriers, et s'avance sur Renaud en criant : 

L'armet que tu arrachas à Mambrin (3) ne te sauvera pas 
de la mort qui t'attend. Le juge du camp trembla pour 
Renaud que l'effet ne suivît Iql menace ; et voyant la fureur 
du payen, le fils de Pépin sentit aussi la crainte le gagner : 
Grand Dieu, disait-il, que va-t-il advenir? Rien ne fatigue 
le bras de ce mécréant , rien n'abaisse son orgueil. 

Le coup s'abattit sur Renaud : il se crut frappé de la 
foudre ; son casque résonna comme une cloche , et il perdit 
connaissance j il se laissa aller sur son cheval , qu'il manqua 
d'écraser dans sa chute (4) ; étendu sur son cou , il ne sait 
plus s'il fait joui;, et Bayard l'emporte çà et là , au hasard (5). 

Gharlemagne et sa suite , et les chevaliers du pavillon , 
s'écrièrent tous : Dieu tout-puissant ! Renaud serait-il défait 



(1 ) Noos n'avons pu deviner le sens du du moyen Age , qui joue un grand rôle 

Ters suivant : 4aaa \eDon Quixote, P. I , c. 21. 

Marevigliose re carlo iûiperieri. (4) Peut-êlre , à la place de corpo , 

/a x T . j .• # — faut-il lire colpo, et alors le vers se rap- 

rafe : lraduCll0n ^ ******* Porterait à Renaud. 

m \. . . . . (5) Le sens noos a' fait supposer «t«e 

Tutto •n*bandadeJ«)odel4gUaft. ^ éU|il rae abr étiation de pog- 

(5) Àrmet fort célèbre dans la poésie giato. 



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— 427 — 

par uû homme seul (1)? H semble déjà mort. Le comte Ro- 
land poussa un profond soupir, en disant: S'il meurt, c'en 
est fait de l'entreprise des chrétiens, et oa ne trouvera ja- 
mais son pareil. 

Pendant ce temps Renaud s'était relevé ; il prend flam- 
berge à deux mains, et, transporté d'une fureur infernale, 
abandonne les rênes de son cheval. Le chevalier étranger le 
voit accourir sur )ui ; son visage en a pâli : Arrête, arrête! 
lui criait-il ; et le sénateur romain répétait ses cris. 

Renaud ne s'arrêta pas ; son épée tomba sur le casque de 
son fils, et fit voler son cercle d'or en éclats (2). Alors l'es- 
poir revint an cœur de tous; ils se demandaient par quel 
charme il avait pu recouvrer ses forces et frapper un coup 
si violent. L'étranger dit : Que Mahomet me protège ! Et il 
s'affaissa à moitié mort sur les arçons. 

Quoiqu'il ne sache plus distinguer le jour de la, nuit, il 
parle au valeureux Comte : Gher Renaud , ce serait folie , 
tu le sais , de ne pas demander à un payen s'il ne veut point 
recevoir le baptême. Renaud lui répondit : Depuis 1er grand 
coup que tu m'as asséné sur la tête, des bruits confus me 
bourdonnent dans les oreilles et je n'ai pas encore recouvré 
mes esprits. > 

Eussent-ils été des bêtes féroces, les chrétiens n'auraient 
pas désiré sa mort avec plus d'insistance. Renaud ne voit-il 
pas de pavillon dans la plaine? Ne sait-il pas combien de 

(1) Il y a dans notre exemplaire : A syrcfe of gold thereon stoode, 
Uotti diffame per on sol barone. TÏ! Emperarour hadnoneso goode» 

° Aboote Ihe syrcle for the noues 

Noos ayons été obligé de deviner la Were sett many precyous sûmes. 

P 6 " 8 * 6, Romance of tyr Guy . 

(2) Che tutto el cerchio del oro uolare. 

Si Ion requiert de tel vertu , L*usage d'orner ses armes était trop na- 

Oue trestot lia porfendu turel chez des peuples qui aimaient la 

Li aume , et lo cercle coupe. guerre, pourque nous l'attribuions à Tin- ' 

Mule sanxfrain, v. 825. fluence Scandinave ; nous nous bornerons 

Lidusot.j. capel qui n'ert pas de à^dire qu'il était fort répandu dans le 

_ A t , . . coton j Nord. Les historiens nous représentent 

Entor avolt . J . cercle de Tuevre Rollon, galea auro miriBce compta, tri- 

Homane du Chevalier a* OUne, Ms dSSfoL £ Hc j5 uô ,orica Dudo , 1 . H, ap. 

sup.fr.no540 8 ,fol.W,vo,col.I,v.«. DnCbeine,p.71. 



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nos chevaliers y sont prisonniers? Ils parlaient ainsi tout 
d'une voix, et Charles disait au milieu de ses Pairs : Je rends 
grâce à Dieu avec bien du plaisir , voilà que ce maudit 
guerrier va mourir. 

Pendant ce temps l'étranger se releva; sur-le-champ 
Renaud se couvrit de son épée et lui en présenta la pointe: 
Païen , criait-il , tout en fureur , cette fois-ci je ne te man- 
querai pas. Alors, sans hésiter, le chevalier étranger s'ér 
lança de son cheval et sauta à terre. 

Puis il déboucla les courroies de son casque et dit : Si nous 
ne sommes pas ici en pleine barbarie , vous aurez assez de 
courtoisie pour ne pas refuser de m'embrasser. Renaud et 
Roland le regardèrent ; il leur parut plutôt un ange qu'un 
homme , et Roland jetant un coup d'oeil perçant à son cou- 
sin : Mon Dieu , s'écria-t-il , comme il te ressemble (1) ! 

CÀRTHONN (2)è 

, La nuit se passa dans les chants ; l'aurore se leva res- 
plendissante de joie ; les monts se réfléchissaient sur la cim e 



(1) Cet épisode n'est pas plus remar- peuple, et qu'elle ne se conserve par la 
quable par ses pensées et Sa verve que tradition qu'à la condition de changer 
par son style , mais il montre an nou- avec lai, la question est pour ainsi dire 
veau progrès du sentiment de l'amour décidée à priori. Les poëmes publiés 
paternel : ce n'est' plus le père qui con- sous le nom d'Ossian remontent aux 
naît son fils, comme dans Hiltibraht et premiers temps poétiques des Gaël d'E- 
Badubraht, c'est Guidon qui sait que cosse, et ne nous sont point parvenus tels 
Renaud est son père. qu'ils ont été composés. Souvent on a 

(2) Peu de questions littéraires ont voulu déterminer l'âge des poésies popu- 
été plus vivement controversées que l'o- laîres par leur langue et par leurs idées, 
iriginalité des poésies d'Ossian (par Blair, mais c'était une entreprise impossible. 
Joh nson, Nicol , Shaw, Smith , Clark, Nous ne parlerons pas des interpola— 
Cesarotti, Herder, Schunden, W. Scott, tions et des remanîmeuts , qui ajoutent 
Mackensie, Sinclair, Laing, Patrik Gra- des. idées modernes à la tradition an- 
ham, Adelung , Finn Magnussen, etc.); cienne , et l'expriment avec des mots 
un patriotisme mal entendu, ou un esprit nouveaux; nous ne signalerons dans 
de système plus étroit encore, y étaient celte note que des difficultés dont on ne 
engagés, et les conclusions absolues que s'est pas rendu compte. Les langues qui 
tous les critiques tiraient de quelques ne sont point fixées par des imprimés ou 
faits incontestables les conduisaient êr- des manuscrits fort répandus ne compo- 
galement à l'erreur. Pour nous , qui sent point, comme les autres , de nou- 
croyons que la poésie.ne devient popu- veaux mots pour désigner Ks choses 
laire que lorsqu'elle exprime la vie do nouvelles; elles étendent plutôt -la «- 



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polie des vagues; la mer s'était parée de son plus bel azur, 
elle abaissait ses flots devant le rocher qui dresse k l'horizon 



gnification de ceux qui existaient déjà. 
D'abord, ce n'est qu'une figure, mais elle 
ne tarde pas a prendre un sens usuel, et 
finit quelquefois par se substituer à la 
signification primitive. La critique se 
tromperait donc si elle foulait conclure 
de quelques expressions le peu d'anti- 
quité des vieux poêles ; il se peut qu'elles 
aient depuis changé de sens , et soient, 
au contraire, la preuve d'un âge très re- 
culé. Les idées sont un critérium aussi 
incertain; on est poëte parce qu'on a 
des idées plus étendues, plus pures , plus 
idéalet que ses contemporains, parce 
qu'on est plus avancé qu'eux , et la cri- 
tique n'a aucun moyen de tenir compte 
de cette avance; elle juge le poëte par la 
masse , elle est obligée de méconnaître 
qu'il était poëte. Sans doute, cet incon- 
vénient est moindre pour la poésie po- 
pulaire, qui n'exprime que les idées gé- 
nérales du peuple : c'est là sa nature et 
son explication. Mais l'individualité du 
poëte ne s'efface point d'une manière 
absolue, elle se déploie dans une foule 
de sentiments et de pensées de détail. 
D'ailleurs , la connaissance de la civi- 
lisation de ces temps , sans littérature 
et sans écriture, où l'imagination d'une 
nation se développe, ne peut être as- 
sez précise ni même assez complète 
pour autoriser à prononcer qu'une idée 
ne saurait lui appartenir; les plus 
fortes présomptions exigent encore une 
réserve qui ne permet pas d'en faire 
les bases d'un raisonnement. C'est par 
d'autres moyens qu'il faut chercher la 
vérité. On ne saurait douter, après le 
témoignage de Tacite, que les Dardes 
ne chantassent les héros de leur pays, 
et ceux des poésies publiées par Mac- 
pherson étaient célébrés dans de vieil- 
les traditions. La première mention de 
Fingal (Fionughal)" que nous connais- 
sions est celle de Barbour, qui écrivait 
de 1371 à 1390 : The Bruce, liv. III. 

He said : melbynk Marchoky's son 
Right as Gol Mak Morn wes won 
To haiff Ira Fyngal his menye 
Rycht sua ail bis fra us hes née. 

Dans le Police ofHonour (1521 ),Gawen 
Douglass cite, parmi les sujets de fictions 
romantiques : 



Greit Gow Mac Morn and Fin Mac Coul, and 

how 

They suUK>e Goddls in Ireland as men say. 

L'évôque Carswell condamnait, en 1567, 
« as Vain, tempting, lyiiig, wordly histo- 
riés, concerning... warnors and cham- 
pions, and Fion, the son of Gumhal. » La 
manière dont les historiens en parlent 
prouve que sa tradition était fort an- 
cienne ; Lesly l'appelle « ingentis ma— 
gnitudinis virum et tanquam ex veterum 
gigantum stirpe exortum. » H. Boethius 
va plus loin encore : a Septinum cubi- 
tarum hominem fuisse narrant. » Ces 
traditions avaient servi de base à une 
foule de chansons qui se conservaient 
dans les montagnes d'Ecosse : les adver- 
saires les plus prononcés de Macpherson 
le reconnaissent eux-mêmes. Buchanan, 
Hiitory ofthe Buchanans and Scotiish 
iumames, parle d'un Fion-Macoel sur 
qui « diverse rude rhymes were retained 
by thelrish and some of theHifchlanders;» 
Lamg, History of Scotland , Dissertation 
on the Ossian's poems, t. IV, p. 441. 
Dans une lettre du 12 janvier 1762, War- % 
burton dit , en termes formels : Several 
fragments in thèse poems ( Macpherson's) 
have been heard by living wilnesses, 
sung to the harp, hoth in the Highlands 
and in Ireland ; et l'Ecossais Hume, qui 
ne croyait pas à l'authenticité d'Ossian, 
écrivait, le 19 septembre 1763 : Nobo- 
dy questions lhat there are traditional 
poems in that part of the country (the 
Highlands ) where the names of Ossian 
and Fingal , and Oscar, and Gaul are 
mentiopned in every st an za. Voyez les 
résultats de l'enquête, à l'appendice du 
Report of the Uighland Soctety on the 
Âuthenticity of the OttianU poetnt. 
Quant à Ossian (Oisian) , la popularité 
de son nom est aussi incontestable ; il en 
est fait mention dans un manuscrit irlan- 
dais qui remonte au 13* ou au 14* siècle; 
kdelung, Mithridatesyi. II, p. 125. Dans 
un poëme découvert par Young, une bal- 
lade irlandaise, et un dialogue mention- 
né par Lloyd dans son Archœologia 
(1 7OT) , il est mis en présence de saint 
Patrice , qui vint en Irlande eu 435 ; et 
le temps où ils vivaient était si différent 
(au moins 500 et probablement 700 ans 



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— 430 — 

sa tète grise , et disparaissait sons l'écume. Du fond de IV 
byme s'ëfeva un nuage : pa eût dit un vieillard sorti de 



de différence), que cenepent être cpVtone 
personnification de l'esprit chrétien et 
de l'esprit payen. Ce n'est pas cependant 
mie nous voulions affirmer l'existence 
a'Ossian ; peut-être n'était-il qu'un re- 
présentant de l'esprit .poétique des Scot, 
quoique les nombreux détails sur sa fa- 
mille et sur sa vie nous fassent plutôt 
croire que sa réputation, son. rang, ses 
malheurs, avaient popularisé son nom, 
et que la tradition lui attribuait toutes 
les poésies dont Fauteur n'était pas con- 
nu (il est même remarquable qu'elle n'a 
conservé que les noms de deux autres 
poètes , Orran et Ulann (Ullin) , et en- 
core n'en sait-elle rien de plus) ; mais 
celte supposition donnerait plus de force 
à notre opinion : une semblable person- 
nification serait nécessairement fort an- 
cienne. Au reste, les poésie* publiées sous 
le nom d'Ossian ne sont probablement ni 
* du même temps, ni delà même contrée; 
le poëme de Tighmora semble plus an- 
cien que celui de Fionnghal , et les ma-, 
lériaux du recueil de Smith avaient sans 
doute été réunis dans un pays plus mé- 
ridional que les autres : l'idée de Dieu y 
est bien plus sensible (il n'y a dans le li- 
vre de M acpherson aucune autre puissan- 
ce supérieure que les esprits qui parais- 
sent sur les nuées et les héros morts ; il 
cite seulement une divinité étrangère) , 
et les imitations bibliques, surtout celles 
de Job , y sont plus frappantes ; voyez 
NacMMge su Sulzert Théorie, t. VUI, 
p. 411. Plusieurs écrivains ont fait re- 
monter les poésies d'Ossian jusqu'au 3* 
siècle , mais ils ne pouvaient avoir d'au- 
tre raison que le désir d'y retrouver 
quelques souvenirs de la lutte des Picts 
contre les Romains. Les meilleurs criti- 
ques ont pensé qu'elles avaient été com- 
posées depuis les invasions des Scandi- 
naves en Ecosse ( Fr. Sehlegel , Werke , 
t. X , p. 79 , etc. ; Chalmers , Caledonia, 
t. IV, les suppose de 843 à 1087), et une 
rimple lecture en fournirait des preuves 
suffisantes : on y retrouve leurs mœurs , 
le nom de leur pays (Lochlin , la Norvé- 

fe ) , et jusqu'à leur Dieu ; Loduiun est 
videmment Othin ou Odin , appelé aussi 
Lodur ; voyez le mémoire de If. Finn 
Magnussen, ForrtgtitForklarinf over 



nogh Heder af Ouian, mett veékom~ 

mende Scandinavie^ Bedmotd, ou nous 
croyons cependant qu'il a trop sacrifié 
au désir de trouver des rapprochements 
nombreux. Au reste , îl ne serait pas im- 
possible que les traditions des héros qui 
avaient défendu l'indépendance nationak 
se fussent rattachées à Fionnghal. Dans 
la poésie populaire, l'Histoire tout en* 
tière se résume dans quelques individua- 
lités , et il y a dans le Livre Rouge (Lea- 
bbar Dearg) de Clanvonald une ballade 
sur la longévité des Fionns. Ou y voit 
Gaul vivre plus de 500 ans; Ossian en 
vit 400, et Fionnghal 520; Laing, 
Bitlory of Scotland , t. IV, p. 445. Les 
rapports entre les poèmes ossianiques et 
la vieille poésie irlandaise ne prouvent 
point que Macpherson l'ait imitée: ils 
s'expliquent naturellement par l'établis- 
sement des Scot dans la province d'Ar- 
gyle , en 258 suivant Bede , Pinkerton , 
etc. , ou en 503 d'après Usher, îiloyd , 
O'Flaherty, été. Les deux peuples avaient 
la même origine, les mêmes mœurs, et 
parlaient la même langue; c'est en vain 
que M. Skrene (dans The Higlanden of 
Scotland) a voulu dernièrement renouve- 
ler une thèse de quelques écrivains ou- 
bliés , et montrer que les Picts des mon- 
tagnes d'Ecosse n'avaient iamais.été sou- 
mis par les Scot ; il lui a fallu repousse? 
les autorités les plus incontestables , et 
s'en rapporter à des opinions sans valeur. 
Au reste, tous les doutes auraient dit 
être dissipés par la publication des textes 
galliques {by IheHighland Society, 1807). 
Il nous semble impossible de prétendre 
sérieusement qu'un inconnu s'est amusé 
à traduire en langue erse l'anglais de 
Macpherson \ beaucoup dé passages sont 
plus beaux , le ton général est \ lus poé- 
tique, de fréquentes tautologies indi- 
quent que le poète se défiait de l'intelli- 
gence de ses auditeurs , et l'incorrection . 
du style , les bizarreries de la versifica- 
tion, rendraient à elles seules une suppo- 
sition bien invraisemblable. Ce n'est pas 
cependant que nous croyons non plus à 
l'antiquité des textes actuels: évidem- 
ment des lacunes ont été comblées , des 
idiotismes de localité corrigés , et des ar- 
chaïsmes rajeunis à l'aide du travail de 



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— 431 — 

l'Océan. II ne marchait point comme marchent les hommes, 
ses pieds ne se mouvaient pas sur les oirôes. Uit Uger fan- 



Macpberson. Des philologues ont assuré 
que la langue de son recueil diffère si 

{profondément de celle d'un manuscrit de 
a Bibliothèque royale de Londres (le Lea- 
t>re tecon), qui ne remonte qu'au 15 e siè- 
cle, cjue des variétés de dialecte n'en don- 
neraient pasruaeexplicationjuuisante, et, 
sans. avoir pu vérifier leur assertion, 
nous lui accordons une confiance entière. 
Quand des poèmes conservés unique- 
ment pat la tradition ne sont pas assez 
répandus pour fixer la langue , des re- 
manîmenls continus y introduisent 
bientôt toutes les modifications qu'elle 
a reçues ; ils ne peuvent se transmettre 
do bouche en bouche, et s'imprimer dans 
la mémoire, <ju'en restant intelligibles. 
L'arabe littéraire n'est resté pur que par- 
ce qu'il était une langue morte dont une 
foule de livres. classiques conservaient la 
pureté ; les corruptions du peupler s'en 
sont détachées et sont devenues L'arabe 
vulgaire. Le seul (ait contraire que nous 
connaissions est rapporté par Cortina et 
Hugalde dans leur traduction espagnole 
du Gesehiehte der spaniscfyen Dichtkunst 
de Bouter week, notât, p. III. Ilg citent une 
romance du Cid., écrite dans le 15* siè- 
cle, que la tradition aurait conservée 
dans sa langue primitive: mais ce fait 
ne deviendrait significatif que s'il était 
bien prouvé qu'elle né doit pas sa forme 
actuelle à quelque patois de province, et 
aux préoccupations involontaires des 
archéologues qui l'ont écrite. Les cir- 
constances ne seraient pas, d'ailleurs, 
les mêmes 4 la tradition eût été bien 
moins générale en Espagne, elle aurait pu 
ainsi se conserver plus pure , et l'écriture 
était déjà trop répandue au 13* siècle 
pour qu'elle ne se soit pas renouvelée 

Elusieurs fois en remontant à sa source. 
* couleur locale et les vieilles mœurs 
n ont pas été plus respectées dans les 
poésies ossianiques. Il y avait autrefois 
en .Ecosse des loups (Boethius, Hist. II , 
loi. 14: Lesly, Hut. , p. 18, etc.) et des 
ours (d semble même qu'ils étaient passés 
en proverbe, puisque Martial a dit : 

Ifuda Calédonio sic pectora praebuit urso) j 

malgré l'importance qu'un peuple, vivant 
de la chasse, devait attacher à la des- 



truction des animaux carnassiers, les hé- 
ros dt>ssian nechassent quedes sangliers. 
Comme tous les Celtes, les Scot étaient 
blonds ou rouges*, et les poésies de Mac- 
pherson leur donnent des cheveux noirs ; 
ils se tatouaient et se peignaient en bleu 
(avec le guaisdo ou guatum , le pastel s 
Caesar, V t 14: Mêla, III, 6); la poly- 
gamie et la polyandrie étaient dans leurs 
usages (Dio , LXXII , 12 ) , et on ne re- 
trouve rien de pareil dans les poèmes 
ossianiques ; les mœurs y sont même 
raffinées, et celte délicatesse semble 
d autant plus étrange qu'en 1607 les 
montagnards étaient encore de véritables 
Barbares; Spoltiswood, Hist., p. 490 
et passim. Il n'est pas jusqu'aux carac- 
tères essentiels de tous ces poèmes qui ne 
prouvent des remanîments modernes; 
les pensées n'ont point la naïveté de la 
poésie populaire ; , elles appartiennent 
plutôt à un artiste, qui travaille ses idées, 
qu'à un poète instinctif, qui chante sous 
l inspiration du moment. Le sentiment 
constant de mélancolie et de tristesse qui 
s'y mêle indifféremment dans tous les 
sujets ne peut se produire que dans une 
civilisation avancée , après de nombreu- 
ses déceptions, et des habitudes de ré- 
flexion et de souffrance morale, incon- 
nues à la vie sensuelle et tout extérieure 
des Barbares. Le vague do tous les faits , 
souvent môme leur obscurité , sont en- 
core plus opposés à l'esprit des poésies 
primitives : leurs peintures sont toujours 
saillantes, leurs récits toujours détaillés 
et précis , parce que le sentiment vrai 
qui les inspire reproduit les circonstan- 
ces qui Font éveillé. Sans doute le prin- 
cipe de ces caractères existait dans la 
première rédaction : on le retrouve dans 
le Beowulf, sur qui la poésie gallique 
avait certainement exercé de Pinfiuence ; 
mais il se sera treuvéquetque poëtedont 
l'imagination, rendue plus mélancolique 
et plus contemplative par les progrès du 
temps et les événements de sa vie, aura 
développé le germe; et , lorsqu'on songe 
aux souffrances de la jeunesse de Mae- 
pherson , aux décéptions de son amour- 
propre, et à sa chèlive position de maî- 
tre d'école* si inférieure à ses talents, 
on ne peut s'empêcher de lui attribuer 



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— 432 — 

tôme accouru de l'Orient lé poussait à travers* les airs; il 
s'arrêta sur le palais de Selma (1), et une pluie touge 
comme du sang tomba sur la terre. 

Le Roi comprit que cette funeste vision présageait la 
mort de héros, il vint dans la salle des guerriers; sa toîgii 
saisit le bouclier de Cumbal (2) , et son impénétrable ga- 
rasse résonna sur sés épaules (3). Sur-le-champ les héros se 
levèrent , les chefs l'entourèrent en silence; chacun de leurs 
regards lisaitsur son front le retour des combats (4) ; la mort 
Volait déjà autour de sa lance. Mille boucliers s'agitèrent , 
le tranchant bleuâtre de mille épées flamboya dans la salle 
de Selma, et le hurlenjent étouffé des chiens répondit a uc li- 



ce» développements de préférence a tout 
antre ; et , ce qui donne à cette opinion 
une autorité véritable , c'est qu'on re- 
treuve tous les mêmes caractères dans 
ses poésies originales : The Poems of 
Ouïan , with notes by Laing * t. II , p. 
445-634. Miss Brooke a publié dans son 
recueil ( Reliques oflrishpoetry,j>. 2Ç5) 
un poëme sur le même sujet que Car- 
thonn; mais, malgré notre ignorance 
presque complète de l'irlandais , nous ne 
cfovons pas qn'il puisse être fort ancien. 
Conloch refuse de dire son nom à Cu- 
thulïin, son père : c'était, comme nous 
l'avons vu , un très vieux préjugé que la 
superstition avait introduit en Scandi- 
navie; mais dans le temps de cette ver- 
won il n'existait plus, on ne le connais- 
sait même pas ; et, pour expliquer ce qui 
lui semblait une bizarrerie , le poëte à 
supposé que CuthuUih avait recomman- 
dé à Âife d'apprendre à leur fils à ne 
céder la droite à personne , à ne refuser 
jamais un combat , et h cacher toujours 
son nom à. ses ennemis. 11 nous semble 
fort probable que Carthonn et Conlbch 
sont deux versions de la même tradition ; 
deux, autres poèmes sur le même sujet 
(ap. M. Brooke , p. 24, et Smith , p. 158) 
prouvent combien il était populaire. No- 
tre traduction a été faite sur le texte çal- 
lique ; le but que nous nous proposions 
nous a obligé de ne 'commencer qu'au 
▼ers 202 : t 

Cbaidh an oiche thairis am fbnn , etc. 



(1) Macphersoii lui a conservé son 
nom ; les ballades irlandaises rappellent 
Âlmhuin, Allen en- Irlande. 

(2) Cornai dans Macpherson ; c'est le 
père-de Tionnghail. 

(5)- Lès premières cuirasses étaient de 
cuir et ne résonnaient pas ;.poûr les fai- 
re en acier, il fallut que la fabrication 
des métaux eût fait de grands progrès; 
aussi a-t-on vu dans cette expression 
la preuve d'une origine récente. Mais 
nous croyons qu'on- a pris trop à la let- 
tre .une image poétique': 

J)ant tinHus^afeai clipeique résultant 
fPaUhariuë, v. 828. 

Ou trouve plusieurs fois dans Abbo, 
scutatonànt, \. II, v. $13 , étç.;et l'on sait 
d'ailleurs que le bouclier d'Ajax était 
Xa>5Csov, Iliad., 1. VU, vJ 220; nous 
ne parlons pas de celui d'Achille , parce 
qu'il était l'ouvrage d'un Dieu ; mais il 
prouve au moins que , du temps des Ho- 
mérides , ou avait le sentiment de ce que 
l'on pouvait attendre de la métallurgie. 

(4) Comme on a déjà pu le voir, la 
poésie erse se, plaît à entasser des expres- 
sions pittoresques , même quand, elles 
n'ajoutent rien, ni k la pensée, ni à sou 
expression : nous n'avons pas traduit 
fuàr-ghleann an fharroich: Nous de- 
vons dire aussi que la grande clarté 
qu'affecte notre langue nous a goûtent 
obligé de briser les phrases et d'ajouter 
des verbes. 



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— 433 — 

quetis des armes frémissantes. Pas un mot, pas un cri , ne 
sortit d'une seule bouche; tous les yeux restèrent attentifs 
à l'épèe et au visage du Roi. Tendant sa lance en avant : 
Fils du Morbhenn (1), s'êcria-t-il, race féconde en héros > 
ce n'est pas l'heure des chants et des banquets ; voici qu'une 
sanglante bataille s'approche. Déjà la mort étend ses ténè- 
bres sur les vallées. Le fantôme vaporeux qu'on dit veiller 
sur moi m y a signalé des ennemis sur la mer (2); quand il 
s'élève ainsi du fond des flots, c'est l'annonce d'un grand 
danger pour les guerriers. Que chaque main s'arme d'une 
lance du bois le plus dur ; qu'à chaque ceinturon pende une 
êpée au tranchant acéré; qu'un casque bronzé couronne 
toutes les tètes, et que la cuirasse étincelle sur la poitrine 
de tous les feux du ciel. La guerre s'amasse à l'horizon com- 
me un orage; bientôt on entendra les cris glacés de l'a- 
gonie. 

Le Roi sortit du palais, et les guerriers Je suivirent : ainsi 
l'éclair annonce aux malheureux rioehers le nuage qui pprte 
en ses flancs la foudre et la tempêté. Les héros s'arrêtèrent 
sur les bruyères du mont Gona. Les jeunes filles au sein de 
neige regardaient leurs rangs plus pressés que les arbres 
d'un taillis, elles voyaient la mort planer sur les compagnons 
de leur enfance fleurs regards pleins d'inquiétude s'abais- 
saient lentement sur la mer, que l'écume blanchissait au loin 
comme des voiles : indifférentes alors à la gloire des héros, 
une larme mouillait leurs joues , qui ne connaissaient pas la 



M) Morven. toriale^ 1. VI, p. 195. La version de 

(2) On attribua souvent, pendant le Gower est différente; il dit, Confessio 

moyen âge, à quelque puissante mysjé- Aman lis, 1. V, fol. 94 : 

rieuse des informations qu'on ne devait «l. « , * . v> w 

diplomatique : le peuple de Rome croyait, A mJ|de oT his »i ergie 

au 13 e siècle , que Virgile avait fait des And sette il in the tawnes eie, 

statues magiques qui avertissaient le Of marbre on a pHlar without, 

Sénat de toutes les attaques que l'on Thatthei bethyjte mile aboute, 

méditait contre la République; Mont- By daie and eke aJsq .by uight, 

faucon, Diartum IMcum , 'p. 283; ^^SJS^^iS^- 

Vincentius Bellovacensis, Spéculum Hit- Her ennem,es > lfan y were ' 

28 



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— 434 — 

feinte. Le soteil se leva sur l'Océan ; une flotte épaisse s'éten- 
dait sur les flots ; ainsi qu'un nuage , ses rapides, soldats se 
répandirent hardiment sur la plage. Metète du chef s'élevait 
au dessus de* guerriers comme celle d'un cerf dans un trou- 
peau de biches 3 l'or et l'argent brillaient sur son bouclier 
bombé. Le, roi deslan«es(l) était robuste et beau ; il gravit 
le mont Selma ; ses compagnons le suivaient par milliers 
dans la plaine.. . ' 

Va, Uliin, va porter des. paroles de paix àu chef des 
épées ; dis- l^ii q,ue -nous sommes puissant dans les combats, 
et que les ^eçrbres^de nos.ennemis sont nombreuses dans les 
airs ; dis : lui que la renommée n'a jamais manqué à nos 
compagnons , et que nos vastes sàRes sont ouvertes aux ban* 
quels de l'hospitalité. Les plus hardis étrangers montrent 
avec joie à leurs enfante les armes que ,noûs avons échan- 
gées avec eux (2) ; il n'est pas de terre si lointaine où les 
amis jjuMbrbhean ne puissent espérer des amis. Le bruit 
de nos exploits' a retenti *à travers lè monde ; quand l'écho 
redisait notre gloire ,Jes rois tremblaient au milieu de leurs 
années. 

UUiq partit avec les paroles de paix. Fiônnghal attendit 
son retour appuyé* sur sa lance ; il vif l'ennemi couvrir les 
campagnes ï Sois béni mille fois , fil&de la terre étrangère ! 
s'écria le roi des guerriers ; tu foulçs le rivage d'un pas iw- 
trépide et majestueux; ton épée resplendit à ton côté ainsi 
qu'un rayon du soleil levant ; la lune , quand elle apparaît à 
l'horizon , n'est pas plus vaste que ton bouclier. Ta joue ro- 
sée porte encore le duvet de la jeunesse ; tes cheveux-soyeux 
s'arrondissent en boucles sur ton front , et peut-être vas-tu 
tomber comme un arbre , sans entendre retentir le bruit £e 

(1) C'est une expression fort commune se trouvent dan» l'Iliade , 1. VI , y. 230*: 
dans la poésie erse : righ «un tleagh , 

rtghnan lann. ^ ■ tK r » a» 

(2) Le jhêroe usage et sofa explication yvwaiv, ott £stvot iraT/>e^oi sv^ofie» 

tfoct. 



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— 438 — 

ta chute. En regardant onduler les vagues, la fille de l'étran- 
ger sera saisie d'une sombre doulèur ; l'enfant qui aperce- 
vra au loin une votte blanchir s'écriera : Voici le roi de la 
cité des guerriers ! et des larmes tomberont dés yeux rouges 
de ta mère , parce que tu dormiras dans les flancs des mon- 
tagnes du Morbbenn. * * 

Telles furent les paroles du Roi. Quand Utlin fut arrivé 
devant Carthonn , le prince des braves, il jeta sa lance sur 
le gazon , et modula lentement des paroles d'hospitalité et 
tle paix. Viens t'asseoir au banquet de FionngBfal , intrépide 
enfant des vagues ; viens. t*as§eoir au banquet du roi des 
montagnes , ou la victoire ne suivra pas ton épée, Les om- 
bres de nos ennemis sont nombreuses , jeune homme ; la 
gloire des fils du Morbbenn ét de leurs lamis s'est étendue 
au loin. Regarde autour de toi , Carthonn , tu y verras bien 
des monceaux de terre sans verdure , bien des pierres re- 
couvertes de mousse, et des bancs de gazon qui sonnent creux 
sous le pied; les ennemis deFionnghal sont couchés dans leur 
tombeau : c'était des étrangers que la?rame avait amenés , 
comme toi , à travers les mers. 

Barde du Morbbenn, répondit Csfrthonn, crois-tu parler 
au simulacre d'un guerrier ? As-Ju vu mon visage se couvrir 
d'une soudaine pâleur, loi qui apportes des paroles de paix 
sur un champ de bataille ? Penses-tu que mon courâge va 
s*êvanouir comme Nombres de tes récits? Ma main a con- 
quis aussi quelque gloire dans les combats ; l'écho connaît 
déjà maf renommée. Va chanter tes vers aux guerriers dont 
le bras fléchit sous le poids de leur lance ! Ceirtc-là céderont 
peut-être au héros Fioiftighal ! Quant àïnoi , Barde , je n'ai 
pas vu tpmber Balclutha(l) pour m'asseoir sur ses cendres 
sans songer à là vengeance. Redis ma réponse au fils de 
Gumhal , de ce Gumhal qui porta l'incendie dans le£ murs de 

(1) La ville 'de la Clyde , aujourd'hui rocher de la Clyde, et Adomhan , Petrë- 
DumfcartonY'&ede l'appelle 4W»itl*l le cloith. 



i 

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— 436 — 

Clutha, dans la demeure de mes ancêtres , qui s'élçvaU sur 
un roc escarpé baigné par les flots (1). J'étais enfant alors, 
et ne comprenais pas pourquoi lés jeunes filles .pleuraient. 
J'aimais à voir les colonnes de fumée s'élever au dessus des 
toits ; souvent je me retournais et les regardais %vec joie , 
quand mes amis fuyaient sur la montagne. Mais lorsque les 
années de ma jeunesse furent venues , je vis la mousse sur 
les ruines de mon foyer ; mes soupirs s'élevèrent avec le 
matin , et mes larmes descendirent avec la nuit. Je me di- 
sais dans ma pensée : Ne pourrai-je donc combattre les en- 
fants de mes ennemis ? Oh !. je les combattrai , Barde ; j&sens 
à ma haine la forcé de mon bras (2) : 

Ses guerriers se serrèrent autour de lui ; d'un même 
mouvement ils tirèrent tous leur épée étincelante. Carthonn 
paraissait au milieu comme une colonne de feu ; une larme 
débordait sa paupière * car il se rappelait la chute de Bal- 
clutha. Puis l'orgueil ramassé dans son âme se leva; il jeta 
un regard de colère sur la colline où brillaient couverts de 
leurs armes les héros du Morbhenn ; sa lancé trembla dans 
sa main , et , se penchant en avant , il sembla menacer le 
Roi. \ 

Irài-je, pensait Fionnghal , irai-je déjà attaquer ce jeune 
homme ? l'arrèterai-je au milieu de sa course , avant que sa 
gloire ait grandi? Peut-être quelque barde dirait-il, en 
voyant la tombe de Garthonn ; Fionnghal conduisit lui- 
même ses guerriers au combat avant que Garthonn tombât. 
Non , Barde des temps à vçnir, tu ne terniras pas la gloire 
de FipnnghaF; mes héros descendront seuls dans la plaine ; 
Fionnghal regardera la bataille ; si 4' étranger triomphe, je 
ramasserai ma force et m'élancerai comme le torrent mu- 
gissant du Cona(3). Qui de mes. chefs veut combattre le fils 

(1) Le texte gallique s'arrête ici; nous (2) Il y a dans le texte : I feel the 
ayons été forcé de traduire l'imitation strength of dit soal. 
de Macpherson. (G)Àujourd hui Glencoen. 



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— 437 — 

de l'Océan? Ses guerriers sont nooïbreux sur te ptegé „ et sa 
lancé de |rèae est forte. 

Cathull se leva 5 CathuH , dans la force de l'âge , le fils da 
robuste Hormar. Trois cents jeunes gens le suivent, tous 
enfants de sa tërre natalé. Son bràs fût faible contre Car- 
thonn; il tomba, et ses compagnons fuirent. Conall recom- 
mence' la mêlée ; mais sa lourde lance se rompt ; il gît en- 
chaîné sur De champ de bataille. Carthonn poursuit ses 
guerriers. 

Gleasamor (1), dit le roi du Morbhenn , où est la lance de 
tes exploits ? Peux-tu voir Conall enchaîné , ton ami €onall , 
grandi cemme : toi sur tes bordb du Lora ? Lève-toi tout re- 
splendissant d'acier, compagnon du vàifiant Cùmhai ! Que la 
jeunesse de Balclutha sente la force des enfants du Mor- 
bhenn,! Gleasamor se leva, couvert d'acier ; il secoua sa tête 
grise , assura son bouclier à son bras , et s'avança avec tout 
l'orgueil du courage. 

Carthonn s'était arrêté sur un rocher. H vit accourir le 
héros ; il aimait la, joie terrible de son visage et la force qu'if 
déployait sous le? rides/de l'âge. Lèveraf-je , disait-il; cette 
lance qui ne frappe jamais un ennemi en vain (2) , -ou èpâr- 
gnerâi-je sa vie pat* des paroles de paix ? Il reste fier sous le faix 
de la vieillesse; M plaît encore dans le déclin de ses années. 
Peut-êtré est-ce l'époux de Maona (3), le père de Carthonn , 
que sa mére enfanta dans la fuite (4). On m'a dit souvent qu'il 
habitait sur 4a rive sonore' du Lora. 

Ainsi parlait Carthonn , quand Gleasamor arriva , et éleva 
sa lànt'e. Le jeune héros la reçut sur son bouclier (5), et lui 
adressa dès paroles de paix. Guerrier à la chevelure blan^ 



"(I) Clessammor dans TVIacpherPan. -Ç]fdn rie trouve pas ici la hache d'ar- . 

Ji) Dans la. version irlandaise, c'est" le N mes, èsseda, avec laquelle se battaient 
përe. (Çuthullin) , dont la lance, (gathï- -ordinairement lés Calédoniens ; Dio Cas- 
ai**^), comme celle de Céphale, ne frap- sîus, LXX.VI , 12. Dans les poésies irlan- 
pair jamais qu'une fois'. daises, au contraire, les héros se servent 
(3yMoïna. souvent du tuath calha, quoique la lance 

(4) Car-borne, dit Macpherson. leur soit aussi familière. 



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— m — 

obe , n'est-il point de jeune homme pour brandir 1* lance? 
N'as-tu pas un fils qui puisse te couvrir de soç bouclier et 
mesurer son bras avec le mien ? L'épouse de Ion amour 
n'est-elle plus , ou pleure-t-elle sur les tombeaux de tes fils? 
T'assieds-tu parmi les rois des hommes? QueHe sera la gloire 
de mon épée si tu tombes sous ses coups? 

Elle serait grande, jeune présomptueux , répondit Clea- 
samor à la tète élevée ; j'ai été renommé dans -les combats, 
mais je n'ai jamais dit mon nom à un ennemi (1). Cède-moi 
là victoire , fils de la terre étrangère , tu sauras alors, que 
les traces de mon épée sont restées sur plus d'un champ de 
bataille. Je ne l'ai jamais cédée , s'écria Cârthonn dans un 
noble orgueil. Moi aussi j'ai combattu, dans la mêlée ; l'a- 
venir ne manquera pas à ma gloire. Ne méprise point mon 
courage, chef de nombreux guerriers ; ma lance et mon 
bras sout.forts. Retire-toi dans les rangs de tes amis, et laisse 
combattre de plus jeunes héros. Pourquoi m'outrages-tu ? 
répondit Gleasamor une larme sur la joue; l'âge ne fait 
point trembler ma main ; je sais encore lever mon épée. 
Moi , fuir sous les yeux de'Fionnglial , fuir sous les yeux du 
héros-qué j'aime ! Fils de l'étranger, je n'ai jamais fui ; lève 
ta lance sur ma poitrine. 

Ils combattirent tomme deux vents opposés qui luttent 
pour aplanir les vagues. La lance de Garthonn égarait ses 
coups ; il ne voyait daûs cet ennemi que l'époux de Maona. 
Il rompit enjeux la lance brunie de Gleasamor, et lui «arra- 
cha sa flamboyante épée ; mais , comme il enchaînait le. vieil- 
lard , le vieillard tira le poignard de ses pères j il vit te flanc 
de son ennemi découvert , et y creusa une blessure. 

Fionnghal aperçut Gleasamor terrassé, et sa marche fit re- 
tentir ses armes. Â son aspect l'armée s'arrêta en silence ; 
tous les regards étaient fixés sur lui. Il accourut comme le 
sourd mugissement des tempêtes qui précède le déchahie- 

(1) V. ci-dessus, p. 418, note 5. 



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— 409 — 

ment des vents ; le chasseur l'entend dans la vallée et s'abrite 
sous la voûte des rochers. Carthonn l'attendit de pied fer- 
me. Le sang ruisselait de son côté. Il vit accourir le Roi , et 
ses espérances de gloire grandirent. Mais sa joue était pâle , 
ses cheveux flottaient en désordre , sa tête tremblait sous 
son casque , les forces de Carthonn défaillirent , mais son 
âme resta ferme. 

Le fils de Cumhal aperçut le sang du héros , il arrêta le 
coup de sa lance. Prince des épées , lui dit-il, ton sang coule ; 
cède à la destinée. Tu as été puissant dans la bataille ; ta re- 
nommée ne se flétrira jamais. Es-tu le roi dont la gloire s'é- 
tend si loin , répliqua Carthonn? Es-tu cet astre de mort qui 
épouvante les puissances de la terre ? Mais pourquoi le de- 
mander? Tu es comme la cascade de là montagne , aussi im- 
pétueux dans ta marche qu'un torrent , aussi rapide que 
l'aigle des airs. Ah ! que n'ai-je assez vécu pour te combat- 
ire ! ma gloire retentirait dans des chants immortels ; le 
chasseur dirait , en voyant ma tombe : Il a combattu le 
puissant Fionnghal ; mais Carthonn meurt inconnu , il a 
épuisé sa force sur le faible. 

Non , tu ne mourras point inconnu , reprit le roi de l'om- 
breux Morbhenn ; mes bardes sont nombreux , ô Carthonn ; 
leurs chants traverseront l'avenir. Les enfants des siècles 
futurs entendront la gloire de Carthonn , quand , assis au- 
tour d'un chêne brûlant , ils passeront la nuit à chanter les 
temps passés. Le chasseur, couché sur la bruyère , entendra 
leurs accents dans la brise ; alors , levant les yeux , il regar- 
dera le rocher où tomba Carthonn ; il se retournera vers 
son fils et lui montrera le champ de sa dernière bataille : Là 
combattit le vaillant roi de Balclutha ; il se précipitait sur les 
rangs ennemis avec la force de mille torrents. 

La joie reparut sur le visage de Carthonn 5 il leva ses yeux 
appesantis, et donna son épée à Fionnghal; il veut que , 
suspendue aux murs de la salle , elle conserve dans la terre 



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— 440 — 

cessa clans toute 1 arène ; le barde avait chanté l'hymne de 
la paix. Les chefs se rassemblèrent autour du guerrier ex- 
pirant; ils l'écoutaient plongés dans la tristesse ; ils se pen- 
chaient silencieusement sur leurs lances pendant les derniè- 
res paroles du roi de Balclutha. Le vent gémissait dans ses 
cheveux , et sa voix était lugubre et lente. 

Roi du Morbhenn, dit Carthonn , je péris au milieu de 
ma course; une tombe étrangère reçoit à la fleur de l'âge 
le dernier descendant de Reuthamir. La désolation habite 
Balclutha; la nuit de la douleur enveloppe Crathmo. Puis- 
ses-tu seulement garder nia mémoire sur les bords du Lora, 
où vécurent mes pères î Peut-être l'époux de Jttaona aura- 
t-il une larme pour la mort de son malheureux Carthonn. 
Ces paroles allèrent au cœur de Cleasàmôr ; îl tomba en si- 
lence sur le cadavre de son fils. L'armée restait autour dans 
la stupeur ; aucune voix ne résonnait sur la plaine. La nuit 
vint; la lune, en se levant, éclaira ce champ d'horreur; 
mais l'armée resta immobile , comme le bois silenci 
couronne la cime du Gormal, quand se tait le sifflemei 
vents , et que la morne automne s* est étendue sur. la 

RUSTEM ET SQHRAB (2). 

Quand le soleil du matin. eut déchiré leg voiles noirsida 
ciel , Qaus paya la solde à ses soldats ; cent mille vinrent la 

(4) 'Smith a publié un au*re poème vers 950 (Tan 329 de Pbe<!scbir. suivant 

erse Sur un sujet" semblable ; c'est Ca- M. Mohl, Libre des Rois , t. xxn). 

thula, roi d'Innis-orc (Orkney) , qui tué II' était. "fils de SchçreFschah , jardinier, 

son fils Conloch : de Suri Ben Moas, et «dut son surnom, 

Mar bhpisge greine sajgheamhri douceur de ses ver s ^j**?*" 

'S ë ruitlrna dheann air raon Leana /etc.. la àii , maié à.la beauté des jardins qoe 

sean Dana le Ohietn, p*158. cultivait son père y il vient de \y*^^y^. 
Evidemment c'est la tradition irlandaise ; • paradis. hèSchah Nameh (Livre des Rois) 

les noms ne sont pas même changés! -.' est' une histoire épique de la Perse. Défi-* 

(2) Episode du Schah Nqmeh, poëme' le «6 e siècle, Nuscnirvan en avait faitre»- 

persan,par Ischak Ahou'lkasimFirdusi: cueillir lés màtériaux dans toutes les 
Firdusi naquit .à Tus , dans le Khorasan, ' provinces de son empire (Macan 9 Sehah^ 





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— 441 — 



recevoir, couverts de la cotte de mailles et du bouclier; la 
terre disparaissait sous les chevaux et les éléphants. L'armée 



nàmeh , préf. persanire , p. 11) ; ils fu- 
rent réunis dans une chronique intitulée 
Baslan Nameh , sous Jezdedscberd III , 
le dernier des princes Sassanides, et 
plusieurs «mires Çuèbres en composé- 



es \der Sch&nen Redekilnste Per siens , 
p. 50. Quoique le moins oriental de tous 
les poètes persans ,-Firdusi n'en partage 
pas moins tous leurs défauts : sa pensée 
est t rop chargée d'ornements, et son slyle 



rent aussi un corps d'histoire; Thà6ari\ touche à l'enflure ; on y reconnaît une 

t. 1 , p. 4, éd. de M. Dubeux. Avant imagination éclatante , mais c'est l'éclat 

Firdusi, Danischver en avait fait un poë- uniforme d'un transparent où tout nage 

me pehlvi , sous Je litre de Kodahi Na- indistinctement dans la lumière , et on y 

meh (le Livre ancien), et trois poètes per- trouve peu d'énergie , peu de grâce, et 

sans [l'avaient pris également pour le encore moins de profondeur j peut-être 

sujet de leurs vers : le Sir-al-Malereq cependant l'histoire de Sohrab est- elle 

(Pflistoirè des Rois), par jbn al Mokaffa, une exception, .la douleur de Teminah 

le Schah Nameh-al-Kodahi ( Panciéh et de Rustem nous semble à la fois na-* 



Livre dés Rois ), par Âli le poète, et le 
Schah Nameh', comme l'ouvrage de Fir- 
diisi , par AbuJMansur. Plusieurs parties 
remontent même à une antiquité encore 

S lus reculée, car un auteur arménien 
u 5 e siècle, Moses Chorenensis, nous ap- 
prend que de son tempsles traditions de 
Rustem existaient déjà sous la forme 
qu'elles ont conservée depuis; p, 96, 
éd . de Whiston (nous empruntons cette 
indication à, M. Mohl, 1. c.) L'épisode 
de Sohrab était lui-même une tradition 
populaire j' Firdusi dit en commençant : 

Je conte une histoire tirée d'un ancien 
récit que je tiens de la bouche d'un 
Dih 



tùrelle'et profonde, La biographie de Fir- 
dusi a été écrite par Davlechats, et tra- 
duite en partie par M- Silvestre de Sacy, 
dans les Notices et extraits des 3/anw— 
scrits , t. IV , p. 230 ; une autre notice 
parDschami se trouve dans YÀnthologia 
Persica de Vienne. Nous n'avons pas eu 
à notre disposition l'édition que M. Mohl 
vient de publier à Londres; nous nous 
sommes servi du texte de Turner Macan 
(Calcutta , 1829) , de celui que M. At- 
kinson a donné à l'appendice de Sohrab 
(.Calcutta , 1814), d'après les manuscrits 
de M. Lumsdeu, et d'un manuscrit d^une 
date assez récente ; mais notre connais- 
sance fort incomplète du persan nous 
a forcé de recourir plus d'une fois à 
VHeldenbuch von Iran de Gôrres, à la 
traduction abrégée publiée par M. Keighl- 



3 an. Les flihq an formaient une espè* ley, Taies and p'opular 'Fictions , p, 
e noblesse terrienne , appelée par sa 134 , 



position stable, et le rôle qui lui appar 
tenait dans l'histoire du pays , à rester 
dépositaire des anciennes traditions. Un 
poète contemporain de Firdusi , Ànssari , 
niort eu 1029, avait chanté avant, lui 
l'histoire de Sohrab, dans le Barzu Na- 
meh , et le même sujet , le combat d'un 
père contre sou fils, qu'il ne connaît pas, 
se retrouve dans le Dschihangir Nameh. 
Firdusi mourut à Tus, en 1030, et a 
conservé la réputation du plus grand 
poète de {a Perse. M, de Hammer a dit 



et à la version métrique du dialo- 
gue de Hedschir, par AI. de Hammer. 
La traduction de M. Mohl s'arrête au 
991 e distique, à la fin des guerres dn 
Mazenderan , et nous n'avons pu nous 
procurer l'a Notice sur le Schah Nameh, 
publiée à Vienne , en 181 1 , par M. Wal- 
lenburg , où plusieurs morceaux (nous 
ne savons lesquels) ont été traduits en 
français. M. Silvestre de Sacy a pris plu- 
sieurs années l'épisode de Rustem pour 
texte de ses leçons ; mais nous n'avons 



r»y^ >« rciw m. ne pamiuer a un pas ete assez heureux pour tes suivre , 
de lui, avec une exagération tout orien- et les manuscrits qu'il a ligués à la Ri- 



taie : .Poésie .und Historié sind die uner 
schulterlichen Pfeiler seines, ewigen 
Rubms , die Herculessaulen in die sein 



blipthèque du Roi ne sont pas encore ac- 
cessibles au public. Il y a parmi les ma- 
nuscrits de la Bibliothèque ( n° 72) une 
traduction en prose turque de l'épisode 
.s espérions pouvoir 



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— 448 — 

se reposa deux jows (1) ; pois ette marcha d'étape en étape, 
et ne s'arrêta que devant Sebid. Dè&cpie Sohrab (2) set qu'elle 
paraissait , il monta sur la muraille pour la voir. A l'aspect 
de cette plaine fourmillant d'ennemis, son courage s'abattit $ 
il soupira et dit à Humain: Cette innombrat^ *r*ée aie 
troublé la pensée $ n'aperçois-tu pas un guerrier, de haute 
taille qui porte une lourde massue ? Mais il ne ^abandonna 
point à Sa tristesse ; il descendit , et demanda du Tin. Alors 
les soldats de l'Iran plantèrent leurs tentes aux portés de la 
forteresse; 

A la tombée du jour, Rustem , serré' dans son ceinturon 
de bataille , vint demander à Qàus de quitter sa cotte de 
mailles et son cfesque ; H voulait reconnaître le chef étranger 
et les grands de son armée. Le-sehah accéda à ses désirs , 
et Rustem, cacbé sous le vêtement d'un Turc , pénétra dans 
la forteresse comme un lion dans un troupeau de chevreuils. 
Il s'avança, guidé par les bruits joyeux d'un festin , et Vit 
Sohrab dans sa puissance. A sa droite était Zendeh Resm ; 



consulter avec fruit r nais , .-comme la lui-même ne s'en sert que rarement, dans 

plupart des travaux des écrivains orienr quoique* mot § venus mf lent ftttome , et 

taux, c'est une paraphrase arbitraire, il est évident qu'ils ué pouvaient se trou- 

plutôt qu'une traduction ; ainsi ,- par ver dans Tes Items propre* tesplus anciens 

exemple, on lit au milieu du dialogue de l'histoire personne,. Ainsi nous avons 

de Hedschir : « Il n'y a rien dans le mon- rejeté | e j (kaf) , et l'avons remplacé par 

de de plus beau que la droiture; que ce . * <-, * . ' * . , . . 

sait donc là votre unique étude; mon q«« »« prononciation douce 

Cher lecteur »; et plus loin : « Je vous du C devant l'E et I I nous a fait rénove 

supplie, grand Dieu , pour l'amour de la P« le Q. Nous ne nous sommes permis 

sincérité et de la droiture , faites qu'é- aucune note philologique ; il aurait fallu 

tant entré dans ce chemin sacré , je ne discuter les différents textes et traiter 

m*en écarte jamais. » Quant au* tra- des questions grammaticales , entière^ 

ductions en vers anglais d'Atkinson m«at étrangères à notre bat. 
(nous ne connaissons pas l'édition cor- (1) Nous né sommes, pas sur de notre 

rigée de 1832) et de W eston ( London ; ' interprétation ; Gories a traduit : Zwei 

181$), et au poëme de Rùckert , Rôtie* Rasten binaus zog sich das Lager. M. 

und Suhrab ( Erlangen , . 1836 ) , ils ne Keightley a passé ce vers x amsi que 

peuvent avoir aucune* prétention a* une' beaucoup d'autres, 
exactitude même approximative. L'or- (2) Il était -fit» de ftustem, et de Terni- 



nous préoccuper de leur son ; seulement- <ne lui demandât son Sis , elle lui savait 
noua avons cru devoir rejeter les huit fait dire qu'eHe était accouchée d'une 
cajaetèrwropniaVésaaxÀrabesjJfcd^ 



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— M3 — 

Human et Barman étaient assis à sa gauche ; cent Turcs l'en- 
vironnaient , et des esclaves attendaient ses ordres devant 
son siège. Toutes les voix le célébraient , et Rustem s'arrêta 
long-temps dans l'ombre à le regarder ; mais , maigre son 
déguisement , il n'y avait dans l'armée du Turkhestan au - 
cun guerrier qui lui ressemblât. Zendeh Resm se leva 5 il 
sortit de la salle, et aperçut le héros. Il vint à lui : Quels 
sont ton rang et ton nom ? lui dit-il. Réponds, et viens nous 
montrer tes traits à la lumière. Rustem le frappa de son 
poing, et se retira à la hâte. Zendeh Resm tomba comme 
un cadavre ; il n'y avait plus pour lui ni festin ni vie, car 
Dieu avait écrit dans ses décrets que Rustem tuerait lui- 
même son fils. Au moment où Sohrab s'élançait sur son che- 
val, sa mère appela Zendeh Resm; c'était le fils du schah 
de Samengan , et il avait vu jadis Rustem dans le temps de 
leurs fiançailles : Approche , mon frère , lui dit-elle \ ton in- 
telligence est éclatante; accompagne ce jeune homme dans 
l'Iran , où il va chercher la vengeance ; si l'armée est pres- 
sée un jour de bataille , tu montreras au fils où sera son 
père. 

Après que Rustem l'eut ainsi tué d'un coup de poing, un 
long temps s écoula , et personne ne savait cé qui s'était 
passé ; 00 le voyait cauché , et on croyait qu'il reposait. La 
nuit avançait , et il ne revenait point; enfin Sohrab le de- 
manda. Un esclave alla le chercher ; il le trouva étendu sans 
vie, et retourna l'annoncer à son maître. Il se leva préci- 
pitamment , accourut avec des lumières et des serviteurs , 
et le trouva mort dans la poussière. Le héros en fut aussi 
stupéfait qu'affligé; il réunit les chefs , et leur dit : Que per- 
sonne hè dorme cette nuit ^ un loup est entré dans la ber- 
gerie ; il a trompé les chiens et les gardiens. Puis s'adressant 
à Human . Si Dieu est avec moi , j'espère hien veager sa 
mort. Alors il rentra dans la salle du banquet , et ordonna 
de noyer tous les chagrins dans le vin. 

£n retournant à son camp, Rustem rencontra Giv, qui 



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veillait à là sûreté de l'armée. Quand il vtt s'&pproeher lé 
Sans-Tache (1) , il tira son èpée , le défla à haute voix , et 
se prépara au combat. Ru stem le reconnut ; il se prità rire, 
et jeta son cri dé guêtre. Alors Giv «'avança tout, étonné , 
et lui demanda pourquoi il errait ainsi , à pléd,, dans l'obs- 
curité de la nuit. Kustetà lui raconta ©e qu'il avait, fait : 
le guerrier loua hautement son courage , et ils burent en- 
semble le reste de la nuit. 

Lorsque le soleil déploya son éclatante chevelure , et que 
la lumière resplendit sijr le Commet dés montagnes , Sohrab 
s'arma et monta Sur sôn cheval j couleur dé pierre*. Il ordonna 
qu'ort amenât Hedscbir, et lui parla en ces mots ; l'ai une 
question à t'adresser • ne cherche aucun détour, si tu né 
veux pas que le malheur te frappé^ Répondfrrmoi dès paroles 
de franchise et de vérité , ta liberté est à cè prix ; j'y. pour- 
rai même ajouter quelque riche présent. Mais si ta réponse 
est un mensonge , la prison et les férs seront ta récompense. 
Hedschir reprît : Interroge-moi sur Tlran à ton plaisir j j'ài 
bonne volonté ; jè parlerai de tout ce que- je sais avec sincé- 
rité. Je t'interrogerai sur cette* tiroûpe de nobles ét de brè- 
ves qui campe sous les murs, sur le schah du troupeau ;~sur 
Tus , Guders, Rustem et tous les autres. Apprends-moi à 
connaître |lurs insignes (2), pu je ferai tomber ta tète dé 
tes épaules. D'abord cette tente aux mine- couleurs qu'en- 
tourent cent éléphants harnachés, près de qui* s'élève unr 
siège magnifique au milieu de Fariné? , à qui est-elle? 
Hedschir répondit : C'est la tente ïïu schah de Vlran. Bé. 
jeune homme continua : Et ce payillan npïr, sur là gàuehe*, 
autour de qui se pressent tant de chefs et d'éléphants , et 
sont plantées d'innombrables tentes y me diras-tu à qui il 
appartient ? — Â TuS , fils de Neydér, rebondit Hedschir, un 
puissant capitaine (3) du sang impérial. Sohrab reprit : Ce 

.•■'-*• ......... • . ; /• •.. . - ' ît*m 

(ï) C'est le surnom de Rustem, v craint 4e. jéretller des idées' .trop, mô— 
(4) Peut-^tre aurions-nous dû tra- •* depnes. 
duire par armoiries, mais non* avons . (5]jfl«X^^,$ipendarî nous n'ayons 



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pavillon jaune que rougit uqlion étincelant d'or(l); aumilieu 
resplendit une pierre précieuse , devant et derrière campe 
une nombreuse armée : quel nom donner à son- maître ? — 
Appelle-le Guders ; Qeschvad est son père , et il a quarante 
fils, comme des lions. — Et cette .tente verte,, où j'aperçois un 
trône, et devant qui flotte la bannière de l'empire , pour qui 
l'a-t-on dressée? Çà et là des chefs (2) sont-assis par groupes. 
Il en est ua qui les dominé tous. Près de lui s'agite un cheval ; 
jamais j.e ne vis son pareil ; ses hennissements semblent le 
mugissement d'une mer. De nombreux^éléphants l'environ- 
nent couverts de leur armure. Quand il se lève , nul guer- 
rier de l'Iran n'égale sa taille ; il marche comme un dragon 
dans sa force : quel est son nom ? Hedschir se dit dans sa 
pensée : Si je montre le Sans-Tache à ce cœur de lion, il éloi- 



pas cro devoir traduire littéralement les 
titres persans; nous n'aurions été com- 
pris qu'à l'aide d'explications aussi fati- 
gantes pour le lecteur qu'étrangère» au 



but de ce livre. 



Sipebi, signifie 



Soldats ; les Anglais en ont fait Seapoy, 
que nous traduisons par Ci paye. 

(1) Le texte dit : où resplendit un lion 
d'or rouge ; eette expression était, fort 
répandue dans.la poésie du Noiti pendant 
le moyen âge; Oddrunar-Gratr , si. 
XIV; Grave Ruodolf, f. A, 1. 6 et 14; 
Klage , v. 97 ;' Nibelunge Not , st. 1069, 
2067 ; dans la ballade danoise Herlug 
Hildebrahd og liden Kirttin, on lit : 

Han gav hende Guld taa r$d. 
Y. 7 1 Dantke Viêer fra Jdiddelalderen t 
t. III, p. 226. 

• (2) (jf^Yi' penlvan > héros, athlète, 
il ressemble beaucoup au irbCk*ip.tav 
des Grecs , et à notre paladin , si célè- 
bre pendant le moyen .Age; peut-être 
cependant ce dernier mot vient-il de pa~ 
latxnut; on lit dans le Waltar%ui y v. 215 : 

Ecce palatin! decurrunt arce ministrl ; 
eQSalmasius dit, Hitt. Âug. , t. I, p. 
981 : Aulici ministri et palalini miuistri 
et castrenses ministri iiaem dicebantur. 
Voyez aussi Cujacius, Opéra, t. 3, col. 
453 ; Godofredus , t. II , p. 207, etc. On 
avait fait en- Italie de paladino on syno- 



nyme de généreux , loyal ; Ciullo écri- 
vait en 1197 : 

Saccio che m'ami ed amoti 
Di core paladino. 
Scrittori del primo éeculo , 1. 1 , p. 13. 

Peut-être l'espagnol paladino en vient- 
il aussi plutôt que de palam ; il signifiait 
clair, et probablement éclatant, illustre ; 
Lorenzo Segura disait au milieu du 13* 
siècle , dans son Alexandro, st. 2161 : 

La natura que cria toda las creaturas 

Las que son paladinas é las quë~son escuras* 

Le Pehlvan de l'Iran était dans l'ori- 
gine un commandant des frontières , un 
marquis ; plus tard il devint un vérita- 
ble chevalier oriental ; il y avait même 
des Pehlvan qui cherchaient des aven- 
tures , ainsi que nos chevaliers errants , 
comme Giv dans le Schah- Nameh. 
Voyez de curieux rapports (quoique sou- 
vent accidentels et même fantastiques) 
entre les traditions et les mœurs persan— 
nés, et celles du moyen âge, dans le livre 
de Gorres , Dat Beldenbuch von Iran , 
t. I, p. 1-147. Le Manava-Dharma— 
Sattra, 1. X , st. 44, compte les Pahlavas 
parmi les guerriers dégénérés pour n'a- 
voir pas fréquenté les Brahmanes. Sui- 
vant M. Mohl, Livre det Roit, 1. 1 , p. vu , • 
ce nom ne se donne plus qu'aux lutteurs 
entretenus par les grands seigneurs mu- 
sulmans. 



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- 446 - 

gneraJe bonheur de sa tête ; je ferai mieux de ne pas M 
apprendre à le connaître. Il répondit : Qerdscbin^st arrivé a 
l'armée depuis que tu me retiens dans cette forteresse; peut- 
être est-ce lai. Sohrab s'étonna jusqu'au fond de Pâme que 
ce ne fût pas Rustem ; c'étaient là les indices que loi avait 
donnés sa mère. Il reprit : Qui sont ces guerriers réunis au 
son retentissant des fifres , autour d ; une enseigne où flotte 
un lion sauvage ? Quel est leur chef? — C'est Giv, fils de 
Guders et beau-frère de Rustem. Il commande deux divi- 
sions de l'armée ; il en est peu comme lui dans l'Iran.- 
Plus loin , cont|nua* Sohrab , j'aperçois une tente aussi écla- 
tante que le soleil ; une haie de nombreux guerriers l'en- 
toure ; le chef s'asA^d sur un trône d'or ; partout brillent en 
riches ornements le velours et la soie, et d'innombrables 
serviteurs se pressent à l'entrée. Quel est leur maître? — 
Ferbers , le fils du schah , la couronne des. grands de l'Iran* 
— Et cette tente jaune qui «puvre une si lacge étendcA^ 
derrière est l'image d'un sanglier, et sur l'entrée briHe ffl» 
lune d'or ? — Cest la tenté de Quras , de la famille de Qiu- 
qa#s. Sohrab était mécontent ^ il cherchait à reconnaître 
soû père , et Hedschir le laissait dans son ignorance : car tel 
était l'arrêt d$ la destinée. Pourquoi, A mortel ! t'attacher 
à ce mon^? Ses breuvages sont des poisons, et ses jouissan- 
ces des malheurs. , ^ : 

Il revint encore une fois sur le sujet qui préoccupait sa 
pensée, sur la tente verte et le chef à la haute tattte; mais 
Hedsçhir lui dit,: Je n'ai point d'intérêt à te tromper, ce 
guerrier m'est inconnu. Tes paroles sottt fasses, s'écria 
Sohrab ; tu ne m'as pas montré Rustem - x un héros comme 
lui ne reste pas caché dans une armée. S'il est , comme tfg 
teç rétends , le plus fort des guerriers et lè plus sûr gardien 
des frontière*, sa place est aux premiers rangs de Qaus, le» 
jours de bataille. Hedschir répondit : Peut-être le lion est-il 
aHé àQftbul% voici le temps des fêtes du Gulistan. Non , reï 
priïS>oB#àb; il marche ait combat , et ne s'assied pas lâché* 



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— 447 — 

ment à un banquet. Fais attention à mes paroles ; tu vas me 
montrer ttuslem , et je t'élèverai plus haut que personne, 
je t'ouvrirai des trésors inconnus ; sinon, ta tète tombera de 
tes épaules : c'est à toi maintenant de choisir. Hedschir ré- 
fléchit à l'alternative menaçante de Sohrab ; il se rappela la 
sentence d'un sage Mobed (1) : La parole qu'on retient est 
comme le diamant caché dans son enveloppe ; si on la brise , 
il répand du feu comme un soleil et répondit ; Qui peut 
s'égaler au Sans-Tache dans les combats ? Sa tête touche aux 
nuages ; un éléphant est moins inébranlable que lui ; son 
bras a la force de mille , et son intelligence s'élève au dessus 
du ciel. Quand il entre en furie un jour de bataille , que lui 
font les lions et les guerriers? Il n'est rocher si impénétra- 
ble , qu'il le puisse arrêter. Jamais tu ne vis de guerriers tels 
i et ses compagnons ; son épée leur a fait pleuvoir 
sur la tète. Sohrab s'écria: Commentas-tu vuRustem, 
si tu n'as point entendu le sabot de son cheval (2) ? En vain 
tu l'exaltes ; si je l'aperçois , il tremblera comme la mer de- 
vant l'aquilon ; il ne supportera pas le ronflement de mon 
coursier au pied rapide ; ce tigre sera frappé de sommeil 
quand le soleil tirera son épée flamboyante (3). Alors Hed- 
schir eut des pensées de jeune homme, Si je fais connaître 
le Sans-Tache à ce robuste Turc , il l'abattra sous ses coups ; 
aucun autre brave n'osera combattre contre lui , et il chas- 
sera Qausdc son trône. Mon silence me coûtât-il la vie, il 
resterait encore au vieux Guders soixante-seize fils qui ont , 
comme moi , le courage des lions (4), et ma mort enflamme- 
rait la colère de mes amis. Il dit à Sohrab : Pourquoi cet em- 

! vengeai 



(1) Les Mobed étaient de* prêtre* de rompu; an moins n'avons-nous aucun 

la race de Qaturian , oui étaient à la fois doute sur le sens, 

astrologues, hommes d'état et magiciens; (5) Les auciens Orientaux croyaient 

l'épithéte de sage leur est invariablement qo une épée nue avait la vertu d'endor- 

donnée. mi r les tigres. 

t (2) Probablement il y a ici une alla- (4) Mous avons passé les noms de 

sion à quelques paroles de Hedschir que quatre frères de Hedschir, Giv,BQbram, 

noufra!»rons ploa , ou le texte a été cor - Keharo et Schidtasch, 



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— 448 - 

tHe $ quand ma tète 9*rait?tranchée , je ne t'en apprendrait 
pas davantage. A quoi bon ces informations? Tu ne tueras 
pas le Sans-Tacbé*; ne cherche point à le ' rencontrer, il te 
ferait sentir la supériorité de ses forces. A cette insultante 
réponse, Sohrab s'approcha de lui, et le frappa si violemment, 
qu'il le renversa de son» siège ; mais Hedschir détourna la 
tête etgarda le silence (1). 

Quoique surpris et préoccupé de ce qu'il venait d'enten- 
dre ,«Sohrarb se prépara hardiment au combat^ il s^artna et 
monta sur son poulain (2). Les] plus braves le craignaient 
comme Fâne sauvage craint la griffe des -lions , et tous pen- 
saient que Rustem lui-même ne devait pas le regarder 
d'un œil- tranquille. Biais Sohrab s'avança et défia le sohah 
Qaus. Je veux abattre là tète de ton armée , criait-il; j'ai 
juré , après^la mort de' Zendeh Resm , qu'ave^ cavalier de 
l'Iran n'échapperait à ma vengeance. Giv, Tusjet Rustem 
peuvent venir; que les bravés se montrent. Il attendit long- 
temps , personne ne remua dans l'armée ; alors il quitta la 
plaine et s'approcha du camp. Qaus fut troublé de ce défi; 
il dit : Qu'on aille prévenir Rustem , je n'at pas son pareil 
tjans l'armée. Tus se hâta , et le Sans-Tachë répondit : Qaus 
m'a toujours fait du mal ; mais le jour du éombat est mon 
jour* de travail. Il fit seller Raqsch , et la voix de Giv frappa 
son oreille j elle le pressait de commencer la -lutte. Alors il 
monta à cheval et murmura entre ses dents : C'est Ahri- 
man (3) qui m'a fait ce devoir et cette tâche. Il s'élança sur 
les traces de Sohrab, et le défia d'une voix retentissante. Im- 
patient du combat , le jeune homme se retourna , accourut 
au galop au. devant de Rustem et lui cria : C'est une place 
mal choisie poùr nous battre , si tu ne veux point tomber 
sous mon poing (4). Rustem répondit : Pas de menacé, jeune 

(1) Ce dialogue rappelle celui d'Hélène (2) Il était sorti de Raqsch , cheval de 

et de Priam , Iliade , I . III , y. 166-243 ; Rustem. 

d*Ermima et d'Aladin, Cerusalemme (3) Le Dieu du mal. 

Libérai», c. III , st. 88^63 , etc. {4) Nous avons tridiit Uttéraâ em es it ; 



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— 449 — 

homme ; j'ai livrfe des combats sur ^ées terres engourdis 
ptar le froid et desséchées par le soleil ^ sous un ciel brûlant 
et glacé ; j'ai* dissipé .de nombreuses armées , étouffé plus 
d'un Div (1) dans mes bras , et je n'ai pas encore été vaincu. 
Regarde les formes de mes membres et leur force ; si tu sur- 
vis à cette rencontre , ne crains pa» le serpent de l'Océan, 
tes montagnes et les mers m'ont, vu dans les batailles; ce 
que j'ai fait , les étoiles le savent ; la terre a,été rajge sous 
mes pieds. Pendant qu'il parlait], Sohrab se sefttit gagner 
le eœur. Il reprit : Je ne te demande qu'un mot; réponds- 
moi avec vérité. Tu dois être Rustém, le descendant de 
Nirm ; dfe-moi quelle est ta xace, et réjouis-moi par de 
bonnes paroles. Le héros répondit : Je ne suis pas $ustem; 
la farpillè de Nirm n'est pas la mienne; c'èst un puissant 
chef, et jè nie sais qu'un simple guerrier, sans couronne et 
sans trône. „ 

Alors l'espérance de Sohrab s'évanouit , la face lumineuse 
du jour s'obscurcit devant ses yeux, sa main étreigiyt.ses 
armes , et un ardent côtoyât commença. A la première ren- 
contre.4eurs lafces se rompirent ; ils tirèrent leur épée , et 
la lame vola en éclats; ils saisirent leurs haches fi'armes: 
quand. elles tombaient, leurs chevaux tremblaient, et les 
mailles de leur cuirasse étaient écrasées. Epuisés de fatigue 
et baignés de sueur, les chevaux et les cavaliers respiraient 
à peine. Ils s'éloignèrent tous deux (2). Le père était dé- 

les combats à coups de poing étaient- iiom des Génies vient aussi de l'Orient* 
aussi usités en Scandinavie ; Saxoyl. II ; les Arabes appelaient les intelligences 
Wormius, Lexio. Runic, p. 55, v° bienfaisante* qs>> , dschen ou djen. 

„ ,' x .' . ; ■ ". ' W/^leiftént parce qu'il* avaient 
(1) Les Di? etafeût des Génies tous deux besoin de se reposer; mais Ils 

mortels et malfaisants"; Marie de France, • auraient .pu aussi s'çloigner par courtoi- 
t. Il , p.- 385 , appelle les fées Diveuet , sie - Shakspeare a dit de deux ennemis , 
et nous aimerions mieux faire -venir ce H enr y I v » P* *> act. i , se. m ; 
nom du persan que du latin î)iva , dont Tarée tîmes they breath'd, and three Urnes 
le sens ne répond pas à l'idée que' nous " they dritak, 

nous faisons des fées. Dans les Fabliauœ, u P° n agreement , of swift Severn's flood. * 
t. IV, p 4 158 et 165, éd. de Méon, ettes On trouve des traits semblables dans 
sont * .appelées Duener : c'est évident l'histoire et la poésie do Nord \ on ne sV 
ment le* même mot. Probablement le battait que pour la gloire : 

29 



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— 46» — 

couragé, et le fils abattu j l'amour et la botone intelligence 
avaient fui bien loin. Les chevaux et les poissons de l'Océan 
connaissent leurs 1 petits : quand la passion ou la cupidité 
l'aveugle, l'homme seul ne connaît pas son -fils. Rustem se 
disait : Jamais monstre sorti de l'abyme n'engagea une sem- 
blable lutte ; mon combat avec le Div Sefid n'était qu'une 
brise auprès de celui-ci (1). Après s'être repris un instant , 
ils tendirent leurs arcs, et il plut des traits plus vite» que 
l'éclair; mais ils ne purent se blesser. Alors Rustem saisit 
une pierre aussi lourde qu'une montagne ; la cuirasse du 
jeune homme résista j sa poitrine ne fut pas même décou- 
verte. Ils. mirent pied à terre , et laissèrent, souffler leurs 
chevaux. Quand les deux lions se furent reposés aussi , 
ils s'attaquèrent avec une nouvelle fureur, et Sohrab dit à 
Rustem : Tu es , je le vois, un guerrier puissant -dans les 
batailles ; mais pourquoi chercher toi-même tyn malheur, 
maintenant que tu as éprouvé la force et le poids de mon 
bra£ ? Pourquoi , encore dans l'a vigueur de l'âge , te sou- 
mettre au droit de Ja victoire? Il -m'en coûterait d'arrêter un 
si vaillant héros dans sa carrière; je ne gagnerais rien à ta 
mort. Eeoute la raisota , et dépose le casque du combat* 
Rustem répondit : Sache, orgueilleux, que les braves ne per- 
dent point le temps en paroles; qui sait se battre s'abstient 
de discours oiseux ; c'est par des faits, et non de vaines paro- 
les, que tu t'acquerras de la renommée. Si mon heure est ar- 
rivée, que les décrets du ciel s'accomplissent ! II lança son 
noeud coulant , et enlaça Sohrab; mais le jeune homme ten- 

...»Pelat hic patriam sine sanguine Victor. Ferumbras se saluent poliment ayant de 

Walikariui, v. 948. 8 e battre ; par nn reste 4e cette humeur 

Voyez aussi Torfsens, Hitt. Norv. , l.V, chevaleresque, à la bataille de Fontenoy, 

c. 18. Bans les corabals les plus sérieux les Français dirent encore à Ieur*s enne— 

on ne frappait que chacun à son tour : mis : Messieurs les Anglais , tirez les 

Alternare ehses partirique ictibus ictus , premiers. Voyez aussi. Froissa* , I; I , 

dit Saxo , I. II; il n'était point permis de C ' ' . . 

se réunir deux contre un , même pour (*) <^£***>> blanc, le Div blanc ; leur 

venger son père; Jd. y 1. XVIK Dans le combat avait eu lien dans le Mazen— 

Romance of tir Ferumbras,- Olivier et deran. 



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— 451 — 

dit toutes ses forces et brisa le lacet (1). Rustem resta stupé- 
fait de lavigueur de son adversaire , et implora Dieu dans 
son cœur. Sohrab reprit sa massue , et fui en asséna un coup 
retentissant sûr Iqs épaulés , mais le Sans-Tache le reçut en 
silence*; rien ne vitot trahir sa douleur, et Sohrab dit en riant : 
Valeureux, guerrier, c'est dissimuler assez long -temps tes 
blessures. Ils se séparèrent. Chacun s'éloigna de son côté. 
Sohrab se rua dans les rangs des Iraniens , et Rustem se jeta 
en soupirant surlesTuraniens. Peut-être , pensa-Ml , ce guer- 
rier à la jeune barbe menace la téte du schah, et il revint pré- 
cipitamment sur ses pas. Il trouva Sohrab au milieu de l'ar- 
mée , dans une mare de sang , et lui cria d'une voix irritée": 
Quel guerrier de l'Iran a repris notre combat ? Pourquoi ne 
pas te battre avec moi ? Sohrab répondit : L'armée du Turan 
était aussi étrangère à notre rencontre , et tu l'as attaquée 
sans provocation de personne. Rustem répliqua : Demain , 
au lever du jour, nous combattrons avec le glaive de la 
vengeance , et que la volonté de Dieu soit faite ! 

Ils se retirèrent tous deux , et les armées rentrèrent dans 
leur camp. L'ceilMes guerriers s'obscurcissait devant Sohrab. 
Il dit à Htiman : La nuit s'avance , le mal et le désordre se 
sont emparés du monde ; raconte-moi les ravages de ce lion 
indompté dans nos rangs. La terre n'a jamais vu son pareil; 
son bras ressemble à la cuisse des éléphants, et sa voix' fe- 
rait frémir les eaux du Nil (2). Human prit la parole : Pen- 
dant que nous regardions , immobiles , il est accouru au ga- 
lop, et s'est précipité sur nous comme un homme ivre ; plu- 
sieurs des nôtres sont tombés sous ses coups , et il a disparu 
dans l'armée de l'Iran. Sohrab dit : S'il nous a tué des guer- 
riers, j'en ai aussi abattu plusieurs dé l'Iran. Maintenant, 

' * - \ . : •. 

(1) Le Qemend ( «XJmS*) était usité l'Amérique méridionale sous le nom de 

dans une haute antiquité (Hérodote, 1. Lazo. 

VII, c.8$); il paraît qu'il a cessé de l'être ( b 2) C'est ici une figure , comme nous 

en Perse, mais les Toleurs indous s'en en. a vous vu tant d'exemples dans la 

servent encore, et il est devenu l'arme poésie Scandinave, pour désigner un 

habituelle de plusieurs peuplades de fleuve. 



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— 452 — 

- * 

hâtons-nous de nous asseoir an T>anquet : demain est une 
jourqée de rude bataille. 

De son côté Rustem disait à Gît : Parle ; comment Sohrab 
a-t-il combattu? Giv répondit : Jamais je ne rencontrai sem- 
blable force. Il est arrivé comme une bète-fêfoce , et , se lan- 
çant au milieu de l'armée , il a fondu sûr Tusavec la rapidité 
du faucon ; à peine songeait-il à se couvrir.de sa lance , que, 
frappé d'un coup de hache , son casque était fendu. H ne 
pouvait. désonnais se défendre; son regard ne distinguait 
plus la lumière du jour. Beaucoup de braves arrivèrent; mais 
je ne sais personne assez hardi- pour défier Sohrab au combat 
que le Sans -Tache lui-même. Nous lui laissâmes le champ 
libre ; il tournait autour de nous comme le tourbillon d'une 
tempête, et du centre de l'armée s'élançait sur les ailes. 
Rustem fut troublé , et entra dans la tente de Qaus. Le sch^ah 
le fit asseoir sur son trône. Rustem parla de Sohrab. Nul au- 
tre que lui ne dépasse , à un âge si tendre , les hommes faits 
en vaillance. J'ai éprouvé sa force de toutes les manières: 
avec l'épée et le javelot , avec la lance , la massue et le lacet. 
Je l'ai saisi parla boucle de son ceinturon , et lui ai fortement 
étreint les flancs. Je voulais l'arracher de la selle , comme je 
l'ai fait souvent à d'autres ; mais il est resté aussi immobile 
sur soh cheval qu'une montagne battue par le vent. Enfin je 
Faitpiitté ; le crépuscule s'avançait, et ramenait les ténèbres. 
ï)emain nous reprendrons le combat , et je ne sais qui en re- 
viendra vainqueur. Dieu manifestera ses volontés ; c'est de 
lui que vient la victoire. Le Dieu de justice , répondit Qaus, 
frappera les méchants; j'implorerai cette nuit sa toute-puis- 
sance , et je réponds sur mon salut qu'il te donnera la vic- 
toire. 

Rustem rentra dans sa tente, et demanda du vin. Sevareh 
vint à lui le cœur navré d'inquiétude. Il raconta à son frère 
ce qui s'était passé , et lui dit : Sevareh , ne te laisse point 
aller au sommeil ni à la distraction ; je retourne au combat 
demain à l'aurore. Apporte-moi un casque , une cuirasse, 



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— 483 — 



un panache et des brodequins #or-j que le lever du soleil 
te trouve devant ma tente. Si- je ne reviens pas victorieux , 
ne demeure pas au camp, n'y reste pais un .seul jour pour 
mon deuil ; sans plus t'inquiéter des combats , retourne sur- 
le-champ à Sabul(l), et raconte à Dustan (2) ce que tu au- 
ras vu ; dis-lui que ma vie est arrivée à son terme, parce 
qu'il était dans les défrets du Ciel que le Sans-Tache tombât 
sous les coups d'un jeune adolescent ; apaise la douleur de 
ma mère (3) , ouvre son âme à la consolation ; dis-lui de ne 
pas s'abandonner à la souffrance par un excès d'amour, car 
l'immortalité n'appartieniàperéonne surla terre(4). Dschem- 
schid, Huschenq et Feridun (6) n'ont jamais eu leurs pareils , 
et cependant ils sont descendus dans le sein de là terre (6). 
Sam etNeriman aussi sont morts (7). J'ai vaincu des Div, 
des guerriers et des monstres ; j'ai forcé bien des murailles ; 
eussé-je mille années à vivre , ce serait la même route et le 
même terme (8). Il parla de Sohrab la moitié de la nuit , et 
donna le reste au sommeil. 

Sohrab s'était assis à boire. Il disait à Human : Ce guer- 
rier au cœiir de lion n'a pas la taille moins haute que moi ; 
son poing et ses bras sont aussi gros que les miens; je re- 
connais en lui tous les signes que m'indiqua ma mèrè, et me 

(1) Le Sabul et le Seislan étaient les Et la garde qui veille A la porte du Louvre 

manu « D n .i. mjf Jif j ~ • 



Ht déjà dans l'Iliade, 1. VI, v. 146 : Danthe Viter fra Middelalderen , U I, 





»» v * (8) Young a dit également dans son 




On connaît le Pallida mors aequo puisât N*9h* Thoughls : 



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— 484 — 

sens l'âme saisie d'inquiétude. Si c'était Rustem , il ne con- 
viendrait pas, au fils d'engager un combat avec son père. 
Souvent , répondit Human , Rustem et moi nous nous som- 
mes rencontrés les armes à* la main , et la renommée m'a 
appris ses exploits dans, le Masenderan ; je l'ai vu face à face - 9 
il a'ept personne qui puisse résister à sa force et à sou étoile. 
Sobrab se retira , et reposa jusqu'au lever du soleil. 

Dès qu'il fut jour, Rustem monta à cheval ,* et accourut 
sur le champ de bataille ; il défiait les Turaniens et appelait 
leurs braves dans la lice. &ohrab sortit de sa tente et se diri- 
gea de son côté. Quand il fut arrivé pjès de lui : Pourquoi , 
dit-il, t'es-tu armé pour le comb&i; viens plutôt nous as- 
seoir à une table couverte de vios,,ét faire alliance à la face 
de celui qui gpuvejne le mOn^e ; d^orons notre haine du 
plus prbfoiid de nos cœurs , et attends qu'un autre guerrier 
te* vienne combattre. Réjouissons-cous ensemble dans un 
banquet , car mon cœur sent de l'amour pour toi ; des lar- 
mes ^e honte m'en roulent dans les yeux. Pufcçjjie tu des- 
cends des grands , fais-moi connaître ta race. Je t'ai déjà 
demandé ton nom ; consgps enfin à me l'apprendre. Pour*- 
quoi vouloir me le cacher, et montrer encore de la haine à 
un desc#ndaift des lions LJé vois ton visage (1) , et ton nom 
m'est inconnu $ n'es-tu pas du sang du noble Dustan ? Fa- 
meux guerrier, répondit Rustem, pourquoi échanger tant 
de discarçrs ? C'est à l'épée île parler 5 tes paroles ne me fe- 
ront pas régner. Mon arc est bandé, et tu es un jeune hom- 
me dans sa force. Je suis venu ici pour combattre , ainsi 
combattons ; l'éviter est impossible j il nous faut arriver à 
une fin , pour que les décrets de Dieu s'accomplissait. Soh- 
rah dit : Puisqiie ma proposition rie te convient pas , mets 
pied à terre v que nous puissions lutter. Ils descendirent de 
leurs chevaux , et les attachèrent par un lien solide; puis ite 
se prédj^tè/eflt dans le combat ét s'attaquèrent cemqp des 

(1) Les casques des anciens Persans 'n'iraient pas de visière. 



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— 488 — 

lions; le sang roulait en torrents dans l'arène. Sohrab sai- 
sit Rustem par la ceinture , et tira avec tant de force, que la 
terre en était ébranlée ; il poussa un cri , et la terre trembla 
de nouveau ; une seconde fois il leva le bras , comme lève la 
griffe un lion qui déchire un âne sauvage, saisit encore 
Rustem et le souleva. Le Sans-Tache chancela, puis tomba, 
et la terre jaillit sur son cou , son visage et ses mains. Son 
ri del 



ennemi jeta un cri de triomphe quand il le vit < 
pieds , et tira son épée pour lui couper la tête. Rustem s'at- 
tendit à la mort , et voulut la détourner par d'adroites pa- 
roles. Brave héros, dit-il à Sohrab , les coutumes sont dif- 
férentes dans l'Iran . Quand un guerrier en provoque un autre 
au combat, la première fois qu'il le terrasse il respecte sa vie, 
même dans l'emportement de la colère; mais quand il le ren- 
verse de nouveau, sa mort lui donne la renommée d'un lion , 
et il est juste qu'il lui tranche la tête. Telles furent toujours 
ma règle et ma coutume. Ce discours plut à Sohrab ; ses ré- 
solutions s'adoucirent, l'amour se réveilla dans son cœur, 
et il dit : Soit ; cela est juste , puisque c'est ton usage. Il s'é- 
loigna , et le Sans-Tache échappa à la mort. 

Après l'avoir quitté , Sohrab alla chasser dans la plaine 
et ne pensa plus au combat. Human lui demanda les événe- 
ments de la matinée. Il raconta ce qui était arrivé et ce que 
Rustem lui avait dit. Human s'écria : Malheur! malheur! 
ô jeune homme , ta magnanimité te pousse à ta perte. Pour- 
quoi avoir prêté l'oreille à l'astuce de ce vieux guerrier ? 
Tu as laissé sortir le lion de tes filets. Il parlait, l'âme pleine 
de surprise et d'inquiétude , et revint au camp dans l'agita- 
tion et la colère. Il redit à Barman les paroles de Rustem et 
les événements du combat- Le guerrier répondit en sou- 
pirant : Si fort que tu sois , ne méprise jamais ton adversaire, 
et compte toujours tes ennemis : les éléphants eux-mêmes 
doivent compter les fourmis. Chasse ces pensées de ton âme, 

s'il revient demain au combat, tu 




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— 456 — 

RuAem était rentré dans sa tente , te CŒfUr gonflé de co- 
lère. *Il alla précipitamment au fleuve , but de l'eau et s'en 
versa sur la tète(t) ; puis il se prosterna éeyant Dieu, et loi 
deipanda «^éloigner le danger de sauvie , et d'assister son 
serviteur dans sa lutte. La prière du. Sans-Tache fut enten- 
due ; Dieu lui accorda ce qu'il implorait': H accrut sa force. 
Du fleuve , Rustem retourna auprès dp schah. Préoccupés 
et remplis d'inquiétude, tous les guerriers de -l'Iran ét^ént 
assis. Jeûnes et vieux, tous demandèrent â Dieu de lui 
donner U victoire , et il dormit d'un sommeil agité.' 

Le matin , au premier son des trompettes , il" revint en- 
core cUpà la lice. Sohrab en éta$ furieux. Armé d'une mas- 
sue et df un lacet , il arriva sur lui, comme, un éléphant ivrè. 
Quand Rustem- l'aperçut , 41 fut surpris et se sentit troublé. 
Pourquoi , lui cria Sohrab, viens-tu rengager la lutte? Toute 
noblesse est-elle donc éteinte dans ton âme ? Je t'ai déjà laissé 
sortir deux fois du combat : si tu te retires , je veux bien, 
par amour pour toi , renoncer encore à ta mort,; mais ne 
tarde pas un seul instant , ou d'un coup de poing je te ferai 
jaillir l'âme du corps. Retire-toi ; abjure ta haine , et mon- 
tre-moi de la bienveillance et de l'amitié. Rustem répondit : 
Un guerrier d'âge viril ne parlerait pas ainsi ; la jeuùessé 
ren<f tes paroles inconsidérées; avance , et montre ce que 



(1) Peut-être les Persans ayaient-ils Fluorine* tolM posse patfttirâqua ; 

quelque croyance analogue à celle du J " 

Bava-mal, st. CLVI : Si j'ai répandu et dans De rebut famtlidrtbui 'Epittolae, 

de l'eau sur la tête d'un jeune homme , M » let. *, Pétrarque s?eiprime ainsi : 

il ne succombera pas, quoiqu'il aille Responsum accepi. peryetustum gentis 

dans les armées; il ne tombera pas sous ritum esse (A Cologne)... onmem totius 

les épées. Au moins leur religion ne leur *nni calaaiitatem imminentem fluyiali 

permettait pas de regarder cette pra- jll'« 8 d' 61 " *C^ a & e 831111 Jean-Baptiste) 

tique Comme indifférente-; voter le -aMutione. purgaxi , et deinceps laetiora 

Zendavesta, t. II, p. H3,éd. deKleuker. .succedere. -Le témoignage de saint Au- 

On ne saurait d'ailleurs douter que les gnstiu est plus formel encore : Ne allas 

païens ne connussent une espèce de m festivitate S. Johannis in fontibus aut 

baptême; on lit dans VEgilttaga, p. 146 : paludibus , aut in fluminibus , nocturnis 

b* gatu bau son ok *ar vatni ausinn. aut ^tinis b»™ 86 kwe Pf ae8U f 

k-A^ A'\ a— i i- j mat, quia haec mieux consuetudo ad- 

OTide dit dans le premier hyre des h «c dê H paganorum obserf aUone reman- 

ratt9t ' sit; Opéra, t. V, p. 462 , éd. de Paris , 

O nimium faciles qui tristia crimina caedis 1683. 



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— 487 — 

peut ton bras. Ils descendirent de cheval et combattirent. 
Ils se saisirent tous deux à la ceinture. La lutte se prolon- 
gea depuis le matin jusqu'à ce que le soleil eut cfîangjé Je 
côté des ombres. Le sage Mobed a dit une belle sentence à 
propos des anciens écrits : Quand le mauvais destin est dé- 
chaîné, la pierre la plus dure s'amollit comme la cire. Avoir 
les combattants si serrés , on eût dit que le Ciel les avait liés 
ensemble. Enfin il fut donné à Rustem de triompher ; l'heure 
de son adversaire était arrivée ; la force se retira de ses 
membres ; le Sans-Tache le renversa dans la poussière. La 
crainte.qu'il ne parvînt à se dégager de son étreinte le satsit ; 
d'une main rapide il tira s&n poignard, et l'enfonça (filns 
sa poitrine. Sohrab s'agita convulsivement et poussa un pro- 
fond soupir ; son sentiment du bien et duînal s'affaiblit. J'ai 
fait moi-même ma destinée , dit-il -, c'est moi qui ai remis la 
clef de ma vie dans ta main. Ma mère m'avait donné un signé 
pour me faire reconnaître de mon père ; c'est mon amour 
pour lui qui a précipité mes jours à leur terme. Je le cher- 
chais 5 je voulais voir son visage ; j'avais mis dans éé désir 
ma vie tout entière ; je ne pressentais pas que la mort m'at- 
tendait dans la route \ et que mes. espérances, s'en iraient en 
pôussière. Pour toi , quand tu pourrais plonger comme un 
poisson dans les eaux , te réfugier dans les ténèbres de la 
nuit , ou volçr.à.tfcavers les a irs pi us vite qu'un oiseau , ton 
âme n^feu»él&H pfcisà 1* destruction qui l'attendri); mon- 
terait-ete dal*;le firmament aussi haut qu'une étbîîe^ la 
vengeance de mon père saura Fy atteindre (2), lorsqu'il saura 



(1) Les croyances métaphysiques des 
Persans sont restées si obscures, et ont 
probablement subi tant de modifications, 
que nous n'oserions assurer avoir en- 
tendu ce passage. On admettait, au 
moins dans certaines écoles philoso- 
phiques, "existence d'un principe intel- 
lectuel qui surmait.au corps et restait 
soumis à différentes, chances de destruc- 



tion ; c'est sur cette doctrine que notre 
traduction se fonde. 

(3) Verte omnestete in faciès, et contrahe 
quidqoid, 
Sire animis , sire arte vales : opja 

ardua pennis 
Âstra sequi , clausumque cava te 

condere terra. 

Virgile, JSnHd. , 1. XII , v. 8W . 



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— 458 — 

que j'avais quitté le Turan par amour pour Rustem, et que 
je meurs sous les coups d'un astucieux vieillard. En enten- 
dant ces paroles Rustem fut frappé de consternation, la terre 
s'obscurcit , et disparut sous son regard ; il tomba et s'éva- 
nouit; il était sans corps , sans vie et sans âme. Lorsqu'il eut 
recouvré ses sens , il s'écria d'une voix brisée par les san- 
glots : Parle , jeune homme : quel signe as-tu pour te faire 
reconnaître de Rustem? C'est moi qui suis Rustem. Toi? ré- 
pondit Sobrab. Alors ce combat n'avait pour moi* que de fu- 
nestes chances. Ouvre l'agrafe de ma cuirasse et écarte mes 
derniers vêtements, tu trouveras ton anneau à mon bras : 
c'est là tout ce que le fils avait vu de son père. Au moment 
où la trompette sonna devant moi , les joues de ma mère, se 
remplirent de sang , et elle m'attacha cet anneau au. bras : 
Garde-le , disait-elle , en souvenance de ton père ; et voilà 
que le fils a été tué par son père ! Elle avait aussi envoyé avec 
moi son frère Zendeh Resm pour me. montrer mon père ; 
mais il a été tué , car mon étoile s'était obscurcie. Quand 
Rustem eut aperçu l'anneau, il déchira sa tunique et s'écria : 
Oh ! toi que j'ai tué ! toi dont le monde ne reverra jamais le 
pareil! pourquoi le ciel a-t-il envoyé ce malheur sur ta tète? 
Ainsi «plongé dans une atroce douleur, il s'arrachait les che- 
veux , le sang lui jaillissait des yeux , sa tète était couverte 
de poussière et son visage baigné de larmes. Sobrab chercha 
à le consoler : Ma tète t'appartenait \ rie pleure pas ainsi , ce 
mortel désespoir ne remédierait à rien ; le passe epi irrévo- 
cable , et Dieu l'avait arrêté dam ses décrets. 



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— 489 — 



D'AILLY (1). 

De Tureiîne d^jà la valeur indomptée 
Repoussait de Nemours 1a troupe épouvantée. . 
D'Ailly portait partout la crainte et le trépas; 
D'Ailly, tout orgueilleux de trente ans de combats, 
Et qui, dans les horreurs de la guerre cruelle , 
Reprend malgré son âge une force nouvelle. 
Un seul guerrier s'oppose à sçs coups menaçants : 
C'est un jeune héros à la fleur de ses ans, 
Qui, dans cette journée illustre et meurtrière, 
Commençait des combats la fatale carrière. 
D'un tendre hymen à peine il goûtait les appas ; 
Favori des amours il sortait de leurs bras ; 
Honteux de n'être encor fameux que par ses charmes, 
Avide de la gloire , il volait aux alarmes. 
Ce jour, sa jeune épouse, en accusant le ciel, 
En détestant la ligue et ce combat mortel, 
Arma son tendfre amant, et d'une main tremblante 
Attacha tristement sa cuirasse pesante , 
Et couvrit , en pleurant , d'un casque précieux 
Ce front si plein de grâce et si cher à ses yeux. 

Il marche vers d'Ailly dans sa fureur guerrière, 
Parmi (tes tourbillons de flamme, de poussière, 
A travers lés blessés, les morts et les mouiants : 
De leurs coursiers fougueux tous deux pressent les flancs ; 
Tous deux sur l'herbe "unie , et de sang colorée, 
S'élancent loin des rangs d'une course assurée ; 
Sanglants, couverts de fer, et la lance à la main, 
D'un choc épouvantable ils se frappent soudain : 
La terre en retentit ; leurs lances sont rompues : 
Comme en un ciel brûlant deux effroyables nues 
Qui, portant le tonnerre et la mort dans leurs flancs, 

(1) Henriade, ch. VIII, v. 205. 



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— 460 — 
Se heurtent dans les airs et volent sur les vents ; 
De leur mélange affreux les éclairs rejaillissent*, 
La foudre en est formée , et les mortels frémissent. 
Mais loin de leurs coursiers , par un subit effort , 
Ces guerriers malheureux cherchent une âutre mort ; 
Déjà brille en leurs mains le fatal cimeterre. 
La Discorde accourut; le Démon de la guerre, 
La Mort pâle et sanglante, étaient à ses cotés : 
Malheureux, suspendez vos coups précipités! 
Mais un destin funeste enflamme leur courage *. 
Dans le cœur l'un de l'autre ils cherchent un passage, 
. Dans ce cœur ennemi qu'ils ne connaissent pas. 
Le fer qui les couvrait brille et vole en éclats : 
Sous les coups redoublés leur cuirasse étincelle , * 
Leur sang qui rejaillit rougit leur main cruelle ; 
Leur bouclier, leur casque, arrêtant leur effort, 
Pare encor quelques coups et repousse la mort. 
Chacun d'eux , étonné de tant de résistance , 
Respectait son rival, admirait sa vaillance. 
Enfin le vieux d'Àilly, par un coup malheureux , 
Fait tomber à ses pieds ce guerrier généreux ; 
Ses yeux sont pour jamais fermés à la lumière, 
Son casque auprès de lui roule sur là poussière; 
D'Ailly voit son visage : 6 désespoir! 6 cris ! 
Il le voit, il l'embrasse, hélasJ c'était son fils. 
Le père infortuné , les yeux baignés de larmes , 
Tournait contre son sein ses parricides armes : 
On l'arrête, on s'oppose h sajuste fureur. 
Il s'arrache en tremblant de ce lieu plein d'horreur, 
Il déteste à jamais sa coupable victoire ; 
Il renonce à la cour, aux humains , à la gloire, 
Et, se fuyant lui-même, au milieu des déserts 
Il va cacher sa haine au bout de l'univers (1). * 



(1) Le meurtre involontaire d'un fils 
par son père a servi aussi de sujet à 
trois tragédies, Fatal Curiosity, par 
Lillo (retouchée sous le nom de Tke 



Shipwreckpàtïl. Mackensie), Derneun 
und ztcanxigste Februar par Mutiner, et 
Der vier und xwanzigtte Februar par 
Werner, mais le caractère du père y 



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— 461 — 



. NIBÈLUNGE NOI (1). 

• • . . ■ - i * 

Alors l'épouse d'E^zel fit incendier la salle , et les Nibelung 
souffrirent le supplice dnfey,. Ponsséfe par le vent, la flamme 
enveloppa bientôt toute la maison. Jamais, -je crois, per- 
sonne ne subit de plus cruelles tortures. 

Plusieurs s'écriaient : Que cette souffrance soit maudi- 
te! Heureux ceux qui sont tombés morts dans 4a bataille! 
La pitié du ciel nous devrait fiién accorder une mort plus 
douce. La vengeance de Kriemhilt est aussi atroce que sa 
colère. * • 

Un guerrier dit : Noms allons périr par le feu et la fumée; 
c'est un 'cruel supplice. La soif me brûle plus encore que 
cétte ardente-chaleur; je sens ma. vie prête à se briser sous 
tant de. souffrances. . 

Alors Hagne de Trongen parla: : Nobles et vaillants hérds, 
si la soif vous tourmente , désaltérez-vous avec du sang ; par 
une telle chaleur le viq serait ploins rafraîchissant , et c'est 
tout ce qu'il nous resté à manger et à boire. 

Alors un guerrier s'approcha d'un des morts, se pencha 
sur son cadavre , leva la visière de son casque , et but le sang 
qui ruisselait de la blessure. Quoiqu'il n'y fut pas habitué , il 
le trouva très bon. 

Siré Hagne , s'écrià-t-il , que Dieu vous récompense de 
votre conseil! voilà maintenant ma soif tout apaisée ; s'il me 



est trop avili pour que la catastrophe 
élève la pensée au sentiment du beau 
on même inspire aucun intérêt réel: 
c'est en vain qu'on a voulu le relever 
par l'intervention d'une fatalité trop 
contraire à nos croyances et à la con- 
science de notre liberté pour que nous 
consentions a l'admettre , même , comme 
circonstance atténuante. L'idée première 



de cès tragédies se trouve dans une bro- 
chure intitulée ; New$ from Perin t» 
Cornwall, imprimée en 1618, et un 
conte de Vincenzo Rota , publié en 1794 
par le comte Borromeo, dans son Notixia 
de' Novellieri Italiani. 

(1) Den sal den hiez do zunden daz. 

Etzelen wip, 
St. 9019. 



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— 462 — 

reste encore quelques jours dévie , je vous en prouverai ma 
reconnaissance. 

Quand sés braves compagnons entendirent que le breu- 
vage lui frvait paru bon, il y en eut d'autres qui burent aussi 
du sang, çt la force dé leurbras-s'en accrut ; plus d'une femme 
belle en portera le deuil de son* bien -aimé. . 

Une pluie de feu tomba sur eux dans la salle ; vainement 
ils se couvraient de leurs boucliers , la fumée et la chajetfr 
les faisaient cruellement souffrir. Je ne crois pas que depuis 
aucun héros ait éprouvé de semblables tortures. 

Alors Hagne de Trongen prit la parole : Rangez -vous 
le long des murailles , et ne laissez pas tombér les char- 
bons sur le» courroies de Vos casques; éteignez-les dans le 
sang sous vos pieds : c'est une triste fête que nous donne la 
reine. 

Ce fut dans ces souffrances qu'ils passèrent^ nuit. Vol- 
ker, le hardi jongleur, et son frère d'armes Hagne , veillaient 
devant la porte , appuyés sur leurs boucliers : ils attendaient 
plus de haine des habitants .dé Jn terre d'Etzel. 

À présent, dit le Ménestrel, rentrons dans la salle; les 
Huns nous croiront tous morts des tortures qu'ils nous ont 
faites ; mais ils nous verront encore face à face , Pépée à la 
main. 

Alors* le jeune Giselher de Burgund dit : Sans doute l'au- 
rore va poindre ; voilà qu'il s'élève un vent frais ; accorde- 
nous, Dieu du ciel , de vivre dans des temps meilleurs ; ma 
sœur nous a donné là une exécrable fèîe. 

Un autre reprit la parole : Je sens maintenant le jour ; 
mfe votre destinée n'en sera pas meilleure ; ainsi , guer- 
riers, préparez-vous au combat ; puisque nous ne pouvons, 
sertir vivants d'ici , c'est une nécessité d'y mourir, aVec 
honneur. i 

L'hôte croyait tous ses conviés morts des fatigues <Ju com- 
bat et des tortuïes de l'incendie; cependant 600 Mardis 



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— 4«3 - 

guerriers vivaient encore; jamais roi ne s'attachera de plus 
brave* champions. k> 

Malgré les mortelles souffrances qu'avaient subie* les Ni- 
belung et leur suitè , on vit tien/à leurs Sentinelles que les 
malheureux conviés vivaient encore ; on en aperçut aussi 
quelques uns dans la salle. 

On dit à Eriemhilt que plusieurs s'étaient moptrés à la 
porte , et la reine répondit : Il est plus qu'impossible qu'un 
seul ait survécu au supplice du feu ; je croirais plutôt qu'ils 
ont tous été réduits en cendre. 

Les princes et leurs guerriers se seraient volontiers reti- 
rés, si on leur eût montré quelque pitié'; mais Hs ne pou- 
vaient en trouver dans le cœur des Huns ; c'est pourquoi ils 
vengèrent leur mort avec une main habile à manier les 
armes. 

Le matin de très bonne heure on leur souhaita le bonjour 
avec un rude combat; les héros en souffrirent beaucoup ; 
bien des traits acérés leur furent lancés; mais les illustres et 
hardis guerriers se défendirent bravement. 

Le courage des gens ^d'Etzel redoubla; ils voulurent ga- 
gner les bonnes grâces de Kriemhilt, et, plus encore, obéir 
aux ordres du roi ; il y en avait cependant beaucoup qui 
auraient dû songer aussi à la mort. 

Des promesses et des présents^on-pouvait dire merveille ; 
le roi fit apporter de l'or rouge dans des boucliers , et il le 
donna à qiji le désirait, et voulait en avoir; jamais tètes 
d'ennemis m furent mises à plus haut prix. 

Une nombreuse foute de guerriers arriva , les armes à la 
main; le Jongleur s'écria : Nous sommes encore ici, jamais 
je ne vis des guerriers marcher à la mort avec autant de 
plaisir que ceux qui ont vendu notre vie pour l'or du roi. ... 

«Alors ils se provoquèrent : Plus près seulement, héros, 
quejaous puissions accomplir notre œuvre à temps. Il n'y a 
personne* ici qui ne soit destiné à y. mdUrir. Puis une vo- 
lée de lances traveï^ les èoucliers. 



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Que dirai-je de pins? Il y en etrt bien 12,000 qui tentè- 
rent cBtte e«treprise j mais les conviés refroidirent l'ardeur 
de leurs ennemis ; pas u/i seul ne put sortir de lasalle, et on 
vit le sanç ruiçseler du tond de fnortelteâ blessures. 



FRAGMENT DE VIEILLE POESIE FRANÇAISE (1). 

Qui est li gentis bachelërs 
. Qui d'espee fu. engendrez, 
Efcpafmi le hiaume afetiez (2) , 
Et dedens un escu berciez, 
Et de char de lion norris, 
Et an grand tonnoire endormis , . 
Et au visage de dragon , 
. Iex de liépart (3) , cner de lion , 
Dçps de f sengler *ishiaus (4) corn tigre : 
Qui d'un estourbeillon (5) s'ennyvre, 
' Et qui fet de son poing maçiie , 
■ - • : -Qui çhevpl et chevalier, rue (0) • . • 
Jusqu'à la terre c<«mne f foudre : 
Qui voit plus cler parmi la poudre , 
Quefaucons ne fet (7) .. • 
Qui torne ce devant derrière. 
. Un tornofe , por son cors déduire (8) ; 
Ne-cuide (9) que riens li puist nuire; «. 



(1) Texte de Legrand d'Aussi , t. I«r , 
p. 229-251 , éd.* de Renouard. 

(2) Allaité. 

Yeux de léopard. 

(4) Vif, rapide , de l'islandais mi ail. . 

(5) Tourbillon , tempête, 

(6) Renverse; c'est le ruere des Latins 
dans un sens actif ; nous l'avons conservé 
comme verbe réfléchi : se ruer. 

(7) Le reste du vers est. effacé ; peut- 
être le poëte avait-il dit : es cleriere. 

(8) Il ne s'agit pas ici d'un tournois , 
puisqu'on lit, neuf vers plus bas: * 

Ne ne veut jouster a nu lui } 



mais d'un combat sérieux , dé l'islandais 
tumtky combattre ( Adelung, fVVrter- 
buch- der hochdeutschenlMùnddrt % on 
plutôt <fti celtique dornaj qui avait la 
même signification , d'après Wachtèr, 
Glottarium Gertnanicum medii aevi: 
car nous n'avons pas vu , dans les vieux 
monuments islandais, fuma, pris dans 
cette acception. Le sens de. ces deht fers 
nous paraît être : Qui fiait des passes 
d'armes dans le», combats pour amuser 
son courage. ■ * • 

(9) Pense ; le provençal tutàr et l'es- 
pjlgHbl cuidaiï ont to mênâfe signification» 



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— m — 

Qui tressant <i) la mer d'Engleterre 

Por une aventure conquerre (2) ? 

Se (3) fet-il les mons de Mon-Geu (4) ; 

La sont ses fêtes et §i geu ; 

Et s'il vient a une bataille , 

Ainsi coin li vens fet la paille , 

Les fet fuir par devant lui. 

Ne (5} ne veut jouster a nului (6) 

Fors que du pie fors de Testrier (7)< 

S'abat (8) cheval et chevalier, 

Et sovent le crieve par force : 

Fer, ne fust (9) , platine (10) , n'escorce (1 i) 

Ne puet contre ses cops durer ; 

Et puet tant le biaome endurer 

Qu'a dormir ne a sommeiller 

Ne li covient autre oreiller. 

Ne ne demande autre dragies 

Que pointes d'espees brisies , 

Et fers de glaive-a la moostarde : 

C'est un mes qui forment (ts) lie tarde 

tx baubers desmaillies (13), au poivre 5 

Et veut la grant poudrière (14) boivre 

Avec l'aleine (15) des chevaus ; 

Et chace par mons et par vaus 



Peut «être cuider ou guider vient-il de 
l'islandais qveda , dire , qui change son E 
en I dans plusieurs flexions. Dire et pen- 
ser sont encore synonymes dans quelques 
phrases, et plusieurs philologues don- 
nent aussi à cuider la signification de 
dire ; queden l'avait également en vieil 
allemand , ap. Oberlin , col. 1252. Une 
étymologie latine , cogilare, nous semble 
plus probable ; voyei ci-dessus , p. 266. 

ffl) Saute par dessus, traverse. 

fà) Conquérir, gagner. Abentheure si- 
rainait en vieil allemand Un danger que 
l'on, çourait volontairement ( Scherz, 
Qioùarium* Germanicum medii aevi) f 
et. aventure avait le même sens dans le 
vieux français. 

CS) Si explétif. * 

U\ Mont-Jura. 

(5) Et. 



(6) Avec personne, de nutlui. 

(7) Sinon le pied hors de l'étrier. 

(8) Si explétif. 

(9) Bois , de futtum , fUstis ; en pro- 
vençal futt , fuit a. 

(10) Plaque de métal , de l'islandais 
plat a. 

fil) Cuir, du verbe éeoreher. 

(12) Qui fortement lui tarde, qnll dé- 
sire beaucoup. 

(13) Dont les mailles avaient été bri- 
sées. Du gothique mal , ou de l'islandais 
malt , contribution , on a fait l'expres- 
sion de monnaie , signnm et forma mo— 
netae , Wachter, s. v° , et Ton a appelé 
cotte de maillet une tunique de petites 
pièces de métal de la forme de la monnaie. 

(14} Tourbillon de poussière, de F is- 
landais pudr, poussière. 
(15) Souffle» sueur. 

3o 



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— w — ■ 
Oats et lions et œrs de mit (f) 
Tout a pie ; ce sont si réduit (9). 



LA BLANOA NINA (3). 

Tu es plus blanche , 6 ma maîtresse , que la lumière du 
soleil ; ne puis-je dormir cette nuit , désarmé et sans inquié- 
tude? Voici déjà sept ans /sept ans que je ne me suis dés- 
armé ; ma chair est plus noire qu'un charbon éteint. — Dor- 
mez, dormez, mon Seigneur; désarmez-vous sans crainte, 
le Comte est allé à sa maison des montagnes de Léon. — 
Que la rage tue ses chiens, et l'aigle ses faucons! que de son 
autre maison à celle-ci il porte la montagne sur ses épaules î 
— Ils en étaient là quand son mari arriva : Que faites-vous 
là , blanche Dame, fille d'un père traître?— Je peigne mes 
cheveux , Monsieur; je les peigne , toute triste que vo.us me 
laissiez seule pour vous en aller aux montagnes. — Il y a , 
la Belle , de la trahison dans ces paroles. À qui le cheval qui 
hennit sous vos fenêtres ? — Monsieur , il était à mon père, 
et il vient de vous l'envoyer. — A qui les armes qui sont 
dans la galerie? — Monsieur, elles appartenaient à mon 
frère, et il vous les a envoyées aujourd'hui. — A qui cette 
lance que j'aperçois d'ici? — Prenez-la, Comte, et tuez- 
moi à l'instant , car j'ai bien mérité mourir de votre 
main (4). 



(l)En rut; peut-èlre ce mot Tient-il 

Slutôt de l'islandais nruf, bélier, que 
a latin ruere , d'où les étymologistes le 
font venir. 

(3) Réduire signifiait autrefois dé- 
duire; peut-être réduit avait-il aussi 
la même signification que déduit ; nous 
serions cependant tenté de croire à une 
faute d'impression ; nous ne nous rappe- 
lons pas avoir vu ailleurs réduit employé 
dans ce sens. 
(5) Blancs sois, Sefera mis , 



Vas que no el rayodelsol, etc. 
Romancero de Jmberet, p. 289. 
Nous n'avons traduit les deux petites 
pièces suivantes que pour montrer par 
une nouvelle preuve, que nous croyons 
sans réplique, la liaison littéraire des po- 
pulations européennes pendant le moyen 
âge. : 

(4) Le même sujet a été traîté de là 
même manière dans une ballade danoise, 
Det hurtige Svar, ap. Dantke Viter fra 
Middelalderen, t. IV, p. 228 ( il en èxi- 



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EDWARD (1), 



Pourquoi le sang dégoutte-t<-i! ainsi de fou èpèe, 

Edouard, Edouard P 
Pourquoi le sang dêgoutte-t-il ainsi de ton épée 

Et marches-tu si sombre ? 
Oh ) j'ai tué mon bon foucon , 

Ma mère, ma mère; 
Oh ! j'altué mon bon fancon , 

Et maintenant je n'en ai plus. 

Jamais le sang de ton faucon ne fut si rouge , 

Edouard , Edouard ; 
Jamais le sang de tyn faucon ne fut si rouge, 
Mon cher enfant , je te le dis. 
Oh ! j'ai tué mon cheval aux* crins rouges , 
Ma mère r ma mère ; 
Oh 1 jVi tué mon cheval aux crins rouges , 

Celui qui était si vif et si beau. 



«lait même plusieurs versions» ap. Id., 
p. 362 et 363 ) ; «ne suédoise , Don grym- 
ina Brodera, ap. Sventka Folk-Kûor, 
t. III , p. 107, et une écossaise , an. 
Scotiih songé, Londres, 1794, t. I, 
p. 231; H. Duran, Colecçion de Romances 
castellanoê, t. IV, p. 13, cite les cioq 
premiers vers d'une chanson sur le môme 
sujet , que le peuple chantait encore dans 
le 18* siècle : 

Bf aflanita de San Juan , 

Antés de salir el sol , 

Me echaron ana enramada 

De cogollos de limon. 

Que don , que don , que don don don. 

(1) Quhy dois xour brand sae drop wf . 

bluid, 
Edward, Edward? 
Quhy dois zour brand sae drop wf 

And quhy sae sad gang see,0? 
O, I hae kilied my haukêsae guid: 
mher, mithee > . 



O , I hae kilTed toy haute sae gnid , 
And I had nae mair bétbee, O, etc. 
Percy, Relique* ofamdentpoetry, U I, p. 60. 

La rime ee se reproduit dans toute la 
pièce. Nous n'ayons pas cru devoir tra- 
duire l'O gui termine chaque quatrain ; 
un ajoutait assea souvent, en Ecosse, 
cette exclamation en chantant , et nous 
croyons qu'elle appartient ici plutôt au 
musicien qu'au poète ; sir Patrick Spers, 
Border' t Minitreliy, t. I , p. 7, e t un 
couplet cité t. 3, p. 79 , en offrent deux 
autres exemples. Ou trouve un refrain 
musical dH même genre dam une chan- 
son de Thibaut , comte de Champagne : 

' Pour conforter ma pesance 

. Fais un son. 
Bon lert , se il m'en avance, 

CarJason, 
Cil qui conquist la toisone, 
ÏTot pas si grièf pénitence eeee. 

Fuéêiet du koi de Nm>arr* , U II, p.10. 



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— «8 — 

Ton cheval était vieux , et ilt'en reste d'antres ; 

Edouard, Edouard; 
Ton cheval était vieux , .et iM'en reste d'autres ; 

Ce n'est pas le malheur qui t'a frappé. 

Oh ! j'ai tué mon cher père , 

Ma mère , ma mère ; 

Oh ! j'ai tué mon cher père , 

Hélas ! malheur sur moi ! 

Et quelle pénitence feraMiu pour cela , 

- Edouard, Edouard? 
Et quelle pénjtence feras-tu pour cela ? 

Mon cher enfant, 4is-le-moL- 

Je monterai dans le bateau qui est là-bas, 

Ma mère,- ma mère; 
Je monterai dans le bateau qui est là-bas , 
• Et je m'en irai sur la mer. 

Et que ferasrtu detes tours et de ton château , 
, fc Edouard, Edouard? 

Et que feras-tu de tes tours et de ton château , 

• . Qui jsont si.beaux à voir ? 

Je les laisserai debout jusqu'à ce qu'ils tombent en ruines 

* Manière, manière; 

Je les laisserai debout jusqu'à ce qu'ils tombent en ruines 
Car je ne reviendrai jamais ici. 

Et que^onnerasKuà tes ënfonte^t-àta femme , 

Edouard, Edouard? 
Et que *dinneras-tu à tes enfants et à ta femme , 
Quand tu t'en iras sur la mer? 
Le monde est grand , qu'ils y mendient leur pain , 

.Ma mère, m? mère, . 
Le monde est grand , qH'ils y mendient leur pain , 
Car je ne les verrai plus jamais. 

Et que-donnera^-tu à ta chère mère, 

Edouard , Edouard ? 
Et que donnêrâj5-tu à ta chèfe mère ? . . - . 

• Mon cher enfant", .dis-le-moi. 



■A 

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— 469 — 

De moi tous recevrez, la malédiction de l'Enfer, 

Ma mère, ma mère; 
De moi vous recevrez la malédiction de l'Enfer," 

Pour les conseils que vous m'avez do^és (1). 



MXKH 



DES TRADITIONS ÉPIQUES 

PENDANT LE MOYEN AGE. 

Tous les peuples aiment'ja conserver dans des chants les 
souvenirs glorieux de leur histoire (2), et les répètent pour 
s'exciter Mie pas démériter de leurs ancêtres (3). Un orgueil 
si légitime et de pareils souvenirs sont , trop naturels pour 



fl) II existe sur le même sujet une 
ballade suédoise , S Yen i Rosengard , ap. 
Svenika Foîk-Vitor, t. III , p. 3 $ 

Hvar har da varit sa* lange 
Du Syen i Rosengard ? . 
— Jag har varit i stallet , 
KMraMôderva'rl* 

I vgnten mig sent; m en jag kommer 
^ajdrîg. 

une finnoise , JVerinen Pojka , ap. Ton 
Schrtiter, Finnische Runen, p. 124 , qui 
est probablement plus récente 

Mistastulet? Mistës tulet? 

MinUm poikain jloinen ! 
Meren rannalt', meren rannalt', 

Muori kultasein ! 

( on Toit que la versification finnoise est 
basée sur l'allitération ) ; et une seconde 
version écossaise, The twa Brothers, 
ap. Jamieson, Popular Balladt, t. I, 
p. 59 , et Grimm , Drei alttchoUische 
Lieder, p. 4, qui se rapproche beau- 
coup plus des ballades étrangères. 

(2) Ces récits populaires existaient en 
Perse dès le 6« siècle \ ap. Macao , Shah 
nameh, préf. persan ne, p. 11);. on en 
a retrouvé jusque dans les îles de la mer 
du Sud ( Ellis, Polynetian Researches) , 
et dans les montagnes de la Circassie 
( Tausch , On theCircassiant, ap. Jour- 
nal 9f the Atiaiic SocMy, 1. 1 , p. 93 ) ; 



mais ils semblent n'avoir été nulle 
part plus répandus que dans les Gaules» 
Aux autorités que nous avons déjà citées 
p. 281, nous ajouterons la définition 
qu&Festus donne dès bardes: Bardua 
galiice appellatur qui vicorum fortio— 
rum laudes canit , et un passage de Lu— 
cain , 1. 1 , v. 447. : 

Vos quoque oui fortes animas belloque 

peremptas 

Laudibusin longum, Vates, dfn^ittftl^aevum» 
Plurinta securi fudistis earmina Bardi. 

(3) Un passage de Diodore de Sicile est 
positif : ' Ev Se rotç noktp.oiç itpoç pv0- 
pouç s/xSaivouo-e, xae 7ratavaç àSou- 
(TWj ôrav êjrewo't rotç àvrtrtroty- 
jasvqiç 9 et l'empereur Léon en parle 
aussi daus sa Tactique : Uapcx.-x\nropaç y 
oi Sta ïoyw àteytipovTtç tov ot«tov 
irpoç touç àyvvaç , ovc ot 7rpo.3Qp&>v 
vseaTepot, xae twv à^wv raxTixoc 
P&iptaeore KoLinaropaç exa>ow ; voyei 
c. 12 , § 71 , 72. On connaît le passage 
si souvent cité de Tacite : Sun! illis 
haec quoque earmina quorum relatu, 
quem barritum vocant , accendunt ani- 
mos ; Germayia , c. 3. 



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qu'on paisse tes attribuer à Pi m italien deque*quenaUon voi- 
sine. Les premiefs*&aulois avaient des poésies guerrières , 
qu'ils chantaient avances combats (1) ; mais la domination 
des Romains, l'adoption de leurs mœurs et la discipline des 
légions , firent tomber cette vieille coutume en désuétude ; 
et lorsque , après plusieurs siècles , on la voit reparaître (2) 
chez un peuple opprimé , sans amour de la gloire , dont les 
traditions avaient péri avec sa religion et sa langue, il semble 
impossible de n'y pas reconnaître la preuve d'une influence 
étrangère (3). Gomme les autres peuplades germaniques, les 
Franks avaient aussi des hymnes militaires , et , en s'établir 
sant dans les Gaules, ils n'y renoncèrent pas plus qu'à leurs 
autres usages (4). Mais jusqu'au 10 e siècle l'histoire n'en 
parle plus; on nfe les retrouve mentionnés (5) qu'après la ces- 
sion de la Normandie à Bollon (GangHrolf), et ils ne forent 



(f ) Ad hoc ctntuf inchoantram pree- 
Kum.... ia patrium more m; Titot Livras, 
Bitioria, 1. XXX VIII, c. 17; voyea 
aussi 1. II, e. 26. ' 

(2) Saint Vitrions, qai ?ivait au com- 
mencement du 5* tiède , dit qu'on y cé- 
lébrai l encore les exploits guerriers par 
des chants ( Mémoires de V4eadémie de$ 
Inscription , t. XV, p. 581 ) ; mais «'ils 
•notaient pas en langue francique , nous 
ne peovonscrotre qu'Us fassent épiques; 

il n'y eveifcpae esses d'énergie dans l'es- 

{rit dn peuple : Us ressemblaient pré— 
ahlement à la ^chanson latine sur la 
victoire de Clolaire II , que nous irons 
encore. , 

(3) Quoique nous pensions qu'elle Tint 
principalement de* Scandinaves, nous 
ne prétendons pas dire que les Franks 
n'y aient pas aussi contribué. Le Gesta 
Mamii de Notker a été rédigé sur des 
traditions populaires.; on en a une 
prctfve incontestable. Un vétéran y ra- 
conte que dans les guerres de Charler 
magne avec les Slaves, il portait sur 
l'épaule au bout de sa lance sent ou 
huit ^ennemis, et- qu'il ne savait ce que 
ces crapauds croassaient ( I. Il , c. 12 , 
ap v Porta, t. n, p. 757). Sept cents 
ans après , le môme fait est raconté dans 
lot mêmes termes par Àvenlfn (JMts- 



risckes Chrmih, p. 285, éd. de 4580); 
seulement la tradition a yralo devenir 
plus rationnelle : elle a fait du guerrier 
un géant. Ces chants guerriers se trou- 
vent d'ailleurs ches presque tous les 
peuples de l'Burope moderne. Howel 
Dha , roi du Pays de Galles , ordonna 
qt*c la meilleure vache du butin appar- 
tînt au barde de l'expédition; Uget 
fVailiae , 1. 1 , c. 49. Selon Zuniga , Fer- 
dinand III conduisit au siège de Seville 
un poêle connu sous le nom de Nicolas 
de los Romances ; ap. Dipan , Roman- 
cero de Romances CabaUereecoe , P. I, 
p. xvu. Les ménestrels flamands exci- 
taient aussi les armées aux combats : 

Doen datsagben die minstrere 
, Dat die banlere onder sanc; 
Doen lieten si bare ghedano. 
Enfle baer blasen metten bosnien. 
Jan van Heelu , Rymkronik, v. 5668. 

et le même usage existait chez les Ara- 
bes ; Condé, Hisioria de la Domination 
de los Arabes e» Espana , 1. 1 , p. 99. 

(4) Une preuve bien positive s'en trouve 
dans le chant sur la victoire qae Louis III 
remporta, en 883, sur les Normands : 

gangrvasàisimgan, 
Y vjg Tvas Digannan. 

# Ap. Emonensia, 1. 48. 

(5) L'exemple si eonnu de TaiUemr 



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nuHe part aussi populaire* que daasJe Nord (1). Jamais ils 
n'y excitèrent plus fTenthoirsiasme qulau moment où une 
colonie Scandinave vint s'établir enJFtonce (2). 

Le souvenir des anciens faits d'armes n'eût point animé 
les courages , s'il n'avait agi vivement sçr les imaginations ; 
rentré dans ses foyers , le soldat lui devait encore des émo- 
tions et des plaisirs. La poésie ne manque jamais aux popu- 
lations qui la sentent ; les chants historiques se multipliè- 
rent (3) , et de nombreux jongleurs les répandirent de plus 



n'est pas le seul ; une jongleresse uom- 
mée Adeline eut nart au partage que les 
vainqueurs se firent de l'Angleterre; 
Domesday-book , ap. de La Rue , t. I , 
p. 194. En 1095 , les Bourguignons qui 
allaient assiéger Châtillon-sur-Loire 
étaient précédés d'un jongleur qui ehan- 
. tait les exploits de leurs ancêtres ( Re- 
cueil des Historien* de France, t. XI, 

I>. 489 ) ; et l'histoire nous a conservé 
e nom d'un autre ( Berdic), qui animait 
également les guerriers par ses chants ; 
Histoire littéraire, t. XVIII, p. 700. 
Les rois d'Angleterre menaient avec eux 
des poêles. à la guerre : Edouard I er en 
emmena* un en Palestine** ( Walter Hem- 
mingford, Chronicon, c. 35), et Henri V 
en avait quinze à sa suite dans son ex* 
pédition en France; Ryraer, Foedera\ 
t. IX, p. 255; voye^aussi ci-dessus, 
p. 310 , note 5. 

(1) Ils avaient même un nom parti- 
culier, vapn-*saugr; ap. Alla-qvida, 
st. XXXIV ( les Anglo-Saxons avaient 
probablement emporté cet usage en An. 
gieterre; ils les appelaient g uS-ZeoS, 
ap. Bcowulf, v. 3043). Un de ces chants, 
le Biarka-mal hin fornu , nons est par- 
venu en partie ^ap. Rafn, FoYnaidar 
Sëgur Nor&anda, t. I, p. UO), et 
long-temps après qu'il fut composé, 
en lOôO, on le chanta encore à la ba- 
taille de Stiklestad ; Snorri, Saga af 01 a fi 
hinom flelga, c. 220; nons eu citerons 
seulement les deux premières ëtrophes : 
Déjà brille le jour, le* coqs battent 
des ailes, voici 1 heure où le laboureur 
retourne à so* travail; debout, mes 
amis 1 vous tous; nobles guerriers, éveil- 
les-vouj ; debout 1 



Déjà l'intrépide Hrolf (Kraki) fait 
vibrer sa lance ; autour de lui se pressent 
de nobles combattants , qui n'ont ja- 
mais fui les batailles. Je ne vous in- 
vite point aux banquets, ni aux doux 
propos des jeunes filles ; c'est aux fa- 
rouches jeux de la guerre que je vous 
appelle. 

Hakon , comte de Norvège , se faisait 
suivre dans les batailles par cinq scaldes 
{Jomtvikinga Saga , ap. Barthounus , 
p. 172 ) , et Waldeinar 1*, roi de Dane- 
mark, en avait un à la tête de son ar- 
mée; Saxo Grammattcus, p. 279. 

(2) Cette coïncidence n'est cependant 
pas une preuve positive, puisque le même 
usage existait chez des peuples qui ne te 
tenaient pas 'des Scandinaves ; il a pu 
se reproduire avec les nouveaux déve- 
loppements do l'esprit belliqueux. 

(5) Ekkehard IV, moine de Saint-Gall , 
qui mourut dans la seconde moitié du 
11 e siècle, dit «de Kpno de Lahnstein : 
Muka sunt quae de illo conciuuantor et 
canuntur; ap. Gotdast, Merum Alaman- 
nicarum Scriptores > p. 50 , éd. de 
Senckenberg. Après avoir parlé des in- 
cursions des Normands, Hariulf, qui 
écrivait en 1088 , ajoute : Quomodo sit 
factura , non solum historiis , sed, etiam 
patriensium uieraoria, quotidie recolitur 
et cantatur ; Chronicon Centulense (dans 
le Ponthieu),l. III, c. 20; ap. D'Achery," 
Spicilegium , t. II, p. 322, éd. de 1725. 
"Lorsque Hichard I« r arriva à Ptolémaïs , 
en 1191, les sojdajs chantèrent Popu— 
lares cantiones... antjquorum praeclara 
g* sta célébrantes v Geoffroy de Vinesauf, 
lier Utero toly mit anum , c. II, ap. Gale, 
fi isloriaeAnglicanae Scriptores, $.o3£i 
voyez ci-vdessus, p. lT9,*n. 1. 



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— 472 — 

en plus (1). BSabord , plus poètes que la foule r ils 9e*pas8ioiv 
naienj plus qu'elle à leurs récits , et leur décFamation repro- 
duisait leur enthousiasme (2) ; une modulation involontaire 
animait leurs vers ; ils les chanta$pift , et insensiblement ils 
recoururentà toutes les ressources de la musique, pour mieux 
marqper leur rtaytbme et accroître leur puissance (3). Trop 



(1) Gf nt illa canens prisca , disait Me- 
tellus de Teçernsee a a milieu do 12 e siè- 
cle; ap. Camsios, Lectienis antiquae To- 
mut fa , p. 134. Us s'étaient tellement 
multipliés , que les seigneurs en avaient 
qui racontaient des histoires pendant les 
repas: 

Ad mqnsam magniprincipis 
Estrumor unius bovis. 

Unibos , -v. 5 (dés le iO* siècle). 

Quantttrois ot mangie, s'apela EKoant; 
For li esbanoier commanda que itcbant. 
Bornant à! Alexandre, ap. Poètes fronçait 
jusqu'à Malherbe, t. Il , p. 66. 
Wben be iras gladest at bis mete , 
And every minstrell had plaide, 
And evëry dissour had saide. 
Wicb most was pleasaunt to bis ere^ x 
Gower, Confetsio Jmantit, 1. VII, fof.458. 

Le môme tisage existait atifftsi en Italie; 
Ginguené, Histoire littéraire , t. II , 
p. 278. 

(2) Il n'est presque pas de romans' où 
Ton ne trouve des preuves de cette fàg- 
clamation; nous en citerons quelques 
unes : * 

Oiez, Seigneurs, et si soieztesant. -, p 
Agolant, ap. Bekker. 

Allez vos en-, li romans est finis. 

Garin li Loherenc, ap. Mone. 
Senhor. ar escoutaU, si Vos platz, et aujatz 
Canso de ver' yfitoria. 

Ferabrat, v. 3p. 

Berkeneth now, bothe olde and yyng , 
For Maries love, that.swete thyng. 
The Kyng of Tart , ap. Bltson. 

Thus endeth Alisâunder the kingj 
God ous grant his blessing ! 
. Ap. W. Scott , Sir Trittrem, p. 30. 

Sappîate addonqua , vol degne Persone 
Cbe l'alicorno ffero ha tal natura. 
t Leandra, c. XV. 

Ha, Signori, rimato tutto questo 
Sostegno di Zanobi da Fiorenza. 



s Al vostro nonor questa istoria e flnlta. 

laSpagna, 



Quierome , Sennores, cou tante espedir, 
Gradescovolo mucbo que me quisiestes 
oir : 

Se falleci en algo, debedesme parcir, 
Soe de poca sciencia , debedesme sofrir. 

Poema de Jlexandro , st. 2508. 
Es was vor langen zaitenn 
Der recken also vil , 
Sie triben grosses streiten , 
Ate ich euch singen wil. 

Der Kleine Rotegarten, st. I. 

Il paraîtrait cependant qu'on ne tarda 
pas à écrire les traditions épiques; plu- 
sieurs romans. s'appuient formellement 
sur un livre, et Gottfried von Stras- 
bnrg disait dans le 13 e siècle ? 

Ich weiz wol ir ist vil gewésen 
Di von Tristrande hand gelesen, 
Und ist ir doch nibt wil gewesen 
Di von him rehte baben gelesen. 

Trit tran , v. 29. 

Plusieurs poètes ont pu sans doute suppo- 
ser une source écrite, pour inspirer plus 
de confiance ; mais il n'en est pas moins 
certain que les traditions avaient été re- 
cueillies de. bonne heure , puisqu'on lit 
dans les dépenses du roi d'Angleterre, 
Henri 111, à Tannée 1237 : Et in firraa- 
culis, hapsis et clavis argenteis ad ma- 
gnum librum romands régis ; ap. War- 
ton , 1. 1, p. 117. 

(3) Les expressions chanter, chanson , 
avaient certainement un sens littéral. 
Les plus vieux romans étaient divisés en 
séqilences plus ou moins longues, et for- 
mant presque toujours un sens complet : 
ce sont ces fragments que chantaient 
les «jongleurs. Quelquefois ils commen- 
cent en réclamant le silence : 

Or fêtes pes, Seignor, por Dieu amor, 

et finissent par un vers d'un rhythme 
moins long et d'une rime différente ; U 
est même assez remarquable que les sé- 

Îuences des romans de Gerar de Viane , 
'Annie et Amis et de Jordain de Blai- 
vies se terminent par une rime féminine. 
Quand 4a liaison des idées l'exige , lea 



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— 473 — 

naïfs pousse préoccuper de la composition littéraire , la vé- 
rité historique était leur seule muse, et cette impartialité 



premiers vers répètent , sont nne foire 

forme , les derniers de la séquence pré- 
cédente ; oii ne suppose pas que 1 au- 
ditoire vienne de les entendre. 

Desur un pin an tif est Caries al vis fer, 
U e li duze pers. 

Chartemagne, v. 780, et v. 783 : 

Desur un pin antif est Carlemaines 
H eli duzeper. 

Naymon remonte quant repose se fu. 

Jgolant, v. 350 , et v. 351 : 
Quant Naymes s'ot un petit repose. 

Kant li servises fuit dis et deviseiz , 
Del mostier issent, el palais sunt monte. 
Au maistre dois est Gerars acouteiz. 

Gerar de Viàne, v. 972 , et v. 976 : 

La messe est ditte, Girars ist dou mostier. 
Au maistre dois est aleiz apoier. 

On trouve d'ailleurs dans les romans la 
preuve positive qu'ils étaient récités par 
fragments ; Huon de Tillenocve dit , dans 
son Renoart de Montauban : 

Je vos en diray d'une qui molt est benoree , 
El roiaume de France n'est nulles si loeej 

Or en ait il mausgrez qu'ele li est emblée, 
Une molt rjcbe pièce vos en ay aportee. 

et dans le Romans de la Violette , Gérai* 
de Nevers , déguisé en jongleur, chante 
une pièce de vers tirée du Romani de 
Guillaume au Cor Ne$ , que nous avons 
encore : 

Grant fu la cort en la sale a Loon , etc. 

Histoire littéraire, t. XV11I , p. 770. 

Comme dans les poèmes homériques, 
il y avait , dans les romans du moyen 
Age , des morceaux plus célèbres que les 
autres ? qui avaient un nom particulier ; 
tel était , par exemple , le récit de l'in- 
fâme conseil que Ganelon avait donne à 
Marsilie : 

Dizze heizet der pinrat. 
Cbunrat, RuolandeslÂet, v.1465. 

Le chant des romans n'était pas même 
une simple modulation, les jongleurs 
s'accompagnaient de divers instruments : 

Quant un chanterre vient entre gent benoree 
Et il a endroit soi sa vielle atrempee : 
Ja tant n'aura mantel , ne cotte desramee, 
Que sa première lais ne soit bien escoutee , 

dit Huon de Villenoeve , que noua citions 
tout à l'heure , et l'on ne peut douter du 



sens qu'il donne a lait , car il continue , 
deux vers plus bas : 

le vos en diray dUne; 
et cjsst le Romani de Renoart, qnll 
•raconte. Nicolas de Braie dit , dajis la 
description d'un banquet' donné- par 
Louis VIII pour 6a fôte : 

Principis a facie, citharae celeberrim'us arte, 
Assurgit Mimus, ars musica quem decoravit ; 
Hic ergo chorda résonante subintulit ista. 
Ap. Du Cange, Glossarium, s. v. Ministelli. 
Gilles de Paris (Egidius), qui écrivait 
dans le 13* siècle, n'est pas moins formel ; 
De Karolo. clari praeclara proie Pipmi , 
Cujus apud populos venerabile nomen m 

omni 

Ore satfe claret , et decantata per orbem 
Gesta soient melitis aures sopire viellis. 
Carminus, ap. Histoire littéraire, t.XVII, 
p. 44. 

et on lit dans le Romansjlu Chevalier 
au Cime : * 

Li jogleôr i font grant noise et grant tempier, 
Li uns conte de Martin e l'autre d'Olivier. 
C'était déjà l'usage des anciens bardes : 
Et hardi quidera fortia virorum illus- 
trai m facta heroicis composita versibus 
cum dulcibus lyrae modufis cantitarunt ; 
Ammianus, 1. XV r e. 9; et nn témoi- 
gnage positif ne nous permet pas *de 
douter que , pendant le moyen âge , les 
chants guerriers ne fussent eux-mêmes 
accompagnés de musique instrumentale : 
Tant 3 vero illis securitas... ut scurram 
se préecedero facerent , qui musico in- 
strumenta res fortiter gestas et priorum 
bel! a praecineret, quatenus bis acrius 
incitarentur ; Ainjoin , De Miraculit 
S. Bernardi, 1. IV, c. 37. Nous ne vou- 
drions cependant pas dire une tous les 
romans français fussent chantés : les 
vers de huit syllabes, rimant deux à 
deux , n'avaient point besoin d'une dé- 
clamation fortement accentuée pou^que 
leur rhythme fût senti , et rien ne peul 
faire croire que les romans écrits en 
cette mesuré n'aient pas été récités, 
comme les fabliaux , qui avaient le même 
mètre et n'étaient point charités, tin pas- 
sage du Roman$ de Tristan confirme 
cette conjecture 

Ici diverse la matyere 
Entre cens dtti soient cuntfer 
Et de le curite Tristran parler. 



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— 474 — 

dans les faits ne refroidissait tK>int leur» sentiments (1) : ils 
s'associaient de cœur M d'àme avec leur héros. Bientôt , il 
est vrai , ils polirent les mœurs (2) et embellirent les faits (3); 
mais dans le principe , tant que leur inspiration fut franche 
et leur enthousiasme réel , ils racontaient la tradition (4) , ils 
la rédigeaient ainsi qu'une chronique , sans songer aux con- 
venances d'une composition littéraire ; et lorsqu'une partie 



{1) Dans beaucoup cte romans la par- 
. liante du pdgle est évidente, mais elle 
ne se révèle que par leur esprit; elle est 
aussi dans* la forme du Garin : 

Dhsc' a la gait ont les nos enbatas. 

V. 10926. 

Qui de no gent nos fait mult grant train. 

V. 10337. 

' (2) Dans le roman que nous citions 
tout à l'heure , elles ont conservé toute 
leur grossièreté : 

Tais, foie Garce, li quens Bernars a dit, 
, Fols fu li rois , qui de vous s'entreraist. 

Dfet la roine : vos i aves menti , 
Comme traîtres, parjures , foimentis. 

GartnliLoherenc, v. 6961. 

Vois con est bel e , s'a le cors escbeni, 
Gerbers le tient et Hernaus et Garins ; 
Êle est encainte des . III . germains cousins. 

C'est à la reine Brancheflor que Fro- 
mont adresse ces vers ( Jd., v. 17866 ), et 
la reine lui donue un coup de poing. 

(5) Ils les embellissaient déjà dans le 
42 e siècle : Non solum vulgari fabula- 
tione et oantilenarum modulatione usi- 
tatur, verum etiara in quibusdam chro- 
îiicis annotatur; Chronicon Urspergen- 
te, p. 85. 

(4) On sait avec quel scrupule les an- 
ciens poètes restaient fidèles à la tradi- 
tion : 

Ce n'est pas fable que dire vos volons , 
Ansoiz est voirs autressi com sermon ; 
"Car plusors gens a tesmoing en Iraionz, 
Gers et provoires, gens de religion, 

dit le Montant d'Amile et Àmis y v. 5; 
et les analogies entre les romans com- 

5 osés sur le môme sujet , dans des pays 
ifférents, montrent quel respect on avait 
pour ses sources. Les. plus vieux romans 
s'appuient -encore sur une traditiou en 
prose ou en vers. Ou trouve deux fois 
dans le Garin li L$her*nc : Si «on la 



cbançons dist, v. U 348 et 144*9; il va 

môme jusqu'à dire , v. 12724 : 

Des icele eure, que Dame-Dius nasqui 
Me fu cbançons qui eust si grand cri. 

Le sujet du Charlemagnes , le plus vieux 
poème français que Ton connaisse, se 
trouve dans V Histoire des Gestes de Go- 
lien ReUore (Ms. B. R. , n° 7548), et 
l'on ne peut croire que le roman en prose 
ait été rédigé sur le poë me, puisque plu- 
sieurs parties y sont bien plus concises 
( lel est , par exemple , le chapitre qui 
correspond an coinmencemeni du poë- 
me). Il en était de môme en Allemagne: 
le Klage (v. 1-14) et le Pxtrolf{v. 178, 
1675, 1964) sont certainement rédigés 
sur un travail antérieur, et Ton a cru 
reconnaître dans le Nibelunge Not les 
traces de quatre remanîraents diffé- 
rents. Ces traditions existaient depuis 
long-temps dans le 10e siècle : Iste fuit 
Thideric de Berne, de quo cantabant 
rustici olimj Chronicon Quedlinbur- 
gense , ap. LeibniU , Rer. Brunttie. 
Scriptores, t. II, p. 273, et un fait 

Srouve l'esprit d'exactitude qui press- 
ait au travail des poëtes. Il existe trois 
versions à peu près contemporaines d'une 
même histoire (les Roman de la Fto- 
letle , Du Comt de Poicliert, et Dou roi 
Flore et de la biele Jehanne), et les 
noms seuls sont différents; toutes les 
circonstances principales se reprodui- 
sent avec les mômes détails. Il y a môme 
des fabliaux dont on connaît jusqu'à 
quatre versions différentes; et tout indi- 
que que la plus grande partie était d'a- 
bord en prose ; plusieurs nous sont en- 
core parvenus dans cette forme , et le 
Dict du Cuvier commence ainsi : 

Gbascuns se veut mes entremettre 
De biaus contes en rime mettre ; 
Mais je m'en suis si entremis , 
Que j en ai un en rime mis. 



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était déjà rimée, Us se servaient des vers comme de faits 
appartenants 4 tous (1) : de poètes ils devenaient rhapsodes. 
La renaissance des idées littéraires, la solitude oisive des 
cloîtres, développèrent de nouvelles aptitudes. Il y eut des 
poètes dont le talent fut plus indépendant, et l'inspiration plus 
personnelle : ils Choisirent eux-mêmes leurs sujets et compo- 
sèrent leurs poèmes (2). Mais, tout en devenant artistes, la 
plupart restèrent popjulaires, et continuèrent à s'appuyer sur 
les traditions. Sans les reproduire avec une exactitude aussi 
servile, ils donnaient encore à leurs chants une base histo- 
rique, et , pour les distinguer de quelques essais plus hasar- 
deux encore et moins bien accueillis par la faveur publique , 
on les appelait chansons de Geste (3). 



(1) Ainsi, par exemple, Les Enfan 
Aymon, ap. Bekker, Ferabras, et le 
Romans de Maugis,Ms. B. R. n« 7183, 
commencent de la même manière : 
Seignor, or escoutes , n'y ait noise , ne son. 

(2) Il n'est presque pas de roman où 
Ton ne trouve des traces d'une opposi- 
tion entre les poêles et les jongleurs : 
Jugleurs la chantent et ne la scevent mfe , 

dit, arec beaucoup d'autres , le Roman 
de l'expédition de ; Charlemagne en 
Perse; et le second couplet de la Chan- 
sons de* Satines est encore pins positif : 

CU bastart jugleor qi vont par ces vilax , 
A ces grosses vieles as depenoes forriax , 
- Chantent de Guiteclin si com par asenax; 
Mes cil qi plus en set, ses dires n'est pas biax, 
Qar il ne sevent mie les riches vers noviax, 
Ne la chahçon rimee que fist Jehan Bordiax. 

Les jongleurs eux-mêmes acceptaient 
cette infériorité ; le Romans d'Âubri li 
Borgonnon est de U poésie populaire, 
et on lit, y. 20 : 

If orroiz meOlor chanson par jougleor. 

En Scandinavie , où la poésie était bien 
plus populaire , le* meilleurs poètes ne 
dédaignaient pas de réciter les vers des 
autres ; ce fut unscalde célèbre, Tbor- 
rood Kolbrunar, qui chanta la Biarka- 
mal à Stiklestad. 

(3) Chansons historiques; le sent de 
geste n'est pas douteux : 



Lunge est la geste des Normaux 
Et a mètre est grieve en romani. 
Romans de Rou, t. II , p. 04. 

Hais de deux frères parlerai 
Bf leur geste raconterai. 
Romans de Thebes (Etéocle et Polyntee) , 
B. R. fonds de Colbert, n° 178, v. 15. 

Artus , se restore ne ment , 
Fu navres el cors mortelement. 
Romans de Brut, v. 13681, dans l'édition de 
M. Le Roux de Lincy, et dans le Ms. B. R. 
fonds de Cangé , n° 73. 

Artus.se la geste n'en mant. 
Fu el çors navres mortelmant. 

Geste avait aussi ce sens en anglais; dans 
Troilus and Creisseide, 1. II, v. 84 , 
Chaucer appelle la Thébaïde de Stace , 
The Geste of the siège of Thebes. Les 
poètes espagnols prenaient gesta dans 
la même acception : 

Las très cruces tras estras retien otra gesta. 
Berceo , El Sacrijlcio de la Misa , st. 245, 
v. l. 

ui oirlo quisier à todo nùo créer, 
vrâ de m! solas , en oabo grant placer, 
Prendra bones gestasque sepa retraer. 

Alexandro, st. 3. 

Peut-étre même l'expression chanson de 
geste vient elle du latin ; l'Enéide est ap- 
pelée Gesta populi Romani, ap. Servius, 
Commentarii in Aeneidem, 1. VI , v. "75i, 
et l'on voit dans Ammianus : Gesiorum 
volumen imperatori de more recitatum , 
Hist.y I.XXIX, c. 1 . La prééminence des 
chansons de geste sur les autres fut si bien 
reconnue, qu'on appelait les gens con- 



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— m — 

Loin de détruire la profession 4u jongleur, cette rénova- 
tion de la-poésie accrut soninfpoctançe. Les tradition* furent 
mieux rédigées, d'heureuse^ inyeâtions les rendirent plus 
intéressantes, et l'imagination publique f de jrius«en plus dé- 
veloppée, rechercha la poésie avec plus d'empressement, et 
récompensa les jongleurs avec plus de mrfnificence(i). La 
puissance européenne de Gharlemagne , la protection effi- 
cace /lont il avait énièuré le christianisme (2), et l'immense 
renommée quHl avâil*lâissée après lui , concoururent aussi 
à leurs succès. Son nom seul ébranlait les imaginations ; il 
pendait toutes les merveilles possibles , tous les exploits 
vraisemblables , et les chants qui le célébraient trouvaient 
partout un auditoire attentif et reconnaissant. Sans s'écarter 
des résultats>de l'histoire (3), ils les exprimaient par d'autres 
faits plus en harmonie avec les idées du temps. Ses services 
au christianisme se traduisaient par des victoires sur les Sar- 
rasins ; l'ordre et la hiérarchie qu'il rétablit en Europe , par 
des luttes toujours heureuses contre ses vassaux ; et l'accep- 
tation de ces inventions par la poésie de tous les peuples 
montre combien les traditions romanesques étaient répan- 

sidérables des yen$ de geste ; voyea le connaissent pas son grand-père, pas mô- 

Reeueil des Fabliaux, i. III , Glossaire , me 17 Redit di Franza , qui doune tonte 

s. v. , éd. de Méon. sa généalogie ; nous ne connaissons d'ex- 

(1) Un seul fait suffit pour montrer à ception que pour un poëme manuscrit, 

quel point les jongleurs s'étaient multi- cité par M. Bekker, Ferabras, p. 180 : 

pliés ; les quatre grands cycles de romans Entour la Saint Jehan, que la rose est fleurie, 

qui composent une si grande partie de . FuroyCballes Martiaux en sa sale voutie. 
la littérature du moyen âge étaient de- 6ane| ^ lai . même élait raltacW 

venus populaires dans toute l Europe , - fc gU>i après avoir «Ut que Sigbert 
et, malgré cette unité singulière de a. fa fc ^ ^ j Thuringiens, 

poésie, et le respect que 1 on portait à la Frédégaire| 0I1 p{ J l6l gon continuateur, 
tradition il existait une foule de ver- . * 87 M F anceugcs in boc prae - 

sions différentes des sujets le mieux con- { { non fuerunt fi * deleg; voila poa ï qnoi 

nus; l'auteur de 1 un des fragments du oQ , efaigail duc de Mayçnce ou & a ga n ce. 

Tristan le dit lui-même : Se|6n Albericug Triura Foulium ( C han- 

Seignur,cestcunteestmultdirers. son de Roland, p. 189), il auraijt vé- 

{*) Il affranchit le Pape de la domina- eu en Champagne. Son nom semble ve- 

iion des Lombards , et on lui attribua les nir du vieux français enganner, tromper, 

-victoires de Charles -Martel sur les de l'islandais oan , machination diaboli- 

Sarrasins ; non seulement , comme nous que, ou plutôt du vieil allemand wanon, 

lavons déjà dit , le Moine de Saint- perdre , détruire , dont on avait" fait , 

Gall l'appelle MartellUs , 70 ans après sa suivant Ober'Un , col. 1986 , l'allemand 

mort ; mais les fomans carloyiugionsne moyen wœn-lich , faux , perfide. 



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— 477 -** 

daes(l). S^ nçiaM-nièiae^mblft n'avoir pas été un titre 
de grandeur décerné par l'admiration de la postérité 9 mai» 
un surnom imaginé par fes-poetes, que la popularité de leur» 
vers assoc^ à son nom véritable et imposa à tous les histo-* 
riens (2). Ses dfouze Pairs doivent aussi aux jongleurs leur 
nombre etleur,iftiportance; peut-être même leurs fonctions 
judiciaires (3), leur indépendance de l'Empereur, le titre de 

(1) La tradition populaire s'était tel- lomanr comme son frère, et , % moins 
lement emparée de Charlemagne , que d'admettre une çorraption accidentelle, 
l'histoire de cet homme , dont toutes les trop générale pour" être probable, Si 



actions avaient une valeur historique, 
est aussi peu connue que celle d'un héros 
de roman. Son secrétaire lui-même ne 
savait rien de sa n&issance ni de ses pre- 
mières années : De cuju» nativitate atque 

infanlia,vel etiam pueritia omissis 

incognitis , transire disposui ; Einhard , 

c- 4. On ne sait pas seulement de qui sa uom de Maino ou Mainetlo ; Pseudo- 
mère Berthe était fille; le Romani de Turpin, c. 20; I Qeali di Franza, c. 
Berte aus Grans Pies lui donne pour 6 , 20-50 ; Pulci , c. XXIV, st. 27 ; Wey 



faut chercher une autre explication à son 
nom. Un vieux roman manuscrit dont 
M. Michel a publié un fragment dans la 
Chanson de Roland, p. u , dit qu'il- s'ap- 
pelait Magniez , et une foule de romans 
racontent que pendant sa jeunesse il fut 
obligé de se réfugier en Espagne sous le 



père Flore , roi de Hongrie ; c'est Cha- 
ribert , comte de Laon , suivant le con- 
tinuateur de Frédéffaire , c. 117, et l'em- 
pereur Héraclius d'après Pulci, Mot-- 
gante Maggi ore, c. XXVIII, st. 127. 
Son âge lui-même était un mythe; 
Ghunrat dit , v. 1295 : Er ist ein alther- 
re , et Marsilies va bien plus loin dans 
la Chanson de Roland , st. XL, v. 5 : 

Hen escientre dons cenz anz ad e mielz. 

(2) II n'est pas probable aue magnè 
vienne de magnus ; les FranKS*ne par- 
laient point latin, et ce surnom , que ne 
connaissait aucun des vieux historiens, 
se trouve dans tous les romans. La tra- 
duction «française du Pseudo-Turpin *é- 
crit Kallemaine (ap. dom Bouquet, t 



henstephaner Historié , ap. Aretin, Aél- 
teste Sage Uber die Geburt und Jugend 
Karls des Grossen. Beaucoup d'écri- 
vains du 15" siècle connaissaient déjà 
cette tradition ; voyez Henricus Toleta- 
nus , Eispania Illustrala , t. II , p. 75 , 
etAlbericusTrium Foutium, ap. Lcibnitz, 
Accessiones Historicae y t. H, p. 100. M. 
Fauriel-a eité une chronique en vers pro- 
vençaux de 1220, qui en parle aussi ; un 
passage du Welsçher Gast de Thomasin 
von Zerklare (de 1215 à 1216) semble se 
rapporter à la même tradition , et M.Lacb. 
mann a cité un fragment, dans ledialecte - 
bas - rhénàb , qui paraît encore plus 
ancien ; ap. TYotfram 'von Esehenbach , 
p. xxxviii. .11 semble ainsi fort possible 
que Magnus ne soit que la traduction de 



V, p. 97) ; et le Romans de Roncevaus , ^ ainé % { He J„ aara donné lug 
Karllettnatneion ne peut croire que- lar d un autre sens ; Charlemagn^devrait 

l'absence du G soit une erreur d ortho- a , org gon titre de 'Grand au * romaûg 

graphe , puisqu'on trouve ailleurs z et n(m a rhistoire . 

& li a dist: Rois magnes que fais-tu? (3) u exi8tail des pairg frankgj rf 

et sa prononciation sourde devant le N jugeaient les hommes libres, indépen- 

Dermettait de ne pas ajouter à son addi- ' danis . d'un seiffneur : 



permettait 4e ne pas ajouter 
tion une grande importante. Le poëme 
de Charlemagne écrit indifféremment 
Cçrlemaigne et Carfemaine -, et , ce qui 
est bien plus concluant , la Chronique de 
Théopbane appelle Garloman Kapov\lo- 
aayvoç (ap. dom Bouquet, t.V, p. 187). 
Il paraît cependant bien invraisembla- 
ble xjue Charlemagne se Krtt appelé tar- 



dants .d'un seigneur : 

8uant vient ^en mai , que l'on dit as" Ions jors , 
qe franc (le France repairent de roi cort. 
Romancero François , p. 49.. 
La définition de Du Cançe ne permet pas 
d'en douter : Franci; sic appellabantur 
ii qui magoos dies, seu assistas pubJicag 
et générales Parium Franciae tenebant. 
Mais leur nombre était illimité; la Chan-. 



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fois que leor donnent leffromaM<l), ne pçmettentilspasde 
méconnaître des souvenirs Scandinaves (8), et letir longue 
conservation parmi le peuple avant que la poésie les re- 
cueillit prouverait l'attachement des Normands pour le* 



ton de Jto*W,st.XIl, v. 10, dit, en 
parlant du conseil de Gharlemagne : 
Dea Francs de France an i ad plus de mil. 
Dans la Chronique de Turpin, ils sont 
eneore bien plus de douie; si elle les 
compare aux apôtres , ce n'est pas pour 
lenr nombre, mais parce que -son inspi- 
ration est .loute chrétienne, et que 
cbristianam lidem in mundo propagant. 
Les Pairs des romanciers ne sont pas 
ceux des historiens; ils parlant dès le 
12« siècle de six Pairs ecclésiastiques , et 
les romans n'en ont pas un seul ; l'ar- 
chevêque Turpin ést un guerrier comme 
les* autres. Les Pairs qu'ils connaissent 
sont des juges indépendants de l'empe- 
reur, des arbitres entre ses prétentions 
et celles de ses vassaux. Pour juger 
Ganelon , dont la trahison avait causé k 
mort de Roland, 

Caries mandet humes de plusurs teres. 

Chanson de Roland ,8t. 479, v~10. 
Il leur demande le'droit de le punir : 
Seignors barons, dist Carlemagne li rels. 
De Guenelun . car me jugei le dreit. 

gUS73;V/i. 
Respundent Franc, ore entendrum cunseill. 

St. «73, v. 18. 
Bavier e 8aisnes sunt alet a conseill. 

8t. 277, v. 1. 
A Cbarlemagné repairent si barun. 

. 6t.*78,v.l. 
AinSrles barons se retirent h l'écart , dé»- 
libèrent en secret, et reviennent commu- 
niquer à l'empereur leur opinion , qu'il 
esk obligé de suivre : 
Quant Caries veit que tuz li sont fafllid; 
ftujt renbmncbit e la chère e le vis» 
Al doel qu'il od si Se cleimet caitifs. 

St. 270, v. 1. 

Le Ruolandet Liet, qui était rédigé 
sur une source française au moins con- 
temporaine de la Chanson de Roland , 
puisqu'elle s'appuie sur une ancienne 
geste, st. 272, v. 9 , et que Chnnrat écri- 
vait vers 4175, applique toutes ces formes 
à la discussion des affaires politiqpes ; 

Mite gemeinem rate: 
Giengen si uf einem baoheJ gntoue , 
Der sunne scnein wele schooe i 
àUrieten alumbe 



Ir iegellch 



Si sprachen iz were daz aller bette, 
Du aérien die not vesten 
Widlr zu des keiseres gesklde. 

Die fuorsten aile batea 
Den biscoph saute johannen, 
Daz er zenovewere 
Irvorredenaere. 

Ruolandes Ltet. v. KWet smv. 

Voilà bien tous les procédés du jury ; a- 
près avoir discuté en secret, les Franks 
chargent un président f un orateur, c'est 
encore le nom du Président de la Cham- 
bre des Communes , Speaker) de com- 
muniquer leur opinion à l'empereur. 
Par une suite de cette analogie entre les 

Suestions politiques et judiciaires , ou 
xa les Pairs 4 douze, quand les juges 
furent réduits au même, nombre. Ils es- 
taient daus les romans ce qu'ils sont de- 
venus dans notre constitution , une vé- 
ritable Chambre des Pairs. 
(1) Li rois en ot dol et pesance 
Por querre aie ala en Franco, 
As dose Persqui la estoient, 
Qui la terre en douse partoient 
Cascuns des douse un ne tenoit 
Et rot appeler se faisait. 

Romane de Brut, v. 1185. 
De là cette expression si commune dans 
les vieux romans : 

Ke ceste aroit a moilier et a per, 
Bien noroît dire : de bon ore fu neis. 

Gerar de Viane, v. 741. 

Voyez aussi ap. Sinner, Cotai. Bib. Ber- 
nent** , t. III , p. 356 ; ap. Bekker, Fera- 
brae , p. 170 ; Poem* del Cid , v. 3460 ; 
Ferabraiyi. 5002; etc. 

(2) On lit dans Saxo Grammaticus, 1. 
IX , que RagnarLodbrok (probablement 
dans le 9 e siècle) , Ut omnis controversia- 
rum lis, semotis actionum instrnmentis, 
nec accusanti* impetftione ,.nec ret de- 
fensione admissa , duodecîm patrnm ap- 

Srobatorura mandaretur, instituit. Ces 
onze pères se nommaient en islandais 
Jafnendur, arbitrés; Barbar* - liad , 
st. XL, v. 3; Nialttaga,, c, 66. Un* 
origine orientale ne serait pas non. 
plus impossible; dans l'ancienne langue 
de la Perte, jptr ou pet sigok 



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— 479 — 

idées de leur première patrie , et l'influence qu'elles avaient 
conservée sur lèurt esprits (1). 

Sans doute les poëtes accrurent la renommée de Charte- 
magne; mais elle avait une base dans des événements réels 
dont le souvenir était resté dans toute l'Europe , et leur dé- 
veloppement pouvait se produire de lui-même, sans aucune 
influence étrangère ; il ne prouve pas suffisamment que les 
différents peuples se soient communiqués leurs tradi- 
tions. Il n'en est pas ainsi pour le guerrier qui domine 
tout le cycle et le remplit de ses exploits : Roland n'a-aucune 
existence , ou du moins aucune vérité historique. Einhard 
parle d'un commandant de la Marche de Bretagne , qui pé- 
rit dans la déroute de Ronceyaux ; mais rien n'indique que 
son courage le distinguât des autres chefs : le secrétaire de 
Gharlemagne en cite trois, et Roland est le dernier (2). Le 
poète saxon sè borne à dire que plusieurs officiers du palais 
de Gharlemagne furent tués (3) ; il n'en nomme pas un seul, et 
l'on ne peut douter qu'il n'eût fait une mention spéciale de 
ceux qui l'auraient méritée par leur célébrité. Les autres 
écrivains contemporains gardent un silence aussi absolu sur 
le héros des romanciers. Qu'il soit le Roland d'Einbard , ainsi 
que l'a cru un poëte latin du 13 e siècle (4), ou qu'il en soit 

fiait vieux , et les affaires y étaient sou- vous de mon champ; L'Héritier, Tradi- 

roises au même nombre de juges; Char- tions populaires, t. I , introd. , p. xl'h. 

dîn , Voyage en Pêne, t. III , p. 13. (2) la quo praelio Eggihardus, regiaef 

(1) Les traditions populaires sont beau- mensae praepositus; Anselmus , cornet 

coup plus va ces qu'on ne le suppose; palatii, etHruodlandus, Britlanici limitis 

le fragment du poërae de Hildebrand est praefectus, cuto aliis compluribus inler- 

du 8* siècle, et Caspar. von der Roen fioiuntur; VUa Caroli Uagni , c. IX; Jet 

le chantait pendant le 15 e ; en 1551, un dans ses Annales il se borne à dire : 

ménestrel populaire , qu'on avait fait Plerique aulicorum interfecti sunt ; ap. 

venir à une noce, Chanta encore Bac- Pertz, Monumentaux. I,p. 159. 

chus (ap. Kotzebue , Geschichte von (3) Palatlid quidam cecldere ministri. 

Preutsen t. U; p. 194 ), et e souvenir Ap . Perte t , ^ 

des SarraMns , ou du moins les exnres- (4) ffic ocdd|l nmbf 

sions créées par l'effroi qu'ils inspiraient, v ' WUBB ^ cnumto 

vivent encore dans les chants populaires MissUium confossus , et Bngebardus in aula 

de la Franche-Comté : PreposituSj dommusque Britanni littoris, 

Nielles m * er 

Nielles'' Innumeros numerandus obit RoUandus, 
Sarraxeunes - equestri 

fi nroTaln im »ii iiw^ii. > Ordine flos pot|or, ut honor speoialior armia» , 

wiw qemeu^imeune, V^mJcatoUnut, apTcftotucm de 

Brumes, bruines dèvutttrités, ébignet- Roland - 



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différent , comme semble le dire la Chronique de Turpin(l), 
il n'importe à l'origine de la tradition ; aucun fait historique 
ne peut expliquer sa renommée : c'est une création des poé- 
tes(2). Il fallut donc que de nombreux jongleurs l'aient répan- 
due pour qu'elle soit devenue européenne (3), et tellement 



Le Us. B. R. 103075, fol. 34, est encore 
pins positif; il l'appelle tyllans deLou- 
bara , cerops de Brelagme et neveu de 
Charlemagne. # 

(1) Alius tamen Rolandus fuit de qno 
nobis nunc silendum , c. 12 ; il vient de 
parler de Roland , neveu de Charlema- 
gne. 

(2) La ressemblance de son nom avec 
le conquérant de la Normandie, qu'on 
trouve même appelé plusieurs fois Ro- 
land (Wikes, Chton. ap. Gale , t. II , p. 
22; Leland, Collectanea, t. II, p. 415; 
Michel , Chanson de Roland , p. 312), ae 
peUtTavoir produite , pufequ il n'y a au- 
cun rapport entre leur histoire, et qu'un 
ancien roman ( Draeo Normatonicus ) 
les a mis en présence au Pont-de-FAr- 
che ; Notice/ des Manuscrits, t. VIII , p. 
501. Il n'est cependant pas impossible 
que Roland ait hérité delà fenomméede 
Rotlon , quand son souvenir a été moins 
présent ( il est au moins fort remarqua- 
ble que , sauf le livre que nous venous 
de citer, et que sa langue empêchait d'ê- 
tre populaire, Rollon n'ait servi de sujet 
à aucun roman ; on cite un jpoëtne en 
vieil anglais, The Story of Rollo, ap. 
Warton, t. I, p. 66, note M; mais 
son titre nous le fait croire une traduc- 
tion do Romans de Rou); son nom était 
familier aux Normands , puisque , d a- 
près Dudo , 1. II , p. 77, lors de l'inva- 
sion de Rollon , le porte-enseigne de Ro- 
gnald s'appelait Rotlandus; peut-être 
même est-ce réellement , comme on l'a 
dit , le chef normand dont ori chantait 
les exploits à la bataille de Hastings. Si 
la leçon de Pu Gange était appuyée sur 
de bons manuscrits, elle donnerait 
beaucoup d'apparence * à cette conjec- 
ture : 

Taillefer qui moult bien chantoit , 
Sus un cheval qui tostalloit, . 
Devant eus s'en alloit chantant, 
De l'Allemagne et de RoUaût.- 

(3) . Les passages de nos vieux auteurs 
postérieurs à la Chronique de Turpin ne 
nous apprennent rien de positif sur l'âge 



ni sur le renom populaire de la tradition 
de Roland, et M . Michel a'recueilli les pins 
importants {Chanson de Roland, p. 
206-209) ; quelques uns, qui ont échap- 
pé à son érudition , nous semblent avoir 
plus de valeur. Dans son Histoire de 
l'Art par les Monuments f t. II, p. 53, 
et t. III , p. 20,, Seroux d'Agincourt 

Sarle d'une statue de «pierre, qui est 
ans une église de Véroue , et repré- 
sente certainement Roland, puisqu'on 
lit sur son épée Durindarda , et Jl pré- 
tend qu'elle a été faite dans le 9 e siècle. 
M. Fauriel a cité dans ses Recherches sur 
V origine de V épopée chevaleresque du 
moyen dge> p. 137, une donation de 918, 
où il est parlé du rocher de Roland. Le 
passage d'Orderic Vital (1. VII , ap* Du 
Chesne , p. 646 ) peut tirer plus de va- 
leur de ce que c'est à Robert Guiscard 
qu'il fait dire : Francigenae Rolando 
comparandus. Le vers 1032 du Faro- 
bras* 

Durandart la tranchant don nom a tant 



est aussi remarquable , quoique ce ro- 
man nous semble appartenir aux der- 
niers temps de la littérature proven- 
çale. Toutè postérieure qu'elle soit aux 
trente premières années du 12* siècle, 
la Chanson de Roland nous donne quel- 
ques, renseignements sur l'antiquité de 
la tradition ; elte s'appuie positivement 
sur une geste , stt 155, v: ^3, et il sem- 
ble même probable quSl y en avait déjà 
eu plusieurs rédactions successives, car 
on trouve , st. 272 , v. 9 : • 

Il est escrit en Tandene geste. 

M. Michel a réuni dans l'appendice une 
foule de témoignages qui prouvent la 
grande popularité de cette tradition; 
nous les compléterons par quelques in- 
dications. Une chronique de Milan, com- 
posée pendant le 13* siècle, sur des 
chroniques- antérieures , montre que Ro- 
land était déjà dévenu populaire en lta~ 
lie ( les deux passages au {Hante , In fier* 
noj c. XX&J, st. G, et c XXXtt, st. 



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— 481 — 

populaire , que , malgré, la défaite de Roland à Roncevaux , 
nul autre souvenir n'excitait mieux l'ardeur des soldats (1). 

Quand le sujet d'un chant , ou les idées qui s'y rattachaient, 
le faisaient agréer par le peuple, les jongleurs s'empressaient 
de le recueillir, et leur réunion dans les tournois et dans les 
fêtes leur offrait de fréquentes occasions de reconnaître le 
goût public et d'apprendre les traditions. Jetés dès leur en- 
fance dans tous les hasards d'une vie aventureuse (2), aucune 



41 , le cônfirment encore ) : Super qno 
histriones cantabant sicut modo-canta- 
*tur de Rolando et Oliverio ; ap. Mura- 
tori, ÂrUiquitates Italicae, t. II, dits, 
xxix. Outre les poèmes de Chunrat 
•et detStrickœre , rf y avait. en Allema- 
gne un chant populaire sur Roland , qui 
portait son nom , et que nous n'avons 
plus; J. Grirnm, Deutsche Meislerge- 
sang, p. 136. La tradition de la ba- 
taille de Ronce vaux était aussi connue 
en Suisse ; ap. Et ter Un , Kronica von 
der ioblichen Eydtgnoschaft , p. 11 ; a- 
vant la dernière moitié du 15 e siècle, 
elle avait fourni le sujet d'un poëme 
néerlandais ; ap. van Heelu , Rymkro- 
nik , v. 3924 ( c'est probablement celui 
dont M. Mone -a donné l'analyse , Ueber- 
ticht der n iderlUndischen lhlkslilleratur 
itlleren Zeit , p. 56-*58 ) ; et le peuple de 
l'île Féroé la chantait pendant le moyen 
âge ; ap. Svabo , Fseraiske Qvéair , t. 
111 , les cinq premières pièces. Les chants 
populaires ^landais célébraient aussi la 
mort de Roland , et OlausWormius nous 
en a conservé quatre strophes dans le Mo- 
numenla Danica, p. 80; elles doiyent 
même , comme il le dit , être assez an- 
ciennes , car (lies sont écrites en fornyr- 
dalag (seulèraent la strophe n'est que de 
quatre vers; mais peut-être est-ce le 
Fait d'un copiste, et non du poëte), el la 
simplicité du ton confirme les conséquen- 
ces que Ton tire de l'antiquité de la for- 
me. Le nom de Roland est aussj populai- 
re en Turquie (voyez Bel on, Observations 
de plusieurs singularités trouvées en 
Grèce, etc., toi. 204, recto, éd. de 1555), 
et une foule de localités ont conservé son 
souvenir : il y a une grotte près de l'Etna, 
qui porte son "nom ; le Rodlandsecke , 
près de Bonn, etc. On trouve encore 
maintenant en Allemagne beaucoup de 



vieilles statues de pierre que le pueple 
croit représenter Roland ; voyez Temme , 
Die Votkssagen der Âltmark , p. 4. 

(!) Il résulte même des expressions 
de Du Cange, s. v. MinisteUi, qu'on 
appelait Chawssm de Roland tous. les 
chants qui excitaient le courage des 
soldats. Après avoir dit que Willelmus 
Malmesburiensis en parle dans le troi- 
sième livre de son histoire, il ajoute : 
Gujusmodi cantum Cantilenam Rollandi 
appellat. Au reste, il n'est pas impossible 
que l'hymne de Roland ait dû sa renom- 
mée à son rhythme musical; ce ne sont 
certainement pas les paroles gui ont fait la 
popularité du chant qui était si souvent 
redit dans les jours néfastes de notre ré- 
volution. Ce qui semble autoriser cette 
conjecture , c'est que l'air était assez cé- 
lèbre pour avoir été recueilli à part 
(par Mot ho f, Unterricht der deutscheit 
Spracheund Poésie, p. 347, d'après van 
der Hagen el BUsching , Grundrîss , p. 
173). Burney a voulu le restituer dans 
son History of Music , t. II, p. 276; 
mais sa tentative n'a pas plus de valeur 
que celle du comte de Tressan et du 
marquis dePaulmy. L'ouvrage allemand 
que nous citions tout à l'heure indique 
également que le premier vers de la 
Chanson de Roland est cité dans le 
Christliche Gesangbuchlein , Coburg, 
1621 , in-4<>, p. 75 ; mais, tout en étant 
convaincu de l'inexactitude de ce rensei- 
gnement, quant à ce qui concerne t'ap- 
cienne Chanson française de Roland, 
nous avons inutilement cherché à le vé- 
rifier. 

(2) C'était souvent la pauvreté qui les 
forçait à se faire jongleurs : 

Un nouveau dit ici nous treuve 
Guillaume de Villeneuve, 

3i 



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— 482 — . 

éducation n'avait cultivé leur intelligence , et des habitudes 
de désordre et de paresse l'avaient affaiblie ; ils ne s'inquié- 
taient point d'embellir les poëmes par des idées et des faits 
nouveaux , ils les répétaient comme un écho. Souvent ce- 
pendant dejs vers , des passages entiers , s'effaçaient de leur 
mémoire , et il leur fallait combler les lacunes par de nou- 
velles inventions. L'habitude de t éciter^des vers leur don- 
nait def besoins d'élégance et d'harmonie qui se satisfaisaient 
chaque jour par des remanîipents'de style, et les passions 
toujours nouvelles de leur auditoire les forçaient tour à tour 
de retrancher, des passades qui l'auraient blessé, et d'y ajou- 
ter des allusions qui leur conciliaient sa bienveillance. Tout 
en conservant leur unité dans les faits importants, les tradi- 
tions devaient ainsi s» diversifier dans une foule de détails, 
et les plùsjrépandues devaient avoir les plus nombreuses va- 
riantes. A ce titre , il n'en est point qui puisse rivaliser de 
popularité avec les- Aventures de Roland. Une foule de cir- 
constances qui s'y trouvaient jadis ne nous sont plus con- 
nues que par de courtes allusions; les poëmes où elles 
étaient racontées ne nous sont point parvenus (1). Les tra- 
ditions étrangères sont différentes des nôtres , et l'on ne peut 
douter de leur origine française (2). Il nous en reste encore 
en vieux français sept ou huit Versions qui évidemment 

Puisque povretez le justise. Àlso iz an dem buocfae gescrftfo sut 

Crieries de Parti , 1 . In franczischer zungen. 

Voyez aussi les deux Éordeors ribaus, j\ ge vante , v. 46S8 , de n'y avoir rien 

ap. Roquefort, Poésie françoûe, p. 290. ajouté , ni rien retranché, et cependant 

(1) Ainsi, d'après Scherz, G lossarium, son poëme diffère des version» française* 
col. 1516, éd. d'Oberlin, le casque de sur des points importants : la relation de 
Roland s'appelle Venerat , et son nom l'ambassade de Gannelon, le dialogue 
ne se trouve pas dans les poëmes fran- d'Olivier et de Roland avant la ba- 
çais; Albericus Trium Fontium dit, dans, taille, etc. Strickœre, qui travailla aussi 
son Chronicon , P. i,p. H3 : Qualiter probablement sur des sources françaises, 
Rothlandus nondura miles Eadnigndum puisqu'il s'accorde presque constamment 
sarracenum interfecerit... nusquam ha- avec elles , ei qu'il dit avoir traduit son 
betur, nisi in cantilenis, et nous ne livre du ivelsche, connaît beaucoup de 
connaissons rien de sou combat avec cet faits <jui manquent dans les roman» 
Eadmund. français; Roland enfonce sa lance dans 

(2) Chunrat nous apprerid , yers4685, un rocher, il y a une lettre qui tombe 
qu'il a composé son poëme sur ûn livre du ciel , etc. 

français : 



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— 483 — 

n'appartiennent pas à la mèmé rédaction (1), et chacune est 
elle-même le résumé de plusieurs autres. Les passages les 
plus intéressants , ceux que devaient le plus souvent réciter 
les jongleurs, y sont répétés sous plusieurs formes différen- 
tes. Ces répétitions montrent clairement la multiplicité des 
traditions que d'inintelligents collecteurs réunirent au ha- 
sard; elles expliquent comment, malgré l'absence dee livres 
et des manuscrits , les rapports littéraires de l'Europe restè- 
rent si étroits pendant le moyen âge; mais ces conséquences 
doivent toute Jeur force à la ressemblance des textes ; leur 
rapprochement est plus concluant que tous les raisonne- 
ments. Nous citerons d'abord le poëme dont la langue est la 
plus vieille. 



(1) Nous n'indiquerons que les poëmes 
français : la Chanson de Roland , pu- 
bliée par M. Michel ; le Romans de Ron- 
cevaux , ms.B. R. n° 72*27 5 , dont M. Mo- 
nta a publié l'analyse et de longs frag- 
ments; le manuscrit connu sous le nom du 
eorate Garnier, dont une copie est à la 
B. R., n° 25421 : M. Monin en a publié 
aussi une partie; un manuscrit de la 
Bib. de Lyon, n° 984, dont M. Michel a 
publié de longs extraits , p. lui , et un 
manuscrit conservé à Cambridge dans 
la Bib. du Trinity Collège (R. 3. 21), 
dont il a imprimé aussi quelques vers. 
II y a un autre roman manuscrit , en 
vers alexandrins, dont Galland a parlé 
dans les Mémoires de l'Académie des 
Inscriptions, t. II, p. 736; mais nous 
n'en connaissons que sept vers; et au 
moins deux autres qui se trouvent dans 
la Bibliothèque de Venise : le premier, 
appelé par le copiste Romanus Ronce- 
vailis , est différent de ceux que nous 



connaissons , et , à en juger par les einq 
vers que M. Michel a cités , le second 
semble une nouvelle version du n° 254 21 : 
il commence ainsi : 

Charles li rois* la barbe grifaigne 
Set anz toz pleins a este en Espaigne , 
Conquist la terre jusqu'à la mer atteigne» 

Le manuscrit de Paris dit six ans (la 
Chanson de Roland disait sept , et le 
Ms. de Turpin, B. R., n® 6795, qua- 
torze); il ay a pour le reste que des 
différences d'orthographe. Le roman de 
Venise finit par ces deux vers : 

Charles remet dolans et abosmez. 
Chascuns s'en est en son rang intrez. 

Le dernier manque dans les manuscrits 
français et s'y trouve remplacé par d'au- 
tres qui paraissent également s'adres- 
ser à l'auditoire; ap. Monin , Rtanan de 
Roneevaux , p. 62. 



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CHANSON DE ROLAND (1), 



CLXVHI. 

Ço sent RoUans (2) la veue a perdue, 

Met sei sur pîez, quanqu'il poet s'esvertuet ; 



(1) P. 89 y l'impossibilité de recourir 
au manuscrit de la Bib.- bodlèienae nous 
a forcé de réimprimer textuellement 
l'édition de M. Fr. Michel , quoique nous 
ayons des doutes sur la justesse de quel- 
ques unes de ses leçons. Ainsi que tous 
les savants qui ont parlé de la Chanson 
de Roland (nous n'exceptons que M. W. 
Grimm , qui est resté dans le doute ) , 
M. Michel l'attribue à Turold sur ta foi 
du dernier vers ; 

Ci falf la geste que TuroMus declinet. 
Le sens de fait est clair, c'est le fallit 
des Latins , et le dernier vers du Romans 
d'Ogier de Dannemarche : 
Cy fault (TOger la rime qui a tous plaire doit, . 
suffirait pour le déterminer d'une ma- 
nière incontestable; mus declinel signi- 
fie récite : pût-on le prendre daus l'ac- 
ception de chanter (et , comme nous l'a- 
vons vu, les poètes populaires chan- 
taient), ee qui n'est établi ni par son ély- 
mologie, ni par Une autorité quelconque, 
il n'indiquerait pas plus un auteur qu'un 
rhapsode. Cette dernière opinion serait 
même beaucoup plus probable, car dans 
le premier période de la poésie popu- 
laire il n'y a point d'auteurs , les poètes 
ne sont que l'écho intelligent de tout le 
monde. D'ailleurs, ce roman ne remonte 
pas plus haut que les trente premières 
années du 12* siècle , et il s'appuie sur 
un témoignage oculaire : 

Co dist la geste e cil kî el camp fut , 
Li ber Gilie por qui Deus fait vertus 
Et fistla chartre el muster de Loum. 

St. CLIII, v. 13. 

Ce ber Gilie n'est point une invention 
romanesque , mais un personnage histo- 
rique, qui a fondé le monastère de 
Laon , et que les autres romans con- 
naissent : Li ber saint Gilles en fist 
I'estoire , dit le Romans de Iioncevaux* 
11 était présent à la bataille , et le ré- 
dacteur de la Chanson de Roland pré- 
tendait avoir recueilli son témoignage ; 
Ki tant ne set ne l'ad prod entendut. 

Id.,v.l6. 

Il y avait donc un intermédiaire qui l'a- 



vait reçu , etdont la relation avait servi 
de noyau à la tradition populaire. Sans 
vouloir nous écarter de la réserve que 
Von doit mettré dans l'adoption d'opi- 
nions nouvelles qui ne peuvent s'auto- 
riser d'aucun fait positif, nous croirions 
plutôt que cet intermédiaire était un Tu- 
roldus, qui avait rédigé son récit en la- 
tin. La terminaison latine est déjà fort 
remarquable; on la trouve , il est vrai, 
ajoutée à d'autres noms propres dans le 
Romans de Brut et quelques rares mo- 
numents du même temps; mais tous 
ceux que nous avons vu avaient une 
source latine , et , pût-on en citer dont 
l'origine fût différente , celte bizarrerie 
ne rendrait pas. encore vraisemblable 
qu'un poêle français , s'adressant à un 
auditoire, français, qui ne savait pas le 
latin , eût donné à son nom une termi- 
naison latine. Cela ne suffirait même pas : 
pour que la conséquence que l'on lire de 
ce vers fût juste , il faudrait que geste 
signifiât une chanson ou un poëme ; que 
cette expression, si commune dans nos 
anciens auteurs , chansons de geste* fût 
un pléonasme ridicule. Si geste vient du 
geslus des Latius , que nous avons con- 
servé dans la locution faits et gestes i 
s'il signifie histoire , comme l'indiquent 
les vers d Eustache Deschamps : 

«Aussi avons-nous des François 
La conqueste et geste des Rois ; 

ceux D'une Pucèle, ap. Barbazan, Fa- 
bliaux et Contes , t. III , p. 459 : 

Grant noees i ot et granz feste 
Asses i ot parle de geste ; 

celui du Romans d'Agolunt, ap. Bekter, 
Ferabras, p. uv: 

De bonne geste dirai le chant, 
et une foule d'autres ( voyez p. 475, n. 3), 
le dernier vers signifie seulement : Ici 
s'arrête l'histoire que Turoldus racon- 
tait , car declinet e*t probablement un 
passé. Loin d'avoir le sens qu'on roi sup- 
pose , ce vers nous, apprend que Turol- 
dus était antérieur à la Chanson de JRo— 
tand, et qu'elle fut rédigée sur sa geste. 
(2) Einhard écrit Hruodland; Radul- 



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— 485 — 

En sun visage sa culnr ad perdue. 

De devant lni od (1) une perre byse (2); 

. X . colps i fiert (3) par'doel e par rancune. 

Cruist (4) li acers (5), ne freint (6), n'esgruignet (7); 

Et dist li Quens : « Sancte Marie, ajue (8) ! 

E ! Durendal bone, si mare (9) fustes ! 

Quant jo mei prod (10) de vos n'en ai mes cure. 

Tantes batailles (11) en camp en aivçncues, 

E tantes teres larges escumbatues, 

Que Caries tient, ki la barbe ad canue (12) ! 



phus Torlarius , qui vivait dans la pre- 
mière moitié du 12* siècle , Rutlandus, 
«t plusieurs troubadours disaient Rot— 
{ans; probablement son nom était Chro- 
dolant (voyez G ri mm, Deutsche Grarn- 
wnatik , t. Il , p. 462) , et signifiait dé- 
fenseur du pays. 

(1) M. Fr. Michel dit, p. 163, qu'on 
peut aussi lire ad; cette dernière leçon, 
nous semble bien préférable. 

<(2) M. Michel l'explique dans son glos- 
saire par bise, grise, brute (?). H y a 
dans le Romans de Roncevaux : Une 
bousne a veue, du bas latin bosina. 
On serait tenté de soupçonner une faute : 
l'assonance de cette strophe est ue, et \'y 
était bien rare dans la vieille langue 
française , excepté au commencement 
des mots; mais on retrouve bise, st. 
CLXX , y. 1 , et dans une foule de ro- 
mans : 

Au palais retornerent qui fu de marbre bis. 
Expédition de Charlemagne en Perse, ap. 
Michel , Chccrlemagne-, p. cix, 

Od les portaus de marbre bis. 

Benoit, v. 1353. 

Sur le perron de marbre bis. 
. Tristan , 1. 1 , v. 195 , etc. 

Bise signifiait noir dans le vieil alle- 
mand; ap. Benecke, Beitr&ge^ t. I, 
p. 144. Nous ne connaissons que l'islan- 
dais blSssu (rudis, iuers) qui se rap- 
proche de sa signification probable. 

(5) Frappe , de ferire ; nous avons 
conservé ce verbe dans la locution sans 
coup férir. 

(4) Résonna. Voyez le Lexique Roman 
de M. Haynouard , s. v tf crucîr ; il vient 
sans doute de l'islandais kria ou du 
vieil allemand kraehen, kreyen. 

(5) Acier. 

ifi) Brise , de frangere. 



(7) Ne s'ébrèclis, de l'islandais skr ai- 
ma , deforroare. 

(8) Me soit en aide , tfadjuvare. Dans 
le poëme de Charlemagne , on. trouve 
ajude , et en espagnol ayude. 

(9) Malheureusement, à tort, proba- 
blement de maie : 

Mar fus nez , mar ti adoubas 
Et le pueple mar destourbas 
Qui en toi est asseurez. 

Romans de Charité, st. CL 

Voyei cependant meria , p. 265. 

(10) Quand moi qui suis preux ;. cure, 
souci , de cura. 

(11) C'est la forme latine, tanta prae- 
lia; batailles en camp , batailles ran- 
gées. 

(12) Cbenrte, blanche ; voyez Hay- 
nouard, Lexique, s. v° canut ; soit parce 
qu'on voulait rendre Charlemagne plus 
respectable, soit , comme nous l'avons 
dit , parce que sa tradition était vieille , 
on lui donnait une barbe blanche. 
Chunrat dit : Ruoîandes Liet, p. 184, y. 
14: 

Er sprach Karl Karl (sic) mit sinem grawen 

parte» 

et on lit dans le Ferabras, v. 2464 : 
Karles ab la barba floria. 

Le Romans de Roncevaux prouve qu'on 
attachait un /sens mystique à cette ex- 
pression; Artus disparut, comme on 
sait , dans nn âge peu avancé (à trente- 
deux ans suivant le Romans des mer- 
veilleux failz du vaillant et preux che- 
valier Ârtus de Bretagne, fol. 175^ 
recto, goth. sans date) , et cependant il 
dit , ap. Monin , p. 52 , v. 7 : 
Ll niez Artus qui est vieub efchenus. 



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Ne vos ait hume ki par allre (1) f olet. 
M oit bon vassal vos ad long tcns tenue ; 
Jamais n'ert tel en France la solue (2) .» 



clxix. 

Rollans ferit d perron de sardonie (3) , 

Cruist H acer, ne briset, ne n'esgronie. 

Qoant H ço vit que n'en pont mie f ceindre, 

A sei-meisme la cumencet a pleindre : 

« E ! Durendal , corn es bele, e clerc , e blanche ! 

Contre soleill si luises e reflambes ! 

Caries esteit es vais de Moriane (4) 

Quant Deus del cel li mandat par son angle (5) 

Qu'il te dunast a un conte cataigne (6). 

Dune la me ceinst li gentilr reis, li magnes; 

Jo l'en conquis Namon (7) e Bretaigne, 



(1) Qui foie devant un antre; d'aller. 

(2) La parfaite, d'absolu tu s; on trouve 
aussi France la solue dans Gerar de fia- 
nt, v. 3712. 

(3) M. Michel, Chanson de Roland, 
Glossaire , p. 214, explique sardonie 
par sardoine ; nous avons quelques dou- 
tes sur la justesse de cette explication. 
U y a dans le vers correspondant du Ro- 
mans de Roncevaux : ' ^ 

tirant cop en fiert ou perron de sartaigne; 

et on lit dans le Romans du Chevalier 
au Cisne : 

Il fu molt bien armes d'auberc et d'entresagne, 
Etd'escu, et de lance, et d'elme de Sartaigne, 

LePseudo-Turpin dit cependant lapidem 
marmoreum , ap. Reuber ; petrum mar- 
moreum, ap. Ciarapi ; perron de marbre, 
dans les Chroniques de Saint-Denis. 

(4) Cette Moriane était probablement 
en Espagne , puisqu'on lit dans la Chan- 
son de Roland , st. CXXI , v. 1 : 

Un almacurs i ad de Moriane , 

N'ad plus felun en la tere d'Espaigne. 

Cependant il y avait près de Corn- 
piègne un lieu appelé Morianîs Vallis, 
ap. dom Bouquet, t. VIII, p. 626, et 
dans le Garin , v. 669, la Aioriane est la 
Savoie ; elle est aussi citée dans le Ctte- 
valier au Cisne 9 Ms. du Roi, suppl. fran., 



n<» 540», foi. 33 f v o, C ol. I , v. 54 ; mais 
sa signification n'est pas claire. 

(5) Ange, d' Angélus. Dans le poème de 
Stricksre , fol. 6 , celui de Chunrat , p. 
258 , et une autre tradition manuscrite, 
ap. von Âretin, Aelleste Sage uber die 
Geburt Karls des Ùrossen , p. 85 , c'est 
également un Ânge qui apporte Duran- 
dal à Charlemagne; mais dans 17 Reali 
di Frama , 1. VI , c. 31 , il l'a conquise 
sur le roi africain Polinore ; yoyez W. 
Grimm, Ruolandes Liet> p. 339, etBek- 
ker, Ferabras, note, v. 1027. Bojardo, 
Orlando Innamoralo , 1. III , c. % ; la 
Chanson des Saisnes , V Histoire de Ge- 
rileon d'Angleterre , le Romans de Go— 
defroi de Bouillon, et celui de Garin de 
Monglave , lui donnent des origines dif- 
férentes; le Romans d'Âgolant a cher- 
ché à concilier plusieurs de ces Tersions : 

Car il emporte Durandart la tranchant, 

Eue ge conquis soz Florivile en champ, 
e fiz Marsille , Balafre et Baligant 
La me tolirent soz Toloze la grant , 
Puis la donerent au fort roi Agolant, 
Qu'en (sic) adouba ce glouton.<Hiamont) 

soduiant. 

(6) Capitaipe ; voyez Raynouard, Lexi- 
que Roman , t. Il , p. 284. 

(7) M. Fr. Michel n'a du indiquer qael 
était ce pays, et je ne suis pas plus heu- 
reux que lui ; on ne retrouve ce Namon 



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— 487 — 

Si l'en conquis e Peiteu e le Maine, 
Jo l'en cunquis Normendie la franche , 
Si l'en cunquis Provence eEquitaigne (ï), 
£ Lumbardie, e trestute Rormaine (2) ; 
Jo l'en cunquis Baiver (3) e tute Flandres, 
£ Burguigne, e trestute Puillanie (4), 
Costentinnoble, dunt il out la fiance (5) , 
£ en Saisenie (6) fait-il ço qu'il demandet ; 
Jo l'en cunquis e Escoce , Guaies , Monde (7) 
E Engleterre que il teneit sa cambre (8) ; 
Cunquis l'en ai pais et teres tantes, 
Que Caries tient , ki ad la barbe blanche. 
Pur ceste cspee ai dnlor e pesance (9) , 
Mielz voeill mûrir qu'entre païens remaigne (10)* 
Deus pere, n'en leiseit (11) hunir France ! » 

CLXX. 

Rollans ferit en une perre bise , 
Plus en abat que jo ne vos sai dire. 
L'espee cruist, ne fruisset (12), ne ne brise , 
Cuntre ciel amunt (13) est resortie. 
Quant veit li quens que ne la freindrat mie, 
Mult dulcement la pleinst a sei-meisme : 
ce E ! Durendal, cum es bele e seintisme (14) ! 
En l'oriet punt (15) assez i ad reliques : 



ni dans le Romant de Roncevaux, ni dans 
le Ruolandes Liet. 

(1) Aquitaine. 

(2) Roraauie, la campagne de Rome. 

(3) Bavière. 

(4) Pouille. 

(5) La foi , l'hommage. 

(6) Saxe. 

Çl) L'étyinoîogie et l'assonance proa- 
ven légalement qu'il faut dire Islande. M. 
Michel l'interprète par Zélande ; la pla- 
ce qu'elle occupe entre l'Ecosse , le pays 
de Galles et l'Angleterre, me ferait plu- 
tôt croire qu'il s'agit de l'Irlande; c'est 
elle qui est dan, le Ruolandes Liet, p. 
248, v. 16. 

(8) Qui relevait de son pouvoir ;Ghun 
rat se sert de la même expression : 
EngeUant ze ainer kamere. 



Elle était fort commune dans les vieux 
romans : 

La cit est chambre l'empereonr Pépin. 
Garin liLoherenc, v. 3182. 

Voyez Du Gange, Glossarium, s. v° 
Camerae. 

(9) Affliction ; on dit encore en patois 
normand : J'en ai un poids sur l'estomac. 
( 10) Reste, de remanere. 

(11) Laisse. 

(12) Ne Craque pas, deTisIandais frata, 
ou ne frissonne pas, ne plie pas , de Vis- 
landais frysa ou du vieil allemand 
friesen. . 

(13) A rebondi en haut, vers le ciel. 

(14) Très sainte , contraction de sain- 
teissime, de Vissimus des Latins. 

(15) Dans la poignée d'or. 



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lia dent seint Pere et del sane seint Basîïïe, 
E des chevets (1) mun seignor seint Denise r 
Del vestement i ad seinte Marie ; 
Il n'en est dreiz que paiens te bail lisent (2) : 
De chrestiens deverez estre servie. 
Ne yos ait hume ki faeet (3) cuardie ! 
Mult larges terçs de vus avérai eunquises, 
Que Caftes tent (4), ki la barbe ad flurie (5) - 7 
E li empereres en est ber (6) e riches (7). n 

CLXXI. 

Ço sent Rollans que la mort le tresprent (8) , 

Devers la teste , sur le quer (9) li descent ; 

Desuz un pin i est alet curant. 

Sur l'erbe verte s'i est culchet adenz (10), 

Desuz lui met s'espee e l'ohfan en sumet (1 1), 

Turnat la teste vers la paiene gent 

(Pur ço Pat fait que il voelt veirement 

Que Caries diet e trestute sa gent, 

Lf gentilz qùens, qu'il fut mort cunquerant) , 



(1) Cheveux. 

(2) Tiennent en leur puissance, ex- 
pression fort commune dans la basse 
latinité et les deux idiomes français, qui 
peut venir de l'islandais bella , impin- 
gere. 

(5) Fasse des lâchetés, orthographe 
àefacere; voyez coardia f Lexique Ro- 
man , t. II , p. 420. 

(4) Tient de tenet. 

(5) Blanchie de vieillesse. 

La barbe aveit blanche e florie. 

Benoît, Chronique rimée, v. 14986. 

Ses pères ot nom Matusales 
Kt.IX. cens ans et X veski, 
Ne onques n'ot le poil flori. 
Romans des sept Sages , éd. de Relier, v. 50. 

A trente ans ou quarante prent sa teste a 

Et d ilec en avant ne fet que langorir. 

Jehan de Meung, Testament, v. 165. 

Les Provençaux prenaient cette expres- 
sion dans le même sens figuré : Ferabras. 
v. 353 et 2464. 

' (6) Fort , du vieil allemand bar, liber, 
d'où l'on a fait beorn, vir forlis, et peut- 



être baron; voyez ci-dessus p. 277, el 
Raynouard , Journal des Savants, 1820, 

p. 368, et 18-28 , p. 737. 

Mult fud religius e ber 
Pur la parole Deu mustrer. 
Purgatoire de saintPatrice, v. 101. 

(7) Puissant , de l'islandais ri* , po- 
tens. 

(8) Saisit ; fredonnait plus de force 
aux mots simples (reschanger, tresfond, 
iressuer;i\ n'a conservé cette valeurque 
devant les adjectifs. 

(9) Cœur; on trouve aussi queres dans 
le Charlemagnes , v. 238. 

(10) S'y est couché sur le ventre : 

Chaent asdenz , chaent envers. 

Roman de Rou, v. 0905. 

(H) Et son cor par dessus; on donnait 
ce nom à tous les cors, parce qu'ils é— 
taient d'ivoire , Charlemagnes, v. 471 , et 
Du Gange , Glossarium , s. v. Elephas ; 
mais ici c'est un nom propre , comme 
dans Strickœre, p. 87 b , et dans Chunrat , 
p. 233, v. 4; Turpin l'appelle, c. xxhi 
et xxiv, tuba eburnea. 



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— 489 — 



Cleimet sa cuîpc (1) e mennt e surent , 

Pur ses pecchez Deu recleimet, en puroffrid (2)lo guant. Aoi (3). 

CLXXII. 

Ço sent Rollans de sun tens n'i ad plus (4); 
Devers Espaigne est en un pui agut (5) , 
A l'une main si ad sun piz bastud (6) : 



(1) Confesse sa faute, clamât cul pam. 
Cette expression vient sans doute ûumea 
culpa que disent les pénitents catholi- 
ques, en se frappant la poitrine. L'ori- 
gine d'une autre est encore plus éviden- 
te: Lors bat sa coulpe et se recommande 
a nostre Seigneur Jhe Crist , et le cœur 
lui crevé et rame s'en va ; Tristan , p. 
II , fol. CXXII1. 

A ureisuns se getent, si unt lur culpesbatud. 

Charlemagnes , v. 668. 

Elle existait aussi en provençal : 

Cascus s'aginolhet, sa colpa enclinada. 

Ferabras, v. 497». 

(2) Tendit son gant en témoignage de 
la vérité de ses paroles ; c'était l'usage 
dans le moyen Age ; on donnait un dé- 
menti en le relevant. 

(3) Cet aoi ne nous semble qu'un cri 
de fantaisie ; il ne se rattache ni à Vio 
evohé des Grecs , ni h Vaway des An- 
glais, mais à la nature de l'homme, qui 
exprime ses sentiments par des cris com- 
me par dés mots. Quelquefois ils sont fort 
bizarres; dans un chant suédois sur la 
victoire de Brunb&ck , en 1521 , il y a a- 
près chaque vers falivilom , ou falivili- 
vilivom ; on trouve dans le vâudevire 
XLV d'Olivier Basselin : 

Mon cher souci , 6 bouteille , ma mie, 

Secourez-moi I 
Vienne mouiller votre douce liqueur 
Mon gozier sec et guérir ma pépie; 

Enneovoy. 
Long-temps y a qu'à haute voix je crie : 

Secourez-moi 1 
D'un peu de vin réconfortez mon cœur, 
Ou autrementie vais perdre la vie 

Enneovoy. 

Le cuens Guis du Romaneéro françois 
a pour refrain : 

A-e , cuens Guis , amis 
La vostre amour me toult soulas et ris. 

Nous n'avons pas rencontré ailleurs aoi , 



mais plusieurs autres cris s'en rappro- 
chent beaucoup. 

Avoi ! dist saint Pieres , avoi ! 
Saint Pieret etleJougleors, v. 312. 
Avoi ! sire . che dist Gerars. 

Roman de la Violette* p. 18 , v. 280. 
Avoi! foie chose, fet-ele. 
Dolopathos , Estai sur les Fables tndtennet, 

app. p. 182. 
On en trouve plusieurs autres exemples ; 
Romans des Sept Sages, v. 54, éd. de Le 
Roux de Lincy ; Roquefort , Glossaire , 
1. 1 , p. 115 , etc. Dans un poëme du 15» 
siècle, écrit envers allemands et latins, 
on lit : 

Avoy ! avoy ! alez avant ! 
Ap. Docen , Miscellaneen, t II , p. 207 j 

et d'autres vieux poëtes allemands l'ont 
également employé ; Grimm , Deutsche 
Grammatik , t. III, p. 502. On le ren- 
contre aussi dans plusieurs vieilles piè- 
ces dramatiques flamandes ; Rubben ,-v. 
1 ; Winler ende Somer, v. 582 ; ainsi 
que javoy, Die Buskenblaser, v, 81 , 
anoy, Troj Oorlach, v. 2706, éd. de 
Blommaert. Au reste, cet aoi, à la dif- 
férence de tous les exemples que nous 
venons de citer, appartient au chan- 
teur, et non au poëte ; il est en dehors 
de la mesure et de la rime , et nous sem- 
ble prouver irrécusablement que la 
Chanson de Roland était chantée. 

(4) Roland sent cela que ses jours 
sont passés ; cette forme s'estconservée 
en allemand. 

(5) Sur une haute montagne ; put , du 
celtique pod; basse latinité, podium ; ou 
du vieil allemand builh, b. \.pu\alis; en 
provençal , poig. Nous avons encore le 
Puy-de-Dôme, le Puy-en-Velay, le Puy- 
Laurens. Un pui descendent et un val; 
Romans de Floire et Blanche flot. Agut 
d'acutus. 

(6) S'est frappé la poitrine avec une de 
ses mains ; voyez la note 1, Pis, qu'on 



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— 490 — 

« Deus! meie cuîpe vers les tues vertuz (l) 
De mes pecchez , des granz e des menuz, 
Que jo ai fait des l'ure que nez fui 
Tresqu'a cest jur que ci suiconsout (2). » 
Sun destre guant en ad vers Deu tendut ; 
Angles del ciel i descendent a lui. Àoi. 

CLXXIII. 

Li qnens Rollans se jut (3) desuz un pin , 
Envers Espaigne en ad turnet sun vis ; 
De plusurs choses a remembrer li prist : 
De tantes teres cum li bers cunqutst, 
De dulce France, des humes de son lign (4) , 
De Çarlemagne, sun sçignor, ki Fnurrit. 
Ne poet muer (5) n'en plurt e ne suspirt ; 
Mais lui-meisme ne volt mettre en ubli , 
Gleimet sa culpe, si priet Deu mercit : 
« Veire patène (6), ki unkes ne mentis > 
Seint Lazaron de mort resqrrexis 
E Daniel des lions guaresis, 
Guaris de mu l'anme (7) de tuz perilz 
Pur les pecchez que en ma vie fis. » 
Sun destre grant (8) a Deu en pureffrit , 



écrivait aussi piset et pict , vient de 
pectus. 

(1) Je m'accuse envers , de culpare; 
nous avons encore inculper. Les tues ver- 
tus ; les Italiens mettent aussi l'article 
devant les pronoms possessifs. 

(2) Jusqu'à ce jour que j'ai atteint ici ; 
de consequi , dont le Q était syncopé. On 
disait aussi eonsuir, contient r, contui- 
vir. Il en consuivit l'ung de sa lance qui 
moult estoii roide et forte , en tel party 
que tant oultre le corps lui passa ; Ho-* 
mont de Gerar deNevers, ap. Roque- 
fort , Glossaire , 1. 1 , p. 289. 

(3) Se coucha ; dans le Charlemagnes, 
v. 193, juit de jacuit. 

(4) Lignage. 

(5) Ne peut changer (de mutar*) qu'il 
n'en pleure ; ne peut s'empêcher de pleu- 
rer. 

(6) L'âme [d' anima) de moi. 

(7) Vrai père; dans la st. CCXXIV, 
v. 5 , veire paterne. 



(8) II devrait y avoir, Sun destre 
guant ; autrement le copiste eût écrit sa 
destre grant , et le vers suivant n'aurait 
pas de sens. D'ailleurs c'est la troisième 
version des mêmes idées , et on lit dans 
les deux autres : 

En puroffrid le guant. 

St.CLlXI,v.lf. 
Sun destre guant en ad vers Deu tendut. 

St. CLXXII,v. 8. 
L'auteur du Romans de Roncevaux, qui, 
comme on va le voir, a rédigé , ou seu- 
lement recueilli les chants populaires 
dit : ' 

Ses destre* gans en fu vers Deu offris. 
Le soin scrupuleux que M. Michel ap* 
porte dans la lecture et la correction de 
ses textes ne permet pas de croire que 
l'erreur vienne de lui , et d'ailleurs le 
copiste du manuscrit était fort inexact; 
les mêmes mots sont perpétuellement è- 



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— 491 — 

Seint Gabriel de sa main Fad pris. 
Desur son braz teneit le chef enclin (1) ; 
Juntes ses mains (2), est alet a sa fin. 
Deus tramist (3) sun angle chérubin 
E seint Michel del péril (4) , 
Ensemble od els (5) seint Gabriel i vint : 
L'anme del Cunte portent en pareis (6). 



crits d'une manière différente; quelque- 
fois des lettres sont oubliées, comme 
dans le paterne de l'avant-dernière 
nqte, et des noms géographiques évi- 
demment mal écrits. Ainsi , au lieu de 
ÏPM de FUer, st. XLIII, v. 3, et st. 
LV, v. 3, il faudrait Porz de Cizer. Aux 
autorités citées par M. Michel , p. 186 , 
nous ajouterons le Portus Cisereus de 
furpiu, c. xxu, xxm; le Portzifer de 
Strickpre , p. 40 , et le Porta Cœsaris de 
Chunrat, p. 109. Nous devons cependant 
dire que, quoique nous n'eussions d'antre 
moyen de contrôler le travail de M. Mi- 
chel que par le fac-similé du manuscrit 
qu'il a publié, nous avons cru y découvrir 
quelques erreurs. Il y a dans l'imprimé : 

Ja si n'en ai filz ne fille , ne heir. 

St. CXClII,v.4. 

et dans le fac-similé : 

Ja si n'en ai filt ne fille , ne heir. 

Probablement filx vaut mieux , philolo- 
giquement parlant, mais on doit respec- 
ter la lettre du manuscrit , et peut-être 
filt est-il une abréviation de fillet , que 
l'on trouve dans Roquefort , Supplément 
au Glossaire , p. 164. Notre seconde ob- 
servation sera plus générale ; elle porte 
sur un système que M. Michel a mal- 
heureusement appliqué à toutes ses pu- 
blications. Il ne tient aucun compte des 
abréviations , et imprime les mots dans 
leur entier, quoique nos vieux poètes 
eussent sans doute , comme ceux de nos 
iours, le droit de supprimer certaines 
lettres; il en résulte que, n'ayant pas 
sous les yeux les vers tels qu'ils ont été 
faits, on ne peutdéterminer les règles de 
la versification, ni les principes du 
rbjthme. Le fac-similé porte, st. CXCI, 
v. 17 : 

Trestute Espaigne aurat Cari en bafllie. 

le vers est juste , mais parce qu'il y a 
deux signes d'abréviation sur l'UdWal 



et le L de Cari , qui pouvaient être aussi 
bien du fait du poëte que de celui du 
scribe, M. Michel a imprimé : 
Trestute Espaigne ayerat Carlles en bafflle, 
et le vers a eu deux syim>«8 ( 4ft trop* 

l\) Penché, tfinclinis. 

{i) C'est l'ablatif absolu des Latins. 

13) Envoya, de transmisit. 

(4) C'était à saint Michel que l'on a- 
vait recours dans les plus grapds dan- 
gers ; peut-être aussi cè nom vient-il de 
ce que le fameux monastère qui Ini était 
consacré près d'Avrancbes s'appelait in 
periculo maris. 

(5) Avec eux. 

(6) Paradis ; cette syncope du D était 
fort commune : maleir pour maldir, 
maudire; aorer pour adorer, etc. On re- 
gardait dans le moyen Age que les com- 
bats contre les païens étaient des croi- 
sades chrétiennes ; l'institution des Che- 
valiers Teutoniques suffirait pour le 
prouver. Le Prexieansa de Folquet de 
Marseille commence ainsi : 

Huei mais no i conosc razo 
Ab que nos poscam cobrir, 
Si jaDieus volem servir, 
Pus tan enquer nostre pro 
Que son dan en vole suirir ; 

8ue'l sépulcre perdem primeiramen, 
t ar sufre qulîspanha s vai perden. 

Aussi Turpin dit-il , c. VIII , de Milon , 
tué dans l'expédition d'Espagne : Ibi 

Salmam martyrii adeptus est ; et on lit 
ans le Martyrologium Gallicanum, p. 
319 : Eodem die (3° maii) Rolandus, Co- 
rnes Cenomanensls , aliiqne primae no— 

bilitatis Galliae équités pro Christo 

ad versus impios puenantes glerioso a- 
gone occubuerunt. Les troubadours le 
mettaient aussi en paradis : 

En paradis el luoc megHior, 
Lai o'I bon rei de Fransa es, 
Prop deRollan sai que l'a mes. 
Guillaume de Berguedan ; Journal des 
Savants, i$sè,fr 



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— 492 — 

II est évident que le Diaskeuaste a recueilli trois chan- 
sons indépendantes les unes des autres; non seulement les 
morceaux qui devaient être les plus populaires sont con- 
stamment répétés de trois manières différentes, sans qu'il 
y ait aucune différence dans les idées ; mais le discours 
de Roland à son épée commence dans ses trois formes par la 
même exclamation; E ! Durandal. Le Romans de Roncevaux 
B. B., n° Î227 6 , est beaucoup moins ancien; et nous le 
croyons plutôt un remaniaient littéraire du poëme publié 
par M. Michel qu'un recueil original de chants populaires. 
On y retrouve les mêmes répétitions que dans la Chanson 
de Roland; elles y reparaissent dans un même nombre de 
variantes, et un vers semble indiquer qu'il a été com- 
posé par un clerc, dont l'esprit religieux ou frondeur ne 
craignait pas de se mettre en opposition avec une des croyan- 
ces les plus poétiques du moyen âge. En parlant de la prise 
de Sarragosse et de toutes les richesses dont les chrétiens 
s'emparèrent, il dit : 

Mahomet trovent et Jupin ordalie. 

Ainsi , les ordalies, les jugements de Dieu , selon le peuple , 
étaient pour lui des inventions diaboliques (1). Quoi qu'il en 
soit, la langue n'est pas assez différente de celle de la Chan- 
son de Roland pour qu'on n'y voie qu'un rajeunissement 
philologique; c'est un véritable travail de poëte qui a sou- 
vent ajouté des circonstances nouvelles à son texte, et l'a 



Un poëme de Graziauo est intitulé : Di 
Orlando Santo Vtia et Morte (Trevigi, 
1597); nous n'avons malheureusement 

Ïiu nous le procurer. Dante le place dans 
e cinquième ciel, Paradiso, c. XVIII, 
st. 43, et Chunrat fait arriver des mi- 
racles sur la tombe des héros qui sont 
morts avec lui à Roncevaux. On sait que 
Renaud est aussi devenu un saint, à qui 
les Bollandistes ont môme accordé un 
article , Aeta Sançtorum , T» 1 Januarii , 



1. 1, p. 585 : De Sancto Reinaldo , Mo- 
nacho et Martyre 

(1) Il montre même des connaissan- 
ces historiques que n'aurait certaine- 
ment pas eues un poêle populaire : 

El Gapitoile de Romme 

Li vieul Gesar qui tant parfu vaillant, 
Celui murtrirent a lors espies tranchans, 
Puis enmorurent assez vilainement ; 
D'euls est extraiz Guenes li souduiant. 



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même imité dans plusieurs passages avec une liberté qui 
ressemble à de l'originalité. 



ROMANS DE RONCEVAUX (1). 

Quant Rollans voit que la mors si l'argue (2) , 
De son visaige a la coulor perdue, 
Il esgarda. Une bousne (3) a veue, 
Durandart hauce, si l'a dedens férue, 
Et H espee l'a par mi lieu fandue. 
Rollans l'en trait (4), a cui la mors argue, 
Quant la voit sainne, tous li sans li remue. 
, En une pierre de griez (5) si Ta férue, 
Si la porfend jusqu'en l'erbe menue, 
Si bien ne la tenist jamais ne fust veue. 
« Dex! dit le Cuens, sainte Marie ajue ! 
He ! Durandart , de bonne conneue (6) , 
Quant je voz laisse, grans dolors m'est creue. 
Tante bataille aurai de voz vaincue 
Et tantes terres en aurai assaillue, 
Que or tient Karlles a la barbe chenue. 
Ja Deu ne place, qui se mist en la nue, 
Que mauvais hom voz ait au flanc pandue ! 
A mon vivant ne me serez tolue (7), 
Qu'an mon vivant voz ai lonc tans eue ! 
Tex n'iert jamais en France l'absolue (8) I » 

Li dus Rollans voit la mort qui l'engraigne (9) , 



(1) Nous ayons revu sur le manuscrit le 
texte publié par M. Monin, Dissertation 
sur le Roman de Roncevaux. 

(2) Le presse, le tourmente , du yieîl 
allemand argen; cette étymoiogie nous 
paraît plus probable que Y ar guère de la 
nasse latinité, éblouir, aveugler (Ophtal- 
mia laborantes lux quidem offendit, eos- 
que argoit ; Médiats Salemitanus , p. 
«1 , éd. de 1622); on trouve deux vers 
plus bas : 

Il esgarda. Une bousne a veue. 



Srjuer est resté avec le même sens dans 
le patois normand. 

(3) Il regarda. Il a vu une borne ; du 
bas latin bosina, 

(4) Tire, de trahit. 

(5) Grès. 

(6) Renommée. 

Ç7) Arrachée , de tollere. 

(8) Telle ne fut jamais en France la 
parfaite, d'abfolutus; voyez p. 486*. 

(9) Approche, de l'islandais granni, 
vicinus. 



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— 494 — 
TintDurandart , pas ne li fa estraingne (l) , 
Grant cop en fiert ou perron de Sartaingne (2), 
Tout le porfent, et depiece , et degraingne (3). 
Quant Durandars ne ploie, ne mehaingne (4), 
Sa dolors tote li espant (5) et engraingne : 
« He! Durandart , com iez de bonne ouvraingne! 
Dex ne consent que mauvais hom la teingne ! » 
Rollans estoitenzel val de Moraingne ; 
L'angres li dist , sans nulle demoraigne (6) , 
Qu'il la donnast au prince de Chastaingne (7) ; 
Il l'a me ceinst (8) , n'est droiz que il s'en plaingne. 
Et dist Rollans a la chiere grifaigne (9) : 
« J'en ai conquis Anjou et Alemaigne ; 
S'en ai conquis et Poitau et Bretaigne , 
Puille et Calabre , et la terre d'Espaingne ; 
S'en ai conquise et Hongrie , et Poulaingne (10) , 
Constantinnoble qui siet en son demaingne (1 1) , 
Et Monberine (12) qui siet en la montaingne, 
Et Bierlande (13) , prins je et ma compaingn.e, 



(1) Etrangère, difficile à manier, &ex- 
traneus. 

(2) Voyez la note 3, p. 486. 

(3) Met en pièces et rapetisse, taille, 
de graigneur, grandior, et de la parti- 
cule de. 

(4) N'est point endommagée , de Pis-* 
landais hagna, prodesse , et de me, mal , 
de maie, ou de l'islandais mii. Il les 
occioit etmechaignoit; Romans de Ge- 
rar de Nevers. 

(5) S'épanche; engraigne nous semble 
yenir ici de graigneur, s'accroît. 

(6) Retard , de demoratio. 11 y a cer* 
tainement une faute dans le manuscrit; 
il faut dans le vers précédent lire, com- 
me dans la Chanson de iZo/ond, Karlles, 
et non Rollans. 

(7) Nous n'avons vu nulle part de prin- 
cipauté de Chastaingne, et ne croyons 
pas que Roland ait jamais eu le titre de 
Prince; le sens nous a fait croire que 

5 rince de chastaingne signifie le premier 
es capitaines, du latin princeps , et du 
vieil allemand gatt, dux. Cette leçon est 
d'ailleurs confirmée par la Chanson de 
Bolànd, st. CLXIX, v. 9. 

(8) II la ceint mal , il ne la porte pas. 



(9) Au visage hardi : 

Elle est moult fiere et moult grifaigne. 

Roman de la Rose. 

De l'islandais *ra/, fortis, robustus; il 
avait aussi probablement le sens de ter» 
rible : 

Il a des lieux faes es marches de Champaigne, 
Et ausi en a il en la roche grifaigne. 
Romans dé Brun de la Montagne, ap. Le 
Roux de Lincy , Livre des Légendes, p. 264. 

Chiere , visage, de earo ; le vieil anglais 
donnait le même sens à chère : 

Chaast heo was, and feir of chère. 

The Kyng of Tors. 

(10) Pologne. . 

l\ 1 ) Qui est si tuée dans son empire, de 
udet et dominium. 

(12) La géographie des romans est m 
arbitraire , et les poètes prenaient tant 
de licences avec les noms y qu'on ne le» 
explique le plus souvent que par do» 
conjectures; peut-être Monberine est- 
il Montbar en Bourgogne , ou Montfer- 
rat dans le Dauphiné. 

(13) Nous n'avons vu nulle part cette 
Bierlande, maison trouve souvent Bt— 
terne, qui peut en être la traduction ç 
M. Moue l'expliqua pat Vitorb*, et son 



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— 498 — 
Et Engleterre, et maint pays estraigne. 
Ja Deu ne place, qui tout a en son règne, 
De ceste espee, que mauvais hom la ceingne! 
Mieus voil morir, qu'entre paiens remaingne 
Et France en ait e dolor e souffraingne ; 
Ja Deu ne place qu'en ce lor en avaingne (1) I » 

Quant Rollans voit que la mors si l'aigrie (2) , 

Tint Durandart ou li ors reflambie (3) , 

Fiert el perron , que ne Pespargne mie , 

Tesqu'en milieu (4) a la pierre tranchie; 

Fors est l'espee (5), n'est freinte, ne brisie. 

Or la regrete , et raconte sa vie : 

« He! Durandart de grant sainte garnie, 

Dedens ton poing (6) a moult grant seingnorie (7) , 

Un dent saint Pierre, et dou sanc saint Denise ; 

Dou vestiment i a sainte Marie ; 

Il n'est pas drois paiens t'ait en baillie (8) , 

De crestiens dois iestre (9) bien servie. 

Mainte bataille aura de toi fornie (10) , 

Et mainte terre conquise et agastie (11), 

Que or tient Karlles a la barbe florie. 

explication se concilie assez mal ayec 
plusieurs passages : 

Prent a sun col un escut de Biterne. 

Chanton de Roland. 
Geaus de Biterne et toz ceus de Quartage. 

Li Moinagei Reno uart. 

(1) Advienne; ce mot signifiait ordi- 
nairement quelque chose d'heureux, 
comme avenir et aveuance. 

(2) Le presse , le saisit , du vieil alle- 
mand agreifen , ou peut-être d'argen , 
ou tfarcere, par métathèse. 

Çô) Reluit. 
(jS Jusqu'au milieu, 
fe) L'épée est ressortie , a rebondi. 

(6) Dans ta poignée. 

(7) Puissance, distinction de toute 
espèce : 

En amors a si haute seignorie 
Qn'ele a ppolr depoures enrichir. 
Gaces Bro ies ; Ttfs. B. R. , fonds de Gangé , 
iu-8°, fol. 145, recto. ° 

Or entendez 

Une chançon de moult grant seigneurie. * 
Lieuvres du roi Charkmaine , v. f . 



Lapoeste, la seignorance 
Del reaime de tute France. 

Benoit, Chronique rimee, v. 765. 

(8) Baillie signifiait la possession, la 
garde , indépendante du droit : 

Belin retint tôt en sa baille 
Londres, Gales et Comouaille. 
Romans de Brut, v. 2371. 

Luces qui Rome a em baillie 
Et de Rome la signorie. 

Id., v. 10919. 

Il avait la même signification en latin : 
Guillielmus....» m gardià et m bail lia 
dominae m a tria meae usque ad aetatem 
viginti annorum permaneat; DuCange, 

p l0 ^Z9* Wm ' *' 1 * C01 ' m ? VOyM BaU > 

(9) Etre ; on ajoutait un I quand on 
avait besoin d'une syllabe de plus ; l^Y 
préfixe est fort commuue dans la vieille 
poésie anglaise. 

(10) Fournie , accomplie , exécutée. 
(H) Dévastée, de vaxat^ avec la peé- 

fixe a. 



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— 496 — 

Li empereres en a grant manandie (1) ; 

Hon qui te port ne face coardie! 

Dex ne consente que France en soit honnie ! » 

Quant voit Rollans de son tans n'i a plus, 
Devers Espaigne est couchiez estendus ; 
A une main fu donc ses pis batus. 
« Dex, dit- il, Sire, a vos rant je salus (2) ; 
Ma corpe (3) ranz vous et a vos vertus 
De mes péchiez, des grans et des menus, 
Que je ai fais , puisque je fuis nascus 
Jusqui cest jor que sui ci mort chauz (4), » 
Ses destres gans en fu a Deu tendus ; 
Angre dou ciel en descendirent jus (5); 
Des mains fu li ganz receus. 

Quant Rollans voit que la mort l'entreprent, 
Desor un pin est alez erranment (6) j 
Sor l'erbe vert la s'est couchiez as dens 
( Par ce Ta fait que il weult voirement 
Que Karlles die et trestoute sa gent 
Dou gentil comte qu'il soit mort conquérant) , 
Glaimme sa corpe et menu et souvent ; 
Por ses péchiez vers Deu son gaige tent; 
Li angre Deu le prinrent erranment. 

Rollans se gist soz un aubre foilli ; 

Devers Espaigne a retorne son vis ; 

De maintes choses a porpanser 17) se prinst , 



(1) Richesse : 

S'a Gautier done fief et fait rice et manant. 
Bornant du Chevalier au Cygne, B. R., sup. 
fran., n. «408, fol. 18 , recto , col. 2, v. 28. 

Ces expressions viennent probablement 
de manenles , des serfs qui demeuraient 
snr la terre; en provençal, manentia 
avait la même signification; nous avons 
encore manoir. 

(2) Je rends hommage à votre puis- 
sance. 

(3) Faute, de culpa, comme colpe; 
le L est changé en R , ainsi que dans an- 
gre à' angélus , que nous trouverons cinq 
vers plus bas. Roland se confesse à Dieu 



pour ses vertus, et non parce qu'il a peur 
des tourments de l'enfer ; le poêle a vonla 
lui donner la contrition parfaite. 

(4) Tombé, decasus. 

(5) A terre : 

n chait jus kant la teste ot copee. 
Romans de Gerarde Fiane, B. R., n. 7635. 
Les Italiens emploient encore giuso dam 
le même sens. 

(6) Promptement, de l'islandais ara, 
impetus. 

(7) La particule por ou pour don- 
nait plus de force aux verbes : por cacher , 
porprendre , por quérir ; nous avons «a- 



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— un — 



De tantes terres comme H a conquis, 
De douce France , de ceuls de son pais, 
Et des Fransois, par cui il a tel pris. 
Ne puet muer que ne plort li Marchis, 
Et lui meismez ne puet mettre en oubli, 
Claimme sa corpe , si prie Deu mercis : 
« Ahi ! voirs pères qui onques ne mentis , 
Saint Lazaron de mort resurrexis , 
Et Daniel dou lyon garantis , 
Dé* ! resoif m'arme (1) en ton saint paradis. 
Sire, ma corpe! se je onques menti, 
De mes péchiez que je ai fais touz dis. » 
Ses destres gans en fu vers Deu offris ; 
Desos son bras estoit ses elmes (S) mis ; 
Jointes ses mains , l'a la mors entreprins. 
Dex lui tramist ses angres beneis ; 
Saint Gabriel et bien des autres dis 
L'arme de lui portent en paradis. 



Le roman conservé à la Bibliothèque Royale sous le 
numéro 264 31 est certainement moins ancien (3) ; c'est 
en beaucoup d'endroits une véritable paraphrase , et Ton 
y reconnaît des intentions plus littéraires. Les différentes 
versions du même fait sont fondues en une seule (4), et , 
loin de conserver toute sa naïveté , le style tombe quelque- 
fois dans une recherche d'élégance et de poésie dont les 
autres romans ne se préoccupent jamais. Peut-être n'est-il 
pas tout entier du même arrangeur : le mètre varie 5 le vers, 
qui avait dix syllabes au commencement, devient alexandrin 
vers le milieu du combat entre Thierry et Pinabel , et ne 
revient à sa première mesure qu'un peu avant le supplice de 
Ganelon. Il nous a semblé inutile de reproduire une troi- 
sième fois les mêmes idées sous une forme moins populaire , 

cote pourchasser, pourfendre, poursuivre, appartenait au comte Garnier, est main- 



(2) Casque 2 de l'islandais Ataim, dont (4) Excepté dans la querelle de Ro- 
on a fait aussi hielme , healme , heaume, land avec Ganelon , et lorsqu'il refuse 

(3) La Bibliothèque Royale n'en pos- de sonner du cor , où les mômes idées 
aède qu'une copie Tort récente et assez se reproduisent dans deux strophes con- 
mal laite} le manuscrit original, qui sécnUyes. 




tenant dans le cabinet de M. Bourdiîlou. 



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— 496 — 

et encore moins ancienne ; nous avons seulement copié an 
passage qui ne së trouve pas dans les autres versions , et 
semble annoncer une tradition différente. 

ROMANS DE RONCEVAUX (1). 

Quans voit Rolans que la mort l'entreprend 
f Car par les els (2) li cervals li descent , 
Per les orelles n'ot il mais, ne entent (3) 3, 
Tiiist Durendart al poin d'or et d'argent , 
Fiert en la piere, bote pie et estent (4) ; 
Ne la pot faindre (5) qe Dex ne li consent* 
Quans voit Rollans ne li for fait nient (6) , 
Sor destre garde contre demi arpent (7), 
Si a coisi un fontenil rovent (8), 
Plein de venin , et plein d'intoschement (9) ; 
Dex ne fist home, des le tans Moisent, 
S'il en bevoit, ne fust mort esrameat ; 
Moult est hardos , si parfont et pulent (10). 



(1) V. 4086. Nous ayons également 
revu sur le manuscrit le texte de M. Mo* 
nin , et nous y ayons ajouté plusieurs 
yers qui n'entraient pas dans son cadre ; 
mais la ressemblance , pour ne pas dire 
la confusion, des S et des T ne nous per- 
met pas d'affirmer l'exactitude de nos 
leçons. 

(2) Les yeux. 

(3i II n'ouit et n'entend plus. 

(4) Appuie le pied et s'étend ; estent 
Tient œextendere , et bote de l'islandais 
beita, intendere; beiti sverdi signifie 
môme ad iclum applico gladium ; peut- 
être , cependant, les nombreuses accep- 
tions de boter, bouter, rendent - elles 
probable son origine de beysêa , conçu— 
tire , premere. 

(5) Le copiste a dû oublier un R ; il 
faut lire fraindre , briser, de frangere; 
farce que Dieu ne le permet pas. 

(6) Quand Roland voit que la forcené 
fait rien , que ses efforts sont inutiles. 

(7) Regarde à droite, à un demi-ar- 
pcnt. 

(8) Coisi signifie aperçu : Quant ii o 
cnsi chaeie longue piece,il prist a regar- 



der après lui, ne nului ne choisi de sa 
geut; Chronique de Saint Denis , ap. Re- 
cueil des Historiens de France, t. XVII, 
p. 349 ; et il y a dans, une variante citée 
ibidem : Si ne vit neiz de sa gent. Coisir 
vient du vieil allemand ehiosan , regar- 
der: Kos unde sach , Trojanischer Krieg, 
y. 7625. Notre choisir est le même mot ; 
il signifiait , dans le principe , regarder 
attentivement ; son acception s'est mo- 
difiée comme celle de l'allemand moyen 
kiesen. Fontenil rovent , une mare sta- 
gnante , du vieil allemand ruowon : 

Si spranc yon einem bette da si ruowende 

Nibelunae Not t st 683, v. 4, éd. de M. van 
der Hagen. 

(9) Poison, de toxicum. 

A mort est navre d'un espe 
Dunt li acers fud entusche. 

Tristan, t. II, p. 68. 

(10) Elle est d'accès très difficile, fort 
profonde et puante. Hardos vient pro- 
bablement de l'islandais hardsokt , dî ffi- 
eilis a c cessa ; il pourrait aussi signifier 
couverte d'arbres, et venir du yieu alto- 



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— 499 — 

La vinstRolantcoroceus et dolent; 
En tor lui garde, n'a scoisi (1) nule gent, 
Durendal prist par lo fier (2) hardiment , 
Dedenz la gete, car la mort le sosprent. 
Lo gent del reigne en trai (3) vos a garent ; 
Cil nos ont dit , se l'estoire ne ment, 
Qji'encor i est por voir (4) certainement, 
Et i sera deci au finement (5). 



Lors s'aclina (6) sur son escu vaillant , 

Il joint ses meins, l'arme s'en va content; 

Angle empene le portèrent a tant (7) , 

En Paradis le posèrent riant 

Devant Jhesu , ou a de joies tant, 

Nel vus pot dire nus clerc tant fust lisant (8). 



mand JtarJ, bois; le R de parfont a été 
transposé, et pulent est dérivé de pu- 
tidut, ou de l'islandais pula, palus 
limosa. 

(1 ) Aperçu personne ; si scout n'est 
pas ie eoiti que nous avons vu six vers 
plus haut , auquel le copiste aurait ajou- 
té un S par inadvertance , il peut venir 
de l'islandais tkoda , aspicere. 

(2) Par le fer, la lame. 

(3) Ou trouve souvent dans les vieux 
écrivains trere a tetmoing , prendre à 
témoin : 

Ce n'est mie mençonge, ainçois est veritez. 
En testnoing en treray evesques et abbez. 

Romans de Fierabrat d'Alexandrie, v»3. 

!4) Pour vrai. 
5) Jusqu'à la fin du monde. Cette tradi- 
tion se retrouve avec quelques variantes 
dans plusieurs autres poëmes du même cy- 
cle ; peut-être se rattache-t-elle au sou- 
hait de Roland dans le Ruolandes Liet , 
que son épée fût au fond de la mer : 

Er sprach : lagestu in des mères grunt, 
Daz du dehainem christen man 
Niemir mere wurdest zeban l 

Strickœre lui donne le même désir : 

Ich wolte legest du in den mer, 
Das dein der chaiser noch sein her 
Nîht dorfte werden schadebalL 



(6) S'inclina; noua avons repria au 
vers 4153. 

(7) Alors. 

(8) Peut-être l'histoire d'Excalibur, 
l'épée d'Artus, n'a-t-elle pas été sans 
influence sur ce que le poëte raconte de 
Durandal; voyez VBistory of Prince 
Arthur, t. II , p. 471 ; au moins est-il 
certain qu'il n'ignorait pas quelques unes 
des traditions du cycle de la Table 
Ronde : 

Je sui Gautiers, qui conquist Malarsus, 
Li niez Artus, qui estvieuls et chenus. 
Ap. Monin t Roman de Roncevaux, p. 52 9 

Toutes les rédactions contiennent le dis- 
cours de Roland à son épée ; dans La 
Spagna , il lui parle comme à une mai— 
tresse : 

Spada mia bella, cbe sei tanto forte; 
et dans le poème islandais (nous ne con- 
naissons que la traduction en prose da- 
noise, et M. W. Grimm dit , Buolandet 
Liet , p. lxxxîi , que le texte islandais 
n'a pas été imprimé), on en retrouve deux 
versions qui commencent de la même 
manière : Dyrendal , du es et got sverd , 
et Du es et got sverd , Dyrendal , ap. 
Rahbeck, Àlmindelig œldgammel Mon* 
kabêlœming , 1. 1 , p. 179. Noua ne pour* 



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On ne pourrait échapper aux conséquences de cette mul- 
tiplicité de versions, à peine différentes dans les mots, qu'en 
soutenant qu'au lieu de donner plus de vie à des traditions 
répandues partout sous une forme identique , elles avaient 
une source commune , se rattachaient à un liVre écrit , que 
le hasard, sa célébrité, ou le défaut d'autres sujets, et la pau- 
vreté de l'imagination des poètes, faisaient perpétuellement 
reprendre en sous-œuvre (1). 

La popularité dont jouissait pendant le moyen âge la 
chronique faussement attribuée à Turpin ou Tilpin , arche- 
vêque de Reims , parait d'abord autoriser cette opinion ; 
les mêmes faits y sont racontés avec quelques variantes , 
souvent assez indifférentes , et les poètes plus modernes du 
même cycle la reconnaissent tous pour la base de leurs ré- 
cits. Il peut donc sembler probable qu'elle n'eut pas moins 
d'influence (2) dans un siècle de foi , où la déclaration d'un 



rions cependant assurer qu'il fût aussi 
dans le poëme en vieux flamand ; nous 
ne le connaissons que par l'analyse qu'en 
donne Mone, Uebersicht der niederlân- 
diichen Volkslileratur altérer Zeit , p. 
36. Peut-être la tradition de Roland vou • 
lant briser son épée sans y parvenir 
vient-elle de la bruche , à laquelle il 
fallait bien trouver une explication poé- 
tique. Un passage du Karolinus d'Egi- 
dius, qui écrivait dans le 13* siècle 
(Chanson de Roland, y. 243), pourrait 
le faire croire : 

Petraquequam, cumjam rueret , mncrone 
chorusco 

(Marti aderat) fidit , fllic cernendaprofectis 
Restât adhuc, rerum non infimatestis earum. 

Quoi qu'il en soit , le même fait est ra- 
conté par Chunrat , p. 337 ; Strickœre , 
p. 87b; Galien Rethnre , c . XXXVIII; 
Pseudo Turpin , c. XX111; La Spagna; 
La Rotta di Ron ci stalle ; le poëme is- 
landais ; et Bojardo , Orlando Innamo- 
ratOj 1. I , c. 38 , raconte un fait pareil. 
Au reste , on retrouve dans les poésies 
serbes le même amour des héros pour 
leurs armes , et la même inquiétude de 
les voir tomber après leur mort dans des 
mains indignes; Talvj(M d * de Jacob}, 
Volkslieder der Serbe* , 1. 1 , p. 242. 



(1) Loin de prétendre que cela ne soit 

Sas arrivé plusieurs fois, nous regar- 
ons comme des imitations directes du 
Pseudo - Turpin , Monachi Âlberici 
Chronicon, ap. Leibniti, Aeeestiones 
historieae , t. li ; La Conqueste du^grand 
Charlemagne , à la suite du Fierabrai , 
Lyon , 1597 ; Le$ Chroniques de Saint- 
Denis , ap. Do m Bouquet , t. V.; Char- 
lemaine , fils de Pépin et de Berthe, Ms. 
du Roi, n<> 7188. M. Michel, p.244, cite 
un poëme latin en vers hexamètres (con- 
servé dans les manuscrits du Muséum 
Brîtannicum } ayant pour titre Historia 
TUrpini , Rementis arehiepiseopi , qui 
ne lui paraît qu'une traduction (sic) de 
la Chronique uite de Turpin. Le catalo- 
gue de la Bibliothèque de Peterborough 
cite aussi , p. 187, Gesta Caroli secun— 
dum Turpinum. 

(2) Cette opinion a été avancée par 
Warton , t. I , p. xix ; Ginguené , Jf«t- 
toire littéraire d'Italie , t. IV, p. 135; 
Sismondi , Uistoire de la littérature du 
midi de l'Europe , 1. 1 , p. 215, etc. Ce 
ne sont pas seulement les romanciers ita- 
liens qui s'appuient sur son autorité; 
Guiart , qui écrivait dans les premières 
années du 14* siècle, dit : 



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— 601 — 

pape lui avait imprimé un caractère officiel et une espèce 
de sanction religieuse (1). Il serait d'ailleurs impossible 
de le contester; si Ton ne connaît pas précisément ni son 
âge (2) , ni son auteur (3) , il est certain qu'elle est anté- 
rieure à toutes les autres traditions qui nous sont parvenues 
sur la bataille de Roncevaux. Plusieurs circonstances sont 
différentes, mais presque toutes confirment la priorité du 
Pseudo-Turpin; les autres sont inventées pour lebesoin d'idées 
nouvelles, ou indiquent des imaginations plus raffinées (4). 
Faite probablement pour exciter à prendre la croix, cette 
chronique se rapproche beaucoup des légendes, la pensée 
religieuse y est visible; si les chrétiens sont défaits , c'est 
qu'ils se sont enivrés , qu'ils ont péché avec des payennes , 
et l'auteur ne manque pas de faire mourir Roland de ses 
blessures pour lui donner les honneurs du martyre. Dans 



L'arcevesque Turpin tesmoigne. 
Branches des royaus Lignages , 1. 1 , v. 7679. 

' (1) Calixte II la déclara authenti- 
que par un bref de 1122 ; il est rapporté 
en entier dans le Ms. B. R. n° 6795, ancien 
no 65 , et a été cité par Lara be ci us , ap. 
Schmidt, Ueber die italiltnischen Uel- 
den-Gedichte , p. 58, et le Catalogue 
Bibliothecae Collegii S. Benedicti Can- 
tabrigiae ; ap. Ferrario , Storia degli 
antichi Romanzi di Cavatleria, t. 1, 
p. 17. L'abbé Lebeuf a soutenu que la 
lettre de Cal'.xte était supposée ; Histoire 
de l'Académie des Inscriptions » t. XXI, 
p. 146. 

(2) On s'accorde cependant à la croire 
de la fin du 11 e siècle. 

(3^ C'est Calixte II lui-même , suivant 
Vossius, Oudin, Bredow et Turner, 
Uistory of England, t. IV, p. 326; 
Geoffroy, prieur de Vigeois, d'après 
Ciarapi , dans son édition du Turpin, de 
Florence , 1822 : un chanoine de Barce- 
lone , selon Dunlop, History of Fiction , 
1. 1, p. 3b9; un moine de Saint-André, 
"à Vienne dans le Dauphiné, d'après 
Allard , Bibliothèque du Dauphiné , p. 
22 i ; 'et Sinner , Catalogus codicum 
Bibl. Bernemis , t. III , p. 361 ; un 
autre moine nommé Robert , suivant 



Gryphiandes,Da Weickbildis Saxon ici*. 

p. 35. 

(4) Ainsi , par exemple , Turpin n'a 
oint fait un nom propre des mots qui 
ésignent le cor de Roland : l'Olifant est 
tout simplement tuba ebumea, c. XXIII 
et XXI V; Roland n'en sonne qu'afin de 
réunir ses compagnons ; c'est pour don- 
ner une plus haute idée de sa force , et 
surtout pour l'épisode si poétique d'Oli- 
vier, que les romans fui en font un 
mojen de demander du secours à Charte, 
magne. Turpin ne connaît pas les douze 
Pairs de France ; il y a seulement, chap. 
XII , le nom de beaucoup de héros (par- 
mi lesquels se trouve Naraan , Dux Ba- 
joariae), fortibus fortiores Christi pro- 
ceres, chrislianam fidem in muudo pro- 
paganles, qu'il compare aux douze apô- 
tres , et une tradition plus récente en a 
fait les douze Pairs. Ils sont déjà dans la 
Chanson de Roland , st. XVIII , XL , C , 
etc. ; dans le Romans de Roncevaux , ap. 
Monin, p. 12; dans le Ruolandes Liet \ 
p. 4 , v. 34 ; p. 7, v. 26 , etc. ; mais Na- 
raan n'y figure pas; il se trouve au con- 
traire dans le hierabras (en prose) , p. 
84, et l'auteur ajoute une expression 
remarquable : et plusieurs autres qui 
estoient sujects de Charles. 



a 



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— 502 — 

tes poëmes, au contraire, c'est l'esprit chevaleresque qui 
domine; sa cuirasse est brisée, son cheval est tué, mais il 
ne meurt que de fatigue et de ses efforts en sonnant du cor; 
s'il eût été blessé , il n'aurait pas été invincible. 

Nous ne pouvons cependant reconnaître le livre du Pseu- 
do-Turpin, au moins dans sa forme actuelle , pour la source 
où sont puisés tous les romans du cycle carlovingien; d'im- 
portantes variantes indiquent évidemment des traditions 
différentes: Belvigand n'est plus le frère de Marsilie , mais 
son suzerain ; l'amiral de Babylone ne reste plus derrière 
. là scène , il est vaincu dans une grande bataille , et , au lieu 
d'être tué par Roland , Marsilie meurt de désespoir après la 
prise de Sarragosse. Toutes les traditions miraculeuses sont 
passées sous silence , et on ne peut se l'expliquer que par 
l'ignorance des poètes : car l'esprit religieux dominait dans 
leur siècle , et on le retrouve dans quelques uns de leurs 
poëmes ; le récit de la bataille est dicté par un ange (1) , ou 
apporté tout écrit du ciel (2). Un autre fait est plus positif 
encore. Les trouvères regardaient si peu Turpin pour la 
source de la tradition (3) , ils ignoraient si complètement son 
histoire, qu'ils le font assister à la défaite de Roncevaux , et 
qu'il y est tué après avoir rempli jusqu'au bout ses devoirs 
de prêtre et de soldat. Cette version s'était répandue dans 
toute l'Europe j Strickaere et Ghunrat l'avaient adoptée dans 
leurs poëmes comme Sostegno di Zanobi dans la Spagna ; 
elle avait même assez d'autorité pour que Pulci , qui invo- 



f i) Von Aretin , Âelteite Sage Mer die 
Geourt Karls des Grossen , p. 88. 

(2) Strickœre, p. 88; il raconte aussi 
on miracle qu'on ne trouve pas dam 
Turpin, p 117-119. Dans La Spagna, 
le cadavre de Roland se 1ère quand Char- 
lemagne s 1 en approche : 

E parlô umHe , e corne corpo umano : 
Re Carlo Mano , tua spada ti rendo. 

Dans le Ruolandet Liet un ange paraît 
à Charïemagne et lai parle, t. 52 : 



Do sach er mit flaischlicain ongfn 

Den engel von himele ; 

Br sprach tuo dem kuninge t 

Karl, gotes dinist man , 

Ile (sic) in yspaniam. 

Turpin ne sait rien non plus de ces 
deux circonstances. 

(5) Nous avons déjà vu que la Chan- 
ton de Roland cite une autre autorité , 
un témoin oculaire , cil ki el camp fat , 
li ber Gilie, st. CUH, v. 5. 



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— «03 — 

quait le témoignage de l'archevêque , se crût obligé de la 



démentir 



E s'alcun dice cheTarpin morisse 

In Roncisvalle, e'memeper lastrom (1). 



Nous l'avons déjà dit , les savants n'ont pu préciser l'épo- 
que où la chronique fut composée , et nous prouverons plus 
tard qu'il est impossible de la déterminer ; mais des raisons 
incontestables obligent de la croire bien postérieure à Char- 
lemagne. Elle parle de son voyage en Palestine (2) , et il 
fallut si long-temps à cette tradition pour s'accréditer, que 
le premier auteur qui en fasse mention ne remonte qu'à la 
seconde moitié du 12 e siècle (3). Gharlemagne y semble ré- 
sider en Espagne aussi souvent qu'en France , et sa mémoire 
resta trop présente au souvenir de ses peuples pour qu'un 
pareil mensonge ait pu s'accréditer avant le renouvellement 
de plusieurs générations (4) ; et , ce qui est plus positif en- 
core , après avoir nommé Ogerus (5) , un de ses guerriers , 
le Pseudo-Turpin ajoute : Canitur in cantilena usque ad ho- 
diernum diem ; il dit lui-même que de longues années s'é- 
taient écoulées entre son temps et celui des événements 
qu'il raconte. La déclaration de Calixte ne permet pas de 



(1 ) Morgamte Maggiore , e. XXVII , st. p. i-xxi. M. Le Roux de Littcy dit ce- 
79. Et si quelqu'un dit que Turpin eit pendant qu'on en trouve une mention 
mort à Roncevaux, il en a menti par bien plus ancienne dans Benoît de Saint- 
sa gorge. Le poème islandais a voulu André, Analyse du Roman de Garin le 
concilier les deux traditions; il suppose Loherain, p. 27; malheureusement il ne 
que Turpin fut blesse , et que , ne pou- donne aucune indication qui permette 
▼an t plus porter l'épée, il se fit ecri- de remonter à la source de son assertion, 
vain. L'esprit de vérité historique avait (4) Il est fort remarquable que le 
besoin d'un témoin oculaire. Turpin dit même fait se retrouve dans les quatre 
lui-même dans une lettre à Leobraot : Torsions que nous connaissons. Le Ruo- 
Ço que je ai ot , mes oils veu, par qua- landes Liet lui fait ordonner d'y aller 
torze ans que nos alasmes par Espai- par un auge ; voyes la page précédente , 
guie e par Engalice avoec lui e ob ses n. 2. Dans le Ferabras provençal, il y va 
oz; Ms. B. R. n° 6795. pour reconquérir les saintes reliques : 
(2) Ghap. XXI. Mas las dignas relequias no y volgro pas 
(S) Moses Mai mon ides, qui naquit vers laychier. 
1 155 , ap. Holtinger, Thésaurus Philo- (5) Chap. XII ; d'après d'autres mauu- 
logieus, p. H7; voyez Foncemagne, scrits, Oelliis, que l'on trouve aussi daus 
Mémoires de l'Académie, i. XXI, p. 149, la Chrouique d'Albericus Trima Fou- 
et M. Michel, Charlemagne, préface, tium, P. i, p. 146. 



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— 804 — 

contester son existence au commencement du 12* siècle (1); 
mais la connaissance de l'arabe qu'il donne à Charlemagne (2) t 
la peinture chevaleresque du combat de Roland avecFerra- 
gus(3); la distribution des armes (4), qui rappelle l'arme- 
ment des chevaliers ; la connaissance de la notation de la 
musique , dont Guy d'Arezzo ne se servit qu'à la fin du 10 e 
siècle (S) , le char de guerre (6), qui ne fut inventé en Italie 
que dans la première moitié du 11 e ; la donation de fiefs aux 
églises (7) , qui n'eut lieu qu'à la fin ; tout semble prouver 
qu'en fixant sa date vers 1095 les critiques n'ont point dimi- 
nué son antiquité. Il s'écoula ainsi près de trois cents ans 
entre la bataille de Roncevaux et le livre du Pseudo-Tur- 
pin. N'eût-on aucune autre preuve , c'était un événement 
si poétique et si grave , malgré la légèreté avec laquelle Ein- 
hard affecte d'en parler (8), qu'il serait certain que des tra- 
ditions populaires lui étaient antérieures. 

Notker , qui n'écrivait que soixante et dix ans après Char- 
lemagne (9) , fait une peinture de son arrivée sous les murs 
de Pavie , qui a déjà tous les caractères de la poésie (10) : le 
fond du récit est évidemment une tradition populaire arri- 
vée jusqu'en Suisse (11); et Radulphus Tortarius, qui vivait de 



( (1) Même en contestant son authenti- don Alonso, el quai fae Par de Empera- 

cité , on ne pourrait croire la Chronique dor, Parte M , c. X. 

de Turpin bien postérieure , puisqu'il y (9) De 884 à 887. 

a des manuscrits do 12" siècle; voyez (lO)Ap.Perlz, MonumentaGermaniae, 

Petrus de Marca , Hittoire de Bèam , 1. t. II , p. 759. Le passage est trop long 

II , c. 6. pour être rapporté ; nous en citerons on 

12} Chap. XIII . autre, dont nous ayons déjà parlé p . 470, 

31 Chap. XVIII. n. 3 : il est question d'un guerrier 4e 

4) Habitua mflitares , ch. XI. Charlemagne , qui fauchait les ennemis 

5) Sciendum quod non est cantas se- comme uu pré , et les rapportait chez loi 

condum musicam , nisi per quatuor li- ao bout de sa lance , en disant : Quid 

neas scribatur. mihi ranunculi isti? Septem, vel octo, 

(6) Chap. XIX. L'art de prendre les Tel certe novera de illis , hasta mea per- 

Tilles n'était certainement pas aussi a» foratos, et quid nescio murmurantes, nue 

Tancé qu'il ledit, ch. IX et X. illucque portare solebam; frustra ad— 

!7) Cbap. XXIX. verstim taies vermiculos domnus rex et 

8) La renommée dont jouit en Espa- nos fatigati su mus ; Id. , p. 757. Voilà 

gne Bernardo del Carpio le prouverait déjà la tradition populaire avec ses exa- 

suffisa minent; Toyez Duran , Romancero gérations et ses mensonges. 

de Romances Caballerescos , P. », p. (il) Le Moine de Saint-Gall nous ap- 

136-141 et 147-161 , eiCronica del Rey prend lui-même qu'il nt tenait pu tout 



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— 505 — 

1096 à 1145, nous apprend que de son temps Roland jouissait 
d'une grande renommée (1)* A la fin du 12 e siècle , Geoffroy, 
prieur du Vigeois en Dauphiné , écrivait au clergé de Limo- 
ges, en lui envoyant le livre du Pseudo-Turpin, qu'il venait 

de recevoir d'Italie (2) : Gratanter excepi maxime quod 

apud nos ista latueraut, nisi quae joculatores in suis prae- 
ferebant cantilenis (3). Ainsi les jongleurs chantaient une 
partie des faits qu'il contenait , quand les hommes les plus 
savants ne le connaissaient pas encore. Nous n'ajouterons 
plus qu'une preuve, mais elle suppléerait à toutes les autres. 
Olivier est à peine nommé dans le Pseudo-Turpin , et dès 
le 12 e siècle il était populaire dans le nord et dans le midi 
de la France; sa valeur est proverbiale dans le Romans de 
Rou (4) et dans les poésies des troubadours (5). On ne saurait 
donc contester l'existence de traditions indépendantes de 
Ta Chronique attribuée à l'archevêque de Reims; au besoin, 
elle nous l'apprendrait elle-même. Elle appelle les guerriers 



son récit d'an témoin oculaire : Sequens 
rero de bellicis rébus acerriroi Karoli ex 
narratione Adalberti cudatur, qui cum 
domino soo Keroldo et Uunisco et Saxo- 
nico vel Sclavico bello interfuit ; Id. , 
p. 747. 11 n'est point question de la guerre 
des Lombards. La Chanson de Roland 
elle-même nous apprend que les poètes 
populaires étaient fort répandues au 
commencement du douiième siècle ; Ro- 
land dit à ses compagnons , pour les en- 
gager à se bien battre : 

Or guart chascuns que graux colps l'empleft , 
Que malvaise eançun de nus chantet ne seit 
St.LXXVII.Y.iO. 

(f) Ingreditur patriam gressu properante 
^, cubfclum , 

Diripit a clavo clamque patris gladium ; 
Rutlandl fuit iste , virivirtute potentis . 
Quem patruus magnas Karolus htuc 

dederat, 

Et Rutlandus eo semper pugnare solebat , 

Millia pagani multa necans populi. 
Mémoires de V Académie du Inscription*, 
t. XXI, p. 141. 

(2; Le texte dit Esperia ; mais ce ne 
peut être l'Espagne, puisqu'il a parlé 
une ligue plu: haut de TOispania 



(3) Apud Oinehartus, Notitia utriut- 
que Vasconiae , p. 397. Il faut cepen- 
dant remarquer que c'est un homme du 
Midi qui écrit à des hommes du Midi , et 
qu'apud nos ne doit s'entendre que des 
Provençaux, qui devaient mieux con- 
naître les traditions de Roncevaux. Mais 
la partie française du Ms. 6795 recon- 
naît bien formellement l'existence de 
traditions poétiques dans le nord de la 
France : Maintes gens si en ont oi canter 
e chanter ; mes n'est si mençonge non , 
ço qu'il en dient e en chantent, cil 
chanteor ni cil jogleor. Nus contes ri- 
mes n'est yerais ; tôt est mençongie t ço 
qu'il en dient : car il n'en sievent riens 
fors quant par oir dire. C'est Turpin lui- 
même qui le dit. 

(4) Poix Rollant, ne pote Olivier, 
N'ont en terre tel chevalier. 

Romans de Rou, t. II , p. 383* 

(5) E sien non valper armas Olivier, 
Vos non valets Rollan, a masemblansi* 

Ap. Raynouard , t. II , p. 309. 
Jtn inrm'apel ges Olivier 
Ni Rollan , qe q el s'en dises , 
Mas valer los cre maintas ves 
Quant cossir de leis qu'en enquéri 
Id., p.3il 



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— m — 

de Charlemagne viri famosi, et un passage que nous avons 
déjà cité mentionné une cantilène qui lut était antérieure (1). 

Le texte des manuscrits présénte de si notables diffé- 
rences (2), que leur comparaison seule fait douter qu'ils 
soient la copie d'un sent ouvrage ; et la fausseté évidente du 
nom de l'auteur, l'usage général dans les temps de poésie 
populaire , d'attribuer les traditions de tous à un seul hom- 
me , qui leur sert à la fois d'autorité et de symbole, viennent 
encore augmenter les causes d'incrédulité. D'abord, il est 
certain que la tradition avait fait de Turpin le représentant 
de l'érudition de son temps. C'est le rôle que lui donnent 
tous les poètes dans les romans , et les clercs le lui assignaient 
aussi. C'était le docte archevêque qui avait rédigé les dona- 
tions de Charlemagne aux églises (3) , gravé les épitaphes 
sur les tombeaux (4) , et une lecture attentive de sa préten- 
due chronique n'y laisse plus voir qu'un pêle-mêle de tradi- 
tions recueillies çà et là sans ordre , et remaniées sans cri- 
tique ; en d'autres termes , un poëme populaire en prose , 
attribué à l'homme que l'on croyait le plus capable de l'é- 
crire. Aussi le cadre restait -il ouvert à qui voulait y in- 
troduire des changements. Cent ans après la première créa- 
tion, on en faisait encore. La lettre du prieur de Vigeois, que 



(1) Canitur usque ad hodiernum diem; titulés, Chronique de Turpin, Orléans, 
Voyez Warlon, t. I, p. xx; Turner, 1785. Les manuscrits qui ont le plus de 
History of the England, t. IV, p. 515 , rapports ont encore une foule de diffé- 
et Panizii , Essay on Ike romantic poe- renées ; par exemple , les manuscrits de 
try ofthe Italiant, p. 38. la Bib. Roy. n<> 6795 , et n° 133, fonds 

(2) Voyes l'édition de Reuber et celle de Notre-Dame. 

*fîS^«fc*^5^ . ®^--***»*»«-. 
ne parle pas même de la bataille de » 

Roncevaux , d'après le comte de Caylus, (4) Fama canit Remensis eo sub tempore 



Mémoires de l'Académie des Inscrtp- „ t „ 

Utm* t XX m n Pt l'pHitinn f«;»« Eutropiuspresul, alio quem nommis usu 

Hon# , t. xjlui p. ras , et 1 édition faite furpinum ûlxisse \olunt , vir in agmine 
à Lyon en 1583 n'a de commun avec les p ' ^ clarus, 

Entres c[ue le titre , et encore ne faut-il Sedesua clarus , studiis, scd clarior armis^ 

pas le lire en entier : La Chronique de Ut quorum tumulis non observata vétustés 

Turpin > faisant mention delà conqueste Nomina deleverit. . . 

du très puissant empire de Trébitonde; 

royez aussi Huet de Froberville , Visser- Mandatas plunbo (sic) custodit lamina vQces. 

taHon critique sur deux ouvrages in- Apud Michel , Chanson de Roland, p. 844. 



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— 80? — 

nous avons déjà citée , est positive : Quia vero scriptura ipsa 
scriptorom vitio depravata ac pene deleta fuerat , non sine 
magno studio decorando, correxi ; non superflu a subtrahens , 
sed quae necessaria aderant addens. Sans ces remanîments , 
un livre composé à la fin du 11 e siècle n'aurait pu connaî- 
tre les découvertes du 12% ou même du 13 e , et raconter 
que Charlemagne avait fait peindre dans son palais d'Aix- 
la-Chapelle les sept arts libéraux et les guerres d'Espa- 
gne (1). 

Dans un livre ainsi écrit par tout le monde , le défaut d'u- 
nité devait être sensible ; aussi les répétitions et les contra- 
dictions sont-elles assez évidentes pour révéler son origine. 
Le commencement semble composé par un Espagnol , tout 
préoccupé de la gloire de saint Jacques (2). A la fin , au con- 
traire, le premier rang appartient à saint Denys, l'intention de 
l'exalter est manifeste, et on reconnaît, àJ'explicationdu nom 
des Francs (3), que la tradition était française. Le même mi- 
racle est répété en trois endroits différents ; un signe mar- 
que les chrétiens qui devaient recevoir la palme du martyre 
en combattant les Sarrasins, et deux fois (4) le signe est le mê- 
me. Les lances des guerriers appelés à mourir pour leur foi 
reverdissent et se couvrent de feuilles(S). Des traditions sont 
incomplètes; le chapitre XII mentionne un second Roland, 
dont il sera parlé plus tard (6), et la Chronique n'en parle 
plus (7). D'autres sont contradictoires : Turpin et Ganelon 
sont restés avec Charlemagne, et le chapitre XXII les nomme 
parmi les cinq guerriers qui|avaient survécu à la première 
bataille. Après avoir dit dans le chapitre XXIX que le cor de 

(1) Chap. XXXI. (S) Chap. XXXI. 

(2) Cependant il ne tient môme pas (4) Chap. VIH et chap. X. 

ses promesses; il a promis à Charle- (5) C'est une allusion beaucoup trop 

magne : Victoire sur la terre et paradis spirituelle aux palmes du martyre, 

dans l'autre monde, et Charlemagne n'en (6) De quo nobis nune silendum. 

est pas moins défait à Ronce vaux. Le (7) On trouve aussi un second roi de 

manuscrit qui ne parle pas de la bataille Bretagne et un second Englerius , qui 

de Roncevaux est beaucoup plus consé- annoncent la réunion de deux traditions 

quent que les textes imprimés. différentes. 



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Roland fut placé à ses pieds et enterré avec lui , le Pseudo- 
Turpin ajoute : Sed et tubam postea aliam in beati Seve- 
rini basilicam apud Burdegalam condigne transtulit (1). 
On reconnaît aisément le désir de concilier deux traditions 
opposées (2), et la tentative est malheureuse , car aucune 
tradition ne connaissait un autre cor et ne pouvait en con- 
naître , puisque l'Olifant avait été apporté du ciel par un 
ange (3). 

Tout se réunit donc pour le prouver. Gomme les auteurs 
des poèmes français , le collecteur de la chronique latine a 
puisé dans des traditions populaires ; loin d'avoir pu leur 
servir à toutes de point de départ et de source commune , 
elle montre , par des différences importantes avec le reste 
du cycle , et la contradiction des récits qui s'y sont fondus, 
que la tradition était encore plus variée et plus étendue. 



(1) Cette tradition se retrouve dans la 
Chanson de Roland, st. CCLXIX, v. 10 : 

Vint a Burdeles, la citet de valar, 
Desur l'aller seint Severin le baron , 
Met roiipban plein d'or e de manguns. 

Le sens de tnangun, que M. Michel a 
rangé dans son glossaire parmi les mots 
dont la signification est incertaine , est 
clairement indiqué par le vers 607 du 
fabliau de Guillaume au faucon : 

Du! besanx raient un mangon. 
Le besans était une monnaie fabriquée 
à Bysance , qui f alait dix sous de la nô- 
tre; ainsi le mangon en valait vingt. 
C'est probablement un mot d'origine 
orientale, car en mandschou mençoun 
signifie argent. 



(2) D'après une troisième, Charles 
donne l'Olifant à un de ses guerriers; 
Chunrat, p. 265, v. 24; p. 278, v. 10-18; 
Stricksere, p. 98 et 10. 

(3) Slrickare, p. 6; von Aretin, p. 
85 ; au reste les traditions étaient fort 
différentes. Dans le roman de Girar 
d'Amieut, *X VI Beali di Frauta, 1. VI » 
c. 31, Charlemagne Ta conquis sur le 
roi africain Polinore ; et on ht dans 1© 
roman de Renoart et tet Freret : 

Sébile la roine , qui molt ot der le vis , 
Donna son fier nevou Baudouin le marchis, 
Et son neveu Rollant l'olifant qu'ot conquis. 

Voyea aussi Bekker, Ferabrai, note , 
v. 1027. 



FIN. 



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ADDITIONS. 



Page 11, n. 1 : Daci, Northraanni, 
Gothi , Franci et caetera© gentes insula- 
rum , quae inler occidentem et seplen- 
trionem sitae sunt ; Conradus , Chroni— 
con Urtpergen$e, p. 299. 

P. 21, 1.11 : Dans la crainte d'induire 
dans quelque méprise , nous avons con- 
servé Vô dans presque tous les noms 
ropres. Pour, les langues qui , comme le 
anois et le suédois, ont l'ô* et 1'*, cette 
traduction ëût été impossible , et nous 
nous sommes cru autorisé à nous servir 
de l'ô islandais , par l'exemple des phi- 
lologues , qui ont si long-temps employé 
l'a des Latins. 

P. 26 , n. 5 : Les vers d'un roman cité 
par Galland dans les Mémoiret de l'Aca- 
démie de$ Inscriptions f t. II, p. 736, 
montrent bien évidemment que le vieux 
français ne connaissait pas les accents 

Î grammaticaux ; s'ils avaient eu une va- 
enr euphonique quelconque, la versifica- 
tion en aurait tenu compte : 

Sais dit vous en avons la plus grande partie ; 
t encore furent tant que j'aye ass 

L'estoire , tout ainsi comme il m'est cbargie ; 
Car n'estoit que par moy soit de tout abbregie, 

Buccele quei'ay dit fust de tout enlardie, 
ue Jean Bodiaux fist, que les langue ot 

polie, 

De biaux savoir parler et de science acquisce. 

* b P. 87 : De nos jours encore la proces- 
sion qui représente la Passion à Séville , 
le Vendredi-Saint , est précédée de douze 
sibylles. 

P. 92 , n. 3 : Cependant on trouve 
souvent dans les vieilles ballades sué- 
doises la même expression , leka gullt&f- 
vel f jouer avec des tables d'or (voyez 
Ihre, Gloss. Svio-Gothicum , t. II, col. 
848-849 ) , et il serait possible que le 
Vtilu-spa n'eût voulu qu'exprimer d'une 
manière plus frappante la richesse des 
A ses. 

P. 100 , n. 1 : Champollion a donné 
une autre explication du sacrifice des 



hommes rouges par les Egyptiens : il f 
voyait l'expiation d'un sacrilège commis 
par les peuples pasteurs, dont les che- 
veux étaient rouges. 

P. 106, n. 3 , 1. 25 i M. Mohl lui a 
donné une interprétation entièrement 
différente ; Livre de* Roi$, p. 145. 

P. 119, n. , 1« col. , 1. 15 i En Scandi- 
navie cette superstition s'y rattache bien 
évidemment ; ce bruit s'appelle en danois 
Odins Jagt, et les paysans suédois disent 
Odin fa fVrbi, Voilà Odin qui passe ; 
voyez Thiele, Danske Folksagh t 1. 1, p. 
188, et t. II, p. 145. 

P. 123, n. , col. , 1. 18 : En Dane- 
mark, le vieux Thor est un des noms 
populaires du diable ; Grimm , Deutsche 
Mythologie, p. 124. 

P. 124, n. 1 : Hans Sachs fit aussi en 
1557 une tragédie intitulée Der RVrnen 
Seyfrid, et ses aventures sont racontées 
dans le Pentamôrone, jour IV, nouv. 35. 

P. 125 , n. î Les fourmis qui gardent 
de l'or, more gryuborum , se trouvent 
aussi dans Pomponius Mêla , I. III , c. vti , 
p. 35, v° , éd. de Paris, 1584. 

P. 127, n. 2 : C'est probablement en 
souvenir des trois nuits que Sigurtb passa 
avec Brynhild , qu'au commencement du 
17* siècle il était d'usage en Norwéffe de 
passer chastement les trois premières 
nuits de son mariage; Wille, Beskrivelse 
over Sillejord, p. 254 et 259. Cependant, 
d'après Elphinstone, Betchreibung von 
Cabul, 1. 1, p. 287, la même coutume 
existerait aussi dans l'Afghanistan. 

P. 140, n.l : Dans Virgile, Aeneidos 
1. VIII , v. 193 , Cacus vomit aussi des 
flammes. 

P. 179, n. 1, 1. 30 : In communia lin- 
guae usura satis facunde retulit, ad 
quamdam tinnuli rhythmi similitudinem, 
urbanas ex illis cantilenas edidit. 

P. 194 : La croyance à la solidité des 
tort d'antiquitey peut venir aussi d'un 
ouvrier fort habile : 



5 



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~ 810 — 



Pote resti une brolgne que flst AntequHes, 
Qui fu . XX . ans comme Dex aores. 

Romans de Godefroy de Bouillon, Ms. B. R. 
840», Supp. fran. , fol. i87,»v°, col. 2, 
t. 21. 

P. 195 : Pour rendre la ressemblance 
plus frappante, nous ayons supprimé la 
terminaison du mot anglo-saxon de por- 
te , dora et duru. 

P. 204, n. 1 : Nous ne connaissons de 
Lambertus Ardensis que VHittoria Co- 
mitum Ardentium et Ghisnensium, im- 

Ïriraé dans le Recueil det Historiens de 
rance t t. XI , p. 295; U XIII, p. 423, 
et t. XVIII, p. 583; et le passage cité 
par Du Gange ne s'y trouve pas : mais 
romani ta* ne peut signifier que le pays 
où se parlait le roman d'Oil , puisqu'il 
était curé d'Ardres, et que son livre est 
dédié à Arnold II , comte d'Ardres et de 
Guines , qui mourut en 1220. 

P. 211, n. 1 : Quinque autem linguis 
utitur Brittania , Brittonum videlicet , 
Anglorum , Scotlorum , Pictorum et La- 
tinorum ; Henricus Huntingdoniensis , 
Bisloriae, ap. Sa vile, p. 299. 

P r 219, n. 1 : C'est là sans doute uno 
des causes de la différence entre la lan- 
gue que Ton parlait en Normandie et 
celle du reste de la Frauce ; Richard de 
Lison , qui écrivait à Bayeux dans le 13* 
siècle, ne nous permet pas de douter 
qu'elle ne fût assez marquée : 

Qu'il est Normaux , s'il a mépris, 
II n'en doit ja estre repris , 
Se il y a de son langage : 
Car fox n'est, ne ni ert ja sage, 
N'il ne reult guerpir sa nature ; 

Toujours sied la pome au pomier. 

Bornant du Renard, ap. de La Rue, Histoire 
des Bardes, U\,o.<m. 

P. 285, n. , le col. , 1. 15 : Nous savons, 
par Muller, Sagabibliothek , t. III, p. 
483 , qu'un roman de Landres, qui ap- 
partenait au cycle carlovingien, avait été 
traduit de l'anglais en islandais; mais 
nous ignorons si c'est le même. 
> ; P. 286, n. 1 : Rime a été pris dans le 



sens de rhythme par frère Regnault de 
Louons, dans son Romans de Fortune et 

de Félicite : 

Car le livre cuidai rimer 
Tout selon la rime première , 
Mais un peu trop fort la trouvai , 
Si j'ai rime en plus (1 ?)aigiere. 
Ap. Mémoires de r Académie des Inscrip- 
tions, t. Il, p. 740 1 

mais la langue n'est pas vieille, et Louent 
n'est pas un poëte populaire. 

P. 287, n. 7 : inventer vient aassi 
à'invenire. 

P. 295, n. 5 : Il est impossible do 
croire que la fable ou le fabliau était une 
histoire inventée , puisque le Romans du 
Fablias des Vins , ap. Sinner, Cal. Rio. 
Bernensis , t. III , p. 551, commence par 
ces trois vers : 

Segnor, oies une grantiaUe 
Qui avint jadis sor la table 
Au bon Roy qui ot non Felipe. 

P. 300, n. 8 : Leich se disait cepen- 
dant beaucoup plus souvent du chant que 
des instruments , quoiqu'on trouve dans 
le Tristran de Gottfried 

Einem leiche don ein harpfer tel» 

P. 318, n., i« col., 1. 6 : 

S'en faisoient grands esbanols 
Tables reondes et tournois. 

loannes de Condato , ap. Du Gange, Glossa- 
rium, t. VI, col. 932. 

P. 323, n. 3 : 11 y a dans Docen , Mit- 
cellaneen, t. II, p. 207, un poëme mi— 

Birti d'allemand et de français, et M. 
offmann a publié dans son Fundgruben, 
t. I , p. 340, un lai de la dernière moitié 
du 10* siècle , en allemand et en latin : 

Nunc almus assis filius tbero ewig ero 

thiernun, etc. 

P. 359, 1. 18 î Le Parement des Dame* 
est d'Olivier de la Marche; c'est un poè- 
me en stances de huit vers de huit sylla- 
bes,, qui ne remonte ainsi qu'au 15 e siè- 
cle; voyei les Mémoires de l'Académie) 
des Inscriptions, U II , p. 743. 



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. MOTS ISLANDAIS ADOPTÉS PAR LES LANGUES ROMANES. 



Bemda (arcuere), bander. 

Dua (motare) , toouiller, vieux fran- 
çais : Si avint en ce point que charetes 
que on charioit parmi les ru g, esmurent 
et toouillerent si la boue et l'ordure dont 
ele estoient plaines , (jue une puors en 
issi si granz que a peines la peust nus 
souffrir ; Chronique t de Saint-Denis , 
ap. Recueil det Historiens de France, 
t. XVII, p. 359. 

Frysa (horresçere) , frissonner; af- 
freux. 

Hand (manus); ajoutez que wantus, 
gant, est dans le Waltharius, y. 1426. 

Hard ( fortis) , behorder, vieux fran- 
çais : 

Si , amirak Sire , dit Hue , antandez , 
Et car me faites unez armez prester 
Et unç cbevalz sur quoy puisse monter} 
En la bataille avec vous m'an irez ; 
Si saverez comment sai behorder, 
livrée de Huelin de Bourdialx et du roi 



Abron, B. R., fonds de Sorbonne , no MO , 
fol. xt. 

Klepp (tumor, nodus), clop, vieux 
français : Maint aveugle i furent enlu- 
mine , maint clop redrecie ; Chroniques 
de Saint-Denis, ap. Recueil des Histo- 
riens de France, t. XVII, p. 377. Nous 
avons encore éclopé ,- clopiner et clopin- 
clopant. 

Mussa (cucullus), se mucber, vieux 
français et patois normand. 

Trdbla (confundere) , tribler, vieux" 
français : Il en demora petit (des blés) 
qui ne fussent marchie et trible ; Chro- 
niques de Saint-Denis , ap. Recueil des 
Historiens de France, t. XVH , p. 356. 

Visa (certitudo), vis, vieux français; 
ajoutez cette citation : 

N'est pas drelz, co m'est vis, mais lel a volente. 

Fie de saint Thomas de Cantorbéry, éd. do 
Bekker, p. 11, v. 10 j p. 19, v. 23 j etc. 



Nous rétablissons trois passages de Strabon qui ont été mal imprimés. 



P. 170, note 4 : 



T/307TOV, 0V&S XtJÇ StaASXTOU TY)Ç <KfZ- 



Ouïs B«p<?apouç ixi ovra? , «A>a repaç ère fiepnîjxsvotj Hv.m,p.225. 
fAeraxeepsvovç to 7TA6ov elç tov twv 



Pa>p«i&>v TU7rov, xat rrj yWr»? , xae 
rotç fiioiç, rtvotç Ss xat tjj irolireta } 
liv. IV, p. 285, éd. d'Amsterdam, 1707. 
P. 172, note, l«coI. : 



P. 174, note i : 

Oi Axovtravot Stayspouo-tv ovrw 
ra/aTtxou yv'kov 9 xara ts toc? twv 
o-w/xarwv xaTa<xxsua?, xat xara tïjv 



EtV tov Pwpaecav psTaêsSfoîVTae ykr«v } Mv. IV, p, 



Au lieu de Sœmund lisez partout Sœ- 
xnund , et Manesses au lieu Je Mauessen. 

P. 14 , n. , lisez : Volundl P. 25, n.2 : 
Tov nij lèfiov Zztklèuç. P. 49 , n. 1 , 
1.6 : fiôlkunnigr. P. 54, n. 1, 1. 4 : 
Oj>inn. P. 84, n. 2, 1. 9 : opowav. 
P. 89, n. 2,1.6 : SeÇiov. P. 93, ri., 
1. 14 : lastmœli. P. 96 , n. , 2« col. , 1.7 : 
Pomponius Mêla , De Situ Orbis , 1. III , 
c 6, p. 34, recto, éd. de Paris, 1584. 



P. 110, n. 5, 1: 1, ôtez dages. P. 111, 
n. , 1« col., 1. 11 , lisez : Orkneyinga. 
P. 123, i« col. , l. 4 : Verelius. P. 125, 
I e col., 1. 48 : HVpten, ou Hurnin. 
P. 192, n. 1 , 1. 5 : eum. P. 199, n. , 
2« col., C, 1. 3 : atyytav; f, 1. 1 : 
o/>oj*aiet fepopoLt. P. 218, n. 4, 1.26: 
P. 220, n. 2, 1. 13 : Portendî. 
P. 441, n . , 2e co |. , i. 13 : Dauletfcbth 
Ghazi. P. 445 , n, , le coh , 1. 5 ; 

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TABLE DES MATIÈRES. 



Préface, p. 1. 

Des poèmes Scandinaves, p. 28. 
De la versification Scandinave , p. 63. 
De la traduction des poésies Scandinaves, p. 72. 
Le chant de la Sibylle , p. 86. 
Troisième chant de Helgi , p. 1 19. 
Troisième poëme de Sigurth , p. 1 24. 
Premier chant de Gudrun , p. 136. 
Chant de Kraka, p. 141. 
Le Rachat de la téte, p. 153. 
Chant funèbre deHakon, p. 158. 
Chanson de Harald le Vaillant, p. 161. 
Des origines Scandinaves des langues romanes , p. 165. 
Mots islandais adoptés par les langues romanes, p. 937. 
Des rapports littéraires des populations européennes pendant le moyen 
âge, p. 281. 

Des sources du Decamerone et de ses imitations, p. 344. 
Volund le Forgeron, p. 361. 
Ogler le Danois, p. 376. 

De l'origine de la tradition des Nibelung, p. 388. 
Des imitations, p. 402. 

De la poésie anglo-saxonne, p. 410. 

Chant de la victoire de Brunanburh, p. 414. 

Hiltibraht et Hadubraht, p. 417. 

Regina Ancroja , p. 423. 

Carthonn, p. 428. * 

Rustem et Sohrab , p. 440. 

D'Ailly, p. 459. 

Nibelunge-Not , p. 461 . 

Fragment de vieille poésie française , p. 464. 

La Blanca Nina , p. 466. 

Edward, p. 467. 
Des traditions épiques pendant le moyen âge , p. 469. 
Additions , p. 509. 



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